Le passé devant soi

Gilbert Gatore · Chapitre 1 sur 14

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Le passé devant soi

Gilbert Gatore

 

LE PASSÉ DEVANT SOI

(FIGURES DE LA VIE IMPOSSIBLE, T. I)

roman

PHÉBUS

 

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J’ai enfreint un commandement, et

les coupables ne s’ennuient jamais. J.-M. COETZEE, Au cœur de ce pays.

Que vaut-il mieux faire lorsque, sans

aucun doute possible, il est trop tard ?

 

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1. « Cher inconnu, bienvenue dans ce récit. Je dois t’avertir que si, avant de mettre un pied devant l’autre, il te faut distinguer le sentier incertain qui sépare les faits et la fable, le souvenir et la fantaisie ; si la logique et le sens te paraissent une seule et même chose ; si, enfin, l’anticipation est la condition de ton intérêt, ce voyage te sera peut-être insoutenable. »

*

Votre regard tombe sur elle, immobile et concentrée. Ignorant le secret qu’elle couve, vous ne censurez pas vos pensées moqueuses. Elle a l’air d’un oiseau géant, de ceux qui tiennent des journées entières en équilibre sur une patte. Vous n’osez pas rire de cette image. Votre présence doit rester discrète, imperceptible.

L’obscurité soyeuse, contredite par le rayon de lumière de la fenêtre, ne vous permet de distinguer clairement que sa silhouette et le profil de son visage.

Son silence vous demande de rester avec elle et vous savez que ce n’est pas le moment de lui refuser quoi que ce soit. Alors vous restez, à votre tour figé et absorbé. Dans le silence qui s’installe, il semble que vos esprits se rencontrent. Rien de ce que vous découvrez d’elle (comment d’ailleurs ? vous évitez la question) ne vous étonne.

Elle se souvient des premiers mots d’un récit dont elle ne savait pas, en le commençant, à quel point il la dépasserait. « Cher inconnu, bienvenue dans ce récit dont tu seras le seul survivant », avait-elle d’abord indiqué au coin d’une feuille. Puis elle avait hésité. L’entrée en matière était trop violente. « Ne pas ajouter la violence des mots à celle des faits », s’était-elle souvenue. Elle avait fini par choisir un avertissement qui ne la satisfit pas, trop indirect. Aujourd’hui encore elle ne s’y est pas faite, mais elle a accepté l’idée d’abandonner ce texte à lui-même.

Elle a commencé à écrire il y a quelques jours, le soir où, pour une tout autre raison, elle s’est enfermée ici. Sans prévenir, les mots se bousculèrent alors dans son bras, réclamant de trouver sans délai le repos dans le petit cahier qu’elle avait devant elle. Elle sent encore dans ses veines la trace de leur afflux violent et acide. Pendant des heures, avant de se mettre à écrire, elle avait serré son crayon entre ses doigts comme la poignée d’un immense rangement dans lequel se seraient entassées, en désordre, tant de choses et pendant si longtemps qu’elle ne pourrait l’entrouvrir sans que tout s’écroule et l’écrase. Lasse, elle avait fini par lâcher la poignée. Les feuilles parsemées dans toute la pièce sont le résultat de ce déversement.

Aujourd’hui elle n’écrit pas. Elle s’est vidée des mots et des pensées qu’ils disent, comme on se vide de son sang.

Désormais inutile à elle-même, elle se souvient. Comme le nouveau chef d’un régiment le passe en revue pour asseoir son autorité, elle visite ses souvenirs, un à un. Sous l’indifférence, elle a peur. Elle craint d’être vaincue. Mais ce sentiment n’est qu’un réflexe inutile car, en fin de compte, il ne lui appartient plus d’avancer ou de reculer. Elle est jetée et elle s’écrasera. Elle n’est plus que l’illustration d’une loi dont vous êtes le nécessaire observateur.

Droite sur son tabouret, figée telle une image, elle s’imagine qu’à condition de réfléchir assez longtemps, de s’obstiner suffisamment, elle finira par comprendre quelque chose. Virtuellement, elle marche au milieu d’images qu’elle s’efforce d’inscrire dans un ordre clair et auxquelles elle espère réussir à s’imposer, définitivement. En pensant ceci, elle ne peut pas s’empêcher de se demander si ce n’est pas elle qui est visitée, toisée et soumise par ses souvenirs, plutôt que l’inverse.

 

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