Le Faucun de Malte
Chapitre IV
Miss Wonderly, en robe de crêpe de Chine vert, ouvrit la porte de l’appartement n° 1001. Le visage de la jeune fille était coloré. Ses cheveux d’un roux sombre, partagés par une raie à gauche, retombaient en mèches un peu dérangées sur sa tempe droite.
– Bonjour, dit Spade, ôtant son chapeau.
Elle eut un sourire un peu forcé. Ses yeux d’un bleu presque violet, reflétaient le trouble de son esprit. Elle baissa la tête et dit, d’une voix timide et basse :
– Entrez, Monsieur Spade.
Elle le précéda dans le couloir. Ils passèrent devant la cui-sine, la salle de bains, la chambre, dont les portes étaient ou-vertes, et arrivèrent dans un salon rouge et blanc.
Elle s’excusa.
– Tout est sens dessus dessous ! murmura-t-elle. Je n’ai pas encore complètement défait mes malles.
Elle prit le chapeau de Spade, le posa sur la table et s’assit sur le canapé, montrant à Sam une chaise à dossier ovale garni de tapisserie.
Elle regarda un instant ses doigts.
– Mr. Spade, dit-elle enfin, j’ai un aveu très pénible à vous faire.
Il sourit poliment. Elle demeura tête baissée sans rien voir ni rien dire.
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– Cette… cette histoire, bégaya-t-elle soudain, cette histoire que je vous ai racontée hier… c’était une histoire.
Elle leva les yeux et le regarda d’un air inquiet et apeuré.
– Oh ! dit Spade d’un ton léger, nous n’avons pas cru tout ce que vous avez raconté.
– Alors… ?
Dans ses yeux inquiets la perplexité se mêla à la crainte.
– Nous avons surtout cru en vos deux cents dollars !
– Voulez-vous dire… ?
Elle s’interrompit, ne comprenant plus.
– Je veux dire, répondit Spade, que vous nous avez payés plus largement que si vous aviez dit la vérité. Assez pour que nous ne posions pas d’autres questions.
Les yeux de la jeune femme brillèrent soudain. Elle se leva à demi, puis se rassit, passa une main sur sa jupe et se pencha en avant :
– Et vous êtes prêt à… ? dit-elle avidement.
Il l’interrompit, une main levée. Le haut de son visage de-meurait contracté ; le bas souriait.
– Cela dépend, dit-il, Miss… est-ce Wonderly ou Leblanc ?
Elle rougit.
– Je m’appelle en réalité Brigid O’Shaughnessy, murmura-t-elle.
– Ce qui m’inquiète, Miss O’Shaughnessy, répondit-il, c’est que ces deux meurtres consécutifs – elle eut un frisson – font sensation et que la police se croit tout permis. Ma tâche devient très ardue ; il y a des frais importants. Ce n’est pas…
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Il se tut car elle n’écoutait pas, attendant qu’il eût fini.
– Dites-moi la vérité, monsieur Spade ? demanda-t-elle d’une voix chevrotante.
Son visage était devenu hagard, son regard désespéré.
– Ce qui est arrivé, murmura-t-elle, est-ce à cause de moi ?
– Non, dit Spade secouant la tête, sauf s’il y a des choses que j’ignore. Vous nous avez prévenus que Thursby était dange-reux. C’est entendu, vous avez menti en parlant d’une sœur, mais nous n’avons pas été dupes. Je ne puis dire que c’est votre faute.
– Merci, dit-elle, dans un souffle.
Elle ajouta, balançant la tête de droite à gauche et de gauche à droite.
– Je ne me le pardonnerai jamais. Mr. Archer était si… si vivant, hier après-midi, si vigoureux…
– Il savait ce qu’il faisait, coupa Spade. Ce sont les risques du métier.
– Était-il marié ?
– Oui, et il avait une assurance sur la vie, pas d’enfants et une femme qui ne l’aimait pas.
– Oh, Mr. Spade !
Il haussa les épaules.
– C’est ainsi cependant, dit-il.
Il jeta un coup d’œil sur sa montre et vint s’asseoir sur le canapé, auprès de Miss O’Shaughnessy.
– Ne nous inquiétons plus de ça, fit-il d’une voix douce mais ferme. Il y a quelques dizaines de policemen, des magis-
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– Je veux que vous me sauviez de… de tout cela, dit-elle d’une voix frêle qui chevrotait.
Elle mit une main sur le bras du détective.
– Mr. Spade, murmura-t-elle, est-ce qu’ils savent ?
– Je n’ai encore rien dit ; je voulais vous voir auparavant.
– Que penseraient-ils, s’ils savaient que je suis venue vous consulter, que je vous ai menti ?
– Cela les rendrait méfiants, certes. C’est pour cela que je n’ai pas répondu à leurs questions avant de vous avoir vue. J’ai pensé que nous pourrions peut-être éviter de tout raconter en arrangeant une histoire qui puisse les satisfaire.
– Vous ne pensez pas que j’aie pu prendre une part quel-conque aux deux meurtres, n’est-ce pas ?
Spade sourit.
– J’avais oublié de vous poser cette question, dit-il, mais je la pose. Quelle part y avez-vous prise ?
– Aucune.
– Bon, mais qu’allons-nous dire à la police ?
Elle s’agita, mal à l’aise sur le canapé. Ses yeux bougèrent sous les longs cils, comme si elle voulait éviter le regard du dé-tective. Elle paraissait plus petite, très jeune, oppressée.
– Est-il nécessaire qu’ils me connaissent ? demanda-t-elle. Je préférerais mourir, monsieur Spade. Ne pouvez-vous vous arranger pour éviter que l’on me questionne. Je ne pourrais le supporter ! Plutôt mourir. Voulez-vous m’aider, monsieur Spade.
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– Oui, si vous me dites la vérité.
Elle se jeta à ses genoux. Son visage blême, levé vers lui, était anxieux et tendu, au-dessus de ses mains jointes.
– J’ai été une mauvaise femme, cria-t-elle – pire que vous pouvez l’imaginer, mais je ne suis pas foncièrement mauvaise. Regardez-moi, monsieur Spade. Vous le savez, n’est-ce pas ? Vous pouvez le voir ? Pourquoi ne croyez-vous pas ce que je vous dis ? Je suis si seule, j’ai si peur, je n’ai personne qui puisse m’aider, si vous refusez. Je sais que je n’ai pas le droit d’exiger votre confiance si je ne me confie à vous. Mais je ne puis parler maintenant. Plus tard, dès que je pourrai. J’ai peur d’avoir con-fiance en vous. Ce n’est pas ce que je veux dire : j’ai confiance en vous, mais j’ai aussi cru à la bonne foi de Floyd, et… Je n’ai plus personne, monsieur Spade ! Vous pouvez me sauver. Vous avez dit que vous pouviez me sauver. Si je n’avais pas cru en vous je me serais enfuie aujourd’hui au lieu de vous demander de venir. Si je pensais qu’une autre personne pût m’aider, serais-je ainsi à genoux devant vous ? Je sais que je vous demande une chose ex-traordinaire. Soyez généreux, monsieur Spade ! Ne me deman-dez pas de parler. Vous êtes fort, brave, plein de ressources. Sa-crifiez-moi un peu de cette force, de ce courage, de cette intelli-gence. Aidez-moi, monsieur Spade, j’ai tant besoin d’être aidée ! Si vous refusez, où trouverai-je quelqu’un qui puisse me secou-rir ? Aidez-moi ! Je n’ai pas le droit de vous demander de m’aider ainsi, aveuglément, je le sais. Je vous le demande quand même. Soyez généreux, monsieur Spade ! Vous pouvez m’aider ! Aidez-moi !
Spade, qui avait longtemps retenu son souffle, vida ses poumons en un long soupir.
– Vous n’avez pas besoin que l’on vous aide, dit-il. Vous êtes une excellente comédienne. Excellente. Vos yeux surtout, et puis ce trémolo, dans la voix quand vous dites, par exemple : « Soyez généreux, monsieur Spade !
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Elle se releva d’un bond. Une rougeur intense avait envahi son visage. Elle leva la tête et regarda Spade droit dans les yeux.
– J’ai mérité cette défiance, dit-elle, mais j’ai tant besoin que l’on m’aide – tant. J’ai menti, peut-être, dans la façon dont j’ai dit les choses et non dans ce que j’ai voulu dire.
Elle tourna sur elle-même et courba les épaules.
– C’est ma propre faute si vous ne pouvez me croire main-tenant.
Spade rougit et regarda le tapis à ses pieds.
– C’est maintenant que vous êtes dangereuse, murmura-t-il.
Brigid O’Shaughnessy marcha vers la table et prit le cha-peau de Spade. Elle revint et se tint debout devant lui, tenant le chapeau sans le lui offrir, mais il pouvait le prendre s’il le dési-rait. La jeune fille était atrocement pâle.
Spade regarda son chapeau et demanda :
– Que s’est-il passé hier soir ?
– Floyd est venu à l’hôtel, à 9 heures. Nous sommes sortis ensemble. J’avais suggéré une promenade afin que Mr. Archer pût voir Thursby. Nous sommes entrés dans un restaurant de George Street, je crois, où nous avons dansé jusqu’à minuit. Floyd m’a ramenée au St-Mark. Je l’ai vu repartir, suivi par Mr. Archer.
– Vers où, vers Market Street ?
– Oui.
– Que sont-ils allés faire du côté de Bush et de Stockton Street ?
– Est-ce du côté où Floyd habitait ?
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– Non, assez loin. Qu’avez-vous fait après ?
– Je me suis couchée. Ce matin j’ai appris le crime par les journaux. Je suis sortie, j’ai loué une auto à Union Square. Je suis revenue payer ma note et prendre mes bagages. Ma chambre a été fouillée en mon absence et je désirais quitter le St-Mark. J’ai trouvé un appartement ici. Aussitôt arrivée, j’ai té-léphoné à votre bureau.
– Votre chambre avait été fouillée ? demanda Spade.
– Oui, pendant que j’étais chez vous.
Elle se mordit la lèvre.
– Je n’avais pas l’intention de vous le dire, murmura-t-elle.
– Je ne dois donc pas vous poser de questions à ce sujet ?
Elle approuva de la tête et déplaça légèrement le chapeau. Il rit avec un peu d’impatience.
– Laissez donc ce chapeau tranquille, dit-il. Ne vous ai-je pas offert de faire tout mon possible ?
Elle sourit d’un air contrit, posa le chapeau sur la table et revint s’asseoir près de Spade.
– Rien, dit-il, ne s’oppose à ce que je vous fasse confiance aveuglément, mais, dans ce cas je ne pourrai vous aider effica-cement sans savoir de quoi il s’agit. Qui était Floyd Thursby ?
– Je l’ai rencontré en Extrême-Orient, dit-elle lentement, regardant l’extrémité de son doigt qui traçait des 8 sur le ve-lours du canapé. Nous sommes venus ensemble de Hong-Kong, la semaine dernière. Il était… il avait promis de m’aider. Il a abusé de ma confiance ; il m’a trahie.
– Comment ?
Elle secoua la tête sans répondre.
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– Pourquoi vouliez-vous le faire surveiller ? demanda Spade, les sourcils froncés.
– Je désirais savoir jusqu’où il s’était aventuré. J’ignorais même où il habitait. Je voulais savoir ce qu’il faisait, qui il voyait…
– A-t-il tué Archer ?
Elle leva la tête, surprise.
– Oui, certainement, dit-elle.
– Il portait un Luger. Archer n’a pas été tué avec un Luger.
– Il avait un autre revolver dans la poche de son pardessus.
– Vous l’avez vu ?
– Pas la nuit dernière, mais je l’ai vu souvent. Je sais qu’il était toujours dans la poche de son pardessus.
– Pourquoi tant de revolvers ?
– Il vivait de ça. On racontait à Hong-Kong qu’il avait ac-compagné en Extrême-Orient un joueur fameux qui avait dû quitter les États-Unis. Floyd était son garde du corps. Cet homme a disparu, là-bas. On disait que Thursby était au cou-rant. En tout cas, je sais qu’il ne se couchait jamais sans couvrir le parquet de sa chambre de journaux froissés afin de n’être pas surpris en plein sommeil.
– Drôle de compagnon, murmura Spade.
– Il n’y avait qu’un homme pareil qui pût me défendre… s’il eût été loyal, dit-elle simplement.
– Oui, si…
Spade saisit sa lèvre inférieure entre son pouce et son index et regarda pensivement la jeune fille.
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– Dites-moi où vous en êtes vraiment ? demanda-t-il. Est-ce que la situation est dangereuse ?
– Aussi dangereuse qu’elle peut l’être.
– Danger… physique ?
– Oui. Je ne suis pas une héroïne. Je pense qu’il n’y a rien de pis que la mort.
– C’est donc ça ? murmura-t-il.
– Cela même ; aussi certainement que nous sommes tous deux assis sur ce canapé… à moins que vous consentiez à me ti-rer de là.
Il lâcha sa lèvre et passa ses doigts écartés dans ses che-veux.
– Je ne suis pas Jésus-Christ, dit-il, d’un ton irrité ; je ne fais pas de miracles.
Il regarda sa montre.
– Le temps passe, dit-il, et vous ne m’avez rien dit que je puisse utiliser. Qui a tué Thursby ?
– Je ne sais pas.
– Vos ennemis ou les siens ?
– Je ne sais pas. Les siens, j’espère, mais j’ai peur… je ne sais pas.
– En quoi pouvait-il vous aider ? Pourquoi vous a-t-il ac-compagnée jusqu’ici ?
Elle le regarda, atterrée, et hocha la tête sans répondre. Son visage était hagard et pitoyable.
Spade se leva, enfonça ses poings fermés dans les poches de son veston et la regarda, les sourcils froncés.
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– Il n’y a rien à faire, dit-il sauvagement. Je ne puis rien pour vous. J’ignore ce que vous voulez. Je ne suis pas sûr que vous le sachiez vous-même.
Elle baissa la tête et se mit à pleurer.
Il poussa un grognement guttural et alla prendre son cha-peau sur la table.
– Vous n’allez pas trouver la police, n’est-ce pas ? dit-elle, d’une voix étranglée, sans relever la tête.
– Aller trouver la police, cria-t-il d’une voix rageuse. Elle m’empoisonne depuis quatre heures du matin ! J’ai tenté de vous sauver. Et pourquoi ? Je pensais pouvoir vous aider ! Je ne peux pas. Je ne veux pas !
Il posa son chapeau sur sa tête et l’enfonça violemment en tirant sur les bords.
– Aller à la police ! reprit-il. C’est inutile. Je n’ai qu’une chose à faire : ne pas bouger et ils seront sur moi comme un boisseau de puces ! Tant pis. Je dirai ce que je sais et vous vous débrouillerez.
Elle se leva et se tint droite devant lui, mais ses genoux tremblaient. Dans son visage pâle et atterré les muscles de la bouche et du menton tressautaient spasmodiquement.
– Vous avez été très patient, dit-elle ; vous avez essayé de m’aider ; mais c’est inutile, je suppose.
Elle lui tendit sa main ouverte.
– Je vous remercie pour ce que vous avez fait, dit-elle. J’essaierai de me tirer d’affaire toute seule.
Spade grogna de nouveau et s’assit.
– Avez-vous de l’argent ? demanda-t-il.
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Elle mordit sa lèvre inférieure et dit, comme à regret.
– Il me reste cinq cents dollars.
– Donnez-les moi.
Elle hésita, le regardant d’un air timide. Il avait des mou-vements de colère de la bouche, des sourcils, des mains, des épaules. Elle entra dans sa chambre et revint presque immédia-tement, tenant des billets à la main.
Il prit l’argent, le compta et dit :
– Il n’y a que quatre cents dollars.
– Il faut que j’en garde assez pour vivre, expliqua-t-elle doucement, portant une main à sa poitrine.
– Pouvez-vous vous en procurer davantage ?
– Non.
– N’avez-vous rien qui puisse être converti en argent ? in-sista-t-il.
– J’ai quelques bijoux.
– Empruntez sur vos bijoux, dit-il tendant la main. Le Re-medial est le meilleur établissement : Mission Street.
Elle le regarda, suppliante, mais les yeux gris-jaune du dé-tective étaient durs et implacables. Lentement elle porta la main à l’échancrure de sa robe et tira des billets qu’elle posa dans la main de Spade.
Il les compta : quatre coupures de vingt dollars ; quatre de dix ; une de cinq. Il lui en rendit deux de dix, celle de cinq et empocha le reste. Puis, il se leva.
– Je vais voir, dit-il, ce que je puis faire pour vous. Je re-viendrai dès que je le pourrai. Je sonnerai quatre fois : un coup
– 49 – long, un coup court, un coup long et un coup court. Vous saurez que c’est moi. Inutile de m’accompagner, je sortirai seul.
Il la laissa, interdite, au centre de la pièce. Stupidement, elle le regarda partir.
Spade pénétra dans une salle de réception dont la porte était marquée de l’inscription : « Wise, Merican and Wise ». La téléphoniste, une rousse potelée, dit :
– Oh, hello, Sam Spade !
– Hello, mon petit, répondit-il. Mr. Wise est là ?
Il demeura debout derrière elle, une main posée sur son épaule grasse, tandis qu’elle maniait des fiches et parlait.
– Mr. Spade voudrait vous voir, Mr. Wise.
Elle se retourna.
– Entrez, dit-elle.
Il lui pressa l’épaule en un geste de remerciement et gagna un couloir. Il s’arrêta devant une porte vitrée et, sans frapper, entra dans un bureau ou un petit homme au teint olivâtre, aux cheveux noirs et plats poudrés de pellicules, était assis derrière une grande table couverte de papiers et de dossiers empilés.
Le petit homme fit un geste vers Spade, de sa main courte qui tenait un bout de cigare éteint.
– Prends une chaise, dit-il. Alors, Miles a fait le grand saut hier soir ?
Son visage las et sa voix aigre ne révélaient aucune émo-tion.
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– Heu… c’est cela même qui m’amène, dit Spade, tousso-tant et fronçant les sourcils. J’ai l’intention de ne pas répondre aux questions du coroner qui présidera le jury d’enquête. Puis-je invoquer le secret professionnel et refuser de révéler l’identité de mon client ?
Sid Wise haussa les épaules. Les coins de sa bouche s’abaissèrent.
– Pourquoi pas ? Une enquête n’est pas une audience d’assises. Essaie toujours ! Tu t’es tiré de situations autrement délicates !
– Je sais, mais Dundy s’énerve. Prends ton chapeau, Sid, nous allons consulter un spécialiste. Je ne veux courir aucun risque.
Sid Wise jeta un long regard vers les dossiers accumulés sur son bureau, puis alla prendre son chapeau.
– Ce que tu peux être empoisonnant, Sammy ! grogna-t-il.
Il était cinq heures moins dix lorsque Spade revint à son bureau. Effie Perine lisait le Time. Spade s’assit sur le bureau.
– Quoi de neuf ? dit-il.
– Rien. Tu as l’air bien content !
– Je crois que ça va marcher, dit-il en riant. J’avais tou-jours pensé que si Miles nous débarrassait de sa présence, l’affaire irait bien mieux. N’oublie pas d’envoyer des fleurs en mon nom.
– C’est fait.
– Tu es incomparable. À propos, je voudrais avoir recours à ton intuition féminine.
– Pourquoi ?
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– Que penses-tu de la Wonderly ?
– Elle me plaît, répondit la jeune fille sans hésiter.
– Elle a trop de noms ! murmura Spade : Wonderly, Le-blanc ; finalement, elle prétend s’appeler O’Shaughnessy.
– Ça m’est égal ; elle peut prendre tous les noms de l’annuaire du téléphone ! Elle est honnête et ça se voit !
– Qui sait, murmura Spade qui regarda Effie d’un air en-dormi. En tout cas, elle a lâché sept cents dollars en deux jours : ça c’est honnête.
Effie Perrine se redressa.
– Sam, si cette femme a des histoires et que tu la laisses tomber, ou que tu lui soutires tout son argent, je ne te le par-donnerai jamais.
Spade eut un sourire forcé, puis un froncement des sourcils qui ne paraissait pas naturel. Il ouvrit la bouche pour parler, mais quelqu’un frappa à la porte du couloir.
Effie Perine alla dans le bureau de réception, Spade ôta son chapeau et s’assit dans son fauteuil tournant. La jeune fille re-vint bientôt tenant une carte gravée : Mr. Joel Cairo.
– Un drôle de type ! dit-elle.
– Alors, fais-le entrer, chérie, dit Spade.
Mr. Joel Cairo était un homme brun de taille moyenne, à l’ossature frêle. Ses cheveux noirs étaient aplatis et brillants. Il avait les traits d’un Levantin. Un rubis carré, entouré de quatre baguettes de diamants, brillait sur le vert sombre de sa cravate. Son pardessus noir, ajusté autour de ses épaules étroites, s’évasait légèrement à la taille, sur les hanches un peu grasses. Son pantalon serrait ses jambes rondes. Des guêtres fauves ca-chaient les tiges de ses bottines vernies. Il tenait dans une main
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Le détective inclina la tête et montra un siège au visiteur.
– Asseyez-vous, monsieur Cairo.
Cairo fit une lente révérence, dit : « je vous remercie » d’une voix grêle et flûtée, et s’assit lentement, étendant les jambes. Il croisa les pieds, plaça son chapeau sur ses genoux et se mit à tirer ses gants jaunes.
Spade se renversa dans son fauteuil.
– Que puis-je faire pour vous, monsieur Cairo ? demanda-t-il, du même ton qu’il avait employé la veille à l’égard de Miss O’Shaughnessy.
Cairo retourna son chapeau, y jeta ses gants et posa le couvre-chef sur le coin du bureau. Des diamants étincelaient à l’index et à l’annulaire de sa main gauche. Il portait au médium de la main droite un rubis assorti à celui de son épingle de cra-vate. Ses mains étaient douces et soignées. Bien qu’elles fussent petites, leur aspect court, leur mollesse, les faisait paraître gauches. Il se mit à les frotter l’une contre l’autre, puis, domi-nant le léger bruit du frottement, il murmura :
– Est-ce qu’un étranger peut prendre la liberté de vous pré-senter ses condoléances pour la mort de votre malheureux asso-cié ?
– Merci.
– Puis-je vous demander, monsieur Spade, si, comme les journaux l’ont suggéré, il existait un rapport entre la triste fin de M. Archer et la mort de Thursby ?
Spade ne répondit pas. Son visage immobile révélait net-tement son intention de ne rien dire.
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Cairo se leva et fit une révérence.
– Pardonnez-moi, dit-il.
Il se rassit et posa ses mains à plat, l’une après l’autre, sur le coin du bureau.
– Ce n’est pas la simple curiosité qui m’a poussé à vous po-ser cette question, dit-il. J’essaye de recouvrer un… objet d’art… une statuette… égarée. J’espérais que vous pourriez m’aider à la retrouver.
Spade hocha la tête et leva les sourcils, manifestant l’intérêt qu’il portait aux paroles de son interlocuteur.
– Cette… statuette, dit Cairo, choisissant soigneusement ses mots, représentait un oiseau, un oiseau noir.
Spade hocha de nouveau la tête, intéressé.
– Je suis prêt à payer, au nom du propriétaire légitime, la somme de cinq mille dollars à la personne qui me permettra de la retrouver.
Cairo leva la main et désigna, de son index court à l’ongle plat, un point imaginaire dans l’espace.
– Je suis prêt à promettre également que… quelle est la phrase consacrée ?… Ah oui ! que je ne poserai aucune question indiscrète.
Il replaça sa main près de l’autre, sur le bureau, et sourit placidement en regardant le détective.
– Cinq mille dollars, c’est une somme intéressante, remar-qua Spade pensif. C’est…
On gratta à la porte.
– Entrez, dit le détective.
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Par l’entrebâillement, Effie Perine passa la tête et les épaules. Elle portait un petit chapeau de feutre noir et un man-teau sombre à col de fourrure grise.
– Avez-vous encore besoin de moi ? demanda-t-elle.
– Non. Bonsoir. Fermez en vous en allant, s’il vous plaît.
Spade fit pivoter son fauteuil et se retourna vers Cairo.
– C’est une somme intéressante, répéta-t-il.
On entendit la porte du couloir se refermer.
Cairo sourit et tira de sa poche un pistolet automatique noir, à canon très court.
– Voulez-vous lever les mains, dit-il, et les croiser derrière la tête, s’il vous plaît ?
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