LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 4 sur 11

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LE Général DE Pierre - Livre I - Le jardin

IV Une brume vermeille

IV

 

 

Une brume vermeille

 

Manis était fier de lui, au point qu’il devait contrôler ses traits, et surtout ses six pieds, car il avait envie de danser dans un cliquètement de talons hauts, de glisser sur les murs et de tourbillonner follement parmi les couloirs cylindriques creusés dans les flancs de la Lune Noire. C’étaient des endroits déli-cieux, où ses pairs aimaient à se tenir, disposant leurs membres en couronne autour de leur corps, et jouissant des courants d’air qui venaient caresser les poils très fins de leurs petits abdomens pétiolés. Ils les orientaient avec grâce pour jouir au mieux de la tendresse du vent.

Il quitta les couloirs trop propices au mouvement, sans parvenir à se calmer. Il regagna sa maison, mais dut nouer ses doigts pour qu’ils ne courussent pas sur les murs et les cuirs. Il fouilla sa mémoire, sans trouver de moyen décent d’exprimer tant de joie. La tradition n’avait rien prévu, mais après tout, il était le premier à connaître pareil succès ! Comment l’aurait-elle pu ? Il se sentit étrangement troublé à l’idée qu’il venait de commettre un imprévu social… mais une nouvelle bouffée de fierté vint balayer son inquiétude.

Ses frères, les Tuan, n’avaient jamais réussi à convaincre les humains de se reproduire chez eux. Ils avaient tout essayé, au fil des générations, pour résoudre ce problème compliqué, mais surtout, insensé, car qu’est-ce qui pouvait bien ne pas con-venir aux humains sur la Lune Noire, la douce Uraian Tuan ? Ses habitants avaient veillé à ce que leur monde fût amené à la

 

– 92 – perfection, et s’y maintînt. Il n’y avait nul défaut dans l’immense sphère noire qui les abritait du vide des cieux étoilés, pas de faille, pas de plaie, pas d’êtres parasites. Le jour argenté nais-sant au cœur de leur lune faisait luire leurs maisons de marbre noir et lisse, ornées de volutes d’argent. Et ils n’avaient pas bâti au hasard, non, mais tenu compte au mieux de l’environnement, englobant dans leur architecture les câbles imposants qui joi-gnaient les terres périphériques au centre de la sphère, et même les fines toiles qui venaient peu à peu les relier entre eux et obs-curcissaient le jour, comme l’année s’écoulait. Mais ce jour-là, il faisait clair encore, et la vue de Manis portait très loin ; une fois de plus, il scruta les lieux, et une fois de plus, il ne vit rien qui pût dégoûter un humain. Le mystère restait entier… mais peu importait, puisqu’il avait réussi !

S’ajoutant à la joie, la volupté l’envahit à son tour comme il appréciait le claquement des six talons pointus de sa douce Rengganis. Il se tourna lentement, et contempla sa peau noire aux reflets satinés, toujours plus proche et pourtant sans défaut, jusqu’à ce que leurs visages se frôlassent presque. Elle décala son visage d’une souple ondulation de son cou, lui refusant ses lèvres. Il la suivit de la tête, allant de gauche, de droite, deve-nant presque fou. Finalement, elle l’attendit, ses immenses yeux noirs miroitant de désir, et il l’embrassa enfin. Le long frisson brûlant qui naquit entre leurs bouches envahit peu à peu leurs corps tout entiers. En silence, ils jouirent, et restèrent muets le temps que leurs deux chairs s’apaisassent complètement. Manis adorait la nudité qui fondait leurs épidermes en une unique ca-resse, vaste comme l’existence ; il aimait également les longs manteaux de soie noire et blanche qui l’empêchaient un instant, comme un voile posé sur le plaisir, un voile si ténu qu’il ne résis-tait jamais. Il frissonna, sourit modestement :

– Veux-tu admirer notre succès ?

– Bien sûr. Ta fierté fait plaisir à voir.

 

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Manis l’emmena voir le nouveau-né, ce petit tas de chair si vivement coloré qu’il en semblait factice. Ils rirent doucement, exactement au même instant, précisément sur le même ton, de ce sommet de mauvais goût, puis ils cessèrent, se demandant soudain : était-ce par peur du ridicule que les humains leur avaient caché cela ? Leur perplexité inquiéta les parents, et le père, en toute hâte :

– Je vous assure que cet état ne dure pas ! Le bébé prend très rapidement un aspect lisse et doux, très agréable à regar-der.

Les deux humains étaient remarquablement anxieux de ne pas déplaire aux Tuan, qui apprécièrent cette diligence, car il était si rare qu’ils fussent bien éduqués. Sur un ton apaisant, Manis leur répéta une fois de plus qu’ils étaient ses biens les plus précieux, surtout s’ils parvenaient à amener l’enfant à ma-turité. Rengganis le laissa faire, confiante en ses talents de ber-ger, et se pencha sur le petit. Elle lui tendit un doigt, et s’étonna, car il ne mordait pas, suçotait seulement, d’une petite bouche sans dents, même pas des dents d’humains, ces épaisses la-melles que seule leur blancheur sauvait de l’inintérêt. Elle aper-çut les petites gencives roses, et cliqueta discrètement son hila-rité, car le petit était ridicule, et tellement potelé qu’il semblait une ébauche encore mal dégrossie.

Elle se tourna vers Manis, qui lui sourit, complice : ils sau-raient faire du petit un spécimen valable, même s’il leur fallait remplacer ses parents, même s’ils devaient veiller sur lui en per-sonne. Pour un jeu amusant, et si valorisant, ils trouveraient le temps, et surtout l’excellence. « À Tuan bien éduqué, rien d’impossible », comme disait le proverbe !

Ils dirent encore :

 

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– Nous le baptisons Demi-Lune. C’est beaucoup espérer que de lui souhaiter la moitié de nos qualités, mais nous y con-sentons.

Les humains se prosternèrent devant eux, puis la mère considéra son fils avec une pitié mêlée de répulsion. Devenir un Lunaire Noir, même à moitié ? Qui donc le souhaiterait ? Les Tuan quittèrent la chambre du couple, les laissant entre eux. Manis proposa :

– Et si nous profitions d’être dans la maison des humains pour aller prélever notre repas parmi ceux des résidents qui se seraient aigris ? Cela nous évitera de nous déplacer tout à l’heure.

Rengganis refusa, mystérieuse. Ils revinrent dans leur mai-son, et elle emmena Manis dans la salle à manger où il décou-vrit, posés sur la table, deux emballages artistiquement noués. Leur forme ne laissait aucun doute, et, de ses doigts fourmillant de désir, il commença délicatement à dénouer les rubans. Il écarta le papier, et releva la tête, surpris et ravi :

– Je n’ai jamais vu un enfant de ce peuple-là !

Il avait ignoré jusque-là cette peau légèrement olivâtre, ces yeux un peu bridés, ces lèvres pleines et belles, et ces cheveux luisants presque autant que les siens, décorés de fleurs d’or et de corolles odorantes. L’enfant était absolument parfait, mais était-ce une surprise ? Rengganis était passée maître dans l’art de les paralyser dans des postures impeccables, sereins et ma-gnifiques. Il ne leur manquait, à la rigueur, que la conscience de l’excellence de celle qui les avait apprêtés.

Manis déballa le second, et les disposa côte à côte, pour choisir lequel il mangerait. Il enlaça son aimée pendant qu’il ré-

 

– 95 – fléchissait, et caressa doucement le triangle de poils infimes entre ses omoplates, pour la sentir frémir.

– Où les as-tu trouvés ? Tu n’as tout de même pas…

– Non, bien sûr ! La Terre est trop lointaine à mon goût, même si nos ailes nous y porteraient sans peine ; et bien mal habitée. Mais Pendaran venait de recevoir un arrivage, et tu sais qu’il paie bien de nouvelles manières de porter son manteau.

– Certes, il est coquet ! Personne ne le nierait. Mais de là à céder deux enfants aussi parfaits en échange d’une mode…

– Il dit avoir trouvé un pays où la beauté est répandue, où il suffit de se pencher pour ramasser, d’autant qu’ils sont faibles.

Manis soupira. Il eût aimé avoir le courage d’aller se servir, plutôt que dépendre du vaillant Pendaran ; mais il était trop sé-dentaire. Et puis, de toute manière, l’abondance lui coupait l’appétit plus qu’elle ne lui ouvrait, ou du moins le prétendait-il avec une conviction sans faille, pour étouffer tout regret.

Il choisit, et ils s’assirent. Il caressa doucement le cuir lisse et sombre de son fauteuil, et se souvint de la manière lamen-table dont il tombait sur l’humain qui l’avait eu pour peau. Il était tellement étrange de songer que la vie défigurait les maté-riaux dont elle était constituée ! Rengganis bruissa doucement, et il quitta sa rêverie pour revenir au repas, battant des cils un instant pour s’excuser de sa discourtoisie. Agissant en miroir, ils arrondirent leurs bouches, posèrent leurs lèvres sur le cou des enfants, que le cercle de leurs dents pénétra sans effort. Ils at-tendirent que les chairs se fussent dissoutes, et aspirèrent dans un silence parfait. Les enfants coulèrent en eux, onctueux, déli-cieux. Quand elle eut terminé, Rengganis secoua la peau d’un geste vif et précis, et la tint devant elle pour mieux la regarder. Elle sourit fièrement, car elle avait très bien choisi, ils seraient

 

– 96 – magnifiques une fois préparés. Ils se levèrent tous deux, pour rejoindre l’atelier, cliquetant de concert avec délicatesse. Il était si doux de contribuer ensemble à créer plus de beauté !

*

Demi-Lune aimait le parc où il vivait avec ses semblables, pour son calme parfait et son confort. Il appréciait le soin avec lequel Manis et Rengganis les entretenaient, la douceur de leurs mains quand ils venaient guérir leurs moindres écorchures, et leur étonnement renouvelé devant le peu de soin que les hu-mains accordaient à leurs personnes. Avait-on idée de se dété-riorer ainsi ? Il était fier de les entendre préciser que ce n’était pas son cas – bien sûr – car il savait parfaitement chérir son ap-parence, et il buvait leur sourire, leur admiration.

Mais ce qu’il préférait par-dessus tout, c’était les regarder, car les Tuan étaient magnifiques. Ils glissaient au-dessus des humains sur leurs grandes ailes bleues à l’éclat métallique, des reflets laiteux passant sur leurs armures, et ils se posaient dans un doux bruissement, avec une grâce subtile que Demi-Lune ne pouvait imiter, à son grand regret. Quand il songeait au privi-lège de les contempler, la gratitude l’envahissait, car ils lui pa-raissaient des êtres admirables, tout d’harmonie et de précision. Il trouvait doux de dépendre d’eux, d’être l’objet de leurs soins.

Du moins, il l’avait pensé, jusqu’à ce qu’il parlât au reste du troupeau. Il les avait fuis d’abord, car s’ils avaient un corps semblable au sien, mais scandaleusement négligé, ils ne possé-daient pas son esprit. C’était d’ailleurs bien compréhensible. Ils n’avaient pas couru en gazouillant entre douze jambes noires. Ils n’avaient pas posé leur joue contre les longs manteaux de soie noire et blanche qui ornaient les grands corps minces. Ils n’avaient pas volé, tenus entre les bras cuirassés de Rengganis. Ils ne comprenaient pas la douce langue des Tuan. Et ils n’avaient pas reçu des mains de Manis le corps de leurs parents,

 

– 97 – soigneusement embelli, parfaitement adouci, pour décorer leur chambre.

Au premier abord, les autres membres du troupeau lui avaient paru totalement fous, car ils disaient venir d’au-delà des ténèbres qui limitaient le monde… comme si la nuit pouvait avoir plus d’un cœur de lumière, fragile et délicat. Ils parlaient bruyamment de lieux étrangers où ils eussent été les maîtres, et ce qu’ils décrivaient comme leurs mœurs naturelles lui semblait un désordre révoltant, une barbarie insensée. Mais peu à peu, il les avait crus, car ils étaient si imparfaits, si impulsifs, qu’ils ne pouvaient pas être nés ici, dans la perfection. Et puis, il peinait à croire qu’ils eussent inventé tout cela, car c’était de si mauvais goût que personne n’aurait pu s’y complaire le temps nécessaire à broder tant de détails immondes.

Le pire fut certainement que cette énergie brouillonne éveilla un écho en lui. Il avait maintenant envie de bouger plus brusquement, de crier parfois, et non de rester immobile comme un Tuan, posé en silence sur un mur, deux jambes re-pliées devant lui et les coudes posés par dessus ; ou de marcher sans bruit en contemplant le parc. Mais il se retenait, car il ne voulait pas défigurer les lieux.

Le reste du troupeau le regardait avec compassion, comme s’il était lui-même dément. Ils disaient que les Tuan étaient des monstres venant capturer des humains sur Terre. Ils parlaient de la douleur de perdre sa famille, de quitter son pays, et Demi-Lune ne comprenait pas : ils avaient été choisi parmi le tout-venant, et ils se plaignaient ? Il finit par s’en ouvrir à son père.

– Manis, ne leur expliques-tu pas quelle chance est la leur ?

Le Tuan lui sourit doucement.

 

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– Leur folie est profonde, elle échappe aux mots. Toi seul, tu as guéri.

Demi-Lune hésita à lui dire qu’il en doutait parfois, quand une étrange nausée le saisissait à la seule vue de son père adop-tif, quand il frémissait de le voir vider un corps, ou quand sa main effleurait l’abdomen luisant qui palpitait au bas de son dos, comme une queue renflée, et que, soudain, il tremblait. Mais il ne pouvait le faire, car il ne voulait pas le décevoir. Et pourtant, le doute le rongeait : lesquels étaient les monstres ? Ces êtres désordonnés qui cachaient leurs morts, ou les Tuan tranquilles ? Il se tenait face au miroir, étudiait son visage, voyait avec angoisse des cernes sous ses yeux, et ses traits se ti-rer : la laideur le prenait, comme la vie le dévorait. Heureuse-ment, le jour était faible déjà, et gommait ses défauts.

*

Sintawa eut l’étrange idée d’organiser une réception, alors que l’année était très avancée, et la nuit, très proche. Manis et Rengganis s’y rendirent pourtant, sachant que leur hôte excel-lait à ravir ses invités et à faire partager ses coups de cœur. Si quelqu’un pouvait égayer la part sombre de l’année, c’était elle. Ils ne le regrettèrent pas. Ils purent se défaire des œuvres qui ne leur plaisaient plus, ces traits muets qui les avaient lassés. C’était bien naturel : même les plus fins travaux finissaient par devenir indifférents, même les relations parfaites avec des morts se ternissaient un jour. Les Tuan savaient bien qu’ils n’étaient pas encore parvenus à créer les chefs-d’œuvre que leur cœur chérirait sans jamais se lasser. Alors, ils les échangeaient, renouvelant le décor humain de leurs habitations. La sagesse était la meilleure manière de s’accommoder de l’imperfection, et les Lunaires Noirs étaient sages, très sages, non pas à la façon de philosophes, mais à celle d’enfants brisés.

 

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Manis et Rengganis n’échangèrent pas seulement des œuvres, ils troquèrent également quelques humains sur pied, dont la naturalisation ne les inspirait plus, et dont la peau leur répugnait trop pour qu’ils les mangeassent. Les goûts fluc-tuaient, et les humains aussi, hélas, leurs odeurs, leurs textures, étaient tellement instables. Il eût fallu pouvoir les fixer de leur vivant, pour éviter toute évolution néfaste ; mais, là encore, le matériau montrait ses limites.

Ils revinrent chez eux à pied. Rengganis portait avec délica-tesse une œuvre magnifique qui avait lassé Kusumah : deux corps enlacés aux peaux si différentes qu’ils rappelaient le jour et la nuit. Elle était baptisée « Année », avec une sobriété ty-pique du célèbre artiste.

Rengganis devisait gaiement, mais Manis sentait la tris-tesse de sa douce amie comme ils avançaient dans le jour presque éteint. Il ne demanderait rien, mais pouvait deviner : elle regrettait de trouver de si belles pièces si tard, car elle ne pourrait peut-être pas en jouir ; mais elle veillait à ce que cela ne se vît aucunement. Il était touché de cette attention, et même s’il partageait ses craintes, ses traits restaient sereins. Parfois seulement, il s’était dit que parler de leurs angoisses les adouci-rait peut-être, mais il n’avait pas osé, car c’eût été si impoli, si audacieux ; et il craignait trop qu’elle le rejetât pour prendre ce risque, car elle lui semblait irremplaçable.

Ils décidèrent ensemble où installer l’Année, et Manis son-gea que, pour être magnifique, l’œuvre était également inquié-tante. Kusumah était un très grand artiste, mais, entre ses mains, la mort semblait parfois légèrement menaçante, plutôt que d’être un pur réconfort. C’était à la limite du mauvais goût, conclut-il, et il hésita : choix artistique, ou maladresse ?

Ils s’effleurèrent, tentèrent de faire l’amour, mais en furent incapables. Ils demeurèrent enlacés, leurs yeux perdus dans la

 

– 100 – noirceur de leurs corps, leurs doigts suivant distraitement le fi-ligrane blanc qui ornait leurs chevelures, ce sceau unique et si intime. Le temps qui leur restait coula. Ils le rêvèrent lent, coa-gulé, prisonnier d’une peau qui n’exprimait plus rien ; mais cet espoir était vain, car le temps mettait toujours fin à leurs si doux baisers, au velours des caresses qui sourdaient de leurs bouches.

*

Les Tuan parquèrent les humains, mais Demi-Lune réussit à se cacher. Cette négligence le heurta, car ses maîtres étaient si parfaits d’ordinaire que leur moindre défaillance le choquait. Il se sentit un peu déçu d’avoir réussi. Il songea à rester caché aux alentours de la maison des humains, à prétendre qu’il n’était pas dehors, que tout était normal, à quelques mètres près, et à se convaincre qu’il avait été oublié. Mais, comme la nuit ache-vait de dévorer le jour, comme elle envahissait chaque recoin de la Lune Noire, il s’en sut incapable, car cette nuit était unique, elle trouait l’année avec netteté, et il voulait savoir. Il n’en pou-vait plus d’être déchiré entre ce qu’il voyait des Tuan et ce qu’en disaient les autres, ces peaux mouvantes qui formaient le trou-peau, et dont presque chaque mot était vulgaire. Il était déses-pérant qu’il pût accorder le moindre crédit à un sens si mal for-mulé ! Mais c’était pourtant le cas.

Il crut geler tout vif comme le froid s’installait, et serra son léger manteau autour de lui en regrettant la douce chaleur de sa chambre. Il faillit mourir de peur quand retentit le cri, le cri de frustration que poussa Rengganis, le cri qui se prolongea, cessa le temps d’un battement de cil, comme s’il franchissait un degré, et reprit, plus insoutenable encore. Un cri d’immense désir, doublé d’une terreur absolue. Demi-Lune se boucha les oreilles de ses deux mains, mais elles glissèrent lentement, comme atti-rées par le sol. Il était fasciné par le cri sans fin, il restait incré-dule à chaque nouveau palier, à chaque accroissement de l’angoisse. Il se demanda quand Rengganis respirerait, et quand

 

– 101 – il respirerait lui-même, car son souffle s’était figé. Il se souvint à temps des minces orifices sur l’abdomen des Tuan : jamais, ja-mais elle ne s’essoufflerait, car la bouche de sa mère adoptive ne servait qu’à l’amour, non à l’air.

Il prit quelques inspirations aussi profondes qu’il le put, et l’air le brûla de son froid. Il se rapprocha lentement de la mai-son des Tuan, écouta Manis tenter de calmer Rengganis d’une voix angoissée qui le toucha étrangement. Puis le Tuan cria, lui aussi, un bref cri de douleur, et Demi-Lune l’entendit tomber comme son aimée s’enfuyait, courant sur les câbles qui me-naient au cœur du monde, ce lieu que les ténèbres avaient tou-jours masqué au jeune homme. Son père adoptif se releva, san-glotant ; il hésita, déchiré, pendant quelques instants, ses doigts pianotant sur ses lèvres à un rythme insensé. Il partit à la suite de son épouse, criant aussi fort qu’il le pouvait, lui qui n’élevait jamais la voix :

– Rengganis, reviens ! Reviens avant qu’il ne soit trop tard !

Et, plus doucement :

– Reviens, je t’aime tellement. Souviens-toi de mes lèvres… souviens-toi du bonheur !

Demi-Lune le suivit prudemment, car il peinait à marcher sur les fibres étranges qui formaient les câbles, même si Manis lui avait appris à ne pas s’y engluer. Comme il s’avançait, la nuit retentit du bruit de combats, et des cris de désespoir de ceux qui tombaient, blessés, incapables de courir encore. Pour la pre-mière fois, il vit du sang tuan couler. Il était rouge foncé, presque noir dans la pénombre. Il y passa un doigt, et le trouva épais, rampant plus que coulant, formant de larges gouttes qui hésitaient à s’étaler, préférant se replier sur elles-mêmes comme des gemmes frileuses, puis former lentement des cris-

 

– 102 – taux d’un noir profond. Le jeune homme peina à ne pas s’y dé-chirer les pieds, car les câbles se couvrirent de ces pauvres tro-phées que nul ne revendiquait. Il songea tristement que ce n’était plus de l’art, que les Tuan n’étaient pas conscients que leurs chairs torturées métamorphosaient les câbles en colliers magnifiques, tout ornés de joyaux.

Comment l’auraient-ils pu ? Ils étaient déchaînés, et telle-ment pressés que Demi-Lune resta bientôt seul. Il poursuivit son chemin dans la lueur d’argent que diffusaient les câbles. Elle s’affaiblit à mesure qu’il avançait et, quand elle s’éteignit, il se sentit lourd, incapable de bouger. Il leva alors les yeux, et la vit, immense et répugnante : plus noire que les ténèbres, une énorme araignée. Le mur de sa haine le frappa brutalement, di-sloquant ses genoux.

Penchée sur les Tuan, stupide et inflexible, elle les dévorait. Ils ne s’entraidaient pas, oh non ! bien au contraire, ils empoi-gnaient une femme et l’offraient, terrifiée, à la Mère Araignée. Pendant qu’elle entourait le corps qui se débattait d’un cocon de sa toile, les hommes grimpaient sur elle, tout le long de ses pattes aux poils acérés, jusque sur l’abdomen au relief cauche-mardesque, fluctuant et coupant. Ils se rassemblaient où il pul-sait au rythme de la gigantesque respiration, car la chitine y était plus fine. Ils perçaient de leurs dents la carapace de nuit, et se vidaient dans sa chair, se digérant eux-mêmes pour ne laisser que sperme. Il ne restait d’eux qu’une enveloppe vide, craque-lée, desséchée, ses pattes repliées, qui tombait comme une feuille morte au prochain mouvement de la Mère Araignée.

Demi-Lune resta longtemps tétanisé d’horreur, puis s’arracha aux câbles et rejoignit la maison de ses parents tuan. Il se terra dans un recoin, sa joue posée contre le marbre noir et poli, malgré le froid qui en sourdait, lui donnait mal aux dents. Il pleura pour eux, ses amis si doux, si calmes et si beaux, dévas-tés sans égard. Dans un jour de plomb, un jour de chagrin, il vit

 

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Manis revenir du cœur du monde, titubant sur les fils, les bras chargés du corps encoconné de sa chère Rengganis. Son père marchait sur le givre et le sang mêlés, son père vacillait, comme aveuglé. Le jeune homme se tut, écrasé de douleur.

*

Manis déposa son aimée dans le berceau des morts, avec l’impression que sa vie lui avait échappé. La veille au soir, il n’avait pu l’y traîner et l’y enfermer, pour sa sécurité. La veille, l’appel de la Mère avait été le plus fort, l’immémorial appel à la reproduction. À la vie ? songea-t-il. À la mort… Il passa ses doigts sur les murs, et se souvint qu’ils les avaient ornés en-semble. Ils s’étaient demandé ce qui pourrait adoucir la douleur du survivant, doutant que cela fût réalisable, et ils avaient eu raison. Ils n’avaient pas cru possible de changer quoi que ce fût au supplice du mourant, et avaient eu raison encore.

Le corps de Rengganis était infesté par la myriade d’embryons que la Mère y avait injectés, et, sous la toile légère, Manis ne voyait que trop les traits chéris déformés de souf-france. Elle tentait pourtant de garder un visage serein, mais c’était déjà impossible, et cela empirerait à mesure que les petits grandiraient. Ils grouilleraient dans son corps peu à peu dévoré, se combattant ; et sa silhouette adorée se déformerait comme ils mangeraient les plus faibles d’entre eux. Sa peau finirait par se déchirer au moment où deux énormes araignées se battraient en duel au sein de leur mère. Le vainqueur dissoudrait le vaincu, et absorberait sa masse, croissant brutalement. Il apercevrait alors son père, et le défierait ; si son aîné se montrait faible, il devien-drait une proie, et serait tué.

Manis l’espérait presque. Il se sentait tellement seul, telle-ment impuissant. Il pleura, misérable. Rengganis et lui avaient trop attendu, ils n’avaient pas trouvé le courage de fuir sur Terre, d’errer parmi les fous. Ils avaient refoulé leur peur d’être

 

– 104 – dévorés. Ils n’avaient pas su trahir leur Mère : elle leur donnait la vie, constatait leur imperfection, les consommait et, ainsi re-vigorée, créait leurs successeurs. Quoi de plus normal ? Ils s’étaient contentés, comme chaque année, comme c’était le droit de tout Tuan, de tenter d’éviter ce sort légitime, de toute la force de cette vie qui ne voulait pas finir, et du rêve stupide de dispo-ser de leurs jours, d’en choisir seuls le terme.

Quand il ne supporta plus la vue de Rengganis, il quitta la pièce. Il y reviendrait durant l’année, comme l’ombre s’étendrait à nouveau, car il ne laisserait pas son aimée souffrir seule, il n’abandonnerait pas celle qui lui avait tant donné. Il sortit sur la terrasse, et ses lèvres goûtèrent la saveur douce de la brume vermeille. Chaque lendemain de Nuit, elle s’étendait dans la lune, et teintait le jour revenu d’une lueur triste. Au loin, il en-tendait les Vierges du Mort Blanc pleurer et se lamenter douce-ment sur le sort de leur dieu, mais il fit un effort pour ne pas comprendre le sens de leurs paroles. Il le savait, qu’il vivait un répit qu’il n’avait pas gagné, mais peu lui importait son coût, car il avait assez de sa peine, bien assez. Et puis quoi ! La Mère était un dieu, Keraian Tuan en était un autre, qui ne faisait que corri-ger… si peu… la conduite de son égale. C’était de la décence, voi-là ce que c’était ! Pourquoi aurait-il ressenti de la gratitude ? Si encore le Mort Blanc avait sauvé Rengganis ! Mais non !

Il traversa le salon, et les cuirs lui semblèrent éteints, raidis et froids. Son aimée lui manquait, le frisson de leurs peaux, la danse de leurs membres, ses paroles plaisantes et pourtant fas-cinantes qui évitaient de penser à la fin de l’année… calmaient l’envie de fuir… laissaient la mort les rattraper. Il se reprit, car même sans les mots, il serait resté, puisqu’il était trop lâche pour se rebeller. Rengganis n’était plus qu’une coque légère au bord de son esprit, un gouffre dans son cœur, et les côtes de Manis cliquetaient au rythme de ses pas, étonnées par le vide qui s’était creusé entre elles.

 

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Il voila l’Année d’un tissu sombre, car le spectacle d’amants lui était insoutenable. Il libéra le troupeau, sans regarder les humains qui le composaient. L’art ne lui importait plus, faute de pouvoir en parler à un esprit chéri. Il se força à imaginer l’un des enfants que possédait Pendaran, mais leur exquise grâce échoua à lui ouvrir l’appétit. L’appétit de quoi ? De vivre ? Son cœur était mort, à quoi bon un corps ?

*

Manis posa sur Demi-Lune un regard pensif. Le jeune homme détourna les yeux, attendit que cela cessât, mais l’examen se prolongea. Il réalisa que son secret se devinait, que ses traits laissaient transparaître l’horreur de la nuit noire, et sa beauté poignante, celle des amants venant secourir leurs aimés ; puis celle de l’instant où le jour renaissait. Il ne pouvait oublier la vue de la Mère Araignée, repue de ses enfants, concentrant peu à peu sa malveillance, et le craquement sinistre des flancs de la Lune Noire qui cédaient lentement à son envie de mort.

Il revoyait le Tuan aux cheveux argentés, au corps étran-gement pâle et aux yeux de mercure, entouré d’une lumière qui ressemblait au jour. Il marchait lentement, vacillait par ins-tants, fragile, mais résolu, se livrant à la Mère. Il se tenait de-vant elle, et la haine faisait place à un désir fébrile, incrédule. Les chélicères frémissaient, dégouttaient de venin, les huit yeux se fixaient sur le mince corps du mâle où le noir se mêlait de tant de blancheur. Elle l’amenait à elle, un simple fétu ; il fer-mait les paupières, son visage se crispait sous l’insoutenable douleur comme elle mordait son buste frêle, et aspirait sa vie, le dévorant enfin, apaisant une envie plus forte que la mort. Le sang du sacrifié sourdait autour de la blessure, s’étendait dans les airs tel une brume vermeille, et avec lui, le jour, un jour gris de plomb, un jour qui lui coûtait son existence même. La lune ne frémissait plus, la Mère avait tout oublié, enivrée de l’offrande consentie, seulement désireuse de goûter à ce sang. Et

 

– 106 – une année encore, elle laissait vivre le monde, au prix d’une mort blanche, claire comme le jour nouveau.

Dans ce matin douceâtre, Demi-Lune, revenu à la maison des humains, écoutait en refoulant ses larmes le chant des Vierges du Mort Blanc, qui veillaient son corps arraché à la Mère, ramené dans le temple pour une nouvelle année. À tra-vers les notes, il entendait la joie de leur sourire quand il ouvrait des yeux noyés d’épuisement ; puis la mélodie reflétait leur ra-vissement, quand il tendait une main vers leurs visages en larmes, pour les consoler. Une fois de plus, la Mère l’avait dévo-ré sans pouvoir le souiller.

Demi-Lune comprit que Manis savait qu’il savait. Le Tuan cliqueta doucement, et son fils obéit, s’éloigna du troupeau pour venir à son père. Il tendit sa main aux longs doigts satinés, prit délicatement le visage du jeune homme, et le tourna vers le sien ; il l’étudia, songeur, triste également, d’un chagrin conte-nu, puis murmura, avec une infinie douceur :

– La vie vous défigure…

Demi-Lune ne lui en voulut pas, car il avait appris ce que les Tuan cachaient, ce qu’ils ne pouvaient changer et préféraient oublier. D’un geste du menton, Manis désigna le troupeau, et son fils secoua la tête en signe de dénégation, car ils ne savaient rien. Lui, il allait mourir de leur curiosité, de cet esprit étrange qu’ils avaient apporté de la Terre, mais cela ne le dérangeait pas… car il serait honoré par son père, malgré qu’il eût commis le plus abject des crimes : voir le cœur du monde, au cœur de la nuit la plus sombre de l’année. Il serait honoré, car son corps le méritait. Son esprit une fois mort, sa peau ne saurait rien qui pût déparer. Il serait caressé, sans plus jamais risquer de perdre la faveur de Manis. Il serait peut-être même le chef-d’œuvre dont son père rêvait depuis tant d’années.

 

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La bouche du Tuan s’arrondit, et Demi-Lune devina ses dents, plus fines qu’un cheveu, qui s’assemblaient en cercle… puis il ferma les yeux. Il ne sentirait rien, car Manis ne voulait pas de son visage souffrant, de son corps torturé. Seule l’illusion d’une mort cruelle défigurait le troupeau à l’instant de connaître la perfection ultime ; et cette idée-là, le jeune homme ne la con-naissait pas. Il pensait seulement : « La mort est mon refuge, la mort est tout mon sens. »

*

Manis regarda le corps souriant, la tête posée sur ses ge-noux, et sanglota. Sans Rengganis, sans Demi-Lune, la vie n’avait plus de sens. Il posa sa bouche sur son poignet, arrondit ses dents, pointa ses stylets… puis laissa retomber son bras. Il eût été malpoli de laisser le jeune mort pourrir sans soins. Il se suiciderait peut-être, mais pas avant d’avoir honoré son enfant. À quoi bon avoir vécu dans la droiture et le respect, si c’était pour être abandonné dans la mort ? Il eut un haut-le-cœur en songeant à l’état dans lequel se trouvait Rengganis, et se jura de rendre son fils aussi beau qu’il le pourrait.

Il resta assis longtemps, caressant le front de Demi-Lune. Pour la première fois, il écouta vraiment le chant des Vierges du Mort Blanc, et réalisa quel espoir il portait. Non, Keraian Tuan, leur pauvre dieu mâle, ne pouvait pas les sauver tous de la Mère Araignée ; mais il permettait au moins que la vie continuât pour certains d’entre eux. Manis se sentit honteux de son ingratitude. Lui, que pouvait-il contre Induk Marah, tapie au cœur du monde ? Rien. Son dieu avait au moins le mérite de faire de son mieux.

Il regarda Demi-Lune, et envia le calme avec lequel son en-fant avait accepté son sort. Son fils ? À d’autres ! Il se sentait bien plus puéril que le mort qui reposait sur ses genoux. Mais qu’y pouvait-il ? Personne, jamais, ne lui avait demandé de

 

– 108 – grandir. S’il mourait enfant, qui s’en apercevrait ? Une Mère aveugle ? Elle ne voulait rien de lui, que son sperme et sa vie ; mais aucune de ses œuvres, aucune de ses pensées, pas le moindre de ses mots. Il murmura :

Oh ! Rengganis !

Toi pour qui j’avais un sens

Pourquoi tes yeux sont-ils aveugles ?

Pourquoi ta bouche est-elle muette ?

Pourquoi suis-je seul,

Et invisible ?

 

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