LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin
IX À l’abri d’une coquille
IX
À l’abri d’une coquille
Lys d’Eau entra dans le pavillon nouvellement décoré et contempla en souriant le mobilier, dont le style étrange et gra-cieux la charma. Elle comprenait mieux pourquoi Verte Bruine avait trouvé les meubles humains lourds et inconfortables. Elle s’assit avec précaution sur une chaise, et corrigea sa position une fois, deux fois, déplaçant ses fesses de façon à avoir couvert toute la surface du siège.
– Eh bien ! C’est étonnant : je ne sens aucune différence. Et pourtant, j’utilise un endroit fort sensible de ma personne… J’ai peine à croire que cette chaise n’a pas été fabriquée par un arti-san, mais qu’elle est rêvée…
– Disons qu’elle est matérialisée à l’aide d’un enchante-ment, précisa le lettré. Cela présente de nombreux avantages : il suffira que je souhaite la modifier pour que sa forme, sa couleur, changent. Je puis également remanier en même temps plusieurs chaises du même style.
– Ce doit être pratique pour changer l’ameublement ! Mais tout de même… est-ce que je ne risque pas de tomber à travers ? Par exemple, si vous vous endormez ? Le rêve ne se dissiperait-il pas ?
– Non, ce qui a été créé restera stable, à moins que la pri-son ne se vide.
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Bâton d’Encre éclata de rire.
– Ça, c’est peu probable, à moins de changer l’humanité ! Notre pauvre région compte bien assez de criminels pour qu’elle reste pleine ! Et mes services sont si bien organisés que nous ne laisserons rien passer, rien !
Verte Bruine en doutait fort, car le magistrat laisserait pas-ser tout ce qui l’arrangerait, comme à son habitude. Mais il évi-tait d’aborder le sujet avec son beau-père, car à y bien penser, il était justement une irrégularité, et préférait continuer à être to-léré. Et puis, pourquoi gâcher un bonheur si évident ?
Bâton d’Encre souriait béatement : la prison était un suc-cès, et lui valait des compliments qu’il appréciait pleinement. Il était si rare qu’un magistrat honnête fût apprécié à sa juste va-leur ! Et honnête, il l’était scrupuleusement, puisqu’il ne faisait rien qui pût indisposer ses supérieurs, ni rien qui fît baisser la motivation de ses subordonnés. Bref, il méritait vraiment sa place de juge. De plus, il savait recevoir les compliments de fa-çon à flatter qui les lui offrait… il est si important de récompen-ser à bon escient, d’encourager les initiatives intelligentes ! Oui, vraiment, il était un auxiliaire précieux, l’un des fleurons du sys-tème judiciaire local.
Il ne manquait qu’une chose à son bonheur, et il sourit à sa femme d’un air entendu, car il était temps de commencer l’offensive. Elle regarda son gendre, et, d’un ton léger :
– Eh bien ! Pour quand est le premier bébé ?
Le lettré s’étouffa, et recracha son thé dans son mouchoir. Il observa ses beaux-parents, effaré : ils gloussaient, hilares ; mais c’était de joie, et non de satisfaction de l’avoir abusé. Bâton d’Encre précisa :
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– Verte Bruine, soyons clairs. Quelles que soient vos ori-gines, vous êtes notre beau-fils. Et je ne sais pas si quiconque a songé à vous en informer, mais le rôle d’un mari, c’est entre autres de donner des petits-enfants à ses beaux-parents.
– Très jolis et très nombreux, ajouta Lys d’Eau.
Le lettré regarda Rouge Cerise, qui lui sourit. Visiblement, l’idée l’enchantait. Elle murmura :
– Et ne t’inquiète pas, ce n’est pas comme si nous allions les avoir sur les bras sans arrêt. Les servantes feront le gros de l’entretien, et pour ce qui est du reste, tu pourras leur rêver des précepteurs, et que sais-je d’autre, car papa s’emploie à modifier quelques lois trop laxistes pour assurer un bon taux d’occupation à la prison.
Le magistrat sourit, ravi. Tout s’arrangeait si bien ! Verte Bruine se sentit étrangement calme, un soleil paisible rayonnant dans son cœur. Si tout ce qu’il avait à faire, c’était chérir sa femme et proliférer, il n’y avait pas à s’inquiéter : il avait élevé des générations de Seferneith, dans un passé lointain ; il ne doutait pas d’être capable d’en élever d’autres, dans un futur très proche.
De… Seferneith ? Alors, c’était ce qu’il était, un Seferneith ? Des images lui revinrent, des images de plages et de mer tur-quoise, de forêt fleurie et de fêtes où les corps bruns et tendres se mêlaient, dans un éblouissement de cheveux de toutes les teintes du spectre. Et les splendeurs de leurs yeux… Il revint au présent, et aux chevelures sombres de sa belle-famille, où la lu-mière n’éveillait que des reflets d’une étonnante banalité. Heu-reusement que les bijoux et les vêtements les égayaient quelque peu !
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– Je voudrais seulement rappeler que mes enfants me res-sembleront tout de même un peu.
– J’espère bien ! fit Lys d’Eau. Si j’avais eu trente ans de moins, ma fille n’aurait eu aucune chance de vous épouser. Alors, si je pouvais avoir le plaisir de contempler les petites fesses charmantes de vos descendants, ce serait toujours ça.
Bâton d’Encre la regarda, choqué, et elle lui pinça le nez. Ils éclatèrent de rire, et le lettré se demanda quel genre de gueule de bois suivrait cette longue, cette douce ivresse. Il chassa cette idée comme un insecte importun, car rien ne servait d’être en avance sur le malheur.
*
Quand Lys d’Eau et Bâton d’Encre eurent pris congé, Verte Bruine réalisa qu’il avait un problème :
– Ma chérie, je ferais volontiers les enfants que nous sem-blons tous désirer. Mais… je n’ai pas la moindre idée de la façon dont les humains enfantent. C’est un sujet qui n’a pas dû spécia-lement m’intéresser, et je le regrette maintenant.
– Mon amour… cela ne peut pas être si différent, non ?
– Ah bon ? Et pourquoi ? Sommes-nous donc si sem-blables ?
Elle l’observa, et songea que non, par bien des côtés. Elle était bonne danseuse, mais n’égalait pas la légèreté de la dé-marche de son époux, qui semblait mêlé d’autant de ciel que de terre. Elle aimait les parfums, mais la peau de Verte Bruine n’en avait aucun besoin. Il en émanait naturellement une senteur de cire d’abeille, de miel, de cannelle, d’encens… le mélange variait selon les moments, mais éveillait toujours en elle une sensation
– 199 – de plénitude. Et la manière dont il parlait aux fleurs, dont les papillons dansaient pour lui… Ils différaient certainement. Il ajouta :
– Et quand bien même nous nous ressemblerions plus ! Pourrais-je en conclure que nous sommes identiques en tout point ?
Elle hocha la tête, et lui décrivit le miracle de la conception, les mois bénis de la grossesse, et le moment magique où l’enfant paraît. Le visage de Verte Bruine ne s’illumina pas. Il resta abso-lument calme, retenant de son mieux un tremblement convulsif, puis s’évanouit. Rouge Cerise le rattrapa, et se félicita qu’il fût si léger : il tombait lentement, comme une plume dans l’air… Elle l’étendit au sol, tendrement. Elle regarda son visage inanimé, et réalisa qu’il était horrifié. Ah ! Les hommes… s’évanouir à la vue de sang, passe encore ; mais perdre connaissance à la simple mention d’une hémorragie ? Elle n’avait jamais vu ça. Quand il revint à la conscience, elle s’enquit doucement :
– Tu te sens mieux ?
Il pâlit à nouveau, et s’exclama en se redressant vivement :
– Mieux ? ! Mais ce que tu me décris est horrible ! Je ne peux pas laisser faire ça !
– Mon chéri… tu n’as pas à t’en préoccuper. Les hommes n’assistent pas aux accouchements, et ils se tiennent trop loin pour entendre.
– Ha ! Comme s’il te suffisait d’être loin de mes yeux pour que je ne sente pas ta douleur ! Comme si des murs pouvaient étouffer le moindre de tes cris ! Mon cœur n’est ni sourd, ni in-sensible, et peu lui importe la distance !
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Il se tut un instant, pensif, puis :
– Mais si c’est tellement douloureux, n’est-ce pas dange-reux, également ?
Elle leva les yeux au ciel.
– Oui, parfois. On appelle cela : mourir en couches.
Verte Bruine ne visualisa que trop clairement la jeune ac-couchée se vidant de son sang, puis reposant exsangue sur des draps sanglants. Il vit également comment il le vivrait, et la co-lère monta en lui. Rouge Cerise lui prit le bras.
– C’est normal, mon chéri, tout le monde fait comme cela.
Il se libéra plus brutalement qu’il ne l’eût souhaité, révolté.
– Je me moque de savoir jusqu’où a pu tomber le monde ! Et je refuse que tu appelles cela « la normalité » !
Il se retourna, furieux, et marcha. Il ralentit en réalisant qu’il ignorait où il allait, puis il décida de laisser faire, et conti-nua. Il monta dans le pavillon circulaire, s’arrêta devant le bas-relief qui représentait la montagne, et dit à celle-ci, sur un ton de reproche :
– C’est n’importe quoi ! N’importe quoi !
Rouge Cerise le calma, puis lui demanda ce que représen-tait la montagne. Il chercha, chercha encore, puis, hésitant :
– Je… je ne sais plus. Je ne sais plus ce qu’elle représentait. Mais je sais que je lui en ai voulu, avant de lui pardonner. J’avais fini par me dire… n’est-il pas déjà assez douloureux
– 201 – d’être impuissant à sauver ceux qu’on aime ? Faut-il encore que ceux qui partent nous le reprochent ?
Il se tut, puis :
– Je crois que je suis… parti… tranquille, sans haine et sans grief.
Il ne put ajouter qu’il lui avait semblé que cette ultime dou-ceur avait brisé quelque chose. Quoi ? Il l’ignorait… il n’avait pu ni agir, ni comprendre, il avait été déjà trop loin pour s’en sou-cier. Il se demanda un instant où il avait attendu toutes ces an-nées, puis la pensée lui échappa, chassée par un regain de vie : il allait être père. Cela seul importait. Cela, et Rouge Cerise. Père… il s’enquit :
– Risquer sa vie chaque fois qu’on la donne, n’est-ce pas un peu cher payé ?
– Hé bien…
– J’ai l’impression que le monde vous en demande beau-coup.
– Mais nous n’avons jamais réfléchi en termes de coûts. Nous trouvons cela naturel… sauf peut-être les jeunes veufs.
– Pour une fois que l’ignorance est utile ! Bon, sans rire maintenant, il n’est pas question que nous fassions ça à la ma-nière humaine. Quand bien même je trouverais le moyen de me faire pousser un, comment dites-vous, un pénis ?, je ne m’en servirai certainement pas pour te féconder. Non seulement c’est dangereux, mais en plus, c’est hideux ! Une poche sur le ventre, une énorme poche distendue…
Il grimaça. Rouge Cerise remarqua :
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– C’est un spectacle touchant pour beaucoup.
– Ne me dis pas que vous êtes vicieux, en plus de tout le reste ! Valoriser un handicap !
– Cela lui fait un bon côté. Et puis, il y a l’intimité entre la mère et l’enfant.
– Et le père ? Une fois son pénis ramolli, est-il encore va-guement impliqué ?
– Euh… oui. Rien ne l’empêche de toucher.
– Ben voyons.
Verte Bruine sentit le dégoût le submerger, et fixa la mon-tagne, furieux. L’épée remua dans son fourreau, et il songea qu’il valait mieux se calmer s’il voulait vivre. La colère le reprit, car il n’était pas question de faire le dos rond ! Il tenait à la vie, pas à la survie à n’importe quel prix, et si ses désirs les plus es-sentiels n’étaient pas pris en compte, il dépérirait. Qu’aurait-il gagné à se taire, alors ? Et… qu’aurait-on gagné à le museler ?
Il remarqua alors que le socle sur lequel reposait l’image de la montagne était fendu, d’un réseau de fractures qui évoquait des cours d’eau se ramifiant et s’infiltrant à travers le monde. Fendu ? Ce socle-là ? Rien n’avait jamais pu altérer ce matériau, jamais. Il demeura pensif un moment, puis releva la tête vers la montagne, et soupira. Sur les immenses flancs de pierre, les nuages gravés luisaient d’humidité, comme s’ils pleuraient. Il murmura doucement :
– Je suis désolé. Sous prétexte que vous êtes un dieu, je vous demande la perfection. Mais même si vous étiez parfait,
– 203 – comment agir parfaitement dans un monde imparfait ? Pardon-nez-moi.
Il se tut, puis ajouta :
– Je tiens trop à Rouge Cerise pour prendre le risque de la perdre ; je ne veux même pas qu’elle souffre. Je vais tenter de donner la vie à ma manière, et si c’est impossible… nous avise-rons. Nous trouverons forcément une solution, mais j’aimerais pouvoir rester moi-même autant que possible.
Il lui sembla que la montagne souriait, dressée droite et belle au-dessus du monde, et songea qu’elle aussi devait s’accommoder de ce qui grouillait autour d’elle. Allons ! S’il fal-lait supporter les mœurs humaines pour avoir la joie de con-templer des Seferneith… il en était capable. Pour un enfant, même un seul enfant… il le ferait.
Ils quittèrent le pavillon circulaire, et se promenèrent dans le jardin le temps de trouver un lieu qui leur convînt. Ils s’assirent, et Verte Bruine se demanda s’il saurait encore… le froid, dans son dos, lui semblait pire que jamais. Rouge Cerise l’embrassa, et il oublia son inquiétude. Il se laisserait porter, et verrait bien, le moment venu… Il caressa sa femme de son corps et de ses parfums, et elle jouit avec des cris qui l’étonnèrent et le ravirent, comme chaque fois. C’était exprimer bruyamment son plaisir, mais c’était… stimulant, songea-t-il. Les mâles humains avaient-ils donc tant besoin d’être encouragés ?
Elle s’assoupit contre lui, et il se blottit longtemps dans sa tiédeur, rassemblant ses souvenirs. Il respira soigneusement l’odeur de sa femme, jusqu’à la connaître assez bien pour conce-voir un enfant qui leur fût commun. Il se concentra sur son propre ventre. Pouvait-il encore… il fut surpris de sentir que oui, puis une douce chaleur l’envahit comme la vie coulait en lui et se concentrait pour former le petit. Il gémit de plaisir, tant la
– 204 – mémoire de Rouge Cerise était chaude et savoureuse en lui, tant il était doux de mêler leurs deux natures. Oh ! Il se réjouissait de voir l’enfant !
*
Lys d’Eau demanda à son époux :
– As-tu vu le petit ?
– Oui. Enfin, disons que je l’ai miré, comme tout le monde. Je l’ai extrait délicatement de son réceptacle tiède près du four-neau, et je l’ai regardé.
– Un gros, un bel œuf blanc.
Ils rirent.
– J’avais bien dit que Verte Bruine était un drôle d’oiseau.
– Mais de là à pondre…
– Hé bien, cela nous fait toujours une chance en moins que Rouge Cerise meure en couches. Je ne m’en plaindrai pas.
– Et lui non plus !
Ils se turent un moment. Puis elle s’enquit :
– Au fait, sais-tu combien d’œufs il pond ?
– Oh, non. Et nous n’allons pas fouiller chez eux. Ils habi-teraient chez nous, peut-être pourrions-nous, mais, hélas…
–… par chance…
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–… nous sommes dispensés en bonne partie de notre rôle de beaux-parents encombrants…
–… et nous pouvons donc conserver celui d’amoureux.
*
Souvent, Verte Bruine venait rendre visite à l’œuf. Il en-trait, puis refermait soigneusement la porte derrière lui. La pièce était chauffée jour et nuit par un grand fourneau bas, as-sez vaste pour qu’un matelas et quelques coussins y fussent po-sés, ainsi que, contre le mur, une petite armoire pourvue de nombreux tiroirs. Le feu maintenait à bonne température la niche capitonnée où reposait l’œuf, et il ne s’était pas éteint de-puis le jour de la ponte.
Le lettré se couchait, soulevait ses habits, prenait l’œuf, le posait contre son ventre, et se roulait en boule autour de son pe-tit. Il s’entourait étroitement de l’épaisse couette qui le proté-geait de ce froid qu’il détestait. Chacun louait la douceur du printemps, mais lui, il sentait dans chaque courant d’air le rap-pel de l’hiver, et il attendait l’été, sa chaleur merveilleuse qui se glissait partout, et s’épaississait autour des corps. L’enchantement du jardin tempérait le climat, mais c’était éviter le pire, non créer le meilleur. Quand il serrait son petit contre lui, il ne sentait que trop le froid, dans ses os, dans les caresses de l’air, sur ses minces épaules.
Enfoui dans les plumes, l’œuf tiède contre sa peau, Verte Bruine rêvait du sable chaud où il eût pu enterrer son enfant s’il avait été chez lui ; il voyait danser les poissons colorés parmi les flots turquoise. Il parlait au petit dans un langage d’odeurs et de sentiments, il lui disait son amour, et celui de sa mère, dont il imitait l’odeur. Ce qu’elle ne pouvait faire, il le faisait pour elle, l’incarnait de son mieux. Il l’avait étudiée, et la connaissait au point de la répéter fidèlement. Même s’il savait la reproduire, il
– 206 – ne se lassait pas d’elle, car il lui était si doux de ne pas devoir se suffire à lui-même.
Il écoutait les mélodies subtiles des musiciennes qui se re-layaient dans la pièce, les chants, le doux ruissellement de la longue flûte, les tintements délicats de la cithare, et le bourdon-nement grave du violoncelle. Il goûtait au silence, au chant des oiseaux, aux clapotements dans le bassin tout proche. Il se de-mandait s’il avait eu un ami musicien, car il eût aimé que le petit entendît une musique composée pour des oreilles pointues, une musique qui tînt compte des couleurs des sentiments qu’elle en-gendrait chez l’auditeur. Oui, il faudrait au petit d’autres Sefer-neith que son père, d’autres corps tièdes et bruns, d’autres che-veux dont les reflets le raviraient. Il est si triste, le jardin qui n’héberge qu’un papillon ! Verte Bruine avait envie de les revoir. Il lirait, pour les redécouvrir, car il avait certainement décrit la douce vie de son peuple.
Et puis… un enfant, cela se fêtait ; et si sa belle-famille était capable d’apprécier la beauté de son corps, elle ne pouvait vrai-ment se réjouir de son odeur, de l’éventail d’émotions qui se dé-ployait autour de lui… ils n’avaient ni les sens adéquats, ni les mots. Oui, il faudrait des amis… ne serait-ce que pour que l’enfant le laissât lire en paix, parfois.
*
Quand l’œuf se fendilla, ses parents et grands-parents étaient réunis autour de lui. Ils virent la coquille tomber en morceaux, le petit se déplier lentement, regarder son pied d’un air ébahi, puis empoigner un débris blanc, tout mouillé encore, et, lentement, le lécher, les yeux clos de bonheur. Puis le nou-veau-né renifla l’air autour de lui, se dirigea vers Verte Bruine qui le prit doucement, compléta sa toilette, et le posa contre son ventre, où il s’endormit.
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Ils restèrent muets, souriants. Quand le petit bougea à nouveau, Lys d’Eau tendit à sa fille un pot de purée de mangue. Il était temps de nourrir la descendance.
Bâton d’Encre toussota :
– Au fait, je n’ai rien vu qui puisse faire penser à un pénis ; pas de petite fente non plus. Est-ce normal ?
– Oui, fit Verte Bruine, serein.
– Mais alors, comment savez-vous si c’est un garçon ou une fille ?
– C’est une bonne question. Comment avez-vous su que j’étais un beau-fils et non une belle-fille ?
– Vous vous intéressiez à ma fille.
– C’est une bonne réponse. Elle demande juste un peu de patience de la part des parents.
Lys d’Eau et Bâton d’Encre se regardèrent, interloqués. Comment allaient-ils pouvoir choyer l’enfant, s’ils ne savaient choisir entre la robe d’une fille et celle d’un garçon ? Rouge Ce-rise déclara :
– Papa, maman, j’ai la joie de vous annoncer la naissance de votre petite-fille et de votre petit-fils. Sans vouloir bouffer à tous les râteliers, je crois qu’on peut trouver usage et d’un mi-roir, et d’une épée, qu’on soit une fille ou un garçon.
Verte Bruine sourit :
– Tu entends, Petite Pomme ? Tu as droit au pantalon sous ta jupe…
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L’enfant lui attrapa une mèche de cheveu, l’enroula autour de son petit doigt, et gazouilla. Lys d’Eau murmura :
– Des comme cela, vous nous en faites tant que vous vou-drez. J’aurai plaisir à les voir courir dans le jardin !
Le lettré songea qu’il en serait heureux également, mais que s’il le faisait, il devenait impératif de rêver des amis sefer-neith. Il ne se voyait pas couvert d’une grappe de petits, même souriants. Il aimait beaucoup trop ses amis de papier, leur si parfaite conversation, l’élégance avec laquelle ils acceptaient leur congé, pour ne pas devenir fou s’il avait plus d’un enfant, et qu’il était le seul adulte disponible.
*
Verte Bruine demanda :
– Es-tu prête ?
Rouge Cerise ajouta une dernière fleur à sa coiffure.
– Je le suis. Me diras-tu maintenant qui nous attendons ?
– Non, mais je te demanderai de venir avec moi.
Ils s’enfoncèrent dans le jardin, et atteignirent l’entrée d’un labyrinthe végétal. Elle contempla, émerveillée, l’arche couverte de roses qui en marquait l’entrée.
– Leur parfum… c’est délicieux.
– N’est-ce pas ?
– Nous entrons ?
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– Non, nous attendons qu’il sorte.
– Qu’il… sorte ?
Elle se campa face à l’entrée du labyrinthe, et passa le temps en laissant son regard courir sur les feuilles, se reposer sur les roses aux teintes variées. Elle s’absorba si bien dans les pétales qu’elle émit un petit cri étonné en apercevant le grand Seferneith qui s’avançait vers elle.
– Verte Bruine… il est magnifique ! Ces yeux… et ces che-veux dorés ! Il est très différent de toi.
– Les Seferneith sont plus variables que les humains.
– Les Seferneith ? Tu as retrouvé ton nom ?
– Oui. Finalement, nous ne sommes pas seulement des humains un peu bizarres. J’ai retrouvé des livres nous concer-nant, et je ne crois même pas que nous ayons des origines communes. Mais… peu importe, tant que nos cœurs se rejoi-gnent.
Elle l’enlaça.
– Nos cœurs… et nos peaux…
Il l’embrassa, puis ils se tournèrent vers leur invité. Verte Bruine se réjouissait de découvrir si ce nouvel ami aimait les en-fants autant qu’il l’espérait. Il ne rechignait aucunement à s’investir, si cela lui permettait de sauver son temps libre et sa qualité de vie… mais se fatiguer en vain le déprimait.
*
– 210 –
Rouge Cerise était debout sur la berge de l’étang où Petite Pomme barbotait. L’enfant nageait entre les nénuphars, écla-tant de rire quand les bancs de poissons colorés la frôlaient. Elle tentait d’attraper une nageoire dorsale, et d’être tirée, mais les poissons courbaient leurs longs corps fuselés et lui échappaient sans peine.
Derrière les arbres, la jeune femme distinguait le long toit noir de la prison, et songeait avec gratitude à tous les hommes qui y mouraient pour elle, sans même savoir qu’ils se rendaient utiles. Elle rit, et conclut que c’était encore la meilleure manière d’être sûr qu’ils ne demanderaient aucune compensation, puis-qu’ils ignoraient avoir donné.
Elle s’émerveillait de tout ce qu’ils lui permettaient : des pavillons richement meublés, magnifiquement décorés ; des vê-tements si étranges et si beaux qu’aucun artisan n’aurait pu les réaliser ; des mets savoureux en abondance, et des vins doux aux innombrables parfums ; des arbres couverts de fleurs en toute saison ; de merveilleux enfants aux cheveux colorés, dont la beauté faisait écho à celles des Seferneith adultes, résidents ou visiteurs. Il lui semblait vivre entourée d’une assemblée de fées, cultivées, tendres et drôles. Elle n’avait jamais rêvé que la vie pût être si gratifiante, et sentait le temps s’étendre, devenant une éternité de bonheur.
Verte Bruine vint de son pas tranquille, et s’arrêta contre son dos, humant le parfum de ses cheveux. Elle se laissa aller en arrière sur la poitrine de son époux, et soupira d’aise quand il referma ses bras autour d’elle. Elle regarda l’étoffe scintiller dans la lumière, et crut voir des flots de carapaces vertes et or couler en ruisselets. Elle s’était faite à la magie, comme à une évidence, une vie soudain plus simple. Elle caressa doucement la joue du lettré, et songea que seule la beauté la surprenait tou-jours, la beauté et l’infinie délicatesse. Elle demanda :
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– Sais-tu que les travaux d’agrandissement de la prison commenceront sous peu ?
– Ton père me l’a dit. Il était très fier du succès de son nou-veau concept carcéral. Il a été chaudement félicité pour cette prison modèle, et le calme exemplaire qui y règne sans disconti-nuer.
– Eh ! Ils dorment toute la journée ! Comment pourraient-ils déranger, et à fortiori s’évader ? Et c’est apprécié : papa re-çoit des criminels dangereux, des rois de l’évasion, de tout le royaume ! Nous retenons les pires des fripouilles ! N’est-ce pas merveilleux ?
Oui, songea-t-il, et c’est même sans danger maintenant que j’ai renforcé les défenses pour prévenir tout assaut en vue de les libérer et toute évasion.
– Je suis ravi du succès de ton père. Il m’est très agréable de lui rendre service. Son bonheur a quelque chose de rafraî-chissant.
– Mais… sauras-tu quoi faire d’un surcroît d’énergie ?
Verte Bruine rit doucement en pensant à tout ce qu’il n’avait pas encore pu faire renaître. Tant d’arbres manquaient dans le jardin, tant de fruits ne fondaient plus, savoureux, dans leurs assiettes ; tant d’ailes de papillons ne battaient plus ; et tant d’amis ne venaient que trop rarement lui rendre visite. Sans compter que certains pavillons n’étaient pas remeublés, et qu’il n’avait plus vu un feu d’artifice depuis longtemps. Et puis, il y avait les œufs nouvellement pondus, qui rêvaient dans la douce chaleur des fourneaux. Il faudrait de quoi les amuser tous. Oh ! Il avait bonne mémoire ! Il saurait que faire renaître !
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Ils restèrent silencieux comme leurs pensées coulaient dans le même cours tranquille. Il était doux de ne plus se modé-rer, de puiser sans retenue dans la vie des condamnés pour que brillât le passé, pour que parussent au seuil de la porte des amis flamboyants, des visiteurs charmants. Verte Bruine aimait pou-voir offrir la douceur du climat et la végétation épanouie quelle que fût la saison, les treilles et les chemins tous bordés de co-rolles. Il aimait les sourires de ses jardiniers, fascinés par les fleurs qui poussaient sous leurs doigts, vigoureuses et splen-dides. Il aimait aussi créer d’un souvenir les mets les plus fins, même si plus personne n’en cultivait les ingrédients ; et écouter le babil lointain des servantes qui les dégustaient, assises autour de leur grande table.
Rouge Cerise adorait le voir libre d’offrir à son gré, de créer chaque jour de nouveaux présents, pour le personnel, pour elle, et pour lui, car son cabinet croissait lentement. Elle songea à son père, reconnaissante, car il était doux de songer que plus l’imperfection du monde croîtrait, plus la prison se remplirait, et plus le rêve fleurirait sur des bases solides.
Dans la rue, un chien pissa contre la porte du jardin, ses battants de guingois tout encombrés d’herbes jaunies par un au-tomne impitoyable. Il renifla, troublé, l’odeur intense des fleurs d’un printemps éternel, et le parfum d’un corps qu’il ne con-naissait pas. Il gémit doucement, puis s’éloigna en silence, et ne se détendit que quand l’oubli, enfin, effaça l’épisode de sa mé-moire fragile.
*
Verte Bruine lisait paisiblement, installé dans son étude. Près de lui, Rouge Cerise déroulait peu à peu un long parchemin qui montrait une plage le long de laquelle étaient illustrés diffé-rents styles de villas seferneith, ainsi que les installations tem-poraires destinées aux diverses fêtes. En toile de fond, la forêt
– 213 – magnifiquement jardinée était un éblouissement de fleurs. C’était ravissant.
Petite Pomme, elle, grimpait aux rideaux. Le lettré ne lui accordait aucune attention, car il avait mis hors de portée tous les objets dangereux de ses collections, et renforcé la protection des autres, de façon à ce qu’ils pussent tomber sans se briser. L’enfant ne faisait pas plus cas des chutes que n’importe quel autre Seferneith. Du moins, pas d’une si faible hauteur. S’il avait fallu qu’ils se brisassent les os chaque fois qu’un fruit savoureux les avait tentés tout au sommet d’un arbre, ils auraient duré moins longtemps.
Quand Petite Pomme tombait, ce qui arrivait souvent, elle pleurait, non de douleur, mais de contrariété, parce qu’un choc avec le plancher n’aurait pas dû être la seule récompense de ses efforts. Elle pleurait, et toutes les personnes à proximité ces-saient leurs activités pour se ruer vers elle, et la consoler de leur mieux. Ce n’était que quand elle se détournait, apaisée, qu’ils pouvaient reprendre leurs tâches.
Petite Pomme voulut attraper l’un des motifs peints qui dé-coraient le plafond, et tomba. Elle pleura, mais son père resta assis, serein ; et, avant même que Rouge Cerise pût songer à se lever, la sensation d’urgence qu’elle ressentait disparut. Elle ob-serva sa fille, et s’étonna, car la petite gazouillait, souriante, ce qu’elle n’avait jamais fait avant d’avoir reçu l’attention qu’elle jugeait mériter. La jeune femme reprit sa lecture, pensive. Était-ce la présence de son époux qui apaisait ainsi l’enfant ? Il fau-drait le convaincre de s’en occuper plus. Elle ouvrit la bouche pour ce faire, puis elle bâilla, profondément, et quand elle re-ferma la bouche, elle avait oublié.
Petite Pomme grimpa sur les genoux de son père, et tira sa manche. Il posa son livre, et joua avec elle un moment. Il reprit sa lecture, jusqu’à lire une phrase qui l’inspira. Il reposa
– 214 – l’ouvrage, quitta son fauteuil, s’assit à son bureau et commença à rédiger. Petite Pomme grimpa sur le meuble, s’installa près du sous-main, et regarda un instant les couleurs du papier, les ca-ractères que son père y traçait. Elle tendit la main, et saisit la plume au milieu d’un mot. Verte Bruine la lui laissa quelques instants, la reprit, et continua à écrire. Rouge Cerise sourit, et souhaita intérieurement bon courage à son époux, car quand la petite faisait cette tête-là, c’était qu’elle tendrait la main à nou-veau, dans quelques maigres instants.
Petite Pomme descendit du bureau, et quitta l’étude. La jeune femme resta bouche bée, puis :
– Mais ? ! Que fait-elle ?
– Elle va chercher des mandarines.
– Des… mandarines ? Mais elle n’aime pas les manda-rines !
Verte Bruine eut l’air ennuyé.
– Vraiment ? Quelle étrange idée !
Il plissa les yeux un instant, puis se détendit, et sourit à son épouse :
– C’est arrangé, ma chérie : elle va finalement chercher un kaki. Je suis sûr qu’elle les aime, et au fond, cela m’arrange : le prochain plaqueminier est encore plus loin que le mandarinier. Merci de ta remarque ! Je n’aime pas commettre des erreurs, même par négligence.
Rouge Cerise le regardait, bouche bée.
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– Mais… Verte Bruine… au premier chef, comment savais-tu qu’elle allait chercher des mandarines ?
Le lettré fronça le sourcil, et murmura :
– Eh bien, je… les couleurs me l’ont dit…
– Vraiment ? J’aurais juré qu’elle avait surtout envie de jouer avec ton pinceau, et de voir quand tu t’énerverais.
Il réfléchit un moment, puis s’épanouit soudainement, et la jeune femme resta muette d’étonnement devant l’intensité du bonheur de son époux. Elle l’avait déjà vu ravi, mais là… c’était une autre dimension.
C’était si simple, songea Verte Bruine, comme illuminé : sentiments… fluctuer… mais bien sûr ! À son gré ! D’un simple désir ! D’un seul effluve émis autour de lui ! Voilà pourquoi il avait semblé si maladroit, si superflu, d’user d’un enchante-ment ! À quoi bon la magie, quand la nature faisait tout aussi bien l’affaire ! Et voilà pourquoi les couleurs qui dansaient au-tour de chacun l’avaient ravi, mais également frustré. Ce n’était pas tout de les voir… il pouvait en jouer ! Tout lui revenait… voi-là ce qu’étaient vraiment les couleurs ! Des émotions… des sen-sations… nées du monde environnant, ou de pensées intimes, si aisément déductibles avec un peu d’expérience. Et de l’expérience, il n’en manquait pas.
Il éclata de rire, et expliqua à Rouge Cerise ce qu’il venait de découvrir. Elle dit, troublée :
– Mais… quand tu me fais l’amour… agis-tu différem-ment ? Il me semblait que tu me voyais entourée de couleurs, et que tu me charmais d’effluves, que je ne sentais même pas, et que cela me donnait du plaisir…
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Il resta muet. Oui, il l’avait fait, chaque fois qu’il l’avait ai-mée, et cela lui avait paru si naturel qu’il n’avait pas cherché plus loin. Il s’était dit que c’était sa manière de faire l’amour… voilà tout. Il éclata de rire : faire l’amour ? ! Faire l’amour seu-lement ? Mais non ! C’était tellement plus amusant… il s’agissait tout bonnement de faire faire à chacun ce qui l’arrangerait, lui. Et, s’il manipulait ainsi un ami, de veiller à ce que cela lui plût… c’était la première, et la plus importante, des règles de politesse seferneith. Qui se livrerait de bon cœur, s’il devait craindre ? Il souriait largement, très largement, et Rouge Cerise remarqua :
– Eh bien ! Je t’ai rarement vu si réjoui !
– Eh bien ! J’ai rarement recouvré un moyen si efficace de préserver mon bien-être ! Il y a de quoi jubiler.
Elle sourit à son tour, car s’il était content, tout était bien. Elle demanda pourtant :
– Et… cela fonctionne sur tout ?
– Sur tous les êtres organiques.
– Une épée enchantée, c’est un être organique ?
Question piège, songea Verte Bruine. Il répondit :
– Hélas, ma chérie… l’épée est d’acier et non de chair ! Je ne peux rien contre elle…
Rouge Cerise eut un sourire étrange, un sourire qui ne lui ressemblait guère. Il comprit que l’essentiel n’était pas qu’il pût nuire à une épée enchantée, mais qu’il décidât de ne pas le faire. Le sourire s’estompa, comme dissous dans un azur lointain, et le lettré ajouta, pour sa femme cette fois :
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– C’est bien normal, ma chérie. Si l’épée était pourvue d’un nez, elle ne trancherait pas la tripaille avec une telle bonne vo-lonté.
– Kèki s’passe si t’as… Petite Pomme ralentit, puis pronon-ça avec soin : la tripaille tranchée ?
– Tu fais caca par le devant, ma chérie.
– Bêêê !
– Comme tu dis, ma chérie, fit Verte Bruine en contem-plant la petite frimousse barbouillée de kaki.
– C’est pas beau, le caca.
– Voilà qui est un peu abusif, non ? Cela sent certainement mauvais, et c’est le signe chez l’humain d’un rendement lamen-table dans les processus digestifs… mais j’avoue trouver parfois au matériau des teintes intéressantes. Point de vue de coloriste, évidemment.
Petite Pomme plissa le nez, furieuse, car elle détestait avoir l’impression qu’elle ne comprenait rien. Et son papa pouvait tout aussi bien être le plus clair des enseignants que le plus obs-cur des hommes. Il faudrait qu’elle trouvât le moyen d’y changer quelque chose !
Verte Bruine sourit en sentant s’infiltrer en lui le désir de son enfant, impérieux et brouillon. Elle promettait ! Un de ces jours, il se retrouverait à danser la gigue dans sa baignoire… ou pire encore. Bah ! C’était le lot de tous les parents… il n’en était pas mort, il n’en mourrait pas, il suffisait tout bonnement de re-fuser les instructions suicidaires.
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Il songea soudain qu’aucun des humains présents dans le jardin n’était capable d’effectuer ce tri élémentaire, et il espéra que personne n’était mort ; puis il haussa les épaules avec bonne humeur. Et quand bien même ? Il en créerait une copie ! Aucun de ses serviteurs n’était si complexe qu’il ne pût parvenir à l’approximer valablement. Sauf peut-être… Mirabelle. Son double pourrait certainement être aussi piquant et aussi déplacé qu’elle, mais induire une pareille instabilité, ouvrir sous chacun le gouffre sans fond de la folie ? Certainement pas.
Il prit Petite Pomme sur ses genoux, et lui expliqua com-ment ne pas tuer d’humains sans faire exprès. Il en ferait autant avec tous les autres petits, dès qu’il aurait envie d’aller leur rendre visite. Bien sûr, des humains étaient en danger ; mais ils n’étaient que des ombres aux frontières de son esprit, alors que les mots du texte qu’il avait commencé à rédiger flamboyaient dans ses pensées.
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