LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin
VI Une étincelle d’argent
VI
Une étincelle d’argent
Manis ramena le corps de Demi-Lune jusque dans l’atelier. Il le posa avec tendresse sur la table de marbre noir, et soupira. Il eût voulu fuir, mais n’avait nulle part où aller, car la Lune Noire n’abritait aucun recoin ignoré des Tuan, et la Terre l’effrayait. De toute manière, à quoi bon ? La douleur était en lui, et un changement de décor ne l’éloignerait pas, d’autant que chaque Tuan lui rappelait son aimée perdue, et chaque humain, son fils étendu, mort, sur la pierre lisse. Triste il était, triste il resterait. Il n’y avait pas d’issue, que la mort.
Mais il n’avait pas le droit de mourir… un Tuan se devait à sa Mère. Il sourit, une ombre de moquerie sur les lèvres. Un Tuan se devait… mais un Tuan mort se moquait bien du dés-honneur. Il était certainement possible d’anticiper l’indifférence de quelques instants, d’engourdir sa conscience avant de se tuer. Artistiquement, c’était un projet intéressant. Les Lunaires Noirs paralysaient les corps qu’ils allaient digérer, pour que la vie, dans ses convulsions et ses cris, ne les défigurât pas. Mais paralyser ses remords, les fidèles gardiens de la tradition… c’était inédit. Il y avait de l’idée, et Manis ne trouvait rien de re-prochable au statut d’artiste innovant.
Il s’assit confortablement, et l’une de ses jambes tint abso-lument à pendre de la table, et à se balancer, canaille. Il la laissa faire, faussement indifférent, considérant que c’était un bon exercice pour débuter dans l’impolitesse. Il posa ses lèvres sur la peau de Demi-Lune, et avala lentement celui qui avait été son
– 138 – fils, à petites gorgées. Il le laissa couler en lui, l’accueillit en son sein. Il eût voulu le vomir, et le voir renaître ; mais il ne restait de lui qu’une purée délicieuse, savoureuse et infâme. Il ne pou-vait rien en faire que s’en construire, et cela ne l’intéressait plus. Il désirait la faiblesse, l’imperfection, la mort.
Il ouvrit les yeux, surpris par le poids de la peau. Elle aurait dû être vide, après tant de gorgées, mais ne l’était pas. Il la se-coua légèrement, et les longs os qui avaient résisté à la dissolu-tion s’entrechoquèrent, tintant joliment. Il recommença, et ils tintèrent encore. Les larmes coulèrent sur ses joues, car Demi-Lune lui avait laissé des os, des os qui chantaient pour le défunt, des os qui chantaient pour celui qui s’attardait. Il découpa la peau de son fils avec un soin extrême, et récupéra les os. Ils étaient d’un blanc très pur, qu’il pensa être du marbre, un marbre presque translucide, tout pailleté d’étoiles, et légère-ment rosé quand il tenait les os devant la lumière du jour. Il n’avait jamais vu une telle pierre, et cela l’intriguait.
Il en joua quelques instants, puis s’arrêta, car leur tinte-ment le troublait ; il y sentait comme un espoir, mais un espoir noyé dans une mer de chagrin. Il chercha vaguement le moyen de repêcher l’espoir, car il n’en voyait aucun de vidanger la mer. Ha ! Il n’était même pas capable de jeter à la nuit une seule Mère Araignée, et il aurait su assécher la mer ? Il rit tout seul, profitant du vide de la maison et de l’absence d’auditeur. Repê-cher l’espoir… il songea à Keraian Tuan, le malheureux époux de la Mère Araignée. Il revit en esprit les cheveux argentés du Mort Blanc, où se dessinait seulement un filigrane de nuit ; ses yeux de mercure ; et la lumière claire qui émanait de lui. Le dieu s’offrait chaque année pour garder en vie les Tuan, mais aurait-il pu faire plus, s’il y était encouragé ? Ses Vierges chantaient et murmuraient la tristesse de sa mort, mais les Tuan réunis en un chœur gigantesque auraient-ils pu chanter la joie d’une victoire véritable ? Une défaite de la Mère ? Une liberté reconquise ?
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Il se recroquevilla soudain, comme un regard vers la Ta-nière au centre du monde lui rappelait à quel point ses pensées étaient hérétiques. Mais ses yeux tombèrent sur les os scintil-lants, et, abrité par ses jambes serrées autour de lui, il les fit tin-ter, très doucement. Rengganis était morte. Leur enfant était mort. Et il était mort également… ou si près de l’être. Il pouvait bien choisir ce qu’il pensait, maintenant !
Non, il ne pouvait pas. Il ne pourrait jamais. Mais… il pou-vait mentir. Demi-Lune avait appris que chaque Tuan taisait, à n’importe quel prix, l’existence de la Mère et l’horreur de la Nuit de la Reproduction. Lui, Manis, pouvait pousser le zèle et l’excentricité jusqu’à cacher deux vérités : la commune, et l’autre, tout aussi inavouable, mais si modeste en comparaison ! Une toute petite, une si ténue envie de changement. Il irait voir Keraian Tuan, le dieu fragile et tendre, le fil de la vie tuan. Car de deux choses l’une : soit l’existence prenait un sens accep-table, soit elle pouvait prendre fin, et la société tuan, s’écrouler enfin. Qu’elle tombât donc, la lune, au fond d’un océan : que risquait-il d’y perdre ?
Il fredonna quelques instants, toujours caché par ses jambes, puis il se calma. Il marcha de long en large, vérifiant que ses membres étaient tous dociles. Il changea de manteau, choisissant celui où le noir était réduit à quelques volutes cou-rant dans la soie blanche. Il vérifia soigneusement sa tenue dans le miroir, car rien ne lui permettait de penser que Keraian Tuan valorisait l’impolitesse. Manis était un Tuan, et comme tel, il était civilisé, il était poli… Ha ! Il était l’envers de la réalité, il était la négation, il était hypocrite et lisse. Il n’était qu’un masque sur un gouffre. Tant pis. Tant mieux. Il sauverait les apparences, en attendant mieux. Mieux. Il devait bien être pos-sible d’améliorer l’essentiel ? Ou de mourir en essayant.
Il descendit dans le berceau des morts, et sourit à Rengga-nis, presque badin :
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– Vois-tu, ma chérie, je pensais n’avoir nulle part où fuir. Mais en réalité, c’est faux ! Je fuirai en avant, en améliorant la situation. Il sera bien temps de mourir ensuite, si c’est là toute ma récompense. J’en serais un peu déçu… mais au point où j’en suis !
Il crut la voir sourire, et caressa doucement sa joue, recon-naissant de son aval. C’était tellement plus simple, à deux…
*
Manis entra dans la pièce où reposait le Mort Blanc, qui tourna vers lui ses yeux clairs. D’un geste, le dieu congédia ses Vierges ; elles poussèrent derrière elles la lourde porte d’argent, qui se referma sans un bruit. Keraian Tuan fit signe à son visi-teur de prendre place auprès de lui :
– Je vous écoute, Manis.
Le Tuan s’inclina profondément.
– Seigneur, je vous suis infiniment reconnaissant d’avoir bien voulu me recevoir.
– Ce n’est rien.
– Je regrette profondément de ne pouvoir vous ravir d’aucun présent. Vos Vierges m’ont dit que de la compagnie vous était si précieuse que les cadeaux pâlissaient en comparai-son, et je les ai crues.
– Je vous en remercie.
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– J’aurais pourtant préféré pouvoir compléter ma conver-sation médiocre d’un objet ravissant. Il me paraît bien ambi-tieux de contenter un dieu de mes seules paroles.
– Vraiment, Manis ? Alors, puis-je me permettre un con-seil ?
– Je serais très honoré de bénéficier de votre sagesse, mais je ne puis, hélas, vous garantir que je saurai en tirer tout le pro-fit que vous me souhaitez.
– Je suis fatigué, Manis, et je préférerais que vous me par-liez de ce qui vous tient à cœur, plutôt que de vous perdre dans les méandres des politesses creuses. Je n’ai rien à cacher, Ma-nis… je vis dans la lumière, et j’aimerais pouvoir parler fran-chement à ceux que je côtoie.
Le Tuan bruissa, troublé. Il ressentait une étrange sensa-tion d’intimité, et pourtant, il ne s’était jamais tenu aux côtés du Mort Blanc avant cet instant. Il regarda le dieu couché devant lui, et ressentit une profonde tendresse, un amour perplexe : il avait envie de le protéger, de le chérir, alors que même affaibli, Keraian Tuan était infiniment plus puissant que lui. Mais il s’en sentait tellement plus proche que des enfants arachnoïdes qui grouillaient dans le corps de Rengganis.
– Soit. Mais mon cœur est sombre et mes pensées… mes pensées me font peur.
– Il est facile d’avoir peur dans les ténèbres, quand on sait ce qui y rôde. Mais posée en pleine lumière, une peur se flétrit souvent. Qu’est-ce qui vous préoccupe, Manis ?
Le Lunaire Noir eut un sourire timide :
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– J’ai tué mon fils, Demi-Lune. Mais… peut-être ignorez-vous qui il est ?
– Non, Manis. J’ai entendu parler de votre grand succès, de cette merveille inédite : un humain né dans la Lune Noire.
Keraian Tuan n’ajouta pas qu’il s’était demandé comment cela avait pu advenir, car Manis n’avait rien fait de plus que ceux qui avaient échoué ; mais l’épuisement l’avait dissuadé de s’interroger plus avant. Il demanda :
– Pourquoi l’avoir tué ?
– Il avait… il avait vu la Nuit. Il… savait.
– Ah. Je suis désolé.
Le Mort Blanc se tut, puis, avec douceur :
– Manis, si jamais cela devait se reproduire… confiez-moi le coupable, plutôt que de le tuer. Je l’hébergerai dans mon temple. Peu importe ce qui s’y sait.
Manis le regarda, effaré, puis fondit en larmes. Demi-Lune… aurait pu vivre ? Il glissa au sol, et sanglota, ses jambes nouées autour de lui. Le dieu soupira, se tourna sur le côté, se pencha, tendit la main vers son invité, dont il toucha l’épaule. Le Tuan eut un hoquet comme son chagrin lui échappait, bon-dissait hors de lui tel un poisson libéré d’une nasse, et disparais-sait dans l’eau. Un instant encore, et il ne discerna même plus de vaguelettes autour du point d’impact : sa peine s’était enfuie. Il regarda Keraian Tuan, effaré :
– Seigneur ! Que m’avez-vous fait ?
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– Je vous ai facilité les choses, Manis, voilà tout. Accoucher d’une souffrance est une tâche délicate, et de l’assistance est bien utile.
Manis rit doucement, puis se releva et s’assit. Son hôte dit :
– Ce qui est fait, est fait. Demi-Lune est mort, mais vous êtes venu me voir, et nous sauverons le suivant.
– Le suivant… il est un peu tôt pour oublier mon fils. Il m’a laissé un souvenir, Seigneur, désirez-vous le voir ?
Le dieu hésita, car il n’avait aucun goût pour l’art morbide des Tuan, et c’était l’une des raisons pour lesquelles il évitait les cadeaux. Mais son visiteur ne semblait pas uniquement un ar-tiste ravi de présenter sa dernière œuvre.
– J’en serai enchanté, Manis.
Le Tuan lui montra les os, et pendant que le Mort Blanc les examinait, les faisait tinter délicatement, il lui expliqua ce qu’il savait, et, surtout, ce qu’il espérait. Ici, les mots avaient un sens ; ici, la Tanière était invisible ; ici, il se sentait accepté dans son hérésie.
Keraian Tuan sourit, avec une infinie douceur :
– Manis, de nombreux cœurs se sont ouverts devant moi, mais jamais je n’ai été aussi réjoui par ce que j’ai entendu. Je vous bénis, Manis, d’être venu à moi.
Le Lunaire Noir bruissa, intimidé, et murmura :
– Pardonnez-moi, Seigneur, mais j’ignore totalement ce qu’il convient de faire quand on est béni.
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Son hôte sourit, et lui caressa doucement la joue.
– Rien, Manis, si ce n’est… se souvenir de ma joie, pour peu qu’elle vous réchauffe le cœur.
Le Tuan songea que c’était certainement le cas, et qu’il n’oublierait pas. Le dieu dit alors :
– Manis, Demi-Lune est certainement né sur la Lune Noire, mais ces os n’en proviennent pas. Ils sont le signe que quelqu’un, sur Terre, se préoccupe de notre sort. Et si nous bé-néficions d’une aide extérieure, Manis, nous pourrons améliorer notre monde.
Le Lunaire Noir frémit.
– Une aide… terrestre ? Mais pourquoi des Terriens se préoccuperaient-ils de nous ? Et comment des humains pour-raient-ils nous être utiles ? Enfin… c’est de bétail que nous par-lons !
– Oui, Manis, mais il y a plus sur Terre que vous ne le pen-sez. Ou… il y avait plus.
Les yeux du Mort Blanc se perdirent dans le vague, et il émana de lui un tel sentiment de perte que Manis dut se dé-tourner pour cacher ses larmes. Keraian Tuan revint au pré-sent :
– Pardonnez-moi, Manis. Certains de mes chagrins ne m’ont pas quitté, malgré tous mes efforts.
– Seigneur, il n’y a pas de mal. Pardonnez mon audace, mais… je me sens tellement plus proche de vos imperfections que de votre puissance !
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Le dieu las sourit :
– Cela me fera une raison de plus de les supporter avec bonne humeur. Merci, Manis.
– Mais, Seigneur… qu’y a-t-il donc à regretter, dans le pas-sé ? N’est-il pas identique au présent ?
– Identique ? Non… non. Non ! Et s’il pouvait renaître, Manis, s’il pouvait renaître !
La voix du Mort Blanc se brisa, et il y eut un long silence. Le Tuan demanda :
– Qu’arriverait-il, alors ?
– Nous changerions, pour le meilleur.
– Vraiment ? Que deviendrions-nous ?
– Ça, Manis… je suis désolé, mais vous n’êtes plus en me-sure de concevoir ce que vous avez été. Rien ne sert de décrire l’inintelligible.
Le Lunaire Noir hocha la tête, car peu importait l’ignorance. Si Keraian Tuan pouvait se réjouir d’un change-ment, il lui plairait aussi. Il se sentait si proche du dieu ! Il le re-garda, et la confiance s’épanouit en lui : il irait, il deviendrait, sans savoir vers quoi il se dirigeait, le sourire du Mort Blanc suf-fisait.
Le dieu étudiait les os, et réfléchissait : quelle valeur accor-der à ces ossements étranges, tintant comme l’appel d’un loin-tain espoir ? Leur pâleur lui semblait prometteuse, mais les promesses sont parfois fallacieuses. Il devait s’informer plus avant. Il observa son visiteur, apprécia le changement qui se
– 146 – produisait en lui, le calme qui s’étendait et permettait que l’espoir se renforçât, jusqu’à offrir peut-être la fermeté du cœur.
– Manis, je vous encourage à descendre sur Terre pour en apprendre plus. Je voudrais savoir d’où viennent ces os, et ce que nous pouvons attendre de qui nous les a envoyés.
Le Tuan frissonna : la Terre ? La Terre… le Mort Blanc lui sourit à nouveau :
– La Terre, oui… cet endroit où se rendent tant de vos con-génères, et dont ils reviennent chargés de trophées. Ils ne sont pas différents de vous, Manis, mais possèdent seulement quelques talents que vous n’avez pas encore acquis. N’hésitez pas à leur demander conseil. Après tout, vous êtes veuf, qui s’étonnerait de vous voir chercher des divertissements nou-veaux, pour oublier votre chagrin ?
Pendaran, songea Manis. Pendaran serait de bon conseil. Mais la Terre… il soupira, puis songea qu’il pouvait accompa-gner l’aventurier quelques fois, et profiter de son enseignement comme de sa protection. Pendaran accepterait sûrement, en échange d’une nouvelle manière de nouer son manteau, d’un motif inédit pour décorer l’étoffe, ou d’une œuvre, sauf peut-être l’Année, car il ne prisait guère les productions de Kusumah. Oui, il tenterait de le convaincre de l’escorter jusqu’à ce qu’il soit assez rassuré pour descendre seul.
Enfin, s’il en avait le temps. Il s’enquit :
– Pensez-vous que nous devions nous hâter ?
– Pas si la hâte est un risque d’échec, non ; ni même si elle vous occasionne de l’inconfort. Une année de plus, une année de moins… peu m’importe que la Mère s’enivre de mon sang une
– 147 – fois encore ! L’espoir que ce sera la dernière me facilitera l’instant.
Manis lui sourit, car tout était tellement simple avec lui ! Il se sentait si bien, à ses côtés ! Il comprenait mieux les Vierges, à présent.
Le Mort Blanc ajouta :
– Mon corps est faible, Manis, mais mon esprit n’est pas impuissant. Je vais m’efforcer de garder les huit yeux de la Mère détournés de vos actes. Je la maintiendrai dans l’ignorance du changement. Pour Induk Marah, le monde continuera, iden-tique à lui-même.
Keraian Tuan regarda les os, et sourit. Il y avait longtemps que sa vie n’était plus qu’une éternelle convalescence, que les jours s’écoulaient sous les caresses délicates des Vierges, qui le traitaient avec autant de douceur que s’il eût été mort. Et mort, il l’était presque. Il parvenait à sourire, tendrement ; à se dépla-cer en titubant, entouré d’un essaim de jambes minces et clique-tantes, de bras aimants le soutenant, de souffles prêts à s’interrompre s’il devait faire mine de choir. Tout cela pour s’offrir Nuit après Nuit à la convoitise de la Mère, et prolonger le monde d’une année encore. D’une année de misère et de folie ! C’était tout ce qu’il pouvait offrir aux Tuan : l’insanité, l’horreur, plutôt que le néant… Il doutait parfois de l’opportunité de le faire, puis se ravisait, songeant que si les Lunaires Noirs vou-laient mourir, ils étaient en mesure de le faire sans qu’un dieu les condamnât. Il devait permettre, non exclure.
Mais ces os… ces os lui donnaient la force d’en faire plus. Brave Manis, songea-t-il, tellement poli, tellement tendre, un pur produit de la civilisation tuan… qui osait pourtant en con-tester les bases. Les Lunaires Noirs s’étaient construits aussi éloignés que possible de la réalité atroce de la Nuit de la Repro-
– 148 – duction, et compensaient par leurs mœurs raffinées l’ignominie de leur Mère. Mais le fil venait de rompre, et un veuf, plutôt que d’user d’un surcroît de retenue et de délicatesse, décidait de supprimer Induk Marah. Enfin, l’un des enfants obscurs qu’elle pondait dans des chairs raidies de terreur décidait de remonter à la source de ses maux, et de la purifier. En silence, il le bénit.
– Manis, avant que vous ne commenciez votre enquête, j’ai un service à vous demander.
– Je me tiens à votre entière disposition, Seigneur, et suis heureux de pouvoir vous être utile.
– Ramenez-moi les peaux de Rengganis et de Demi-Lune.
– Rengganis… mais ? ! Seigneur ? ! Elle est dans le berceau des morts… elle est… elle va… être mère ! Elle ne peut…
– Vraiment, Manis ? Elle ne peut être graciée ? Même par un dieu ? Même par son dieu ? Ma volonté n’a-t-elle aucun effet sur mes propres terres ?
Le veuf resta figé un très long moment, puis s’affaissa :
– Pardonnez-moi, Seigneur, et acceptez mes remercie-ments. J’ignorais… j’ignorais que vous eussiez un tel pouvoir. Je ne voulais aucunement vous insulter.
– Tant mieux, parce que je ne le suis pas. Allez, mainte-nant, allez en paix. Je me réjouis de vous revoir.
Manis parti, les Vierges revinrent bruisser et chanter aux côtés du dieu. Keraian Tuan souriait, rêveur, et elles se réjoui-rent en retour. Oui, il agirait, par le meilleur et par le pire, pour que son peuple pût bannir l’horreur… ou cesser de la craindre. Un Tuan avait choisi d’évoluer, et peu importait le prix. Agir…
– 149 – agir enfin ! Les eaux de la torpeur baissaient autour du dieu, et il peinait à cacher son enthousiasme, mais il y parviendrait, car il n’était pas question d’abandonner Manis, et encore moins de le trahir. Il songea qu’il était bon d’avoir enfin un fils dont les buts l’agréaient totalement.
*
Revenu chez lui, Manis pénétra dans le berceau des morts ; il regarda le corps de Rengganis, caressa avec tendresse son vi-sage déformé par la souffrance. Bientôt, la beauté lui revien-drait, pour ne plus jamais la quitter. Et ses enfants… il murmu-ra :
Bonjour, enfants grouillants,
Petites bouches voraces
Et pattes cliquetantes
Courant et dévorant
La chair de ma femme !
Enfants, ennemis charmants,
Je chéris votre faiblesse.
Je vous voyais grandir
Me dévorer, peut-être ;
Je vous trouvais immondes
Mais je me contraignais
À être un digne père.
Enfants, distants soudains,
J’ai l’usage de mon corps
Et le droit de tuer
Qui le convoiterait.
Enfants, la noire Mère
Vous a souhaité la vie…
Vous la perdrez, pourtant,
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Sans qu’elle en sache rien
Aveugle dans ses ténèbres.
Enfants, il n’est que temps…
Défigurer votre mère
Ma douce Rengganis
Était un crime hideux
Et je puis le punir
En restant innocent.
Enfants, je suis content !
Il prit une longue aiguille, et, avec patience et précision, transperça chacun des enfants. Il devina leurs pattes qui tres-sautaient, écouta avec plaisir leurs cris étouffés, et, chaque fois que la pointe de métal sombre pénétrait la peau de Rengganis pour les atteindre, il soupirait, heureux comme s’il l’embrassait, et qu’elle le caressait de ses très longs doigts noirs. Quand rien ne remua plus sous la peau de sa douce amie, il arrondit ses dents, et la mordit juste à la base de la nuque, dans le léger triangle de poils veloutés qu’il avait tant chéris. Il but, et songea que ses enfants n’avaient pas mauvais goût, même s’ils n’étaient plus très frais. C’était mal élevé de tuer la nourriture avant de la manger, mais peu importait, car il avait faim, soudain.
Il secoua la peau d’un geste tendre et précis, l’étala sur ses six genoux, et resta longtemps à la caresser. Sa douce amie, et Demi-Lune… le Mort Blanc lui en demandait beaucoup. Il en-roula soigneusement les deux dépouilles, et retourna au temple de Keraian Tuan. Les Vierges le firent entrer, souriantes, et il re-joignit le dieu. Il le trouva assis, entouré de prêtresses qui cares-saient ses membres, lissaient ses cheveux, leurs doigts courant avec légèreté, et, si sa tête chavirait, la prenant contre leur poi-trine, et la berçant, leur visage éclairé de ravissement, comme si elles effleuraient le plus précieux des trésors, le plus fragile aus-si. Le visiteur demeura silencieux et immobile, savourant la paix
– 151 – de l’instant, puis, d’un sourire affectueux, le dieu fit sortir ses servantes. L’une d’elles murmura :
– Soyez bref, Manis, il est si faible. Il a été ravi de votre précédente visite, mais il faut le ménager… comprenez-vous ?
Le Tuan acquiesça, gêné, car elles tenaient tant au Mort Blanc ! Et c’était leur attachement lui-même, le regret terrible qu’elles éprouveraient s’il mourait vidé de son sang par la Mère, qui contaminait Induk Marah et la poussait, année après année, à cesser de sucer le corps pâle et frêle, et à le ramener hors de sa Tanière, où les Vierges le récupéraient. Manis espérait ne rien causer d’irrémédiable, ne pas nuire au dieu si tendre.
La porte se referma, Keraian Tuan se redressa, et posa sur Manis un regard vif et amusé. Le veuf tressaillit d’horreur, et bégaya :
– Mon dieu… me permettriez-vous d’exprimer mon opi-nion ?
– Bien sûr ! Quelle est-elle ?
– Je voudrais vous prier humblement de vous ménager. N’y voyez là aucun commentaire péjoratif quant à l’immensité de vos divins moyens, mais seulement l’expression de l’inquiétude de vos Vierges, qui connaissent bien vos limites. Il s’épuise tôt, le cœur qui bat trop vite.
– Ah, Manis ! Mes Vierges connaissent mes moyens quand le désespoir tournoie autour de moi, attendant que je trébuche pour me dévorer. Mais ce que je suis quand j’espère ? Cela, Ma-nis, elles l’ignorent !
Il se tut un instant, souriant.
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– Manis, faites-moi confiance. Je vous promets de ne pas me mettre en danger.
Le Tuan s’inclina, reconnaissant.
– Je vous ai apporté ce que vous aviez demandé.
Le Mort Blanc déroula les peaux, les regarda avec amour.
– Elles sont parfaites, Manis. Mais… je ne peux rien en faire en l’état. Vous sentez-vous capable de les travailler pour moi ?
L’esseulé baissa la tête, car il n’avait vécu que pour honorer la dépouille de son fils, et veiller sa femme agonisante. Mais maintenant qu’il fallait prendre des outils, découper ces peaux chéries, les coudre peut-être… il sentit son cœur se déchirer. Il tenta de se reprendre : travailler pour un dieu ! C’était un im-mense honneur, et rares étaient ceux qui en bénéficiaient. Pour-tant, le chagrin l’étouffait, refusant de le relâcher.
– Ne vous forcez pas, Manis. Je trouverai bien moyen d’y parvenir moi-même.
Le Tuan observa les délicates mains pâles du dieu, et un haut-le-cœur le saisit : Keraian Tuan ? Manier les outils du taxi-dermiste ? Il eut une impression de sacrilège :
– J’en serais humilié, Seigneur. Je ferai ce que vous me commanderez.
– Ce dont je vous prierai, Manis. Je demande, je n’ordonne pas. Pourquoi contraindre celui qui nous approuve ?
Le Mort Blanc lui expliqua ce qu’il désirait, et le Tuan tenta de se perdre dans sa tâche, d’oublier son chagrin dans la beauté
– 153 – du matériau. Baignées de la lumière d’argent qui émanait du dieu, les peaux étaient encore plus belles ; elles scintillaient comme ce ciel étoilé dont Pendaran lui avait parlé, comme les os de marbre de Demi-Lune, également. Manis imagina sa femme et son fils qui commentaient son travail, le félicitaient pour sa perfection. Son cœur tombait en morceaux, mais l’espoir, inlas-sable, les remettait en place. Il découpa délicatement les deux visages de ses aimés, puis il fusionna la peau noire de Rengganis et la peau blanche de Demi-Lune, l’amour de sa femme et la haine de sa Mère, sans même une boursouflure à la lisière.
Il contempla le masque longuement, cherchant d’éventuels défauts à corriger, puis le tendit au dieu :
– Qu’en ferez-vous, Seigneur ?
– Le meilleur des usages, Manis, le meilleur des usages.
Le veuf renonça : cela aussi, il l’ignorerait ; mais servir suf-fisait. Il avait voulu un sens à sa vie, il le trouverait dans l’action, non dans la connaissance. La joie du Mort Blanc admirant son ouvrage suffisait largement à aller de l’avant. Keraian Tuan ran-gea le masque.
– Me permettez-vous de vous toucher, Manis ?
Le Tuan le regarda, étonné : un dieu ? Demander une auto-risation ? Son hôte secoua la tête :
– Ah ! Manis ! La puissance n’autorise pas l’irrespect, quoi que puisse enseigner la Mère ! Si vraiment la politesse est une vertu, alors les dieux, si pétris de moyens, devraient la pratiquer au plus haut degré, et être les plus courtois, les plus charmants des êtres !
– Seigneur, je serai ravi de sentir le contact de vos doigts.
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Il se pencha, et le Mort Blanc lui posa une main sur chaque épaule. Il sentit la lumière couler sur lui, et s’étendre autour de son corps en rubans ondulant doucement. Il se sentait léger, non comme s’il planait sur ses grandes ailes, mais flottait au gré du vent, du temps, de ses envies. Derrière son épaule gauche, il sentit le sourire de Demi-Lune, caressant et émerveillé. Derrière son épaule droite, Rengganis se tenait, étincelante d’argent, dé-sirable et splendide, et si fière, si fière de lui.
Keraian Tuan retira ses mains, et Manis discerna à nou-veau son propre corps, ses longues jambes noires, les stries déli-cates de son armure. Mais, derrière ses épaules, ses aimés étaient toujours là, et il se redressa, soulagé du poids qui avait écrasé son dos jusque-là, ralenti ses pas, et brisé ses élans.
– Vous êtes aimé, Manis. Au moment d’affronter les diffi-cultés, n’oubliez pas que vous n’êtes pas seul. Et, aussi terrible que puissent vous paraître vos actes, souvenez-vous que, pour certains, il en est un de pire.
Vraiment ? Il y avait pire que l’hérésie ? Le Tuan n’y croyait guère ! Mais… il n’était pas un dieu.
– Un acte encore pire ? Mais… lequel ?
– Voyons, Manis… vous laisser seul face aux difficultés.
L’esseulé resta muet de surprise. Il ignorait disposer de tels amis ! Des relations, tout au plus, croisées au gré des réceptions, dont certaines devenaient plus familières que d’autres. Mais des amis… surtout fidèles… jusque dans la transgression ? Le Mort Blanc avait décidément une vision du monde bien étrange.
– Moi, Manis ? J’ai une vision du monde surprenante ? Je ne pense pas… je crois seulement voir dans les cœurs.
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– Les cœurs ? Les Tuan n’ont pas de cœurs… ils ont des gouffres béants auxquels ils tournent le dos, des abîmes de cha-grin, et ils dansent sur leurs bords en faisant mine d’être gais.
Keraian Tuan le regarda avec compassion, puis désigna la cache qui abritait le masque :
– Merci encore pour cette œuvre magnifique, Manis. Elle m’est chère, et me sera précieuse.
– J’en suis ravi.
– Allez, maintenant. La Terre vous attend. Et, souvenez-vous :
La foi, le courage et l’amour
Ne sont que des veines d’argent
Sur les flancs obscurs de la lune.
Mais la pierre n’est qu’une illusion
Qui peut se fondre dans la nuit
Et seul l’argent vif et brillant
Perdurera éternellement.
Manis considéra le dieu avec pitié. Il est fou, songea-t-il. Puis il ajouta : comme tout espoir… mais il avait besoin de croire. Oui, il aurait pu se dire qu’il ne possédait aucun fait sur lequel baser sa confiance, aucune donnée encourageante. Mais à quoi bon ? Ne pouvait-il se contenter de l’espoir de Keraian Tuan ? La foi d’un dieu n’était-elle pas plus solide qu’un maté-riau inerte, plus réelle que le jour et la nuit ? N’offrait-elle pas l’absolue sur laquelle se fonder ?
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