LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 3 sur 11

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LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin

III Dans le jardin, une stèle

III

 

 

Dans le jardin, une stèle

 

Rouge Cerise marchait dans les rues de Trois-Ponts quand l’inquiétude la saisit. Elle s’immobilisa, se retourna lentement : derrière elle, les façades se bombaient. Elle se frotta les yeux, mais rien n’y fit : la ville enflait, les murs, déformés, obèses, al-laient se rejoindre au centre de l’avenue et l’écraser d’une masse de pierres rougies de sang, entre lesquelles elle discernait des corps broyés. La menace était tellement improbable que la jeune fille resta indécise, mais la panique naissait en elle.

Des voix heurtèrent ses oreilles, forcirent, se mêlèrent en un vent de tempête, l’entourant d’un chaos qui l’atterra. Sous leurs grondements, le ciel s’obscurcit. Alors, elle ne douta plus du danger. Elle ne songea pas à se faire aider des habitants, car n’étaient-ce pas leurs maisons qui la menaçaient ? N’était-ce pas leur chair qui se mêlait aux moellons ? N’étaient-ce pas leurs voix qui hurlaient à ses oreilles ? Elle étouffait, et elle fuit, cou-rant pour échapper à l’étreinte de la rue qui se refermait der-rière elle, comme une plaie joignant ses lèvres.

Elle finit par arriver dans un quartier où les murs ne bou-geaient plus, mais leur simple présence l’inquiétait, et elle ne ra-lentit pas. Elle croisa un vieil homme qui marchait lentement, en gloussant pourtant de satisfaction à chaque pas. Elle recon-nut Vieux Saule, un haut fonctionnaire retraité que son père connaissait bien. Étonnant ! Que pouvait-il faire dans ce quar-tier reculé, dépourvu de toute boutique de calligraphe ou de li-braire ? Il n’était pas réputé se promener en vain.

 

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Elle tourna un coin, et continua sa course. Dans le mur qu’elle longeait, elle remarqua une porte, qu’elle trouva ressem-bler à un anus défoncé, comme si le mur avait été violé. Elle sentit ses joues et son ventre s’enflammer à cette pensée, et cela lui coupa le souffle. Elle n’avait jamais vu une telle… chose. Comment aurait-elle pu la reconnaître ? Mais peu lui importait, car elle ne voulait plus sentir la ville boursouflée autour d’elle. Elle franchit la porte en hâte. Elle sentit sur sa peau une caresse très douce, légèrement humide, qui la freina, mais elle força le passage sans peine. Étrangement, la porte gémit.

Rouge Cerise fit encore quelques pas ; elle resta haletante, tremblante, puis ses jambes cédèrent. Elle se retrouva assise sur des dalles entre lesquelles quelques fleurettes poussaient. Elles ne donnaient pas l’impression d’avoir conquis leur place, mais d’avoir été placées là de toute éternité, formant une passemen-terie délicatement colorée. Sous leurs rosettes fines, leurs tiges étaient épaisses, de véritables troncs en miniature, noueux et magnifiques. La jeune fille se pencha, et les admira longuement, le nez au ras du sol.

Elle leva la tête : le vent lui apportait des bouffées de par-fums étranges. Elle réalisa alors que l’herbe qu’elle mâchonnait avait un délicieux goût de… d’elle ne savait quoi de sucré, d’un peu excitant aussi.

Elle se releva et parcourut le jardin, une première fois. Elle y revint souvent, délibérément. Peu importait le désagrément de leur première rencontre, le jardin le valait bien, car elle l’aimait. Elle dégustait le chemin qui y menait, jouissant de l’attente bientôt terminée. Pour y pénétrer, elle se faufilait entre les bat-tants de la porte d’entrée. Ils étaient entrouverts, figés par les hautes herbes, la terre et les feuilles lentement accumulés ; et l’un des battants penchait, à moitié sorti de ses gonds rongés par la rouille. Il leur restait l’ombre de leur couleur passée, un

 

– 37 – rouge sombre craquelé, écaillé, évoquant l’aile d’un très vieux papillon tout pelé par la vie. Elle les contemplait volontiers, ap-préciant les infimes reflets vermillon qui les égayaient par ins-tants. Elle n’y discernait plus que du bois, du métal et de la pierre, et en était heureuse.

Le seuil passé, Rouge Cerise restait immobile un instant, comme le silence se refermait sur elle. La ville disparaissait der-rière les murs, et avec elle les importuns, car nul ne venait dans le jardin. Le quartier, sale et bruyant, manquait pourtant d’espaces verts et calmes, mais les lieux ne devaient être au goût de personne, et les rues qui y menaient restaient désertes, ou presque.

C’était parfait : elle pouvait se promener tout à loisir, à la fois admirative et perplexe, sans que rien ne vînt la troubler… sinon son ignorance.

*

Bâton d’Encre, son père, aimait l’histoire… mais l’histoire des livres, l’histoire racontée par les plus fins lettrés, l’histoire révisée, polie, choisie. Il écoutait volontiers un inconnu lui ra-conter les faits de ses ancêtres, et les consignait. Elle détestait cela : tant de banalités, de lourdeur, de fierté mal placée. Elle pensait mourir d’ennui, étouffait ses bâillements pour paraître polie. Elle, elle aimait le mystère, et respirait les failles comme autant de corolles. Elle cherchait ce qui s’ignore, et plus encore, ce qui se cache. Non le sordide, qui n’embarrasse que les naïfs, mais le troublant. Elle s’était ravie de découvrir au fil des collec-tions de son père des objets différents, subtilement étranges ; mais leurs étiquettes les confinaient à la normalité, gommaient les spécificités qu’elle trouvait pourtant si visibles. Elle avait tenté d’en parler à son père, mais il avait répondu :

 

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– Peu importe ceux qui nous ont précédés, ma fille, s’ils n’ont pas laissé de postérité. Nous devons perpétuer la mémoire de nos ancêtres, et laisser se dissoudre comme brume au soleil celle des morts qui n’ont su laisser d’enfants.

Elle détestait le culte des ancêtres. Elle leur était certaine-ment reconnaissante d’avoir enrichi la famille, de lui permettre une existence douce et sans souci. Mais répéter encore et encore leurs actes monotones… c’était ennuyeux. Elle le faisait pour-tant, un masque d’intérêt sur le visage, et l’esprit ailleurs. Elle s’hypnotisait de l’odeur de l’encens, du rougeoiement du bâton-net qui se consumait, de la chaleur qui baignait son visage.

Un jour, elle songea que son père en savait peut-être plus qu’il ne le disait. Elle l’emmena au jardin, et ils entrèrent par la porte aux battants immobiles. Bâton d’Encre eut un regard ré-probateur, car il détestait qu’un lieu fût mal entretenu. Elle l’encouragea :

– Viens ! Peu importe un peu d’usure, l’intérieur est telle-ment beau !

Il soupira, mais la suivit. Elle guetta sur son visage un signe de reconnaissance, mais elle n’y vit que l’ennui et la désappro-bation. Elle ne renonça pas, et l’emmena jusqu’à un point de vue qu’elle chérissait particulièrement : il resta insensible à la beau-té du lieu, et le cœur de Rouge Cerise se serra. Elle réunit son courage, et lui montra encore un endroit, qu’elle espérait plus à son goût. Il laissa tomber :

– Pas étonnant que personne ne vienne plus dans ce jar-din ! Qui prendrait du plaisir en un lieu si étrange ! Je com-prends parfaitement qu’il soit abandonné.

Il considéra sa fille avec gentillesse :

 

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– Aurais-je négligé de former complètement ton goût ?

Elle se tut, car elle, elle aimait le jardin… elle l’aimait bien… elle le trouvait joli… elle l’avait apprécié. Ils se dirigèrent vers la porte, et Bâton d’Encre fit de son mieux pour éduquer sa fille, en émettant une longue suite de ronchonnements. Il critiqua la forme d’un arbre, se plaignit du choix du bois d’une balustrade, de la disposition des dalles, des couleurs des fleurs. Elle fut sou-lagée de quitter le jardin… ou peut-être de voir son père s’en éloigner. Elle se sentait troublée, et triste.

Pendant quelques jours, elle ne revint pas au jardin, et n’y put penser qu’avec un mélange de dégoût et de déception. Puis elle se révolta, car de quel droit son père piétinait-il ce qu’elle aimait ? Fallait-il qu’elle se contentât de mépriser en silence cer-taines des choses qui plaisaient à ses parents, ou pouvait-elle également chérir ce qui leur déplaisait ? La mâchoire serrée, elle retourna au jardin ; elle resta un instant devant la porte entre-bâillée, et insulta les lieux : était-ce ainsi qu’ils retenaient les af-fections ? Un commentaire, et leur beauté s’enfuyait ?

Elle entra, et pleura. Elle s’excusa auprès des dalles, des fleurs, des étangs et des pavillons. Quelle amie était-elle pour les renier ainsi, le jardin et ses merveilles, elle-même et ses préfé-rences ? Elle aimait cet endroit, et, faute de pouvoir partager cet amour, elle décida qu’au moins, elle en jouirait sans interfé-rences. Elle le parcourut à nouveau en tout sens, passant son doigt sur la pierre, sur le bois, sur les pastels si tendres des murs.

Mais tout de même, c’était rageant. Tant de pierres sculp-tées de minces caractères, et n’être pas capable d’en déchiffrer un mot ! Ce n’était pas faute d’avoir fouillé les bibliothèques : des rangées de savants ouvrages mille années ressassés, et pas un seul qui eût gardé cette mémoire ! Il y avait dans le jardin tant de fenêtres ouvertes, et nul moyen de savoir quels visages

 

– 40 – s’y étaient encadrés. Il lui restait seulement le plaisir de penser qu’elle ressentait peut-être pour les lieux des sentiments très proches de ceux que ses bâtisseurs avaient eus. Peut-être… son ventre se tendait du désir de comprendre, et les mots d’une langue morte paraissaient du sel sur ses lèvres, un picotement sur sa langue. Elle était envahie de la mélancolie d’être arrivée trop tard, de n’avoir que les ruines d’un lieu qu’elle eût aimé vivre, vivre accompagnée.

Elle s’installa en face du plus grand des bassins, et tenta de noyer son chagrin dans la beauté, sans y parvenir. Elle baignait tout entière dans le calme du ciel reflété par l’eau, quand une voix tranquille demanda :

– À quoi bon un reflet qu’un zéphyr fait sourire de mille vaguelettes, quand les lèvres déjà comblent le moindre désir ?

Elle songea confusément qu’elle aurait dû être surprise, mais préféra se regarder dans l’eau et voir son double liquide rosir. Son interlocuteur s’avança, et l’étang se troubla un ins-tant, tremblant sous le vent, puis dessina son reflet. Alors seu-lement, elle se retourna, bouche bée. Il l’observa, étonné par sa réaction ; puis sourit avec douceur :

– Eh bien ! Suis-je donc si déplacé dans le songe d’une rose ?

Il semblait désireux de la mettre à l’aise, et elle en ressentit de la gratitude. Elle dit :

– Qui ne serait surpris, quand il s’attend seulement à voir la prairie balayée par la pluie, de découvrir soudain les sourires des corolles dans l’or d’un rayon libéré par la nue ?

Il baissa les yeux, touché, et elle regarda le soleil jouer dans ses cheveux verts. Il était plus grand qu’elle, mais bien plus

 

– 41 – mince, et gracieux comme une liane. Sa lourde robe ne l’épaississait pas, le voilait tout au plus. Rouge Cerise se plon-gea, ravie, dans le jaune orangé du vêtement, à la fois intense et pastel ; elle apprécia le chatoiement des broderies qui souli-gnaient les courbes de son corps, le révélant en pointillé. Elle se pencha sur les incrustations qui rehaussaient le motif, reconnut des plumes d’oiseaux aux couleurs étincelantes et des fragments de carapaces, qui semblaient ciselés. Elle réalisa alors qu’elle le touchait presque, et s’étonna de faire montre de si peu de rete-nue. Mais sa gêne ne dura qu’un instant, puis elle apprécia de ne pas laisser son éducation gâcher cette rencontre.

Elle se recula pour étudier son visage :

– Vous me plaisez.

– C’est infiniment plus important que d’être simplement beau.

– Mais… pourquoi des lunettes ? Il est difficile de vous imaginer imparfait.

Il les lui tendit, et elle les enfila. Le monde lui révéla des couleurs qu’elle n’imaginait pas, comme s’il regorgeait de petits arcs-en-ciel. Il en naissait du mouvement d’une aile, de la chute d’une goutte, du saut d’un insecte.

– Je me facilite la vie, expliqua-t-il. Je laisse le verre me glisser des idées, inventer par lui-même le beau lézard suivant, ou un nouvel oiseau.

– Ah… pourtant, créer, c’est honorable.

– Oui, certes. Mais ce que je préfère, c’est connaître.

Son cœur bondit :

 

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– Je n’ai pas eu la chance d’apprendre à écrire, ni même, hélas, à lire. Je sais juste reconnaître que ces signes, sur les pierres, sur le bois, sont une écriture.

Il parut outré, puis se modéra :

– Est-ce un problème général de sous-éducation ou êtes-vous… particulièrement défavorisée ?

Elle se mordilla la lèvre. À vrai dire, elle était particulière-ment favorisée, puisque son père, magistrat et aisé, avait pu lui offrir une excellente éducation. Mais celle-ci n’avait certaine-ment pas inclus le déchiffrement de l’écriture qui ornait le jar-din, puisque personne ne la comprenait plus.

– Disons que l’ignorance est générale, mais que rares sont ceux qui s’en soucient.

Il sembla trouver cela déplorable, puis il soupira et se dé-tendit, car même parmi les siens, il était une exception, par son amour des faits, du passé, et des mots. Alors comment jauger les choix de peuples différents ? Pourquoi tous les paysans du monde souhaiteraient-ils nourrir des historiens, des chroni-queurs, et des poètes ?

Elle reprit :

– Auriez-vous la bonté de m’enseigner cet art délicat ?

Il le fit, et ne parut pas remarquer qu’il devait lui ap-prendre en sus la langue même qu’ils déchiffraient ; ni qu’il avait parlé celle de la jeune fille jusque-là. Mais il était troublé, s’étonnait par instants d’être si peu curieux, comme si la sur-prise était morte en lui, puis cette perplexité elle-même s’en al-lait, quand Rouge Cerise l’apaisait d’un sourire. Elle souriait très

 

– 43 – souvent, pour le plaisir de le voir s’éclairer à son tour, car le bonheur l’embellissait encore, mais sans chasser totalement la tristesse de ses traits. La jeune fille rêvait d’un immense éventail pour chasser cette nuit qui ombrait les commissures de ses lèvres, qui stagnait dans ses yeux, car son professeur était trop beau, trop sage, et trop doux pour souffrir.

Quand la nuit tomba, elle le regarda intensément, comme si elle le gravait dans son esprit. Puis elle dit, lentement, claire-ment :

– À demain.

Quand il les entendit, les mots lui parurent des stèles que leur poids même ficha, droites, dans le sol. Il sourit, et osa ré-pondre, sans plus douter :

– À demain. Et à après-demain. Et tant d’autres jours en-core, jusqu’à avoir enseigné tout ce que je peux transmettre.

Il la fixait avec un espoir presque douloureux. Elle lui sou-rit, comme un serment. Il demeura muet, mais la gratitude le transfigurait. Quand elle eut disparu, il pleura de bonheur. Plus tard, il regarda son ombre s’étendre devant lui, et en fut heu-reux, car il était tellement précieux de posséder une ombre, d’être reconnu par le jour lui-même ! La nuit vint, et il redécou-vrit les étoiles avec émerveillement, levant un doigt pour suivre le dessin des constellations, et murmurant doucement leurs noms, quand ils lui revenaient. Il dormit dans l’herbe, une rose entre les doigts, une rose dont le parfum évoquait la cerise. La nuit lui sembla tiède, mais il gémit parfois, comme le froid dans son cœur étendait un doigt de glace dans son corps.

*

Elle revint au matin, et semblait fatiguée :

 

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– Bonjour, Verte Bruine.

Il fut très heureux qu’elle lui rappelât son nom. Il l’avait cherché, sans pouvoir le trouver.

– Bonjour, Rouge Cerise. Tu sembles fatiguée. N’as-tu donc pas dormi ?

– Dormir ? Oh non ! Tu m’avais tant appris ! Tes mots tournaient dans ma tête.

Il savait encore reconnaître un mensonge, mais n’avait pas oublié non plus qu’il fallait parfois les respecter.

– Je suis heureux de t’avoir intéressée ; mais j’espère que le sommeil finira par te trouver.

– Oh ! Je n’en doute pas !

C’était d’autant plus facile à affirmer qu’elle s’était effon-drée sitôt rentrée. Elle avait même peiné à rejoindre la maison, pourtant assez proche. Elle n’avait jamais ressenti pareille fa-tigue, et l’avait encore en elle au matin, comme un avant-goût d’épuisement ; son être semblait fuir par quelque défaut au plus profond d’elle-même.

Elle observa Verte Bruine, et son cœur explosa, devenant un soleil énorme qui réchauffait ses côtes. Peu importaient les sommes qu’elle devinait perpétuels au retour du jardin, en re-gard de cette douceur.

– Aujourd’hui, je partirai plus tôt. Je ne peux pas dire quand. Mais demain, je reviendrai.

Il sourit :

 

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– Tu partiras quand tu le désireras. L’essentiel, c’est que tu sois venue. J’avais hâte de reprendre notre conversation. J’aime tellement les mots !

Ce qu’il aimait surtout, c’était de pouvoir partager, c’était de voir l’ébauche d’une idée quitter ses lèvres, rebondir dans l’esprit d’autrui, et lui revenir avec la saveur unique qu’elle y avait prise. Rouge Cerise lui était un délice, et il avait eu telle-ment faim.

*

La jeune fille était partie rejoindre le monde au-delà du mur, ce monde qui lui était interdit. Ce monde qui l’avait oublié, et ne devait pas se rappeler. L’idée d’être oublié lui paraissait absurde, car comment peut-on oublier ce qui existe ? Chaque cœur sait bien qui est en vie ! Mais à part Rouge Cerise, il ne sentait personne au-delà des murs. Il espéra que c’était anor-mal, qu’il était seulement trop faible pour s’ouvrir à plus d’êtres ; mais ce vide, ce vide le faisait frissonner. Il serra autour de lui les pans de sa robe, étudia, hagard, les bords vert pâle de sa tunique et de son pantalon, et ceux, blanc cassé, de ses sous-vêtements, et ne comprit pas comment il pouvait encore avoir froid. Il aurait dû mourir de chaud, vêtu de la sorte !

Il eût apprécié une tasse de thé, une énorme tasse à serrer dans ses mains, à presser contre sa poitrine. Le liquide brûlant aurait embaumé le miel, le rhum, les épices et les mangues. Les mangues… il peinait à retrouver la forme des mangues, il sentait un parfum désincarné, et cela le troublait. Aucun parfum n’est désincarné. Il avait su identifier les moindres effluves, leur don-ner leur chair, les ancrer dans le monde. Les odeurs avaient eu un poids, jadis. Il porta son poignet à son nez, et respira soi-gneusement, mais ne sentit rien. Rien que l’odeur des fleurs du jardin. Il chercha, s’obstina, et finit par trouver un tout petit peu

 

– 46 – de Rouge Cerise. Il se plongea dans sa fragrance, soulagé. Mais elle était si faible ! Et de lui-même, il ne trouvait aucune trace.

Il finit par se lever, car le sol se refroidissait sous son corps. Il se promena dans la propriété. Il parcourait les salles vides, et savait qu’elles n’auraient pas dû l’être. Il rêvait de sa biblio-thèque, des rangées d’ouvrages alignés, leurs dos pastel ravis-sant ses yeux. Il se souvenait des sculptures délicates, de la nacre incrustée dans les rayonnages, et de son plaisir à les suivre du doigt. Il tenta de reconstituer les rayons en esprit, et s’étonna de sentir certains d’entre eux se dérober à ses pensées. La surprise se mua en effroi quand il eut l’impression que son esprit s’engloutissait dans des ténèbres sans fond, et il recula, transi.

Il sortit sous l’avant-toit, et admira les couleurs du jardin, le bleu intense du ciel. Il voulut se convaincre qu’il ne courait aucun risque, qu’il n’y avait pas de gouffre dans lequel s’engloutir, qu’il n’y avait aucun problème, vraiment. Tout allait bien. Mais une larme coula sur sa joue, et il songea : oui, le monde est normal. Le monde… mais pas moi.

Il se tourna vers l’intérieur, et le passé le reprit. Il voyait les objets ! Les objets qu’il avait collectés, patiemment assemblés en une image du monde. Les objets qu’il dessinait pour illustrer ses ouvrages, mais dont il aimait l’épaisseur, la texture, le poids, les reflets changeants ; et qu’il gardait sur ses étagères, pour les toucher encore, les caresser de ses lèvres, se ravir de leur odeur. L’envie le prenait d’en toucher un, un seul. D’ouvrir un livre, juste un. Le moins épais d’entre eux. De sentir à nouveau une reliure sous ses doigts, de caresser le velouté du papier, d’y re-trouver les fleurs qu’il y avait incluses quand il l’avait pressé en larges feuilles. Des fleurs… au moins, il restait le jardin. Les murs des pavillons l’effrayaient. Ils lui étaient familiers, oui ; mais le vide qu’ils entouraient, le vide était hostile. Il avait peur, tout seul. Il marcha jusqu’à être entouré de corolles, et il s’assit

 

– 47 – parmi elles, dans un coin abrité où le vent le laissait en paix. Il craignait le vent. Comme s’il allait s’effilocher ! Il observa ses doigts, longs et étroits, et songea tristement que ce n’était pas impossible.

Il ne savait plus aussi clairement que jadis où s’arrêtait le possible. Il ne savait même plus ce qu’était la clarté de pensée. Il se sentait tellement limité. Il regarda les fleurs, quêtant un ré-confort, et le trouva. Il attendit, leur parfum atténuant l’absence. Rouge Cerise reviendrait. Ils parleraient. Les souve-nirs qui lui échappaient prendraient corps dans l’esprit de la jeune fille, là où la terre était stable. Elle les décrirait, et il ap-prendrait. Il se redécouvrirait. Il se voûta, et pleura ; penser qu’on l’avait dit lettré, et vanté son savoir…

*

Ils parcouraient le jardin en quête de textes à étudier. Verte Bruine aimait laisser Rouge Cerise choisir à son gré ce qu’elle étudierait. Elle s’arrêta devant une pierre verte qui occupait le centre d’un petit cercle d’herbe entouré d’eau claire.

– Qu’elle est jolie ! Qu’est-ce qui y est écrit ?

Le lettré resta muet, car c’était une stèle funéraire, et qu’elle portait son nom. Plaisanterie ? Quelque chose d’obscur, quelque chose d’ancien, lui murmurait que non. Ne voyait-il donc pas qu’elle était de sa main ? Et ne savait-il pas ce qu’avait été le froid en lui ? Ni pourquoi il craignait le vide, le vent, la so-litude ?

– Quelque chose ne va pas, mon amour ?

– Je…

 

– 48 –

Verte Bruine respira profondément, mais il lui sembla que l’air fuyait entre ses côtes. Il s’étreignit lui-même, plaquant sa robe contre son corps :

– C’est un texte qui ne me plaît pas. Je crains de n’être pas très intéressant si je dois te l’enseigner. Pouvons-nous en choi-sir un autre ?

– Mais… bien sûr ! Il y en a tant !

Pour la première fois, il se prit à espérer qu’elle partirait vite. Plus que jamais, il avait peur qu’elle s’éloignât, le laissant seul dans le froid de l’après-midi qui se terminait, craignant de s’étioler comme les ombres s’étiraient. Mais il voulait savoir, et n’osait le faire tant qu’elle était là. Il fit de son mieux pour ca-cher son angoisse, et elle sembla ne rien remarquer.

Quand elle fut partie, il entra dans ce qui avait été sa biblio-thèque, et se dirigea lentement vers le rayon où il avait entrepo-sé les ouvrages d’occultisme. Ses pas se firent de plus en plus lents, de plus en plus petits, et il finit par s’arrêter. Il rit, triste-ment. Vaine parade ! Il décala son souvenir de quelques mètres, et tendit la main vers l’épais ouvrage qui l’intéressait. Il traitait des spectres… de ceux qui survivent à leur propre disparition. Il referma ses doigts sur l’absence de livre, se força à en retrouver le contact, puis l’ouvrit, à la page qui l’intéressait, et lut. Il bais-sa la tête, et pleura. Un spectre ne pouvait pas appeler la vie en lui, si elle n’était au préalable hébergée par un vivant, un vivant qui l’aimait, qui souhaitait sa présence. En d’autres termes, il vivait aux dépens de Rouge Cerise. Chaque instant de sa vie, chaque souvenir, chaque plaisir, étaient retranchés de celle de la jeune fille.

Il reposa le livre, songea qu’il valait parfois mieux garder des connaissances défraîchies, et ignorer ses propres problèmes. Chercher l’innocence dans l’ignorance… il se reprit, car il n’avait

 

– 49 – jamais fui ses responsabilités, et n’était pas tenté de commen-cer. Digne dans la vie… et dans la… dans l’au-delà. Il soupira : la dignité n’était pas le genre de raison de vivre qui lui suffisait, hélas.

*

Ce jour-là, l’herbe si verte des yeux de Verte Bruine s’était noyée de pluie. Il semblait se fondre dans une brume tiède, les couleurs de sa peau se liquéfier et le quitter, et le laisser très pâle. Ils s’assirent ensemble, et regardèrent l’eau, puis Rouge Cerise dit doucement :

– Parfois le roseau se balance en silence, mais dans l’eau se dessine la tristesse de sa plainte.

Il hésita, puis, comme s’il ouvrait une bonde :

– Je me sens… isolé. Leurs voix… leurs voix se sont tues ; elles ne réchauffent plus les horizons de mon cœur. Là où s’étend le monde, il n’y a nulle amitié, nulle présence aimante.

– Nous aussi, nous nous réchauffons le cœur en songeant à ceux qui nous sont chers.

Il soupira, de ce soupir léger que lui inspiraient parfois leurs différences :

– Je ne parle pas d’imaginer. Je ne parle pas de souvenirs recréés, réchauffés. Nous nous sentions vraiment, par-delà les monts, par-delà les mers. La distance n’était rien. Maintenant, il n’y a que la solitude…

– Et n’est-il pas possible de restaurer cette sensation ?

 

– 50 –

Il se courba, et resta muet. Elle vit couler une larme, puis une suivante, et posa sa main sur son épaule. Comme son cha-grin ne s’apaisait pas, elle prit sa tête contre sa poitrine, et posa des petits baisers sur ses cheveux verts. Il finit par murmurer :

– Non… non, le monde a changé. Et, surtout, je suis…

Soulagée, elle écouta le silence qui se prolongeait. Elle de-manda pourtant :

– Tu es ?

– Je ne suis qu’un…

Il la serra plus fort. Elle se fit enjouée :

–… qu’un heureux homme dont la joue se réchauffe sur le ventre de sa femme, dont les cheveux s’écartent sous la caresse de ses doigts, et dont le cœur se réchauffe à l’idée qu’il est chéri.

Son corps trembla d’un sanglot :

– Mais à quel prix ? À quel prix ? Je vis au-delà de mon temps, Rouge Cerise, mais ces instants, je les vole !

Il s’écarta d’elle, et l’observa, désolé. Elle le sentait s’enfuir, et précisa simplement :

– J’en suis consciente, Verte Bruine. Mais ce n’est pas voler que de prendre ce qui nous est offert.

– Mais ta vie, Rouge Cerise, à quoi ressemble-t-elle, main-tenant ?

– Ma vie… à l’extérieur ? Peu importe l’extérieur, car il n’a aucun charme, ne mérite pas d’être raconté. La vie, hors du jar-

 

– 51 – din, est comme un long sommeil dénué d’intérêt, où l’esprit s’assoupit.

Il la regarda avec tendresse, et n’insista pas ; mais elle le sentait hanté.

– Ne sommes-nous pas dans l’une de ces situations où un bon mensonge vaut mieux qu’une mauvaise vérité ?

– Le mensonge… l’illusion ? J’ai passé tant de temps à les traquer à travers l’histoire, de note en témoignage. J’ai telle-ment essayé d’être clair en rédigeant, pour qu’un jour les cu-rieux, pour que moi-même, ma mémoire troublée, je puisse re-voir les faits comme s’ils étaient vivants.

– Et ne peux-tu tolérer un mensonge ? S’il n’était qu’un biais mineur, une… approximation ?

Il lui sourit subitement, un sourire malicieux :

– Tolérer ? Tiens donc ! Il est grand temps que ces deux ennemis me soient enfin utiles ! Tissons donc un mensonge qui laisse couler mes larmes dans une mer lointaine et toujours ignorée.

Ils réfléchirent ensemble, la main dans la main, puis elle commença :

– Le témoin se souvient, mais qui se souvient du témoin ?

– La main trace l’histoire, mais reste hors du temps…

–… caché dans tes papiers…

–… enseveli dans mon bureau…

 

– 52 –

–… discret et affairé…

–… le temps m’a oublié. Le monde s’en est allé, mes amis ne sont plus que de clairs souvenirs, des portraits délicats, les fleurs d’une saison chassée par la suivante. Mais le temps a glis-sé sur moi sans me toucher…

–… comme il a épargné la beauté du jardin, qui n’est que ton écrin.

Verte Bruine se sentit comme ivre, car il n’avait pas l’habitude de nier un pan d’histoire, et encore moins des évè-nements qu’il avait personnellement vécus. Réécrire l’histoire… c’était une activité qui lui était… qui lui avait été étrangère. Il tourna son regard vers l’eau, quêtant le réconfort de sa surface paisible, et sursauta quand le niveau du bassin baissa subite-ment. Rouge Cerise cria d’étonnement comme son estomac l’informait que c’était le sol qui s’était soulevé, et non l’eau qui s’était enfuie. Ils échangèrent un regard : le sol… s’élever ? Le lettré réalisa qu’ils étaient baignés dans une intense odeur de frangipanier, et crut voir un collier de fleurs danser devant ses yeux, éclatant de couleurs sur des vêtements immaculés, éblouissants dans le soleil.

Ils coururent vers la porte du jardin, et elle guigna à l’extérieur : la terre tremblait, et le mur qui lui faisait face se lé-zardait. Elle entendit des cris, des éboulements. Elle se retourna vers le jardin : il était immobile, et pas une tuile n’était tombée. Il était étrange de se sentir ainsi dissociés du monde, posés juste au-dessus de ses problèmes. Elle haussa les épaules, car cela ne la dérangeait pas d’être une exception. Verte Bruine l’enlaça, et murmura :

– Une exception… exceptionnelle.

 

– 53 –

– Tant mieux ! S’il y a bien quelqu’un qui sache chérir les pièces rares… c’est toi.

Ils revinrent au bassin, et regardèrent l’eau à nouveau : elle avait retrouvé son niveau habituel. Le lettré se concentra, et le premier poisson mêla ses écailles colorées à la danse des vagues. Le second parut bientôt, et l’étang fut une mer de turquoise par-semée de broderies. Rouge Cerise retint un bâillement, car c’était hors du jardin qu’il lui fallait dormir, les yeux encore em-plis des splendeurs contemplées auprès de Verte Bruine. Celui-ci regarda danser les poissons, se demandant ce qui avait pu causer le séisme. Il réalisa avec plaisir que leur mensonge com-mun, leur pacte de silence, ne le troublait plus. Il l’étonnait seu-lement, car ce mensonge n’était pas comme ceux qu’il avait ren-contrés jusque-là : il lui semblait maintenant fondé, curieuse-ment stable. Si solidement ancré dans la réalité qu’il en était in-contournable. C’était absurde, car quel poids pouvait avoir un mensonge ? Personne ne savait qu’il existait, comment aurait-il pu avoir la moindre influence sur le monde ?

Il fit cesser le ballet des poissons, observa avec tristesse les traits tirés de Rouge Cerise.

– N’est-il pas temps de rejoindre ton autre vie ?

Elle le fixa, et il ajouta :

– Sois sans crainte : je t’attendrai. J’ai tout le temps…

Elle le serra contre elle, puis quitta le jardin. Il restait sur ses vêtements une odeur de miel et de cannelle, une odeur très douce qui émanait de Verte Bruine depuis que le bassin s’était rempli à nouveau. Elle la respira avec plaisir, et ne prêta que peu d’attention à la ville. Celle-ci n’était pas sérieusement tou-chée, et elle put rejoindre sa maison sans difficulté. Titubante de fatigue, elle atteignit sa chambre, et s’étendit. Elle s’assoupit

 

– 54 – presque aussitôt, et dormit si profondément qu’elle manqua le repas. Elle n’ouvrit pas les yeux quand ses parents vinrent la voir, leurs visages rougis d’une lanterne au jour étouffé. Elle ne frémit pas quand son père dit :

– Cela ne peut plus durer. Sa vie hors du jardin n’est plus qu’un long sommeil.

Ni quand sa mère ajouta :

– Là, encore, il reste quelque couleur à ses joues. Mais par-fois, elle m’effraie, quand elle est pâle et molle. Je crois voir une fleur qu’un peintre aurait vidée de sa forme et de ses plus belles couleurs.

Rouge Cerise sentait dans leurs voix l’ombre d’une menace, mais le monde était loin, et ses paupières si lourdes. Hors de la lumière et des fleurs du jardin, rien n’importait vraiment, et elle se rendormit, pour retrouver le sourire de Verte Bruine. Le voir, et puis dormir, et puis rêver de lui… comme la vie était douce !

Le lendemain, elle ne put ouvrir sa porte, qui était verrouil-lée, la clé à l’extérieur. Elle frappa contre le bois, et appela :

– Papa ! Maman ! Ouvrez-moi !

Son père ouvrit la porte, et entra dans la chambre, suivi par sa femme.

– Ma chérie… nous sommes désolés de devoir agir aussi cavalièrement ; mais nous ne supportons plus de te voir ainsi.

– De me voir comment ? Heureuse ? Tu plaisantes, papa ?

Bâton d’Encre détourna les yeux, et quêta le regard de son épouse. Lys d’Eau lui prit la main, et il se sentit réconforté.

 

– 55 –

– Ma chérie… tu as toujours été une excellente élève, et je me suis réjoui de son intelligence et de ton savoir ; de ta capaci-té à te passionner, également.

Rouge Cerise se tut, et attendit, car cette avalanche de compliments présageait un « mais » conséquent. Lys d’Eau en-chaîna :

– Mais la vie ne se résume pas à explorer les mystères du passé, fût-il aussi charmant que le jardin.

Bâton d’Encre fit la moue, et Lys d’Eau ajouta :

– Des goûts et des couleurs… on ne peut pas discuter a priori. Il est toujours temps ensuite de les affiner pour qu’ils soient socialement acceptables.

Rouge Cerise dit :

– Et si nous en venions au fait ? Quand les préliminaires ir-ritent, je ne pense pas qu’ils aident à accepter la suite. Alors, quoi ?

Bâton d’Encre annonça :

– Nous pensons qu’il est temps de te marier. L’énergie que tu consacres actuellement au jardin serait plus agréablement employée à chérir un époux.

– Et surtout, à en être chérie, remarqua Lys d’Eau.

Rouge Cerise serra les poings, et resta muette le temps de modérer sa fureur.

– Il n’en est pas question.

 

– 56 –

– Allons, ma chérie, dit Lys d’Eau, ne rejette pas l’inconnu a priori. Ne sommes-nous pas heureux, ton père et moi ? Ne formons-nous pas une famille délicieuse ? Ne voudrais-tu pas fonder la tienne ?

– Euh… fit Bâton d’Encre, c’est l’homme qui fonde une fa-mille…

– Pas à moi, mon chéri, veux-tu ? Nous sommes entre nous, nous n’avons pas besoin de faire semblant.

Elle embrassa son époux, puis :

– Bien sûr que c’est toi qui as fondé notre couple ! Com-ment aurais-je pu te résister, quand tu m’emmenais sur les chemins du bonheur ?

Bâton d’Encre accepta le réconfort offert, puis il examina sa fille avec soin. Elle avait sa tête des mauvais jours ; la fureur couvrait encore le chagrin, mais si elle se mettait à pleurer… si…

– Ma chérie, le passage à l’âge adulte peut paraître indési-rable, effrayant même ; mais je t’assure qu’il n’y a rien à regret-ter. Rien n’empêche les adultes de jouir des bonheurs de l’enfance ; mais ils ont en sus les leurs.

Elle lui jeta un regard terrible, et il frissonna : qu’avait-elle trouvé dans le jardin, pour y tenir à ce point ? Il n’y avait rien, là-bas, qu’un monde disparu. Il regretta fugitivement de lui avoir donné une telle éducation, d’avoir partagé avec elle son amour du passé. La rigueur du lettré, alliée à la fantaisie d’une femme, et à la volonté de sa fille… Il soupira :

– Prends le temps de te faire à cette idée, ma chérie. Nous ne brusquerons rien.

 

– 57 –

– Je veux sortir.

– Chérie… si c’est pour aller faire les boutiques avec Mira-belle, c’est très volontiers.

– C’est pour aller au jardin, et je n’ai pas besoin de ma ser-vante.

Bâton d’Encre et Lys d’Eau se regardèrent, ennuyés, puis celle-ci dit tranquillement :

– Tu ne retourneras pas au jardin. Penses-tu que la vue de ton corps épuisé soit supportable ? Quel parent pourrait laisser son enfant se détruire ainsi ? L’amour d’un époux est une drogue aussi, mais elle nous renforce, plutôt que de nous affai-blir. Il est grand temps de changer d’addiction.

– C’est de la séquestration ! Toi… papa… comment oses-tu ? Tu es juge !

– Je suis juge, et je refuse de me condamner moi-même pour non-assistance à personne en danger.

– Je ne suis pas en danger ! Je vais très bien ! Ma vie me convient et je ne veux rien y changer !

– Nous sommes désolés. Mais l’enfance éternelle n’est qu’un gâchis. Pardonne-nous.

Ils quittèrent la pièce, et refermèrent la porte derrière eux. Elle bouillait : ah ! les abrutis ! l’empêcher de rejoindre Verte Bruine ! Qu’avaient-ils à lui offrir qui pût se comparer à lui ? Lui faire découvrir l’amour ? Mais bon sang ! Elle le connaissait dé-jà. Elle soupira : aurait-elle dû leur parler de lui ? Elle avait peur… peur que leur mépris ne le balayât comme un vent de

 

– 58 – tempête. Et peur qu’ils lui fassent du mal. Il était si fragile, si doux…

Elle se leva, et répéta tous les exercices d’art martiaux qu’elle avait appris. Elle le défendrait, s’il le fallait ! Elle sourit, car elle avait étudié le combat pour le plaisir de prouver qu’elle était tout autant le digne fils de son père que la merveilleuse fille de sa mère ; et pour rabattre leur caquet à un certain nombre de jeunes imbéciles. Mais il semblait que ses talents allaient servir. Quand elle eut fini, elle tapa contre la porte, et cria :

– Quelqu’un a prévu de la nourriture pour la prisonnière, ou mon sauvetage inclut la mort d’inanition ?

Mirabelle répondit :

– Ah ! Bonjour, Rouge Cerise. Je suis contente que tu te décides. Je file à la cuisine, et je te rapporte tout de suite de quoi manger.

– Mirabelle… je peux y aller moi-même.

– Rouge Cerise, si tu passes cette porte, je suis congédiée.

– Je te réengagerai, à mes frais.

– Combien de plats désires-tu ?

Rouge Cerise abandonna. Mirabelle pouvait rendre fou, mais ne l’était pas elle-même ; et elle ne prendrait aucun risque. Ou du moins, elle ne désobéirait pas directement. Il faudrait se montrer plus subtile que cela.

Elle mangea avec plaisir ; elle trouva étrange et agréable de n’être pas fatiguée. Était-ce préférable ? Ses parents avaient-ils raison ? Était-elle une enfant attardée, rêvant d’une vie adulte

 

– 59 – plutôt que de la vivre ? Sa faim apaisée, elle s’assit, et sentit dans sa poitrine un vide terrible. Dans son esprit, le manque ; dans son cœur, l’absence… elle pleura, car Verte Bruine lui manquait. Elle voulait lui parler, elle voulait l’entendre, elle voulait le toucher, elle voulait revoir le vert de ses cheveux.

Elle tenterait pourtant l’expérience, elle resterait quelques jours dans sa chambre, et elle verrait bien si elle parvenait à l’oublier. Ce serait désagréable, mais c’était indispensable si elle ne voulait pas douter de son choix à la moindre remarque. Elle se rappela ses parents, leur complicité, leur amour, leur bon-heur, et elle les trouva merveilleux, mais sans intérêt : cela ne la concernait pas. Elle appela Mirabelle, et lui demanda de lui par-ler un peu de ses amours. La servante entra, et lui décrivit en détail les menus avantages procurés par les hommes. C’était in-téressant, en effet, et Rouge Cerise conclut qu’elle n’avait peut-être pas joui de tout ce que Verte Bruine avait à offrir, mais qu’elle n’avait pas la moindre envie d’aller demander ces plaisirs à quelqu’un d’autre.

Quelques jours plus tard, Lys d’Eau entra dans la chambre. Elle regarda avec plaisir sa fille, qui avait repris des couleurs, et qui bougeait avec la grâce d’une danseuse mêlée à la force d’un guerrier. Tant mieux, car il existait en amour quelques positions acrobatiques qui demandaient une musculature en bon état ; le tout était de lui trouver un époux qui saurait les apprécier.

– Je suis contente de voir que tu vas mieux, ma chérie.

Rouge Cerise évita de dire qu’elle mourait d’ennui ; et qu’elle se réveillait en sursaut la nuit, terrifiée à l’idée que Verte Bruine avait peut-être disparu. Elle avait bien convaincu Mira-belle de porter une lettre jusqu’au jardin, pour assurer le lettré qu’elle ne l’oubliait pas, mais avait-ce été suffisant ?

 

– 60 –

– Maintenant que tu es remise, nous allons pouvoir te pré-senter ton promis. Nous l’avons choisi avec grand soin : il est riche, beau, et d’une intelligence adéquate.

– Qu’appelles-tu une intelligence adéquate, maman ?

– Eh bien ! Suffisante pour ne pas t’ennuyer quand il te parlera ; et assez limitée pour que tu puisses le mener comme tu l’entendras.

Lys d’Eau lui fit un clin d’œil, mais Rouge Cerise ne sourit pas, car elle se moquait bien d’un mari baudet ! Être manipu-lable ne suffisait pas à le rendre désirable. Ce n’était pas comme si le mariage eût été indispensable à sa survie, et qu’elle eût dû se contenter du moins pire des partis. Elle pouvait parfaitement se permettre de rester célibataire.

– Je ne suis pas intéressée.

– Tu le deviendras.

– Maman, par respect pour toi et pour papa, je t’avertis que je ferai tout pour dissuader mon promis.

Lys d’Eau rit :

– Allons ! Quand tu seras parée de riches étoffes, maquil-lée, coiffée et parfumée, tu ne songeras plus à te montrer désa-gréable.

– Maman, l’emballage ne changera rien à l’affaire.

– Mais oui, mais oui. À bientôt, ma chérie.

Le jour venu, Mirabelle et les servantes s’occupèrent de Rouge Cerise. Elles lui firent prendre un bain, et elle les regarda

 

– 61 – faire, glacée. Leurs rires s’éteignirent. Elles la parfumèrent, et elle renifla de mépris. Elles la peignèrent, et elle railla :

– Ma parole ! Quelle splendeur ! C’est beau comme le cul d’un taureau qui se serait assis sur l’étal d’un vendeur de colifi-chets !

Elles rougirent, mais lui passèrent la somptueuse robe choisie par Lys d’Eau, et Rouge Cerise continua :

– Une robe ! Et de cette longueur ! Cette horreur est tout juste bonne à se prendre les pieds dedans.

– Allons, maîtresse, fit Mirabelle, vous savez très bien vous comporter avec élégance dans une telle tenue. Soyez raison-nable.

– Ha ! Se résigner à l’inacceptable, c’est devenu de la rai-son ? Moi qui avais toujours cru que c’était du suicide !

Mirabelle sourit, poliment. Rouge Cerise avait envie de pleurer. Est-ce que rien de ce qu’elle disait ne serait entendu ? Elle songea avec regret à l’attention que Verte Bruine lui accor-dait, au plaisir qu’il prenait à converser avec elle. Au pays des sourds, conclut-elle amèrement, elle deviendrait muette, car parler était vain.

Mirabelle se recula, et déclara :

– Vous êtes parfaite, maîtresse. Vous le séduirez au pre-mier coup d’œil.

Puisse-t-il être aveugle, souhaita Rouge Cerise. Ses parents l’accueillirent avec des éloges, et Lys d’Eau lui tapota gentiment la joue :

 

– 62 –

– Allons, souris un peu ! C’est un grand moment.

– Pour qui ? Bon, sérieusement, il est encore temps de tout arrêter. Je vous ai dit que je ferais tout pour dissuader l’abruti qui s’intéresse à moi.

– Le pauvre garçon ! Tu ne le connais pas, et tu médis déjà de lui. Attends de le voir, tu seras enchantée.

Lys d’Eau ajouta :

– Je pense que je vais te voiler. Quand tu auras retrouvé le sourire, enlève-le, d’accord ?

– Papa, maman, vous faites une monstrueuse erreur. Non seulement je vous fais le serment que ce candidat ne voudra pas de moi, mais après ce que je vais faire, personne d’autre ne se présentera.

– Tu sais que tu as un peu tendance à exagérer ? Heureu-sement que nous, nous savons nous montrer réalistes.

Vraiment ? songea Rouge Cerise. Eh bien, il allait leur en falloir, du pragmatisme, pour digérer la suite. Ils entrèrent dans la pièce de réception, et s’installèrent. Rouge Cerise remarqua que ses parents avaient soigné le décor… les pauvres ! Un valet introduisit un jeune homme et ses parents, qui saluèrent poli-ment, et déposèrent les présents qu’ils avaient apportés. Rouge Cerise regarda son prétendu futur époux avec soin, et ricana in-térieurement : c’était avec ça que ses parents pensaient l’appâter ? Le pauvre chéri n’arrivait pas à la cheville de Verte Bruine. Il avait l’air gentil… dommage pour lui. Sa mère mur-mura :

– Eh bien ! Dis quelque chose.

 

– 63 –

Rouge Cerise se pencha, comme si elle regardait plus soi-gneusement le prétendant :

– Eh bien ! Pour un air stupide, c’est un air stupide ! Vous l’avez de naissance, ou vous l’avez travaillé ?

Il y eut un silence très lourd. Rouge Cerise le soupesa, puis elle ajouta, pour faire bonne mesure :

– Remarquez, je ne vous en tiens pas pour personnelle-ment responsable. À voir vos géniteurs, on pourrait même pré-tendre qu’il y a eu une amélioration d’une génération sur l’autre.

Ils reprirent leurs cadeaux, et se retirèrent. Bâton d’Encre et Lys d’Eau les raccompagnèrent, se confondant en excuses, et tentant d’éviter de se brouiller définitivement avec eux, car c’étaient des gens importants, eux aussi. Rouge Cerise attendit patiemment que ses parents revinssent, consternés, et elle étouffa un remords, pour demander :

– Vous êtes contents ?

– Non, bien sûr.

– Je peux vous garantir que tout autre prétendant sera trai-té de la même manière… non, pire, car j’aurai de plus en plus pratiqué l’art de les repousser.

Elle lissa sa robe, et ajouta :

– Vous allez nous faire une de ces réputations… dans l’éventualité où je désirerais me marier à l’avenir, il va falloir al-ler chercher très loin pour trouver un malheureux qui ne soit pas informé des ces mésaventures.

Bâton d’Encre et Lys d’Eau soupirèrent.

 

– 64 –

– Pourrais-tu regagner ta chambre, s’il te plaît ?

Rouge Cerise leur sourit, et le fit. Elle accepta volontiers l’aide de ses servantes pour se débarrasser de son accoutrement de bête à marier, et se glissa avec soulagement dans ses panta-lons rouges. Elle avait bon espoir d’avoir la paix, maintenant ! Ce soir-là, elle s’endormit en souriant. Ah ! Si seulement Verte Bruine avait été là, elle aurait pu lui raconter tout cela ! Elle au-rait bien aimé pouvoir sentir de loin le cœur de ses amis, comme il avait dit le faire jadis. Elle écarquilla les yeux, choquée de réa-liser qu’elle n’y avait pas pensé jusque-là. Il lui avait tant man-qué ! Et pourtant, elle avait pris leur séparation pour acquise, au lieu de chercher des solutions. Elle se calma, et tenta de lui ou-vrir son cœur, timidement, car elle avait peur qu’il ne fût trop tard… Quand elle discerna au loin une flamme vacillante, mais tellement douce, elle pleura ; et elle sentit qu’il tentait de la con-soler. Elle éprouva de la gratitude, et sut qu’il la percevait. La distance… entre des cœurs ? C’était devenu un non-sens. Elle comprenait enfin ce qu’il avait voulu dire : tant qu’un ami res-tait en vie, où qu’il fût, il n’y avait pas de solitude.

Elle dormit très tard, le lendemain matin. La nuit durant, dans un sommeil souriant, elle avait nourri Verte Bruine, ren-forcé peu à peu sa vie hésitante. Ah ! Si seulement ils avaient aussi pu parler ! Si seulement elle avait pu le voir vraiment, con-templer ses traits, sentir son odeur, au lieu de n’avoir de lui que l’image de son cœur. Elle ne se leva pas. Elle resta couchée, heu-reuse de sentir dans sa poitrine la chaleur merveilleuse à la-quelle elle s’était habituée dans le jardin.

*

Bâton d’Encre s’assit à côté de Lys d’Eau, et lui prit la main, rassurant.

 

– 65 –

– C’est le plus compétent d’entre eux, ma chérie. Tu te sou-viens de l’affaire de la femme morte en couches qui étranglait les nouveau-nés dans un cordon de soie ensanglanté ?

Elle frissonna.

– Je n’ai pas pu l’oublier ! Je n’ai jamais supporté qu’on souille de la soie.

– C’est lui qui a ramené le calme. Et celle de cette maison où, chaque soir, un élément différent du service empoisonnait son contenu, depuis que le maître avait été assassiné ?

– Oui. Cela m’avait coupé l’appétit, et j’avais tellement maigri que j’en avais des vertiges. Horrible.

– C’est également lui qui a été mandaté.

Il sourit, et tâta d’une main appréciatrice les fesses de sa femme.

– Et qui, par la même occasion, a préservé la partie la plus chère de mon bien le plus cher.

Le bien en question démontra une fois de plus qu’il avait un pouvoir certain sur son possesseur. Le valet annonça Bleu Nuit, l’exorciste que Bâton d’Encre avait fait quérir, et les deux époux reprirent une contenance appropriée. Bleu Nuit entra, sa-lua poliment, et s’assit en face d’eux. Bâton d’Encre le compli-menta sur l’excellence de son travail, et l’exorciste accepta cour-toisement cette flatterie rituelle, en cachant l’ennui qu’elle lui causait. Sa célébrité lui était précieuse, car c’était grâce à elle qu’il était appelé, et que s’ouvraient pour lui les placards aux se-crets, et les recoins des cœurs, même les plus sordides. Mais comme il se fût volontiers passé de la répétition de ses exploits, pour en venir au fait !

 

– 66 –

Il accepta très volontiers le thé que Lys d’Eau fit servir, parce que c’était un excellent moyen d’occuper les longueurs, et les écouta exposer le cas de leur fille. Il soupira intérieurement : c’était tellement classique… une jeune fille incarnant le fan-tasme de l’amant idéal, et le nourrissant de sa propre vie. Mais tout de même… quel rôle jouait le jardin ? Pourquoi n’avoir pas rêvé son prince dans sa chambre à coucher ? Avait-elle des rêves d’exotisme ? Il posa toutes les questions qui lui parurent utiles, puis :

– Il est nécessaire que je parle à votre fille. Je vais tenter de lui faire comprendre qu’aussi attachant que soit son fantasme, il est déplacé, et ne pourra jamais remplacer la vie réelle.

Bâton d’Encre étouffa une grimace, et, avec précaution :

– Maître, ma fille est pourvue d’un caractère assez fort… et d’une langue qui peut se montrer acérée. Veuillez accepter mes excuses anticipées pour toute discourtoisie qu’elle pourrait ma-nifester.

Bleu Nuit sourit :

– Je crains que cela ne fasse partie de mon métier. Si mes clients sont satisfaits, il arrive que certains de mes patients ne le soient pas, du moins au premier abord.

Bâton d’Encre espéra que l’exorciste avait réellement eu des cas difficiles, parce qu’il craignait fort que sa fille se montrât invivable. À voir l’expression de Bleu Nuit quand il revint de la chambre de Rouge Cerise, le magistrat fut certain que ses craintes s’étaient confirmées.

– Alors ?

 

– 67 –

– Elle a refusé d’ouvrir sa porte ; mais de toute évidence, elle m’a écouté… puisqu’elle m’a répondu avec beaucoup de per-tinence. Il semblerait que notre vision de la situation ne coïncide pas avec la sienne.

– Elle ne trouve pas négatif de donner sa vie pour nourrir un monstre ?

– Elle rejette complètement cette définition.

Bâton d’Encre soupira. Sa fille s’était déjà entêtée au point de décourager toute opposition. Mais c’était sa vie qui était en jeu ! Il demanda :

– Que comptez-vous faire, maître ?

Bleu Nuit le regarda, amusé. L’accueil que lui avait réservé Rouge Cerise eût suffi pour justifier l’abandon de l’affaire… mais il savait faire passer son travail avant sa susceptibilité ; et il ne voulait pas laisser Bâton d’Encre et Lys d’Eau dans l’inquiétude.

– Je vais tenter de mieux comprendre sa vision du pro-blème, puisqu’elle m’a, entre autres, reproché mon ignorance.

– Comment comptez-vous procéder ?

– En deux temps. Je vais protéger sa chambre contre toute intrusion surnaturelle, de façon à ce qu’elle ne puisse plus sacri-fier sa vie à des fantasmes. Puis je me rendrai au jardin.

– Au jardin ? Pourquoi ?

– Le jardin est le cadre du problème, et il n’est pas exclu que son amant imaginaire soit un fantasme lié à un lieu… voire un spectre.

 

– 68 –

– Le jardin n’a pas la réputation d’être hanté.

– Les spectres ne sont pas tous du genre à se faire remar-quer. Il faut parfois les chercher avec soin pour les trouver.

Bâton d’Encre soupira : pourquoi avait-il fallu que sa fille se passionnât pour l’histoire, et celle du jardin en particulier ? Il y avait tant d’autres sujets d’intérêt ! Lys d’Eau dit :

– Qu’il soit un spectre ou un fantasme, j’espère que vous parviendrez à l’exorciser. Je ne supporte plus de voir ma petite fille en danger. Voyez ! J’y ai même gagné une ride. Elle est en-core petite, mais si cela continue, elle grossira.

L’exorciste se demanda s’il aurait dû ressentir de la pitié ; puis il décréta que la pitié provoquée était de l’hypocrisie, et prit congé.

*

Bleu Nuit parcourut très lentement la rue qui longeait le mur du jardin. L’endroit était étrange… il approcha la main du mur, et sentit une chaleur très douce. Un enchantement… si an-cien, si usé, qu’il s’étonna qu’il eût survécu ; puis il perçut, dans les profondeurs du sol, une énergie qu’il ne reconnut pas. Elle se mêlait au rituel, et le préservait. Elle était obscure, puissante, déterminée, et d’un calme qui l’effraya. Cette juxtaposition le choqua : tant de tendresse et de délicatesse d’une part, une vo-lonté si rude de l’autre… c’était comme poser une fleur sur une épée… et la mer… il entendait la mer… non, il entendait deux mers… l’une, douce et caressante, et l’autre… il retira sa main en hâte, mais le cri d’un goéland lui laissa l’impression qu’il était faible et ridicule.

Oui, le jardin jouait certainement un rôle, un rôle angois-sant. L’exorciste eût préféré reculer, mais il devait lever la me-

 

– 69 – nace qui pesait sur la vie de Rouge Cerise. Il poursuivit son chemin, atteignit une porte circulaire dont les battants étaient entrouverts. Il s’en approcha prudemment, mais faillit tomber quand un vent glacial en surgit et couvrit ses habits de neige. Il se décala pour lui échapper, tremblant dans ses vêtements trop légers. Il peina à se réchauffer, comme si le froid ne s’était pas limité à une bourrasque, mais l’avait entouré d’une coque de glace. Il pouvait à peine bouger les doigts.

Il s’éloigna de la porte, chercha un endroit chauffé par le soleil, où il finit par cesser de grelotter. Il soupira : contre ce froid, aucun manteau, aucun enchantement ne suffiraient. Il était exclu de passer par la porte. Il fit le tour du jardin, et dé-couvrit une seconde porte, plus petite, délicatement sculptée. Elle ne s’ouvrit pas, et, comme il s’acharnait à tenter de faire pi-voter les roues qui la décoraient, ses ongles virèrent au bleu, et s’ornèrent d’un liseré de gel. Il renonça.

Il n’entrerait pas par les portes. Il lui restait à faire le mur, et ce ne serait ni la première, ni la dernière fois. Il s’approcha de la paroi, mais celle-ci le rejeta en arrière. Il chuta brutalement au sol, le souffle coupé. Il se releva, massant ses coudes endolo-ris, puis essaya à nouveau. Cette fois, une main invisible lui écrasa le nez. Il se laissa tomber dans la poussière, et resta cou-ché, les mains sur son visage, le temps que la douleur s’atténuât. Il se remit sur ses pieds, haussa les épaules, car il n’avait qu’un nez, et qu’il était déjà cassé. Il pouvait donc recommencer une fois encore. Cette fois, le choc fut si violent qu’il sentit sa pom-mette s’écraser, les os de son crâne menacer de reprendre leur liberté, leur puzzle se défaire, et son cerveau se retrouver nu. L’image très nette d’une nuée de moineaux sautillant sur ses méninges le convainquit d’aller améliorer ses outils, s’il tenait toujours à sauver Rouge Cerise.

Avant cela, il prendrait le temps de se soigner, car il ne voyait pas comment réfléchir sérieusement en étant affligé d’un

 

– 70 – pareil mal de tête. Il retourna à l’école où il formait ses disciples, et Roseau Bleu vint vers lui, inquiet :

– Maître ! Que vous est-il arrivé ?

– Ne t’inquiète pas, Roseau Bleu. Je vais bien. J’ai seule-ment eu affaire à forte partie, et j’ai été un peu trop lent à le comprendre.

– Je vais vous soigner.

– J’en serais ravi.

Roseau Bleu le pansa, puis prépara une décoction analgé-sique que Bleu Nuit but avec soulagement. Il y avait des cas où le thé ne suffisait malheureusement pas. Son travail achevé, Ro-seau Bleu demanda :

– Mais vous avez gagné, maître, n’est-ce pas ?

Bleu Nuit le regarda avec pitié, car Roseau Bleu peinait à comprendre qu’un exorciste ne triomphe pas, il apaise, tout au plus. Il n’était pas question de remporter des victoires, mais de restaurer la normalité. Certes, cela demandait souvent un ef-fort… mais de là à appeler cela une lutte !

– Cette affaire est confidentielle, Roseau Bleu.

Son disciple lui fit un clin d’œil complice, et Bleu Nuit res-sentit à nouveau l’étrange tristesse qui le saisissait si souvent quand il fréquentait Roseau Bleu. Une impression d’incomplétude, et un regret… Il envoya le jeune homme chez Bâton d’Encre, pour lui annoncer qu’il ne passerait pas avant le lendemain, mais qu’il ne renonçait pas.

*

 

– 71 –

Bleu Nuit s’installa sur un balcon abrité qui faisait face à la fenêtre de Rouge Cerise, et regarda la pluie tomber dans la cour. Il mangea tranquillement un kaki, et but un peu de thé. S’il ne pouvait pas agir sur le jardin, il faudrait réussir à l’autre bout du problème, dans la maison même. Il se concentra, et sentit les protections qu’il avait mises en place. Il les étudia, et identifia l’esprit de Rouge Cerise, qui tâtonnait contre elles. De l’autre cô-té, une autre pensée tâtonnait, elle aussi. L’exorciste lui trouva une similitude avec l’enchantement délicat du jardin, et il soupi-ra : au mieux, la magie avait donné naissance au fantasme, peut-être sous l’effet de la force qui courait dans les profon-deurs. Au pire, il avait affaire au spectre d’un enchanteur.

Rouge Cerise continua son inspection, et Bleu Nuit sentit que la patience de la jeune fille s’épuisait. Eh ! Si elle essayait depuis la veille, il y avait de quoi ! Allait-elle renoncer ? Il expira violemment quand il sentit comme une lame d’acier glacial, une lame fine et inflexible, trancher à travers les défenses qu’il avait posées. Il se contraignit à inspirer, et renforça de son mieux les protections. Elles ne cédèrent pas, mais étaient pénétrées, et il détesta cette sensation. À quoi bon être resté vierge si c’était pour… Il chassa l’idée de son esprit.

Saleté de spectre ! songea-t-il. Il se reprit, s’obligea à analy-ser le problème, et resta stupéfait, car l’attaque n’était pas venue de l’extérieur, mais de l’intérieur. C’était Rouge Cerise qui avait violé… qui avait vaincu sa résistance. Il se leva, et demanda à voir Bâton d’Encre. Le magistrat le reçut dans son cabinet, et Bleu Nuit retint un soupir à la vue de ses livres d’histoire et de ses collections d’objets déterrés de-ci, de-là. Fallait-il vraiment réveiller le passé ? Sans même savoir ce qu’il avait pu être ?

– Maître, votre fille a-t-elle reçu une formation de mage ?

 

– 72 –

– Pardon ? De… mage ? Non, pas à ma connaissance. Et si elle avait quelque talent dans le domaine, elle nous en aurait sû-rement fait profiter.

– Vous en êtes certain ?

– Oui, d’autant plus que notre bonne ville n’est pas exac-tement réputée pour ses mages. Nous avons bien quelques prêtres qui gesticulent, et un exorciste réputé, qui recourrait à certaines formes de magie pour mener à bien ses tâches. Mais à part vous et vos disciples…

Bleu Nuit savait que ses disciples étaient rarement mages, et aucun d’entre eux n’aurait su enseigner à Rouge Cerise ce qu’elle venait de réussir. Alors, qui ? Le spectre ? Ou était-ce spontané ? Il ne savait le dire. Il fallait un don pour être exor-ciste, et il avait déjà vu certains enfants l’utiliser sans avoir été formés. En allait-il de même chez les mages ? Bâton d’Encre demanda :

– Pourquoi ces questions ? Que s’est-il passé ?

– Votre fille est parvenue à faire venir son amant imagi-naire ici même.

Le magistrat blêmit, puis :

– Allez-vous-en.

– Mais… elle est plus en danger qu’elle ne l’a jamais été.

– Vraiment ? Et du fait de l’incompétence de qui ?

– Votre fille n’est pas ordinaire.

– Bien sûr, c’est de sa faute !

 

– 73 –

– Ce n’est pas ce que j’ai dit.

– Allez-vous-en. Je ferai appel à quelqu’un d’autre.

– Il n’y a pas d’autre maître exorciste dans cette ville.

– Peu importe. J’en ferai venir d’une ville voisine.

Bleu Nuit baissa la tête, puis murmura :

– Évitez celui de Deux-Rivières.

– Pourquoi ?

– Il n’est pas spécialement compétent.

– C’est vous qui le dites ! Compte tenu de vos prestations, je devrais peut-être prendre vos critiques pour des compli-ments… et le faire venir immédiatement.

– Pas si vous tenez à la vie de votre fille. Je vous en prie.

Bâton d’Encre fixa durement l’exorciste, et dit encore une fois :

– Allez-vous-en, ou je vous fais jeter dehors.

Bleu Nuit quitta la pièce. Le magistrat alla chercher son épouse, et ils se rendirent dans la chambre de Rouge Cerise. Tout y était tranquille, et il n’y avait pas trace de spectre. Leur fille souriait. Ils la regardèrent longtemps, et virent ses lèvres remuer faiblement, ses yeux clos bouger, et ses doigts frémir lé-gèrement, comme si elle parlait avec quelqu’un, mais que le sommeil étouffait ses mouvements. Bâton d’Encre constata :

 

– 74 –

– J’ai rarement vu un rêve aussi vivant.

– Tu penses qu’il est là, dans son esprit ?

– Que penser d’autre ?

– Fais venir un autre exorciste.

– Pas un : tous. Et ils ont intérêt à trouver une solution.

– Je vais essayer de la réveiller.

– Merci.

Lys d’Eau échoua : sa fille dormait, souriante. Elle gémit : comment la nourrir, si elle ne se réveillait plus ? Combien de jours rêverait-elle, radieuse, tout en déclinant inexorablement ? Elle pleura, et ne cessa pas, même quand Bâton d’Encre lui an-nonça que les exorcistes étaient prévenus, et venaient de toute urgence : c’était une réquisition officielle, tout de même ! Il en allait de leurs têtes ! Ils attendirent, anxieux, au chevet de leur enfant. Rouge Cerise souriait, comme si, pour elle, le temps pas-sait agréablement ; mais ils la voyaient s’affaiblir rapidement.

Les exorcistes vinrent, et déclarèrent, unanimes :

– Nous ne pouvons rien faire.

– Pardon ? demanda Bâton d’Encre, d’une voix lourde de menace.

– Et nous sommes étonnés : pourquoi nous avoir fait ve-nir ? Trois-Ponts dispose du meilleur d’entre nous. Pourquoi n’est-il pas là ?

Le magistrat soupira.

 

– 75 –

– Il… nous nous sommes brouillés.

– C’est regrettable. S’il ne peut rien faire… elle est perdue.

Bâton d’Encre baissa la tête, mais l’un des exorcistes ajouta vivement :

– Ne perdez pas espoir. Bleu Nuit a-t-il eu le temps d’essayer tout ce qui est en son pouvoir, ou vous êtes-vous brouillés avant cela ?

– Je… je n’en sais rien. Mais… je me suis montré plutôt dé-sagréable. Je crains que…

– Oh ! Ne vous en faites pas pour cela ! Il n’est pas rancu-nier, et consciencieux à l’extrême : il faudrait le tuer pour qu’il abandonne un vivant à la merci d’un mort.

– Tant mieux, soupira Bâton d’Encre. Puis-je vous héber-ger encore quelque temps ? Il pourrait avoir besoin de votre aide.

– Volontiers. Ce sera un plaisir de travailler avec lui. Mais… vous devriez congédier le maître exorciste venu de Deux-Rivières.

– Vraiment ?

– Vraiment. Non seulement il n’est pas forcément très compétent, mais en outre, lui, il est vraiment brouillé avec Bleu Nuit.

Bâton d’Encre fit comme ils le demandaient. Bleu Nuit s’assit à côté du lit de Rouge Cerise, et la regarda dormir. Il sai-

 

– 76 – sit son collier, tint une perle au-dessus de la bouche de la jeune fille, et étudia la manière dont elle s’embuait.

– Un exorcisme est impossible.

– Non !

– Si, mais voudriez-vous me laisser parler ? Il est possible d’exorciser un spectre ou un fantasme, mais il faut que le vivant qui l’alimente cesse de souhaiter sa présence, ou au moins qu’il doute de son bien-fondé. Dans le cas de votre fille… son désir est si fort que je ne puis agir. Tant qu’elle dormira, elle voudra qu’il reste. De plus, tant qu’il sera en elle, ils seront si intime-ment mêlés que je ne pourrai affecter l’un sans affecter l’autre.

– Alors, que faire ?

– Je vais lever les protections. En compliquant l’accès de… de la créature à cette chambre, elles drainent un surcroît d’énergie à votre fille. Si cet effort est supprimé, elle devrait se réveiller. Dès lors, je pourrai agir.

– Soit. Levez les protections.

Bleu Nuit fit ses préparatifs, puis Bâton d’Encre demanda :

– Devons-nous rester dans la chambre ?

– Nous ferions mieux d’être derrière la porte. Votre fille devient assez… combative quand elle se sent menacée dans son intimité.

Le magistrat fit forer dans la porte de petits trous discrets qui leur permettraient de voir sans être vus, puis l’exorciste leva les protections. Tout d’abord, il ne se passa rien. Bâton d’Encre fit apporter des chaises, une table, du thé et des douceurs, car il

 

– 77 –

était stupide de laisser vide un estomac, surtout si l’angoisse le nouait. Il en était à se dire qu’il avait trop mangé pour savoir où caser le kumquat confit suivant quand une brume légère sortit de la bouche de Rouge Cerise, et prit peu à peu la forme d’un… d’un homme de grande taille, vêtu comme un lettré.

Le magistrat donna un coup de coude à son épouse, qui souriait béatement. Elle lui retourna un regard courroucé :

– Eh quoi ? Quel mal y a-t-il à se réjouir de ce que sa fille ait bon goût ?

– Bon goût ? ! Il a les cheveux verts !

– Et alors ? À toi, ça ne t’irait pas. Mais lui, avec sa peau brune, cela lui va parfaitement.

Bleu Nuit renonça à rappeler qu’ils parlaient d’une créature surnaturelle, et que son apparence était le moindre de leurs soucis. Il respira, étonné, l’odeur très douce de cannelle, de miel et de cire d’abeille qui sourdait de la chambre. Il la trouva cares-sante, et se sentit touché : pourquoi être si tendre avec lui ? Qu’avait-il fait pour le mériter ? À moins que l’être espérât flé-chir sa résolution en se montrant aimable ? Il veillerait à ce que cet espoir restât vain ! Il tenta de faire abstraction de l’odeur, mais échoua. Il décida alors qu’il ne suffisait pas de sentir bon pour rester en vie. Il examina mieux la créature, car il n’en avait jamais vu de semblable. L’être se pencha sur Rouge Cerise, et passa ses doigts sur son visage pâle et tiré, avec une sollicitude inquiète. Il regarda autour de lui, et sembla déçu. Lys d’Eau dé-verrouilla la porte avant que son époux ou l’exorciste aient pu réagir, et demanda :

– Que cherchez-vous ?

 

– 78 –

– Ses lèvres sont sèches. Elle a besoin de boire. Elle est éga-lement affamée.

– Pensez-vous que du bouillon fera l’affaire ?

– Oui.

– Et vous ? Désirez-vous quelque chose ?

Il l’observa, surpris, comme si l’idée de s’alimenter lui était étrangère. Bleu Nuit leva les yeux au ciel, car un spectre ne mangeait pas. L’être répondit :

– Eh bien, si vous le proposez si gentiment… je prendrais volontiers un thé sucré de miel, et une mangue.

– Un thé sucré au miel… avec des épices et une tombée de rhum ?

L’être lui sourit.

– Exactement.

– C’est une boisson d’hiver.

– Je crains que l’hiver n’ait oublié de me quitter. Je…

Lys d’Eau n’insista pas, et apporta ce qu’il demandait. Elle lui sourit, et Bâton d’Encre la détesta pour ce sourire. Elle em-brassa son époux sur le nez :

– L’hospitalité est un devoir sacré, mon chéri.

– Il n’inclut pas de prêter sa femme à n’importe qui !

 

– 79 –

– Du calme, du calme. Ne vois-tu pas qu’il a bien autre chose en tête ?

Effectivement, l’être serrait contre lui le grand bol de thé en regardant Rouge Cerise avec inquiétude. Quand elle se réveilla, elle sourit, et murmura :

– Verte Bruine… je ne rêve pas ?

– Non.

Elle lui prit la main, la serra contre sa joue, et respira avec délectation le parfum de sa peau.

– Je… j’ai soif.

Il lui donna un peu de thé sucré, puis du bouillon. Lys d’Eau apprécia la douceur dont il faisait preuve, car elle n’eût pas fait mieux. Ils continuèrent à guigner par les petits trous, curieux d’en savoir plus sur le… l’ami de leur fille. Ils le virent lire quand elle se fut endormie, et s’interrompre pour l’observer affectueusement. Ils admirèrent la tendre délicatesse avec la-quelle il caressait sa joue, et furent touchés par le sourire qui naissait sur les lèvres de Rouge Cerise. Ils se regardèrent : c’était si beau, l’amour ! Bâton d’Encre reprit son kumquat confit, et son estomac libéré par l’angoisse lui fit aisément une place.

Bleu Nuit toussota :

– Ce n’est pas parce qu’il semble authentiquement amou-reux qu’il est inoffensif. Il reste un danger mortel pour votre fille.

– Vraiment ?

 

– 80 –

– Bien sûr ! Il peut la tuer net, pour peu qu’il exige d’elle plus de vie qu’elle ne peut lui en fournir.

– Et pourquoi cela arriverait-il ?

– Il suffit qu’il souhaite retrouver un élément de son passé, n’importe lequel. Pour lui donner corps, il devra drainer la vie de Rouge Cerise, et pour peu que l’objet soit conséquent, cela la tuera.

– Il a l’air trop prudent pour cela.

– La question n’est pas de savoir de quoi il a l’air, mais de se souvenir de quoi il est capable. Il est grand temps d’intervenir ! Elle peut mourir n’importe quand. Chaque instant que nous laissons passer est un risque pour sa survie.

Ses hôtes se regardèrent, puis hochèrent la tête, souriants. Lys d’Eau déclara :

– Maître, merci pour cette mise en garde. Croyez bien que nous sommes aussi pleinement conscients de la situation que nous ne pourrons jamais l’être. Et acceptez que nous vous con-gédiions.

Bleu Nuit les observa, consterné ; puis il tourna les talons.

– Vous vous améliorez, remarqua Bâton d’Encre. La der-nière fois, il m’a fallu trois essais.

– Depuis la dernière fois, je me suis fait une meilleure idée des capacités d’entêtement de votre famille, même quand il est criminel.

– Allons ! Modérez votre langage : c’est à moi de décider qui est coupable, et de quoi ; pas à vous. Et ne vous inquiétez

 

– 81 – pas tant : nous vous ferons appeler aussitôt que nous jugerons notre fille en état de voir mourir un ami, fût-il un spectre.

Bleu Nuit se mordit les lèvres, et Bâton d’Encre ajouta :

– Soyez assez aimable pour considérer que votre mandat est révoqué, et ne pas prendre d’initiatives.

L’exorciste quitta la maison, en espérant que Bâton d’Encre et Lys d’Eau reviendraient rapidement à la raison. Son espoir fut déçu, mais il finit tout de même par recevoir une lettre de leur part, l’informant de l’heureux rétablissement de leur fille, et le priant de se préparer à la libérer du poids de ses fantasmes. Il finit son thé, regarda avec tristesse le bouquet de fleurs qui dé-corait sa chambre, et songea qu’il eût adoré ne pas revoir le juge et sa famille. Il haussa les épaules : une gifle de plus, une gifle de moins… son sens du devoir l’y avait habitué.

*

Bâton d’Encre, Lys d’Eau et Bleu Nuit entrèrent dans la chambre de Rouge Cerise. Elle faillit se lever et courir se jeter dans les bras de ses parents, car elle les adorait, et ils lui avaient manqué. Elle avait pu rêver qu’elle les étreignait, rêver qu’ils aimaient Verte Bruine, mais ce n’était qu’un songe. Elle resta pourtant assise, le visage froid, en voyant l’homme qui les ac-compagnait.

Il était vêtu d’une longue robe d’un bleu sombre, ample-ment fendue sur les côtés. La jeune fille discernait à peine ses bottes, mais elle eût parié qu’il savait courir vite, et longtemps. La robe était ornée de motifs blancs circulaires et ajourés, qui montraient un lapin dans un cercle de feuilles et de fleurs. L’innocent animal éveillait sa méfiance, elle y devinait un sens caché qui l’inquiétait. Elle remarqua alors que les motifs étaient doubles, et que le dessin blanc avait un jumeau bleu acier,

 

– 82 – comme une ombre, presque indiscernable sur le fond sombre. Celle-ci lui plaisait encore moins. Les hanches de l’homme étaient soulignées par une ceinture d’un rouge intense, d’un rouge de coquelicot qui eût poussé dans une mare sanglante. Usurpateur ! Le rouge, c’était sa couleur à elle ! Finalement, il arborait un long collier aux perles rondes, luisantes, comme emplies de volutes, qui reflétaient et déformaient les couleurs environnantes. Elles étaient séparées par des graines rondes et dures, délicatement ciselées ; et quelques plumes blanches complétaient le tout. À son oreille, un petit coquillage rose pen-dait, son orifice sombre curieusement angoissant.

L’homme souriait, poliment. Mais, plutôt que de le voir, Rouge Cerise eût préféré qu’il se mît à pleuvoir à verse sur sa collection d’estampes. Il semblait humble, de l’humilité d’un rhume, qui ne s’en irait qu’une fois son temps passé. Elle lui souhaita sincèrement, du fond du cœur, tout le mal du monde. Bâton d’Encre dit, gentiment :

– Chérie, je te présente Bleu Nuit. Il nous a déjà été utile à tous, et je ne doute pas qu’il puisse encore l’être.

– Mais je n’en doute pas. Et de quelle manière ? Avec un nouveau discours ?

Le magistrat regarda le bout de ses pieds, et Lys d’Eau ré-pondit :

– Il est… il sait redonner goût à la vie, en… en levant cer-taines brumes qui obscurcissent parfois le cœur…

Rouge Cerise reconnut alors le collier, et grinça :

– Un exorciste, hein ? Alors, faisons simple : s’il est atteint d’une maladie incurable, je veux bien croire qu’il peut me faire plaisir. Sinon, je vois mal comment il pourrait s’y prendre.

 

– 83 –

Bleu Nuit soupira intérieurement : pourquoi les jeunes filles faisaient-elles tant d’efforts pour gâcher leur vie ? Pour-quoi était-il toujours si compliqué de leur faire passer le goût du suicide ? Il remarqua avec plaisir que Rouge Cerise portait ses ongles courts, car il se passait très bien d’avoir le visage lacéré par une furie. Bâton d’Encre reprit :

– Chérie, cette conversation implique également ton… ton ami. Pourrais-tu lui demander de venir ?

Puis, devant le regard de sa fille, il ajouta :

– Je te jure sur la stèle de ma mère que maître Bleu Nuit ne lui fera rien sans que tu ne l’y aies formellement autorisé.

Rouge Cerise lança à l’exorciste un regard qui signifiait clairement que toute initiative malvenue lui coûterait la vie. Ce-lui-ci soutint son regard, mais ne put empêcher une sueur gla-ciale de couler dans son dos. Verte Bruine apparut, et Bleu Nuit constata avec satisfaction qu’il semblait beaucoup moins agres-sif que la jeune fille. En fait, le spectre lui parut atrocement gêné d’être la source d’une ambiance si tendue. Eh bien ! Si vraiment déranger lui posait un problème, il pouvait lui proposer une so-lution simple et définitive.

Bâton d’Encre s’inclina :

– Bonjour. Nous sommes heureux de pouvoir faire votre connaissance. Je suis Bâton d’Encre, le père de Rouge Cerise. Voici ma femme, Lys d’Eau, et Bleu Nuit, un… un ami.

Verte Bruine ne releva pas, bien qu’il sût aussi précisément que Rouge Cerise qui était Bleu Nuit. Il salua poliment, laissa la jeune fille le présenter, puis s’assit à côté d’elle. L’exorciste de-manda :

 

– 84 –

– Avez-vous bien compris quel risque votre présence fait courir à Rouge Cerise ?

– Je… je ne vois pas de quoi vous voulez parler.

– Vraiment ?

Verte Bruine baissa les yeux, puis murmura :

– Vraiment.

Étrange, songea Bleu Nuit. Pour un spectre, se faire des il-lusions était vital, mais le lettré semblait devoir se forcer. Pour-tant, mentir, ce n’était pas si compliqué ?

– Ne serait-il pas plus simple de dire la vérité ? Il n’y a rien que je ne puisse entendre.

Verte Bruine lança un regard suppliant à Rouge Cerise, puis il articula, lentement :

– Je vous assure que tout va bien.

L’exorciste soupira : tant que le problème serait nié, toute résolution serait impossible. Et, visiblement, le désir de mentir ne venait pas du spectre.

– Mademoiselle, nous ne pouvons rien faire s’il est con-damné au silence.

Elle baissa la tête, puis regarda le lettré, et murmura :

– Quand nous avons discuté la situation ensemble… tu l’as supporté, te souviens-tu ?

 

– 85 –

– Oui.

– Discuté la situation ? s’enquit Bleu Nuit. Pourriez-vous nous dire en quels termes ?

– Oui, fit Rouge Cerise. Nous avons réalisé qu’il vivait de ma vie.

– C’est normal, pour un spectre.

– Ce n’est pas un spectre ! Pour cela, il faudrait d’abord qu’il soit mort, et ce n’est pas le cas ! C’est un historien qui est resté en vie dans le jardin, voilà tout !

Elle parut surprise par ses propres paroles. Elle se tourna vers Verte Bruine, et constata :

– Je… je ne peux pas dire autre chose.

Le lettré ouvrit la bouche, et s’entendit affirmer :

– C’est parfaitement exact : le temps n’a pas d’importance, pour ceux de mon peuple. Il coule sur nous sans nous at-teindre…

C’était la pure vérité, à ceci près qu’il était… ah non, ça c’était l’autre vérité, celle qui… celle qui avait cessé d’exister. Il se sentit misérable, et jeta un regard d’excuse à Bleu Nuit. L’exorciste était intrigué par cet étrange déni.

– Si vous avez vécu jusqu’à ce jour, pourquoi avez-vous be-soin de vous nourrir d’une vivante ?

Verte Bruine réfléchit, et répondit, une touche de désespoir dans la voix :

 

– 86 –

– Je n’en sais rien, hélas. Je ne peux faire que des hypo-thèses. L’âge, peut-être, m’a affaibli ; et me tenir longtemps à l’écart de la vie, ne plus voir personne, ni ami, ni parent, ni en-fant riant aux éclats dans le jardin… cela m’a peut-être donné si soif que la vie de ceux qui m’aiment coule en moi.

Bleu Nuit fut presque touché, car c’était une jolie explica-tion, une manière élégante de nier son état de fantôme, et il n’y trouvait aucune intention de nuire. Mais il restait capable d’identifier un spectre… il se tut pourtant, perplexe, car malgré sa fragilité, le lettré lui semblait ancré dans le monde. Certes, il dépendait de Rouge Cerise, mais il y avait autre chose, comme un aval souverain… comme un amont ? L’exorciste resta muet, et la jeune fille, profitant de son doute, prit la parole :

– Maître Bleu Nuit, je vous remercie de vos efforts. Vous tentez de me protéger, et je vous en suis reconnaissante. Mais je sais ce que cette relation me coûte, et c’est un prix que je paie volontiers, de mon plein gré.

L’exorciste était tenté de la croire ; mais il avait trop vu de fantômes trompeurs, de volontés brisées, de vies anéanties alors même que le bonheur semblait avoir été trouvé.

– Mais le gré des vôtres, y avez-vous pensé ? Quel enfant peut choisir de mourir avant ses parents ?

Elle eut envie de l’étrangler, mais elle serra sa robe, fuyant le regard suppliant de ses parents. Il continua :

– Quant au prix… il semble facile à payer, le prix qu’on mi-nimise. Vous ne voyez qu’un long sommeil radieux, un bonheur qui vaut bien le sacrifice d’un corps.

Lys d’Eau se moucha dans la manche de son époux, qui es-suya ses larmes dans la longue chevelure de sa femme. Bleu

 

– 87 –

Nuit continua, pendant que Rouge Cerise serrait les dents plutôt que de l’égorger, comme elle le désirait :

– La vie heureuse qui vous attend, la joie d’étreindre un mari, celle d’enfanter, vous les sacrifiez comme des ombres. Mais votre cœur et votre corps hurlent et se débattent, alors même que votre esprit les entraîne dans sa folie.

Elle martela, têtue :

– Je sais ce que je veux : Verte Bruine vivra, même s’il doit vivre de moi.

Le lettré la regarda avec reconnaissance, mais aussi avec tristesse. Il posa doucement sa main sur sa manche :

– Rouge Cerise, j’accepte de disparaître.

– Je ne te l’ai pas demandé. Pardonne-moi d’être dure, mais c’est la première fois que ce que tu dis ne m’intéresse pas. Je préfère un peu de vie qui me convienne que beaucoup qui m’ennuie.

Elle enfouit son visage dans ses mains, et se mit à pleurer.

– Ne te mets pas à parler comme lui, s’il te plaît. Ne me demande pas de sacrifier ce que j’ai à ce que je pourrais avoir. Pourquoi me parler de plaisirs communs quand j’ai la chance de vivre l’exception ?

Verte Bruine lui caressa doucement les cheveux, et elle se laissa aller contre lui.

– Rouge Cerise, la situation n’est plus la même : tu as vu le jardin avant que le temps ne l’use, tu sais lire ma langue, tu pourras suivre du doigt les souples caractères, et y sentir encore

 

– 88 – la douceur de mes lèvres quand elles murmuraient un savoir en-fui. Les feuilles des nénuphars seront un souvenir du vert de mes cheveux, et l’herbe verdie de pluie, la mousse étincelante, te rappelleront mes yeux. Il te restera le charme des souvenir, sans plus d’avidité, sans qu’il t’en coûte la vie.

Il prit son menton entre ses doigts, et tourna son visage vers le sien :

– Tu pourras avoir les joies de la vie, et celles du savoir. Pourquoi choisir l’un ou l’autre ?

Bleu Nuit écoutait le spectre, fasciné sous une apparence de froideur. Verte Bruine niait son état, mais pas les consé-quences de son état, et c’était rare. Il se voyait lui-même comme une aberration, et plaidait sa propre fin, pour le bien de sa femme… l’exorciste se reprit : de sa victime. Il croyait volontiers que c’était là un historien, un intellectuel rompu à l’analyse. Il ressentit de l’admiration pour le respect dont le lettré faisait preuve. Mais, puisque celui-ci acceptait de disparaître, il n’y avait pas à hésiter.

– Verte Bruine, la vie ne vous semble pas aussi douce que Rouge Cerise pourrait le croire. Voudriez-vous nous en dire plus ?

Le lettré resta muet, gêné. Bleu Nuit ajouta :

– Vous semblez valoriser la vérité. Est-il correct que Rouge Cerise n’ait pas une vision réaliste de sa situation ?

Verte Bruine murmura :

– J’ai si peur pour elle… c’est une vie d’angoisse, et de frus-tration ! Savoir que tout ce qui renaît du passé consume sa vie ! Je dois constamment me modérer pour ne pas la tuer, je dois

 

– 89 – me priver de mes amis, et du plaisir de créer. Je voudrais tant la ravir en recréant du passé pour elle, qui l’apprécie tant ; mais je ne peux pas le faire, sous peine de la tuer.

Ah ! songea Bleu Nuit. Si ce n’était pas assez clair, que fau-drait-il ? Mais Rouge Cerise restait indécise. Ses parents et l’exorciste lui recommandaient une vie qui ne manquait pas de charmes, le sourire de Lys d’Eau en était une preuve. Et Verte Bruine… pouvait-elle le forcer à vivre, s’il se sentait coupable de chaque instant, s’il vivait dans la peur de la tuer ? Elle posa les yeux sur le collier de Bleu Nuit, y suivit les reflets quelques ins-tants, puis elle imagina la douceur des plumes qui l’ornaient, et sourit : elle s’égarait. Peu importait ce qu’ils disaient. Elle s’était intéressée au jardin comme à une relique mystérieuse, mais Verte Bruine, lui, était plus qu’un historien, et plus qu’ami. C’était l’homme qu’elle aimait, et personne ne l’empêcherait de vivre à ses côtés. Ni ses parents, ni, surtout, cet exorciste…

Lys d’Eau se sentait mal. Elle espérait que la vie de sa fille trouverait une saveur douce et apaisante une fois les rêves trop intenses enfuis, mais comment en être sûre ? Que faire si Verte Bruine laissait un vide que rien ne comblerait ? Elle doutait, et se tourna vers Bâton d’Encre, quêtant son avis d’un regard. Elle murmura :

– Tout de même… si la petite pense avoir trouvé l’âme sœur… est-il bien judicieux, est-il bien respectueux, est-il ima-ginable de tuer son élu ? Est-ce vraiment le genre de tristesse qu’un jeune cœur peut oublier ?

Bâton d’Encre, troublé par le regard de sa femme plus en-core que par ses mots, resta muet, le sourcil froncé.

Bleu Nuit gardait les yeux baissés, perdus dans le vague, et ses doigts caressaient lentement les perles de son collier. Il finit par le saisir, et se redressa, dans un tintement cristallin. Rouge

 

– 90 –

Cerise serra contre elle le spectre fragile, avec tant de force que Verte Bruine gémit.

Le magistrat dit :

– Attendez…

 

– 91 –