LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 5 sur 11

Pages du PDF

LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin

V La floraison des morts

V

 

 

La floraison des morts

 

Bâton d’Encre referma la porte d’entrée de sa maison, et Bleu Nuit se retrouva seul dans la rue. Il jeta un regard autour de lui, surpris : comment était-ce possible ? Comment en était-il arrivé là ? Il revint en esprit jusque dans la chambre de Rouge Cerise, et hoqueta comme l’étonnement remontait en lui. Même revécue, la scène le perturbait.

Ses mains glissant sur son collier, il se taisait, surpris, car Verte Bruine désirait sincèrement ne pas nuire à Rouge Cerise, et celle-ci assumait pleinement le risque qu’elle courait à le fré-quenter. Il n’y avait ni folie, ni contrainte dans leur relation, mais un choix librement consenti. Malgré son expérience et sa méfiance, l’exorciste doutait : pouvait-il forcer quelqu’un à pré-férer la sécurité à l’amour ? Même si cet amour était celui d’un spectre ? Il réfléchissait, peu désireux d’être malhonnête ; mais ne pouvait conclure, faute de temps. L’instant opportun s’enfuyait, et la situation lui échappait ; Bâton d’Encre usait de son autorité de maître de maison et de magistrat pour le révo-quer, le déposséder de l’affaire, et il devait s’incliner. Il n’était qu’un auxiliaire de la justice, dont les actes se toléraient, ou se refusaient. Il constatait cependant qu’il se faisait expulser à ré-pétition de la maison de Bâton d’Encre, avec une aisance crois-sante.

Il quittait la chambre de Rouge Cerise, mais pas seul. Bâton d’Encre l’emmenait dans son bureau, et le payait, généreuse-ment. Au lieu de se réjouir, Bleu Nuit fixait les pièces dans sa

 

– 110 – main avec l’impression d’être corrompu. Le magistrat songeait que l’honnêteté mal placée était aussi un vice :

– Pour vos œuvres, maître.

L’exorciste s’inclinait poliment, et prenait ce congé si fer-mement proposé. Il ne voyait aucune raison de froisser sa robe en se faisant éconduire par deux valets. Il était tellement plus digne de reconnaître sa défaite et de quitter la maison de lui-même… n’est-ce pas ? Ha ! La dignité ! Comme si elle compen-sait l’échec ! Et même… être méritoire et pourtant vaincu, c’était encore pire !

Debout devant la porte, revenu au présent, Bleu Nuit ob-serva l’argent dans sa main. Pour ses œuvres ? Pour épargner des spectres, ne pas faire son travail ? Dépité, il jeta les pièces dans un caniveau, et s’éloigna à grands pas. Il s’immobilisa, se retourna, et s’astreignit à les ramasser jusqu’à la dernière, car c’était une bataille qu’il avait perdue, pas la guerre. Il était trop tôt pour renoncer, et s’il voulait lutter, il lui fallait des moyens. Bâton d’Encre et les siens étaient devenus fous ; mais ce n’était pas une raison pour les abandonner. Les sauver était encore le meilleur usage qu’il pût trouver pour leur argent.

Le magistrat l’avait révoqué ? Peu importait son opinion ! Tout spectre sur le terroir de Trois-Ponts était de son ressort, et il ne laissait pas de tâche inachevée. Il était habitué à ce que les fantômes ne lui fussent a priori pas très reconnaissants de leur offrir une paix éternelle ; il supporterait également très bien le mécontentement temporaire de Rouge Cerise, Bâton d’Encre et Lys d’Eau. Ou du moins… il l’espérait.

*

Bâton d’Encre exposa son idée à Verte Bruine, puis, les yeux brillants :

 

– 111 –

– Alors ! Qu’en pensez-vous ? Est-ce réalisable ?

Le lettré admit, posément :

– L’idée est admirable. J’ai rarement vu quelqu’un utiliser aussi efficacement les moyens à sa disposition.

Bâton d’Encre apprécia le compliment. Verte Bruine conti-nua :

– Quant à moi, je puis faire ma part, et avec intérêt, car c’est un enchantement complexe, mais stimulant. J’aurai beau-coup de plaisir à le réaliser.

– Je le savais, moi, que vous étiez un mage. Vos habits évo-quent certainement le lettré, mais il y a plus en vous, plus.

Verte Bruine sourit :

– La première vertu de l’enchanteur, Bâton d’Encre, c’est la sédentarité. Et la seconde, c’est la patience. Je pense qu’elles vont continuer à me rendre service ! Cependant…

– Une complication ? Bah ! Nous trouverons ! Cependant ?

– Un enchantement n’est pas une petite affaire, et il m’est impossible d’en demander autant à Rouge Cerise. Cela pourrait la… cela mettrait sa vie en danger plus que je ne puis le suppor-ter.

Le magistrat se tut, puis il posa la main sur l’épaule du let-tré :

– Merci infiniment de votre retenue, Verte Bruine. Merci de protéger ma fille, même si elle se trouve être, littéralement,

 

– 112 – toute votre vie. Je vous promets que nous trouverons. Je ne veux pas d’un beau-fils qu’un courant d’air peut dissiper n’importe quand, ni d’une fille qui dorme, même en souriant. Nous trouverons…

Il sourit, un doigt posé sur l’aile de son nez, puis il ajouta :

– Et plus on est de têtes intelligentes, plus on trouve faci-lement. Puisque nous sommes d’accord sur la méthode, allons en parler à mon épouse et à ma fille.

Verte Bruine le suivit, soulagé, car Rouge Cerise lui man-quait déjà. Peut-être retrouverait-il un peu d’indépendance, un jour ; mais en attendant, cela ne le dérangerait pas d’être l’herbe au pied du cerisier, de se ravir du bruissement de ses feuilles dans le vent, et de jouir du choc doux des cerises bien mûres tombant sur le sol.

*

Bleu Nuit revint à son école, et regagna sa chambre. Le bouquet qui la décorait s’était fané, et il prit le temps de des-cendre au jardin pour cueillir de quoi en confectionner un autre. Arranger des fleurs lui faisait du bien, surtout en buvant un thé, et l’eau chaude ne manquait jamais. Quant au thé, c’était le re-merciement favori de ses disciples… il sourit, car il ne s’était ja-mais trouvé à court, et n’avait pourtant pas accepté d’hypocrite parmi les siens.

En taillant les tiges, puis en sélectionnant les feuilles et fleurs, il songea avec gratitude au vieux prêtre qui lui avait en-seigné l’art des bouquets, bien qu’il n’eût pas été un novice, et qu’il se fût refusé à toute prière, bandant sa volonté d’enfant. Et s’il n’y avait eu que cela… mais il avait même accepté que Bleu Nuit utilisât ses talents à des fins profanes, et pas seulement pour embellir les autels. Il avait souri :

 

– 113 –

– Va donc fleurir ta chambre ! Tant que ton cœur se réjoui-ra de la beauté d’un bouquet que tu auras fait toi-même, en y mettant tout ton amour, et toute ta gratitude pour le monde qui t’entoure… comment pourrais-tu être mauvais ?

Quand l’exorciste fut calmé, il entreprit de garder un œil sur Bâton d’Encre. Sur un cadre circulaire de bois sculpté repo-sant sur un socle imposant, il tendit une feuille de papier tran-slucide, et y peignit le nom du magistrat avec une encre vis-queuse, qui ne séchait pas. Il surveilla les caractères du coin de l’œil tout le temps qu’il passa dans son bureau. Bien trop tôt à son goût, il les vit rougeoyer et s’étendre, pulser : il allait se pas-ser quelque chose. Il jeta les bâtonnets de divination, qui lui ré-pondirent : « Emprisonnement. Mort précoce. », mais égale-ment, avec la même constance : « Sérénité ». Ah ! S’il avait es-péré être rassuré par les présages, c’était raté. Il ne restait qu’à tenter de l’être par l’action.

Il prit ses ciseaux, et découpa soigneusement un petit pa-pillon dans un papier très fin. Il choisit deux pétales particuliè-rement beaux dans le bouquet, et les colla sur les ailes. Il posa le tout sur sa main, et souffla doucement. Le papillon s’envola, il vola loin, courageusement, et se posa sur les yeux d’un clerc tra-vaillant pour Bâton d’Encre, rien qu’un instant. L’insecte revint, et Bleu Nuit l’écouta murmurer la réponse qu’il avait volée. Étonné, l’exorciste répéta :

– Une prison ? Bâton d’Encre va bâtir une prison près du jardin ?

Cela confirmait les présages. Un prisonnier proche du jar-din serait certainement serein, sa vie dévorée par le spectre ; et à la moindre maladresse, à la plus petite erreur de jugement de la part de Verte Bruine, il connaîtrait une mort précoce. L’inquiétude monta en Bleu Nuit : des vies, en grand nombre,

 

– 114 – près du jardin… des vies offertes, sans défense, à l’avidité d’un mort ! Cette fois, il ne s’agissait plus seulement de sauver une famille devenue folle, qui faisait front contre lui. C’était la ville elle-même qu’il fallait protéger. Et la ville, elle, ne se liguerait pas contre lui. Une ville ne perd pas la raison… il frissonna : bien sûr que si ! Mais Trois-Ponts n’en était pas là.

Il devait empêcher que la prison fût bâtie. C’était d’autant plus important qu’il avait fouillé ses livres sans rien trouver qui lui permît de vaincre le jardin. Mais comment faire ? Il avait des amis parmi les prêtres, et pouvait se mêler à eux quand ils vien-draient sanctifier les lieux choisis pour bâtir la prison. Personne ne bâtissait sur une terre qui n’avait pas été purifiée ! Et puis quoi ? À quoi bon se trouver là ? Il était bien incapable de mau-dire les lieux, de garantir qu’aucune pierre ne tiendrait sur une autre ! Et même s’il l’avait pu, il ne l’aurait pas fait, car une ma-lédiction s’étendait trop facilement, et que ferait-il si des mai-sons riveraines, fragilisées par le récent séisme, s’éboulaient ?

Non, il lui faudrait agir bien avant cela. Il se vêtit aussi élé-gamment que possible, puis ouvrit le coffre où il conservait l’argent que lui-même et ses disciples gagnaient. Il préférait de loin l’utiliser pour assurer une vie décente à ses élèves, mais n’avait jamais rencontré un prêtre qui fût indifférent à l’argent. Si même les faveurs divines s’achetaient par l’argent… comment leurs humbles serviteurs auraient-ils pu manifester du désinté-rêt pour quelques pièces ? Il évita de penser au nombre de repas qu’il aurait pu payer avec celles qu’il choisit, et se dirigea vers le temple du Dieu de la Ville.

Les Trois Vénérables le reçurent très volontiers, lui et sa donation, ou était-ce sa donation et lui ? Il ne tenait pas à le sa-voir. Ils l’invitèrent à exposer les raisons de sa venue :

– Vénérables, vous savez peut-être que l’Administration va construire une nouvelle prison.

 

– 115 –

– Bien évidemment. Une cérémonie de purification de-mande de longs préparatifs, et nous avons été avertis en temps voulu.

– Je suis inquiet, Vénérables. Je connais bien le site de la prison, et il n’est pas propice à un tel dessein. Il faut éviter qu’elle soit bâtie en ce lieu.

Les Trois Vénérables éclatèrent de rire.

– Allons, Bleu Nuit ! Qu’imaginez-vous là ? Des fantasmes échevelés, ou des spectres vengeurs ?

– Un spectre.

– Tiens donc ! Il doit être bien tranquille, pour n’avoir pas été remarqué.

– Il n’en est pas moins dangereux.

– La vie elle-même est dangereuse… soyons sérieux : pou-vez-vous nous montrer un spectre sévissant sur les lieux de ce futur fleuron de notre administration pénitentiaire ? Est-il en train de hurler, de dévorer de frêles jeunes filles ?

– Non.

– Ah ! Tout ce que vous avez, pour ne pas changer, ce sont des présages obscurs…

–… qui font écho à votre tempérament angoissé, ajouta un Vénérable au visage souriant et ridé.

Le dernier des Trois Vénérables conclut, avec douceur, comme s’il parlait à un enfant particulièrement idiot :

 

– 116 –

– Tranquillisez-vous, Bleu Nuit. Les dieux fonctionnent comme les hommes, et les offrandes ont été somptueuses. Il se-rait très peu commercial de la part des souverains célestes de ne pas protéger cette prison ! Quelle divinité sensée voudrait voir son temple abandonné par des fidèles déçus de ses services ? Un sanctuaire vide et ruiné, c’est déshonorant ! Comment revenir ensuite au sein du panthéon ?

L’exorciste s’inclina, les larmes aux yeux. De l’argent ! Pen-ser que les dieux protégeaient les hommes pour de l’argent ! Comme c’était commode : il suffisait de devenir riche pour ne plus rien craindre, ni le naturel, ni le surnaturel. Mais bon sang ! Il n’existait pas de dieux ! Il n’y avait rien que des hommes dont les désirs insensés repoussaient la mort pour une demi-vie pitoyable, animaient des ombres vengeresses, et don-naient corps à des fantasmes. Il prit congé, et s’attarda dans la cour du temple, regardant, consterné, la file des fidèles qui achetait des faisceaux d’encens et remplissait des troncs de pié-cettes. Acheter de la chance comme on achetait des poireaux… il eut un rire triste. Heureux les naïfs !

Il n’avait plus le choix. Il avait préféré traiter avec des gens moins intéressés à l’affaire que Bâton d’Encre, mais il semblait que le magistrat possédât l’art de réunir les avals. Il faudrait donc le convaincre en personne, aussi difficile que cela dût être. Il leva les yeux au ciel, et soupira, car il aurait bien aimé avoir quelqu’un à prier, pour se sentir mieux. Mais le ciel était vide. Beau, mais désert. Il revint à l’école, s’assit à son bureau et dé-coupa un morceau de papier en forme d’hirondelle. Il y laissa tomber de l’encre noire qui diffusa lentement dans la blancheur crémeuse des fibres, y dessinant des auréoles plumeuses, puis il ajouta une touche de rouge. Il souffla sur la feuille, et regarda l’oiseau s’envoler. Il l’entendit même chanter, avec ses oreilles ou avec son espoir, c’était sans importance. Il sourit : pourquoi mettre des dieux là où la beauté des oiseaux aurait dû suffire ?

 

– 117 –

Ajouter des contraintes dans un ciel où son hirondelle volait li-brement ? Quand elle revint, il embrassa son petit bec, lui don-na une graine, puis il souffla, et elle redevint papier.

Rasséréné, il se rendit jusqu’au bureau de Bâton d’Encre, et demanda audience au magistrat. Celui-ci le fit attendre un temps parfaitement décent, puis le reçut. Il l’écouta avec bien-veillance, mais resta ferme dans sa décision. Il ajouta :

– Et puis, Bleu Nuit, pourquoi faudrait-il tolérer vos bizar-reries, et non les nôtres ?

L’exorciste resta interloqué. Ses bizarreries ? Mais il n’avait rien de bizarre !

– Vous semblez surpris, maître… et pourtant, si je puis me permettre, quel âge avez-vous ?

– Je suis né la treizième année de l’ère du Jonc, mais qu’est-ce que cela peut avoir d’étrange ?

– Oh ! Si tôt ? Qui pourrait le deviner en vous voyant ?

Bleu Nuit se tut, troublé, car il était vrai qu’il ne vieillissait guère. Il ne s’en était pas préoccupé, pensant que la providence, le sachant utile, le gardait jeune. Les exorcistes étaient rares et débordés, alors autant les faire durer. Bâton d’Encre reprit, faussement complice :

– Est-ce que par hasard, les morts que vous privez de la vie vous en laissent un peu ? Avec, ou contre leur gré ?

– Ce que vous sous-entendez est scandaleux ! Je ne fais rien de tel !

– A-ah… je veux bien croire que ce soit involontaire.

 

– 118 –

– Vous… vous…

– Vous avez les moyens de me prouver que vous ne le faites pas ?

Bleu Nuit prit congé, furieux. Bâton d’Encre ne le regarda même pas partir. Il commença à ranger son bureau en sifflotant de contentement, car tout s’enchaînait parfaitement, il ne serait pas en retard à son rendez-vous. C’est qu’il avait bien mieux à faire qu’écouter un exorciste craintif lui rabâcher ses craintes puériles. Bleu Nuit manquait de souplesse, et de retenue égale-ment : ignorait-il comment finissaient les privés qui se met-taient en travers du chemin de l’Administration ? Le magistrat gloussa, car même en ne s’occupant que des morts, on pouvait finir par oublier comment ils se fabriquaient. Enfin ! Il avait promis à son gendre de ne pas faire tuer Bleu Nuit immédiate-ment, et il tiendrait parole, même s’il pensait que Verte Bruine était trop bon. Bâton d’Encre, lui, savait tenir à sa vie et mépri-ser celle d’autrui. Et puis, c’était si simple ! Il n’avait qu’à signer, et c’était le bourreau qui se fatiguait, mais il était payé pour cela. Les hommes ne pouvaient pas tous travailler avec leur tête.

Il rentra chez lui, et Lys d’Eau l’accueillit.

– Tout est prêt, mon chéri. Il ne reste plus qu’à te rendre présentable.

– Présentable ? Comment un magistrat pourrait-il ne pas l’être ?

Elle l’embrassa, et ils restèrent enlacés.

– Tu sentais le travail. C’est passé, maintenant.

 

– 119 –

Bâton d’Encre souriait béatement, songeant qu’il n’était certainement plus d’humeur à travailler valablement. D’ailleurs, quel travail pouvait encore présenter de l’intérêt quand Lys d’Eau était là ? Heureusement qu’elle était si occupée que son époux avait trouvé le temps de faire carrière. La vie aurait été moins douce sans un revenu confortable.

Ils prirent le chemin du jardin, suivis de quelques porteurs. Rouge Cerise et Verte Bruine les attendaient à la porte, et ils prirent le thé pendant que Mirabelle guidait les porteurs jusqu’à l’étang ovale. Ils franchirent le pont qui menait à la petite île, et y déposèrent leur fardeau, toujours emballé, puis se retirèrent. Mirabelle s’assura que tout était parfait dans le gracieux pavil-lon circulaire qui jouxtait le cadeau, les bancs luisant de laque et les coussins soyeux parfaitement disposés, la table reflétant les plafonds cloisonnés, et la vue idéale entre chaque couple de co-lonnes. Elle sourit au jardin, qui lui faisait la grâce d’être si beau de lui-même qu’elle n’avait rien à y corriger, puis elle alla cher-cher ses maîtres.

Flânant, ils franchirent à leur tour le dos courbé du pont, caressèrent sa balustrade, puis s’aventurèrent sur l’île. Elle était escarpée, évoquant le sommet d’une montagne, toute semée de sentiers et constellée d’arbres nains. Verte Bruine dévoila le présent de ses beaux-parents, une pierre curieusement érodée par les éléments qui y avaient dessiné de multiples paysages parcourus de chemins, et découpé des cavernes par lesquelles le jour se voyait. L’œil s’y promenait, et, sous n’importe quel angle, elle fascinait. Elle n’était pas beaucoup plus haute qu’un homme, mais donnait l’impression d’avoir ouvert une porte sur une contrée si vaste qu’il était impossible d’en faire le tour, d’en connaître chaque recoin.

Le lettré la contempla longuement, tournant lentement au-tour d’elle, la main de Rouge Cerise dans la sienne. Il finit par s’incliner devant ses beaux-parents :

 

– 120 –

– Je vous remercie. C’est un présent magnifique. Mais quelle est son histoire ?

Bâton d’Encre et Lys d’Eau éclatèrent de rire, et Rouge Ce-rise lui embrassa la joue.

– Voilà une question qui ne nous étonne guère ! Mais heu-reusement, nous avons une réponse. Et ce n’est pas une inven-tion.

Verte Bruine apprécia ce respect souriant manifesté à son penchant pour l’authenticité. Ils s’assirent dans le pavillon, face à la pierre, et Bâton d’Encre dit :

– Considérez-la comme notre cadeau de mariage. Nous avons remarqué que les styles du présent ne vous convenaient guère…

–… mais j’écrème encore, ajouta Lys d’Eau, et je trouverai peut-être. Il y a bien quelque part un art qui vous plaise ! Même si je dois l’inventer !

– Je ne doute pas que tu trouveras, ma chérie. Puis-je con-tinuer ?

– Bien sûr. Mais nous allons perdre du temps, si tu fais cas de chaque interruption.

Le lettré jeta un coup d’œil amusé à Rouge Cerise, qui lui mordilla l’oreille.

– Nous savons également qu’il n’est pas prudent que vous quittiez le jardin. Comme nous n’aurons pas le plaisir de vous recevoir, ou si rarement, nous avons décidé de vous offrir un peu de notre propre jardin : cette pierre.

 

– 121 –

– J’en suis extrêmement touché.

– Et vous le serez plus encore en apprenant qu’elle nous rappelle la naissance de Rouge Cerise.

Verte Bruine la serra plus fort contre lui, ému ; il lui était si doux de faire à nouveau partie d’une famille, de pouvoir rece-voir et offrir des présents acceptés avec joie.

– Nous avons conçu Rouge Cerise lors qu’un voyage que nous avions souhaité faire pour découvrir un lieu légendaire, une montagne née de la terre non dans un passé lointain, mais de notre vivant même.

– Un volcan ?

– Non, pas une simple bouche à feu, mais un massif gigan-tesque qui s’est dressé en un jour, annihilant plusieurs royaumes.

– Un empire, mon chéri. Un empire tout entier, ajouta Lys d’Eau, le regard rêveur ; ça, c’était de la puissance ! Ça, c’était de la virilité !

Verte Bruine resta muet. Il ressentait un léger malaise qui devint peu à peu un mal de tête diffus.

– Avouez qu’il y a de quoi attirer les curieux !

– Je… oui, certainement.

Bâton d’Encre poursuivit :

– Nous nous sommes rendus jusqu’à la montagne, et nous l’avons vue : ce n’est pas une légende. Nous aurions voulu mar-

 

– 122 – cher jusqu’à son pied, mais ses flancs sont raides, découpés, et les torrents qui en descendent, impétueux. Nous nous sommes installés dans un pavillon qui lui faisait face, un endroit très agréable pour la contempler. Et en ce lieu, nous avons joui de l’après-midi, et conçu Rouge Cerise.

– C’était un moment merveilleux, se souvint Lys d’Eau. Des écharpes de brouillard s’étiraient depuis la montagne, venaient entourer le pavillon. Je voyais ses flancs gris et raides derrière mon époux, qui me faisait l’amour. Et même quand je fermais les yeux, je la discernais encore, telle un spectre pâle et im-mense, dressé jusqu’à toucher le ciel.

– Tu ne m’avais pas dit ça…

– J’avais bien d’autres choses à te dire…

Bâton d’Encre sourit, puis ajouta :

– Comme l’après-midi touchait à sa fin, nous avons fait quelques pas. Les volutes de brume s’enroulaient autour de nos pieds, nous donnant l’impression de marcher dans un ruisseau, l’humidité en moins.

– Heureusement ! remarqua Lys d’Eau. Mes pauvres chaussures auraient été abîmées.

– C’est alors que nous avons trouvé la pierre. Elle nous a tant plu que nous l’avons ramenée, et installée chez nous. Elle est vôtre, maintenant.

Le mal de tête de Verte Bruine disparut subitement :

– Puis-je vous montrer quelque chose à mon tour ?

 

– 123 –

Ils acceptèrent, et il les mena jusqu’à un pavillon circulaire à plusieurs étages. Dans la pièce sommitale se trouvait une dalle de marbre maintenue verticale par un cadre de bois évoquant des nuages. La pierre était sculptée de l’image d’une montagne dont la cime atteignait le ciel.

Bâton d’Encre et Lys d’Eau s’étonnèrent :

– Mais c’est cette montagne-là ! Comment est-ce possible ? Cette pierre semble si ancienne… qui aurait pu sculpter cette montagne, qui n’existait pas encore ?

Le lettré regarda sa femme avec un amour soudain mêlé de crainte, tout autant que de gratitude. Elle dit, doucement :

– Chéri, je ne sais pas qui m’a créée, mais je sais comment il m’a faite ; et je n’ai pas besoin d’être vue autrement que comme une humaine.

Verte Bruine aurait voulu l’exaucer, et fit de son mieux. Il se souvint du temps où il en savait trop, tous ces secrets pré-cieux qui pesaient si lourd, que leurs détenteurs déposaient au creux de sa mémoire. Il n’avait jamais semblé les posséder. Il tenterait d’agir de même, mais n’était sûr de rien. Cette fois-ci, il n’était pas seulement le témoin. Que lui voulait la montagne ? Il tenta de se convaincre qu’elle ne souhaitait certainement pas assister une seconde fois à sa mort. Ce serait tellement vicieux… mais quoi, alors ?

Rouge Cerise l’embrassa :

– Il est si facile de se perdre dans un avenir imaginaire, alors qu’il y a tant à penser pour réussir son présent.

Il était parfaitement d’accord. Il n’était pas si simple de jouer en même temps de tous les sens d’une femme, quand on

 

– 124 – avait des prétentions d’excellence, et il en avait certainement, car sa propre jouissance dépendait surtout de la beauté des sen-timents, des sensations, que Rouge Cerise éprouvait. Et s’il y avait un souvenir qui ne l’avait pas quitté, c’était celui de sa trop longue solitude. Il avait besoin d’aimer. Il avait besoin de jouir. Il fallait que le monde redevînt désirable. Rouge Cerise était un merveilleux commencement. Lys d’Eau annonça :

– Nous allons vous laisser seuls…

Plus tard, la jeune femme ramena Verte Bruine près de la pierre, radieuse :

– Non seulement elle est belle, mais elle a longtemps été mon jouet préféré.

D’un bond qui surprit son époux, elle se retrouva debout au sommet du roc, en équilibre sur un pied, puis elle pirouetta gaiement dans un froissement de soie coquelicot.

– Ici, je me sens légère.

Elle enchaîna quelques acrobaties, et le lettré crut voir des bouquets de pivoines emportés par le vent, tourbillonnant fol-lement. Peu à peu, les mouvements de Rouge Cerise changèrent, et il eut un pincement au cœur, car quelque chose de martial se mêlait à sa grâce, quelque chose de létal étincelait dans son sou-rire, et le rouge de ses lèvres souriantes l’inquiéta soudaine-ment. Quand elle s’immobilisa dans une posture classique des guerriers d’opéra, une épée était apparue dans sa main. Une épée d’acier, légèrement recourbée, une épée glaciale. Elle la re-garda, étonnée, puis elle rit :

– Eh bien ! Un cadeau dans un cadeau ! N’est-ce pas char-mant ?

 

– 125 –

Ce n’était pas vraiment le sentiment de Verte Bruine, mais un coup d’œil au fil de la lame, à son éclat impitoyable, le dis-suada de faire part de ses craintes. Il humecta ses lèvres soudain sèches, et se demanda si faire semblant d’être rassuré avait fait partie de ses talents, ou s’il allait devoir apprendre très vite.

*

Bleu Nuit s’assit dans son jardin, et réfléchit. Il pouvait dé-cider de ne plus s’occuper de cette affaire, laisser Bâton d’Encre agir à sa guise. Puisque même les dieux s’en moquaient ! Il s’efforça d’y parvenir, mais en fut incapable. Avec un soupir, il se releva, et se dirigea vers le réfectoire ; ses élèves lui avaient sûrement laissé quelque chose à manger. Il vit avec plaisir qu’il restait un fond de soupe et du riz. Il se restaura tranquillement, car il lui fallait le temps d’apaiser ses scrupules et d’affermir sa résolution. Puisque le magistrat refusait d’entendre raison, il re-courrait à la force pour faire entrer dans sa tête une bribe de sa-gesse. Il détestait ensorceler les gens, surtout pour réduire leur liberté, mais Bâton d’Encre ne lui laissait pas le choix. Si le ma-gistrat tenait à devenir irresponsable, il faudrait bien se montrer sensé pour deux.

Bleu Nuit attendit le cœur de la nuit, car un homme en-dormi ne résistait que faiblement. Il prit un livre qu’il adorait, un livre de respect et d’amour, et y découpa tristement la forme d’une petite chouette. Il effaça les mots, n’en conservant que l’ombre, puis écrivit ce que Bâton d’Encre devrait faire pour évi-ter que la prison ne fût construite. Il s’arrêta souvent, car il dé-testait dicter son comportement à autrui. Il se tint à sa fenêtre, l’oiseau posé sur sa main, et il hésita. La chouette le regarda de ses yeux d’or, et il admira le délicat masque de plumes de son petit visage. Il la laissa s’envoler, et resta debout, face à la nuit. Il ne put retenir un cri quand l’oiseau de pensées dociles mou-rut, dévoré par un vol de scarabées dont les couleurs dansèrent sous les paupières de l’exorciste. Il sentit les insectes pénétrer

 

– 126 – son esprit, ronger ses pensées, et il s’écroula, la tête entre les mains. Il sut qu’au loin, la chouette n’était plus que quelques ailes de papillon tombant lentement vers le sol.

Peu à peu, la douleur s’apaisa, mais il savait que les scara-bées endormis pouvaient se réveiller n’importe quand. Il les de-vinait, blottis contre son crâne, et eût voulu briser ses os pour les extraire. Il se retint, car les insectes étaient immatériels, simples visualisations d’un enchantement ayant balayé le sien, un enchantement dont les reflets verts lui rappelaient les che-veux de Verte Bruine. Il se maudit, car il avait été trop lent, et son adversaire avait pu bâtir ses défenses. Il resta longtemps as-sis, le regard dans le vide, à se demander quelle marge de ma-nœuvre lui restait, avec ces monstres installés dans son esprit.

Bâton d’Encre, lui, était ravi. Il avait toujours peiné à tolé-rer qu’on fût plus puissant que lui, et l’idée que son gendre sur-classait largement Bleu Nuit lui était très, très agréable. Bien sûr, Rouge Cerise avait dû dormir longtemps pour permettre de bâtir leurs défenses ; mais depuis qu’elle n’habitait plus chez ses parents, son père tolérait mieux de la savoir épuisée. Soucis lointains, soucis menus. Bientôt ! Bientôt, tout changerait ! Bientôt, ils passeraient de l’exécrable disette à une surabon-dance décente ! Ah ! Qu’il était bon d’apprécier ainsi son gendre ! Oui, Rouge Cerise avait très bien choisi : cette alliance était merveilleusement bénéficiaire. Il se demanda s’il ferait in-carcérer l’exorciste pour tentative de corruption de magistrat, mais il préféra consulter Verte Bruine. Celui-ci avait déjà refusé que Bleu Nuit fût tué ; il était bien capable aussi de le laisser en liberté. Et pourtant ! Il eût été si amusant de le faire goûter à cette prison à laquelle il s’opposait si âprement. Il ne soupira même pas quand le lettré, comme prévu, le dissuada d’emprisonner l’exorciste, d’autant qu’il put quand même le convaincre de s’offrir un petit plaisir. À quoi bon les importuns, si l’on ne pouvait s’amuser d’eux ?

 

– 127 –

Le lendemain, Bleu Nuit reçut un courrier de Bâton d’Encre : il contenait un mandat d’arrêt au nom de l’exorciste, et une lettre disant que, la prochaine fois, il serait signé et appli-qué. Il y avait également une plume verte, très douce. En la tournant dans la lumière, Bleu Nuit admira ses reflets. En la passant contre ses lèvres, il sentit l’herbe fraîche, et sut, avec cette netteté qu’a l’air après la pluie, que s’il tentait à nouveau d’interférer, le reste de ses pensées serait dévoré. Eh bien ! Voilà pour sa marge de manœuvre ! Il réfléchit longtemps, le regard fixé sur le mur. Il tendit la main, peignit lentement une zone de clarté, et tout à côté, une étendue de ténèbres. Verte Bruine af-firmait que toute interférence mènerait à la destruction de ses pensées. Mais où situer cette menace ? Dans la lumière des faits certains ? Dans l’obscurité du doute ? Et la peur suffisait-elle à le dissuader d’agir ?

Il prit une petite dague à la lame courbe et affilée, et se coupa une veine du poignet. Il laissa tomber les gouttes de sang dans son thé, les regarda se tordre et s’étaler. Il tamponna la blessure d’un mouchoir propre, et soupira en interprétant le présage : s’il agissait, il risquait la mort… mais elle n’était pas inéluctable. Quand en avait-il été autrement, depuis qu’il af-frontait les spectres ?

En outre, il soupçonnait Verte Bruine d’être bien trop doux pour anéantir totalement son esprit, quoi qu’il prétendît. La dé-licatesse du spectre avait touché l’exorciste, qui n’oubliait pas sa proposition de mourir pour ne plus nuire à Rouge Cerise. Et d’autre part… Bâton d’Encre n’avait pas coutume de laisser un mandat d’arrêt vide, il trouvait trop amusant d’abuser de sa puissance. Il fallait que quelqu’un eût retenu sa main, et Bleu Nuit ne voyait pas qui l’aurait pris en pitié dans l’entourage du magistrat, si ce n’était Verte Bruine. L’exorciste se sentit atro-cement coupable à l’idée d’abuser ainsi du respect d’autrui. Le lettré aurait pu le détruire, et ne l’avait pas fait. Profiter de la vie qu’il lui avait laissée pour lui nuire, c’était… Bleu Nuit évita de

 

– 128 – trouver le mot qui convenait, car il ne pouvait pas se permettre d’être arrêté par des scrupules.

Il finit son thé, puis se leva. Il savait que Verte Bruine ne résidait plus chez Bâton d’Encre. Il irait donc au jardin malgré la menace qui pesait sur son esprit, et tenterait de s’en libérer en tuant le lettré. Il se reprit : en l’exorcisant, en l’apaisant… les morts ne se tuent pas. Bien qu’il choisît ainsi ses mots, la culpa-bilité ne le quitta pas. Il ricana, car l’enchanteur avait dit qu’il dévorerait ses pensées, pas qu’il lui en glisserait de déran-geantes ! Il eut un sourire triste : si vraiment ses pensées étaient dévorées, avec quelles imbécillités, quelles apparences de sa-gesse ne tenterait-il pas de combler les trous ! Ce serait étrange, et peut-être confortable, d’être un idiot. Il verrait bien ! Peut-être même irait-il brûler de l’encens au temple… Il frissonna : ça, c’était excessif, il y avait bêtise et bêtise. Il ne le supporterait pas.

Il se rendit au jardin, et, n’ayant pas oublié comment il avait été repoussé lors de sa tentative précédente, il s’approcha lentement du mur qui l’entourait. Certes, il s’était amélioré de-puis lors, mais il restait méfiant, car rien n’empêchait Verte Bruine d’avoir renforcé l’enchantement. Il posa la main sur la paroi, précautionneusement, et sentit une douce chaleur, tendre et accueillante. Il put grimper sans difficulté, et, presque incré-dule, atteignit le faîte. Il étudia le jardin plongé dans la nuit, et ne perçut rien d’anormal en contrebas. Plus loin, l’étang scintil-lait dans une étrange lumière argentée qui ne lui disait rien, mais c’était sans importance pour le moment. Si le lettré tenait à changer l’eau en une nappe de métal luisant tendrement, c’était son problème.

Il se laissa glisser le long du mur, resta suspendu à ses doigts un dernier instant, aux aguets, puis lâcha prise. Il amortit le choc sans peine, puis se retourna, et se retrouva nez à nez avec Rouge Cerise. Enfin, nez à nez… la pointe de l’épée que te-

 

– 129 – nait la jeune femme frémissait sous le sternum de Bleu Nuit, ef-fleurant la chair tendre et le cœur palpitant. Pour une fois que le mur le laissait passer… il y avait un comité de réception ! Il se demanda s’il était réellement surpris, car cela avait été trop fa-cile. Il laissa son buste immobile, et, très lentement, écarta ses mains de son corps, largement ouvertes, puis les leva légère-ment. Il eût fallu être de mauvaise foi pour le trouver menaçant. Rouge Cerise ressentit un intense regret en l’observant, car elle aurait tellement voulu l’embrocher ! Elle dit, à tout hasard :

– N’hésitez pas à bouger, surtout. J’aimerais beaucoup faire couler votre sang.

– Je n’en doute aucunement, mais je ne suis pas marchand de plaisirs. Je ne bougerai pas.

Usuellement, c’était le moment qu’il aurait choisi pour s’esquiver, mais il était inquiet. Il n’était pas maladroit aux arts de l’épée, pour avoir fait sauter la tête d’un certain nombre de spectres, et avoir contré leurs assauts le temps d’y parvenir. Il maudit intérieurement les pères frustrés qui donnaient à leur fille l’éducation d’un soldat, les laissaient manier des armes… d’excellente qualité, d’ailleurs. Il observa, intrigué, l’acier de la longue lame. Le métal y dessinait les crêtes d’un paysage de montagne noyé d’une brume grise. Mais le costume et la posture ne signifiaient pas la compétence… pas toujours. Peut-être pou-vait-il… il ne bougea pas, car les perles de son collier frémis-saient comme le reflet de la lame y dessinait des vaguelettes in-quiètes. Il étudia l’arme, son cœur et plus seulement son appa-rence, et sut qu’elle aurait été heureuse, elle aussi, de l’embrocher. Une belle lame, vraiment, l’une de celles qui méri-tent un nom.

– C’est une belle arme. A-t-elle un nom ?

 

– 130 –

– Oui : « Désespoir de l’intrus ». Croyez-vous que je distri-bue le nom de mes atouts… à un exorciste ? Vous n’avez pas l’exclusivité du raisonnement logique, savez-vous ?

Il soupira, puis précisa, pour ce que cela lui coûtait :

– C’était de la curiosité.

– Et faire le mur aussi, sans doute ?

– Non. Ça, c’était de la conscience professionnelle.

– C’est une belle profession, l’intrusion. Vous n’avez jamais songé à vous reconvertir, ou vous laissez ça à votre fantôme ?

Il haussa les épaules, ce qui lui fit du bien. Il était ennuyeux de rester les bras en l’air. Si encore il y avait eu du soleil sur ses paumes, cela aurait pu être agréable, mais ce n’était pas le cas. À défaut, il bougea, très peu et sans ambiguïté, et rendit sa pos-ture plus confortable. Puis il soupira de contentement, car maintenant, cela pouvait durer aussi longtemps qu’elle le vou-drait. La nuit était claire, et il pouvait toujours contempler les étoiles pour passer le temps. Elle le regarda, étonnée. Le silence dura longtemps, puis elle dit :

– Ne bougez pas.

Elle recula d’un pas, l’épée resta suspendue dans l’air, puis avança légèrement et Bleu Nuit sentit une pression contre son diaphragme. Rouge Cerise lança :

– Sage. Tu ne découpes rien avant mon retour.

L’exorciste se demanda s’il était assez rapide pour neutrali-ser une épée maléfique avant qu’elle l’eût tué, mais il rit inté-

 

– 131 – rieurement. Pas à bout touchant, non, pas à bout touchant… il avait passé l’âge de ce genre de curiosité mal placée.

La jeune femme revint avec un plateau portant du thé et quelques pâtisseries chaudes, qu’elle posa sous une gloriette voisine, au toit festonné de glycine. Elle arrangea les sièges, puis :

– Venez.

L’épée fut plus rapide que Bleu Nuit, et flottait dans le pa-villon quand il y pénétra. Rouge Cerise ajouta :

– N’hésitez pas à écarter le coussin, si vous aimez vivre à la dure, ou je ne sais quelle autre mortification.

Il s’assit sur le rembourrage, appréciant sa moelleuse fer-meté, et accepta poliment le thé, dont l’arôme le surprit. Les pâ-tisseries l’étonnaient également, il était incapable de dire ce qui les parfumait, mais son estomac se moquait bien de sa perplexi-té.

– À cette heure, les fantasmes sont tout ce qu’il reste de chaud. Mais si vous préférez de l’eau et une poignée de graines de courge grillées, dites-le.

Il hésita, le temps que le thé s’installât confortablement dans son ventre, sans effet secondaire apparent. Il avait déjà ar-penté des demeures spectrales, apprécié la beauté de fantômes de courtisanes, négligé leurs propositions également ; mais bu et mangé un rêve, non.

– Mes parents n’ont jamais souffert d’en avoir consommé. Alors, soit vous êtes particulièrement douillet, soit vous ne ris-quez rien. Je vous concède que, de tous nos visiteurs, vous êtes

 

– 132 – le plus prédisposé à un dégoût… professionnel ; mais vous seriez le seul.

– Cela ne me dérange pas d’être unique. Mais, fit-il en pre-nant délicatement un beignet d’ananas tout nappé de miel, cela me dérangerait d’être uniquement un imbécile.

Au fond, si tout ce qu’il pouvait apprendre de sa visite, c’était ce que mangeait le spectre du jardin, ce serait toujours ça. Ah oui, et le fait qu’il valait parfois mieux ne pas croiser le fer avec une maîtresse de maison. Il demanda :

– Des fantasmes… vous semblez bien réveillée, pourtant.

– Moi, oui. Mais certaines de mes servantes, pour les-quelles la santé de Verte Bruine, et mon propre bonheur, pré-sentent de l’importance, dorment avec plaisir plutôt que de ser-vir.

L’exorciste soupira, car être payé pour dormir était effecti-vement un travail acceptable, quoique très modérément forma-teur. Ils déjeunèrent en silence, puis il prit congé. Elle le rac-compagna jusqu’à la porte :

– Laissez-nous vivre, Bleu Nuit. Nous ne souhaitons de mal à personne, nous n’occupons que le jardin, dont nul n’a jamais voulu. Qu’est-ce que ça peut bien faire ?

Il l’ignorait, et eût préféré ne pas le savoir. Le meilleur moyen de ne jamais le découvrir, c’était de les tuer. Elle dit dou-cement :

– Tout cela vous inquiète.

– Oui.

 

– 133 –

Ils se turent, et regardèrent le ciel rosir, puis Bleu Nuit dé-cida :

– Je ne peux pas vous promettre de ne plus rien tenter. Mais je puis vous offrir mon inquiétude comme cadeau de ma-riage : qu’elle vive, et vous de même. Je n’agirai pas uniquement pour retrouver la sérénité.

Elle lui sourit, et il trouva soudain agréable de commettre des fautes professionnelles. Un sourire de Rouge Cerise valait mieux qu’une fortune offerte par son père. Il revint lentement à l’école. Tout le long du chemin, il laissa son regard errer sur la ville, se demandant pourquoi il avait voulu la préserver à tout prix. Maintenant, il pouvait envisager de ne pas la sauver : qu’elle se sauvât donc elle-même, si elle y tenait ! Mais l’idée de l’abandonner totalement l’attrista, et il réalisa qu’il ne pouvait pas confier le sort de Trois-Ponts au seul hasard, car il eût aimé protéger… il les énuméra, pensif, comme il les croisait : les co-quelicots, dont le rouge le ravissait ; les pivoines, dont le rouge le séduisait ; les anémones, les camélias, les roses, et n’importe quoi d’autre, pour peu qu’ils fussent rouges également, rouge cerise, de préférence.

Il resta rêveur un moment, puis réalisa que ce n’était pas tout : les oiseaux, et ses élèves, le concernaient aussi. À cette pensée, il sourit, ravi, car c’était exactement ce qu’il lui fallait ! Il ne renonçait pas vraiment, non, puisqu’il protégerait son école. Après tout, elle seule était reconnue comme étant de son res-sort. Bien sûr, il était responsable de la lutte contre les spectres sur tout le terroir de Trois-Ponts, mais pas si l’Administration elle-même l’en dispensait. Et Bâton d’Encre l’avait dessaisi de l’affaire ! Il était grand temps d’obéir au magistrat et de revenir enfin dans la légalité.

Bleu Nuit ne pensa alors plus qu’à choisir l’horticulteur chez lequel il achèterait les fleurs rouges qu’il comptait bien

 

– 134 – planter dans son jardin, qui en manquait affreusement. Il fran-chit le porche de son école, un sourire songeur aux lèvres, et s’avança dans la cour sans entendre Roseau Bleu qui le saluait.

– Maître ! répéta son disciple, vous ne m’entendez pas ?

L’exorciste sursauta.

– Pardonne-moi, Roseau Bleu. J’étais perdu dans mes pen-sées. Comment vas-tu ?

– Je vais parfaitement bien, maître, je vous remercie. Mais vous, si je puis me permettre…

– Ce n’est rien ! N’aie aucune inquiétude.

Roseau Bleu accabla son maître d’un regard à la fois indul-gent et réprobateur. Bleu Nuit eut envie de s’enfuir, mais ne le fit pas, car quand Roseau Bleu insistait, il insistait jusqu’au bout.

– Je suis sérieux, Roseau Bleu. Je suis seulement… légère-ment troublé.

– Vraiment ? Eh bien, si ce n’est rien, pourquoi ne pas me divertir en me racontant les causes de ce trouble, dans la plus stricte intimité ? Nous en rirons tous deux.

– Je… je suis fatigué.

– Je reviendrai à votre réveil.

Cette perspective séduisit si peu l’exorciste qu’il se résigna à dire :

 

– 135 –

– Au fond, tu as raison : je ne suis pas si fatigué. Viens avec moi, je vais t’expliquer de quoi il retourne.

Comme toujours, Bleu Nuit ne parvint pas à faire com-prendre à Roseau Bleu toute la complexité de la situation. Le jeune homme posa des questions, mais aucune ne servit à clari-fier l’exposé. L’exorciste étouffa un bâillement de plus, pendant que son disciple réfléchissait, profondément concentré. Subite-ment, il releva la tête :

– Maître ! C’est décidé : je reprends l’affaire là où vous l’avez laissée ! Prenez soin de vous, je m’occupe de tout. Et ne craignez rien : je saurai réussir !

Bleu Nuit vit Roseau Bleu se lever, et voulut intervenir ; mais la fatigue le ralentit, et le temps qu’il se décidât, son dis-ciple avait quitté la pièce. Il pensa le rattraper, mais s’immobilisa alors qu’il était encore à genoux. Après tout… Ro-seau Bleu, lui, n’avait pas la tête infestée par un vol de scarabées qui pourraient dévorer ses pensées. Roseau Bleu, lui, n’avait pris aucun engagement vis-à-vis de Rouge Cerise, et ne montrait nulle affection subite pour le rouge. Roseau Bleu, lui, n’avait pas l’impression stupide d’être le débiteur de Verte Bruine, même en sachant que c’était un spectre, ou un fantasme, bref !, une aberration. En réalité, Roseau Bleu était l’homme de la situa-tion ; il serait malvenu de le retenir. Bleu Nuit se laissa retom-ber sur son coussin.

Il soupira en portant sa tasse de thé à ses lèvres : il aurait tellement aimé que Roseau Bleu fût un petit peu, un tout petit peu plus intelligent, car ni Bâton d’Encre, ni Verte Bruine, ni Rouge Cerise ne pouvaient être soupçonnés d’être des imbéciles, même avec une parfaite mauvaise foi.

Il finit sa tasse, et alla, enfin, se coucher. Il rêva qu’il était assis dans le pavillon ondoyant de glycine pastel et vibrant de

 

– 136 – piliers vermeils, en compagnie de Rouge Cerise ; elle prenait le temps de lui expliquer quels étaient ces parfums merveilleux qui rendaient leur nourriture si étrange, et si délicieuse. Ses jeunes lèvres pleines étaient très rouges, et il mordait dans les dou-ceurs avec un mélange de plaisir et de regret.

 

– 137 –