Le Miroir des Limbes

André Malraux · Chapitre 4 sur 9 · partie 3/5

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Le Miroir des Limbes

Partie IV

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

– Qu'est-ce que c'est qu'un crabe mou ? demande Mme de Gaulle.

– Tout ce que j'en sais, Madame, c'est qu'on le coupe comme s'il n'avait jamais eu de carapace.

– C'est très bon ?

– Ni plus ni moins qu'un crabe ordinaire, le pittoresque en plus...

– Et là, dit le général, vous avez pu parler sérieusement ? En n, pas plus qu'à Colombey...

– Mon général, chez Robert Kennedy, le frère du président, un beau chien beige attendait les invités à l'entrée de l'allée ; et un autre de même race, mais tout noir, à l'entrée de la maison. Quand j'ai dû prononcer mon toast, j'ai dit : Soyez remercié de nous avoir fait accueillir par un chien qui a compris qu'il devait se mettre en smoking... Allégresse générale. Les Etats-Unis ne sont pas protocolaires, et j'ai souvent parlé plus sérieusement avec les Américains dans cette sorte de cordialité, que dans ce que l'Europe appelle le sérieux.

« Le président revenait en avion d'une réunion où il attendait deux ou trois mille personnes. Il y en avait trois cent mille. Il me dit : “D'après mes informations, c'est comme ça chez vous avec le général de Gaulle ; pourquoi ? – Parce que les disques ont fait que le public s'est rué sur les musiciens, alors que l'on affirmait qu'ils feraient déserter les salles. Et vous, vos moyens de diffusion sont bien autres que des disques...”

« C'est alors que nous nous sommes mis en n à parler de la France. Je lui ai dit que nous avions été maintes fois envahis, ce qui n'était pas arrivé aux Etats-Unis. Et qu'un gouvernement qui, chez nous, n'assurait pas la défense nationale, ne pouvait avoir qu'une légitimité apparente. Je suppose que vous lui aviez dit cela bien avant moi...

– Pas tout à fait ainsi. Que vous a-t-il répondu ?

– Plus courtoisement que je ne le résume, il m'a dit : la défense de l'Europe, c'est nous. A quoi j'ai répondu à mon tour que la défense nationale était la volonté de se défendre, qu'il s'en était aperçu avec Mao, et s'en apercevrait au Vietnam. Il a ré échi, puis il a dit : “La France est un drôle de pays : ses malheurs après les victoires qui en avaient fait le premier pays d'Europe, sa marine reconstituée, l'aide qu'elle nous a donnée, la Révolution, Napoléon... 1940, et aujourd'hui le général de Gaulle...” Je lui ai dit que c'était un pays profondément irrationnel, qui ne trouvait son âme (vous connaissez mon dada) que lorsqu'il la trouvait pour les autres : les Croisades, et la Révolution bien plus que Napoléon. Je disais que l'Angleterre n'était jamais plus grande que lorsqu'elle se retrouvait seule, et que la bataille d'Angleterre, en 1940, était sans exemple depuis Drake – alors que la France n'était grande que lorsqu'elle l'était pour le monde...

– Il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté des autres, dit le général.

– Je savais bien ce que pensait le président : les Etats-Unis ne peuvent fonder leur politique européenne sur la France, et ils ne peuvent pas tenir la France pour négligeable, parce que les Français sont toujours capables d'inventer on ne sait quoi : ils ont bien inventé le général de Gaulle !... Kennedy a enchaîné sur les Etats-Unis, et je lui ai dit ce que je vous ai dit naguère à vous-même – et que j'ai eu l'occasion de dire à Pékin, au ministre des Affaires étrangères : “Les Etats-Unis sont la seule nation qui soit devenue la plus puissante du monde sans l'avoir militairement cherché. Alexandre voulait être maître du monde (en n, du sien !), César aussi. Les Etats-Unis ont, à l'occasion, voulu une domination économique : c'est radicalement différent. Mais maintenant qu'ils possèdent cette puissance colossale, il s'agit de savoir ce qu'ils vont en faire.”

« J'ai eu l'impression de rencontrer sa propre pensée. Il désirait instinctivement régler les problèmes de l'Europe et de l'Asie par la décision des Etats-Unis ; et c'est pourquoi il m'avait irrité la première fois. Je crois à la puissance des Etats-Unis, mais je crois que la puissance est une chose, et que l'Histoire en est une autre. Carthage était puissante.

– Ne vous trompez pas : il voulait maintenir à tout prix la situation dominante des Etats-Unis dans la défense de l'Occident. Et je ne suis pas sûr que malgré sa valeur, il n'ait pas accepté la comparaison, chère aux naïfs, entre les Etats-Unis d'Europe et les Etats-Unis d'Amérique. Alors que ceux-ci ont été créés à partir de rien, sur une Sibérie fertile, par des ots successifs de colons déracinés. Si les Etats-Unis deviennent consciemment maîtres du monde, vous verrez jusqu'où ira leur impérialisme.

– Je me souvenais alors de la phrase angoissante du président Eisenhower : “Je ne me présenterai pas devant Dieu avec du sang sur les mains.”

– Le sang sèche vite.

– J'ai dit à Kennedy, sans insister : “Vous êtes maintenant contraints à une politique mondiale, au moins comme Rome a été contrainte à une politique méditerranéenne. Depuis le plan Marshall, quelle a été la politique mondiale des Etats-Unis ?” Et j'ai eu le sentiment qu'il voulait réellement assumer l'Histoire, porter l'énorme responsabilité des Etats-Unis, dont il était fort conscient. Sans doute l'eût-il fait...

« Je pense que c'est en lui déclarant qu'il en avait la charge, que vous avez établi la relation profonde que rien n'a détruite.

« Ce politicien habile était séparé des politiciens par ses brusques colères, quand l'Etat entrait en jeu. Vous vous souvenez de la télévision : “Mon père m'a toujours dit qu'en face du pays, les industriels se conduisaient comme des

ls de putains !” Peut-être le danger était-il déjà là ; mais de toute évidence, il

avait décidé de n'en tenir aucun compte...

– Vous savez bien, répond le général, que le courage consiste toujours à ne pas tenir compte du danger. Et puis, il faut mourir assassiné ou foudroyé.

Il hausse les épaules :

– Quand César a été tué, il tenait la liste des conjurés dans sa main. Il ne l'avait pas lue. Ce pauvre président m'a parlé de Lincoln d'une façon qui m'a frappé. Il espérait le retrouver dans la vie, il l'a retrouvé dans la mort. Et peut-être la distraction, un peu complaisante, d'un obscur commissaire de police de Dallas, aura-t-elle suffi pour in échir l'histoire du monde.

– Il me semble que le président est mort le jour de votre anniversaire ? Le destin joue tout seul son jeu mystérieux : Shakespeare est né l'année de la mort de Michel-Ange, et le soleil se couche au milieu de l'Arc de triomphe le jour anniversaire de la mort de Napoléon, qui ne l'a jamais vu... Le dernier acte officiel de Louis XVI est la nomination d'un lieutenant d'artillerie qui s'appelait Buonaparte...

« Donc, après les considérations historiques, le président m'a dit, d'une façon abrupte : “La Chine va avoir la bombe atomique. Devrions-nous intervenir dès maintenant ?” Il n'attachait aucune importance à mon avis, mais il pensait que je ne parlerais pas comme ses conseillers américains, et que je lui apporterais un autre domaine de ré exion. Et il attendait sans doute de ma réponse un écho de ce que vous pensiez.

– Si je me souviens bien, vous lui avez dit que la Chine n'aurait pas la bombe atomique avant un an ?

– Ce qui fut vrai. Mais ce que je n'ai pas compris, ce que je n'ai pas compris plus tard, quand j'ai parlé aux Chinois, c'est : pourquoi concevoir

l'intervention américaine comme une guerre (les Américains n'auraient pas débarqué en Chine) au lieu de penser que l'écrasement des quelques centres industriels chinois eût ramené la Chine, de cinquante ans en arrière ? Je suppose qu'il me posait la question que lui posait le Pentagone. Je lui ai répondu, en effet, qu'il avait plus de temps qu'il ne croyait ; et j'ai ajouté (avec des gants...) qu'il n'interviendrait pas.

Le général ne répond rien. Se demande-t-il une fois de plus ce qu'il aurait fait, lui, s'il avait disposé de la puissance américaine et de la bombe atomique ? Pense-t-il à la Russie ? La neige tombe, comme sur la Cité Interdite. Je reprends :

– Kennedy a certainement voulu une action historique, pour lui et pour les Etats-Unis, mon général. Mais ce n'était pas rien, que de concevoir l'action du plus puissant pays du monde sans la concevoir comme un impérialisme...

– Comment savoir ce que le temps fera de lui ? Il était un vrai Président : architecte, non gérant. Bâtir. La mort est venue. Dresse-t-on des statues aux intentions ?

« Tout dépendra du successeur. Nixon va ressortir de sa boîte, d'une façon ou d'une autre. Ce pays va-t-il, oui ou non, concevoir sa politique historique ? Ou bien aurons-nous connu les dernières volontés à longue échéance, l'homme va-t-il inventer autre chose ? Le pays du futur ne pense guère l'avenir !... Pourquoi ? Il n'y a plus de politique révolutionnaire de la Russie. La Chine en a pour trente ou cinquante ans à faire la Chine.

Comme ce matin, il me rappelle la citation : « La triste mère d'un Empire mort. » Mais quelles que soient ses perspectives, le ton de sa voix conserve l'optimisme indifférent de l'énergie.

Il esquisse le geste par lequel il semble vouloir tout chasser.

– Vous avez eu l'occasion d'assister à leurs grandes réunions de hippies ?

– Je crois qu'elles ont eu lieu surtout en Californie...

– La chose m'intéresse, gurez-vous ! Que veulent-ils réellement ?

– Un mode de vie... Leur idéologie, celle des groupes qui les ont précédés ou qui les suivent, ne me semble pas essentielle : les zazous se réclament de l'existentialisme, les hippies de Gandhi, et les contestataires de Che Guevara...

« Il y a aussi le nihilisme. L'étudiante de Nanterre qui déclare : “quand vous savez ce que vous voulez, vous êtes déjà embourgeoisée”, est évidemment révélatrice. Les personnages des Possédés auraient parlé comme elle.

– Qu'oppose-t-elle à : savoir ce qu'on veut ?

– L'instinct. Les événements de Mai sont nés de la conjonction d'une révolte communiste – syndicale – prudente, et d'une révolte irrationnelle de la jeunesse. Liée au romanesque historique, comme partout

– Pas en Russie.

– Depuis les marins de Cronstadt, le romanesque anarchisant n'a plus cours en Union soviétique...

– Les nihilistes russes tuaient, dit-il.

– Le tsar les tuait aussi. Le sérieux a beaucoup changé... Et puis, les Russes étaient chastes, et ne se droguaient pas. Il y a, dans l'aventure actuelle, tout un domaine physique. Elle est une compensation. La Révolution était réellement, pour les nihilistes, une valeur suprême. Avec laquelle ils communiaient, comme vous venez de le dire, par l'action. La Révolution dont rêvent nos nihilistes appartient à ce que j'ai appelé l'illusion lyrique. Ce qu'ils opposent à la société de consommation, au moins incertaine chez nous, ce n'est pas une autre société, c'est leur indignation. Mais l'indignation n'est pas une valeur suprême. Un garçon de vingt ans, qui achevait une enquête parmi les étudiants, m'a dit : il y a quelque chose de plus important que les hippies et les contestataires, c'est la quantité de jeunes qui disent seulement : “Qu'importe ?” L'ambition a toujours existé, mais incidemment. Il a fallu Napoléon, la bourgeoisie, les romans, les Etats-Unis, pour qu'elle s'aligne avec l'amour, devienne la passion capitale du siècle. Julien Sorel n'a pas de frère aîné. Peut-être sommes-nous en face d'un immense re ux de l'ambition ? A peine dix pour cent des étudiants sont politisés...

– Toujours les pantou es. L'indignation, l'indifférence, la fraternité... “Je veux être président d'une république fraternelle”, disait le pauvre Auriol : pour devenir maître, le politicien se pose en serviteur. Dans le monde entier, nous allons retrouver le temps des gens de bonne volonté, qui n'ont que de la bonne. Le temps a passé ; le destin aussi. En 1914, j'ai connu une jeunesse prise par la curiosité qui précède les premières batailles, et pourtant elle sentait venir la moissonneuse. Elle est morte.

« Les Etats-Unis ont cru que la démocratie réglerait tout, et les voilà en face d'un problème qu'elle ne réglera pas. Leur démocratie est l'égalité. Et aussi un sentiment qui met les démocraties anglo-saxonnes et scandinaves au-dessus des nôtres : un culte de la loi. La loi, c'est tout de même l'Etat. En politique, en religion, les Latins n'ont jamais bien su quand ils étaient Rome, et quand ils faisaient semblant. Vous avez bien dit que Rome était le contraire de l'agitation méditerranéenne ? »

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*

 

Dans le salon aux fauteuils de cuir, où nous allons prendre le café, Grigri est couché sur un fauteuil. Les nuages se sont accumulés, et la pièce devient sombre. Le général me dit avec un peu d'ironie :

– C'est vous qui avez imposé le mot gaullisme, non ? Qu'entendiez-vous par là, au début ?

De nouveau, le ton a changé. Plus question de chats, ni de la distraction familière avec laquelle il parlait de Guevara, et même de Napoléon. Comme aux déjeuners intimes de l'Elysée, l'entracte est ni.

– Pendant la Résistance, quelque chose comme : les passions politiques au service de la France, en opposition à la France au service des passions de droite ou de gauche. Ensuite, un sentiment. Le sentiment que vos motifs, bons ou mauvais, n' étaient pas ceux des politiciens.

– Quand j'ai vu les politiciens rassemblés pour la première fois, j'ai senti aussitôt, sans erreur possible, leur hostilité à tous. Ils n'ont aucunement cru à ma dictature ; mais ils ont compris que je représentais l'Etat. C'était la même chose ; l'Etat est le diable, parce que s'il existe, eux n'existent plus. Ils perdent ce à quoi ils tiennent avant tout. Qui n'est point l'argent, mais l'exercice de leur vanité.

– Vous ne leur facilitez pas la vie : ils promettaient des cadeaux, vous promettiez des sacri ces. Il reste que les Français sont antimonarchistes, et l'organisation de l'enseignement primaire depuis la IIIe n'y est pas pour rien ; ils sont aussi antipoliticiens, souvent pour de mauvaises raisons, car, quoi qu'on en dise, j'ai peu rencontré la corruption... Guy Mollet m'a dit qu'il ne possédait pas huit cent mille francs de l'époque ; c'était certainement vrai. (Quand son ministère et le mien se trouvaient dans l'hôtel qui fait face à Matignon, j'y occupais l'ancienne salle des mousquetaires, ce qui était atteur, et lui, l'ancienne salle des chanoines...)

– Je reconnais que les grands politiciens sont plus intègres qu'on ne le dit. Reconnaissez qu'ils aiment beaucoup les palais nationaux. Quand Herriot est revenu, il m'a expliqué dans les cinq minutes qu'il devait reprendre l'hôtel de Lassay, affecté à la présidence de la Chambre. Je n'étais pas d'accord, puisqu'il n'était pas président de l'Assemblée. Il ne me l'a pas pardonné.

– Il me semble que les Français n'estiment longtemps que les hommes politiques voués à quelque chose : la France, la Paix, comme Clemenceau, Briand ; même Poincaré, à cause de la guerre. Ceux qui ne se dé nissent pas par un mélange d'ambition, d'élections et d'admiration.

– Qui.

– Vous avez fait aux Français un don qu'on ne leur fait guère : élire en eux leur meilleure part. Légitimer le sacri ce est peut-être la plus grande chose que puisse faire un homme... Les communistes aussi l'ont fait pour les leurs.

– Encore valait-il mieux, dit-il, être Salan devant nos tribunaux, que Toukhatchevski, innocent, lui ! en face de ceux de Staline. Mais je reconnais que si bien des soldats de l'an II sont morts pour la République, personne n'est mort pour le parti radical. La France va de nouveau se politiser.

– Votre France n'a jamais été du domaine rationnel. Comme celle des Croisades ou celle de l'an II. Pourquoi les braves types de l'île de Sein sont-ils venus vous rejoindre ? Et nous ? Vous disiez qu'à la n nous serions peut-être vainqueurs ; nous pensions aussi que nous serions d'abord morts. Les gaullistes de gauche ont réellement espéré que tôt ou tard vous feriez, dans le domaine social, ce qu'ils n'attendaient plus des communistes ni des socialistes ; ils ne vous ont pas suivi pour cela. En 40, la justice sociale était dans la lune ; Staline, l'allié de Hitler, et Hitler à Paris. Mais les communistes sont venus avec nous, plus tard, avec soulagement : la défense du prolétariat écrasé s'accordait à celle de la France écrasée.

– Et à celle de la Russie.

– Ce qui a empêché le gaullisme de devenir un nationalisme, c'est sa faiblesse. Votre force a tenu à ce que vous n'aviez rien. Il n'y a pas eu que les gaullistes, pour vous suivre. Si j'en juge par les journalistes qui viennent m'interroger, un domaine capital de la France combattante et de la Résistance va disparaître, a déjà disparu : c'est l'antifascisme. Vous êtes le dernier chef antifasciste d'Occident. La plupart des anciens combattants d'Espagne, espagnols ou français, qui vous ont suivi au temps du pacte germano-soviétique, continuaient leur combat. Ils ont d'ailleurs été stupéfaits de ne pas retrouver Franco entre Hitler et Mussolini, mon général.

– Il est bon que vous citiez les étrangers, car vous parlez de la Résistance politique, non de la Résistance nationale, sans laquelle l'autre n'aurait pas pesé lourd.

– Mais ils ont continué le combat avec nous, plutôt que de rejoindre l'armée américaine. Ce qui a tout de même un sens. Je ne crois pas qu'un historien futur puisse interpréter le gaullisme en termes seulement politiques, ni même, seulement nationaux... Le gaullisme a été la France, mais aussi quelque chose de plus. Quand un de mes amis anglais est arrivé à Calais, en 1945, le comptoir du bar où il était entré était surmonté d'une grande photo de vous : “– Vous êtes gaulliste ? demande-t-il au patron. – Oh, vous savez, moi, la politique ! Mais après tout, un homme ne dure guère plus de trente ans, et celui-là vaut mieux que les autres...” Le hasard m'a fait passager de la première croisière privée de La Marseillaise, vers 1950. Il y avait eu la croisière des ministres de la IV e. Je commande un vin, je m'aperçois que le sommelier devra le chercher au diable, j'en commande un autre. Le sommelier sourit : “Vous avez changé pour ne pas m'envoyer dans la cale, n'est-ce pas ? Mais je vais y aller. Je suis content de vous servir. Pour notre pays, un grand écrivain, c'est bien. Pas eux.” L'une des raisons, mon général, pour lesquelles on me regarde comme une sorte de gaulliste symbolique, c'est que je ne me suis jamais fait élire. Quand vous m'avez jugé trop farfelu, en 1958, vous m'avez dit, mi- gue, mi-raisin : “Ah ! soyez ministre”, et je vous ai demandé “Pourquoi faire ?” Dans le gaullisme, il y a ce qui s'explique, et ce qui ne s'explique pas. Le meilleur titre de livre dont on vous ait fait hommage, c'est tout de même celui de Soustelle : Envers et contre tout. Vous étiez seul le 18 Juin, et vous l'êtes aujourd'hui. Peut-être fallait-il qu'il en fût ainsi...

Je crois que le NON du solitaire, à la force, est chargé d'une mystérieuse contagion.

– J'ai eu tout le monde contre moi chaque fois que j'ai eu raison, dit-il. J'ai l'habitude.

– Vous dites que les soldats de l'an II ne seraient pas morts pour le parti radical, mais nos morts des camps d'extermination ne seraient pas morts pour l'élection du président de la République au suffrage universel – et je prends l'exemple le plus haut.

Il sourit – à peine. S'il a le génie de l'instinct, il a aussi le goût de la rigueur. Je me souviens de sa surprise lorsque, au sujet de la dévaluation, j'ai dit au Conseil ce qu'il pensait. Il parlait toujours le dernier. « Je voudrais comprendre, dis-je, pourquoi le gaullisme, qui ne peut être que la défense du pays contre les spéculateurs, – comme il l'a été contre tant d'autres – accepterait la dévaluation, lorsque les spécialistes affirment que nous pouvons l'écarter... » Et d'une façon plus trouble, lorsque j'ai dit : « Le destin de la France ne peut supporter la guerre d'Algérie que si elle nit par un accord. » Et aussi, au mois de mai 1968 : « Aller aux Champs-Elysées nous engagera dangereusement, si nous ne sommes pas assez nombreux. Mais peut-être serons-nous un million, et nous devons le tenter. » Il n'avait pas besoin de moi pour le penser, mais il était content de l'entendre.

Il regarde la table aux patiences.

– Nous avons contrôlé pendant plusieurs mois, dit Mme de Gaulle, les réussites et les pas-réussites : c'est toujours la même proportion.

Le général relève les yeux. Il y a dans son regard, comme dans sa voix, la pesante chaleur que je connais :

– Et plus tard, qu'adviendra-t-il de tout cela ?...

Encore la télépathie. Plus tard veut dire : quand je serai mort. Il m'a dit naguère, avec moins d'orgueil que d'obsession : « Si un nouveau sursaut doit se produire, il continuera ce que j'ai fait, et non ce qu'on aura fait après moi. » Pense-t-il à son destin ? (Sa vie ne l'intéresse plus.) Une image de la volonté française ? Après tout, Clemenceau l'a été. Dans la bibliothèque, j'ai vu le dos tricolore de Grandeur et Misère d'une victoire.

– Que pensez-vous maintenant de Clemenceau ?

– Il les méprisait trop. Mais il croyait au destin. Vous vous souvenez du dialogue : “Franchet d'Esperey a eu de la chance ! dit Lloyd George. – C'est déjà bien : tant de gens n'en ont pas !” Je ne suis pas sûr que la baraka existe ; le contraire existe sûrement.

« Sa rage exprime la France : c'est en 18 – en 18 ! – qu'il répond par l'interruption fameuse que l'on croit aujourd'hui son premier discours de président du Conseil : “En politique extérieure, je fais la guerre ; en politique intérieure, je fais la guerre ; la Russie nous trahit, je fais la guerre. Je me battrai devant Paris, dans Paris, derrière Paris. Et ça suffit.” C'était bien.

« Il connaissait les Français. Souvenez-vous du paysage qui s'étendait devant vous ce matin. C'est une position imprenable. Vercingétorix l'a perdue. Il devait recevoir tous les jours des syndicats et des contestataires.

– Clemenceau a sérieusement essayé de régler la question...

– Avec quel résultat ? La chasse au tigre ?

– Zaharoff, qui lui avait donné sa Rolls, ne prenait pour collaborateurs que des gens qu'aimaient ses chats. Les malins mettaient de la valériane au bas de leur pantalon. Peut-être est-il plus facile de séduire les chats que l'Histoire... Qu'en dis-tu Grigri ?

– Il est étonnant que Clemenceau ait pu tout à coup cesser d'être un politicien. L'Histoire transforme les hommes. En n, de temps en temps. Mais il avait conservé ses colères. Il est mort dans la haine de Foch, avec qui il avait réglé ses comptes, et de Poincaré, avec qui il ne les avait pas réglés. Philippe Berthelot, qu'il a beaucoup défendu contre Poincaré, lui avait dit un jour : “Vous êtes vraiment trop méchant, monsieur le Président !” Réponse : “J'ai eu une femme, elle m'a fait cocu. Des enfants, ils m'ont abandonné. Des amis, ils m'ont trahi. Il me reste mes mains malades, et je ne quitte pas mes gants ; mais il me reste aussi des mâchoires : je mords.” Berthelot ajoutait : “Il me fait penser au général Dourakine : toujours en colère, mais on ne savait pas pourquoi.” Paroles bien parisiennes... Mais Clemenceau avait osé dire aux députés : “Chassez-moi de la tribune, si ce que vous demandez n'est pas au service de la France, car je ne le ferai pas !” Et au président Coolidge : “Venez dire dans nos villages la liste sans n de nos morts, pour comparer !” Et, à personne : “Je voudrais simplement que le peuple français ose compter sur lui-même, et c'est précisément le spectacle qui m'est refusé. Les Français ont été sublimes, ils ne le savaient pas ; ils sont redevenus médiocres, ils ne le croient pas.”

Le vent qui s'est levé fait tournoyer la neige comme elle tournoyait sur le jardin de La Lanterne, lorsque je recopiais les phrases de la voyante sur Alexandre.

– émistocle, dis-je, est mort au service de la Perse...

« Claude Monet citait de Clemenceau une phrase assez ère : Honneur à ceux qui ne baissent pas les yeux devant la destinée ! Vous avez connu Poincaré, mon général ?

– J'étais à la gare de l'Est, en 1914, quand il est venu assister au départ des premiers trains militaires. Personne n'a applaudi. Mais tous les civils se sont découverts. Le passage de la mort. Noble.

Le capitaine de Gaulle dans cette cour de la gare de l'Est où j'ai rendez-vous, ce soir... Je pense aussi aux lanciers qui tourbillonnaient dans la nuit des Ardennes, le lendemain de la déclaration de la guerre en 1914.

L'avenir sera-t-il d'accord avec le patron du bar de Calais ? Staline ressuscite Pierre le Grand, et ce sont nos républicains, Michelet d'abord, qui ont ressuscité Jeanne d'Arc. Les analyses rationnelles sont fragiles. La radio ? Suffisait-il d'y exposer des choses justes, pour que Roosevelt malgré son hostilité, Hitler peut-être, comprissent que le cadavre de la France pouvait ressusciter ? Qu'eût apporté la radio au général Giraud ? Comment eût-il dit : « La France gît à terre ; mais elle sait, elle sent, qu'elle vit toujours d'une vie profonde et forte... » Comment dé nir l'action historique de Gandhi, par son action politique ? A quel point l'Histoire qu'incarne le général porte l'accent du destin ! Que fût-il advenu si, après l'entrevue de Bordeaux, Herriot avait accepté de se réfugier à Londres ? Si Noguès avait accepté le commandement de la France libre, si Vichy n'avait pas mis la franc-maçonnerie hors la loi, faisant ainsi basculer la moitié de l'Afrique française chez les gaullistes ? Si Pétain avait pris l'avion pour Alger ? Si Hitler avait trouvé la bombe atomique avant les Américains ? L'habileté politique du général de Gaulle n'a pas gouverné son destin. Celui de Saint-Just, de Jeanne d'Arc, de Frédéric II (le miracle de Brandebourg...), de Mao, m'a toujours troublé comme celui de personnages prédestinés. Deux hommes auraient pu barrer la voie à Bonaparte : Saint-Just a été guillotiné, Hoche empoisonné.

Au Petit-Clamart, il s'en est fallu de peu. Le général l'a regretté, je crois.

En 1958, j'ai assumé quelque temps la charge de sa sécurité. Nous savions qu'on devait tirer sur lui d'une des maisons des Maréchaux, place de l'Etoile, lorsqu'il serait au garde-à-vous devant l'Arc de triomphe, pendant La Marseillaise . Quand j'entrai dans le bureau de Georges Pompidou, alors directeur du cabinet, il disait à un interlocuteur aux cheveux blancs : « On a assassiné peu de rois de France : Henri III, Henri IV... – Qui, mais ce sont ceux qui voulaient rassembler les Français..., répondit doucement l'interlocuteur en prenant congé. – Qui est-ce ? demandai-je. – Le préfet de police. »

– Quoi qu'il advienne, mon général, s'il advenait quelque chose de nos adversaires, depuis les âmes sensibles des Deux-Magots jusqu'à vos ennemis politiques, Dieu serait bien étonné...

– Quels adversaires ? Les communistes qui vont de la Bastille à la Nation, les socialistes qui ne vont nulle part ? Les syndicats, comme s'ils pouvaient refaire la France ! Tout ça et Ferdinand Lop, c'est la même chose. La même impuissance : ère, en quel honneur ? de la force de Mao Tsé-toung ou de l'héroïsme de Guevara. La Longue Marche pour arriver au stade Charléty ? Ce n'est pas sérieux.

– Au moment du référendum, mon chef de cabinet, Français Libre, dit à l'un de nos directeurs, antigaulliste, avec suavité : “Malheureusement, si Malraux s'en va, il faudra renoircir les monuments ! – Oh, répond l'autre, nous ferons un plan : ça nous donnera du temps !” Combien de lettres d'injures mon cabinet a-t-il reçues, pour avoir dilapidé l'argent des contribuables à changer la couleur de Paris, en détruisant la précieuse patine des siècles – alors que les pierres de Paris, comme celles de Versailles, se patinent en orangé, jamais en noir. Anthologie des idiots. En n, on ne vous a pas remplacé par M. Poher. Quant à vos successeurs...

– Je n'ai pas de successeurs, vous le savez. Les communistes ne croient plus assez au communisme, ni les autres à la Révolution. C'est trop tard. A force de mentir pour revendiquer la démocratie, ils sont devenus démocrates. Ils veulent menacer le pouvoir, ils ne veulent plus le prendre.

« Je ne vois pas pourquoi un système économique, qui s'appelle le communisme, ne serait pas meilleur qu'un autre, qui s'appelait le capitalisme. Je n'aime pas les “ismes”. Mais en n le capital, c'est clair, la libre entreprise aussi. Je comprends l'Américain qui dit que les Postes devraient devenir des sociétés privées, comme le téléphone. Je comprends moins bien comment la libre entreprise ferait la Sécurité Sociale. Elle nous répondra qu'elle devrait pouvoir s'en passer. Soit. Mais si elle devait opposer une bombe atomique, qu'elle eût été incapable de créer sans l'Etat, à celles de l'Etat soviétique, et même chinois, je ne donnerais pas cher de la libre entreprise. Je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas parlé avec les communistes, quand ils faisaient partie de la France et n'y créaient pas une sorte d'île, vous voyez ? J'ai dit à orez : “Vous avez choisi. Je vous comprends, mais vous avez choisi. Moi, je n'ai pas le droit de choisir.” Il n'a pas été d'accord, évidemment, mais il a compris, lui aussi. Je ne veux pas opposer, même pour triompher, je veux rassembler. Lors de la Libération, je l'ai fait. C'est pour cela que je ne serai jamais monarchiste, quoi qu'en disent les agités. Il n'y a pas de rassemblement possible de la France autour de la famille royale. Il n'y a pas de rassemblement possible autour de la classe ouvrière, en train de s'effriter. Les communistes français n'ont que le mot “concret” à la bouche, mais ils sont le parti le plus romanesque du monde. Leur propagande les a persuadés que l'on peut convaincre de tout, en détail, ceux qui sont convaincus de tout, en bloc. Ils en sont très ers. Ils n'oublient qu'une chose : tout ça n'a pas d'importance. L'Humanité dit que j'ai rejoint orez dans la Résistance !

– Cambrioler des mythes est inutile, parce qu'un mythe devient sans action lorsqu'il se sépare de ce qui lui a donné naissance. La révolution d'Octobre est loin, mon général.

– Chez nous, on ne peut rien fonder de durable sur le mensonge, c'est un fait troublant et certain. Mais malgré l'apparence, le communisme russe est le moins imposteur, parce que la résurrection de la Russie n'est pas un mensonge.

Allusion à l'une de nos premières conversations : je lui avais dit qu'à mes yeux, le communisme tenait une grande force, de ce qu'il avait donné à la Russie le rôle qu'elle n'avait trouvé ni dans l'orthodoxie, ni dans l'occidentalisation, ni dans le panslavisme. J'ajoute :

– Et parce que le problème social existe. Il y a pourtant dans le communisme une comédie incurable, une volonté de transformer les adversaires en “scélérats”, qui a joué son rôle dans la rupture de pas mal d'intellectuels avec le parti. Pas seulement en Union Soviétique. Chez nous, peut-être le communisme devient-il, entre autres choses, ce que deviennent les partis : un mythe au service d'une société d'entraide.

– Vous savez, les Français ont toujours eu du mal à se débrouiller entre leur désir des privilèges et leur goût de l'égalité ! Mais au milieu de tout ce joli monde, mon seul adversaire, celui de la France, n'a aucunement cessé d'être l'argent.

« J'ai eu les intellectuels avec moi, puis ils sont devenus des équilibristes. Comme lorsqu'ils faisaient des épigrammes sur Rossbach en l'honneur de Frédéric. Le talent n'est pas souvent le garant de la justesse des idées. Et la grève de la radio, en Mai ! Qui a jamais fait grève pour la France, dans cette maison.

– Les intellectuels ne sont pas seulement les clients des Deux-Magots et les abonnés de L'Observateur.

– Même ceux-là avaient été avec moi. Vous avez écrit que les “âmes sensibles” n'étaient ni nées ni mortes en 1788, et que toute l'histoire était inséparable d'un romanesque historique. Nos âmes sensibles m'ont proclamé maurassien lorsque je rétablissais la République, colonialiste quand je créais la Communauté, impérialiste quand j'allais faire la paix en Algérie. Vous voyez Maurras se battre pour imposer l'élection du président de la République au suffrage universel ? Vous voyez “la droite”, ravie des nationalisations, de mes décisions relatives à l'Algérie, et de votre Sécurité Sociale ? En 1958, vous savez bien que nous étions fascistes ! Vous vous souvenez, j'espère, d'une phrase qu'on vous a attribuée : “Quand a-t-on vu une dictature en ballottage ?”

– J'avais dit aussi : quand a-t-on vu un dictateur que la presse ne cesse d'attaquer ? Si les historiens faisaient votre histoire à travers la presse, ce serait épatant !

Le 4 septembre, place de la République, j'avais prononcé le discours qui introduisait celui où il exposait sa Constitution. Les cris hostiles venus de loin se perdaient dans la place, pendant que le général disait : « Alors, au milieu de la tourmente nationale et de la guerre étrangère, apparut la République ! Elle était la souveraineté du peuple, l'appel de la liberté, l'espérance de la justice. Elle devait le rester à travers les péripéties agitées de son histoire. Aujourd'hui, plus que jamais, nous voulons qu'elle le demeure ! » C'est alors que les ballons d'enfants montèrent nonchalamment dans l'après-midi d'été, porteurs de banderoles qui affirmaient, en ondulant, que le fascisme ne passerait pas.

– Les grands écrivains français du XVIIIe siècle ont été prophètes, reprend-il, mais ce qui a commencé en tragédie nit une fois de plus en comédie. Dommage ! D'abord parce que les intellectuels, même quand ils aiment les honneurs et les puérilités, sont, comme moi, au service de quelque chose qui les dépasse.

Camus, au temps de la traversée du désert, le quitte en lui demandant en quoi, à son avis, un écrivain pourrait servir la France : « Tout homme qui écrit (un temps), et qui écrit bien, sert la France. »

– Il existe tout de même des artistes gaullistes, dis-je : Braque et Le Corbusier hier, Chagall et Balthus aujourd'hui. Et ils ne sont pas seuls.

– Qu'est-ce qu'un artiste gaulliste ?

– Un artiste qui vous défend.

– Soit. Vous connaissez le disque des autres : nous mettons la France trop haut ! Comme s'ils ne savaient pas ce qu'il y a de lâcheté dans la modestie !

« Nos intellectuels et nos artistes comptent, encore, dans le monde. J'ai vu à la télévision les funérailles que vous aviez organisées pour Le Corbusier : la Cour Carrée du Louvre redevenue blanche, éclairée par les projecteurs, l'ambassadeur de Grèce et celui de l'Inde avec leurs offrandes... Le télégramme que m'avait envoyé le gouvernement indien : “L'Inde, où se trouve la capitale construite par Le Corbusier, viendra verser sur ses cendres l'eau du Gange, en suprême hommage.” La n de votre oraison funèbre : “Adieu, mon vieux maître et mon vieil ami...” Vous vous souvenez encore ?

– Adieu, mon vieux maître et mon vieil ami.

« Bonne nuit.

« Voici l'hommage des villes épiques, les eurs funèbres de New York et de Brasilia.

« Voici l'eau sacrée du Gange, et la terre de l'Acropole...

« Mon général, nos âmes sensibles écarteraient (modérément d'ailleurs dans le cas de Corbu, vomi par les académiques) cet héritage ; mais elles ont, toutes, leurs Pères de l'Eglise. Mal conciliables : Freud, Marx, Proust, Kafka, etc. Patrologie d'ennemis dont la conciliation deviendra inintelligible, lorsqu'on aura oublié que les écoles des cafés n'ont pas d'autre vie que leurs conciliabules.

Je pense au freudo-marxisme de Max Torrès.

– Desnos, répond le général, et comment s'appelait ce pauvre garçon : Desbordes ? sont morts noblement.

Il me regarde :

– Pourquoi les intellectuels ne croient-ils plus à la France ?

– Y ont-ils jamais beaucoup cru ? Au Moyen Age, la France, qui n'existe pas, est un sujet de chansons mélancoliques. Jeanne d'Arc ? Cinquante ans après sa mort, que reste-t-il de ce qu'elle a signi é ? et ça nit par Voltaire. Ils ont cru au roi, ou haï le roi : pour un homme aussi intelligent que Diderot, la liberté, c'est Catherine de Russie ! Le rôle des passions négatives, chez les intellectuels, est à coup sûr très grand : de notre temps, ceux qui étaient contre Hitler ont cru être avec vous. Un certain temps. Ajoutez la mythologie de la gauche. Mais quoi ? Nos intellectuels sont presque tous des littérateurs, dont l'idéologie dépend des sentiments. Pourquoi un romancier comprendrait-il l'action ou l'histoire mieux qu'un peintre, mieux qu'un musicien ? Nietzsche écrivait que depuis 1860, le nihilisme (c'était, pour lui, ce que j'ai appelé l'absurde) atteignait peu à peu tous les artistes. Depuis, pensez ! Le génie, de Baudelaire à nos écrivains, a été nihiliste à quatre-vingts pour cent.

– Le con it a été différé par l'antifascisme et par la Résistance, il est vrai. Mais nos intellectuels veulent que ce qu'ils appellent l'esprit, et qui l'est si peu, domine la nation. (Pour aboutir à Mai 68 !) Moi, je veux que la liberté de l'esprit soit défendue ; sauf au prix de la réalité nationale sur laquelle elle se fonde. Sans laquelle elle n'existerait pas. Voltaire est plus lié à la France qu'à la Raison, quoi qu'il en pense. Les intellectuels sont passionnés par les intentions, et nous, par les résultats. Qu'y faire ? Des déjeuners ?

Il se retourne pour regarder tomber la neige. Appartient-il à notre temps – ou à un passé auquel s'accorde si bien, aujourd'hui, sa stature de gisant ?

– Pompidou pensait qu'il faut toujours faire déjeuner les gens ensemble. Avait-il tort ? J'ai invité Adenauer, que je ne connaissais guère : vous faites manger le même gigot à des gens qui se détestent parce qu'ils ne se connaissent pas, ça les transforme en moutons.

« La droite et la gauche auront rejoint les chimères avant un siècle. Sachez bien que je ne suis pas mé ant des théories politiques par principe, je le suis par souvenir. Quand le Front populaire est arrivé au pouvoir, j'ai pensé : puisqu'ils doivent combattre le fascisme, ils seront obligés de défendre la France. Donc, de faire une armée moderne. Je connaissais le pauvre Lagrange, un des rares parlementaires qui soient allés se battre et qui en soient morts ; je connaissais un peu Blum. Que s'est-il passé ? Le Front populaire a fait l'armée française de 1918, quand le nazisme faisait mes divisions cuirassées, et ses Stukas.

– Le Front populaire a fait pas mal de choses...

– Qui, sans moi, auraient été balayées par Hitler et par Vichy ! Le gouvernement russe s'est battu sur l'essentiel. Hitler aussi. Depuis la Grèce antique, la Méditerranée prend les discours pour des réformes. Tout ce que nous avons fait, on veut oublier que c'est nous qui l'avons fait. Au moment du Marché commun, nous trouver parmi les Six avec la charge de notre agriculture, sans contrepartie, eût été mortel. Mais la France reste ravagée par les mythes, en n, ce que vous appelez les mythes.

« J'étais un mythe aussi...

« Autrement.

« Les historiens s'imaginent que l'on peut faire ce qu'on veut, quand on est au pouvoir. Louis XIV se plaignait de n'être pas obéi en Auvergne ; des accusés dans l'Affaire des poisons avaient trouvé refuge auprès du gouverneur. Napoléon se plaignait de n'être obéi à Orléans – à Orléans ! – que s'il y allait ! Et je ne suis pas parvenu à faire construire aux Halles des édi ces convenables. J'ai voulu ressusciter la France ; dans une certaine mesure, je l'ai fait. Quant aux détails, Dieu reconnaîtra les siens. Il expliquera, le pauvre, pourquoi les gauchistes s'appellent gauchistes a n de se distinguer des communistes ; et s'appellent ainsi depuis que la gauche n'existe plus. Il a l'habitude.

– Cette gauche est possédée par un romanesque historique très agissant, le côté main-sur-le-cœur des vieillards de Victor Hugo qui viennent dire leurs vérités aux rois. Pour les pays méditerranéens, la politique est liée au théâtre. Le romanesque a été tantôt pour vous, tantôt contre vous.

– Qui, oui. Je vous l'ai dit : il a été pour moi si longtemps qu'il m'a pris pour Tintin. Il adore Tintin.

– Mais, si la gauche a été longtemps autre chose qu'une comédie, c'est qu'elle a été ce qui s'opposait à la droite, qui était d'abord l'argent.

– La droite a cessé d'avoir une idéologie quand elle a cessé d'avoir partie liée avec la nation. Quand l'héritage de Rome qu'elle partageait avec l'armée, avec l'Eglise, avec l'Etat, a été repris par les communistes. Qui n'étaient pas l'Eglise, évidemment ! qui noyautaient l'armée, et qui voulaient être l'Etat.

– Une droite du pro t ne peut être qu'une droite clandestine. Le vieux mythe de la gauche était le même que celui du gaullisme de 1940 : la défense des vaincus. Il a justi é, tour à tour, les Conventionnels, les révolutionnaires de 1848, les communards, les radicaux malins, les bolcheviks, les gauchistes de Mai... Un mythe politique est un domaine d'émotions, qui se logent dans les idées comme les bernard-l'ermite dans les coquilles de crustacés morts...

– La Commune a voulu assumer la France : à ce titre, elle fait partie de notre histoire. Mais elle n'a pas tué un seul Prussien.

– La Commune est bien vue des intellectuels, la révolution de 1848 mal vue. Pourtant l'idyllisme enragé est bien antérieur à 1848 : Rousseau l'a connu, Saint-Just aussi. Le romanesque historique est devenu un des éléments fondamentaux de notre époque.

Il ré échit, et dit :

– Si vous l'écartez tout à fait, que devient votre marxisme ?

– La propriété collective des moyens de production, ne croyez-vous pas ? Mais l'objectif de nos âmes sensibles n'est pas la prise du pouvoir ; c'est la prise de l'Odéon.

– Qui. A la Libération, la faune politicienne me prenait pour un amateur. J'étais déconcerté par son incapacité de savoir ce dont elle parlait. Pourtant je la connaissais. Le seul révolutionnaire, c'était moi. Bien sûr, il y avait les communistes, pour qui le mot signi ait la prise du pouvoir par leur parti. Et pourtant, bien des années plus tard, en Mai 1968, leur chef a dit à notre ministre de l'Intérieur : “Ne cédez pas !” Mais les autres !

– Quel mot capital ne tire sa force de sens superposés ? Révolution, Dieu, amour, Histoire...? Dieu veut dire créateur, juge, amour sacré, mystère du monde ; j'en passe...

– Il n'est aucunement nécessaire de dé nir Dieu ; il est nécessaire de dé nir ce que l'on veut changer, et les moyens par lesquels on veut le changer. Je m'interroge, comme chacun, sur les grandes époques obscures de l'Histoire. J'ai autrefois cherché à comprendre ce qui, à Byzance, séparait réellement les Bleus des Verts. Vainement. Alors que je comprends Rome.

– Rome est peut-être intelligible, en effet (en n, jusqu'à Tibère...). La révolution d'Octobre aussi. La culpabilité des accusés de Moscou, c'est déjà plus compliqué. Et l'affirmation que les C.R.S., qui n'ont tué personne, étaient des assassins. Qu'il fallait dé ler, en Mai, avec de grandes banderoles “Vengeons nos morts !”, alors qu'il n'y avait pas de morts. Que la Guépéou, et dans un autre domaine, Mao Tsé-toung, représentaient la liberté. Après avoir représenté, pour d'autres, et aussi intelligemment, l'homme au couteau entre les dents... Je voudrais comprendre les sorcières de mon époque.

– Ecrivez l'histoire des chimères : c'est un bon sujet.

– Bien que détruire le capitalisme n'ait jamais été pour vous fondamental...

– Je n'étais aucunement venu pour détruire le capitalisme. Je ne l'ai d'ailleurs pas défendu. J'étais venu pour rétablir la France, contre les chimères qui la paralysaient. L'internationaliste Lénine savait-il qu'il était venu pour rétablir la Russie ?

« La politique est l'art de mettre les chimères à leur place. On ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères, mais que faire de grand sans elles ?

« Pourtant, les chimères sont ce qui n'existe pas. La France n'est pas une chimère. Ni la Russie. Ni Lénine. Ni Staline. Ni Mussolini. La chimère, c'est le marxisme des intellectuels qui n'ont pas lu Marx. Vos âmes sensibles avaient sans doute lu beaucoup de choses de Jean-Jacques Rousseau, mais pas Le Contrat social. Malgré sa légende, c'est un livre puissant.

– Les mythes ne se succèdent pas seulement dans le domaine politique.

– Vous avez rencontré le curé de Colombey ? me demande le général. C'est un bon prêtre. Il m'a dit, de l'extrême-onction : “J'ai presque toujours trouvé la même attitude, surtout chez les femmes : Monsieur le Curé, je vais faire ce que vous dites ; mais, voyez-vous, ça n'a pas beaucoup d'importance. Je n'ai jamais fait de mal à personne : le bon Dieu ne me chassera pas.”

« Je reconnais qu'il serait intéressant de xer ce que les catholiques croient. Les hommes ne le savent guère quand ils meurent ; pourtant, ce prêtre a raison. Il y a plus de chrétiens pour croire que Dieu accueillera ceux qui n'ont jamais fait de mal, qu'il n'y en a pour croire à l'enfer. Chacun a sa petite foi personnelle dans son petit sac, croyez-moi, les marxistes comme les catholiques... Néanmoins, ce n'est pas tout à fait la même chose.

L'Eglise fait partie de sa vie, mais il dit au pape : « Et maintenant, Saint-Père, si nous parlions de la France ? » Il a fort peu cité Dieu, et pas dans son testament. Jamais le Christ. Je connais son silence sur quelques sujets capitaux, silence né de beaucoup de pudeur et d'orgueil, si l'on peut appeler orgueil le droit au secret. Qu'il reçoive à Moscou la communion, est clair : il témoigne. Mais il ne communie pas qu'à Moscou. Lorsque sa foi ne me paraît pas énigmatique, elle me semble si profonde, qu'elle néglige tout domaine qui la mettrait en question. C'est pourquoi mon agnosticisme ne le gêne pas. Aussi parce que je ne suis ni anticlérical ni antichrétien, en un temps où les intellectuels le sont si souvent, alors que ceux de sa jeunesse ne l'étaient pas : Péguy, Jammes, Claudel. Un agnostique ami du christianisme l'intrigue plus qu'il ne l'irrite, même s'il est aussi un ami de l'hindouisme. Sa foi n'est pas une question, c'est une donnée, comme la France. Mais il aime parler de sa France, il n'aime pas parler de sa foi. Elle recouvre un domaine secret, qui est sans doute celui du Christ, et aussi d'une interrogation, non sur la foi, mais sur les formes qu'elle prend. Il a été frappé, quand je lui ai cité la phrase hindoue : Tout homme va à Dieu à travers ses propres dieux. Il m'a demandé un jour : « Que signi ent pour vous les œuvres religieuses des colosses comme Beethoven et Victor Hugo, dont la foi était vague, et qui n'étaient pas pour autant des voltairiens ? »

Un jour, l'un de ses proches collaborateurs, chargé de rassembler les documents dont le général aura besoin pour le prochain discours (au Canada ?), lui dit timidement :

« – J'ai pensé que vous seriez peut-être amené à nir sur la volonté divine, et les documents sont là. »

Il répond :

« – Je vous remercie. Je n'ai pas peur de Dieu. »

Sans doute sa phrase signi e-t-elle : “Pensiez-vous que j'écarterais la référence à Dieu ?” Mais Freud ne prendrait pas à la légère la forme qu'il lui donne...

– Gide, dis-je, à la n de sa vie, tenait beaucoup à une idée qui m'a toujours semblé singulière : “Pour moi, la religion est un prolongement de la morale.” Il avait d'abord, pensé l'inverse...

– Le péché n'est pas intéressant. La vraie morale dirige l'homme vers ce qu'il porte de plus grand. La grandeur peut être petite, mais voilà, ça ne fait rien. Tout cela n'est pas sérieux. Quand j'ai dit : je suis venu pour délivrer la France des chimères qui l'empêchent d'être la France, on m'a compris. Pourtant, elles sont constantes, elles jouent un rôle important. Elles ne bourdonnent pas autour de l'Histoire comme des mouches. Elles aussi se succèdent. Ont-elles une histoire ? Elles vont du gauchisme de la Rive gauche, au sentiment de vos âmes sensibles, qui les conduisit si bien à la guillotine. Hier, l'ombre des nuages passait à mes pieds pendant que je me promenais ; je pensais que les chimères font partie de l'humanité de la même façon que les nuages font partie du ciel. Mais est-ce que les chimères se succèdent comme eux, ou comme les plantes ? Devant les grands arbres que vous connaissez, à droite de la porte, je pense à l'histoire des nations. Elle est le contraire des nuages. Et assumer la France, en 1940, n'était pas un problème de jardinier.

L'ombre macaque et voltairienne de Max Torrès nous accompagne. Freudo-marxisme, Action française... Il ne va pourtant pas de soi, que les herbes aquatiques du professeur de Berkeley rejoignent les nuages du chef de la France Libre. Et des nuages semblables, en moi, en combien d'autres ?

Comme si cette image s'incarnait dans ceux qui l'emploient tour à tour, chacun pour soi ; comme si elle nous préexistait. Comme si nous re étions, au passage, une même lueur inconnue.

– Pourtant, dit le général, il faut comprendre ce que nous avons fait.

– Ce que vous avez fait.

– Ce que j'ai fait ne s'est jamais dé ni pour moi par ce que je faisais. Notamment pas le 18 Juin.

« L'important – peut-être, pour tous les hommes qui ont été liés à l'Histoire – n'était pas ce que je disais mais l'espoir que j'apportais. J'ai rétabli la France parce que j'ai rétabli l'espoir du monde en la France. Comment être obsédé par une vocation sans espoir, je vous le demande ? Quand je serai mort, cet espoir changera puisque sa force tenait à notre avenir. Qui, évidemment, ne sera plus un avenir. Oh ! je ne crains pas qu'il ne reste rien de cet espoir. Une constitution est une enveloppe : on peut changer ce qu'il y a dedans. Quand ce qu'il y a compte, qui diable l'enverrait à la corbeille ? Mais ce qui comptera est imprévisible. Un homme de l'Histoire est un ferment, une graine. Un marronnier ne ressemble pas à un marron. Si ce que j'ai fait n'avait pas porté en soi un espoir, comment l'aurais-je fait ? L'action et l'espoir étaient inséparables. Il semble bien que l'espoir n'appartienne qu'aux humains... Et reconnaissez que chez l'individu, la n de l'espoir est le commencement de la mort.

« Peut-être avez-vous raison de dire que, pour beaucoup, le gaullisme se dé nissait par ce qui les séparait des politiciens. Mais pour moi, quand j'ai accepté le mot, assez tard, c'était l'élan de notre pays, l'élan retrouvé. Le premier volume de mes Mémoires va s'appeler Mémoires d'Espoir. Je suis loin de préparer le second volume, ne parlons pas du troisième ! avec les mêmes sentiments. Ce que nous avons fait va se transformer, et je veux qu'il existe un témoignage : “Voici ce que j'ai voulu. Cela, non autre chose.” C'est pourquoi je n'ai plus pour ministres que les nuages, les arbres, et des livres.

– Vous connaissez la phrase : “Le frémissement d'une branche sur le ciel est plus important que Hitler.”

– Et que le cancer, sans doute – quand ce n'est ni le vôtre ni celui d'un être cher ! Phrase curieusement féminine.

– Elle est d'un homme, je crois.

– Hitler le disait à ceux qui préféraient se défendre avec des branches plutôt qu'avec des chars. Mais en n, je comprends ce qu'elle veut dire. Depuis quelques mois, j'ai vu beaucoup de branches.

– On peut vouloir s'accorder à la vie qui n'est pas celle des hommes...

– J'aime les arbres ; j'aime aussi les bûcherons. La branche n'était pas plus importante que Hitler, pour nos compagnons des camps d'extermination. L'action historique n'est pas seulement celle d'un homme, même quand cet homme est Napoléon. Elle assume les passions les plus profondes de beaucoup d'hommes, leur détresse, leur espoir. Comment ne pas voir les arbres, ici ? Après tout, la France dure depuis plus longtemps que la plus ancienne branche du parc. Ne soyons pas dupes de l'éternité – en n, de la petite éternité des branches...

« Vous connaissez le dialogue de Moltke – quatre-vingts ans – avec Bismarck ?

– Lequel, mon général ?

– “Après de tels événements, dit Bismarck, est-il encore quelque chose digne d'être vécu ? – Qui, Excellence, répond Moltke : voir grandir un arbre.”

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