Le Faucun de Malte

Dashiell Hammett · Chapitre 3 sur 20

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Le Faucun de Malte

Chapitre III

 

Quand Spade arriva à son bureau, le lendemain matin, vers dix heures, Effie Perine ouvrait le courrier. Son visage enfantin était pâle. Elle posa les enveloppes et le coupe-papier de cuivre.

– Elle est là ! dit-elle à voix basse.

– J’avais demandé qu’elle ne vînt pas, dit Spade, très bas, avec un soupir.

Effie Perine écarquilla les yeux.

– Oui, mais tu ne m’as pas dit comment faire, murmura-t-elle d’une voix irritée.

Puis elle fronça les sourcils ; ses épaules s’abaissèrent.

– Ne sois pas de mauvaise humeur, Sam ! dit-elle d’un ton las. Je l’ai eue sur les bras toute la nuit.

Spade s’approcha de la jeune fille et lui caressa doucement les cheveux.

– Pardon, mon petit ; je n’ai pas…

Il s’interrompit brusquement. La porte de son bureau ve-nait de s’ouvrir.

– Hello, Iva ! dit-il à la femme qui se tenait debout sur le seuil.

– Oh ! Sam ! fit-elle.

Elle était blonde et paraissait avoir passé la trentaine. Elle avait dû être très jolie, quelques années auparavant. Son corps vigoureux était admirablement proportionné. Elle était entiè-

– 29 – rement vêtue de noir : on sentait le caractère impromptu de ce deuil. Elle fit un pas en arrière et attendit Spade.

Il retira sa main droite qu’il avait posée sur les cheveux d’Effie et entra dans son bureau, repoussant la porte derrière lui. Iva s’approcha et leva vers Sam son visage triste. Il l’embrassa. Les bras de la femme l’étreignirent avant qu’il la serrât contre lui. Quand il l’eut embrassée il fit un léger mou-vement, comme pour reculer, mais elle appuya sa joue contre la poitrine de Spade et se mit à pleurer.

– Pauvre chérie ! dit-il, lui tapotant l’épaule de la main.

Sa voix était tendre. Il loucha vers le coin de la pièce où était le bureau d’Archer. Puis sa lèvre supérieure se releva, dé-couvrant ses dents en une grimace d’impatience. Il tourna la tête pour éviter que son menton touchât le haut du chapeau noir.

– As-tu prévenu le frère de Miles ? demanda-t-il.

– Oui, il est arrivé ce matin, répondit-elle d’une voix indis-tincte, en sanglotant, la bouche contre le veston de Sam.

Il fit une autre grimace et tenta avec précaution de voir l’heure à sa montre-bracelet. Son bras gauche était posé sur l’épaule d’Iva, le poignet découvert. La montre marquait dix heures dix.

La femme bougea dans les bras de Spade. Ses yeux bleus étaient voilés de larmes, ses lèvres humides.

– Oh, Sam, murmura-t-elle, c’est toi qui l’as tué ?

Il la regarda, les yeux soudain écarquillés, bouche bée. Il la repoussa doucement, fronça les sourcils et toussota.

Elle demeura les bras levés. Une angoisse voila ses yeux à demi fermés sous les sourcils qui se relevaient vers les tempes. Ses lèvres humides se mirent à trembler.

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Spade ricana et se dirigea vers la fenêtre. Le dos tourné, il regarda dans la cour. Quand elle s’approcha de lui, il pivota sur ses talons et marcha vers son bureau. Il s’assit, accoudé, le men-ton entre les poings, et la regarda : ses yeux jaunes brillaient d’un éclat fauve.

– Qui t’a mis cette idée en tête ? demanda-t-il froidement.

– Je pensais…

Elle porta la main à sa bouche. Des larmes roulèrent sur ses joues. Elle s’approcha du bureau. Sa démarche était gra-cieuse et sûre. Ses escarpins noirs avaient de très hauts talons.

– Ne sois pas méchant, Sam ! dit-elle humblement.

Il éclata de rire. Dans ses yeux dansait la même lueur fauve.

– Tu as tué mon mari, Sam. Ne sois pas méchant ! ricana-t-il.

Puis il frappa dans ses mains et dit sourdement :

– Nom de Dieu !

Elle se mit à pleurer.

Il se leva, vint se placer derrière elle, la prit dans ses bras et l’embrassa dans le cou, entre l’oreille et le col du manteau.

– Ne pleure pas ! dit-il.

Son visage était sans expression. Quand elle eut cessé de pleurer, il lui murmura à l’oreille :

– Tu n’aurais pas dû venir ici aujourd’hui, mon petit. Ce n’est pas raisonnable. Rentre chez toi.

Elle se retourna :

– Tu viendras ce soir ?

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– Non, pas ce soir, dit-il secouant la tête.

– Bientôt ?

– Oui.

– Quand ?

– Dès que ce sera possible.

Il l’embrassa sur la bouche, la poussa gentiment vers la porte qu’il ouvrit.

– Au revoir, Iva.

Il s’inclina, referma la porte et vint s’asseoir devant son bu-reau. Tirant du papier et du tabac de ses poches il s’apprêta à rouler une cigarette et s’immobilisa soudain, le papier dans une main, le tabac dans l’autre, regardant fixement le bureau de Miles Archer.

Effie Perine entra sans frapper. Ses yeux sombres révé-laient une sorte de gêne.

– Eh bien ? demanda-t-elle d’une voix qui s’efforçait d’être calme.

Spade ne répondit pas. Il tenait son regard attaché au bu-reau de Miles.

La jeune fille fronça les sourcils et s’approcha.

– Eh bien, dit-elle, plus haut, ça a marché avec la veuve ?

– Elle croit que j’ai tué Miles, dit-il : ses lèvres seules bou-gèrent.

– Afin de pouvoir l’épouser ?

Spade ne répondit pas.

 

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Elle lui ôta son chapeau et le posa sur le bureau. Puis, elle se pencha et prit le tabac et le papier à cigarettes entre les doigts inertes de Spade.

– La police croit que j’ai tué Thursby, dit-il.

– Qui est Thursby ? demanda-t-elle, soufflant pour séparer deux feuilles de papier à cigarettes.

– Qui crois-tu que j’aie tué, toi ?

Elle ignora la question.

– Thursby, reprit-il, était le type que Miles devait filer pour le compte de la petite Wonderly.

Les doigts minces d’Effie achevaient de rouler la cigarette. Elle humecta le bord du papier, passa le bout de son index des-sus, tordit une extrémité du cylindre et plaça l’autre entre les lèvres de Sam.

– Merci, chérie ! dit-il.

Il la prit par la taille et inclina sa tête contre la hanche de la jeune fille d’un air las, les yeux fermés.

– Tu vas épouser Iva ? demanda-t-elle, regardant les che-veux brun clair de Sam.

– Ne dis pas de bêtises, murmura-t-il.

La cigarette oscillait de haut en bas, au mouvement de ses lèvres.

– Elle ne pense pas que ce soit une bêtise, reprit Effie. Après tout, tu as assez couru après elle !

– Je voudrais bien ne l’avoir jamais connue, soupira-t-il.

– Tu dis ça maintenant, répondit Effie avec une trace de dépit dans la voix. Il fut un temps…

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– Elle ne m’a jamais beaucoup plu, coupa-t-il, mais il est difficile de ne rien promettre à une femme. D’ailleurs, je détes-tais Miles !

– C’est une garce ! murmura la jeune fille, mais je consenti-rais à être une garce comme elle si cela me donnait un corps comme le sien.

Spade frotta sa joue contre la hanche d’Effie, sans ré-pondre.

La secrétaire se mordit la lèvre inférieure, fronça les sour-cils et se pencha pour mieux voir le visage de Sam.

– Crois-tu qu’elle l’ait tué ? demanda-t-elle.

Spade se redressa et lâcha Effie. Il sourit, amusé, tira son briquet de sa poche et alluma sa cigarette.

– Tu es un ange ! dit-il tendrement, à travers la fumée de tabac ; un ange à tête de serpent.

– Ah ! fit-elle avec une légère grimace. Et si je te disais qu’Iva venait à peine de rentrer chez elle, à trois heures du ma-tin, quand je suis venue lui annoncer la mort de son mari ?

– Non ? dit-il, souriant toujours mais le regard soudain in-téressé.

– Elle m’a fait attendre, à la porte, tandis qu’elle achevait de se déshabiller. Elle avait jeté ses vêtements sur une chaise, le chapeau et le manteau dessous. Sa combinaison était encore chaude. Elle dormait, m’a-t-elle dit, et les plis des draps n’étaient même pas aplatis.

Spade caressa la main d’Effie.

– Tu es un vrai détective, chérie, mais – il hocha la tête – elle ne l’a pas tué.

La jeune fille retira sa main.

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– En tout cas, dit-elle amèrement, cette garce veut que tu l’épouses, Sam !

Il eut un double geste d’impatience, de la tête et de la main.

– Tu ne l’as pas vue, hier soir ? insista Effie.

– Non.

– Vrai ?

– Vrai. Tu ne vas pas imiter Dundy, chérie. Ça ne te va pas.

– Qu’est-ce qu’il te veut, Dundy ?

– Il est venu prendre un verre de Bacardi, chez moi, cette nuit, à 4 heures, avec Tom Polhaus.

– Est-ce qu’ils pensent réellement que tu as tué le type : comment l’appelles-tu ?

– Thursby.

Il jeta sa cigarette éteinte dans le cendrier et se mit à en rouler une autre.

– Eh bien ? insista-t-elle.

– Qui sait ? murmura-t-il sans lever les yeux. Ils parais-saient convaincus. Je ne sais pas jusqu’à quel point j’ai réussi à les persuader du contraire.

– Regarde-moi, Sam.

Il obéit et se mit à rire. Pendant quelques secondes son vi-sage révéla un mélange d’anxiété et d’amusement.

– Tu m’inquiètes, dit Effie, soudain sérieuse. Tu penses toujours que tu sais où tu vas, mais un jour tu vas faire un faux pas, et tu verras…

 

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Il sourit d’un air moqueur et frotta sa joue contre le bras d’Effie.

– C’est exactement ainsi que parle Dundy, fit-il. Arrange-toi pour qu’Iva ne vienne pas m’ennuyer et je me charge du reste.

Il se leva et prit son chapeau.

– Fais ôter la plaque « Spade & Archer » et qu’on en fixe une autre : « Samuel Spade ». Je serai de retour dans une heure, ou je téléphonerai.

 

Spade pénétra dans le hall du St-Mark et s’approcha du bu-reau de la réception. Il demanda à un élégant jeune homme si Miss Wonderly était chez elle. Le jeune homme regarda en ar-rière, par-dessus son épaule.

– Non, dit-il ; elle a quitté l’hôtel ce matin.

– Merci.

Spade se dirigea vers une sorte d’alcôve fermée par une ba-lustrade de bois à hauteur de ceinture, Derrière, un homme cor-pulent, vêtu de noir, était assis devant un bureau d’acajou. Au bord du bureau, face au hall, un prisme d’acajou était posé, por-tant en lettres de cuivre : Mr. Freed.

L’homme se leva et tendit la main à Spade.

– J’ai eu beaucoup de peine en apprenant la mort d’Archer, dit-il avec l’aisance d’un homme accoutumé à présenter des condoléances. J’ai lu ça dans le Call. Archer était ici hier soir.

– Merci, dit Spade. Avez-vous causé avec lui ?

– Non. Il était assis dans le hall, quand je suis arrivé, après le dîner. Je ne me suis pas arrêté, pensant qu’il était occupé à quelque surveillance. Est-ce que cela a quelque rapport…

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– Je ne crois pas, coupa Spade ; on ne sait encore rien de précis, mais soyez tranquille, le nom de l’hôtel ne sera pas cité.

– Merci.

– Pourriez-vous me fournir quelques renseignements sur l’un de vos clients et oublier immédiatement que je vous ai in-terrogé ? demanda Spade.

– Bien sûr !

– Une certaine Miss Wonderly a quitté l’hôtel ce matin. Puis-je avoir quelques détails ?

– Venez, nous allons voir, dit Mr. Freed.

Spade demeura immobile, hochant la tête.

– Je préfère ne pas me montrer.

Freed approuva d’un geste et poussa la porte battante qui le séparait du hall. Après quelques pas, il s’arrêta et revint.

– Harriman était le détective de service hier soir, dit-il ; il a certainement vu Archer. Faut-il l’avertir de ne rien dire ?

– Non, répondit Spade. Cela n’a pas d’importance tant que Miss Wonderly n’est pas mêlée à l’histoire. Il ne faut pas que Harriman s’imagine que nous désirons cacher quelque chose.

Mr. Freed approuva de la tête et s’éloigna. Il revint après quelques minutes.

– Elle est arrivée mardi dernier, dit-il, venant de New-York. Elle n’avait pas de malles mais plusieurs valises. Pas de coups de téléphone mentionnés sur sa note. Elle ne paraît pas avoir reçu beaucoup de lettres. On l’a vue toujours seule, excep-té, à deux ou trois reprises, avec un homme grand et brun, trente-cinq ans environ. Elle est sortie ce matin à 9 heures et demie. Elle est revenue une heure plus tard, a payé sa note, et fait transporter ses valises dans une auto qui l’attendait. Le por-

– 37 – teur dit qu’il s’agit d’une voiture de grande remise, une « Nash ». Elle a laissé une adresse pour faire suivre son cour-rier : Hôtel Ambassor, Los Angeles.

– Merci beaucoup, Freed, dit Spade.

Effie Perine, assise devant sa machine à écrire, s’interrompit.

– Ton ami Dundy est venu, dit-elle ; il voulait voir tes re-volvers.

– Et ?

– Et je lui ai dit de revenir quand tu serais ici.

– C’est parfait. S’il revient, montre les tout de même.

– Miss Wonderly a téléphoné, ajouta Effie.

– Il est temps, grogna-t-il. Qu’a-t-elle dit ?

– Elle veut te voir.

La jeune fille prit sur un bureau une feuille de papier et lut :

– Elle est au Coronet, California Street, appartement 1001. Il faut demander Miss Leblanc.

– Donne, fit Spade tendant la main.

Il prit le papier, alluma son briquet, enflamma la feuille et attendit qu’elle fût entièrement consumée. Il écrasa les cendres, du pied, sur le linoléum.

Effie Perine le regardait d’un air désapprobateur.

– C’est comme ça, mon petit ! dit-il en souriant.

Et il ressortit.

 

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