LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin
II Le cœur de l’empire
II
Le cœur de l’empire
Il était mal assis, il était mal debout. Il croyait étouffer quand le rabat était clos, mais la vue de la nuit l’irritait égale-ment. La tente lui paraissait minuscule, même si elle était la plus vaste du campement, et l’obscurité au-dehors lui semblait… basse. Il ne pouvait pas le dire autrement, même si cela lui pa-raissait étrange. La danse irrégulière des torches dans le vent le fascinait un instant, puis son regard se détournait, et le pli de sa bouche se faisait plus amer encore. Il survolait d’un œil son équipement, mais sans pouvoir s’y attarder, car le fil de ses lames ne pouvait être plus aiguisé, le cuir plus souple, les longues dagues aiguës mieux équilibrées, le sourire ambigu de ses miséricordes, plus dérangeant pour le mort dont elles pren-draient la vie. Il aimait les miséricordes, leur manière de se glis-ser dans les défauts de l’armure pour plonger dans un corps si ridiculement faible. Elles lui semblaient une réponse adéquate à l’existence et à ses failles.
Il tournait le dos à la carte dépeignant les lieux de l’affrontement, qu’il connaissait par cœur, comme toujours. Rien ne lui semblait plus simple que de comprendre un paysage, un ciel menaçant, et l’âme d’un adversaire. Rien n’était plus fa-cile que d’écraser les vies par milliers. Rien. Mais il détestait les quelques dernières heures avant la bataille, ces nuits intermi-nables passées sans sommeil, où son esprit tournait en grondant de malaise. Ses tempes vibraient parfois d’un bourdonnement sourd, la pression étirait les soudures de son crâne, et il lui semblait être une vague immense s’arrachant à la terre pour dé-
– 12 – vorer les cieux, mais se retrouvant prise dans un vase exigu, un long tunnel de verre qui enserrait son être. Oui, le Général dé-testait la latence, le délai entre la planification et l’action.
Il resta un instant sous l’auvent de sa tente, écoutant la rumeur du camp, enviant ceux qui ronflaient. Il avança d’un pas, et observa le ciel. Il ricana intérieurement en se souvenant d’Akim, qui reprochait aux étoiles d’être muettes, distantes et glacées. Tiens donc ! Akim n’avait jamais croisé personne qui parlât à bon escient, fût proche sans être envahissant, et mon-trât des sentiments qui réchauffassent le cœur. Et il eût fallu que les étoiles, elles, réunissent ces qualités ? C’était amusant ! Voir l’univers comme suppléant à l’homme semblait au Général du dernier comique. Le vide comblant la nullité ? Hilarant.
Akim… Akim qui soupirait après une présence aimante, de l’attention, des esprits stimulant le sien. Akim était resté long-temps à ses côtés, et le Général avait aimé le blesser de vérités cruelles ; mais Akim était mort. Le Général se souvenait du filet de sang presque invisible qui serpentait au coin de la bouche encore tiède du cadavre, et d’avoir songé que la mort foulait le monde d’un pas bien variable, laissant parfois moins de traces qu’une ballerine, et parfois plus qu’un taureau déchaîné. Akim semblait dormir, mais Akim était mort ; et, autour de lui, cer-tains qui ressemblaient à l’étal d’un boucher agonisaient encore. Le Général avait haussé les épaules et continué son chemin parmi les corps, indifférent à tout sauf à lui-même, et à faire soigner ceux de ses officiers dont il aimait l’usage. Akim n’en faisait plus partie.
Le Général soupira, et sa poitrine retomba comme si elle s’éboulait. Il se mit en marche, parcourant les ruelles entre les tentes de son pas silencieux. Ses hommes le saluaient, sans at-tendre de réponse, car leur maître parlait peu. Il donnait des ordres, des félicitations, et quelques récompenses, comme celle d’être soigné parmi les tout premiers. Il n’était pas pour eux une
– 13 – sorte d’ami, ni même un héros, mais une parfaite évidence, une force de la nature : tous, ils servaient la guerre, la puissance et la mort, et, comme cette dernière, le Général restait muet.
Il s’arrêta à la vue d’un très jeune soldat accroupi hors d’une tente pour soulager ses intestins, l’esprit trop ensommeil-lé pour marcher jusqu’aux latrines. L’enfant leva vers lui un re-gard angoissé, qui se savait en tort ; le Général trouva que cette crainte infime et ridicule se mariait bien à la peur qui pâlissait le visage juvénile, la peur de la bataille qui viendrait avec l’aube. Il lui fit signe de continuer, avec une feinte bonhomie, et observa la courbe de ses fesses. L’enfant, gêné, gardait le regard fixé au sol, et se hâta de terminer. Il s’essuya, se redressa, et voulut se rhabiller, mais le Général lui fit signe de ne pas toucher à son pantalon. Il considéra le ventre étroit, le petit sexe transi, puis le fit pivoter, et contempla, songeur, la raie pâle ponctuée d’un anus étranglé. Il ne comprenait pas les raisons de son intérêt, mais peu lui importait. S’il avait su trouver les causes de son malaise, il s’en serait débarrassé. En l’état, il était preneur de toutes les solutions pour adoucir cette nuit. Il rajusta l’enfant, lui fit signe de le suivre, et le trouva lent. Il le regarda marcher, les lèvres serrées et l’œil hagard, et le laissa trébucher, puis choir, sans l’aider aucunement. Il finit seulement par dire :
– Si tu ne sais plus marcher, choisis un endroit confortable pour tomber. Cela ne vaudra pas mon lit, mais je ne t’en tiendrai pas… spécialement… rigueur.
L’enfant le fixa, tremblant, incapable de se relever. Le Gé-néral ajouta, avec cette douceur toute paternelle qui apaisait jusqu’aux mourants pleurant en appelant leur mère :
– Je ne sais pas ce que tu imagines, mais je pense que tu t’effraies pour rien. Je ne t’ai pas choisi par hasard, mais parce que tu me semblais convenir parfaitement. Peut-être me suis-je trompé ?
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L’enfant étouffa la peur qui ne le quittait pas, et raffermit son pas. C’était donc un honneur que son maître lui faisait ? Il l’avait distingué, lui et pas un autre ? C’était bien. C’était… sû-rement bien. Ils continuèrent sans plus d’interruptions, jusqu’à la tente du Général. Celui-ci souleva le pan de cuir tissé d’argent qui la fermait, et pria son hôte de le précéder.
– Veux-tu boire quelque chose ?
L’enfant avait la gorge nouée. Le Général le regarda, puis, tranquillement :
– J’ai besoin de toi pour un rite important : je dois conjurer la défaite, afin que notre camp l’emporte, que les morts soient comptés parmi nos adversaires, et que nous revenions victo-rieux vers notre roi.
Il vit le jeune soldat se gonfler d’orgueil à chaque mot, et hésita à en inventer quelques autres. Mais le pauvre petit eût risqué d’exploser devant de tels honneurs si brutalement con-sentis.
– Comprends-tu l’importance de cela ?
L’enfant acquiesça avec enthousiasme, et le Général songea qu’il lui paraissait toujours un peu étrange qu’on pût approuver un mensonge, qui n’avait aucune forme d’existence réelle. Mais ce n’était guère plus bizarre que d’imaginer que des hommes al-laient donner leur vie pour un bénéfice dont ils ne pourraient forcément pas jouir. Il avait appris depuis longtemps à exploiter l’absurdité, plutôt qu’à rester figé devant elle.
– Commençons, alors.
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Il caressa doucement la joue de son invité, puis l’embrassa ; l’enfant céda aisément, lui rendit son baiser, et le Général se re-cula presque aussitôt, car c’était sans intérêt. Il s’assit, sortit son sexe, lui apprit à le sucer, et c’était mieux, beaucoup mieux. Il lui fit avaler son sperme, le baptisant « amertume de la dé-faite », et commença à ressentir comme de l’amusement. Quand il posa l’enfant dénudé sur la table, il pensa soudain à un pou-let ; les poils hérissés renforçaient l’illusion. Il hésita à le brider, mais garda cela pour plus tard. Il commença à pénétrer son hôte, qui gémit. Le Général se retira :
– Le silence est important, car il symbolise l’impuissance de nos opposants. Plus tu pourras te taire par toi-même, mieux cela vaudra pour nos hommes. Et quand tu ne pourras plus, je te bâillonnerai. N’aie aucune crainte, tu ne failliras pas.
Une pomme en guise de bâillon ? se demanda-t-il. Il sourit intérieurement. Non, bien sûr. Les pommes, c’était pour les co-chons, à la table du roi. L’enfant valait une patate crue, encore entourée d’un peu de terre.
Le Général finit par jouir une seconde fois, et resta tran-quille un long moment. Il se souvenait avec plaisir du regard de l’enfant, comme d’un vol d’oiseaux rabattus par l’orage, impuis-sant ; et la manière dont il avait palpité autour de lui. Palpité, terrifié, comme s’il avait serré son cœur dans sa main. Comme il s’était débattu, sans pouvoir lui échapper. Comme il avait souf-fert, comme il avait supplié intérieurement, sans parvenir à s’attirer la moindre pitié. Le Général n’avait plus l’ombre d’un mal de tête, et se sentait empli d’une énergie qui ne demandait qu’à croître encore. Il empoigna l’enfant, le pénétra à nouveau. Petit poulet… oui, vraiment, il n’avait jamais autant apprécié la volaille. Décidément, tout était dans l’apprêt.
Quand il vit l’aube approcher, il conclut tranquillement une dernière fois, le sourire aux lèvres et les yeux au ciel. Il avait fini
– 16 – par apprivoiser l’attente, et c’était une bonne chose. Il éprouvait un bien-être extrême, libérateur. Il caressa tendrement la joue de l’enfant, qui ne détourna pas la tête, autant qu’il le haït ; la nuit lui avait appris à minimiser les coups reçus, même s’il jouait le rôle du vaincu. Son maître l’avait épargné de bonne grâce, car peu lui importait qu’on traitât un perdant avec clé-mence ; s’il n’était plus un adversaire, son sort ne le concernait plus. Que les civils s’amusassent avec les impuissants, s’ils trou-vaient cela plaisant.
Il appela son second, et lui confia le jeune soldat :
– Soigne-le bien. Il m’a été précieux.
L’enfant parvint à sourire. Que n’accepterait-on pas quand on est reconnu pour cela, songea le Général. Le monde lui pa-raissait soudain d’un comique extrême.
Il se lava, et considéra son sexe avec étonnement. Il se se-rait attendu à une irritation, au moins légère, mais il ne voyait rien. Il avait l’impression étrange d’avoir aimé non avec de la chair, mais avec une verge de pierre, d’un granit rose et presque lisse. Il se rhabilla, et, les poings sur les hanches, regarda son armure. Elle lui semblait absurde, car il se sentait invincible. Il faillit ne pas la mettre, tant ce sentiment paraissait reposer sur une certitude, et non sur une ivresse ; mais il l’endossa pour-tant, pour ses hommes. Il ne tenait pas spécialement à passer pour fou. S’il s’avérait que les coups, pour une fois, pénétraient ses défenses sans le blesser, ce serait un enseignement suffisant en ce qui le concernait.
Il gémit de plaisir en enfourchant son cheval, et songea qu’il avait été doux de blesser le monde dans ce qu’il avait de plus tendre. Tuer était satisfaisant en soi, mais l’agrément dans son bas-ventre était un assaisonnement bienvenu. Il lança l’assaut comme on libère une meute, et le combat lui sembla
– 17 – magnifique. Son impression de puissance se renforça encore. Il maniait ses hommes comme s’ils n’étaient rien de plus que les pans de ses manches, ou des fleuves de sperme balayant le pays, une avalanche crémeuse engloutissant les vies. L’arrivée de ren-forts ennemis lui parut un détail, ses hommes réagirent comme lui, et balayèrent leurs adversaires. Ils sentaient bien, tous, que c’était impossible, qu’ils eussent dû perdre ; mais la motivation du Général avait fait un miracle, un miracle terrible, une colline sanglante toute jonchée de corps. Il salua les corbeaux comme de vieux amis, des ventres familiers qu’il lui fallait nourrir. Ah, les charges de famille, ricana-t-il intérieurement, quel pénible esclavage.
Il rentra au camp sans la moindre blessure, et l’ovation formidable qui fit trembler le soir lui tira un sourire, comme une faille infime sur son visage pâle.
Vivement la prochaine nuit, le prochain cœur tremblant. Vivement le prochain jour, la prochaine terre rougie. La vie était souriante, la vie était propice, la vie était un fleuve qu’il menait à son gré.
*
Le Général était de retour à la cour. Dans le soir paisible, il reposait en compagnie du roi. Il avait revêtu une tunique de soie fauve, brodée de volutes d’or ; il aimait la manière dont elle tombait sur son corps, les manches évoquant les courbes d’une rivière. Il laissait couler la soirée, et appréciait. La douceur du vin qu’il sirotait lentement, en gorgées infimes, coupées parfois d’une tombée d’eau de rose. Les cuillérées de sorbet dégustées tendrement, posées sur sa langue et fondant comme un songe, le rêve d’une neige lointaine perdue dans le ciel. Le roi était con-tent. Le Général trouvait enfantin de se réjouir que des fron-tières s’éloignassent vers les horizons, tout en restant soi-même un petit homme affreusement sédentaire, mais ne le disait pas,
– 18 – car le roi avait un pouvoir immense, lui confier des troupes. Pour le reste, peu importait qui il était.
Quand la nuit fut très noire, le monarque fit venir une autre courtisane, une femme posée, ample et généreuse. Une grenade bien mûrie, songea le Général, prête à être dégustée. Ils la partagèrent. Le roi la prit par derrière, et se laissa aller en ar-rière dans les coussins moelleux. Le militaire observa un instant la soie luisant dans la lumière dorée des lampes, puis la femme aux cuisses écartées, au sourire engageant, légèrement teinté de défi. Ainsi, Sa Majesté craignait que son Général ne fût plus ca-pable d’honorer une femme ? Bah ! Il y avait des manières plus désagréables de prouver sa valeur. Il se pencha sur l’entrejambe de la courtisane, posa ses lèvres sur la fleur de chair d’un rose intense, et la dégusta, nappée d’un mucus très doux qui ruissela bientôt sur son menton. Il la pénétra, et bougea, pour son plai-sir, et surtout pour celui du roi, dont il sentait le sexe contre le sien. Il embrassa la femme, ils gémirent tous deux, et le mo-narque se tint seul dans sa majesté tout le temps qu’il put ; puis il grogna de désir et empoigna la tête de son Général, écrasant ses lèvres d’un baiser. Il caressa les longs cheveux d’un gris de brume, noua ses mains autour de la nuque pâle, et jouit.
Plus tard, le roi fit signe à la femme de les laisser seuls :
– Je m’étonne, mon ami. La rumeur voulait que vous eus-siez renoncé aux femmes.
Le militaire eut un mince sourire, et son hôte continua :
– J’aurais dû penser que la renonciation ne vous ressem-blait guère. Vous n’avez fait qu’ajouter un plaisir à votre réper-toire.
Le Général attendit que le roi eût fini de décrire la situation comme bon lui semblerait. C’était tellement gratifiant, de devi-
– 19 – ner tout juste, d’être regardé comme si nos moindres pensées étaient un pur délice, un signe de génie. Et cela, il savait le faire, jouissant intérieurement de cette ironie. Le monarque poursui-vit donc :
– La guerre a un coût… des corps, jeunes et moins jeunes, plus ou moins grimaçants, plus ou moins dépecés, offerts aux corbeaux… et un petit tambour au cul tout défoncé, paisible-ment étranglé dans une aube fraîche et pure plutôt que massa-cré dans un champ poussiéreux.
Le militaire prit une nouvelle gorgée de vin, et ajouta de la cannelle dans son gobelet ouvragé, une petite pincée. Il respira la poudre soyeuse et brune. Il aimait l’écorce, en général, et celle-là, en particulier. Le roi sortit de sa vision guerrière, hocha la tête :
– Général, c’est un prix que je paie volontiers.
Avec la vie des autres, c’est tellement facile, songea son in-vité ; mais s’ils sont assez bêtes pour te prendre pour roi, ce n’est pas mon problème. Il sourit à son seigneur, et ils trinquè-rent ensemble. Le Général écouta encore quelques absurdités, rit quand il le fallait, puis prit congé, prenant prétexte de son état de soldat : il avait hâte de ramener à son roi de nouveaux territoires, les clés de nouvelles villes. Les yeux du monarque brillèrent, et le Général songea qu’il était incurable : cet amour des joujoux était d’un infantile ! Mais tant qu’il était utile… pourquoi le chagriner, et perdre sa faveur ? Il fallait des hommes, pour bien dévaster, et le roi en fournissait. Tout était pour le mieux.
*
Le Général vola de succès en succès. Il lui semblait étendre son ombre sur le pays, brisant les hommes qui s’opposaient à
– 20 – son avance comme s’ils n’avaient été que de fragiles pousses, mal ancrées dans un sol friable. Une vigueur sauvage l’habitait comme le royaume s’étendait ; il se sentait plus plein, plus com-plet, plus libre et plus puissant. Peu lui importaient les félicita-tions du roi, les présents, les fiefs mêmes, car c’était l’avance qui le tenait en vie, le recul des horizons. La taille croissante du royaume le réjouissait seulement parce qu’il pouvait courir sur des frontières de plus en plus vastes, comme une nuée de mort, comme un grand fauve gris qui dévorait les terres environ-nantes, bouchée après bouchée, et broyait jusqu’au roc.
Il lui arrivait de rire tout seul, d’une joie qui débordait de sa bouche. Il caressait d’une main la crinière de son cheval, qu’il adorait, car il était son seul moyen de filer comme le vent. La bête était d’un gris sombre, semblait n’avoir peur de rien, et sur-tout pas des chemins étroits qui menaient aux crêtes depuis les-quelles le Général aimait voir le monde, contempler des mers d’hommes s’affrontant et se balayant les unes les autres.
*
Un soir pourtant, l’angoisse lui serra le cœur. Ce n’était pas le malaise habituel, qu’un corps d’enfant suffisait à apaiser, mais une terreur qui le faisait trembler et troublait son esprit. Stratégiquement, elle ne se justifiait pas, car le pauvre duché qu’il allait affronter n’était pas de taille à lui résister. Mais il ne put vraiment recommencer à respirer que lorsqu’il eût décidé de changer ses plans, et de contourner le duché. Les jours suivants, il se retourna plusieurs fois pour regarder en direction du du-ché, avec une curiosité mêlée d’espoir ; mais s’il songeait à se rapprocher, la peur le reprenait.
Il haussa les épaules, et reprit sa marche triomphante. Ses armées s’étendirent sur les pays alentour, et fondirent les ter-roirs en un unique empire. Le duché était encerclé, isolé, affai-bli ; mais quand le Général songea à le conquérir enfin, la peur
– 21 – se leva en lui, une ombre immense qui le laissa tremblant, di-sloqué et transi. Peu importait qu’il décidât d’y mettre bien plus d’hommes que nécessaire, rien ne le rassurait.
À nouveau, il décida d’éviter le duché, mais la peur ne re-flua pas. Elle se tenait à l’horizon de son esprit, immuable. Il pouvait tourner la tête, fermer ou ouvrir les yeux, elle était une couronne de ténèbres qui l’entourait de toutes parts. Le monde lui semblait terne et gris sur ce fond si sombre, et le vin avait un goût de cendres. Le Général méprisa cette prison de nuit, et se dirigea vers les frontières. Plus il s’en approcha, plus il se sentit fatigué. Son cheval lui-même ralentit, comme écrasé par l’épuisement de son cavalier.
Arrivé devant les terres libres, le Général peina à lever la tête, car agrandir l’empire ne faisait plus de sens. Ici, il se sen-tait étranger. Ici, le sort des armées ne le concernait plus. Il banda pourtant sa volonté, et gagna encore quelques riches ter-ritoires, en luttant bien plus contre son désespoir que contre des soldats de chair. Mais il voyait venir le moment où il en serait incapable, où un combat, même féroce, ne lui vaudrait pas la victoire. Et la défaite… la défaite en ce lieu était impensable.
Il caressa doucement la crinière de sa monture, puis s’appuya contre son cou, et gémit, car le duché resté libre lui semblait un poignard dans son dos, une douleur aiguë ; le com-bat repoussé pesait sur ses épaules, menaçant de lui briser l’échine. Le cheval renâcla, inquiet. Le Général le flatta, l’apaisa de son mieux, puis rentra dans sa tente. Il étala une carte, et réalisa que le duché se situait en plein cœur de l’empire qu’il avait modelé par ses conquêtes. Tôt ou tard, le roi penserait à y installer sa capitale. La peur monta en lui, et il s’assit, incapable de soutenir son propre poids. Il resta longtemps immobile, une main sur les yeux. Il pouvait attendre, encore, que les évène-ments le poussassent, puis le contraignissent, en se résignant à n’être qu’un pantin. Ou il pouvait tenter de précéder
– 22 – l’inexorable… Il soupira : il agirait. Tout autre comportement lui paraissait petit. Il regarderait son sort en face. Il ôta lentement sa main de ses yeux, et tenta de se redresser ; son dos lui faisait mal à pleurer, mais il n’était pas blessé. Il pouvait se tenir droit, et il le fit.
Il demanda audience à son roi avec l’impression de se jeter d’une falaise sans savoir s’il avait des ailes. Son maître le trouva changé. De silencieux, le Général était devenu spectral, et cela inquiéta le monarque : qu’était un empire sans stratège de génie pour en garder les frontières ? Comment jouir de la paix si la barrière de chair des soldats n’était plus guidée par un esprit puissant ? Il invita le militaire à boire en sa compagnie. Assis dans un fauteuil, celui-ci regardait la lumière de la fin d’après-midi rehausser l’or des broderies sur sa manche, sans se ré-soudre à tremper ses lèvres dans la coupe. Son hôte s’étonna :
– Eh bien, mon ami, crains-tu donc que je t’empoisonne ?
Le Général fronça les sourcils.
– Le poison ? Non. Non… cela ne convient pas. Une mort insidieuse, infiltrant dans mon corps de petits dards aigus, ne m’inquiète aucunement.
Le roi blêmit.
– Mais une autre mort te hante ?
Le militaire demeura silencieux, mais il était si sombre que le monarque décida que oui.
– Tu m’es précieux, ami. Si tu as des ennemis, je les ferai tuer. Si tu as des craintes, je puis te rassurer. Si tu as des envies, je pourrai les combler.
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Le Général haussa un sourcil :
– Merci, seigneur. Je ferai honneur à votre générosité : permettez que je consulte la sibylle.
Le roi sursauta : la sibylle ? Seuls les rois la voyaient, et en-core, si rarement ! Lors du rituel d’investiture, seuls et dénudés, misérables parfois ; durant leur règne, aussi peu que possible. Il faillit refuser, puis réfléchit : son général ne lui demandait rien, jamais, que la liberté de combattre encore. Il n’avait pas à le combler de présents, à lui trouver des femmes, il n’avait rien à faire pour lui. Qu’il refusât, et il aurait tout refusé. Il dit sim-plement :
– Nul ne doit jamais l’apprendre, jamais.
Le Général sourit sombrement, car il ne parlait que peu, et jamais contre son intérêt.
Le roi le mena lui-même jusqu’à l’étroit escalier usé qui s’enfonçait dans les profondeurs. Le Général se dévêtit, et le prêtre muet le drapa d’une cape de tissu cendré, fin comme une toile d’araignée. Il dénoua les longs cheveux gris du militaire, les frotta de terre, les mêla de feuilles et de brindilles, puis :
– Va. Les fumerolles te laisseront passer, ou te rendront fou.
Le Général sourit, malgré la peur qui ne le quittait plus. Plus fou qu’il ne l’était déjà ? Quelle puissance en eût été ca-pable ? Il descendit les marches, les larmes aux yeux, et sa vi-sion se troubla. Il résista à l’envie de suivre les murs taillés dans le roc du bout des doigts, car il n’était plus temps de se raccro-cher à quoi que ce fût. Les brumes l’engloutirent, et il entendit un homme crier de terreur, sangloter, demander grâce, comme si les pires tortures lui étaient infligées, que chacune de ses
– 24 – craintes se trouvait réalisée. L’homme avait peut-être sa voix, mais il était distant, et ses cris ne lui parvenaient que déformés par l’écho. Un instant, il crut même que l’homme n’était qu’un corbeau, perché sur un arbre, très loin en contrebas.
Il se réveilla, tremblant ; il gisait recroquevillé sur les marches, et les volutes léchaient ses pieds. Ses joues étaient bai-gnées de pleurs, le fin vêtement pâle, souillé de vomissures et d’excréments, et l’escalier, taché de traînées sanglantes, d’empreintes de mains rouges. Il tâta son front, y trouva une en-taille, et réalisa qu’il avait dû tomber pendant la descente, là-bas, dans les brumes, puis remonter en rampant dans son sang.
Il pleuvait, une fine pluie glacée, mais il n’avait pas froid. Au contraire… il ressentait une étrange chaleur, comme un rai de lumière sur l’horizon noirci par d’épais nuages. Il se tourna, laissa les gouttes couler sur son visage. Oui, le pire surviendrait, mais l’avenir recélait une lueur. Rêve ? Espoir ? Il ne put en dé-cider. Se suicider ? C’était tentant, mais c’était aussi perdre toute chance de savoir. Il se releva, et remonta l’escalier : peu importait la peur, il affronterait le duché.
La nuit précédant l’assaut, il fut incapable de violer un en-fant. Il resta seul, dévoré par la crainte, tentant de grandir son esprit pour apercevoir, par-delà les nuées qui l’entouraient, le mince liseré d’espoir qu’il avait cru distinguer auprès de la si-bylle. Une fois encore, il ne sut dire s’il le revoyait, ou s’il l’inventait ; mais il parvint à quitter sa tente et enfourcher sa monture.
Quand ses armées furent balayées, il en conçut une joie amère. Quand son cheval n’avança plus, criblé de flèches, il fut surpris, et touché, de se sentir désolé pour cet animal qui l’avait si bien servi. Quand il fut arraché de sa selle et projeté au sol, il trouva cela étrangement approprié. Y avait-il donc une grâce à
– 25 – la défaite ? Il songea un instant à se faire tuer, mais cela lui pa-rut insensé ; l’œuvre était inachevée, il n’avait pas à la signer.
Agenouillé devant le général adverse, il éprouva un curieux sentiment d’adéquation en ressentant un point douloureux dans son dos, là même où il avait souffert du duché resté libre. Un garde tira sur ses cheveux pour lui relever la tête ; son maître descendit de son siège, s’approcha, et lui passa, incrédule, la main sur la joue :
– C’est bien vous. Je vous croyais invincible ?
Le vaincu lui sourit :
– L’esprit invente le monde, il ne le décrit pas.
Ils l’emmenèrent dans leur capitale, et l’exhibèrent, triom-phants. Exilé au sein d’une masse hurlante et hostile, il s’étonna de se trouver si tranquille. Il appréciait les lieux, trouvait l’air pur, et se sentit léger malgré le poids des chaînes. Quand la nuit tomba, il pleura en silence, de soulagement, car la nuit n’était pas basse. Ils voulurent l’humilier, et crurent réussir, mais il songeait, amusé, qu’on ne peut abaisser un homme sans hon-neur. Leur système de valeurs lui paraissait risible, et il eût ri-cané s’il n’avait pas hurlé. Leurs bourreaux étaient compétents, des artistes, vraiment, et son corps peu à peu, ce corps invin-cible, son corps s’érodait. Mais plus il subissait, et moins cela lui importait. Plus ils triomphaient, moins sa défaite lui pesait. Plus ils le détruisaient, plus il se sentait vivre. Il était une loque, mais cela lui convenait.
Ils ne l’achevèrent pas, mais l’attachèrent sur une place, comme un épouvantail, l’ombre de la terreur qu’il avait fait pla-ner sur eux tout le temps qu’il avait épargné leur pays. Il enten-dait leurs quolibets, mais moins que le chant des oiseaux. Il sen-tait la chaleur humide des crottes de chien dont ils le couvraient
– 26 – parfois, mais elle n’ôtait rien au plaisir d’être au vent et baigné de soleil. Il savait son dos brisé par le carcan qui le retenait, son corps bien incapable de se redresser encore, mais c’était à la fois insupportable et merveilleux. Il reconnut la douleur qui l’avait effrayé, et sourit, car elle n’était rien, comparée à celle d’avoir vécu prisonnier de sa peau de général. Peu à peu, la souffrance elle-même perdit toute importance.
Il songea avec amusement qu’il reposait en paix, de son vi-vant. Puis il ne pensa plus, et se contenta de laisser passer le temps. Il ne remarqua même pas que la joie qu’il éprouvait le faisait sourire. Un magistrat finit par s’en aviser, et en parla au duc, qui vint voir le général vaincu, puis tira sa dague pour que ce sourire cessât. Le fonctionnaire le pria de ne pas supprimer ce qui semblait incompréhensible, inadmissible même, mais de mander ceux qui pourraient l’expliquer. Le monarque s’étonna :
– Ha ! Qui pourrait comprendre qu’un général vaincu, une loque humaine, sourie ainsi ? D’un sourire tranquille ? À croire qu’il aime cela !
– Le vieux sage, au Temple des Éléments. Le vieux sage le pourrait.
– Fais comme tu veux. Mais, si le sage n’a aucune explica-tion, tue cet homme. Il n’a pas à sourire, celui que je punis.
Le magistrat s’inclina, et alla au temple, chercher le vieux sage. Celui-ci vint, observa longuement le visage du Général, et le fit détacher. Ses aides l’emmenèrent au sanctuaire, le lavè-rent, le vêtirent du blanc des novices, puis le laissèrent dormir dans une petite chambre taillée dans le roc. Il y connut un long sommeil paisible, puis se réveilla. Il regarda avec curiosité la pe-tite assiette de biscuits secs posée près de son lit, et le prêtre lui dit :
– 27 –
– Ce sont ceux que je mange. Vous êtes trop faible pour ce-la. Voulez-vous du bouillon ?
Le Général tendit la main vers l’assiette. Elle trembla tout d’abord, puis se raffermit. Il attrapa un biscuit, le mâcha lente-ment ; il s’effritait sous ses dents, et il le trouva bon. Le prêtre remarqua :
– Eh bien ! Vous allez mieux que nous ne l’espérions !
Le Général aima le goût de l’eau qui apaisa sa soif. Il se rendormit, du même sommeil tranquille. Il y eut d’autres éveils, tout voués aux biscuits. Il finit par se lever, et réapprit à mar-cher. L’endroit lui plaisait, et il accepta d’y rester. Mais qu’y faire ? Muet comme à son habitude, il parcourut le temple avec le vieux sage, et tomba en arrêt devant l’un des petits jardins, qui abritait une montagne miniature décorée d’arbres nains, de fougères, de mousses, et de rosettes de feuilles. Elle le frappa par son abandon. Il la désigna du doigt, et le vieux sage hocha la tête.
Seul, il remit les lieux en état. C’était long, mais il était pa-tient. Les prêtres chuchotaient, car il semblait que le temps ne le concernait pas. Ils prirent l’habitude de venir contempler son œuvre, et certains l’aidèrent. Il améliora la montagne, corri-geant les erreurs de ses concepteurs. Rien ne lui semblait plus simple que de comprendre un paysage, savoir où placer chaque végétal, où faire courir un ruisselet, où nicher une vie pour qu’elle fleurît. Rien, vraiment… s’il réfléchissait assez long-temps. Et plus son œuvre s’approchait de la perfection, plus il devait réfléchir longuement avant de trouver ce qu’il lui fallait ajuster. Il le faisait assis devant elle, en tailleur ; il la contem-plait, protégé du soleil par un vaste chapeau, pour qu’il ne restât comme sensations que l’air et une impression de froid, d’immense élévation.
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Un prêtre remarqua un jour que la montagne ainsi embel-lie dessinait au sol la forme même de l’empire qui cernait le du-ché. Il suivit les contours du doigt, pensif, et les reproduisit sur du papier : il n’y avait pas de doute. Il s’en ouvrit au vieux sage.
– Un souvenir, dit celui-ci. Un reste infime d’une vie révo-lue. Les yeux qui ont trop vu de cartes n’en oublient pas les con-tours.
– Mais n’est-il pas dangereux d’évoquer ainsi notre enne-mi, au cœur même du pays ?
– Allons ! Comment l’image de l’empire pourrait-elle nous nuire ? Si encore elle avait été tracée par un magicien ! Mais notre bon jardinier n’est rien de tel. Va en paix : personne, ja-mais, n’a été mordu par le portrait d’un chien.
Le prêtre jeta son papier, et retourna, sans plus de crainte, méditer aux côtés du prêtre jardinier, au calme contagieux. Au-près de lui, le corps reposait, apaisé, et l’esprit planait, libéré, l’air sifflant légèrement entre ses franges de plumes.
Un jour pourtant, le prêtre jardinier se sentit mal installé. Il corrigea sa position, encore et encore, mais rien n’y fit : la gêne l’empêchait de réfléchir. Qu’avait donc son corps ? Il ne se contentait plus de rester assis en faisant mine de ne pas exister. Il se leva et, dans le jour levant, il ferma les yeux, et prit la posi-tion du premier des exercices d’arts martiaux qu’il pratiquait ja-dis. Il resta immobile, puis modifia sa posture, ajoutant de la grâce ; peu à peu, le combat devint danse, et l’air coula sur lui, caressant. C’était très agréable. Il n’avait pas à subordonner ses mouvements à un objectif martial, il ne portait plus de coups. Il sentait ses bras ruisseler contre son buste, ses jambes passer au-dessus de lui en silence, comme autant de nuages. Il pouvait se courber tel un vieux pin, et le tissu de ses habits lui effleurait la tête d’une barbe de lichen. Il bougeait lentement, passait d’une
– 29 – attitude à l’autre, comme les rayons du soleil remontant le long d’une falaise. Il ondoyait, feuille portée par un vent alangui ; se repliait sur lui-même, écharpes de neige soufflée.
Petit à petit, il se sentit plus léger, porté par l’air qu’il inspi-rait, bercé par celui qu’il expirait. Il continua à mouvoir son corps comme s’il flottait dans la lumière, devenu un grain de poussière. Ses pieds étaient un arc-en-ciel au-dessus de sa tête, une truite glissait dans son dos, baignée d’un lent courant déli-cieux. Tout le temps qu’il bougeait, son long collier de fleurs de frangipanier bruissait, dégageant un parfum intense. Il finit par s’immobiliser, et ses membres revinrent à leurs positions habi-tuelles. Il put s’asseoir, et méditer en paix. Mais dès lors, il dan-sa trois fois chaque jour, comme le soleil se levait, comme il passait au zénith, et comme il s’abîmait dans la nuit.
Peu de temps après, le vieux sage mourut, et ses disciples se séparèrent, car leur maître seul les réunissait. Ils oublièrent le prêtre jardinier, qui resta assis hors du temps, ses cheveux de brume grise flottant autour de ses épaules, son visage serein. Il méditait toujours devant la montagne miniature, peaufinait une falaise en la grattant d’un ongle, pinçait en s’excusant la branche d’un pin pour en limiter la croissance, ajustait délica-tement la forme d’une plaque de mousse. Et il dansait, avec le naturel d’un ruisseau coulant.
Quelque temps plus tard, les armées de l’empereur vain-quirent le duché. Un aide de camp curieux en visita les sites, même les plus anodins. Après tout, c’était la future capitale de l’empire, et elle avait coûté leur meilleur général, tué par ces barbares. Il regrettait de n’avoir pas eu la chance de servir sous ses ordres, et enviait les officiers qui l’avaient connu.
Dans le jardin désert du Temple des Éléments, il vit un prêtre solitaire interpréter, les yeux clos, une lente danse d’acrobate. Il suivit longtemps le flot de ses vêtements immacu-
– 30 – lés, d’un blanc éblouissant, comme lavé par le ciel ; il regarda ses cheveux gris former et déformer des boucles, respira avec plaisir l’intense parfum du collier de fleurs qui ornait son cou et sa poitrine. Il admira ses membres qui coulaient lentement les uns contre les autres, ou effectuaient des rotations paisibles, in-croyablement gracieuses. Il ressentit une impression de légère-té, et du respect pour l’artiste muet, d’une si parfaite souplesse. Il s’étonna d’éprouver aussi comme de l’effarement, mais se dit d’abord que l’habileté, poussée à un point extrême, le justifiait sans doute. Puis il réalisa que l’homme ne touchait pas le sol. Parfois, ses pieds marchaient sur quatre pouces d’air. Parfois, quand il se repliait en une figure subtile, son bras, ou son visage, flottait sans plus toucher la terre.
L’aide de camp resta muet. Il se frotta les yeux, regarda en-core, et cela continuait : le danseur semblait porté par sa seule volonté, sans effort apparent. Il s’astreignit à contempler le lent mouvement gracieux jusqu’à être certain de ne pas le nier sitôt le dos tourné. Il s’éloigna pas à pas, gardant le spectacle à l’esprit, le maintenant ancré en lui. Le lendemain, comme il n’avait pas oublié, il demanda une audience à son supérieur, un général, qui le crut, saisit son épée, en étudia le fil, et l’aiguisa. L’aide de camp sentit un pincement de regret, une ombre de nausée, et un ressac massé derrière ses paupières, qui se firent brûlantes ; mais il n’osa pas revenir sur ses mots, prétendre avoir plaisanté.
Ils se rendirent au temple. Le prêtre ne dansait plus, il s’était assis. Ce ne fut que quand le soleil fut presque au zénith qu’il se leva, et dansa. Le général attendit de voir les pieds chaussés de blanc se décoller du sol, puis il dégaina, et planta son épée dans la poitrine du danseur. Une pivoine de sang s’épanouit sur le tissu blanc, et le prêtre, lentement, laissa glis-ser ses membres pour se mettre debout. Il ouvrit les yeux, ravi et étonné, et contempla la fleur écarlate qui grandissait tou-jours. La douleur physique n’était rien, la torture l’avait rassuré,
– 31 – et il n’avait pas oublié les enseignements du bourreau. Mais le chagrin ! La souffrance de savoir qu’il mourait, seul au cœur d’un jardin, oublié par le monde ! Qu’une mort nette et brutale tuait un jardinier, qui ne savait rien faire qu’embellir les lieux, et dansait seulement pour embrasser le ciel. C’était un pur gâ-chis, et… cela n’importait plus, cette lame dans sa chair était un autre chemin, une voie plus rapide que celle de son choix ; mais elle conviendrait.
Son sourire s’élargit, et il se détourna, regarda la montagne si longuement pensée, si lentement amenée à plus d’harmonie, si finement accordée au chant de son esprit. Elle eût été le moyen de redevenir lui-même par un chemin de lumière, pai-sible et radieux… mais cela ne serait pas, car la vie le quittait en longs battements poisseux. Il ne danserait plus dans la splen-deur des jours. Il était enfin temps ! S’il ne craignait plus ni la douleur du corps, ni la douleur du cœur, il pouvait enfin rede-venir lui-même… et agir. Il était temps que son ombre s’étendît à nouveau sur le monde. Il ouvrit la bouche, se souvint des mots, et remercia le général qui le tuait. Puis il tomba, comme celui-ci retirait sa lame.
L’aide de camp demanda :
– Pourquoi l’avoir tué, seigneur ?
– La puissance d’autrui n’a pas à exister, si je ne puis la contrôler.
Le cadavre s’enfonça dans le sol comme s’il y sombrait, et n’y laissa qu’une silhouette peu profonde emplie d’eau salée, que l’aide de camp pensa être des larmes. Il y distingua des va-guelettes, et éprouva un vertige, car il avait cru voler très haut dans le ciel, au-dessus d’un océan gris. Il se recula :
– C’est de l’eau salée, seigneur.
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– Tant mieux. Nous y mettrons les poissons que nous fe-rons venir de la mer.
Mais l’aide de camp ne pensait guère à manger, car la peur lui nouait le ventre. Voyant que son général ne semblait pas in-quiet, il réprima de son mieux une envie de fuir, mais échoua. Il s’éloigna de quelques pas, puis se mit à courir. Derrière lui, l’eau salée s’évapora, et forma au-dessus du sol la silhouette du dan-seur. Ce n’était qu’une brume, mais le vent ne l’effilochait pas. Là où s’était épanouie la fleur de sang, une roseur naquit, s’enflamma des feux de l’aurore, étincela, et jaillit en rais éblouissants qui semblèrent peler la chair de brouillard pour ne laisser qu’une colonne de lumière s’élevant dans l’azur.
À sa suite, le sol monta, irrésistiblement. Finies, les terres basses infestées de cultures, les étendues planes où s’étaient in-crustées les villes, les étangs où grouillaient les poissons, se ba-lançaient les canards. La montagne se redressait, lasse de son abaissement. D’une chiquenaude, elle fit s’écrouler son reflet miniature ; puis elle se dilata, dépassa les limites du temple, s’avança à travers la cité, puis la campagne, à mesure que sa cime retrouvait le ciel. Les maisons basculèrent, les champs fu-rent retournés tels des napperons verts, les collines roulèrent et tombèrent comme de simples mottes. L’empire entier s’inclina autour du sommet revenu, et redevint une chaîne formidable. Elle était découpée de vallées abruptes et étroites où couraient des torrents impétueux et violents. Ses cimes immaculées se nimbaient de brumes grises qui dansaient lentement comme l’aube les teintait de rose, et le soir de feu. Dans le midi calme, la neige elle-même soupirait d’aise et fondait, puis coulait jus-qu’aux vallées qui lui semblaient, d’en haut, de fins sillons creu-sés dans le visage du monde.
La montagne gronda, et s’étira, cherchant sa place comme un dormeur sur un sol inconfortable. Elle la trouva, écrasant et
– 33 – tassant le roc, broyant les moellons qui avaient été des bâti-ments ; puis elle s’immobilisa, souveraine. Elle joua un moment avec la couronne de l’empereur, l’envoya dévaler quelques ra-vins en rebondissant contre ses flancs, emportée et chahutée par ses torrents. Pauvre fou, lui prêtant aimablement des ar-mées pour qu’elle pût reconquérir ses terres ! Il avait cru régner, atteindre un sommet… mais seul un prêtre dansant s’était élevé, détaché de la glèbe, appelé par les cimes. C’était elle-même, dans un corps de chair. Son cœur l’élança comme elle songeait à la pivoine de sang fleurissant sur ses vêtements, car les humains n’avaient pas changé. Mais elle avait changé, et s’ils étaient ab-jects, elle n’en serait que pire. Elle ne fléchirait plus.
Les humains… elle entendait leurs voix, leurs sanglots éga-lement, leurs plaintes et leurs malédictions. Ah ! Ne pouvaient-ils jamais se taire ? Elle vit alors, à son pied, des processions de parents éplorés qui espéraient retrouver les corps de proches disparus dans le cataclysme. Elle éclata de rire : leur rendre des cadavres ? Jamais… mais elle pouvait leur en promettre d’autres, beaucoup d’autres. Elle tua les plus hardis de chutes de pierres imprévisibles, afin qu’il fût bien clair qu’elle ne tolérerait pas les importuns.
En regardant tomber les rocs à bas ses falaises, elle se dit que bien d’autres choses méritaient de choir ainsi, des hauteurs vers les profondeurs : les pots de chambre, les cassettes pleines de joyaux, les stèles mortuaires, et surtout, surtout, toutes les autres couronnes et attributs de royauté. Tant d’hommes s’étaient crus grands, pendant qu’elle courbait l’échine, accablée de chagrin et d’horreur ! Mais elle ne jeta rien, et surtout pas la royauté, car elle voyait bien mieux à en faire.
Elle avait du travail, puisque Fier Bouleau souhaitait la gravir, et qu’il faudrait à son sommet des fées pour son cher grand-père. Le pacte était conclu : pour la première, et pour la dernière fois, elle exaucerait le vœu d’un humain. Elle voulait
– 34 – bien s’écrouler à nouveau si elle ne tenait pas parole… mais qui pouvait lui résister, si elle usait de sa puissance ? Qui ?
Autour de la montagne, le ciel souriait ; mais même les corbeaux préféraient en détourner les yeux, tant sa joie était sombre.
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