Le Miroir des Limbes

André Malraux · Chapitre 4 sur 9 · partie 4/5

Pages du PDF

Le Miroir des Limbes

Partie IV

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Il ré échit, reprend :

– Les hommes de l'Histoire sont nécessairement des joueurs.

Lorsqu'il parle sur le ton de la con dence, son œil se plisse, et la con dence semble ironique :

– Saint Bernard n'était pas assuré d'écraser Abélard. Napoléon n'était pas assuré de la victoire au matin d'Austerlitz. A Borodino, il pense qu'il est vainqueur, puisque les Russes ont abandonné le terrain. “Combien de prisonniers ? – Sire, presque pas.” Il comprend qu'il a livré une fausse bataille, remporté une fausse victoire.

– Alexandre le Grand a dû se demander, avant la rencontre avec Porus, comment tournerait la campagne des Indes.

– L'incertitude de la grande politique n'est pas très différente de l'incertitude militaire.

« Il serait temps d'analyser un facteur décisif de l'Histoire : le moment où le courant passe. Pour nous ou contre nous : la Wehrmacht de 40 et celle de 44, la Libération et Mai 68. Parfois, il s'en va aussi rapidement qu'il est venu. Je parle de ce qui donne une âme à un peuple, comme à une armée.

Je pense à l'Algérie, et surtout au Viêt-Nam. Combien de fois ai-je entendu, naguère : « On ne fera jamais une armée avec des Annamites ! » Je réponds :

– En art aussi, le caractère mystérieux du courant existe : quand Baudelaire devient Baudelaire... L'increvable Cid...

– Et Cyrano, que l'on reprend toujours...

– Vous aimez encore Rostand ?

– On aime sa jeunesse. Le courant qui passe est peut-être ce que Rome appelait la Fortune.

« En n, dans quelques jours, 1970... Désormais, une seule génération nous sépare de l'entrée en scène du tiers monde... Aux Etats-Unis, il est déjà en place.

– C'est la n du temps des empires...

– Pas seulement des empires. Gandhi, Churchill, Staline, Nehru, même Kennedy, ce sont les grandes funérailles.

Il lève les bras selon le geste que nous lui connaissons, mais que je ne lui ai jamais vu qu'en public.

Je pense au bûcher qui faisait tomber du cadavre de Gandhi les balles incandescentes, aux sifflets des trains russes qui annonçaient la mort de Staline à travers les solitudes sibériennes, aux escortes de Churchill et de Kennedy, aux éléphants de Nehru. Pendant une seule vie.

– Restent en place, dis-je, Mao, et, dans une certaine mesure, Nasser.

– Mao, oui. L'islam, peut-être. L'Afrique, qui sait ? Je pense à mon avion de 1959 dans l'aube au-dessus des immenses marécages du Tchad ; au soldat noir évanoui sous le modeste soleil de la Concorde, le 14 Juillet où l'on distribuait des drapeaux de la Communauté... Et au président Senghor, à la négritude qu'il proclamait, pendant que la reine mérovingienne de la Casamance suivie de son grand chat entraînait ses dèles sous la grêle nonchalante des kapoks, vers les arbres sacrés. Senghor aussi, annonçait l'entrée en scène du tiers monde... Dernière plongée dans l'Asie, milliers de glaïeuls inclinés d'un seul geste, Mao, Cité Interdite, grand soleil de Chine à travers les rideaux de soie blanche... En 2000, le tiers monde sera-t-il dressé en face de la civilisation qui conquiert la Lune et ignore sa jeunesse, et où des étudiants se font amber comme des bonzes ? Le général disperse sans s'en apercevoir les cartes à jouer sur la table verte et regarde tomber la neige :

– On dressera une grande croix de Lorraine sur la colline qui domine les autres. Tout le monde pourra la voir. Comme il n'y a personne, personne ne la verra. Elle incitera les lapins à la résistance.

Du côté de la colline, il y a seulement, si loin que porte le regard, l'ondulation de la forêt sans âge.

– Staline avait raison : à la n, il n'y a que la mort qui gagne.

– Peut-être, dis-je, l'important est-il qu'elle ne gagne pas tout de suite ? L'Egypte pensait qu'après des millénaires, les momies, les statues, les pyramides ne protégeaient plus le pharaon. Mais elle élevait les pyramides.

– Il faut bien !...

Il a soixante-dix-huit ou soixante-dix-neuf ans. « Je ne prétends pas que l'âge n'ait pas joué dans ma décision », a-t-il dit. Il me semble maintenant beaucoup plus âgé que moi : on ne voit vieillir que les autres. Son autorité reste saisissante, et il ne dialogue pas avec la vieillesse, mais avec un « qu'importe » stoïcien qui concerne l'Histoire qu'il a faite. Il a cité, dans un discours de 1940 : « Homme de la plaine, pourquoi gravis-tu la montagne ? – Pour mieux regarder la plaine... » Naguère, lorsque je faisais allusion au sentiment religieux, il me répondait par son geste qui semble chasser les mouches. Il dit :

– Des malheureux, qui généralement n'ont rien fait, m'ont reproché “mes changements”. Le monde dans lequel je devais agir n'a pas changé, non ? Comme si une politique continue était une politique toujours semblable ! Ils s'imaginent sans doute que vivre consiste à imiter son enfance, et à vouloir à tout prix des con tures !

– Je ne crois pas qu'en une génération, le monde ait jamais changé à ce point, même lors de la chute de Rome...

– L'âme de la politique, en Europe, était la nation. Après la bombe, la nation reste-t-elle ce qu'elle était ? On ne répétera pas toujours : la bombe atomique n'est qu'une bombe plus puissante que les autres. Des spécialistes sont venus me dire : les découvertes ne nous apportent que la multiplication de nos propres moyens. Qui, oui... Le microscope électronique n'est pas qu'une énorme paire de lunettes : il nous fait découvrir ce que nous ne cherchions pas. Il résout quelques-uns de nos problèmes ; il apporte les siens. Nous n'en avons pas ni avec la bombe atomique. L'arme la plus puissante a commencé par apporter la paix. Une drôle de paix, la paix tout de même. Attendez la suite.

« Avec le développement du secteur qu'on appelle tertiaire, que devient l'ancienne lutte des classes ? Vous avez dit, en Mai, une phrase que j'approuve : le drame des étudiants n'est aucunement un drame universitaire, c'est une crise de civilisation. Le mois de Mai a créé beaucoup de romanesque, – avec un mort, et encore ! par accident ! Mais jusqu'où la jeunesse française est-elle touchée ?

– Un apiculteur, dit Mme de Gaulle, affirme qu'en Mai, dans toute la France les abeilles étaient enragées aussi.

Je me souviens de l'hôtel Lapérouse, lors de son retour : « Si avant de mourir, je puis revoir une jeunesse française... » Et aussi de Max Torrès, en Mai, dans mon bureau du Palais-Royal. Je réponds :

– Le drame de la jeunesse me semble la conséquence de celui qu'on a appelé la défaillance de l'âme. Peut-être y a-t-il eu quelque chose de semblable, à la n de l'empire romain. Aucune civilisation ne peut vivre sans valeur suprême. Ni peut-être sans transcendance...

– Concevez-vous qu'une valeur suprême ne soit pas une valeur religieuse ?

– Robespierre croyait réellement à la raison et à la nation. Et à ce qu'il faut faire pour assurer leur victoire. Jusqu'à la guillotine, il l'a fait. Saint-Just ne s'est pas mis à quatre pattes devant les Strasbourgeois. Saint Bernard ne s'est pas mis à quatre pattes devant les étudiants. L'Université ne sait pas ce qu'elle veut, l'Etat occidental ne sait pas ce qu'il veut, l'Eglise ne sait pas ce qu'elle veut. En fait, les étudiants non plus. Croyez-vous qu'une seule civilisation, avant la nôtre, ait connu la mauvaise conscience ?

« Aucune civilisation n'a possédé une telle puissance, aucune n'a été à ce point étrangère à ses valeurs. Pourquoi conquérir la Lune, si c'est pour s'y suicider ?

Grigri s'est enfui comme s'il avait peur, et je me souviens du chat de Madame Khodari, Pacha, qui n'aimait pas entendre parler de la mort.

La lumière change : la neige recommence à tomber. La nouvelle lumière fait briller, en face de moi, les petits jeux en l de fer, machines de cosmonautes sur le sol de la Lune, pendant que je dis :

– Il est étrange de vivre consciemment la n d'une civilisation. La Révolution française, la Révolution américaine succèdent seulement à la n d'une société. Les philosophes romains attendaient le stoïcisme, et la Stoa n'a pas pesé lourd en face du christianisme, auquel ils ne pensaient guère.

– Elle était désespérée, la Résurrection ne l'était pas. L'espoir est toujours vainqueur du tracassin.

– Les zazous ont précédé les hippies et les contestataires, mais les professeurs d'alors ne devenaient pas zazous. Valéry me disait de Gide : “Je ne peux pas prendre au sérieux un homme qui se soucie du jugement des jeunes gens.” Je lui répondais que la jeunesse et les jeunes gens, ce n'est pas la même chose.

– Bien sûr : comme la France et les Français ! Mais quelle civilisation, avant la nôtre, a connu de grands vieillards ennemis de leur jeunesse ? Vous disiez que les professeurs du Moyen Age ne devenaient pas zazous. Voyez-vous, il y a une chose qui ne peut pas durer : l'irresponsabilité de l'intelligence. Ou bien elle cessera, ou bien notre civilisation cessera. L'intelligence pourrait s'occuper de l'âme, comme elle l'a fait longtemps, du cosmos, de la vie tout court, d'elle-même, que sais-je ? Elle s'est occupée de la vie historique : la politique, au vrai sens. Plus elle s'en occupe, plus elle devient irresponsable. En Russie, en Chine, elle ne l'est pas. Montesquieu m'eût dit des choses importantes. Mais quand j'ai interrogé nos intellectuels, ils m'ont dit des choses sans conséquences. Vous comprenez ? Ils jouaient un rôle. Souvent avec désintéressement, parfois avec générosité, mais sans conséquences. La bêtise peut parler pour ne rien dire ; l'intelligence, non. Vous verrez. Il faudra en revenir à savoir ce qu'on pense. On peut se battre pour des passions confuses, on ne peut pas – vous voyez ce que je veux dire ? – se battre toujours pour des calembredaines. On nit par la vente des journaux gauchistes sur les boulevards ; non par manque de courage ! mais ce courage-là ne rencontre jamais son ennemi. Si j'avais dit à Staline que bientôt, chez nous, les adversaires de l'Etat – du gouvernement – ne parviendraient pas à se faire arrêter, il aurait pensé que je devenais fou.

– Comment avez-vous commencé, avec Staline ?

– Pendant au moins une minute, personne n'a parlé. C'était long. Puis...

Il hausse les épaules :

– Puis, je croyais qu'il allait me parler de l'Europe, ou de ses gens de Lublin, puisqu'il tenait tellement à eux ! Et il m'a dit : “Alors, vous venez me redemander orez ?” Il a enchaîné : “A votre place, je ne le ferais pas fusiller : c'est un bon Français.” J'ai répondu : “Le gouvernement français traite les Français en fonction de ce qu'il attend d'eux. Et vous ?”

Le général ne raconte guère, même dans la conversation. « Les poulets de Staline, c'est bon pour Churchill. » Mais d'autres le remplacent. Je connais le banquet du Kremlin, avec l'imprudent ministre russe qui porte un toast à Staline, ce qui ne se fait pas. Staline lève le verre de sa propre vodka, qui est de l'eau, car il ne boit d'alcool que dans son appartement : « Le camarade Un Tel est ministre des Transports ; et si les Transports ne marchent pas (Staline écrase son verre sur la table)... Il sera pendu. » C'est en pensant à cette scène, que le général m'a dit : « Il était un despote asiatique, et se voulait tel. »

Puis, le gouvernement de Lublin, que le général n'acceptait pas de reconnaître. Le banquet ni, il va se coucher. A trois heures du matin, Molotov, qui n'a pas trouvé Bidault, ministre des Affaires étrangères, vient chez Gaston Palewski : « Voulez-vous dire au général de Gaulle que le maréchal va faire projeter un lm pour lui ? » Le général descend dans la petite salle du Kremlin. Film patriotique, avec les soldats allemands qui tombent en gros plan l'un après l'autre. A chaque mort, la main de Staline se crispe sur la cuisse du général. « Quand j'ai jugé qu'il m'avait fait assez de bleus, j'ai retiré ma jambe. »

Hitler vivait encore...

Au matin, le traité franco-soviétique a été signé. La neige, comme celle qui nous entoure – plus épaisse...

Serge Eisenstein m'avait con é, lorsqu'il avait reçu l'ordre d'interrompre sa mise en scène de La Condition humaine : « On m'a laissé en paix quand j'ai fait le Potemkine, parce que j'étais presque inconnu, parce qu'on me donnait six semaines pour faire le lm, et que si ça tournait mal, tant pis pour moi. J'avais vingt-sept ans. Mais je ne demanderai pas maintenant audience à Staline, parce que, s'il ne comprend pas, il ne me restera qu'à me tuer. »

Et comment Eisenstein est-il mort ?

– La psychologie ne sert pas à grand-chose, dit le général. On sait tout de suite, et même avant ! que Roosevelt n'est pas Churchill, que Khrouchtchev n'est pas Staline. On n'apprend rien d'individuel sur ses interlocuteurs. Ça ne mènerait nulle part. On apprend à connaître leur technique de négociation, rien de plus. Il ne faut pas se croire un sorcier parce qu'on découvre que la maladie rend irritable. Quant aux peuples, notre époque les met souvent en face de situations sans précédent. Les gens parlent de la Russie éternelle quand ils ont lu Custine, mais Custine n'a pas connu le parti communiste russe. Qui compte !

Il tient la connaissance des hommes pour l'une des qualités constitutives du chef. Il n'emploie pas volontiers le mot psychologie. N'être pas dupe des hommes, savoir quand ils sont dupes d'eux-mêmes, savoir jusqu'où doit aller la con ance. Et savoir ce dont ils sont capables – sur quoi ils se méprennent souvent ; en un mot : savoir qu'en faire. Le reste est oritures et cancans.

Cette connaissance va de haut en bas. Elle ne s'applique qu'en partie à ses interlocuteurs historiques. Il étudie la géographie de l'adversaire. Il est soucieux de dé nir sa position, comme un chef religieux le serait d'abord de dé nir sa foi. Quiconque la refuse, le refuse. C'est pourquoi il s'est plus mal entendu avec Roosevelt qu'avec Staline. Pour Roosevelt, la France ne comptait plus. Pour Staline elle avait cessé de compter militairement, mais Staline savait que l'Union Soviétique, au temps de Brest-Litovsk, ne comptait guère. Et puis, Staline reconnaissait en de Gaulle un collègue de « l'envers et contre tout », non un génie du coin du feu. Le général, qui dé nit Roosevelt comme « un praticien démocrate », n'a guère dé ni le Géorgien. Animal préhistorique, solitaire. Mais les êtres dont il cerna la part d'inconnu sans y pénétrer, le retiennent.

– Voici le trait le plus instructif qu'on m'ait rapporté de Staline, dit-il. Il se croit seul, alors que Molotov est derrière lui. Il couvre des deux mains de grandes parties du globe terrestre qui se trouve dans son bureau ; puis, d'une seule main, l'Europe, et murmure : “C'est petit, l'Europe...”

J'ai rencontré Staline, je n'ai pas rencontré la Russie. Ma Pologne, c'était le contraire. Je regrette : la Russie compte !

– Ce que la vie en Union Soviétique vous aurait apporté, c'est l'extravagance sans limites que tant de grands écrivains russes ont saisie, et qui existe toujours. Staline citait : “Chez nous, il y a Sparte et Byzance. Quand c'est Sparte, c'est bien.” Il n'y a pas que Byzance, pour s'opposer à Sparte : il y a les ivrognes inspirés, le comique soviétique, qui n'est pas plus gai que le comique russe, et un domaine difficile à dé nir.

« J'ai connu, en 1934, le chef de la police pour le Grand Nord. Les indigènes reçoivent de l'alcool – qui les tue. Il faut y mettre ordre. Après des semaines de traîneaux à chiens, mon chef de la Guépéou arrive dans une sorte d'isba sur l'océan Glacial. Des bouteilles de vodka, un Russe mort conservé par le froid ; des pingouins ou d'autres bestiaux, et, sur ce qui a servi de table, une page du journal de San Francisco, une annonce matrimoniale entourée au noir de tison : “Jeune lle bien sous tous rapports, désire épouser Russe, Sibérien de préférence, situation comparable à la sienne.” Date du journal : 1883. Des paquets de roubles à côté, maintenus par une pierre...

« Et le club de Rostov, formé presque uniquement d'amputés, parce qu'il avait pour raison d'être de coller sur les bulbes de la cathédrale, des affiches faites de feuilles de carnets (il n'y avait pas de papier) : Dieu est un traître. Comment ne se sont-ils pas retrouvés au bagne (ça a ni ainsi, je suppose, mais je me trouvais à Rostov avant les purges), puisque Dieu avait trahi en livrant la Russie aux bolcheviks ? Mystère. Dieu réglait la question : chaque année, quelques colleurs d'affiches tombaient, se cassaient une jambe ou un bras – et à côté de moi les éclopés prenaient leur vodka avec les copains qui allaient se casser la jambe l'année suivante.

« “La Russie est toujours pleine de Karamazov !”, disait Ehrenbourg. C'est avec lui que j'ai connu mon plus beau numéro russe. Dans je ne sais quelle ville de Sibérie, les usines affichent, sous la signature de Staline : les relations sexuelles sont désormais interdites. Nombreux discours : Camarades, tout ce temps employé à des satisfactions individuelles est perdu pour la production ! La sexualité est pire que la vodka ! “Alors, dit Ehrenbourg, je vais à poste, je demande communication télégramme. Postière blonde avec nattes, vingt ans : 'Camarade Ehrenbourg, j'ai déchiré. Il disait : Relations sexuelles entre hommes sont interdites. Idiots, à Moscou ! comme s'il pouvait y avoir relations sexuelles entre hommes !' Alors, très pas content, j'ai dit : 'Camarade postière, vous, idiote ! dourak !'”

« De telles anecdotes sont innombrables. Je ne crois pas qu'elles ne signi ent rien.

– Non, dit-il.

– Elles se mêlent, comme dans les romans russes, à l'eau profonde. J'ai vu, l'année dernière, un komsomol bouleversé pour avoir lu un cahier où était copié l'évangile selon saint Jean, cahier manuscrit qui coûtait aussi cher que les œuvres complètes de Tolstoï. J'ai écouté une psychiatre (maintenant, à Moscou, on peut parler : la main de la police est au-dessus des têtes, très proche d'elles, mais elle ne les tient plus à la gorge) qui m'a dit : “Je viens de soigner un ls de commissaire du peuple. Question traditionnelle : 'Que rêves-tu le plus souvent ? – Que je suis en n seul. Seul contre tous les autres. Seul contre tout le monde.'”. Jadis Boukharine, arpentant avec moi la place de l'Odéon entourée de tuyaux d'égouts tirés de leurs tranchées, m'a con é rêveusement : “Et maintenant, il va me tuer...”

« Ce qui fut fait.

« A l'entrée en guerre (si l'on peut dire !) de l'Union Soviétique, les prisonniers polonais des Russes sont alignés militairement pour écouter l'officier polonais qui va leur dire qu'ils doivent entrer dans l'armée de libération polonaise, aux côtés de l'Armée Rouge : l'officier s'avance lentement, appuyé sur deux cannes parce que le mois précédent, il a été torturé par les Russes...

« Vous vous souvenez de Staline hilare devant les photographes du pacte germano-soviétique ? Evidemment, il en avait vu d'autres ! Djilas, qui l'a rencontré peu de temps avant ou après vous, dit qu'il était pelé. Quand je l'ai connu, il était un robuste capitaine de gendarmerie, silencieusement intéressé par le monde, la terreur, sa pipe et sa moustache droite...

– En 1944, il était devenu un vieux chat tout-puissant. Pelé ? Le chat était un fauve. Il ne se réclamait que de l'avenir, il m'a impressionné par son enracinement dans le passé.

– Le passé est toujours là, en Russie ! Dans le bureau de Lénine, près des cartes des fronts de la guerre civile, la pile des œuvres de Marx supporte un petit pithécanthrope darwinien de bronze, offert par un industriel des Etats-Unis qui voulait créer des usines de crayons, puisque le gouvernement soviétique avait décidé d'apprendre aux enfants à écrire. La culture, quoi ! J'ai vu le drame tiré de Dix jours qui ébranlèrent le monde. Saisissant, mais mythe pur, bien plus que l'Octobre génial d'Eisenstein. Le lendemain, j'ai visité le musée Marx-Engels. Assez vide pour que je trouve dans la dernière salle quelques couples d'amoureux embrassés plus tranquillement que sur les bancs du square... En marge, bien entendu, la résurrection colossale de Leningrad, le cimetière aux cinq cent mille morts, le monument pompier mais épique de Stalingrad, qui, lui, est vraiment un monument de Sparte...

– Et, au-delà du pittoresque ?

– Chez Gorki, Staline était narquois et farfelu. La jovialité silencieuse. Quant au vrai, je crois qu'il était gouverné (aussi profondément que vous par la volonté de rassembler) par une obsession statistique : Si nous tuons tous ceux qui ont connu ceux qui ont connu, etc., nous atteindrons les vrais coupables, ou nous les paralyserons. “Avec moi, il n'y aura jamais de Franco.” L'innocence des gens qu'il tuait ou envoyait au bagne ne l'intéressait pas. Souvenez-vous de sa réponse à Djilas, qui se plaint des viols de l'Armée Rouge en Yougoslavie : “Elle a suffisamment souffert pour qu'on ne lui demande pas de comptes !” Et surtout, les prisonniers de guerre russes envoyés au bagne, évadés compris.

– L'obsession statistique explique-t-elle le despote ?

– Vous vous souvenez du dialogue avec Boukharine, encore au pouvoir : “Pour régler la question des koulaks selon ta théorie, dit Boukharine, il faudrait d'abord en tuer huit millions. – Et alors ?” Il montrait une drôle de bonhomie, un peu fascinante : en somme, un serpent à moustaches.

« Puis, il y a eu ma conversation avec Kossiguine, en 1966. On pouvait bien me dire qu'il était un politicien, il n'en était pas moins le seul survivant des trois directeurs du Plan – les deux autres, tués par Staline ; il n'en avait pas moins été le maire de Leningrad pendant la bataille. Je me souvenais du plus grand cimetière civil du monde. Mais l'entretien était le même qu'avec Chou En-laï : le mélange, si singulier pour nous, de prises de puissantes positions historiques, et d'affirmations qui eussent été les mêmes s'il avait tenu son interlocuteur pour un demeuré. Il m'a parlé du coupable pouvoir personnel de Mao, du progrès de l'humanité : “Les hommes ne peuvent être cousus dans un pantalon uniforme, sous peine de n'être plus que des soldats ! Le temps des fanatiques est révolu.” Après quoi, tout à coup, une affirmation capitale : “Il y a autant de différence entre le Parti que vous avez connu, et celui d'aujourd'hui, qu'entre la Moscou que vous avez connue, et celle d'aujourd'hui.” Je pense d'ailleurs que c'est vrai. Mais non que le Parti a cessé d'être le Parti. Hypnotisé par Mao, par sa volonté de conquête de l'Asie. Mais aussi : “Sur quoi s'appuie-t-il ? L'intelligentsia est contre lui. Il est la dictature, et aboutit au capitalisme. Lui mort, ce sera le vide. Tout ce qu'il fait est fondé sur la peur. – La peur est une grande puissance, monsieur le Président. – Il se peut que les Chinois

nissent par intervenir au Viêt-Nam... (Où l'Union Soviétique n'intervient

pas, comme chacun sait !) – Ils sont pour la guerre, alors que nous sommes pour la paix. – A votre avis, monsieur le Président, les Etats-Unis emploieront-ils la bombe atomique ? – Non. – Les Chinois parlent constamment de la guerre, mais ils ne la font pas. Même au Viêt-Nam. Je ne suis pas certain que les forces de paix puissent faire la paix, mais je suis certain que les forces de guerre, provisoirement, ne peuvent pas faire la guerre...”

« La neige tombait comme ici, mais à gros ocons. Devant la fenêtre qui avait été celle de Staline, je retrouvais un discours d'autrefois : Staline regardant par la fenêtre du Kremlin tomber la neige qui ensevelit les Chevaliers teutoniques et la Grande Armée...

« En 1934, je pensais, dans le petit square en bas du Kremlin, à cet immense pays misérable, menacé de si près par Hitler, et déjà enragé de rivaliser avec la colossale Amérique ! Je regardais les tours médiévales au-dessus de moi, je me souvenais de la Garde impériale des gratte-ciel de Manhattan. J'avais vu les steppes de Sibérie où les lumières des grands complexes industriels brûlaient comme le début de l'incendie.

« Mais mon dernier souvenir russe ne concerne ni Staline ni ses successeurs. Un de mes amis, émigré en 1918, me demande d'aller voir sa mère à Moscou, et de l'aider. Ce que je fais. Quelques mois après mon retour, nous sommes au cinéma, et il me dit soudain : “Ma mère ressemble maintenant à cette vieille femme sur l'écran, n'est-ce pas ?” »

La voiture aux pneus cloutés qui va nous reconduire à Bar vient d'entrer dans la cour. Le général nous accompagne, et ajoute, comme s'il ne voulait pas mettre n à cette hospitalité modeste et souveraine sans retrouver l'essentiel :

– Souvenez-vous de ce que je vous ai dit : j'entends qu'il n'y ait rien de commun entre moi et ce qui se passe.

– Le personnage légendaire écartera la confusion.

Les hommes de l'Histoire ne ressemblent jamais à ce qu'ont souhaité leurs adversaires. A eux-mêmes non plus, d'ailleurs.

– En politique, il y a une stratégie, qui s'appelle sans doute l'Histoire. Et une tactique. Parler de celle-ci n'est pas plus sérieux que de parler d'escrime. Vous connaissez, comme tout le monde, la phrase de Napoléon : “La guerre est un art simple, et tout d'exécution.” Ré échissons avant d'agir, mais l'action ne naît pas directement de la ré exion. C'est autre chose. Je vous l'ai dit : un destin historique est inséparable de beaucoup d'erreurs. Je ne me suis pas trop trompé sur la France, ni sur ce qu'il fallait faire pour elle. Pourtant, j'ai cru que la Russie serait incapable de fabriquer la bombe ; qu'en l946, la guerre s'approchait inéluctablement ; qu'en 1947, la France n'en pouvait plus. En 1960, Adenauer m'a dit que si les socialistes prenaient le pouvoir à Bonn, ils traiteraient avec Moscou. Nous nous trompions. Mais je ne me trompais pas sur le destin de la France. Je ne me trompais pas en affirmant que Pétain n'irait pas à Alger. Vous aviez raison de dire : quand on passe par Montoire, on nit par Sigmaringen. Il ne faut jamais passer par Montoire. Il advient que l'on pense, avec raison, que la France doit s'opposer à tout prix à la reconstitution d'un Reich, et que l'on aille porter une couronne au Soldat Inconnu allemand... Le temps fait l'Histoire. Si celle de la France passe par l'indépendance de l'Algérie, qu'elle y passe ! par notre mariage avec l'Allemagne, qu'elle y passe ! Regretter l'indépendance algérienne n'était pas gai. Mais il fallait bien penser d'abord que nous avions la charge de la France. Au contraire de ce que pensent les politiciens, les politiciens ne font rien. Ils rassemblent des terres, en attendant de les perdre. Ils défendent des intérêts, en attendant de les trahir. L'Histoire s'accomplit par d'autres voies.

« Ces malheureux croient que je me suis trouvé en face de M. Mitterrand, de M... comment, déjà ? Poher. Je me suis trouvé en face de ce dont vous avez parlé tout à l'heure. La France a été l'âme de la chrétienté ; disons, aujourd'hui, de la civilisation européenne. J'ai tout fait pour la ressusciter. Le mois de Mai, les histoires de politiciens, ne parlons pas pour ne rien dire. J'ai tenté de dresser la France contre la n d'un monde. Vous le savez.

Il a écrit : La page des empires coloniaux est désormais tournée. Il développe. Nous vivons la n de la première aventure planétaire. Elle a commencé confusément, par les Grandes Découvertes. Nous avons découvert tout le monde, et personne ne nous a découverts. Ensuite, il y a les colonies, puis les empires coloniaux, en n, la décolonisation. Ça commence confusément, ça nit clairement. Nehru à Delhi, 1947 ; Mao à Pékin, 1948. Les trois derniers colosses – en n, deux et demi : Amérique, Russie, Japon –

sont les colosses du Paci que, et l'Inde se situe dans ce jeu-là, non dans celui

de l'Europe. Après avoir dit : « Au XVIIIe, l'Amérique et la Russie entrent ensemble dans l'histoire... » on dira : « Au cours de la seconde partie du XXe, quand disparaissait l'hégémonie européenne... »

– Ai-je échoué ? reprend-il. D'autres verront. Sans doute assistons-nous à la

n de l'Europe. Pourquoi la démocratie parlementaire, la distribution des

bureaux de tabac ! qui agonise partout, créerait-elle l'Europe ? Bonne chance, à cette fédération sans fédérateur ! Mais en n, faut-il qu'ils soient bêtes ! Pourquoi la vocation de la France serait-elle celle de ses voisins ? Et pourquoi un type de démocratie dont nous avons failli mourir, serait-il sacré, quand il s'agit de surmonter les obstacles énormes que rencontre la création de l'Europe ?

« Il n'est pas même capable d'assurer le développement de la Belgique !

« Je n'ai jamais cru bon de con er le destin d'un pays à ce qu'on doit changer quand ce pays est menacé. Et je devrais juger bon de lui con er l'Europe !...

« Ils chérissent la démocratie depuis qu'il n'y en a plus. L'antifascisme a bon dos. Quelle démocratie ? Staline, Gomulka, Tito, hier Perón ? Mao ? Les Etats-Unis ont eu leur monarque : Roosevelt, et le regrettent. Les illusions de Kennedy sont condamnées. On l'a élu à une goutte près, et ce sera partout ainsi. En Grande-Bretagne, chez nous ! Aux dernières élections, je n'ai eu cette majorité qu'à cause de la peur ; elle est partie avec la peur. Quand la démocratie est née, le Tiers contre les ordres privilégiés, ça faisait du monde ! C'est ni. Et pourquoi ne gouvernerait-on pas avec 1 % de majorité, comme ils disent ? Ah oui, pourquoi ?!

« Quant à l'Europe, vous le savez comme moi, elle sera un accord entre les Etats, ou rien. Donc, rien. Nous sommes les derniers Européens de l'Europe. Après la chrétienté. Une Europe déchirée, qui a tout de même existé. L'Europe dont les nations se haïssaient, avait plus de réalité que celle d'aujourd'hui. Qui, oui ! La France ne fera plus l'Europe, et la mort de l'Europe la menace de mort.

Après tout, c'était l'Europe, au temps d'Alexandre ? Les bois, derrière la fenêtre...

Ce matin, ils s'étendaient derrière lui à l'in ni.

– Les étudiants enragés, péripéties ! On a fait des confessionnaux pour repousser le diable, puis on a mis le diable dans les confessionnaux. La vraie démocratie est devant nous, non derrière : elle est à créer. La nation peut gagner du temps, le communisme peut croire qu'il en gagne. Je veux bien qu'une civilisation soit sans aucune foi ; que met-elle à la place, consciemment ou non ? Bien sûr, rien n'est dé nitif. Si la France redevenait la France... En n ! j'aurai tenté ce que j'aurai pu. S'il faut regarder mourir l'Europe, regardons : ça n'advient pas tous les matins. Mais Guy Mollet aurait suffi...

« La France en a vu d'autres. Je vous ai dit autrefois : ça n'allait pas très bien le jour du traité de Brétigny, ni même le l8 Juin. Oh ! elle étonnera encore ! Mais, je le répète, en partant de ce que j'ai fait, pas de ce qu'on fait maintenant : ce qui se passe ne me concerne pas. »

Qui en doute ? Tous savent qu'ils ne seront plus entraînés dans quelque immense pari. L'imprévisible, désormais, n'est plus celui de la France : c'est celui des autres.

Nous arrivons à la porte. Le général nous tend la main, regarde les premières étoiles, dans un grand trou de ciel, à gauche des nuages, et dit ironiquement :

– Elles me con rment l'insigni ance des choses.

L'auto démarre. Toujours la neige blanche sur les arbres noirs. Le maintien de la France contre tout, la Résistance misérable, toute cette aventure désespérée, illusions ? La décolonisation, la n du drame algérien, l'homme qui signi ait la France ravagée parlant d'égal à égal avec le président des Etats-Unis, illusions ? Je me souviens d'un syndicaliste des émeutes de l934 ; il portait un drapeau rouge et noir, et les responsables politiques, devant la police qui chargeait, criaient : « Roulez les drapeaux ! – Qui, oui : ne nous pressons pas... »

Lumière de la neige, siècles de pénombre où se dressèrent les premiers clochers ; temps où les horloges veillaient sur la chrétienté, avec l'indifférence de leur aiguille unique et sereine... La petite pendule de Senghor sonne un coup dans le bureau climatisé de Dakar, et l'air chaud tremble derrière les fenêtres. Fait-il beau à Dakar ? Les chefs des nouvelles nations africaines, qui ne pensent à l'Europe que pour l'aide qu'elle leur apporte, rêvent-ils à l'unité de l'Afrique ? Un grand Noir suit son âne dans une ruelle déserte. Qu'importent l'Afrique, Mao qui vient de reconquérir la Chine, les passions qui se sont abattues sur les peuples comme de grands rapaces – qu'importent même les peuples ? Et qu'importent à Mao, qu'importerait à la reine de la Casamance, l'éphémère tourbillon de cette si vieille neige, et ses compagnons éternels, les nuages au-dessus des clochers survivants et des cimetières disparus ? Je pense aux sauvages de Bornéo, tous porteurs, dans leur brousse, de montres-bracelets arrêtées. Je pense aussi, sans doute parce que je crains obscurément d'avoir vu le général pour la dernière fois, à la maison de Nehru, – et à Bénarès :

Je suis la mort de tout, je suis la naissance de tout – La parole et la mémoire, la constance et la miséricorde – Et le silence des choses secrètes...

Le Gange emportait des re ets bleus et rouges dans la nuit,

Prononce maintenant les inutiles paroles de la sagesse...

Lumignons dans les impasses de Bénarès, et jadis, au fond des ruelles d'Ur ou de Babylone, avec des aboiements au fond de la nuit constellée. A Provins, en 1940, notre colonel attendait les ordres ; comme il ne faut jamais laisser les soldats désœuvrés, les futurs combattants des blindés, au repos, avaient pour instruction de chercher des trè es à quatre feuilles... La réverbération de la lune qui emplit soudain notre char, pendant que nous foncions sur les lignes allemandes... Un soir de juin 1940, plein de roses dans la canonnade et le brouillard d'été, les paysans brûlent leurs meules avant la nuit. L'aumônier mort aux Glières ; par une nuit de neige comme celle qui vient, nous avancions en le indienne. Il portait le fusil mitrailleur. Je ralentis pour l'attendre, et lui dis : « A quoi ré échissez-vous ? – A rien : j'essaie de voir le Christ... » Lorsqu'il dut prononcer la première prière pour les morts du maquis, il dit seulement : « Mon Dieu qui m'écoutez, donnez-nous la générosité... » Soir, tombe doucement dans les tourbillons de neige ! Voici la n du temps de cet homme, et du mien. La n du temps de la marche de Gandhi vers l'Océan pour y recueillir le sel, de la marche de Mao vers le Tibet pour y recueillir la Chine. Hitler, dans le bunker de Berlin, entendant les premiers chars russes, Nehru se souvenant des brins d'herbe de sa prison et des écureuils roulés en boule. Troupes de Mao suspendues au pont devant les mitrailleuses. Viêt-minh vainqueur du napalm, seins ensanglantés des Indonésiennes devenues les blasons des partis tour à tour vainqueurs. Banales nuits d'Indochine, écroulement des dominos chinois, violons monocordes, injonctions des usuriers chettys avec leur bruit de grille raclée, disputes au-delà des marécages criblés de lucioles. Villes des Indes abandonnées aux paons et aux singes, bourgades devenues des capitales. Le monde, comme les yeux phosphorescents du chat invisible dans la nuit de Dakar. L'armée allemande qui chantait sur nos routes, les villes allemandes où nous sommes entrés au début de 1945, entre toutes ces fenêtres où les draps de lit faisaient office de drapeaux blancs. Le général aux funérailles de Jean Moulin.

“Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège...”

Messages de Londres dans le maquis, parachutes multicolores éclairés par nos feux nocturnes ; premiers policiers allemands quand nous avions dans notre poche notre premier revolver ; expéditions dans l'aube à travers le meuglement des bestiaux réveillés ; camarades évadés et camarades morts, chambrées de prisonniers de la Gestapo ; camps d'extermination où erraient les ombres trébuchantes de notre misérable et poignante Iliade ; foudre égarée dans le parc de l'Elysée ; barricades d'Alger, dernière conférence de presse hérissée d'appareils de télévision, sur la minuscule scène du salon d'Honneur où avaient lieu les ballets qui suivaient les dîners de réception des souverains...

Des branches de noyers se tordent sur le ciel éteint. Je pense à mes noyers d'Alsace, leur grande circonférence de noix mortes au pied du tronc – de noix mortes destinées à devenir des graines : la vie sans hommes. Nous aurons tenté de faire ce que peut faire l'homme avec ses mains périssables, avec son esprit condamné, en face de la grande race des arbres, plus forte que les cimetières. Le général de Gaulle mourra-t-il ici ? Nous repassons devant la guérite saugrenue qui abrite un garde à mitraillette, quittons le parc de la Boisserie funèbre. Maintenant, le dernier grand homme qu'ait hanté la France est seul avec elle : agonie, trans guration ou chimère. La nuit tombe – la nuit, qui ne connaît pas l'Histoire.

 

*

 

Après la neige mérovingienne de Colombey, celle à travers laquelle le train roule vers Paris semble citadine, et moderne... Seul, à quoi penserais-je, sinon à lui ? – comme dans la voiture où je me trouvais seul aussi, après notre entretien à l'hôtel Lapérouse. Il a peu changé. Mais il a perdu son dialogue impatient dans l'avenir : « – Maintenant, faire un Etat qui en soit un, stabiliser la monnaie, régler la question coloniale ! »

J'ai vu pendant dix ans un homme assailli. Je viens de voir un homme livré depuis des mois à une vocation de solitude, face à lui-même, à un destin dont rien ne le protège plus. Il m'a dit, de Napoléon : « – Pour l'âme, il n'a pas eu le temps... » Ce temps, il est en train de le prendre.

Des heures par jour écrivant, raturant, il travaille à espérer. Il a mis dans son titre le mot espoir. Jamais il ne m'a davantage échappé, jamais je n'ai ressenti à ce point, combien ce qui le personnalise, le peint peu.

Il ne m'a pas répondu directement, lorsque je lui ai dit : les grandes gures de notre histoire n'ont pas obéi qu'à ce qu'elles ont voulu servir. Il a dit : « J'étais un mythe aussi... »

Mythe étranger à toute idéalisation de sa personne : il lui préexiste. Nous connaissons des gures de l'imaginaire enfouies en l'homme dans l'attente de leurs incarnations, qu'elles suscitent parfois : César rêve d'Alexandre, et Napoléon, de César. L'humanité n'a pas eu besoin d'oiseaux pour imaginer les anges (qui sont les Victoires grecques), ni d'épouvantails pour imaginer les fantômes. Le Général, en 1940, s'est apparenté au mythe par l'invisibilité, l'ubiquité, jusque par son nom. Il n'était que ce nom, et un grade – qui eût joué contre lui, si tout ce qu'il disait, et le peu qu'on savait de lui, n'eussent contredit de front le mot : général.

C'est pourtant à nos chefs de la dernière guerre, qu'il eût ressemblé, s'il n'eût été séparé d'eux par la parole. On eût rapproché l'appel du 18 Juin, de l'Ordre du Jour de la Marne – si Joffre avait enregistré le second...

On n'avait pas non plus entendu Clemenceau, et depuis, on avait trop entendu beaucoup d'autres. Le vocabulaire de la France Libre n'a pas été celui de la Chambre.

Dès le premier jour, ce ne fut ni le chef d'une Légion étrangère ni celui d'un gouvernement en exil, qui répondit au maréchal Pétain. Celui-ci tenait un langage sans recours. Le Général dit que la France en avait vu d'autres, et c'était la première fois que la France parlait, autrement que par métaphore : qu'on l'entendait. La France n'a pas perdu la guerre ? Ce n'était pas la logique, qu'on écoutait alors, c'était : « Ecoutez-moi, car si vous m'entendez, c'est que je suis vivante. »

L'idéologie a joué un tel rôle dans notre Révolution, que pour nous, le doctrinaire est l'auteur d'une doctrine, non son incarnation. Saint-Just ne se souciait pas d'appliquer les Institutions ; sa véritable doctrine était le Salut public. Le rival du Manifeste de Marx n'est pas une théorie gaulliste, c'est l'appel du 18 Juin.

Les Français – et non pas moi, malgré la boutade du Général – ont inventé le mot gaullistes, comme le mot staliniens ; aux Etats-Unis, on ne parlait pas de rooseveltiens. Le Général a voulu vainement l'écarter, parce qu'il suggérait une allégeance en face du mot pétainistes, et une doctrine, en face du mot communistes. Pourtant le fait gaulliste et les doctrines ne sont pas de même nature. Le mythe napoléonien n'est pas le produit du Code civil. Ce n'est pas le thomisme qui délivre Orléans, ce n'est pas l'Action française ou le marxisme qui crée la France Libre. Il n'y a pas de Jeannedarquisme.

Au 18 Juin, le général de Gaulle a posé des principes de Salut public. Ceux qui ne l'avaient pas entendu le tenaient pour le chef d'une vague légion étrangère, défenseur du patriotisme traditionnel. Ceux qui l'avaient entendu restaient surpris. On a rarement prêté à la France cet accent dorien. Son patriotisme ignorait le chauvinisme, dans un pays qui les avait beaucoup confondus. Pourquoi tant de Français ont-ils tenu pour une imitation – au mieux, une continuité – l'une de nos plus profondes métamorphoses, celle du patriotisme ? Depuis cent cinquante ans, on avait appelé ainsi, pas seulement en France, le sentiment de supériorité nationale. Internationalisme, paci sme, se développèrent contre les nationalismes plus que contre les particularismes, accrochés aux régions. La patrie désespérée, informe, perdue, bredouillait un appel masochiste à un folklore et à des grandeurs disparus. Le patriotisme dont le Général parla comme d'une évidence, se fondait simplement sur la liberté : la place des Allemands était à Berlin, non à Paris. Il était antifasciste, ce que n'étaient pas nos Ligues. Les Français Libres continuaient le combat (Bir Hakeim lui apporta un symbole inespéré) et il avait proclamé, dès le premier jour, que la partie n'était pas jouée. La France se croyait vivante alors qu'elle était morte, criait le désastre : c'est à cette terrible conscience, qui unissait les Français pour la première fois depuis si longtemps, qu'il a parlé, répondu. Sa France n'était pas une image d'Epinal, et c'est en perdant leur propre France, que tous avaient découvert qu'elle ne l'était pas non plus. Il a parlé avec la force irrationnelle de celui qui dit ce que tout le monde sait, quand tout le monde le tait ; il a exprimé l'alliance qui donnait à la patrie écrasée la formule la plus simple de l'amour : tu m'es nécessaire.

Son charisme n'a été que de rendre la France proche et convaincante, comme saint François l'avait fait du Christ. Manifester le divin, pour la plupart des religions, c'est faire ressentir la présence de ce qui ne se prouve que par cette présence même. Et il va de soi que la France n'appartient pas au surnaturel ; mais aussi que par cette présence, elle n'appartient pas seulement à l'abstraction.

La France Libre a rassemblé ceux qu'il avait ralliés à cette France amère. A l'œuvre entreprise, chacun était lié, plus encore que par son but, par sa participation même. « Epouser une grande querelle » ; il a appelé les gaullistes à épouser la France, au nom des enfants qu'ils auraient ensemble ; et avec eux, les Français, stupéfaits d'entendre affirmer qu'elle n'était pas stérile. Ils voulaient tout, à la fois de Gaulle et un Pétain sans Sigmaringen, d'autant plus avidement qu'ils n'avaient rien. Ce passé fraternel, qui lui aussi appartenait au mythe, mêlait Jeanne d'Arc à la Convention, démocratie autoritaire et nationale. Est-ce du volontaire de 1792, du cavalier de Rivoli, que Leclerc tenait son pseudonyme ? A la n de la guerre, la 2e D.B. exprimait le gaullisme mieux qu'aucun texte doctrinal. On a tort d'oublier ceux du général Giraud, le discours alors fameux qui proclamait qu'un peuple dont les dactylos mettent du rouge à ongles ne peut aller qu'à la défaite. Rien ne montre mieux ce que de Gaulle ne fut pas – ni comment l'unité qu'il imposa à la Résistance comme à Londres, rendit possible une Libération infernale. Plus tard, on a traité de haut son obsession de rassembler. Elle avait désinfecté le patriotisme.

Son idéologie la plus simple déconcertait. Il aurait dû être un chef de Légion, ou un patriote traditionnel, ou un dictateur, ou un fasciste, parce que les catégories connues sont longtemps plus fortes que l'évidence. L'historien qui eût répondu, avant ses décisions capitales, à la question fort simple : « Que doit tenter, dans les circonstances présentes, un homme qui tient l'intérêt de la nation pour sa loi suprême ? » eût été tenu pour devin.

La France lui a été reconnaissante de croire à ce point en elle : elle y croyait moins. L'intérêt général, le bien commun, Bibles de Robespierre et de Richelieu, paraissaient des fariboles – parce qu'on avait confondu en un même mensonge, tout ce que disaient tous les politiciens. Il n'est pas facile de survivre, aux démocraties habituées à snober leurs principes – sans savoir très bien au nom de quoi. Que ses principes fussent bons ou mauvais, le général de Gaulle ne les snobait pas.

Il a osé appeler péripéties, Dakar, les victoires de Rommel, le drapeau hitlérien sur l'Acropole, les défaites russes. Son souci de l'histoire et son dédain de la politique, sa con ance qui ressemblait parfois à une consolation devant un cercueil, son NON qui dès le premier jour avait pris la résonance des grands « non » historiques, et toujours, sa voix sans visage, tout concourut, dès que la chance commença de tourner, à faire de cette voix, celle de la France ; ce non solitaire prodiguait une con ance d'ordre religieux. La con ance n'est pas un sentiment rationnel. Le refus d'Antigone et de Prométhée non plus. Il n'exprime pas une opinion, il assume à la fois le malheur et l'espoir. « Des lois plus contraignantes et plus hautes que les lois humaines... » ; une évidence future, “plus contraignante et plus haute” que le présent. Le plus sûr moyen de ne pas comprendre le général de Gaulle eût été de le tenir pour un autre Leclerc, car on attendait un héroïque chef de blindés, et c'est à cette gure que se substitua le mythe, après s'être substitué à celle du général réactionnaire. Non sans peine, parce qu'elle devait créer sa propre tradition : on avait beaucoup oublié les Romains. Le général de Gaulle n'a commandé en personne aucune des forces de la France Libre. Ce qu'il disait n'était pas juste parce que l'événement le con rmait : il devenait de Gaulle parce qu'il tenait ce langage. Moins un général français qui combattait à Londres, qu'une création par ces paroles sans image, au sens où tout grand créateur devient un mythe suscité par ses œuvres.

Le mythe ne se borne pas aux gestes qui l'expriment, ni à ce qu'il sert, ni à qui le sert. Le sien a été la dernière métamorphose du mythe de la France, qui n'apparaît que par ses métamorphoses. Bien que de tels mythes vivent de l'imaginaire qui leur préexiste, ils s'imposent par ce qui échappe à ce qui les a précédés – comme les héros des grands romans appartiennent à la ction, mais ne s'imposent que par ce qui les distingue de leurs prédécesseurs. Un mythe n'est pas l'imitation d'une chrysalide, il en est le papillon. Métempsycose des nations, dirait l'Inde.

La Libération incarna ce mythe sans avoir le temps de le détruire. Félix Gouin poussa les Français à retourner au mépris de leurs politiciens. Puis naquit le R.P.F., mais il ne disposa ni de la radio ni de la télévision.

Jusqu'à son triomphe aux élections municipales, il fut un mouvement insurrectionnel – sauf pour le général de Gaulle. Triomphe aussi limité – ou aussi étendu – que le nombre des militants comparé à celui des votants. Beaucoup ont tenu le mot Rassemblement pour un terme de bonne volonté, un peu scout : alors que rassembler fut pour le général de Gaulle, l'un des mots les plus lourds après celui de patrie. On a toujours, et bien avant Marx, professé que ce mot ne couvre qu'illusion ou imposture. Comment en eût-on convaincu l'homme qui pendant cinq ans, contre vents et marées, n'avait tenté que cela ! – et pas toujours en vain. « L'histoire ne pourra oublier qu'à Londres, j'ai accueilli tout le monde. » Les buts les plus dignes d'être visés sont ceux que l'on n'atteint jamais. La volonté d'unité, comme celle de justice ; mais davantage. Pour les ennemis du général, la volonté de rassembler était foncièrement utopique ; ce qu'avait été le socialisme pour ses propres ennemis, jusqu'à l'entrée en scène de Lénine. L'utopie, c'est la forme de l'espoir de nos adversaires.

Vincent Auriol inventa les apparentements : la totalisation des voix des partis apparentés, c'est-à-dire presque tous, contre le communisme et le gaullisme. Ou bien le Général apparentait le R.P.F. (au M.R.P. par exemple), mais il entrait ainsi dans le système des partis ; ou bien il refusait, et assurait la victoire d'une Troisième Force qui l'accuserait de préparer un Parti Unique. Car elle ne comprenait pas (la plupart des membres du Rassemblement non plus) que pour le Général, un Parti unique, quel qu'il fût, usurpait l'Etat. Ses adversaires craignaient fort qu'il ne choisît la première décision. Il ne l'a pas envisagée. Réussite ou échec, il ferait appel à l'intérêt général fondé sur la nation, en lequel il ne pouvait voir une chimère, parce qu'il croyait à l'expérience capitale de sa vie. la France Libre avait conjugué des forces disparates dans une action commune. Même Jean Moulin disait : nous discuterons après la victoire. Lorsqu'il a dit que le pouvoir était à ramasser, il a refusé de risquer la guerre civile pour le ramasser. Il le refusa même lorsqu'il fut assuré que les apparentements pourriraient le R.P.F., si celui-ci ne faisait pas appel à l'insurrection. Depuis le 6 février, la guerre d'Espagne surtout, le risque de guerre civile – non celui de l'affrontement, mais celui de faire du pays, pour vingt ou trente ans, un pays sous-développé – a été l'un des puissants facteurs de notre histoire ; les parlementaires ne l'acceptaient pas non plus, et c'est pourquoi le Général, ne lui ayant pas dû sa victoire, lui dut son retour.

Car c'est le général de la Libération, non le président du R.P.F., qui revint en 1958. Après Diên Biên Phu, après la grève de la police, le régime n'était plus d'assemblée ou de parti, mais d'abandon. Comme l'avait été la IIIe République après l'armistice. Le président Roosevelt avait eu tort de croire que la France pouvait la rétablir : elle était aussi condamnée que l'Empire après Sedan.

Le général de Gaulle avait combattu, dans le régime des partis :

Sa faiblesse. Et d'abord son incapacité de faire face à une échéance que nul n'ignorait : la n de l'empire.

Son irresponsabilité.

Son obligation d'élever le compromis au rang de technique de gouvernement – ce que j'ai appelé concilier les thèses relatives à la Défense nationale en mettant un demi-soldat dans un demi-char.

Les in uences contradictoires de l'étranger.

Le caractère dramatique pris par la succession des gouvernements. L'alternance raisonnable se fonde sur la certitude que l'opposition au pouvoir continuera la politique de ceux qu'elle remplace, quand l'intérêt national sera en jeu.

Il avait combattu en n l'incapacité de faire la paix comme de faire la guerre – la guerre qui allait gagner l'Afrique noire – l'incapacité même de concevoir une volonté nationale.

Pensées du combat, avec la rigueur qu'il impose. En marge, peut-être le Général pensait-il que les partis étaient morts de la naissance des Partis uniques, avec lesquels ils n'eussent pu rivaliser que par un sens de l'Etat comparable à celui de Richelieu ou de l'Angleterre victorienne, alors qu'ils ne s'y intéressaient que pour le partager.

Les peuples magni ent leurs “professeurs de con ance” : Colomb, le Taciturne, Frédéric II, Pierre-le-Grand, Lénine ; et chez nous, la Convention, les chefs des premières Croisades, Richelieu, Napoléon. Sentiment peu étudié, parce qu'on le confond avec la certitude de chances raisonnables, alors qu'il est de foi plus que de jugement, et s'applique souvent à une suite d'actions opposées. Cette con ance-là faisait que la question d'Algérie « ne se posait plus comme avant », même pour ses ennemis.

Continuer : partie 5 sur 5