LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 1 sur 11

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LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin

I Les quatre jambes du vieil homme

I

 

 

Les quatre jambes du vieil homme

 

Vieux Saule était âgé, mais il marchait encore. Il ne crai-gnait pas le jour où ses jambes ne le soutiendraient plus, car il serait porté par son petit-fils chéri. Mais ce matin-là, même si ses genoux tremblaient, même si l’ombre de sa tête lui donnait froid au ventre tant il s’était courbé au fil des ans, ce matin-là, il marchait sans aide, traversant les rues vides. Pas traînant après pas traînant, ses jambes douloureuses le menèrent jusqu’à la propriété. Il maudit ses pieds :

– Ne pouvez-vous devenir des bouts de bois, raides, con-trariants peut-être, mais enfin libérés de la douleur ?

Non, ils ne pouvaient pas, et peu lui importait maintenant qu’il était arrivé. Il regarda d’un air amusé les taches de bave mêlée de cacahuètes qui souillaient ses chaussures. Sa belle-fille le gronderait encore, et il aurait la joie de lui tirer la langue comme le plus contrariant des mioches, celui qui ne ferait ja-mais plus ce que les adultes attendaient de lui. Il ricana tout seul, avec jubilation.

Il leva la tête, la tordit plutôt, et observa les murs du do-maine : ils étaient d’un jaune pastel qui illuminait le ciel. Il s’en approcha, pour jouir de leur chaleur, de cette douceur étrange qui ne les quittait jamais, et venait à lui, se glisser dans ses chairs, comme avec soulagement. Il pensait reconnaître dans ce sentiment le bonheur d’être utile, mais il était conscient de pro-jeter peut-être ses propres petits besoins.

 

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Même au cœur de l’hiver, il venait appuyer son dos contre le mur, et se réchauffait jusqu’à la moelle des os. Quand il se te-nait ainsi, le temps semblait s’effacer. Il perdait deux tiers de sa taille pour se retrouver dans la rue encombrée de neige, son pe-tit nez d’enfant rougi de froid. Ses pieds, déjà, formaient des bûches roides. En ce temps-là, ce n’était pas son dos qu’il avait appuyé contre le mur, mais sa joue, puis ses mains. Il était resté là, oublieux du vent qui paraissait négliger de souffler contre la paroi. Naïvement, il ne s’en était pas étonné, il avait simplement pensé que le grand souffle glacial le graciait. Quand sa mère était venue le chercher, et lui avait demandé ce qu’il faisait, il avait répondu :

– J’écoute chanter les fées.

Elle avait ri, mais il fredonnait déjà leurs mélodies légères. Leur rythme étrange l’avait intrigué jusqu’au jour où il avait vu la mer, et compris que les fées chantaient au son du ressac. Le temps avait passé, il avait pris de l’âge, mais le mur, lui, n’avait pas changé. Et, comme nul autre dans la ville n’eût songé à le faire, il venait y écouter le bruit de la mer, en plein cœur des terres. Il caressait le plâtre pastel, et ne s’étonnait plus de re-trouver en lui la douceur d’un coquillage poli par le sable.

Le mur était son plaisir, mais depuis quelque temps s’y ajoutait celui de se laisser tomber avec soulagement sur le mo-deste banc que son petit-fils avait sculpté pour lui. Il restait as-sis, le dos au mur, les mains appuyées sur sa canne, et tendait l’oreille, guettant le cri lointain d’un goéland. C’était devenu plus facile au fil des années, mais il ne savait dire si son oreille s’était développée, ou si le doux chant de la mer n’avait fait que se renforcer, et, avec lui, les voix lointaines des fées, ces voix sans tristesse et sans crainte, ces voix caressantes et excitantes.

 

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Quand il fut reposé – s’il pouvait encore appeler cela être reposé, lui qui était toujours fatigué, maintenant – il franchit la petite porte. Elle semblait close, mais ne l’était pas, pour qui sa-vait disposer correctement les roues de bois ajouré qui l’ornaient, combiner leurs feuillages sculptés en une forêt où se dessinait soudain un chemin. Il la poussa doucement, comme en s’excusant, et la referma soigneusement derrière lui. Il se sa-vait intrus, et ne voulait pas qu’il en vînt d’autres, et que les lieux, blessés, se fermassent même à lui. C’aurait été terrible, car la propriété était son éternité, avec son jardin parsemé de pavillons gracieux. Il n’avait jamais cru à une survie dans un l’au-delà, ou aux dieux immanents, mais il croyait à la durée quand il parcourait ces lieux.

Il ignorait de quand datait la propriété, mais il était pour-tant certain que le tout premier de ses ancêtres n’avait pas in-venté les mots quand elle avait surgi de terre. Il se disait même parfois qu’à cette époque reculée, le monde ignorait encore que des humains le fouleraient un jour. Quand il parlait ainsi, au gré de sa fantaisie, son fils le reprenait, lui disant qu’il exagérait, et que le monde n’était pas un amusement de lettré, mais une chose à prendre au sérieux. Heureusement, son petit-fils grima-çait, complice, pour rappeler qu’il croyait son aïeul affirmant que le jardin n’était pas destiné aux hommes.

Vieux Saule regarda autour de lui, et conclut une fois de plus qu’il n’y avait rien pour l’homme dans la propriété ; ou plu-tôt, il n’y avait rien pour ceux des hommes qui étaient comme son fils, ces gens au cœur tout fait de terre, ou de métaux qu’ils disaient précieux, et qui pourtant les rendaient vils. Mais pour lui, il y avait de quoi se ravir sans fin. Il se rendit jusqu’au mur délicatement sculpté, amoureusement peint, qui lui semblait une porte sur des temps oubliés, et contempla les portraits des fées, souriantes, élancées et gracieuses. Il en trouvait certaines plus masculines, d’autres plus féminines, sans pouvoir les dé-partager avec certitude. Peu lui importait, car elles étaient

 

– 6 – toutes séduisantes. Leurs corps se fondaient presque dans la vé-gétation, dans les arbres fleuris, dans les corolles qui formaient autant de rideaux, parmi les gais jardins. Le monde leur était un berceau, et elles s’y déplaçaient avec volupté.

Vieux Saule les regardait avec bonheur. Elles étaient jeunes, mais également âgées, il le voyait bien à leur sagesse. La pierre n’avait pas figé l’image d’une beauté éphémère, mais d’une éternité de grâce et de plaisir. Il en soupirait d’envie. Quand il apercevait un humain, aussi jeune fût-il, il voyait déjà la mort, et la décrépitude. Mais dans ces traits souriants, il n’y avait rien de tel. Pour leur ôter la vie, il eût fallu le poison, la lame, le feu peut-être ; et surtout la haine, durable, impitoyable, aveugle à leur splendeur.

Il avait fallu, corrigea-t-il, car il était seul dans le jardin. Seul, ridé, usé, affaibli dans son corps, sinon dans son esprit. Mais il lui restait l’essentiel : il s’émerveillait encore. Et le lieu était propice ! Tout courbé sur sa canne, mais le cœur grand ou-vert, il le parcourut à petits pas.

*

Son petit-fils arriva :

– Pépé, père voulait que je t’amène mes frères à garder. Il s’étonne que tu passes si peu de temps avec les enfants.

– Avec les corps d’enfants, petit, avec les corps. Moi, j’aime les esprits des très anciens enfants, longuement maturés, qui ont accumulé des trésors de saveur, et qui jouent avec eux, en tissent des présents, et les offrent, radieux.

Fier Bouleau sourit à son grand-père :

– Cela laisse des traces, premier aux examens.

 

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– Surtout quand on ne s’efforce guère de changer.

– Tant mieux. Qu’aurais-je fait d’un grand-père trop sem-blable à mon père ?

Vieux Saule s’épanouit. Il savait que le jeune homme lui ressemblait, que les graines semées dans son esprit fleurissaient en teintes ravissantes, mais il était heureux que son petit-fils s’en réjouît également. Ils contemplèrent en silence le ballet des papillons, dont les ailes arboraient des couleurs qu’ils n’avaient vues nulle part ailleurs, même dans les boutiques des peintres. Fier Bouleau dit :

– Peut-être sont-ils partis. Peut-être reviendront-ils.

Vieux Saule ne put croire ses mots, mais tenta de se laisser porter par l’espoir qu’ils contenaient. Il le savait bien, lui, qu’ils n’étaient pas partis. Quelque chose dans les lieux évoquait la so-litude, croissante et effrayante, la vie étirée sans personne à ai-mer, et la mort qui arrive, comme un point final. Il songea à la peur de ceux qui déclinent sans enfants, et tenta d’imaginer ce que ressent celui qui agonise en sachant qu’il ne reste personne qui lui ressemble. La mélancolie le submergea, et il soupira. Il était assez proche de ces êtres disparus pour apprécier leurs œuvres, et son petit-fils également. Il n’aurait pas dû être triste, car tout n’était pas mort, si leurs goûts perduraient. Mais son enfant chéri résuma le problème comme il passait la main sur le liseré de texte entourant une scène :

– Qu’il est étrange de pouvoir suivre une écriture du doigt, se réjouir de ses formes, et n’en rien comprendre. Je crois voir des yeux d’aveugle, qui ne disent plus rien de l’âme.

Il se reprit, et demanda à Vieux Saule :

 

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– Et aujourd’hui, que me feras-tu découvrir, grand-père ?

Celui-ci ricana :

– Tout dépend de ce que tes petites jambes te permettront d’apercevoir.

Fier Bouleau baissa les yeux sur le vieil homme :

– Tu as tous les droits, pépé, même celui de m’insulter. Mais tout ce que tu as jamais vu dans cette propriété, je suis ca-pable de le contempler – en te portant. Même si le poids de tes bêtises accumulées fait de toi un sacré fardeau.

Vieux Saule l’observa, songea qu’il méritait bien son nom, se souvint que lui-même avait maigri, ces derniers temps, au point de n’être plus qu’un sac d’os, et qu’il ne risquait pas de casser le dos de son petit-fils. Il répondit donc, mesquinement :

– Chiche.

Fier Bouleau le prit sur son dos, et Vieux Saule s’installa confortablement. Pour une fois que sa monture n’était pas un âne ! Il se fit emmener jusqu’au haut pavillon cylindrique cou-ronné d’une toiture bleue. Dans l’escalier interminable, son pe-tit-fils peina, mais ne se plaignit pas, et, surtout, ne renonça pas. Il accepta sans un mot les pauses que proposa son grand-père pour commenter certains détails d’architecture ; et une fois au sommet, il marcha, presque trébuchant, jusqu’à la terrasse. Là, sous un auvent délicat, se trouvait le portrait d’une incroyable montagne. Immense, elle semblait dévorer l’horizon. Immacu-lée, elle brillait plus que le jour. Et autour d’elle, le ciel souriait. L’aïeul ne voyait pas comment le dire autrement. Le ciel… sou-riait, ravi, paisible et souverain. Le jeune homme resta muet, et son fardeau finit par lui tapoter l’épaule :

 

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– Fier Bouleau, tu peux me déposer, tu sais.

Il le fit, presque distraitement ; puis il se rapprocha de la montagne, et, délicatement, l’effleura du doigt. Il dit, d’une voix étrange :

– Un jour, je gravirai cette montagne.

Vieux Saule sentit son cœur se serrer de pitié.

– Pauvre enfant, cette montagne n’existe pas. Aucune carte, aucun récit ne la mentionnent.

Son petit-fils le fixa, sévère.

– Pépé, tu ignores qui a sculpté ce portrait. Laisse-moi croire que les cartes ignorent où se trouve la montagne.

Le vieux lettré resta songeur.

– D’accord. Un jour, tu graviras cette montagne. Et si, au sommet, les fées sont assez belles, fais-moi plaisir : appelle-moi.

Je peux bien parler, pensa-t-il, je ne risque pas d’être là pour voir ça.

– Promis, lui répondit Fier Bouleau, et la gorge de Vieux Saule se noua. Aussi curieux que cela lui parût, il avait l’impression qu’il n’échapperait pas à cette promesse-là. Comme pour la sceller, le socle du portrait, qu’il avait cru inaltérable, se fendit dans un claquement sec. La fissure se ramifia, traça une semblance de ruisseaux jusqu’au bord du dallage. La pierre n’en était pas moins belle, mais semblait soudain plus vivante.

Vieux Saule était troublé. Heureusement, son estomac gar-gouilla, et le jeune homme sortit avec gentillesse les friandises

 

– 10 – qu’il avait apportées à son grand-père. Celui-ci sourit devant tant de sagesse : le petit savait si bien quelles faveurs son aïeul pouvait consentir à qui lui donnait son dessert… ou quelques cacahuètes.

*

Quand le soir tomba, Fier Bouleau aida Vieux Saule à re-joindre leur foyer. Comme toujours, le vieil homme s’arrêta, tourna la tête vers le jardin, et soupira. Comme toujours, son petit-fils rappela :

– Allons, pépé, il nous faut bien rentrer.

Le vieux lettré répondit, comme à chaque fois :

– Rentrer ? ! Ce mot m’est bien amer ! C’est de descendre qu’il s’agit, descendre, en vérité, dans la médiocrité !

Il posa sa vieille main sur celle de son petit-fils, et oublia le charme de la beauté du jardin pour la simple chaleur des cœurs. Il ne possédait certainement pas tout ce dont il eût jamais rêvé, mais il n’était pas démuni, et connaissait sa chance. Fier Bou-leau valait mille fois plus que les trésors du monde, avec leurs sourires métalliques et leur âme vide et froide.

 

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