Le Miroir des Limbes

André Malraux · Chapitre 4 sur 9 · partie 5/5

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Le Miroir des Limbes

Partie IV

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Ainsi retrouvait-il son caractère mythique. Les parlementaires, la nuit où s'éteignait leur branle-bas de départ (non de combat, car ils n'avaient plus même de police à opposer aux parachutistes d'Alger) l'avaient élu dans l'amertume. Ils savaient qu'il n'avait point appelé les présidents Guy Mollet, Pinay et P imlin par souci de conciliation, ni seulement de légitimité, bien qu'ils n'aient guère compris son opiniâtre répulsion au risque de livrer l'Etat à un parti, fût-ce l'ancien R.P.F. Ce n'était pas leur élu qui partait pour Alger : c'était le seul homme que les Algériens et l'armée eussent accepté d'entendre, sinon d'écouter. Le « suprême recours », le seul qui pût parler au nom de la France sans faire hausser les épaules. On l'avait bien senti dans l'appel du président Coty. A l'Assemblée, la nuit de son retour, la France enfouie que ses ennemis et ses adversaires retrouvaient ensemble, ne se ait qu'à lui.

Avec raison, bien qu'ils n'en fussent pas assurés. Non seulement ils tenaient son ministère pour un ministère de transition, non seulement la droite algéroise disait : « Nasser après Néguib ! » mais encore la majorité des militants gaullistes attendaient leur Révolution. Or, il allait appliquer la décision la plus grave qu'il eût prise depuis le 18 Juin 1940 : s'opposer à la création de tout Parti unique.

Nous savions bien qu'il en serait ainsi, nous savions mal pourquoi. Question oiseuse ? se trouva-t-il simplement aussi étranger à l'idée de créer un Parti unique, qu'à celle de ressusciter le parti radical ? Pensa-t-il que la vocation de la France, qu'il tentait de retrouver à travers la Communauté, mais que la guerre d'Algérie mettait à rude épreuve, exigeait cette décision ? Entre les coquecigrues d'alors, celle du « pouvoir » allait se montrer la plus éclatante. Gouverner devint, de la part des gouvernants, gravement coupable. Tout pouvoir fut étri par les experts en impuissance, qui la préféraient pour l'avoir pratiquée avec soin. Les Français ne conçoivent guère le pouvoir ; ce qui leur est familier, c'est l'abus de pouvoir, idée claire et brillamment liée à l'histoire, depuis Victor Hugo jusqu'à Dumas. O temps bénis où l'on ne tolérait pas le pouvoir gaulliste, où le Général “et moi-même, Messieurs, sans nulle vanité”, étions hebdomadairement étris par maints Ruy Blas avec l'accent de Duclos ! L'infâme juridiction d'exception devait à peu près acquitter Salan... Le général de Gaulle, jusqu'à son départ, compris, a été un chef d'Etat extrêmement légaliste. Le cérémonial selon lequel le consul revêtait en quittant Rome avec l'armée, la toge de la Ville, puis reprenait la toge consulaire après la victoire, a fait partie de ses images familières : sa toge rouge, c'était l'article 16. Je l'ai vu défendre (non sans colère) les franchises municipales qui permettaient à quelque Topaze de tenir ses projets en échec, parce que « jusqu'à vingt mille habitants, les Conseils municipaux sont d'excellents outils de la France ». Il supportait mal l'attitude du Conseil d'Etat, la supportait cependant. Il tenait le Sénat pour notre institution la moins efficace : il se mit en jeu pour demander au pays d'en changer la forme. Fut-il toujours attaché à un pouvoir dé ni, par le sentiment d'une qualité supérieure de civilisation, qu'il devait à la France de maintenir, comme il avait maintenu la République ?

Il connaissait l'opération hégélienne. La souveraineté du peuple n'est pas celle de l'ensemble des particuliers. La Volonté générale, souveraine de fait, accomplit le destin historique, avec ou sans l'assentiment des individus qui l'ignorent ou ne s'en soucient pas (opération éminemment favorable à l'assimilation du Parti communiste au prolétariat). Le destin de la France ne dépendait-il pas de ceux qui s'en souciaient ? Sa réponse, presque agressive, était que le pouvoir doit s'exercer à travers l'Etat.

Il l'a dit maintes fois. L'entendre aurait épargné bien des malentendus. Mais les hommes n'entendent que ce qu'ils connaissent par cœur... Du moins cette décision, que ses Mémoires n'expliquent pas encore, fut-elle délibérée, car il me dit plus tard : « – Cette perpétuelle histoire de fascisme est imbécile. Nous n'avons rien à voir avec ces gens-là. La pente dangereuse ne nous ferait pas rouler au fascisme, mais à la monarchie. » Jusqu'à son départ, ses ennemis dé nirent son gouvernement, de façon curieuse, comme un futur-fascisme. Demain, on fusille gratis.

« – Pourquoi diable, disait-il, les démocraties protestantes – scandinaves aussi bien qu'anglo-saxonnes – se reconnaissent-elles dans les “gauches” méditerranéennes, qui leur ressemblent si peu ? Pourquoi tant de gens croient-ils que je prépare un Etat totalitaire ? La République, les libertés individuelles, qui les a établies ? Je voudrais comprendre le mécanisme... »

Mais il avait rencontré la télévision. Et en avait changé la nature avec les images. Aux photos des nouveaux ministères, distributions de prix, avait succédé son avion, un point dans l'écran, vers le Sud ; aux congratulations de néant, le Forum d'Alger. Avec haine, avec admiration, tous regardaient l'histoire remplacer la politique. Le 14 juillet, place de la Concorde pour la première fois, la Communauté dressait des drapeaux éphémères. Un ambassadeur stalinien se pencha vers moi non sans ironie : « Même nous autres, vieux révolutionnaires, ça nous pince... » Les téléspectateurs ne partageaient pas ces astuces, mais quoi de commun entre ce qu'ils regardaient, et ce que, l'année précédente, ils n'avaient pas regardé ? Par cette n d'empire devenue fête des Fédérations, par La Marseillaise de Berlioz ressuscitée, par l'Algérie houleuse et l'Afrique amie, la France s'engouffrait dans le petit écran. Les conférences de presse parlaient du monde, alors que l'écho eût répondu naguère : de quoi vous mêlez-vous ? Le manichéisme qui opposait gaullistes et antigaullistes, et qui n'avait pour précédent que celui qui avait opposé les communistes aux anticommunistes (mais le communisme aussi est un mythe) brouilla la mutation décisive comme on brouille une émission. La télévision a poussé le gaullisme dans les maisons en y introduisant l'histoire, de la même façon que la radio avait fait, de la voix du Général, celle de la France. On n'a pas changé de programme, on a changé de destin.

Les politiciens appellent pouvoir, la distribution des places et la victoire de leurs sentiments. Ils ont accusé le Général de fausser la balance par le poids de son autorité, ne comprenant pas qu'il était toujours lui-même l'enjeu de son imperturbable banco, par sa personne ou par son engagement. La victoire des parachutistes d'Alger n'eût pas signi é qu'on remanierait le ministère ! Celle des émeutiers de 1968 non plus. Etre renversé par un coup d'Etat ne ressemble pas à donner sa démission. Son assassinat par le M.L.N. ou l'O.A.S. n'eût étonné personne. Le mythe se dégrade en ction, comme l'héroïsme ; mais il naît communion, au plus profond de chacun de nous. Ses ennemis le confondent toujours avec sa parodie ; mais qu'ils la contestent ou l'injurient au passage, ils savent qu'il faut toujours tuer Jaurès. Le mythe nourrit le mythe : le président en uniforme contre les généraux d'Alger, le général de Gaulle dressé comme un menhir, pour l'entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon, dans le long manteau fermé qu'il n'avait pas revêtu depuis le débarquement. Ses actes ont maintenu entre les événements et lui, un lien semblable que rien n'eût remplacé, surtout pas les doctrines. Imagine-t-on un général de Gaulle dont la con ance se fût exprimée par un livre, et non par le 18 Juin ?

Mais sous le mythe, se glissait un personnage d'expérience et de résignation, celui qui disait : “Les choses étant ce qu'elles sont” comme s'il se soumettait à elles, alors qu'il entendait les conduire. Il a dû concilier, au moins faire coexister, le Don Quichotte et le Sancho dont le couple assurait la majorité qui le légitimait. Moins en arbitrant des tendances, comme autrefois, qu'en attelant ensemble des forces presque antagonistes, complémentaires pourtant. D'une part, les gaullistes passionnels, donc tous les militants ; d'autre part, la masse silencieuse qui commençait à la con ance pour nir à « De Gaulle, hélas ! » Il professait que les démocraties avaient perdu l'exaltation dont naissent les vrais rassemblements ; qu'elles vivaient maintenant de majorités in mes, à tel point que de cinq points d'écart, cinquante-cinq pour cent contre quarante-cinq, toutes faisaient un triomphe. Au référendum sur l'Algérie, où l'Europe et l'Amérique proclamèrent que la France le suivait, son quatre-vingt-dix pour cent inespéré n'avait pas même atteint les deux tiers des inscrits. D'où son permanent appel à l'histoire, qui lui répondait une fois sur deux par des mirlitons. Elle avait été l'œuvre de majorités passionnées ; il avait encore connu les Champs-Elysées de la Libération, et même la France autour de lui contre l'O.A.S. Il jouait désormais dans des marges étroites comme le destin. « Pourquoi pas la majorité des femmes sur les hommes dans les départements côtiers, demandait-il, de sa voix de goguenardise noire, ou bien les citoyens dont le nom commence par la lettre A ? » Il avait espéré rassembler autour de lui, pour des tâches encore de Salut public, les masses de 1944. Mais de quoi étaient-elles nées, sinon de l'acharnement de ces pauvres groupes, la France Libre, la Résistance ? Au débarquement, il commandait moins de volontaires, que Vichy ne commandait de gendarmes.

Le destin de la France qu'avaient assumé les groupes combattants, appartenait maintenant à la frange de votants qui détenaient sans le savoir, la légitimité nationale. Il n'y changerait rien. C'était ceux-là, qu'il devait convaincre – comme si la France eût joué son avenir aux dés. Toutefois, les moyens employés par ses adversaires pour déterminer et conquérir à tout prix, sinon cette frange, du moins des votants aussi nombreux : célibataires, vieillards, collectivités particulières, avaient échoué. Il ne tentait rien de semblable. Il éprouvait que c'était seulement s'il touchait la France au cœur, qu'elle lui apporterait ces inconnus. Il ne maintiendrait la France que s'il les atteignait, il ne les atteindrait que s'il visait la France. Sans doute s'est-il cru plus assuré de l'avenir, à la tête des marins de l'île de Sein, que de cinquante et un pour cent des votants... Mais il avait jadis rétabli la nation à partir de moyens si misérables, qu'il comptait la maintenir en naviguant au plus près : « Il faut faire les choses avec ce qu'on a ! Si vous croyez que Henri IV s'est amusé tous les jours ! » Ecoutant la bande du discours de Pnom Penh, au retour du Cambodge, il semble perplexe d'entendre la voix survivante de la France, comme une ménagère qui trouverait, au retour du marché, son panier plein d'étoiles. Et de constater une fois de plus que les Français, qui confondent l'Etat avec l'administration, acceptaient tant bien que mal de prendre pour loi, la responsabilité suprême devant la France – con ée par le peuple – exercée à travers l'Etat.

La France le hante, elle ne l'interroge pas. L'interrogateur obsédant, c'était l'Etat. Il en parlait comme Bonaparte consul, et comme les scienti ques parlent de la science : d'un domaine de rigueur tout nourri d'aventure. Il reprochait à saint Augustin l'absence d'esprit politique, pour l'avoir comparé à une assemblée de brigands. C'est pourquoi la nouvelle constitution lui avait semblé presque aussi urgente que l'Algérie. Pas de Salut public sans conscription, et pas de conscription sans l'Etat révolutionnaire qui l'avait décrétée. Pas de nation sans Etat, comme l'avaient compris les théoriciens des Internationales, qui exigeaient sa disparition. Le Général ne voit pas, n'a jamais vu dans l'Etat, l'appareil du pouvoir d'une classe, mais l'agent de l'unité nationale toujours menacée ; la Convention l'a vu ainsi. Les plus grands serviteurs de la France, disait-il, l'ont servie en transformant l'Etat : on n'imagine pas Bonaparte, connétable de Louis XVI. Monarchies et républiques avaient donné forme à la nation qui, sans Etat, serait corps sans âme et concept sans histoire. De même que Richelieu, il tenait pour sa tâche première, la création et le maintien de l'Etat qui servirait le mieux la France.

Le travail, l'ingéniosité, l'industrie, le commerce de la France de 1620, qui ne comptait pas, étaient-ils si différents de ceux de la France de 1650, la plus puissante monarchie de la chrétienté ?

« – Quand les Français s'entendent, oh ! alors ! » Il éprouvait avec force le sentiment d'une grande mutation historique, à laquelle l'Etat perdu de politique et de chimères, s'accordait mal. Son Etat était presque le contraire de l'administration ; celle-ci dirigeant ce qui continue, et l'Etat, ce qui change. C'était l'instrument du devenir de la nation, le plus puissant moyen de coordonner ses forces. « – On n'a pas fait grand-chose depuis Napoléon... Sauf ne rien comprendre à un Etat dont on attend tout, y compris le droit au bonheur. » Il s'était attaché passionnément à l'efficacité de cet appareil suprême et claudicant, comme autrefois à l'emploi des divisions blindées. Il y voyait plus qu'un appareil, un organisme obscurément vivant et prisonnier, à délivrer de l'inertie, du conformisme, des féodalités patronales ou syndicales, des chimères – c'est-à-dire de ce qui pouvait rivaliser avec l'Etat. Il en a rêvé une histoire semblable à celles de la guerre, qui sont d'abord histoires des armées. Il a écrit celle de l'armée française. Mais si maints officiers ont traité de la stratégie, le principal historien des armées, Delbrück, n'est point un militaire, c'est un professeur. L'emploi de l'arbalète, de l'arquebuse, s'organise et se développe comme le fera celui des chars ; telles mutations décisives des guerres ne sont pourtant pas militaires, par exemple la conscription décrétée par la France de “la Patrie en danger”, d'où sont venues les mobilisations générales. Comme Napoléon, Alexandre invente à la fois (et semble-t-il, de la même façon) ses formations militaires et ses formations civiles, la cavalerie des hétères et le corps administratif des régions conquises. « – Notre Etat est en retard d'un demi-siècle sur nos techniques et même nos conceptions politiques », disait le général de Gaulle en 1960. Il l'avait rétabli en 1945 et 1958, établi pour la formation de la Communauté. « Et maintenant, il va falloir qu'ils fassent des Etats. S'ils en sont capables. » Faire un Etat n'allait pas plus de soi, que créer l'armée des Légions ou le Sénat romain. Il s'était intéressé à la formation des départements comme à celle de l'armée soldée par Charles VII. Il connaissait chacun des préfets, et “l'invention” des premières libertés communales comme celle du premier impôt permanent – ou de la Sécurité sociale. Un de ses ministres, harassé, m'a dit : « Il voudrait ouvrir une E.N.A. tous les matins ! » Mais lui : « – Le pouvoir de l'Etat a été un bouchon, entre des partis acharnés à conquérir une majorité, pour qu'elle arbitre des problèmes qu'elle ignorait. »

Le monde syndical restait en marge, malgré les quinze cent mille voix prises aux communistes. Le Général avait souhaité rétablir avec lui la relation établie à Londres. Dès son retour, il avait rendu aux syndicats leurs libertés. Il voyait en eux, une représentation plus soucieuse que les partis, d'exprimer et de défendre les revendications professionnelles. Mais les objectifs communs de Londres : antifascisme, victoire, n'existaient plus. La rupture avec Léon Jouhaux, dès 1946, fut décisive. En intervenant dans une décision politique, celui-ci passait de façon criante, pour de Gaulle, du camp populaire au camp des féodalités nouvelles. Au refus de le recevoir, Jouhaux répondit que le Général était l'ennemi de la classe ouvrière ; dans les mêmes conditions, celui-ci eût refusé de recevoir le président des syndicats patronaux, exactement de la même façon.

Mais l'opposition syndicale en 1946, ou après 1958, ne mit jamais en danger l'Etat – pas même le développement du pays. Et une démocratie implique une opposition. Sans doute le Général en eût-il préféré une autre.

Il pense qu'on en préfère toujours une autre.

Il a rencontré tôt celle de la presse.

En attaquant sans trêve, au nom d'une démocratie vertueuse et d'une morale politique, le fascisme-pour demain prêté au Général, les journaux, pendant des années, ont exprimé une réprobation commune chez les intellectuels, faible dans le pays, non avenue pour le Général. Parce que les communistes seuls proposaient un gouvernement de rechange – qu'ils ne pouvaient imposer seuls. Le psychodrame, voire la comédie italienne, de l'intarissable : « Recommencez-moi ça ! » adressé au Général, deviennent de mois en mois plus visibles : l'historien découvre que l'intelligentsia et les politiciens ne crurent ni à la révolution prolétarienne, ni au retour à la IVe République, à quoi ils semblaient toujours se référer. En fait, dans les circonstances graves, l'alternative ne se présenta jamais. Au « – Que faut-il faire ? » de l'action, il fut toujours répondu : des articles.

Les intellectuels ne sortaient guère de leur dialogue de sourds entre : fascistes ! et : Guépéou ! Opposition de “doctrines” idiote, parce que le gaullisme, technique de sauvetage, réponse à la mise en question de la France, n'a rien de commun avec un système. La Ire République, le socialisme de la seconde, ont englobé les systèmes de leur temps. Marx y mit bon ordre ; mais à la Sorbonne, et bien ailleurs, il n'a pas succédé à Proudhon, à Bakounine : il a succédé à l'Action française. Sous les yeux du Général, qui l'a bien connue. Sa pensée ombrageuse ne se confond pas avec un système. L'idée, le mot lui sont si contraires, qu'il a longtemps appelé le régime des partis : “le système”. Il se souciait moins de ce qu'était l'histoire, l'Etat ou lui-même, que de ce qu'il devait en faire. Il avait fort approuvé le Bouddha, que je lui avais cité : « Si tu vois ton ami frappé d'une èche, dois-tu méditer sur la nature de l'arc, ou arracher la èche ? » Il voulait le pouvoir de la France, comme Marx ou Maurras celui du prolétariat ou de la monarchie, mais sa France n'était pas un concept. Il avait moins pour interlocuteur l'Histoire, que le Salut public.

La victoire du marxisme n'est certes pas d'avoir converti l'Occident, mais d'avoir fait pour tant d'Occidentaux, de la question qu'il pose, la question capitale – ordonnatrice. Mais on n'oppose pas une doctrine, même considérable, à une action, même exemplaire. Le Général n'a pas fait prévaloir ses problèmes, notamment celui de l'Etat : l'adhésion à ses idées passe par l'adhésion à son mythe, et souvent s'y tient. Le domaine de références du marxisme lui est étranger. L'histoire tenue pour destin, évoque pour lui celle de Rousseau ; il ne tient pas l'avenir pour secourable, mais pour ennemi, et nul cours de l'histoire ne suffit à y rétablir et y maintenir la France. Le marxisme négocie désormais avec le mystérieux fait national que le Général voit au cœur du siècle, bien que nul ne le cerne tout à fait. Héritier des patries ? L'Algérie, qui n'a jamais été une nation, le devient. Le Viêt-Nam, peu importe lequel, le deviendra. En Afrique, les fédérations naissent mal, les nations pullulent. Et la nation ne tient jamais tout à fait le général de Gaulle pour ennemi. Mao Tsé-toung me l'a nommé avant de nommer la France. Et le passé donne à la position nationale des communistes, une clarté que le présent ne connaît guère. Ceux de 1945 ont tenté d'annexer les mouvements de Résistance, au nom d'un communisme patriote et libéral, semblable à celui du printemps de Prague. Qui diable croit aujourd'hui que le Staline de 1945 eût toléré un printemps de Paris ? Il ne s'agissait pas de ces roses, mais du vrai stalinisme, et le Général a vu Staline de près.

Lorsqu'il a refusé à orez et à Duclos les ministères clefs qu'ils exigeaient, il leur a dit : « – Vous avez choisi ; moi je n'ai pas le droit de choisir. » Ce qu'ils ont jugé trompeur, et qui était sa pensée même. Dans quelle mesure espéra-t-il, sinon récupérer les communistes dans le nouvel Etat, du moins parvenir à un modus vivendi, le pacte franco-soviétique aidant ? A Londres, à Alger, à la Libération, ils l'avaient suivi. Non sans arrière-pensées. Mais les Milices patriotiques étaient dissoutes, la Reconstruction ne l'était pas.

Il avait transcrit la note de Lénine : « Pas une seule Révolution n'a ni sans avoir renforcé le pouvoir de l'Etat. » Il n'ignorait pas combien Lénine avait

étri l'Etat, comme Engels, comme Marx, car il avait lu ce qui concerne l'Etat.

Il regardait souvent les communistes, comme un marxiste regarde les idéalistes. Une Histoire se jouait de ceux-ci, une autre de ceux-là. Sa perspective les déconcertait – comme tout ce qui, chez un adversaire, n'appartenait ni au capitalisme ni à la droite. Ils le déconcertaient aussi. Je l'ai entendu se demander, plus qu'il ne le demandait à Duclos : « – Comment sera le communisme, dans cinquante ans ? – Toujours le même ! » répondit fermement le jovial Toulousain. Duclos parti : « – Il le croit ? me demanda le Général. – Qui : vous êtes un ennemi, et ce qu'ils disent à l'ennemi devient toujours vrai. – C'était bien la peine de se donner tant de mal pour ne pas croire à la France, et nir par croire à la Russie ! Pourtant ils travaillent, ils font travailler, la France a besoin de tout le monde. »

N'existât-il qu'une chance d'établir l'unité de l'Etat pendant la reconstruction, il devait jouer, même avec des tricheurs. Sans prévoir, lui qui avait prévu tant d'événements, qu'ils en apportaient la destruction dès l'ouverture de l'Assemblée. Il avait raison de penser qu'ils ne feraient aucune révolution. Mais il conservait le souvenir des partis qu'il avait connus avant la guerre ; le souvenir du communisme qu'il avait connu à Londres. Il ne retrouvait pas les premiers, très affaiblis, ni le second, où, sauf orez, chacun se prenait pour Lénine et tous le prenaient pour Kerenski. Or, les grandes démocraties sont nées d'un consensus, qui n'a survécu nulle part à la présence d'un Parti stalinien puissant, et se réclamant de la démocratie elle-même. Pas assez fort pour prendre le pouvoir, ce parti le devient assez pour détruire l'Etat, parce que la carte politique, même parlementaire, ne s'ordonne plus par rapport à lui, mais par rapport au stalinisme. La vraie droite disparaît, remplacée hier par le fascisme, aujourd'hui par des colonels, des indépendants qui se voudraient libéraux, des libéraux qui se voudraient indépendants. Le socialisme d'autrefois fut la justice et l'internationalisme contre l'ordre et l'armée ; les staliniens revendiquent l'ordre, la patrie, l'armée, leur justice, dans une perpétuelle surenchère. Où ils ne risquent rien, puisqu'ils veulent détruire l'Etat ; et les partis, tout, puisqu'ils veulent le maintenir ou le réformer. L'Assemblée nationale constituante à peine élue, il ne restait de l'antifascisme, qu'une marionnette stalinienne. Les gouvernements occidentaux crurent-ils, en vérité, reprendre avec les partis communistes, un dialogue interrompu par la guerre ? Ceux-ci ne ressemblaient pas plus à leurs fragiles prédécesseurs, qu'une Russie maîtresse de la moitié de l'Europe, à l'Union soviétique encerclée de 1936. Personne, en Occident, ne comprit alors que des Fronts populaires aux Démocraties populaires, les partis communistes avaient changé de nature. Le 13 novembre, l'Assemblée unanime avait porté à sa présidence, le général de Gaulle. En décembre, les réunions de la Commission de la Constitution privaient de toute autorité le futur président de la République, et subordonnaient le gouvernement à l'Assemblée. Nul ne pourrait conduire cette charrette aux roues divergentes, et la fermeté du conducteur n'y changerait rien – même la sienne. Vainqueur tôt ou tard pour la France depuis 1940, le général de Gaulle avait cette fois perdu.

Un train dans la nuit, la neige éparse car Paris approche, les bras levés sur la fenêtre blanche au-dessus de Clairvaux... Le président Senghor aussi avait conscience de l'ébranlement d'un monde ; et le professeur Torrès, à Berkeley ou dans mon bureau du Palais-Royal : « Pourtant, je suis un homme de ce drôle de temps... » Il disait, en mai 68 : « Les étudiants, ça recommence ! comme en Californie !... Laisse tomber !... » et « de Gaulle gagnera encore, cette fois-ci ? Et puis, qu'est-ce que ça peut foutre !... » et « Tout ça, ce sont des hôtes de passage... » Mais c'est bien aux hôtes dont il m'a le plus parlé, que je pense depuis un quart d'heure. On a fait un sort à ma phrase : « Il y a les communistes et nous, et entre les deux, rien ! » longtemps après qu'elle eut cessé d'être juste. Du moins, pendant des années avons-nous été leurs adversaires majeurs, et réciproquement. Il est stupé ant que nous ne nous soyons jamais réellement affrontés. La politique extérieure du général ne suffit pas à l'expliquer. Les communistes nous traitaient de fascistes, pour l'exportation : eux, savaient qu'il n'y a pas de fascisme sans parti unique, et que la décision du général était irrévocable. En revanche, jamais celui-ci n'a envisagé de dissoudre le parti communiste ; et, sauf quelques pugilats entre les services d'ordre de 1947, jamais ce parti n'a tenté une action de masse contre le général de Gaulle, avant mai 68.

Lui aussi regarde ce “drôle de temps” comme un astronome découvre des planètes capricieuses. Vues de haut. Mais comment le passé ne lui apporterait-il que ses événements, et non ce qui leur échappe, la réalité invincible qui semble incarner l'imaginaire – celle qui restera quand tous ceux qui l'ont vécue seront morts ?

Il y eut les cris des soldats allemands qui cassaient les crosses de nos fusils dans les cours des fermes. Tout le pays poussé vers le Sud par la fumée d'Apocalypse des réservoirs en feu. La France avachie, veuve d'elle-même, et la voix de Londres qui disait : “J'invite à me rejoindre, avec ou sans leurs armes... » Leurs armes !

Il y eut la nudité de Carlton Gardens, le dialogue avec le président Cassin devant les tables de cuisine appelées bureaux : « – Mon général, nous ne sommes évidemment pas une Légion ; sommes-nous l'armée française ? – Nous sommes la France. » En bas, les marins de l'île de Sein et les premiers volontaires canaques. Mais quand les Allemands arrivèrent à Sein, ils n'y trouvèrent pas un homme.

Il y eut la otte française de Mers el-Kébir coulée par les Anglais. « Quant aux Français Libres, ils ont pris, une fois pour toutes, leur dure résolution : ils ont pris une fois pour toutes, la résolution de combattre. »

A une crête de l'ample houle des sables de Libye, comme une épave miroitant sur la mer, Bir Hakeim, il y eut ces Français que les Allemands, en n, ne battirent pas.

Il y eut le premier Français Libre parachuté fusillé en représailles. Pas de vichyste qui n'enjoignît alors au général de condamner les attentats individuels contre les Allemands : à plat ventre, on exigeait de ce « traître », des vertus gandhistes. Jamais le général ne condamna un acte de Résistance. Dans ce procès-là, il n'était pas juge, mais partie.

Il y eut l'échec de Dakar – mais la certitude pour l'Afrique entière, que la France n'était pas à Vichy.

Il y eut les désaccords avec Churchill. « Si je retirais ma main, le général de Gaulle n'aurait plus une pierre où reposer sa tête ! » Avant l'invasion de la Russie et le bombardement de Pearl Harbor, quand l'Angleterre assumait seule le destin du monde, ne pas céder au gouvernement anglais... « J'étais trop faible pour plier. »

Hier, les troupes allemandes sont entrées en Union soviétique, annonça la radio, et, de semaine en semaine, il y eut ce cortège de victoires napoléoniennes –

jusqu'au mur.

Il y eut Saint-Pierre-et-Miquelon, haillons dispersés comme s'ils étaient la France.

Il y eut, à la stupéfaction de tous, les désaccords avec la toute-puissance de Roosevelt. Darlan, mais Darquier de Pellepoix. Giraud, qui se suffit à lui-même. Les dialogues Pétain-Leahy ou Herriot-Laval. Les unions sacrées de tous les abandons.

Les alliés dédaignaient d'autant moins les F.F.L. et la Résistance, que les réseaux de renseignements couvraient la Bretagne et la Normandie, que les réfractaires au Service du Travail obligatoire peuplaient les maquis, et que le débarquement aurait lieu en France. Le général de Gaulle s'efforçait depuis 1944, d'unir les Résistants et les Français Libres ; de tirer de ce courage épars, une action concertée de la France. En face des alliés, quel groupement de résistants, pour étendu qu'il fût, aurait représenté la continuité de la nation ? Au nom du Général, Jean Moulin fonda le Conseil national et les Mouvements unis de la Résistance, mourut de ses tortures sans avoir parlé, et l'on dut au “peuple de la nuit”, les ponts sautés, les voies plastiquées, le sabotage qui imposèrent à la convergence des renforts allemands sur la Normandie, les retards que le général Eisenhower quali a d'irréparables.

Bien en prit à la France. L'exercice de l'autorité dans les territoires libérés serait-il con é à des Français, ou à l'armée de libération ? Les Américains avaient envisagé, sans trop de con ance, d'appliquer un texte oublié de la IIIe République : il con ait aux Conseils généraux la formation du nouveau gouvernement. Ce qui eût apporté des mois d'anarchie – réprimée comment, Vichy disparu, sinon par la Police militaire américaine ? Aux ordres de qui,

sinon de l'Amgot1, ce qui assimilait la France aux territoires ennemis, Italie et Allemagne ? Imaginer de noirs desseins, de véritables con its avec nos alliés est absurde : si les Américains avaient décidé d'installer l'Amgot, d'abandonner Strasbourg, qui les en eût empêchés ? Mais pour reconnaître l'autorité d'une France belligérante et non collaboratrice des Allemands, encore fallait-il qu'elle existât. Dès le premier jour du débarquement, surgirent les Commissaires de la République parachutés de Londres ou formés par la Résistance. Dans chaque ville reconquise, l'armée alliée trouva, en place depuis quelques jours ou quelques heures, le préfet du gouvernement provisoire de la République. La France libérée se reconnaissait en de Gaulle, dans l'enthousiasme grave et frénétique des Champs-Elysées, comme elle s'était reconnue dans les soldats de Leclerc arrivés à l'Arc de triomphe couverts de rouge à lèvres.

Une foire à l'autorité, digne de la foire à la ferraille, l'attendait à Paris. Il établit d'abord, que le gouvernement provisoire ne se doublait pas. S'installerait-il à l'Elysée, à l'Hôtel de Ville, ailleurs ? Il s'installa au seul lieu d'où l'on pût combattre à la fois l'ennemi et le chaos : au ministère de la Guerre.

La prolifération des uniformes qui, au lendemain de la Libération, submergèrent ceux des maquis, commençait à remplacer les combattants par un dangereux carnaval. L'amalgame des F.F.I. avec la I re Armée, opéra d'un coup la décantation : les vrais partaient pour le front ou rentraient chez eux. Restaient les autres. Pas longtemps. Et toutes les armes lourdes étant nécessairement affectées à l'armée, il n'en resta plus à l'arrière. La dissolution des Milices patriotiques, décidée par un gouvernement où Maurice orez était ministre, t comprendre aux agités qu'un Etat n'a qu'une armée, dont la place est au front.

Il fallait reconstruire la France en continuant la lutte, assurer son indépendance. Le premier objectif supposait une convention avec le Parti communiste, durable et réelle. Staline souhaitait sans doute un accord. Et le général n'appelait pas indépendance, la soumission aux Etats-Unis. Il partit pour Moscou, en revint avec le pacte franco-soviétique, orez dans ses bagages, les ouvriers français au travail.

Il crut contribuer à en former l'Etat. Et se réveilla devant le projet de Constitution le moins propre à l'assurer, le moins propre à maintenir l'indépendance qu'il avait reconquise. Il le dit à Bayeux. Trop tard. Pour dix ans.

En 1958, son objectif majeur fut donc une nouvelle Constitution ; son objectif immédiat, retrouver une France en face du drame algérien, quoi qu'on attendît d'elle. Et sans guerre civile. Il supprima la censure, et partit pour Alger.

Avant tout, délivrer le complexe problème algérien du problème colonial. En face de l'Angleterre depuis dix ans partie des Indes, la France qui avait jadis affranchi les esclaves, devait cesser de s'accrocher à un empire colonial, le jeter dans la balance : chaque ancienne colonie choisirait entre son entrée dans la Communauté française, et son autonomie.

La n de l'empire des Indes avait été un événement, celle de notre empire en était un aussi. Et l'anxiété née du dialogue sanglant de l'indépendance et de la partition indiennes, reparaissait dans l'attente devant cette loterie épique, ce dialogue d'un homme redevenu la France libératrice, avec chacune des anciennes colonies françaises.

C'est pourquoi il a disposé dans la guerre et les négociations avec le F.L.N., d'une marge radicalement différente des hésitations de la IVe République. Au début, il crut un accord possible (et le F.L.N. ne rompit jamais tout contact avec lui). « – Malheureusement, rendre Ferhat Abbas intelligent ne dépend pas de moi... » Lorsqu'il dit au Conseil des ministres, sur le ton du doute : « – Il s'agit de savoir si l'intérêt supérieur de la France coïncide avec les intérêts des colons d'Algérie... », je crus sa décision prise. Bien qu'il souffrît de ce qu'il appelait le cancer de l'armée ; pour commémorer la reprise de Strasbourg par Leclerc, il avait convoqué des milliers d'officiers, qui écoutaient son discours dans un silence hostile. Une fois de plus, il faisait front. Et termina lentement, pesamment, comme s'il parlait à la guerre civile : « – Dès lors que l'Etat et la nation ont choisi leur chemin, le devoir militaire est xé une fois pour toutes. Hors de ses règles, il ne peut y avoir, il n'y a, que des soldats perdus... »

Jusqu'à l'insurrection des généraux.

Alors coïncident son mythe, l'idée qu'il a de l'Etat, celle qu'il a de lui-même. Il incarne la résistance du pays, du peuple, du paysan à qui le facteur ou le maire vient d'annoncer la mort de son ls en Algérie, contre « des hommes aux moyens expéditifs et limités » qui tirent de l'armée leur prestige et leur force usurpés. Une France des colonels ! Devant les écrans de télévision, les gens attendent, mais savent qu'ils vont entendre une fois de plus le NON du 18 Juin : « Si je porte aujourd'hui cet uniforme, c'est pour signi er que je ne suis pas seulement le président de la République française, mais aussi le général de Gaulle », et : « Vous vous opposerez à ces hommes de toutes vos forces, par tous les moyens ! » Le gaullisme fut ce qui sépare, devant la même menace, la France et son gouvernement en 1961, de la France et son gouvernement avant 1958. « Mon cher et vieux pays, nous voici une fois de plus ensemble dans l'épreuve... » Cette fois, avec fermeté.

Il n'a plus affronté la grande houle – une autre – qu'en mai 68. De la même façon. A ceci près qu'il n'éprouva pas pour la jeunesse étudiante, les sentiments qu'il avait éprouvés pour les généraux d'Alger. Il avait prévu la révolte militaire, sous cette forme ou sous une autre ; il avait prévu la crise de la jeunesse : Etats-Unis, Hollande, Italie, Allemagne, Inde, Japon, même Pologne... Mais nul n'avait prévu la conjonction prochaine de cette crise avec un vaste mouvement syndical. La situation en prenait un accent du XIXe siècle, fête et barricades, tout différent de celui qu'avait pris la grève des mineurs par exemple. Mais l'émeute estudiantine, comme dans d'autres pays, montrait déjà que sa nature profonde n'était pas celle de l'insurrection : elle se voulait irrationnelle, et son propre objet. C'est pourquoi le parti communiste ne s'était pas engagé avec elle ; il l'accompagnait. L'énorme manifestation rassemblait toutes les forces politiques et syndicales contrôlées par l'appareil révolutionnaire communiste. Il se jugeait plus fort qu'en 1945, qu'en 1947, et le Général ne l'ignorait pas. Les communistes laissaient les bavards parler de faire la révolution ; eux, savaient qu'on ne la fait pas : on la cueille. Situation typique pour les analystes : la confusion insurrectionnelle qui précède la prise du pouvoir, et, contre l'Etat, une seule discipline en place. Le stade Charléty avait montré ce que les communistes trouveraient, le général de Gaulle tombé : moins que Kerenski. Toutes les forces antigaullistes capables de lutte et non d'illusion lyrique, convergeraient sous eux. Mais un seul mort... Beaucoup de policiers, peu de moyens de répression : ils n'étaient pas engagés. On savait ce qu'avaient pesé, contre les chars soviétiques, les cocktails Molotov de Budapest : rien. Le gouvernement n'emploierait évidemment pas de chars contre les étudiants ou les manifestants, mais il les emploierait contre des milices armées. Si bien que le Parti communiste ne pouvait pas plus disposer de ses cocktails Molotov, que le gouvernement, de ses chars. L'un et l'autre dépendaient de l'opinion. Sans elle, pas d'insurrection, mais plus d'Etat. Et les dés étaient jetés : le Parti communiste, qui depuis longtemps parlait de « participation à un pouvoir d'union démocratique », déclarait la veille de l'intervention du Général : « Le peuple de France exige que, dans le régime nouveau, la classe ouvrière et son Parti communiste aient toute leur place. » Toute la place. Le Général, qui avait à peine parlé de l'Algérie dans le discours du putsch, ne parla guère des étudiants. Il parlait aux Français, au nom du Salut public.

« Je ne me retirerai pas. J'ai un mandat du peuple, je le remplirai.

« Je ne changerai pas le Premier ministre, dont la valeur, la solidité, la capacité, méritent l'hommage de tous. Il me proposera les changements qui lui paraîtront utiles dans la composition du gouvernement.

« Je dissous aujourd'hui l'Assemblée nationale. »

C'était substituer la France au gouvernement. A partir de cette minute, le général de Gaulle devenait garant de la consultation populaire, des nouvelles élections. La Ve République mettait à l'épreuve ses institutions fondamentales. Finie la comédie, même insurrectionnelle : la France elle-même allait xer son destin.

« Partout et tout de suite, il faut que s'organise l'action civique. Cela doit se faire pour aider le gouvernement d'abord, puis localement les préfets, devenus ou redevenus commissaires de la République, dans leur tâche qui consiste à assurer autant que possible l'existence de la population et à empêcher la subversion à tout moment et en tous lieux.

« La France, en effet, est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s'imposerait dans le désespoir national, lequel pouvoir serait alors évidemment et essentiellement celui du vainqueur, c'est-à-dire celui du communisme totalitaire. Naturellement, on le colorerait, pour commencer, d'une apparence trompeuse en utilisant l'ambition et la haine de politiciens au rancart. Après quoi, ces personnages ne pèseraient pas plus que leur poids, qui ne serait pas lourd. »

Pendant qu'il parlait, une foule aussi dense que celle de la Libération, couvrait peu à peu les Champs-Elysées. La hausse des salaires était acquise, la réforme de l'Université aussi ; mais la guerre civile, qui eût rejeté la France, de vingt ans en arrière, avait perdu. On ne prendrait pas le pays par surprise : il faisait front, et la voix sans visage de la radio retrouvée lançait un million d'hommes sur les Champs-Elysées. La multitude dont l'ambassade des Etats-Unis, depuis la Concorde, captait les clameurs pour les transmettre à la Maison-Blanche, atteignait l'Arc de triomphe. Le soir même, le Parti communiste ne réclamait plus qu'“une démocratie véritable”. A partir du 4, le travail allait reprendre partout. Imagine-t-on un gouvernement Auriol en face de mai 68 ? Avec, sans doute, la police en grève ?

Les Mémoires obligent à regarder en arrière. Les événements qui touchent à la légende promettent l'imprévisible, diffèrent le destin. A cette heure, sans doute, le général de Gaulle tourne-t-il dans sa pensée circonscrite et inexpugnable, comme dans son bureau dont il a tiré les rideaux sur la nuit de neige. Pensant tantôt à la conjoncture, à lui-même ; tantôt, que l'essentiel resurgira. Mémoires d'espoir. Il a étudié l'Europe qui suivit les guerres napoléoniennes. « Quand la France redeviendra la France, on repartira de ce que j'ai fait, non de ce que l'on fait depuis mon départ. » De ses idées, ou d'un autre 18 Juin ? Il a toujours dit que son idéologie courait mal en terrain plat. La France survivra si la volonté nationale la maintient jusqu'au surgissement de l'imprévisible : quand Richelieu fut appelé, elle était une puissance de second ordre. Le général pense : péripétie, de tout ce qui menace visiblement la France ; mais du monde aveugle, qui la balkanise ? Richelieu ne craignait pas la

n de la chrétienté. « J'ai tenté de dresser la France contre la n d'un monde. »

La Nation avec une majuscule, celle à laquelle la France convertit autrefois l'Europe, est née de “la Patrie en danger”, de la métamorphose fulgurante imposée par la Convention. En 1940, la France était directement concernée. L'est-elle toujours dans ce monde informe où les derniers empires s'affrontent à tâtons ? « Elle étonnera encore le monde. » Gide a dit, pendant son agonie : « C'est toujours la lutte de ce qui est raisonnable et de ce qui ne l'est pas... » Aux Invalides, à l'exposition de la Résistance, devant le poteau haché de nos fusillés entouré de journaux clandestins, le Général déclarait à l'organisateur, comme moi en 1945 : « Les journaux montrent trop ce que les résistants ont dit, trop peu comment ils se sont battus et comment ils sont morts. Il n'y avait plus personne, sauf eux, pour continuer la guerre commencée en 1914 : comme ceux de Bir Hakeim, ceux de la Résistance ont d'abord été des témoins. » Lui aussi. Seul à Colombey entre le souvenir et la mort, comme les grands maîtres des chevaliers de Palestine devant leur cercueil, il est encore le grand maître de l'ordre de la France. Parce qu'il l'a assumée ? Parce qu'il a, pendant tant d'années, dressé à bout de bras son cadavre, en croyant, en faisant croire au monde, qu'elle était vivante ? Tout à l'heure, il semblait la porter, lorsqu'il a dressé les bras devant la fenêtre et la neige : « Ce sont les grandes funérailles. » Il survit à ceux qu'il a combattus : Hitler, Mussolini, à ceux avec qui il a combattu : Roosevelt, Churchill, Staline. Avec le sentiment des généraux napoléoniens quand ils disaient, vers 1825 : « Au temps de la Grande Armée... » Toutes ces ombres amies ou malé ques jouent sur la lande avec leurs cartes noires, fou compris. L'Europe en ammes, le suicide de Hitler dans son bunker, les trains arrêtés qui sifflent longuement dans les solitudes sibériennes, pour la mort de Staline... Pense-t-il “grande époque” plutôt que grands hommes ? Comme après 1815, le destin du monde est démissionnaire. Mais il y a toujours en lui, la con ance qu'il faut bien appeler aventure quand la France est en jeu : l'imprévisible. Il n'est certes pas un homme sans rêves ; il pense certainement aussi, avec une sombre erté, ce qu'il ne dira pas : « Si le dernier acte de ce qui fut l'Europe a commencé, du moins n'aurons-nous pas laissé la France mourir dans le ruisseau. »

Mais pour qu'elle comprenne ce qu'il veut lui léguer, il faut peut-être plus que le pouvoir, plus même que quitter le pouvoir : être mort.

 

Colombey,

13 novembre 1970.

Dix minutes après la mort, le médecin quitte la Boisserie pour aller soigner les lles d'un cheminot. Mme de Gaulle demande à l'un des menuisiers de prendre l'alliance au doigt du général ; leur travail à peine terminé, les deux menuisiers sont appelés par Mme Plique, dont le mari, cultivateur, vient de mourir – aussi... Aujourd'hui, dans le jour gris des funérailles, je me hâte sous le glas de Colombey auquel répond celui de toutes les églises de France, et, dans mon souvenir, toutes les cloches de la Libération. J'ai vu le tombeau ouvert, les deux énormes couronnes sur le côté : Mao Tsé-toung, Chou Enlaï. A Pékin, les drapeaux sont en berne sur la Cité Interdite. A Colombey, dans la petite église sans passé, il y aura la paroisse, la famille, l'Ordre : les funérailles des chevaliers. La radio nous dit qu'à Paris, sur les Champs-Elysées qu'il descendit jadis, une multitude silencieuse commence à monter. Ici, dans la foule, derrière les fusiliers marins qui présentent les armes, une paysanne en châle noir, comme celles de nos maquis de Corrèze, hurle : « Pourquoi est-ce qu'on ne me laisse pas passer ! Il a dit : tout le monde ! Il a dit : tout le monde ! » Je pose la main sur l'épaule du marin : « Vous devriez la laisser, ça ferait plaisir au Général : elle parle comme la France. » Il pivote sans un mot, sans que ses bras bougent, semble présenter les armes à la France misérable et

dèle – et la femme se hâte en claudiquant vers l'église, devant le grondement

du char qui porte le cercueil.

Champs-Elysées.

Sauf au premier rang, l'ombre des cent drapeaux ensevelit ceux qui les portent. Tous ces vieux étendards mouillés, verticaux dans la nuit, dans le silence où cliquettent les décorations lentement secouées par la lenteur des pas, avancent comme les arbres des forêts de Shakespeare. L'Arc de triomphe seul est éclairé ; le euve coule dans les ténèbres encore étoilées de quelques boutiques. La nuit est trois fois présente : par l'heure, par l'éclairage de l'Arc, et par les nuages pressés dont la pluie surplombe la coulée des hommes, qu'enserrent les haies massives de spectateurs sur les trottoirs. Des ombres regardent couler d'autres ombres. Ce n'est pas une manifestation : d'un bout à l'autre de l'avenue, on ne parle qu'à mi-voix. Ce ne sont pas tout à fait des funérailles : il n'y a pas de cercueil. C'est une marche funèbre vers l'Arc devenu tombeau, vers la vaste ori amme qui palpite devant les phares de D.C.A. dont les faisceaux bleu, blanc ou rouge, plombés par la nuit, font apparaître jusqu'aux nuages les gouttes de pluie, comme les rayons du soleil font apparaître avec indifférence leurs atomes éternels.

Un reporter de Radio-Luxembourg, petit micro en main, rejoint un collègue, qui chuchote :

– Qu'est-ce qu'ils te racontent, les gars ?

– C'est plutôt les bonnes femmes, qui parlent. Les gars, quand je dis : Avez-vous voté oui ? beaucoup m'envoient paître ! Ceux-là ont dû voter non ; les bonnes femmes, elles, disent toutes un peu la même chose : « On lui doit bien ça ! » ou « Pluie ou pas, on ira jusqu'au bout ! » Une, m'a dit : « Faire jeter des

eurs, ça doit être madame de Gaulle : vous pensez bien que c'est une idée de

femme !... » Une autre, l'Huma sous le bras : « Je suis venue pour lui dire adieu. » Aussi une vieille, à qui j'ai dit, la pauvre ! « Donnez-moi votre eur, je la mettrai en même temps que la mienne. – Pas la peine : trois ans de Ravensbrück, trois heures de pluie, ça va. » Et toi ?

– J'ai enregistré dans les queues, aux marchandes de violettes du Châtelet, aux euristes des avenues : tout est pareil. Il y a des gosses. Elles disent qu'ils se souviendront. J'en ai piqué une qui m'a dit : « Quel dommage qu'il ne nous voie pas ! »

Elle se trompait : le général mort écoute ce silence que foulent confusément des centaines de milliers de pas. Plus présent qu'à Colombey, sauf lorsque, devant le char qui débouchait de la Boisserie, des femmes ont tendu des enfants. La pluie redouble. Beaucoup de gens portent des parapluies roulés (pour les ouvrir lorsque la cérémonie sera terminée ?). Des remous de foule tournoient lentement, venus des rues, des maisons, du métro. Le cours nocturne s'arrête. Une Marseillaise erre dans la pluie. Alors, chrysanthèmes, œillets, anémones, bouquets de violettes, passent de main en main vers l'Arc de triomphe. Ces eurs n'appartiennent plus à personne : la terre salue la mort.

Le cortège reprend sa marche pas à pas à travers la grande nuit funèbre. Les mortes des camps, qui n'ont connu d'autres eurs que celles qu'elles cultivaient pour leurs tortionnaires, accompagnent ce cortège de silence. Certaines n'étaient pas gaullistes ? C'est à tous, que le cortège va jeter ses eurs ruisselantes.

Beaucoup de ceux qui avancent lentement étaient ici pour la manifestation de mai 68 ; beaucoup, à la Bastille pour la manifestation ennemie ; beaucoup, lorsque le général de Gaulle descendit les Champs-Elysées, devant les soldats couverts de rouge à lèvres. Ce cortège s'enfonce beaucoup plus profondément dans le passé, y rejoint celui qui vint saluer le cercueil de Victor Hugo. Le poète avait dit non vingt ans à l'Empire, à la défaite, à la répression. Bien plus loin dans la nuit, il y a évidemment le non sans âge. Le cortège monte comme le cortège thébain vers le tombeau d'Antigone. Le Soldat inconnu sur lequel se relève rageusement la Flamme, est aussi l'un de ces crieurs de non qui se relaient au-dessus de la otte nocturne des vivants, au-dessus du euve souterrain de nos morts. Avec les femmes noires de Corrèze debout sur la tombe de leur famille, en l'honneur des maquisards ensevelis par les occupants qui venaient de les tuer. Avec les paysans qui venaient poser un kilo de sucre introuvable, sous la croix de bois de nos compagnons fusillés. Que de femmes ! Les hommes portent mal les eurs : si loin que remonte notre mémoire, il y a plus de femmes que d'hommes pour les offrandes, fût-ce au péril de leur vie. Buchenwald et Dachau montent vers l'arche funéraire, avec toutes les ombres qui choisirent d'accepter la mort – et plus que la mort. Soldats de nos chars, dactylos qui cachaient nos postes émetteurs, et la multitude suppliciée des camps d'extermination. La politique a en n perdu son sens : les conseillers municipaux communistes sont là. Des femmes qui portent le petit drapeau à croix de Lorraine partagent leur bouquet avec des voisines qui portent l'Huma et n'ont pas trouvé de eurs, Il ne s'agit ni du gaullisme, ni seulement de la France. Ceux qui piétinent dans la nuit pluvieuse n'appartiennent plus qu'à la communion que leur révèle ce mort sans cercueil. Comme les nôtres qui ont crié son nom au poteau d'exécution.

Un service d'ordre à brassards, sans uniforme, canalise le euve vers l'arche, beaucoup plus étroite que l'avenue. La place que fait briller la pluie re ète l'Arc de triomphe. Ceux qui n'ont pas pu aller plus loin ont accumulé leurs eurs sous La Marseillaise de Rude. Le cortège avance. Des hippies ouvrent leur poncho pour en tirer des chrysanthèmes. Le grand drapeau où tentent de se réfugier les pigeons, emplit l'arche sonore, de son claquement mouillé. Au-dessus des hippies, les listes des combats napoléoniens perdent dans l'ombre leur veillée de Victoires. Les vivants jettent leurs eurs, et la Flamme tour à tour rabattue et verticale, éteint et illumine leurs faces ruisselantes.

 

1 Allied Military Government of Occupied Territories.

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