Le Faucun de Malte
Chapitre XVIII
Spade, qui entourait du bras les épaules de Brigid O’Shaughnessy, sourit, le cou tendu par-dessus la tête de la jeune fille.
– Nous allons causer, c’est entendu, dit-il.
Gutman recula lentement : ses joues boursouflées trem-blaient comme de la gelée.
Spade et Brigid entrèrent ensemble. Wilmer Cook et Cairo les suivaient. Le jeune homme remit l’un de ses pistolets dans la poche de son veston et s’approcha du détective.
Celui-ci tourna la tête.
– Au large ! dit-il. Ne croyez pas que vous allez me fouiller !
– Ne bougez pas ! répondit Wilmer, et fermez ça !
Les narines de Spade frémirent.
– Au large, répéta-t-il, d’une voix très basse. Si vous me touchez, je vous force à tirer. Demandez à votre patron s’il tient à se débarrasser de moi avant que j’aie parlé.
– C’est bon, Wilmer ! dit le petit homme, qui regarda Spade d’un air indulgent. Ce que vous êtes entêté, vous. Asseyons-nous.
– Je vous ai déjà dit que je n’aimais pas cette petite tante ! dit Spade, entraînant Brigid vers le canapé où ils s’assirent l’un près de l’autre.
La jeune fille appuyait la tête contre le bras de Spade, qui la tenait toujours aux épaules. Elle ne tremblait plus. La présence
– 212 – de Gutman et de ses compagnons paraissait lui avoir brusque-ment ôté sa liberté d’allure et ses réactions animales. Elle de-meurait attentive, mais immobile et fermée, comme une plante la nuit.
Gutman s’installa confortablement dans le rocking-chair ; Cairo dans le fauteuil placé près de la table. Wilmer ne s’assit pas. Debout sur le seuil de la porte, les bras pendants, il tenait un pistolet dans la main droite et regardait obstinément la poi-trine de Spade. Cairo avait placé son arme devant lui, sur la table.
Spade ôta son chapeau, le lança à l’autre extrémité du ca-napé et regarda Gutman en souriant. Le relâchement de sa lèvre inférieure, un peu molle, et l’abaissement de ses paupières, combinés avec les V de son visage, donnaient à son ricanement l’apparence de celui d’un satyre.
– Votre fille a un petit ventre bien ferme et bien blanc, trop beau pour qu’on l’égratigne ! dit-il.
Gutman, impassible, continua de sourire. Wilmer fit un pas en avant et leva son pistolet à hauteur de sa hanche. Tous les autres le regardèrent, Brigid et Cairo surtout, d’un air de répro-bation. Le jeune homme rougit, recula d’un pas, baissa le bras et, les yeux voilés sous ses longs cils, il se remit à considérer fixement la poitrine du détective. Wilmer n’avait rougi que pen-dant quelques secondes, mais cette brusque émotion avait transformé un instant son visage pâle et immobile.
Gutman, toujours souriant, se tourna vers Spade.
– Oui, monsieur, c’est dommage, murmura-t-il, d’un ton suave qui ressemblait à un doux ronronnement. Mais vous re-connaissez vous-même que vous vous y êtes laissé prendre.
– C’était facile, répondit Spade, les sourcils froncés. Dès que j’ai eu le faucon, j’ai songé à me mettre en rapport avec vous. Des clients qui paient comptant, c’est rare ! Je m’attendais
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à vous trouver réunis à Burlingame. J’ignorais que vous tentiez, pendant ce temps, de retrouver Jacobi.
Gutman éclata de rire, un rire satisfait.
– N’importe, dit-il, nous voici réunis, si c’était ce que vous désiriez.
– C’est certainement ce que je désire. Quand pouvez-vous effectuer le premier versement et prendre possession du fau-con ?
Brigid O’Shaughnessy sursauta et se roidit. Elle tourna vers Spade ses grands yeux bleus surpris. Il lui tapota l’épaule du bout des doigts, distraitement, et tint son regard fixé sur celui de Gutman. Le petit homme riait.
– Quant à ça, monsieur… dit-il, glissant sa main grasse vers la poche intérieure de son veston.
Cairo, les mains à plat sur les cuisses, se pencha en avant, les lèvres entr’ouvertes. Ses pupilles sombres, agrandies, lui-saient comme une laque, ses yeux allaient alternativement de Spade à Gutman, de Gutman à Spade.
– Quant à ça… répéta le petit homme, tirant une enveloppe blanche de sa poche.
Dix yeux se fixèrent sur le pli que Gutman tenait à la main. Il leva soudain la tête, sourit et lança l’enveloppe sur les genoux de Spade.
Elle n’était pas lourde ; assez pourtant pour atteindre son but. Le détective la saisit, des deux mains, ayant retiré le bras qui entourait les épaules de la jeune fille. Il en tira dix billets neufs de mille dollars et les compta. Puis il releva la tête et sou-rit.
– Nous avions parlé, dit-il, d’une somme plus importante.
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– Oui, monsieur, approuva Gutman, mais nous parlions. Vous avez devant vous de bon argent, monsieur. Avec l’un de ces dollars vous pouvez acheter davantage qu’avec dix dollars promis.
Un rire silencieux agitait ses joues.
– Il faut que je songe à mes autres collaborateurs, dit-il en-fin, d’un ton mi-sérieux, regardant Cairo. En somme, la situa-tion est légèrement modifiée.
Spade avait rassemblé les billets et les avait glissés dans l’enveloppe dont il rentra la patte. Les avant-bras posés sur les genoux, penché en avant, il balançait l’enveloppe qu’il tenait par un coin entre le pouce et l’index.
– C’est entendu, dit-il, très calme, vous vous êtes remis d’accord, mais j’ai le faucon.
Joel Cairo, serrant les bras de son fauteuil, se pencha en avant et dit, de sa voix aiguë :
– Je n’ai pas besoin d’insister, Mr. Spade, sur le fait que, si vous avez le faucon, nous vous tenons.
– Je m’efforce d’écarter cette pensée, Mr. Cairo, dit Spade en souriant.
Il se redressa, posa l’enveloppe près de lui, sur le canapé et s’adressa à Gutman.
– Nous reparlerons tout à l’heure de la question d’argent, dit-il. Une précaution s’impose avant tout : il faut trouver quelqu’un que nous puissions livrer à la police.
Le petit homme fronça les sourcils sans comprendre.
– La police, expliqua immédiatement Spade, a besoin d’un meurtrier à qui elle imputera les trois crimes. Nous…
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– Deux… ! deux seulement, Mr. Spade, s’écria Cairo. Thursby a certainement tué votre associé.
– Deux, si vous voulez, grogna le détective. Cela n’a pas d’importance. Il faut que la police…
– Monsieur, interrompit Gutman, très à son aise, nous vous avons vu à l’œuvre et je ne doute pas qu’il vous soit facile de régler cette affaire sans notre intervention. Nous sommes convaincus que…
Spade poussa une sorte de ronflement et il interrompit Gutman avec brutalité.
– Je ne crains pas la police, dit-il, et je sais comment m’arranger avec elle. Il n’existe qu’un moyen, celui dont je vous parle, livrer une victime.
– C’est une façon d’envisager le problème, mais…
– Il n’y a pas de mais ! dit Spade, c’est l’unique solution. Je sais de quoi je parle. À plusieurs reprises j’ai envoyé promener les autorités judiciaires, depuis le simple inspecteur de police jusqu’au juge de la Cour Suprême. Je me suis toujours tiré d’affaire, mais je n’ai pas oublié que tout se paye et que le jour viendrait où je devrais payer tout cela. Ce jour-là, je veux arriver au bureau de police en poussant une victime devant moi, en di-sant à ces messieurs : « Vous n’y connaissez rien, le voilà, votre criminel ! » Aussi longtemps que je pourrai agir ainsi, il me sera facile de faire un pied-de-nez à toutes les lois du Code, mais la première fois que je fais un faux-pas, je suis foutu ! Ça n’est pas encore arrivé et ce n’est pas près d’arriver. Voilà. C’est net.
Sans cesser de sourire, Gutman manifestait son inquiétude par un continuel battement de paupières, mais sa voix demeu-rait nette et calme.
– C’est un excellent système, monsieur, dit-il. S’il était pos-sible de l’appliquer dans le cas présent, je vous dirais : Allez !
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Mais c’est impossible. Il en est ainsi de tous les systèmes : un jour vient où il faut faire une exception. Un homme sage n’hésite pas à envisager l’exception, surtout quand il est gras-sement payé pour cela. Vous n’êtes pas homme à vous laisser in-fluencer par la police. Vous vous tirerez de là, quoi qu’il arrive.
Les yeux de Spade avaient perdu leur éclat et son visage re-devenait sombre et immobile.
– Je sais ce que je dis, reprit-il d’une voix basse et patiente. Je suis dans ma ville, je vous parle d’un fait qui touche à ma profession. Bien sûr, je pourrais m’en tirer, cette fois, mais la prochaine fois ils me sauteraient à la gorge si furieusement que j’aurais avalé mes dents avant de pouvoir parler. Vous seriez à New-York ou à Constantinople ! Je reste ici, moi !
– Mais…, dit Gutman.
– Non, coupa le détective.
Il sourit et parla rapidement, d’une voix douce et persua-sive.
– Écoutez-moi, Gutman. Je parle dans notre intérêt. Si nous ne livrons pas une victime à la police, il y a dix chances contre une pour qu’ils découvrent l’histoire du faucon. Où que vous soyez, vous devrez vous cacher et cela ne facilitera pas vos négociations avec les acheteurs à qui vous pensez.
– Voilà justement le point délicat, riposta Gutman. Est-ce que la police n’insistera pas, si elle tient le meurtrier ? Ne sera-ce pas une nouvelle étape vers la découverte du faucon ? N’est-il pas préférable de les laisser dans l’ignorance ?
Une veine se gonflait lentement sur le front de Spade.
– Jésus ! grogna-t-il, vous ne les connaissez pas ! Ils atten-dent, Gutman ! Ils sont embusqués ! Je suis mêlé à cette affaire. Ils le savent. Tout se passera normalement si, le moment venu, je me justifie nettement ; sinon ça ira mal ! Écoutez-moi,
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Gutman. Il faut leur donner une victime. Nous ne pouvons nous en tirer autrement. Livrons la petite tante !
Il montra Wilmer d’un mouvement de la tête.
– Il a, reprit-il, tué les deux hommes – Thursby et Jacobi, n’est-ce pas ? C’est la victime qu’il nous faut.
Les lèvres de Wilmer se contractèrent brusquement, comme s’il essayait de sourire. Joel Cairo, bouche bée, les yeux écarquillés, demeurait stupide. Il respirait fortement ; sa poi-trine ronde, se soulevait et s’abaissait rapidement. Brigid s’était reculée, sur le canapé, et regardait Spade. Un rire couvait dans ses yeux, malgré la confusion que révélait son visage.
Gutman resta un long moment calme et sans expression avant d’éclater de rire, de bon cœur, doucement, jusqu’à ce que cette gaîté ait gagné son regard.
– Bon Dieu, monsieur, s’écria-t-il, vous êtes un homme ex-traordinaire !
Il tira un mouchoir blanc de sa poche et s’essuya les yeux.
– On ne peut jamais prévoir ce que vous allez dire, reprit-il, sinon que ce sera toujours une chose étonnante.
– Il n’y a pas de quoi rire ! répondit Spade, que l’attitude de Gutman ne paraissait pas offenser.
Il parla, comme on le fait pour raisonner un ami récalci-trant.
– C’est la meilleure façon d’agir, insista-t-il. Quand la po-lice le tiendra, nous…
– Mais, mon cher monsieur, interrompit Gutman, si j’avais l’intention d’agir ainsi – mais c’est ridicule, car j’aime Wilmer comme un fils – qu’est-ce qui l’empêcherait de raconter l’histoire du faucon… et la nôtre ?
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– Nous pourrions, ricana Spade, nous arranger pour qu’il fût tué en résistant à la police. Mais nous n’en sommes pas là. Il pourra parler à son aise. Je vous promets que nous ne serons pas inquiétés. C’est facile.
Le front boursouflé de Gutman se rida. Il baissa la tête, écrasant son triple menton sur son col.
– Comment ? demanda-t-il.
Puis, relevant soudain la tête, il se tourna vers le jeune homme, éclata de rire et lui dit :
– Qu’en pensez-vous, Wilmer ? C’est drôle, n’est-ce pas ?
Les yeux de l’adolescent luisaient sous ses longs cils.
– Oui, il trouve ça drôle, le salaud ! dit-il d’une voix basse et distincte.
Spade parlait à Brigid :
– Comment allez-vous, mon ange ? Mieux ?
– Oui, mieux, mais – elle baissa la voix – j’ai peur !
– Mais non, mais non, fit-il, caressant distraitement la jambe de la jeune fille. Il n’arrivera rien. Soif ?
– Non, merci. Soyez prudent, Sam ! murmura-t-elle.
Le détective sourit et regarda Gutman, qui tenait son re-gard fixé sur lui et souriait.
– Comment ? répéta le petit homme.
– Comment quoi ? fit Spade.
Gutman se remit à rire, puis expliqua :
– Si vous parlez sérieusement, monsieur, nous vous devons au moins une attention polie. Comment pourrez-vous arranger
– 219 – les choses, afin que Wilmer – il s’interrompit pour rire – ne puisse nous compromettre.
– Non, fit Spade, hochant la tête, je n’ai pas l’intention d’abuser de votre attention polie. N’en parlons plus.
– Allons, allons ! protesta Gutman. Est-ce parce que j’ai ri ? Pardonnez-moi. Je n’avais pas l’intention de ridiculiser votre idée, même si je ne l’approuve pas. Vous savez que j’éprouve pour votre talent la plus sincère admiration. Bien sûr, je ne puis comprendre comment votre suggestion pourrait pratiquement être réalisée sans danger – sans parler du fait que je considère Wilmer comme mon propre fils. Mais je vous serais très recon-naissant de nous donner une explication, ne serait-ce que pour prouver que vous acceptez mes excuses.
– Eh bien, dit Spade, Bryan ressemble à la plupart des Dis-trict Attorneys : il s’attache surtout à obtenir des condamna-tions très nettes. Il préfère abandonner les poursuites pour un cas douteux que d’aller devant le jury et risquer la déception d’un acquittement. Pour faire condamner sûrement un accusé il négligera de poursuivre des complices dont le témoignage com-pliquerait l’affaire et risquerait de compromettre la décision fi-nale.
« C’est ainsi que nous lui présenterons la situation, et il n’hésitera pas une seconde. L’histoire du faucon ne l’intéressera pas. Il se persuadera aisément que ce que lui raconte la petite tante est une histoire inventée de toutes pièces avec l’intention d’embrouiller l’affaire. Je me charge de le convaincre que, s’il veut arrêter toutes les personnes compromises, le procès se compliquera au point que le jury n’y comprendra plus rien. Au contraire, s’il s’en tient à votre petit ami, il le fera brillamment condamner à mort.
Gutman sourit lentement, d’un air désapprobateur, en penchant la tête de côté.
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– Non, monsieur, dit-il, je ne comprends pas comment votre District Attorney pourra établir un lien entre Thursby, Ja-cobi et Wilmer sans…
– C’est que vous ne connaissez pas les District Attorneys, répondit Spade. Pour Thursby, la chose est facile : il était un « tueur », tout comme la petite tante. Bryan a déjà une théorie toute prête. Et puis, on ne pendra votre petit ami qu’une fois. Pourquoi le jugerait-on ensuite pour le meurtre de Jacobi, quand il aura été reconnu coupable de celui de Thursby ? On ajoutera le second au premier, surtout s’il s’est, dans les deux cas, servi de la même arme, et que les projectiles soient sem-blables. Et tout le monde sera satisfait !
– Oui, mais… dit Gutman, qui s’interrompit pour regarder le jeune homme.
Celui-ci venait de quitter la porte et s’avançait, les jambes un peu raides, vers le centre de la pièce. Il s’arrêta entre Cairo et Gutman, le torse légèrement penché en avant, les épaules re-montées. Le bras allongé, il tenait dans la main droite son pisto-let, le canon dirigé vers le sol, mais il serrait fortement la crosse, car la peau, sur les phalanges, était tendue et toute blanche. Son autre main était crispée. L’extrême jeunesse de son visage ren-dait presque inhumaine l’expression de haine qui l’animait. D’une voix rauque, qui tremblait, il dit à Spade :
– Sors un peu ton pistolet, salaud, et lève-toi !
Spade sourit : un sourire amusé qui paraissait naturel.
– Salaud ! répéta Wilmer. Lève-toi ! Nous allons régler ça tout de suite… si tu as un peu de courage !
Le sourire amusé du détective s’élargit. Il regarda Gutman.
– Ah, ces jeunes gens ! murmura-t-il. Dites-lui donc que s’il me tue avant que vous ayez le faucon, vous ne reverrez plus l’oiseau noir.
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Gutman essaya de sourire, mais le résultat ressemblait da-vantage à une grimace. Sa voix rauque tenta de prendre un ton paternel pour admonester le jeune homme.
– Allons, allons, Wilmer, dit-il, n’attachez pas autant d’importance aux plaisanteries de Mr. Spade.
Wilmer répondit à voix basse, du coin de la bouche :
– Qu’il me foute la paix, alors, ou je le brûle. Aucun oiseau noir ne m’en empêchera.
– Voyons, Wilmer ! répéta Gutman. Puis, tourné vers Spade : votre suggestion, monsieur, n’est pas réalisable ; n’en parlons plus.
Le petit homme semblait avoir recouvré son calme. Spade ne souriait plus.
– J’en parlerai si ça me plaît, dit-il.
– C’est une des choses que j’ai toujours admirées en vous, répondit vivement Gutman, mais il est inutile de discuter plus longtemps sur ce point. Vous le voyez vous-même.
– Je ne vois rien du tout, dit le détective. Entendons-nous bien. Est-ce que je perds mon temps en m’adressant à vous ? Je croyais, le faisant, parler au chef. Si vous voulez que je discute avec la petite tante, je sais comment m’y prendre.
– Non, monsieur, répondit le petit homme, c’est avec moi que vous traitez.
– Bien. J’ai une autre suggestion à vous présenter, mais elle ne vaut pas la première.
– Voyons ?
– Livrons Cairo à la police.
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Le Levantin saisit rapidement le pistolet qu’il avait posé sur la table et le tint contre son ventre, à deux mains, le canon poin-té très bas, vers un coin du canapé. Son visage était devenu jau-nâtre. Ses yeux allaient de l’un à l’autre des occupants de la pièce. Ses prunelles opaques paraissaient aplaties, sans profon-deur.
Gutman avait l’air de ne pas croire qu’il avait pu entendre pareille suggestion.
– Livrons qui ? interrogea-t-il.
– Livrons Cairo à la police !
Gutman fut sur le point d’éclater de rire, mais il se contint.
– Mieux vaudrait livrer la petite tante, dit Spade. Cairo n’est pas un tueur et son arme n’est pas du calibre de celle qui a descendu Thursby et Jacobi. Il sera plus difficile de combiner la chose, mais cela vaudra mieux que de ne livrer personne.
– Et si nous vous livrions vous-même, Mr. Spade, ou bien Miss O’Shaughnessy, puisque vous insistez tant pour livrer quelqu’un ? dit le Levantin d’une voix aiguë et indignée.
– Vous voulez le faucon, n’est-ce pas ? dit Spade en sou-riant tranquillement. Je l’ai. La victime que j’exige est comprise dans le marché. Quant à Miss O’Shaughnessy ? – Il tourna son regard froid vers la jeune fille et leva légèrement les épaules – si vous pensez qu’elle puisse faire l’affaire, je suis prêt à en discu-ter avec vous.
Brigid croisa les mains sur sa gorge, poussa un cri étouffé et recula jusqu’à l’extrémité du canapé.
– Vous semblez oublier, dit Cairo, tremblant de fureur con-tenue, que vous n’êtes pas dans une situation qui vous permette d’imposer votre volonté ?
Spade eut un rire méprisant.
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– Allons, allons, messieurs, intervint Gutman, discutons amicalement. Cependant, ce que Mr. Cairo vient de dire me pa-raît… heu… raisonnable. Vous devez considérer, Mr. Spade…
– Je ne considère rien du tout, coupa Spade brutalement. Si vous me tuez, comment aurez-vous l’oiseau ?
Joel Cairo se leva et s’approcha, par derrière, du fauteuil de Gutman. Il se pencha et mit une main en pavillon autour de ses lèvres pour parler à l’oreille du petit homme qui écoutait, les yeux fermés.
Spade sourit en regardant Brigid, qui répondit par un sou-rire à peine ébauché. Le détective se tourna vers Wilmer.
– Dix contre un qu’ils sont en train de vous vendre, fiston, dit-il.
Le jeune homme ne répondit pas : l’étoffe de son pantalon se mit à trembler, aux genoux.
– J’espère, dit Spade à Gutman, que vous ne vous laissez pas influencer par les pistolets de ces tueurs à la manque ?
Gutman ouvrit les yeux. Cairo se releva et demeura debout derrière lui.
– J’ai déjà, dit Spade, eu l’occasion de les désarmer l’un et l’autre. La petite tante est…
D’une voix étranglée par l’émotion, le jeune homme cria : Ça va ! et leva son arme.
Gutman lança rapidement la main, saisit le poignet droit de Wilmer et l’abaissa. Le petit homme s’était levé. Cairo s’était emparé de l’autre poignet et tous deux s’efforçaient de peser sur les deux bras du jeune homme qui luttait furieusement mais en vain, en jurant sourdement.
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Le visage immobile, le regard un peu trouble, Spade se leva et marcha vers le groupe. Wilmer ne résistait plus. Cairo lui par-lait doucement. Le détective écarta le Levantin et lança un di-rect au menton du jeune homme dont la tête fut rejetée en ar-rière, puis revint en avant.
– Hé là ! fit Gutman.
Spade lança un deuxième coup de poing. Cairo lâcha le bras de Wilmer, qui s’effondra sur le ventre de Gutman. Le Le-vantin se précipita sur Spade pour lui griffer le visage. Spade le repoussa, d’une main. Cairo revint à la charge, les larmes aux yeux, les lèvres tremblantes.
Le détective se mit à rire et grogna :
– Jésus ! ce qu’il est rigolo, celui-là !
La main ouverte, il l’envoya, d’une gifle, contre la table. Le Levantin revint à la charge. Cette fois, Spade l’arrêta de ses deux bras tendus.
– Assez, dit-il ou je vais être obligé de vous faire du mal.
– Grand lâche ! cria Cairo, battant prudemment en retraite.
Spade se baissa pour ramasser le pistolet du Levantin, puis celui de Wilmer. Il se releva et tint les deux automatiques de la main gauche, l’index passé dans le pontet des deux armes.
Gutman avait étendu le jeune homme dans le rocking-chair et le regardait, d’un air un peu troublé. Cairo, agenouillé, cares-sait l’une des mains inertes de Wilmer.
– Rien de cassé, dit Spade, lui tâtant le menton. Couchons-le.
Il passa son bras droit autour des épaules de Wilmer, l’avant-bras gauche sous les genoux, l’enleva comme il eût fait d’un enfant et le coucha sur le canapé d’où Brigid venait de se
– 225 – lever. Spade prit dans la poche du veston le deuxième pistolet. Cairo était déjà assis près de la tête du jeune homme.
– Voilà notre victime, dit le détective à Gutman.
Celui-ci ne répondit pas. Son visage était gris, son regard assombri. Il regardait le plancher sans rien dire.
– Allons, dit Spade, vous avez permis à Cairo de murmurer à votre oreille et vous avez tenu le bras du gosse. S’il n’est pas arrêté, il vous tuera avant que vous ayez compris.
Gutman ne répondit pas.
– C’est une raison pour vous débarrasser de lui, continua le détective. La seconde est bien plus nette : si vous ne dites pas oui immédiatement, je vous livre tous à la police, le faucon par-dessus le marché.
– Je n’aime pas beaucoup ça ! murmura le petit homme.
– Eh bien… alors ? dit Spade.
Gutman soupira, fit une grimace, puis dit tristement :
– Prenez-le.
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