Le Faucun de Malte

Dashiell Hammett · Chapitre 17 sur 20

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Le Faucun de Malte

Chapitre XVII

 

Spade, le paquet sous le bras, allait d’un pas rapide et léger. Seule l’extrême mobilité de son regard révélait sa préoccupa-tion. Il sortit de l’immeuble par la porte de service et gagna Post Street par une ruelle. Là, il prit un taxi et se fit mener à la gare de Pickwick, où il déposa l’oiseau à la consigne. Il plaça le bulle-tin dans une enveloppe, écrivit l’adresse : « M. F. Holland, boîte postale 52, San-Francisco », cacheta l’enveloppe et la glissa dans une boîte à lettres. Un autre taxi le transporta à l’Alexandria Hôtel.

Spade frappa à la porte de l’appartement 12 C. La porte fut ouverte, après quelques secondes, par une petite jeune fille blonde, en robe de chambre jaune citron – une petite jeune fille très pâle, accrochée des deux mains au bouton de la porte et qui dit, haletante :

– Mr. Spade ?

– Oui, fit-il, se jetant en avant pour la soutenir.

Elle se renversa sur son bras, la tête pendante ; ses cheveux blonds, coupés court, tombaient verticalement. Du menton à la poitrine, sa gorge frêle marquait une courbe nette.

Spade glissa son bras droit plus haut et se pencha pour la prendre sous les genoux, mais elle résista et prononça indistinc-tement, sans bouger les lèvres, trois mots.

– Faites-moi marcher.

Spade la força à marcher. Il ferma la porte d’un coup de pied et soutint la jeune fille debout sur le tapis, la poussant d’un mur à l’autre. Un bras autour de la poitrine, la main sous l’aisselle, il la tenait de l’autre main, par le bras, la soutenant

– 200 – quand les jambes pliaient. Ils arpentaient la pièce : Spade, so-lide, sur la pointe des pieds ; elle, chancelante, atrocement pâle.

Il lui parlait, d’une voix monotone.

– C’est ça. Droite, gauche ; droite, gauche. Bien. Un, deux, trois, quatre. Demi-tour. Un, deux, trois, quatre. Levez les pieds. Gauche, droite. Demi-tour. Bien. Marchez, marchez, marchez.

Il la secouait pour presser la cadence, penché près de son oreille.

– Bien. Un, deux, trois, quatre. Plus vite, plus vite. Levez les pieds. Allons. C’est ça. Demi-tour. On vous a droguée, hein ? Comme moi ?

Elle eut un battement de paupières et dit : oui, faiblement.

Ils allaient. La jeune fille trottait maintenant. Spade lui donnait des claques dans le dos, la surveillant d’un regard vif et dur.

– Gauche, droite ; gauche, droite. C’est ça. Levez la tête. Un, deux… Ouvrez les yeux.

Elle obéit en gémissant. Il la gifla rapidement, à plusieurs reprises. Elle gémit et tenta de s’échapper. Il la poussa en avant.

– Marchez, dit-il, d’une voix dure. Qui êtes-vous ?

– Rhéa Gutman.

– La fille ?

– Oui.

– Où est Brigid ?

Elle s’arrêta et prit les mains de Spade dans les siennes. Il retira vivement sa main et l’examina. Elle portait une égrati-gnure.

– 201 –

– Quoi, quoi ? fit-il regardant les mains de la jeune fille.

Il les ouvrit. Elle tenait dans la main droite une épingle à tête de jade.

– Qu’est-ce que c’est ? grogna-t-il, plaçant l’épingle devant les yeux de Rhéa.

Elle ouvrit sa robe de chambre et la veste de son pyjama. Sous le sein gauche des égratignures étaient marquées.

– Pour… rester… éveillée… bégaya-t-elle.

– Marchez ! dit Spade, la soutenant de nouveau.

– Non, non, fit-elle, tentant de s’arrêter et de se tourner vers lui. Non… sauvez-la.

– Brigid ? demanda-t-il.

– Oui… emmenée… Bur… Burlingame… Vingt-six… An-cho… vite… trop tard.

Sa tête retomba sur son épaule.

Spade la releva rudement.

– Qui ? Votre père ?

– Oui… Wilmer… Cairo… la tuer.

Sa tête retomba.

Il la releva de nouveau.

– Qui a tué Jacobi ?

Elle ne parut pas entendre la question et tenta de lever la tête et d’ouvrir les yeux.

– Allez… Elle…

Spade la secoua brutalement.

– 202 –

– Restez éveillée jusqu’à ce que j’envoie un médecin.

– Non, dit-elle d’une voix pâteuse,… père… me tuer… j’ai fait… pour elle… fini… demain matin.

– Êtes-vous sûre que ça passera en dormant ?

– Oui.

Sa tête se renversa de nouveau.

– Où est votre lit ?

Elle tenta de lever une main inerte qui retomba mollement, montrant le tapis. Avec un soupir d’enfant elle s’affaissa dans les bras de Spade.

Il la souleva et, la tenant serrée contre sa poitrine, il mar-cha vers la plus proche des trois portes, tourna péniblement le bouton, poussa le battant du pied et pénétra dans un couloir. À droite, une salle de bains ouverte, vide, puis une chambre, vide. Des vêtements d’homme étaient posés sur une chaise.

Spade revint sur ses pas, traversa de nouveau le salon et ouvrit une autre porte. La chambre était une chambre de femme. Il posa Rhéa sur le lit, après avoir rabattu les couver-tures. Il ôta les escarpins, la robe de chambre, plaça un oreiller sous la tête de la jeune fille et la borda dans son lit.

Puis il ouvrit les deux fenêtres, leur tourna le dos et regarda Rhéa endormie. Elle respirait lourdement, mais régulièrement. Le crépuscule envahissait la pièce. Après quelques minutes, le détective haussa les épaules d’un air impatient et sortit, laissant la porte de l’appartement fermée seulement au loquet.

 

D’une cabine téléphonique de Powell Street, il appela Da-venport 2020.

 

– 203 –

– Allô, Poste de Secours ? Il y a à l’Alexandria Hôtel, appar-tement 12 C, une jeune fille qui a été droguée… Oui, envoyez quelqu’un immédiatement… Oui, ici, Mr. Harper, de l’Alexandria.

Il raccrocha, éclata de rire, puis demanda un second numé-ro.

– Allô, Frank ? Ici Sam Spade… Peux-tu me procurer une auto conduite par un chauffeur discret ?… Quelque part vers le sud de la presqu’île… Une ou deux heures… Bien… Qu’il vienne me prendre au restaurant Jones, Ellis Street, dès qu’il sera prêt.

Il appela un troisième numéro – celui de son bureau – tint le récepteur contre son oreille, pendant une demi-minute, sans parler, puis raccrocha.

Chez Jones, il demanda au garçon de le servir rapidement.

Il fumait une cigarette en prenant du café quand un jeune homme en casquette, au visage gai, entra dans la salle du res-taurant, se renseigna et vint vers sa table.

– Je suis prêt, Mr. Spade, dit-il.

– Bien, dit le détective, qui se leva pour le suivre. Connais-sez-vous Ancho Street ou Ancho Avenue, ou Boulevard, à Bur-lingame ?

– Non, mais si elle y est on la trouvera.

– Allons-y, dit Spade, s’asseyant près du chauffeur, dans la Cadillac. Nous allons au numéro 26, le plus vite possible, mais nous ne nous arrêterons pas devant la maison.

– Compris.

Ils roulèrent pendant quelques minutes en silence.

– Votre associé a été tué, n’est-ce pas, Mr. Spade ? dit le chauffeur.

– 204 –

– Heu… heu !

– Sale métier, poursuivit le jeune homme. Je ne vous envie pas.

– Les chauffeurs meurent aussi, dit Spade.

– C’est vrai, mais je serais tout de même étonné de mourir.

Spade ne répondit plus que par des monosyllabes.

jusqu’à ce que le chauffeur, las de soutenir la conversation, se tût.

 

Chez un pharmacien de Burlingame, le chauffeur se rensei-gna et, dix minutes plus tard, il arrêtait sa voiture au coin d’une ruelle sombre, éteignait ses phares et montrait du geste le pâté de maisons devant lui.

– Ce doit être la troisième ou la quatrième, de l’autre côté.

– Ça va, dit Spade qui descendit. N’arrêtez pas le moteur, nous devrons peut-être partir très vite.

Il traversa. Un seul réverbère éclairait la rue déserte. Les fenêtres des maisons espacées étaient éclairées. La lune, très pâle, brillait faiblement. On entendait un appareil de radio jouer un fox-trot.

Devant le troisième immeuble, Spade s’arrêta. Sur l’un des gros poteaux de la barrière, un 2 et un 6 de métal étaient cloués. Une pancarte était fixée au-dessus. Spade approcha plus près et lut : À VENDRE OU À LOUER. Il n’y avait pas de portillon à la barrière ; Spade suivit l’allée cimentée et s’arrêta, pendant un long moment, au pied des marches du perron. Aucun bruit ne venait de la maison, entièrement plongée dans l’obscurité.

 

– 205 –

Il écouta, devant la porte vitrée, sans rideaux. Rien. Comme la porte, les fenêtres, sans rideaux, étaient noires, fer-mées ; la porte aussi.

Après avoir fait le tour de l’immeuble, Spade revint à la barrière, alluma son briquet pour mieux voir la pancarte. Elle portait, imprimés, le nom et l’adresse d’un agent d’immeubles de San Mateo. Au bas, une ligne au crayon bleu : la clef est au n° 31.

Spade retourna près de l’auto.

– Avez-vous une lampe électrique ? demanda-t-il au chauf-feur.

– Oui, la voici. Si je puis vous aider…

– Peut-être, dit le détective, s’asseyant auprès de lui. Allons jusqu’au n° 31. Vous pouvez allumer les phares.

Le 31 était une maison grise dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées. Spade sonna et une fillette ouvrit la porte.

– Puis-je avoir la clef du 26 ?

– Je vais appeler papa.

Le père arriva, un petit homme chauve et moustachu, au visage rouge.

– Puis-je avoir la clef du 26 ? demanda Spade.

– Vous n’y verrez rien, dit l’homme. Pas d’électricité.

– J’ai une lampe électrique.

L’homme demeurait indécis. Le détective lui tendit sa carte et dit, à voix basse.

 

– 206 –

– Nous avons été informés que quelqu’un pourrait bien se cacher dans la maison.

– Alors, attendez-moi, dit le petit homme, soudain intéres-sé ; je vous accompagne.

L’instant d’après il revenait, tenant une clef de cuivre. Spade appela le chauffeur, qui se joignit à eux.

– Avez-vous eu récemment des visiteurs ? demanda Spade.

– On ne m’a pas demandé la clef depuis près de deux mois.

Jusqu’à la porte, l’homme alla le premier. Au pied des marches du perron, il tendit la clef à Spade et s’effaça pour le laisser passer.

Le détective ouvrit et poussa le battant. Il entra sans allu-mer sa lampe. Le chauffeur venait derrière lui, puis, à quelque distance, l’homme. Ils fouillèrent la maison de la cave au gre-nier, prudemment d’abord, puis, ne trouvant rien, ils continuè-rent hardiment leur visite. La maison était vide.

 

– Merci, dit Spade au chauffeur, qui venait d’arrêter la voi-ture devant l’Alexandria.

Il entra dans l’hôtel et s’approcha du bureau.

– Bonsoir, Mr. Spade, dit un grand jeune homme au visage grave.

Spade se pencha vers lui.

– Les Gutman, demanda-t-il, n° 12 C, sont-ils là ?

– Non, dit l’employé, jetant au détective un regard aigu.

Il parut hésiter, puis murmura :

 

– 207 –

– Il est arrivé une chose étrange, ce soir, Mr. Spade. Quelqu’un a prévenu le Poste de Secours Municipal qu’il y avait une jeune fille malade au 12 C.

– Il n’y avait personne ? demanda Spade.

– Personne. Les Gutman sont sortis de très bonne heure.

– Une mystification, sans doute, dit Spade. Merci. Bonsoir.

Il entra dans une cabine téléphonique et appela un numé-ro.

– Allô ? Mrs Perine ? Ici, Sam Spade… Est-ce qu’Effie est là… Oui, merci… Allô, petite fille. Comment tout s’est-il pas-sé ?… Bien… Très bien… Je viens, je serai là dans un quart d’heure.

 

Spade sonna à la porte de la petite maison de la 9e Avenue. Effie vint ouvrir. Son visage était las, mais souriant.

– Bonjour, patron, dit-elle ; puis, à voix basse : entre, ma mère est furieuse de me voir coucher si tard depuis deux jours. Sois gentil si elle descend.

Spade la rassura d’un sourire.

– Et Miss O’Shaughnessy ? demanda-t-elle tout de suite.

– Rien, dit-il, c’était un coup monté. Es-tu sûre que c’était sa voix ?

– Oui.

– Elle n’y était pas, fit-il, avec une grimace de dépit.

Effie le mena dans le salon, le fit asseoir sur le canapé et s’installa en face de lui, souriant malgré sa lassitude.

 

– 208 –

– Alors, demanda-t-il, tout s’est bien passé ? Pas de ques-tions au sujet du paquet ?

– Rien. J’ai raconté ce que tu m’avais dit et ils ont semblé accepter tout sans difficulté.

– Dundy était là ?

– Non. Hoff et Gar, et d’autres que je ne connais pas. J’ai aussi parlé au capitaine.

– Ils t’ont emmenée au bureau de police ?

– Oh, oui ! Et ils m’ont posé des tas de questions, mais rien d’important.

Spade se frotta les mains.

– Bien, dit-il. Cependant, Dundy et Bryan vont réfléchir et me poser des questions plus précises à la première occasion. Personne n’est venu, en dehors de la police ?

– Si, fit-elle, sursautant. Ce garçon qui avait apporté le message de Gutman. Il n’est pas entré, mais je l’ai vu, debout dans le couloir.

– Tu n’as rien dit ?

– Oh, non. Je n’ai même pas feint de le reconnaître. J’ai re-gardé, cinq minutes après, il était parti.

Spade sourit.

– Tu as eu de la chance, petite fille, que la police soit arri-vée avant lui.

– Pourquoi ?

– Parce que c’est un poison, ce gosse. Le mort était bien Ja-cobi ?

– Oui.

– 209 –

Il se leva.

– Je me sauve, dit-il. Va te coucher, tu meurs de sommeil.

– Dis, Sam, qu’est-ce…

Il lui mit une main sur la bouche.

– Garde tes questions jusqu’à lundi matin. Je file avant que Mrs Perine descende pour me reprocher de débaucher son agneau de fille.

 

Quelques minutes après minuit, Spade arriva chez lui. Comme il glissait son passe-partout dans la serrure de la porte d’entrée, il y eut un bruit rapide de talons sur le trottoir. Spade se retourna. Brigid O’Shaughnessy montait en courant les marches du perron. Elle se jeta sur lui, se suspendit à ses épaules, haletante.

– Oh, je pensais que vous n’arriveriez jamais !

Son visage était pâle, hagard. Elle tremblait.

La soutenant d’un bras, il poussa le battant et la porta presque à l’intérieur.

– Vous m’attendiez ? demanda-t-il.

– Oui, j’étais dans l’embrasure d’une porte, un peu plus loin.

– Pouvez-vous marcher, ou voulez-vous que je vous porte ?

Elle fit non de la tête.

– Ça ira, fit-elle, dès que… je pourrai… m’asseoir.

Ils prirent l’ascenseur jusqu’à l’étage. Devant la porte de l’appartement, elle lâcha le bras de Spade et se tint debout près de lui, haletante, les deux mains à la poitrine. Il ouvrit et tourna

– 210 – le commutateur, éclairant le couloir. Repoussant le battant, il la reprit par la taille. Comme ils étaient à un pas de la chambre, l’électricité s’alluma dans cette pièce.

La jeune fille poussa un cri et se pressa contre Spade.

À l’intérieur de la chambre, Gutman les regardait en sou-riant. Wilmer sortait de la cuisine, derrière eux : deux gros automatiques paraissaient énormes dans ses petites mains. Cai-ro était debout sur le seuil de la salle de bains. Il avait aussi un pistolet.

– Nous voici enfin réunis, Mr. Spade, dit Gutman. Entrez, nous allons pouvoir causer à loisir.

 

– 211 –