LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin
VII Dorures et pourriture
VII
Dorures et pourriture
Verte Bruine récapitula mentalement l’enchantement au-quel il allait procéder. La prison avait été bâtie exactement comme il l’avait demandé, et Bâton d’Encre avait pris plaisir à exiger une conformité absolue au plan, et surtout à punir toute divergence d’une baisse de salaire. Dans le jardin, le pavillon le plus proche de la prison avait été aménagé pour héberger l’enchanteur et les dormeurs qui lui fourniraient de l’énergie. Lys d’Eau lui avait garanti qu’ils seraient tous volontaires, et qu’ils s’endormiraient avant d’être portés jusqu’au jardin, par sécurité. Elle ne lui avait pas dit combien ils seraient exacte-ment, aussi avait-il prévu son enchantement de façon à pouvoir le réaliser avec un nombre de sources variables. Il avait été heu-reux de constater que la magie lui revenait sans peine.
Il se changea, revêtit une robe d’un vert d’eau pâle et doux, brodée de longues tiges ondulées et de fleurs tout étincelantes de gouttelettes. Des poissons effilés semblaient y nager, et des libellules jetaient des reflets chaque fois qu’il bougeait. Il noua ses cheveux en un chignon à plusieurs boucles, qui se réunis-saient en un même point ; et il décora la jonction de bijoux et de fleurs. Le reste de sa chevelure tombait en une queue-de-cheval. Il examina le résultat, et l’ajusta avec précision, car la magie était friande de similitudes, et ses cheveux symbolisaient main-tenant la prison, les prisonniers, et le jardin. Il enfila des gants composés de soie tressée, qu’il avait confectionnés avec beau-coup de soin, choisissant patiemment la teinte de chaque brin. Les prisonniers seraient tous des criminels, certes ! Ils seraient
– 157 – tous vivants, soit ! Mais pour le reste, ils seraient tous différents, et il fallait en tenir compte. Il en allait de même pour les dor-meurs, tous volontaires… pour des raisons probablement très diverses.
Il rejoignit le pavillon, et songea que c’était de loin l’élément du rituel qui lui avait demandé le plus d’efforts. Il avait couvert le sol d’une marqueterie délicate où chaque teinte, chaque forme, chaque cheminement et chaque nœud avait son importance. Bien sûr, sa tâche aurait été facilitée s’il n’avait pas souhaité que le résultat fût esthétique, mais ça… la vision d’un bel objet l’avait toujours aidé à se concentrer, et donné à sa ma-gie une saveur réjouissante. Le jour où il serait pressé, il con-descendrait peut-être à la laideur. Peut-être.
Il passa la porte, et s’arrêta, surpris par les rangées de femmes couchées dans la pièce. Leurs coiffures rivalisaient d’élégance et de complexité, les cheveux noirs et brillants as-semblés en boucles décorées de joyaux, de rubans et de fleurs. Les visages maquillés souriaient, parfois avec une touche d’espoir. Les soieries des robes chatoyaient. Certains doigts dis-paraissaient presque sous les bagues. Lys d’Eau évoluait parmi elles, arrangeant un coussin par-ci, corrigeant le pli d’une robe par-là. Elle lui sourit, radieuse :
– Aurez-vous suffisamment de matière, Verte Bruine ?
Elle tapota les couches restées vides :
– Sans compter, bien sûr, que je participerai également, ainsi que Rouge Cerise, Bâton d’Encre, et tout notre personnel. Je me réjouis de savoir ce que ma petite fille a bien pu ressentir quand vous l’avez…
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Elle eut un petit frisson de plaisir. Le lettré voyait mal ce que l’épuisement pouvait avoir d’érotique, mais il garda son opinion pour lui.
– J’en aurai certainement assez, Lys d’Eau. Merci infini-ment ! Mais… comment avez-vous fait ?
– Ah ! Vous ne savez pas respecter les petits secrets d’une femme.
– Je puis retirer ma question.
– Et m’empêcher de me vanter ? Quelle indélicatesse !
Elle lui sourit, taquine, puis se promena dans la pièce, lui désignant successivement des groupes de femmes endormies.
– La plupart sont des amies. Celles-ci sont insomniaques, et je leur ai garanti une torpeur si écrasante que la mort semble-rait légère en comparaison. D’autres sont là parce que je leur ai dit que le sommeil profond prévenait la survenue des rides. Qu’ai-je inventé encore ? Ah oui, que celles qui auraient manqué cette expérience n’en sauraient rien, pas un mot… elles sont ve-nues pour savoir. L’ignorance est proprement insupportable, quand le mystère est bien présenté !
Verte Bruine hocha la tête, appréciateur. Il désigna des rangées de femmes parées avec un soin extrême, non dans un simple but d’élégance, mais à des fins évidentes de séduction. Lys d’Eau sourit :
– Celles-ci sont disposées à travailler pour vous, dans le jardin. Elles considèrent passer un examen d’entrée.
– Travailler pour… moi ?
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– Bien sûr. Quel couple n’a pas ses petits besoins ?
Elle avait un air mystérieux et satisfait qui intrigua le lettré.
– Mais… en tel nombre ?
– Bien sûr. Vous êtes-vous bien regardé, Verte Bruine ? Non ? Tant mieux, nous le ferons pour vous. Elles étaient toutes mariées, cher gendre, toutes mal mariées. Elles auront toutes le privilège de vous contempler… et moi, je ne dirai jamais où elles sont cachées.
– Leur mari leur a permis de partir ?
– Non, bien sûr, leurs époux n’ont pas eu cette qualité ; mais je les ai aidées à s’enfuir. C’est beaucoup mieux, savez-vous ? Elles auront ainsi tout intérêt à ne plus jamais quitter le jardin.
Le lettré se sentit vaguement nauséeux. Il n’était pas cer-tain de s’habituer aux bonnes idées des humains, et de plus…
– Me regarder, Lys d’Eau, et me regarder uniquement. C’est bien clair ? J’aime Rouge Cerise et je… je n’ai pas besoin d’autres femmes.
Elle prit un air outré :
– Verte Bruine ! Voyons ! C’est à l’épouse de choisir une éventuelle concubine, jamais à la belle-mère ! Chacun a le droit de se pendre, mais pas d’être pendu, surtout par sa famille. D’où sortez-vous donc ?
Il songea qu’il eût été ravi de le savoir, puis ajouta :
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– Toutes ces femmes sans homme… cela ne posera pas de problèmes ?
– Non, bien sûr, car j’ai également engagé des jardiniers, qui sont tout à fait à leur goût. Ils leur plaisent moins que vous, évidemment ; mais rien ne les empêche de rêver de votre corps pendant qu’elles prennent du bon temps, n’est-ce pas ? Et comme une femme ne pense pas, aucun homme ne se soucie de savoir ce qu’elle a dans la tête.
– Les femmes ne… pensent pas ?
Lys d’Eau le considéra avec tendresse.
– Oubliez cela, Verte Bruine. Je ne crois pas qu’il soit utile de dresser un catalogue des vices de l’humanité, si on ne les possède pas soi-même. Je trouve judicieux de définir un pro-blème, si c’est pour le résoudre ; mais sinon ! C’est d’un mor-bide !
– Nous sommes d’accord. Mais… les jardiniers, eux, quelles raisons ont-ils de ne pas me nuire, et de ne pas quitter le jar-din ?
– Quelle méritoire prudence ! Mais soyez tranquille : votre jardin est une splendeur, et le sera encore plus une fois restauré. Pour un jardinier, il n’est autre que le paradis sur terre. Et puis… nous avons choisi uniquement des employés qui se sont malencontreusement brouillés avec des maîtres ayant juré de les tuer.
Elle était amusée, et le lettré réalisa qu’il n’y avait rien eu d’accidentel dans ces brouilles. Il regarda les femmes préten-dument mal mariées, et se demande combien de couples avaient été délibérément brisés par Lys d’Eau. Il évita de faire une re-marque : pour la voir se rengorger, ravie d’être appréciée ?
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Néanmoins, il restait mal à l’aise : tant d’humains auprès de lui ! Tant d’humains, dont les sentiments à son égard pouvaient fluc-tuer. Il fronça le sourcil : sentiment… fluctuer… il y avait sûre-ment un enchantement capable d’éviter ce genre de désagré-ments. D’autre part, l’épée de Rouge Cerise ne demandait pas mieux que de tuer quiconque ferait un faux pas. Oui, il modifie-rait l’enchantement du jardin, voilà tout. Mais il avait un goût amer en bouche, comme si cette solution manquait d’élégance… de simplicité, en fait. Qu’avait-il encore oublié ?
Bâton d’Encre et Rouge Cerise entrèrent, et sa question faillit s’évanouir, mais il la retint, se jurant qu’il trouverait la ré-ponse. De la suite dans les idées ! Juste un peu ! Sa femme l’embrassa, et il se blottit dans son odeur, béat. Serré contre elle, il lui semblait moins angoissant d’être incomplet, comme si ses moyens n’étaient pas bien loin, mais l’attendaient, juste hors d’atteinte, au-delà du bout de ses doigts tendus, derrière une cascade, peut-être.
Lys d’Eau et Bâton d’Encre burent en souriant le somni-fère, se couchèrent sur des matelas voisins, et s’endormirent. Rouge Cerise regarda son époux :
– Eh bien ! À tout à l’heure !
– Tu n’as pas besoin de participer. Ils sont bien assez nom-breux.
– Tu crées de quoi sauver ma vie, et je ne coopérerais pas ?
– Tu peux coopérer en dormant, ou en me tenant compa-gnie.
– Le genre de compagnie qui ne déconcentre pas, bien sûr.
– Bien sûr.
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Elle considéra les corps endormis, et murmura :
– Je me sens bizarre, à l’idée de faire cavalier seul.
– Et à l’idée que je resterai seul dans un pavillon silencieux, attendant que tes cils frémissent enfin, que ta bouche me sou-rie ? Alors que nous pourrions prendre du plaisir ensemble en attendant l’éveil des autres ?
Elle donna son accord d’un baiser, puis il lui désigna sur le parquet un point du motif où elle pouvait s’asseoir pour obser-ver sans déranger. Elle posa l’épée sur ses genoux, et y appuya ses mains. Il serait merveilleux de voir et de toucher enfin tout ce que Verte Bruine n’avait pu que lui décrire.
Le lettré prit une aiguière, et fit lentement le tour de la pièce, laissant couler un filet d’eau continu qui forma sur le sol un long ruban d’un vert scintillant. Quand le dessin fut refermé, il posa délicatement le récipient sur le point de jonction, où il se changea en une tortue verte dont la carapace se joignit au sol. Les murs du pavillon disparurent, puis l’herbe, les fleurs, les arbres du jardin, et enfin le mur qui l’entourait, révélant la pri-son et la ville dont les bâtiments disparaissaient à leur tour. Il ne resta que la prison et le sol de marqueterie du pavillon, flot-tant tous deux dans une nuit où scintillaient des étoiles vertes.
Les corps des dormeurs avaient perdu toute épaisseur. Ils n’étaient plus que des filigranes de lumière verte, changeant continuellement, pulsant au rythme de leur cœur. La robe de Verte Bruine s’allongea, toucha le sol, et les plantes, les poissons et les libellules qui la décoraient s’étendirent à travers le motif du plancher. Fascinée, Rouge Cerise regarda les poissons sauter par-dessus les dormeurs, puis plonger à nouveau dans le sol avec un éclaboussement de gouttelettes. Les volutes de tous les corps s’accordèrent peu à peu, pulsèrent au même rythme, et
– 163 – commencèrent à couler dans la marqueterie, ne laissant de chaque dormeur qu’une ébauche. Devenues des ruisseaux verts, de l’herbe sous le vent, elles coururent dans le motif.
Des nœuds de celui-ci surgirent des colonnes de lumière couleur d’émeraude, si larges, si puissantes qu’elles semblaient des torrents. Elles parurent s’ancrer dans le ciel. Verte Bruine les regarda, et elles se courbèrent peu à peu, dans un crépite-ment furieux, comme si rien n’aurait dû interrompre leur course du nadir au zénith. Il leur sourit, avec une tendresse inflexible. Le crépitement s’apaisa, et elles devinrent fluides et dociles. Elles s’enlacèrent, se fondirent les unes dans les autres par en-droits, et englobèrent la prison qui disparut dans la lumière.
Peu à peu, les murs des cours et des cellules réapparurent, mais entre chaque moellon, la verdeur scintillait. Les toits re-vinrent, mais couverts de mousse, et de fleurs se balançant dans le vent. Les fondations étaient une mosaïque de rosettes de feuilles, et, au milieu de chacune, une fleur d’un blanc tout juste teinté de vert brillait, éblouissante. En leur cœur, une lumière d’un jaune profond naquit, et s’éleva lentement, suivie de sphères de clarté de plus en plus petites, formant comme un sil-lage. Leur essaim luisant s’éloigna, et Rouge Cerise se retint de les saluer de la main : elles lui semblaient des étoiles montant vers le ciel ; elle ne fut guère surprise de les voir scintiller, très haut, puis retomber en pluie autour du motif. Peu à peu, elle discerna les étangs du jardin, nimbés de vert, et réalisa que les astres s’étaient posés dans chaque nénuphar et dans chaque lo-tus.
Verte Bruine regarda le lotus rosé qu’il tenait dans ses mains, et, lentement, le pressa contre son cœur : la fleur dispa-rut. Le mur du jardin cacha la prison, les arbres cachèrent le mur, le pavillon cacha le jardin, la jeune femme sentit à nou-veau le bois lisse sous ses jambes, revit les corps des dormeurs, avec leurs couleurs, leurs bijoux, leur sourire… et leur fatigue.
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– C’était magnifique. Est-ce toujours aussi beau ?
– Oh ! Non, la magie peut être immonde, ou terrifiante. Tout dépend du mage.
– Puis-je bouger ?
– Oui, le plancher n’est plus qu’une jolie marqueterie, maintenant.
Elle sortit, regarda en direction de la prison :
– Je ne vois rien !
– C’est normal. Le rituel d’enchantement est visible, mais pas son résultat… sauf pour un autre mage.
*
Bleu Nuit observait la prison enchantée, consterné. Elle portait la même signature magique que le jardin. La seule chose qui le consolât un peu, c’était que la puissance courant dans les profondeurs ne semblait pas être intervenue, mais à quoi bon ? L’enchantement paraissait si puissant qu’il n’avait aucun besoin de renfort. Il n’avait jamais rien vu de semblable, et, pour la première fois, il pensa à la magie de son peuple comme à une force méprisable. Il doutait fort qu’un humain pût en faire au-tant… ou même en défaire autant.
Il haussa les épaules, car le doute était une limite très mo-bile, qu’il lui suffirait de le repousser le temps d’agir. Il étudia longuement l’œuvre de Verte Bruine, les vrilles et les pétales d’énergie invisible qui débordaient de son domaine et le liaient à la prison. Quand celle-ci accueillit ses premiers prisonniers, l’exorciste revint, et admira, les larmes aux yeux, les colibris qui
– 165 – naissaient de chaque prisonnier, traversaient les murs, les pla-fonds, le toit pour rejoindre le jardin avec la vie qu’ils avaient volée. Un ballet merveilleux, un ballet incessant, un ballet meurtrier.
Il tenta d’utiliser le peu de magie qu’il avait pu étudier dans ses livres pour analyser l’enchantement. Le contrer… il ne se fai-sait pas d’illusions. Mais s’il pouvait le comprendre… peut-être trouverait-il une faille ? Il fut aveuglé par des papillons aux re-flets éblouissants, et leurs écailles arrachées en poudre fine comme leurs ailes frôlaient son visage le plongèrent dans une crise d’éternuements incontrôlables. C’était gracieux, et effi-cace… et cela ressemblait tout à fait au lettré. Je ne veux pas dé-ranger, aurait pu dire le spectre, mais je ne peux pas faire de la peine à ceux qui tiennent à moi, comprenez-vous ?
Bleu Nuit ne voulait pas comprendre, il ne voulait surtout pas comprendre, mais c’était déjà fait. Lui, il aurait veillé avec amour sur tant de disciples, et n’aurait pas compris ce qui liait Rouge Cerise à Verte Bruine ? Il soupira.
Il regarda la prison, et se dit qu’il était content d’avoir été repoussé à coups de papillons, plutôt que dévoré par les scara-bées qui hantaient toujours son esprit. Le lettré était d’une rare délicatesse avec ses ennemis, et cela changeait agréablement de certains membres expéditifs de l’Administration.
Il revint à son bureau, et tenta de mettre de l’ordre dans son esprit. Il était choqué par l’impact de la prison, et profon-dément déçu : était-ce cela que Rouge Cerise entendait par : « Nous ne voulons que le jardin » ? Elle s’était bien moquée de lui ! Il s’étonna de l’émoi dans lequel le plongeait cette constata-tion, car ce n’était pas la première fois qu’on lui mentait, ni qu’il entendait ce qu’il désirait entendre. Froidement, il tourna sa main gauche paume vers le haut, il prit une longue aiguille dans la droite, et se piqua l’index. La douleur, vive, le ramena à lui-
– 166 – même. Il regarda le sang suinter en une épaisse goutte ronde, qu’il suça posément, puis il récapitula les faits qu’il connaissait.
Verte Bruine ne sortait pas de sa propriété ; lui et Rouge Cerise se contentaient effectivement du jardin. Seulement, ils évitaient de vivre chichement dans une ruine, et de dormir toute la journée. Bâton d’Encre avait su conserver une vie à sa fille sans sacrifier son amant, mais en fauchant des existences per-dues de toute manière. Vraiment ? Comme si les prisonniers ne ressortaient jamais de prison ! Comme si la rédemption n’existait pas ! Non, c’était bien d’assassinats qu’il s’agissait, commis par un magistrat. Bleu Nuit n’était pas naïf, il savait que le pouvoir baignait dans le sang. Mais pour alimenter un spectre ? C’était… contre nature. Il ricana en songeant aux champs de bataille : le sang, c’était de l’engrais pour les vi-vants… pas pour les morts. Les morts ne devraient pas pousser, verdir, fleurir, rire et parler.
Il s’en voulait d’avoir ménagé Rouge Cerise, de l’avoir crue sur la foi d’un sourire, d’avoir été troublé par sa simple pré-sence. C’était indigne de lui. Il était heureux de n’avoir pas ache-té de fleurs rappelant ses couleurs. Oh ! Il n’y avait pas de quoi se vanter : il n’aimait pas mentir, et eût été incapable de révéler à ses disciples qu’il n’avait planté des fleurs rouges que parce qu’une femme l’avait séduit, la femme d’un autre, et une enne-mie au surplus.
Il se reprit, car rien ne servait de se lamenter sur le passé, rien ne servait de pleurer sur son ignorance. Tant pis pour l’enchantement qui reliait la prison au jardin ! Ce qui importait réellement, c’était de retrouver Roseau Bleu, car il ignorait tota-lement où celui-ci pouvait se trouver, et cela l’inquiétait. Ils étaient si proches… aussi proches que la décence le permettait. Son disciple n’était pas parfait, mais nul autre ne pouvait… plus… tenir ce rôle. Il se demanda une fois encore ce qui le rete-nait loin de l’école. Il avait échoué, mais était-ce une raison pour
– 167 – ne pas rentrer ? Avait-il assisté à la mise en place du maléfice ? Et pu le comprendre, au moins en partie ? Attendait-il le mo-ment adéquat pour le détruire ? Dans ce cas, il eût apprécié que Roseau Bleu l’informât de ses projets, ou au moins, qu’il lui fît signe.
Cette nuit-là, Bleu Nuit se réveilla en sursaut. Il lui avait semblé entendre la voix de Roseau Bleu, une voix étouffée, pri-sonnière d’un puits sans fond. Il n’avait pas saisi les mots, mais la phrase avait voleté telle une phalène, avant qu’une flamme ne la brûlât dans une affreuse odeur de chair putréfiée grillée. Comme l’odeur persistait, l’exorciste tourna la tête, et vit que son pyjama était noirci au niveau de son cœur, dessinant la trace d’un insecte brûlé.
Il fallait qu’il retrouvât Roseau Bleu. Il soupira, car il ne disposait d’aucune piste. Il avait eu beau questionner, personne n’avait aperçu son disciple. Il avait envoyé dans toute la ville ses oiseaux de papier, leurs plumes bruissant dans le vent, sans rien trouver. Quant à la divination… les bâtonnets tombaient de ses doigts, et formaient sur le sol des motifs dénués de sens. Son sang, lui, refusait de couler, comme glacé dans ses veines. Il lui fallait deviner ce que le jeune homme avait imaginé, et il gémit, car il était incapable de penser comme lui. Même leurs mé-thodes différaient, car Roseau Bleu n’adoptait pas vraiment celles de son maître.
Il hésita à se rendre chez Bâton d’Encre, mais le souvenir de leur dernière conversation le refroidit. Pour être accusé d’avoir caché son disciple afin de calomnier le magistrat ? Non merci ! Il ne pouvait ni convaincre celui-ci, ni, bien sûr, le con-traindre, puisqu’il était protégé par Verte Bruine. Verte Bruine… retrouver un disciple disparu n’était certainement pas une inter-férence… il ne risquait donc rien. Tant qu’à devoir supplier, il préférait encore que ce fût un spectre, plutôt qu’un frère humain dont la dureté le heurterait.
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Il se rendit au jardin, et frappa doucement à la porte. Une jeune femme guigna par l’entrebâillement, et il reconnut Mira-belle, la servante de Rouge Cerise. L’autre servante de Rouge Cerise, corrigea-t-il en se souvenant de l’épée. Elle le dévisagea :
– Vous avez fini de vous prendre pour un oiseau ? Vous étiez drôle, pourtant.
– Un… oiseau ?
– Qu’il est bête ! Qui chante sur le mur, à part un oiseau… ou un gros malhonnête ? Vous n’êtes sûrement pas un gros malhonnête ?
– Non.
– Alors, vous êtes un oiseau. Aimez-vous le poisson ?
– Le poisson ? Oui, mais…
– Moi aussi. Lequel préférez-vous ?
Il la regarda un instant, interloqué, puis :
– Je désirerais m’entretenir avec maître Verte Bruine.
– Je ne crois pas qu’il soit un poisson.
Bleu Nuit réalisa soudain que si Mirabelle avait été un spectre, il l’eût exorcisé plus rapidement qu’il ne l’avait jamais fait. Elle, expédiée dans l’au-delà, et lui, soupirant de soulage-ment. Hélas… c’était professionnellement contestable. Rouge Cerise arriva :
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– Mirabelle, cesse d’ennuyer maître Bleu Nuit. Il n’a pas l’air d’aller bien.
– Oh ? C’est le défaut avec les oiseaux. Leurs jolies plumes cachent leur mine défaite. Et celui-ci soigne si bien son ramage !
L’exorciste se sentit rougir. Lui ? Coquet ? Comme s’il n’avait rien de mieux à faire ! Rouge Cerise congédia Mirabelle, qui gloussait, et il ne put retenir un soupir de soulagement. La jeune femme regarda sa servante s’éloigner :
– Je la trouve amusante !
Il hésita à se montrer poli. Après tout, il avait un service à demander. Il répondit pourtant :
– Certes ! Si la mort était aussi drôle qu’elle, le monde se-rait plein de bicentenaires qui préféreraient le grabat à son hu-mour.
Elle sourit :
– Je crois que je vous préfère honnête que poli.
Elle le mena à Verte Bruine, puis s’éclipsa en chantonnant :
– Une poule sur un mur, qui picore un poisson dur…
Bleu Nuit regarda le lettré avec soulagement. Le spectre posait sur lui un regard aimable, quoi qu’un peu étonné, et s’enquit, lentement :
– Une poule… sur un mur ?
L’exorciste lui jeta un regard suppliant, et Verte Bruine abandonna le sujet. Bleu Nuit voulut parler, mais en fut inca-
– 170 – pable. Voilà qu’il venait mendier la pitié d’un ennemi ! Qu’il était vaincu par quelqu’un qu’il désapprouvait. L’orgueil bafoué lui comprimait la poitrine, lui nouait la gorge. Être défait, et en sus, devoir supplier ? ! Il resta muet, et le lettré attendit. Peu à peu, l’exorciste remarqua les odeurs des fleurs, délicates ou in-tenses, attirantes, apaisantes. Il sentit autour de lui l’herbe, les massifs couverts de corolles, il entendit les feuilles bruisser dans le vent. Il prit conscience du clapotement de l’eau quand un poisson sautait. Il vit une vrille s’étirer lentement, chercher l’appui d’une tige voisine. Ses épaules se voûtèrent, et il fondit en larmes. L’orgueil ? C’était un handicap qu’il ne pouvait pas s’offrir. Même la fierté n’était plus de mise. Il essuya ses joues :
– Je suis inquiet pour Roseau Bleu. Je viens vous dire que j’accepte de bon gré de ne plus vous contrarier, de vous laisser libre de vos actes, pour peu que vous me le rendiez.
Verte Bruine le regarda, surpris et apitoyé.
– Roseau Bleu… qui est-ce ?
Bleu Nuit le dévisagea, interloqué. Il avait été tellement sûr que… sa voix trembla :
– C’est mon plus proche disciple.
– Que lui est-il arrivé ?
– Il a décidé d’empêcher que la prison se construise. De-puis, je ne l’ai pas revu.
– Excusez ma surprise, Bleu Nuit. J’ignorais tout de cette intervention.
– Mais alors…
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– J’en parlerai à Bâton d’Encre. Peut-être sait-il quelque chose que j’ignore ? Il est mieux informé que moi des affaires de l’extérieur.
– Je vous remercie. Que puis-je vous offrir en échange ?
– Offrir ? Comme si nous… troquions des services ?
Verte Bruine masquait efficacement sa surprise, songea Bleu Nuit, et simulait très courtoisement l’intérêt. Mais de là à paraître avide… Visiblement, l’idée d’une contrepartie lui était étrangère ; mais l’exorciste n’avait pas envie de se sentir endetté vis-à-vis de lui. Il expliqua donc :
– Il est courant, parmi les humains, de rendre une faveur pour une faveur. Et, dans certains cas, il est préférable de savoir ce qui sera demandé en retour avant de s’engager.
– Ah. Soit. Mais… vous m’avez déjà proposé de ne plus me contrarier. N’est-ce pas justement une contrepartie ?
– La belle affaire ! Vous pouvez détruire mon esprit n’importe quand ! Je ne sais même pas si j’ai les moyens de vous nuire. À quoi peut bien vous servir que je renonce à essayer ?
– Tiens. Ça, c’est ce qu’il ne fallait pas dire pour que la transaction semble intéressante, non ?
Bleu Nuit baissa les yeux :
– Il faudrait être stupide pour avoir pensé que j’avais quoi que ce soit à proposer.
– Alors, je suis stupide.
– Pardon ?
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– Mais oui : je considère que vous avez quelque chose à troquer.
Bleu Nuit l’observa, inquiet, mais Verte Bruine ajouta, sou-riant :
– Rassurez-vous ! Ce n’est rien de plus que ce que vous avez déjà proposé ! Mais moi, j’y trouve une valeur.
L’exorciste se demanda s’il aurait eu les moyens de lui nuire, après tout ; mais le lettré secoua la tête avec gentillesse, comme s’il n’y croyait guère.
– Bleu Nuit, je ne désire pas influer sur votre comporte-ment. Permettez-moi de refuser votre proposition de ne plus vous mêler de mes affaires ; et, bien sûr, toute autre forme de compensation. Mais faites-moi le plaisir de ne pas oublier une chose…
– Laquelle ?
– Il est exact que je peux vous détruire n’importe quand, mais cela ne me fera pas plaisir. Je préférerais de loin que vous m’épargniez cela. Je ne suis pas un tueur, Bleu Nuit ; et si je peux me résoudre à me défendre, je ne puis trouver agréable de voir mourir un honnête homme qui suivait son idée du devoir.
L’exorciste prit congé, pensif. Verte Bruine était-il réelle-ment tel qu’il prétendait être, ou avait-il énuméré des valeurs chères à son visiteur parce qu’il en avait pris connaissance dans les pensées dévorées par les scarabées ? C’était impossible à dire. Et son refus d’accepter une compensation… fallait-il y voir une touchante générosité ? Ou la précaution d’un assassin, qui savait bien, pour l’avoir tué lui-même, que Roseau Bleu était mort ? Allons, se dit sombrement Bleu Nuit, sois optimiste :
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Verte Bruine n’est peut-être que complice de Bâton d’Encre. Il se reprit, car il devait se faire à l’idée qu’un spectre pouvait être innocent de tout autre crime que de l’existence. Il eût été con-fortable de pouvoir haïr le lettré, de le prendre pour coupable, sans preuves ; mais souhaiter le pire à un innocent, c’était inac-ceptable.
Il ressentit une pointe de regret en quittant le jardin, car il y poussait de si jolies fleurs rouges… et il eût vraiment aimé pouvoir discuter avec Verte Bruine, dans d’autres circonstances. Que le spectre l’eût abusé ou non, il s’en était senti proche. Il se reprit : s’il tenait à aimer, qu’il aimât Roseau Bleu. Et s’il voulait parler… l’affection le rendrait tolérant… et il avait bien d’autres disciples pour combler les faiblesses de Roseau Bleu. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il eût préféré chérir quelqu’un qui réunissait toutes les qualités, plutôt que de s’accommoder des défauts qui ternissaient chacun.
*
– Maître, dit Nuit Calme, il y a des hommes dans la cour.
– Des hommes ? Quelle sorte d’hommes ?
– Des officiels, maître. Le bas de la hiérarchie, mais des of-ficiels quand même. Vous… vous devriez venir voir par vous-même.
Bleu Nuit ferma à regret le livre qu’il étudiait. Il y avait tant à déduire dans les biographies qui traitaient de l’étrange, tant de phénomènes souvent mal compris, mais instructifs pour lui, qui connaissait leur nature. Il se leva, et descendit dans la cour. Des hommes silencieux et dignes entouraient un cercueil. L’un d’entre eux tendit deux lettres à l’exorciste. L’une, officielle, por-tait le cachet de Bâton d’Encre.
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Cher maître,
Ayant fait savoir assez largement que mes services sou-haitaient retrouver votre disciple Roseau Bleu, son corps est réapparu rapidement.
Compte tenu de la mort déjà ancienne, il m’a paru préfé-rable de vous le rendre dans un cercueil, que vous pouvez con-server sans frais.
Veuillez agréer, cher maître, mes sincères condoléances, et être assuré que l’Administration se tient prête à vous soutenir dans ces moments difficiles.
Bâton d’Encre
La main de Bleu Nuit retomba le long de son flanc, comme si la lettre avait soudain pesé… pesé autant qu’un corps inerte dans une caisse de bois. De bois sculpté, peint, doré, magni-fique… mais cela restait une caisse en bois autour d’un cadavre en putréfaction. Il avait toujours su reconnaître cette odeur, mais songer que c’était Roseau Bleu !
Il regarda l’autre lettre, dont le style ne lui disait rien. Ou… oui, peut-être les habits de Verte Bruine. C’était un petit chef-d’œuvre de papier, les tons pastel mariés aux liserés plus vifs, une mosaïque, un jardin où l’esprit pouvait déambuler et trou-ver le repos. Il l’ouvrit avec délicatesse, même si ses doigts lui paraissaient gelés.
Combien j’aurais voulu que le monde m’acceptât sans se rider de larmes.
Combien j’aurais aimé le retrouver vivant, vous rendre son sourire, et non pas son cadavre, dans quel état, déjà.
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Combien j’aurais aimé ne pas vous savoir là, écrasé de tristesse, l’horreur de l’impuissance alourdissant vos pas.
Combien j’aimerais encore que la mort s’arrête là, qu’elle vous laisse intact, et capable d’apprécier la beauté de la vie.
La beauté de la vie, songea Bleu Nuit. Il voulait bien croire que le lettré en appréciait chaque bribe, qu’il la cherchait et en jouissait pour écarter l’ombre du néant. Mais avec un cœur brisé et des yeux qui pleuraient, qu’en restait-il ?
Il replia les lettres, les empocha, puis se pencha sur le cer-cueil. Il déboîta le couvercle, le poussa de côté ; deux hommes le rattrapèrent quand il le laissa tomber, assailli par l’odeur, ter-rassé par la vue du visage déformé de Roseau Bleu. Mort étran-glé… sur la gorge, la trace noire de la cordelette, une ligne con-tinue et précise. Entourée de marques d’ongles, comme le jeune homme avait tenté d’arracher le lien qui le tuait. Les traits ché-ris étaient défigurés par la congestion, violacés par endroits ; les lèvres, les oreilles, d’un bleu étrangement pâle.
Ce visage dévasté, il l’avait aimé. Et ce corps, froid, puant, souillé en mourant, il l’avait désiré… Il n’en avait rien dit, rien montré même ; il avait rêvé de Roseau Bleu amoureux d’une femme, élevant des enfants, heureux. Il n’avait jamais osé faire plus que de se réjouir, et d’espérer vaguement… Et maintenant, ce futur rêvé n’était plus que cela : un songe… enfui.
Il fit signe aux hommes de refermer le cercueil, et resta de-bout, sa main toujours pressée sur ses lèvres, retenant un cri d’horreur.
Quand il put bouger, il les pria d’un geste de le suivre avec le cercueil, et les mena jusqu’au jardin intérieur, ce havre de calme où il avait coutume de méditer. Il les regarda creuser une fosse, puis fit signe à ses disciples, qui guignaient discrètement,
– 176 – de se réunir. Ils entourèrent le corps, et chacun dit quelques mots en mémoire du mort. Quand ce fut son tour, Bleu Nuit ne put ouvrir la bouche. Il ne parvenait même pas à cacher son trouble, à paraître réfléchir, ou rendre un hommage silencieux. Il réussissait seulement à cacher sa honte, mais le silence s’éternisait. Lavandin fit un pas en avant, et l’exorciste tiqua : Lavandin ? Pourquoi aurait-il… il avait toutes les raisons d’en vouloir à Roseau Bleu, à son maître également. Alors pourquoi ? Mais il le laissa faire ; Lavandin prononça l’éloge au nom de son maître, et fit si bien que Bleu Nuit sentit ses disciples pardonner sa faiblesse, le prendre en pitié pour son chagrin, plutôt que de lui reprocher son incompétence.
L’enterrement se termina sans que l’exorciste pût pronon-cer un mot, mais il remercia Lavandin d’un regard appuyé. Il ne pouvait pas faire mieux, pas pour l’instant. Le jeune homme sourit :
– Ce n’était rien, maître.
Bleu Nuit ressentit pour lui une vague de gratitude.
L’un des hommes s’enquit :
– L’administration a prévu de prendre en charge les frais d’érection d’une stèle. Quel texte voulez-vous y faire porter ?
Il fit signe à Nuit Calme de s’en charger pour lui. C’était l’un des disciples les plus âgés, et il savait trouver les mots… moins aisément que Lavandin, mais comment lui demander d’ériger la stèle de celui qui l’avait supplanté ?
Les officiels partirent, et Bleu Nuit resta debout, le cri tou-jours prisonnier de sa gorge. Quand le silence fut totalement re-venu, il tomba à genoux, et pleura. Il se coucha sur le côté, et pleura encore. Il frappa le sol, noua ses doigts dans l’herbe hu-
– 177 – mide et l’arracha par poignées, il creusa la terre, sa main deve-nue griffes.
Quand il se releva, il songea que ses vêtements boueux et froissés n’étaient pas dignes du mort. Il revint à sa chambre, s’y changea, et revint s’asseoir dans le jardin. Sur le petit monticule qui avait été Roseau Bleu, une stèle se dressait. Ils avaient fait vite, et bien, pourtant. Bâton d’Encre n’avait pas lésiné sur la marchandise. Tant mieux, songea Bleu Nuit, car il n’avait pas fini de la voir.
Il ne désirait plus quitter son jardin. Pour aller où ? Pour faire quoi ? Il valait mieux rester assis et méditer la stupidité de sa conduite, sa responsabilité dans la mort de Roseau Bleu. Oui, il avait été tué ; mais qui l’avait laissé courir à sa perte ? Qui ? L’exorciste se plia en deux, et sanglota.
*
Bleu Nuit voyait la stèle de Roseau Bleu même quand il fermait les yeux. Les arbres et les murs du jardin intérieur s’étaient gravés dans son esprit, et leur agencement ne lui ap-portait plus aucun réconfort. Il ne retrouvait un semblant de charme aux lieux qu’en caressant la lettre de Verte Bruine, ca-chée dans sa manche gauche. Il se retint de la toucher encore quand Nuit Calme s’approcha de lui :
– Maître… puis-je vous parler ?
– Oui… je t’en prie.
Mais j’aurais préféré être capable d’inventer un prétexte et de refuser.
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– Maître… j’ai essayé de vous consoler par les mots, plu-sieurs fois déjà, et… et je n’ai rien pu pour vous. J’ai pensé que des actes seraient plus efficaces.
Bleu Nuit ferma les yeux, et serra les paupières. Des actes ? Ils tuaient bien plus sûrement que des mots en l’air ! Et ils eus-sent dû le consoler ? Il murmura :
– Des… actes ? À quoi songes-tu, Nuit Calme ?
– Je vous prie de me laisser détruire les démons qui sont certainement responsables de la mort de Roseau Bleu.
– Des démons qui…
Il eut un rire triste. Il était tentant d’incriminer Verte Bruine, mais lui nuire sur un simple soupçon ? Jamais. Il dit, aussi fermement qu’il le put :
– Nuit Calme, je te l’interdis, à toi, comme à n’importe le-quel de mes élèves. Et rien ne servirait de me poser la même question demain : je ne vois aucune raison de changer d’avis.
Il n’aima pas le regard que Nuit Calme lui lança, un regard de commisération ; mais il n’avait pas la force de se détourner de la stèle de Roseau Bleu, de quitter l’école, et d’affronter qui que ce fût. Et puis, ce serait ingrat : il était écrasé de chagrin, mais quand il relisait les mots de Verte Bruine, il se sentait un peu moins triste, osait espérer qu’il se remettrait. Alors, tuer le spectre ? Infliger la douleur du deuil à Rouge Cerise ? Il avait assez de la sienne. Songer qu’elle vivait heureuse, qu’elle vivait son rêve, aussi dément fût-il, allégeait son chagrin. Il eût telle-ment aimé pouvoir rêver à nouveau. Tout ce qu’il pouvait voir de l’avenir, c’était que l’hiver viendrait, que les flocons tombe-raient sur un fond de ciel gris perle, et qu’avec un peu de chance, il mourrait de froid, assis devant la stèle.
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