LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin
X Le festin intérieur
X
Le festin intérieur
Bleu Nuit n’enseignait plus. Les plus âgés de ses disciples avaient pris le relais, formant les plus novices. Certains des jeunes professeurs se plaignaient de ne rien apprendre eux-mêmes, et hésitaient à rejoindre d’autres maîtres ; on racontait que l’exorciste de Deux-Rivières, la ville voisine, n’était pas si mauvais. Lavandin avait refusé d’entendre parler d’exode, puis prié chaque élève de faire l’inventaire de ses connaissances, et comparé les savoirs de chacun, démontrant qu’ils avaient tous à apprendre de leurs pairs. Avant de quitter l’école, pourquoi ne pas partager tout ce qui pouvait l’être ? Lui-même avait volon-tiers tenté de transmettre ce que Bleu Nuit lui avait enseigné, et compris rapidement pourquoi certains éléments lui avaient été exposés lors de cours particuliers : il semblait être le seul à leur trouver un sens.
Après un cours, Lavandin retrouva Nuit Calme dans la cour ombrée de pêchers. Ils préparèrent du thé, déballèrent chacun une petite tartelette aux abricots secs, puis l’aîné s’épancha :
– Je ne supporte pas de le voir ainsi, Lavandin ! Assis, toute la journée, devant la stèle de Roseau Bleu ! Écrasé de cha-grin ! Et tous mes mots n’y changent rien !
– L’impuissance te dérange ?
– L’impuissance ? Non ! Mais d’être ainsi condamné à l’ingratitude ! Combien de fois nous a-t-il consolés, Lavandin,
– 220 – toi, moi, les autres ? Il a reconnu notre chagrin, nous a réconfor-tés, a fait renaître l’espoir dans nos cœurs ! Je ne serais jamais devenu celui que je suis sans ses encouragements, jamais ! Et toi…
– Moi, je serais probablement mort ; ou je ne serais que l’ombre d’un homme.
– Et pourtant ! Malgré ses bontés, aucun de nous n’est ca-pable de l’aider ! Pour une seule mort, il s’est écroulé. C’est in-croyable ! Nous faisons pourtant un métier dangereux, et n’importe lequel d’entre nous peut disparaître à tout moment. Pourquoi s’affliger ainsi ?
– Nuit Calme… je crains que Roseau Bleu n’ait été quel-qu’un de… spécial, pour Bleu Nuit.
– Spécial… ? Mais… il n’a jamais fait preuve de favori-tisme !
– Non ?
– Non. Je sais bien qu’il a passé plus de temps avec toi qu’avec quiconque, mais… tu en avais besoin. Et tu lui apportais tant ! Quand il souriait en te voyant, quand il était heureux de tes progrès, chacun d’entre nous en profitait, car il avait le cœur léger, il était confiant, et ne nous en aimait que plus.
Nuit Calme se tut, écouta les feuilles bruisser dans le vent, puis :
– Et regarde-nous, maintenant… incapables de le conso-ler !
– Laisse-lui le temps.
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– Je ne crois pas que le temps suffira. Et, Lavandin, je pense qu’il est d’autres formes de réconfort.
– Vraiment ? Lesquelles ?
– Ça, je ne te le dirai pas. C’est notre affaire.
– Votre affaire ?
– Je n’ai déjà que trop parlé, et je te prie d’oublier ce que je viens de mentionner, car mon étourderie vient encore de me trahir.
– Je… bien sûr. C’est déjà oublié.
– Merci !
Nuit Calme s’éloigna, et son ami resta songeur. Oublier ? Bien sûr que non ! Son condisciple savait parfaitement tenir sa langue, quand il n’éprouvait aucune inquiétude. S’il avait parlé, c’était par conscience d’un danger. Qu’avait-il pu inventer ? La-vandin soupira : il s’était engagé à ne pas fouiner, et ne fouine-rait pas, d’autant plus aisément qu’il avait mieux à faire.
*
Assis dans le jardin, Bleu Nuit ressassait les évènements qui avaient mené à la mort de Roseau Bleu.
Souvent, il se sentait atrocement coupable. Quand son dis-ciple s’était impliqué dans l’affaire, il était déjà trop tard pour agir, mais il l’avait pourtant laissé partir. Bien sûr ! Il n’avait eu que Rouge Cerise en tête ! Son cœur avait battu pour une autre… et il s’était compromis avec un spectre. Il méritait parfai-tement de perdre un être cher, il méritait d’être puni, il l’avait mérité dès le premier instant où il avait osé désirer son disciple.
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Mais Roseau Bleu ? Qu’avait-il mérité, lui ? Pourquoi tuer l’innocent pour punir le coupable ? C’était tellement injuste !
Par instants, l’exorciste se demandait si le monde avait changé. Jadis, il combattait les spectres avec succès. Jadis, il restait chaste sans peine. Ha ! Chaste ? Pas en pensée… peu im-portait, gémit-il, Roseau Bleu ne savait rien, rien ! Comment un désir tu aurait-il pu lui nuire ? Était-ce l’air du temps ? Le vent avait-il tourné ? Il n’en aimait pas l’odeur, les nuages lui sem-blaient autant de vols de corbeaux, leur plumes déjà sombres encore noircies de suie, leurs pattes de fer rougies par des in-cendies. Il soupira, car il eût préféré que les temps fussent à nouveau propices à la raison.
Il éclata de rire : incriminer l’air du temps, et en appeler à la raison ? Encore un peu, et il prierait ! Non, c’étaient ses doutes qui l’avaient mené à l’échec ; ces mêmes doutes qui l’avaient laissé incapable, pour commencer, d’exorciser Verte Bruine.
Le monde avait été si simple, avant cela. Il y avait les hu-mains, ses frères faibles et précieux, qu’il devait protéger des fléaux les menaçant, toutes les formes de spectres, de fantasmes et de sentiments incarnés qui les harcelaient, avec un amour lé-tal ou avec une malveillance absolue. Il y avait le bien, et le mal ; les gentils humains, et les méchants fantômes.
La situation était si claire qu’elle avait soutenu son action. Il était devenu un maître exorciste réputé, et avait recruté des disciples pour l’assister dans le long combat qu’était sa vie. Il s’était astreint à enseigner, trop conscient du besoin de combat-tants dans cette lutte, et avait formé chacun de ses élèves à la pédagogie, les plus âgés aidant les plus jeunes, les plus doués soutenant les plus hésitants.
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Et maintenant… était-ce vraiment un doute qui le hantait ? Il restait convaincu que les morts n’avaient pas à se montrer aux vivants, qu’il devait exister une barrière entre eux, qu’aucun passé ne devait se relever. Mais Verte Bruine… il se surprenait à lui trouver des excuses. Pire… à souhaiter sa présence. Il aurait voulu, oh ! comme il aurait voulu qu’il vînt le consoler. Il ne pouvait que relire sa lettre, et la replier, honteux d’y trouver du réconfort… et réaliser qu’il caressait le papier, si doux, si tiède sous ses doigts… Parfois, endormi près de la stèle, il rêvait que Rouge Cerise lui caressait doucement les cheveux, et murmurait des mots de réconfort. À son réveil, il suppliait Roseau Bleu de lui pardonner, mais se sentait irrémédiablement souillé, indigne de toute pitié.
Il regardait la stèle, ses larmes coulaient, et, avec elles, sa vie s’en allait peu à peu. L’hiver ne l’avait pas tué, mais le temps y parviendrait, à force d’usure.
*
Lavandin entra sans bruit dans le jardin intérieur. Il s’agenouilla à côté de son maître, ramassa la fine tasse de porce-laine, la retourna pour la vider du reste de liqueur qu’elle conte-nait, et soupira en regardant Bleu Nuit.
– Maître, je croyais que l’alcool n’était bon qu’à faire des li-bations aux esprits inférieurs.
– Je le croyais aussi. Comme on peut se tromper ! À moins, évidemment, que je ne sois devenu un esprit inférieur.
Il n’était pas assez ivre pour ne pas remarquer qu’il venait de blesser Lavandin. Il tenta de se reprendre. Il était toujours à la tête d’une école, ses disciples avaient besoin de lui, leur hon-neur dépendait de sa vertu. Il ne pouvait leur infliger sa dé-chéance… mais il se sentait tellement fatigué, tellement impuis-
– 224 – sant, juste bon à ne rien faire, avec cette impression que s’il in-clinait un peu trop la tête, ses larmes déborderaient, le noie-raient encore.
– Pardonne cette mauvaise plaisanterie, Lavandin. Cer-taines comparaisons ne devraient pas être faites, même pour rire.
– Ce n’est rien, maître. J’ai trouvé une nouvelle variété de thé au jasmin. Me permettrez-vous de vous en préparer une tasse ?
Un nouveau thé au jasmin… c’eût été un plaisir, jadis. Mais Bleu Nuit dut réprimer une grimace à l’idée d’en boire. Il ré-pondit pourtant :
– Très volontiers, Lavandin.
Celui-ci comprit parfaitement combien son maître souhai-tait son départ, pour retrouver le calme du jardin, y cultiver ses remords, et continuer à sombrer toujours plus profondément dans le chagrin, puisque chaque instant passé à se morfondre au lieu de se rendre utile augmentait encore sa culpabilité. Ils bu-rent, et le jeune homme fit durer sa tasse, dégustant son thé à petites gorgées. Sa présence devenait insoutenable pour Bleu Nuit. Enfin, il parla :
– Maître, vous disiez que seule la connaissance exacte permet l’action adéquate.
– Je le pense toujours.
Avec la part de mon esprit que l’alcool n’a pas noyée, évi-demment.
– Merci, maître. Je suis heureux d’avoir votre aval.
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Lavandin s’éclipsa trop vite pour que son maître pût lui demander ce qu’il venait d’approuver. Cela l’étonna, car il n’avait pas coutume de manquer de temps, puis il soupira : l’alcool le ralentissait… comme la fatigue l’avait retenu jadis de courir après Roseau Bleu. Mais peu importait, cette fois, car il connaissait suffisamment le jeune homme pour deviner : il allait enquêter sur la mort de son condisciple, dans l’espoir de prou-ver que mourir de chagrin n’était pas la meilleure solution. Bleu Nuit se leva, gémit tant ses jambes s’étaient ankylosées, et titu-ba en direction de sa salle de magie. Il songea qu’il n’aurait ja-mais dû inventer le moyen de ne plus excréter, car il eût été for-cé de se dégourdir les jambes ou de se souiller, et comme il était incapable d’accepter d’être conchié… il aurait bougé.
Tout en se hâtant, il s’étonna du comportement de Lavan-din, qui avait pris la précaution de le manipuler ! Ne savait-il donc pas qu’il n’aurait pas interdit l’enquête ? Qu’il priait pour que la situation évoluât, même s’il était trop faible pour agir lui-même ? À la rigueur, il aurait refusé de demander précisément à quel sujet son disciple comptait enquêter.
Son élève avait-il douté de lui ? Le chagrin monta en lui comme un raz-de-marée dans un puits, et il en fut surpris. Il n’eût jamais pensé que l’opinion de Lavandin lui importât à ce point. Mais au fond, c’était normal : de tous ses disciples, c’était celui qui le connaissait le mieux. Il voyait l’homme tout autant que le maître, et acceptait les deux. Maintenant que les roseaux s’étaient couchés à jamais, c’était évident.
Le maître exorciste se mit à courir, réfléchissant déjà à ce qu’il allait faire. Il n’était pas question de perdre le jeune homme, ni maintenant, ni jamais.
*
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Lavandin s’assit devant lui :
– L’enquête s’est bien passée, maître. Les dieux devaient être avec moi, j’ai eu l’impression d’être protégé en permanence par un bon génie.
Bleu Nuit songea que ledit bon génie ne serait pas fâché de dormir enfin, car l’idée de faire défaut au moment crucial l’avait angoissé jusqu’à l’insomnie. Il avait veillé, hanté par l’image in-supportable de Lavandin tué à son tour, et peiné à se rappeler ses traits, cachés par le visage boursouflé de Roseau Bleu. En esprit, il avait posé ses mains sur la face glacée du mort pour en arracher la peau, et tenter de retrouver le visage de Lavandin, ou du moins un vide qu’il pourrait occuper quand il reviendrait. Roseau Bleu avait été un avertissement dont il pourrait se re-mettre, mais perdre Lavandin…
Il soupira de soulagement, et versa délicatement une tasse de thé qu’il tendit à son disciple.
– Je te remercie pour ce thé, Lavandin. Je le trouve exquis.
Le jeune homme sourit, charmé du compliment ; il était merveilleux de voir son maître redevenir sobre. Ils se turent un moment, puis Bleu Nuit demanda :
– Et qu’est-ce que la bienveillance divine t’a permis d’apprendre ?
– Que Roseau Bleu a été tué par les entrepreneurs à qui Bâ-ton d’Encre avait confié la construction de la prison. Ils n’avaient pas la moindre envie de perdre le contrat, et la mort d’un seul homme n’était pas cher payer pour conserver leurs bénéfices et pots-de-vin. Ils l’ont séquestré, étranglé, et jeté dans un réduit exigu.
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– Tu as des témoins ?
– Ils n’iront pas devant un juge. Mais ce n’est pas tout… je n’ai trouvé aucun indice permettant de penser que Bâton d’Encre aurait demandé la mort de Roseau Bleu. Pour moi, je suis certain que le magistrat n’est aucunement mêlé au meurtre. D’ailleurs, la méthode lui ressemble si peu ! Il méprise les crimes discrets, car il lui est si simple, et si agréable, de faire ac-cuser un homme, puis de l’exécuter publiquement !
Bleu Nuit sentit une nausée monter en lui. Tout aurait été simple si Bâton d’Encre et Verte Bruine avaient été coupables, s’il avait pu continuer à penser que les spectres étaient tous mauvais, et corrompaient les mortels. Mais non… c’étaient des humains, c’étaient encore des humains qui le privaient de ceux qu’il aimait. La fureur montait en lui. Tuer un homme honnête et courageux, par cupidité ! Il serra les poings, et, sur son visage cerné et pâli par la veille, Lavandin vit passer une ombre qui l’effraya. Il murmura :
– Maître, songez au miroir.
L’exorciste le regarda, glacial. Malgré la rage qui s’amoncelait en nuées sombres dans les yeux de son aîné, le jeune homme ajouta :
– Certains êtres vous sont chers, qu’ils soient morts ou vi-vants. Mais ceux qui vous chérissent… pourquoi leur infliger ce dont vous souffrez ? Pourquoi les affliger ?
Bleu Nuit baissa les yeux, les poings toujours serrés. Il finit par desserrer le poing gauche, et referma sa main sur son long collier. Il dit, entre ses dents :
– S’il existe un moyen qui le permette, Lavandin, je le choi-sirai. Va-t’en, maintenant.
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Et il compléta : tu m’as assez compliqué la vie pour ce soir. Me garder en vie ? Rien que cela ? Mais peu m’importe d’être arrêté et exécuté comme meurtrier, tant que je puis venger Ro-seau Bleu ! Comme si la vie avait encore un sens ! Comme si je me souciais du nombre de mes jours ! Comme si j’étais capable de guérir de cela !
Il vit, sur son bureau, un petit paquet de thé et un mot de Lavandin, et se figea. Il n’avait déjà que trop négligé ses devoirs, et son disciple, par respect pour son maître, avait enquêté à sa place. Lui faudrait-il aussi poursuivre sa formation seul ? Il se sentit honteux, et réalisa soudain qu’il n’avait même pas remer-cié le jeune homme pour son enquête. Il s’assit, prit du papier, et écrivit soigneusement un mot de remerciement. Il le posa au creux de ses mains, se concentra jusqu’à ce que le papier frémît et qu’une petite chouette blanche s’ébrouât. Elle tourna vers lui de grands yeux bleu pâle, piquetés d’or, et il lui sourit. Il mur-mura doucement la tâche qu’il lui confiait, et elle écouta, sans cligner des yeux, comme fascinée. Il s’approcha de la fenêtre, et elle s’envola vers celle de Lavandin. Il regarda la nuit, pensif ; en lui, le manque semblait un peu moindre. Il avait donc regretté de ne plus créer d’oiseaux pour ravir son disciple ?
Il tourna le dos au ciel tranquille, et observa les murs, sombres par endroits, baignés de lumière ailleurs. Les ténèbres, la pénombre, la clarté… la vie était faite de tout cela. Et si l’ombre se posait un instant sur lui, était-ce une raison pour lui prêter allégeance, et ne jamais la quitter ? Il resta immobile longtemps, goûtant la caresse du vent nocturne sur sa nuque. Il se fit un peu du thé offert par Lavandin, et s’assit dans son fau-teuil, les jambes repliées contre sa poitrine.
Il souhaitait le pire des sorts aux assassins de Roseau Bleu, mais l’enquête n’avait réuni aucune preuve formelle, rien qui fût incontestable. Et quand bien même ! songea-t-il, la rage au
– 229 – cœur. Ces ordures étaient trop riches et trop puissantes pour être inquiétées par la loi. Quant à user de magie… le coup serait dévié sur des innocents moins fortunés, car n’importe quel homme aisé s’offrait des sortilèges détournant les attaques des envieux. Il ne pouvait rien contre de telles protections, car il s’était consacré à protéger ses pairs, non à apprendre comment leur nuire. Il ne désirait pas mettre fin à ses jours dans l’espoir de devenir un spectre vengeur. Il ne se sentait pas capable non plus de ne rien faire, et d’espérer que le temps lui apporterait la paix. Il en avait trop vu, des spectres qui n’avaient pas su ou-blier. Alors, que lui restait-il ?
Il posa sa tasse, déplia ses jambes, remit ses bottes, et sortit dans la nuit, sans bruit. Il marcha dans les rues les plus sombres, où les lanternes étaient rares, et atteignit la porte du jardin. Il y avait déjà frappé, mais, dans la nuit, il n’osa la tou-cher : ses ors usés se discernaient à peine à la lueur des étoiles, sa peinture écaillée était invisible, mais elle l’inquiétait, comme un corps étranger fiché dans l’enceinte. Il posa une main sur le mur, caressa un instant le revêtement très doux, presque velou-té, et laissa la chaleur envahir sa paume, son poignet, son bras. Il fit un pas de côté, appuya son front contre le mur, et pria le jardin de le laisser entrer. Il était prêt à plaider, à expliquer, à convaincre, mais il se sentit déplacé, car la paroi se moquait des mots, qui n’étaient que des traductions médiocres. Il laissa sor-tir sa douleur, sa révolte, son besoin d’agir, et entendit la porte écarter un battant.
Il regarda avec une admiration craintive ce qu’était deve-nue la propriété, la splendeur des fleurs, des arbres, des étangs, et son cœur se serra. Lui, il n’avait qu’un modeste jardin presque dépouillé à offrir à Roseau Bleu, et le chagrin, l’impression d’être insuffisant, l’envahirent à nouveau. Il enten-dit à peine Verte Bruine s’approcher, mais sentit le parfum des fleurs devenir plus fort, s’enrichir d’une senteur qui le ravissait.
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Le lettré le laissa se reprendre, feignant d’admirer le chant d’un oiseau. Bleu Nuit s’inclina poliment :
– Votre maison resplendit.
– À quoi bon la beauté, quand elle ne ravit pas ?
L’exorciste tenta de s’arracher un sourire, mais en fut inca-pable.
– Parfois, la nuit s’attarde, cachée dans les cœurs. Le jour ne l’effraie pas, elle se sait inexpugnable.
– Rien n’est inexpugnable. Je suis bien placé pour le savoir.
– Et pourtant, il est des criminels qui dorment en souriant, qui se gavent, heureux ; qui jouissent de leurs femmes ; pendant que d’honnêtes hommes voient leur chair pure toute trouée de vers.
Verte Bruine observa son visiteur, songeur. Sa souffrance était évidente, même pour Rouge Cerise qui leur apportait du thé. Mais le Seferneith voyait les émotions étalées autour de chacun comme la roue d’un paon, ou le crépuscule entourant le soleil, et le chagrin de Bleu Nuit s’étalait en vagues de sang sur un lavis bleu sombre qui se fondait dans un noir absolu. Son en-vie de vengeance était un liseré d’un pervenche délavé, constant, mais si fragile, si lointain encore. Il fit mine de jouer avec ses lunettes quelques instants, puis constata doctement :
– Il me semble pourtant que, dans certaines de vos lé-gendes, les crimes se retournent parfois contre leurs auteurs. Les spectres, me semble-t-il, ne harcèlent pas que les innocents.
L’exorciste répondit sans hâte, comme un spécialiste à un autre, dissertant sur des cas lointains, dénués d’actualité :
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– Mon expérience le confirme. Il n’y aurait là rien de nou-veau. C’est rare, trop rare, mais la morale et le cœur ne s’en ré-jouissent que plus.
– Bien sûr, il n’est pas toujours certain que les spectres vengeurs qui se dressent puissent suffire à la tâche.
– Oh ! Les dieux veilleront sans doute à appuyer le bon droit !
– Certainement. Les dieux savent très bien renforcer le bras du vengeur… et lui fournir un alibi.
Bleu Nuit observa les étranges yeux verts, leurs brins d’herbe sur fond de ciel gris, et son cœur s’emplit de gratitude avant même que son esprit n’ait pu se défaire de son scepti-cisme. Il regarda Rouge Cerise poser devant eux un plateau de douceurs, et remarqua, à son poignet, un bracelet qui mêlait les soies colorées, les plumes irisées et les carapaces chatoyantes. Il y sentit la maladresse et l’amour d’un enfant, et murmura :
– Verte Bruine, si les dieux fournissent vraiment des alibis, qu’ils en fournissent à tous les vengeurs.
Le lettré porta son thé à ses lèvres avec un calme souriant.
– Certainement, cher maître. Les dieux auxquels je crois n’auraient pas le mauvais goût de demander le sacrifice d’un bonheur pour supprimer de si mesquines fripouilles. Et les vôtres ?
Bleu Nuit resta muet. Les siens ? Il y avait longtemps qu’il avait préféré penser que les dieux n’existaient pas, plutôt que de leur reprocher l’imperfection du monde. Mais il avait chassé
– 232 – l’espoir avec les dieux, sans oser le garder pour lui. Il aurait dû. Il devait. Il demanda :
– Des dieux, créatures ou concepts ?
– Concepts, éthérés… jeux de l’esprit et des mots. Mais les dieux, même rêvés, font partie de notre vision du monde ; et ils limitent nos actions, en conditionnent l’issue. Ils bornent nos moyens et nos espoirs.
L’exorciste se sentit curieusement satisfait, car il lui eût été pénible d’imaginer le spectre soumis à un dieu, brimé par une limite ; mais il était incapable de comprendre pourquoi.
Il prit congé, les poches pleines de friandises que Rouge Cerise avait insisté pour lui donner. Elles lui tinrent chaud au ventre dans le froid de la nuit. Revenu à l’école, il retira les friandises qui restaient dans sa poche droite, puis sortit lente-ment la graine. Il l’avait prélevée sur une plante du jardin qui l’avait ému profondément au détour d’un chemin dallé. Il l’étudia, pensif, un peu gêné aussi : pourquoi avait-il dû se ca-cher pour la prendre ? Pourquoi l’avoir volée discrètement, alors qu’il eût juré que Verte Bruine la lui eût donnée avec plai-sir ? Il n’en savait rien.
Il se rendit silencieusement dans le jardin intérieur, sans prendre de lanterne. Avec l’impression d’offrir une compensa-tion, aussi maigre fût-elle, il planta la graine sur la tombe de Roseau Bleu. Il tassa la terre avec délicatesse, et l’arrosa d’un peu d’eau qu’il préleva à la source. Il s’agenouilla, recueilli.
Il revint à lui, comme sortant d’un songe. Le bracelet au poignet de Rouge Cerise… ils n’avaient pas fait cela ? Ils n’avaient pas mêlé la chair et le sang au froid de la mort ? Il res-ta agenouillé, ses mains posées sur ses cuisses le retenant de basculer vers le sol, comme écrasé. Il rit, un petit rire étrange.
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Bien sûr qu’ils l’avaient fait ! Quels parents auraient toléré de ne pas avoir de petits-enfants ? Tous, tant qu’ils étaient, excellaient à effacer de leur vie un détail, un tout petit détail, une bagatelle vraiment : l’un d’entre eux était un fantôme, et le jardin n’avait pas d’existence réelle.
Et alors, songea-t-il ? Et alors ? Qu’en dis-tu, Roseau Bleu, toi qui semblais éternel, et qui n’es plus rien ? Toi qui paraissais solide et bien ancré, et qui pourris en terre ? Crois-tu qu’un spectre, un être de désir et de vent, puisse durer plus longtemps que nous ?
Il se reprit. Il était bien placé pour savoir qu’un fantôme n’était pas invulnérable non plus. Il était un assassin… mais la justice le laissait en paix parce qu’il ne tuait que les morts. Il es-péra que sa réputation d’innocuité serait un voile suffisant pour le protéger maintenant qu’il allait tuer des vivants. Des vivants ! Des ordures… mais de chair et de sang.
Il se releva, et s’apprêta à partir. Dans son dos, la stèle lui sembla dure, réprobatrice. Il se demanda si Roseau Bleu aurait voulu être vengé, et au surplus de cette façon-là, avec l’aide d’un spectre. Il haussa les épaules, car son disciple n’avait plus d’avis dont il dût tenir compte. Il était mort, et son opinion avec lui. Qu’il revînt donc, s’il comptait ajouter un post-scriptum à sa vie, et qu’il en profitât pour gagner le brin de sagesse qui eût fait de lui une référence.
Pour la première fois depuis longtemps, l’exorciste prit plaisir à marcher vite, pour sentir ses manches s’élever derrière lui, comme de longues ailes bleues.
Revenu dans sa chambre, il prit le temps de déguster une friandise fourrée de mangue fondante, d’orange et de rhum. Il s’assit à sa table de bois rouge, un rouge profond et lisse, qui lui rappelait une cerise, rendu encore plus beau par la lueur dorée
– 234 – de la lanterne. Quand il était caressé, le meuble dégageait une odeur douce, prenante. Bleu Nuit sortit une feuille de papier, un papier souple qui ne se froissait pas, qui glissait sous le doigt comme un cuir très fin. Il prit une pointe fine, et traça patiem-ment de minuscules caractères, car la vie qui ne se donnait pas de l’intérieur se dessinait de l’extérieur, avec minutie. Il plia le papier, prit de petits ciseaux, et découpa une farandole qui comptait un homme par entrepreneur à tuer. Il fignola les coiffes, les pans des robes, les rubans qui pendaient de la cein-ture. Une toilette mortuaire, songea-t-il, amusé ; un linceul de papier.
Il déboucha un petit pot de marbre noir, et y choisit un doigt coupé, un doigt à l’ongle large et plat. Il le tiédit entre ses mains, le regarda reprendre des couleurs, saisit une aiguille, et en perça la pulpe. Il plongea son pinceau dans le sang visqueux du mort, et dessina une bouche rouge à chaque personnage de la farandole, une petite bouche ronde et avide.
Sur un cendrier de pierre gris foncé, il entrecroisa à plat quatre bâtonnets d’encens, et posa le doigt coupé sur le délicat entrelacs. Il alluma le tout, et la chair rougeoya soudainement, puis tomba en cendres. Les morts à la mort, songea l’exorciste, et les cœurs morts dans des corps morts. Il ferma les yeux, et at-tendit que l’image flamboyante du doigt s’estompât sous ses paupières. L’encens masquait sans peine la légère odeur de viande brûlée, et il se délecta des parfums qu’il avait choisi de mêler. Marier les odeurs était un art, et il n’existait pas de mo-ment inopportun pour le pratiquer.
Il se leva, la farandole en main, et marcha jusqu’à la fenêtre sur le mur intérieur, qui donnait sur le puits de lumière. À cette heure, c’était une colonne de nuit, plus profonde que jamais. Il faillit perdre l’équilibre, désorienté, et comprit que les murs fa-miliers étaient absents. Au-delà de la noirceur, il n’y avait que le vide. Il se campa solidement sur ses pieds, et ouvrit prudem-
– 235 – ment le battant. Face aux ténèbres, il évoqua l’odeur du thé que Verte Bruine lui avait fait humer, en le nommant un présent des dieux. Comme il dansait dans sa boîte secouée d’une main lé-gère, le thé avait dégagé un parfum de neige, de métal, et de larmes ; à ses brins sinueux d’un brun presque fauve se mêlaient des pétales rouge sang et des feuilles d’un blanc argenté, lui-santes comme des lames.
La farandole fut arrachée à ses doigts par des ombres gla-ciales. Les personnages de papier se tordirent, comme terrifiés, grandirent et se troublèrent, puis la nuit les engloutit. L’exorciste referma lentement la fenêtre, résistant à l’envie de sauter tête la première dans le puits, et songea que les « dieux » qui aidaient les criminels n’avaient rien d’aimable. Transi, il en-treprit de chauffer de l’eau pour son bain. Il se sentait irrémé-diablement souillé.
– Je vous frotte le dos, maître ? s’enquit Lavandin.
Bleu Nuit sursauta, et ne sut que répondre. Son disciple tendait déjà la main vers lui pour défaire le nœud de sa ceinture rouge sang, et il se laissa faire. Le jeune homme ajouta :
– Ça ne risque pas de me noircir les mains, allez…
L’exorciste se demanda jusqu’où Lavandin était capable d’aller pour conserver son maître, mais il s’interdit d’y penser, car il avait bien assez de ses propres transgressions pour l’instant. Il se laissa faire avec plaisir, malgré sa nervosité, car son disciple était habile et attentionné. Puis il alla se coucher, car il préférait ne pas avoir l’air d’attendre.
Au matin, la ville murmurait que de riches entrepreneurs étaient morts pendant la nuit. Leurs serviteurs les avaient en-tendus hurler, mais nul n’avait pu forcer leur porte avant que leurs cris ne cessassent. Elles avaient alors cédé sans peine, et
– 236 – un vent glacial avait balayé les visages des témoins. À l’intérieur des chambres, des spectres ricanaient sombrement autour des cadavres. Personne n’avait osé entrer.
Bleu Nuit et ses disciples furent appelés. Chacun se réjouit de voir le maître si compétent nommer les monstres sans trop de peine, citer de mémoire des textes anciens, rares mais répu-tés, qui décrivaient ces êtres : des fantômes de pauvres, jaloux des grands succès, prêts à tuer et à dévorer ceux qui réussis-saient mieux qu’eux. Des plaies à exclure absolument d’une ville prospère comme Trois-Ponts. Chacun frissonna, mais heureu-sement, après un combat acharné, les exorcistes triomphèrent. Les veuves et les héritiers, soulagés de pouvoir conserver leur domicile, se montrèrent très généreux. Bleu Nuit veilla même à protéger les lieux contre la malveillance d’éventuels autres en-vieux, pour un supplément conséquent, mais justifié.
Revenu chez lui, il donna à ses disciples de quoi acheter les ingrédients d’un repas de fête, car leur comportement exem-plaire méritait d’être célébré. Il retourna dans son bureau, et rangea la petite fortune reçue dans le coffre. Il s’assit, et se de-manda s’il était encore digne de son titre, après une nuit pa-reille. Il se revit, couché dans son lit, la couette tiède et douce posée sur son corps.
Deux heures sonnaient, et tout n’était qu’obscurité. La nuit, au-dessus de son lit, s’éclaira faiblement, et il discerna la chambre d’un entrepreneur, qui dormait paisiblement. Il ploya son corps de papier, et, d’une main aux doigts découpés avec amour, mais sans ongles, sans épaisseur, il glissa dans la bouche du dormeur une petite graine noire, pas plus grande qu’un grain de café. Sur les flancs de la graine, il sentit, rugueuses, les six pattes repliées.
De ses yeux de papier, il vit le marchand frémir, puis tres-sauter comme la graine, portée par ses petites pattes griffues,
– 237 – atteignait ses tripes. Là, elle rencontra l’avarice, la cupidité, l’absence de scrupules, et les changea en carnassiers, en bouches aux crocs aigus au bout de corps noirs, aveugles, pour-vus de petites pattes… griffues. Elle-même croissait, et ses dents s’aiguisaient. Entourée de monstres, la petite graine en devenait également un. Elle donna le signal de la curée, mordant dans un boyau tout chaud. L’entrepreneur fut dévoré de l’intérieur. De ses oreilles de papier, Bleu Nuit l’entendit hurler comme il se débattait dans son agonie. À sa gauche et à sa droite, bien plus loin dans la nuit, mais si près de ses mains de papier, tous les autres entrepreneurs mouraient, criant, roulant, se tordant, dansant une farandole qui les laisserait morts.
De son cœur de papier, il avait jugé que c’était adéquat. Mais de son cœur de chair… il avait envie de vomir et de pleu-rer. Il songea avec envie au sourire tranquille de Verte Bruine, à sa manière d’agir sans paraître limité par une conscience, puis il se fit brutalement horreur. Il se rendit dans le jardin intérieur, et contempla tristement la stèle de Roseau Bleu. Il l’avait ven-gé… mais son disciple eût renié ce qu’il était devenu.
Derrière lui, Lavandin dit :
– Sur un estomac en pareil état, je proposerais plutôt de la tisane que du thé.
– Cela vaudra toujours mieux qu’une libation. Merci, La-vandin. Cette école mérite mieux qu’un directeur ivre. Et cette ville… cette ville a plus que jamais besoin de défenseurs.
Il devait surveiller le jardin. Le bracelet, au poignet de Rouge Cerise… il était trop facile d’imaginer le monde couvert de jardins aussi beaux que celui de Verte Bruine l’était devenu, et habité par des êtres tels que lui. Intellectuellement, l’idée ré-jouissait l’exorciste. Mais en tant qu’humain… elle l’emplissait d’une profonde anxiété. Oui, il avait assez dormi devant la stèle
– 238 – de Roseau Bleu, il était grand temps de se reprendre. Il prit la tasse de tisane que lui tendait son disciple.
– Lavandin, je vais faire de mon mieux pour me remettre rapidement. Si tu as besoin de moi, n’hésite pas à venir me con-sulter, d’accord ?
– Bien sûr, maître. Le rôle du disciple n’est-il pas d’assumer tout ce qu’il peut, mais sans préjuger de ses forces ? Je n’entreprendrai rien qui ne soit à ma mesure.
Bleu Nuit lui sourit, et conclut, en regardant la stèle de Ro-seau Bleu, qu’en toute connaissance de cause, il préférait un élève un peu trop intelligent à son pair un peu trop stupide.
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