Le passé devant soi
Un
2. Aujourd’hui, comme hier et avant-hier, au moment où la nuit tombe, Uwitonze, Uwera et Shema sortent de leurs réduits pour veiller ensemble, en silence. Niko, lui-même sous la surveillance des singes, les observe depuis le seuil de la grotte. D’après une règle que personne n’essaie de justifier, il faut prendre pour des maisons les tas de pierres sous lesquels ces trois vivent. Il ne faut surtout pas penser aux monticules qui marquent les sépultures récentes. L’ensemble doit être considéré comme un village dont le nom, Iwacu, n’existe nulle part ailleurs que dans l’esprit de Niko.
3. Niko a vu arriver, une après l’autre, les trois autres personnes qui, en plus des singes, vivent ici. C’est Uwitonze qui est arrivé le premier, suivi par Uwera. Shema est arrivé le dernier.
4. La grotte est logée dans le sommet de la colline qui est aussi une île. Elle est posée au cœur d’un lac dont on peut voir tout le pourtour depuis la pointe.
5. Si un étranger apparaissait au milieu d’Iwacu, il ne manquerait pas de se poser quelques questions inutiles. Il se demanderait si un amas de cailloux devient une maison par le simple fait d’abriter un humain. Il ne comprendrait pas pourquoi ces trois personnes restent muettes tout le temps et terrées dans leurs abris tant que le soleil n’a pas disparu derrière l’horizon. Il s’étonnerait qu’il n’y ait aucune trace d’un chemin ou d’un port sur cette île, comme si y venir ou en partir étaient hors de propos. L’intrus serait étonné en remarquant que, pour pénétrer dans ces trois monticules de terre, il faut ramper les pieds en avant, comme un serpent qui se déplacerait à l’envers. Le gêneur finirait par imaginer qu’Uwitonze, Uwera et Shema sont ici en fuite. C’est afin de ne pas attirer l’attention, supposerait-il, que les maisons d’Iwacu ressemblent à des tombes. C’est pour cela qu’il n’y a jamais de feu. Et c’est pour cette même raison que les trois habitants s’attachent à un silence, un détachement et une maigreur qui en font des abstractions vivantes. Fier de son analyse, l’étranger disparaîtrait comme il était apparu, sans crier gare.
6. « Cher curieux, si tu es aussi pressé que cet étranger, tu peux le suivre et disparaître à ton tour. C’est le meilleur moment car, après ces lignes, il ne te sera plus possible de partir aussi facilement que tu pourrais le faire maintenant. »
7. La grotte abrite la source d’une eau chaude très recherchée. Personne ne l’a vue puisqu’il est interdit d’y entrer. En fait, il est même défendu de s’en approcher sous peine, assure-t-on, d’être définitivement happé par le souffle de la caverne. L’eau se recueille dans une cuvette qui s’est formée un peu plus bas sur le flanc de la colline. Elle permet de tout soigner, jusqu’à la crédulité. C’est en tout cas ce qu’ont toujours assuré les sources les plus sûres.
8. Entre autres preuves, la dangerosité de la grotte et l’efficacité de son eau sont reconnues par les soigneurs les plus respectés et par les contes les plus anciens.
9. En plus de l’eau, il y a dans l’entrée de la grotte, là où la lumière du jour commence à reculer devant l’obscurité, une empreinte de pied qui mesure, en longueur, un bon pas d’homme adulte. Ici encore, ce sont les contes qui donnent les meilleures informations puisque personne n’est supposé avoir approché la caverne d’assez près pour voir cette trace.
Cette empreinte, attestent ces récits, est celle d’un roi qui vécut à une époque où Dieu habitait encore dans les entrailles des singes. Sa taille et sa force lui avaient donné tout ce que la naissance avait oublié de lui offrir. Selon la légende, c’est en faisant la visite de ses terres que ce roi était passé par cette île. Et c’est pour signer sa propriété qu’il avait frappé la terre de son pied puissant, à l’abri, pour que la pluie n’efface pas la trace. Depuis ce jour, la nuit où ils deviennent des hommes, les garçons viennent ici demander à l’empreinte la force et le courage de marquer leur propre vie comme le roi géant avait marqué le sol. Cette nuit est le seul moment où il est permis de débarquer sur l’île, de grimper à son sommet, de s’approcher de la grotte et de puiser un peu de son eau miraculeuse.
10. Pour cette raison, l’île est le seul endroit où le sol garda sa couleur lorsque le sang avait été répandu sur tout le reste du pays. Un endroit sûr, a dû penser Niko en venant s’y établir.
11. Niko ne croit pas à l’histoire du roi géant. Son expérience et son imagination en ont construit une tout autre. Le jour où il est devenu un homme et qu’il a dû venir faire devant l’empreinte la prière rituelle, il n’a pas respecté les conseils qu’on lui avait donnés. Il est entré dans la grotte. On lui avait pourtant dit qu’il ne devait, sous aucun prétexte, ni la regarder ni s’en approcher de trop près. Le risque, lui avait-on garanti, était d’être aspiré et de disparaître définitivement. Cela, avait ajouté Gaspard, n’était d’ailleurs pas un risque mais une certitude car, sur ce point, tous les contes connus étaient intransigeants : tous ceux qui avaient été trop curieux ou téméraires n’étaient jamais revenus.
12. Malgré toutes ces mises en garde, Niko ne résista pas à l’envie de faire quelques pas à l’intérieur de la grotte. Autrement, la curiosité et le regret l’auraient tué. Cette nuit-là, à la lumière de la torche qu’on lui avait confectionnée afin qu’il pût éloigner les animaux et les démons, il s’était avancé dans l’obscurité, retenant sa respiration, terrifié. À peine eut-il fait quelque pas qu’il vit une ombre fuir devant lui. Cette vision lui avait donné l’occasion de libérer, en courant, la peur qu’il avait réussi à contenir jusque-là. Le volume de la grotte avait repris le bruit de ses pas qui, décuplé, l’avait fait courir de plus belle et suer comme jamais auparavant. Une fois à l’extérieur, il s’était rendu compte que la torche était tombée, mais n’avait pas osé retourner dans la grotte pour la retrouver. À son retour au village, il fit comprendre qu’il avait été obligé de la lancer à un animal menaçant.
13. Se peut-il qu’il existe un lien entre les hasards qui constituent une vie, un souffle secret qui en orienterait les tâtonnements ? Est-il possible qu’en réalité la vie ait un sens que chacun ne ferait que suivre ? Pourquoi est-ce Niko, qui devait y trouver refuge plus tard, qui a bravé l’interdit d’entrer dans la grotte ?
14. Niko ne parla à personne de son aventure. Il avait commis une profanation et si, en plus, il avait affiché sa témérité, il aurait été sévèrement puni. Mais dans le secret de ses pensées, son expérience dans la grotte se prolongea. Que pouvait bien être cette créature qui avait filé devant lui ? Il ne s’agissait pas d’un fantôme ni d’un monstre car elle faisait à peine sa taille. De cela il était certain. Peut-être n’avait-il été terrorisé que par un chat ou un rat. Cette hypothèse le renvoyait à sa course affolée vers la sortie de la grotte qui lui paraissait alors d’un ridicule navrant. Est-ce pour exorciser cette honte qu’il est revenu dans la grotte ?
15. Niko se souvient aussi de l’écho que ses pas avaient fait et qui lui avait donné l’impression d’une cavité infinie. Un écho dont les sourdes et interminables vibrations continuaient à résonner dans sa tête, des armées plus tard. Est-ce pour dompter cette vibration lancinante qu’il est revenu dans la grotte ?
16. Cette nuit où il avait eu une peur déshonorante, il était sorti trop vite de la grotte pour savoir à quoi elle ressemblait. D’après l’écho, il était sûr que c’était un volume immense et son imagination avait fait le reste. Il avait d’abord envisagé la caverne comme l’entrée d’un village souterrain inconnu dont la colline et l’île n’auraient été que le toit. Mais cette hypothèse n’avait pas tardé à lui sembler trop élémentaire. Il avait vite préféré penser que la grotte n’était que le commencement d’un chemin qui permettait de voyager au cœur de la terre ; cette dernière n’étant, en réalité, qu’une superposition infinie de mondes. Un passage secret. Cette grotte devait mener très loin en profondeur et déboucher au-dessus des nuages d’un autre monde. De la même manière, lorsque son imagination s’élevait au-delà des nuages, elle finissait par rencontrer une voûte qui n’était rien d’autre que le sol d’un nouveau monde. Cette idée plaisait à Niko et il pouvait déployer toute la fantaisie de son imagination dans ces nouveaux univers. Cet ailleurs, qui dans son esprit s’étoffait de jour en jour, finit par devenir tellement intéressant qu’il y passait la majeure partie de son temps. Rien n’est plus agréable que de vivre dans un univers qu’on a créé, se disait-il lorsque, enfin, il revenait à lui.
17. Dans le monde dont Niko se réjouissait d’avoir découvert l’entrée, il n’y avait pas de lumière. La vie s’y exprimait sous forme de vibrations qui déterminaient trois états différents : le repos, l’action et la méditation. Les êtres qui vivaient là avaient la forme de bulles flottant d’un état à l’autre selon une répartition spontanément équilibrée. Ainsi, chacun était toujours à son aise.
Niko aimait se prendre pour une de ces bulles. Rien n’est plus délicieux que d’être un élément d’un monde que l’on a soi-même inventé, se répétait-il. Est-ce pour fuir ceux qui trouvaient ses rêveries inquiétantes et pour vivre pleinement dans sa tête que Niko avait choisi de se réfugier dans cette grotte ?
18. Si Niko entendait les hypothèses faites pour expliquer sa présence ici, il serait certainement gêné. Peut-être même se mettrait-il en colère. Comment, penserait-il, ne voyez-vous pas la véritable raison de ma retraite ? Dois-je ouvrir ma poitrine pour qu’apparaisse ce qui m’a poussé jusqu’ici ? Ne sentez-vous pas l’odeur qui m’accuse ? Et la douleur que je respire ? Pour exprimer tout cela, il rirait de cette façon qui lui était particulière. Il rirait sans que cela transparût d’aucune façon sur son visage. Il accompagnerait de ce rire intérieur un regard sans éclat.
19. Le visage de Niko est bien proportionné, et même gracieux. Toutefois, lorsqu’il se fend d’un sourire, ce qui n’est pas arrivé depuis longtemps, il dévoile des dents sales, enchevêtrées et disproportionnées. C’est un démon abominable qui perce alors derrière les traits harmonieux. Niko le sait. C’est pour cela que son sourire ne dépasse plus le secret de ses pensées, cette arrière-cour dans laquelle il vit la plupart du temps.
20. Avant d’avoir conscience de l’horreur que cela représentait aux yeux des gens, Niko souriait souvent.
21. Est-ce à cause de ce sourire qu’on l’appelait Niko-le-singe ?
22. Le jour où il ressentit la nécessité de venir vivre dans la grotte, Niko craignit deux choses : qu’on essayât de le retenir ou que quelqu’un eût eu la même idée avant lui et y fût déjà installé. À part se donner la mort, il n’avait pas d’autre solution. C’est pour s’assurer qu’il n’avait pas été suivi ni, surtout, devancé, qu’il passa quelque temps dans un eucalyptus qui dominait la pente de la colline et donc une bonne partie de l’île. Du haut de cet arbre, il pouvait observer la montée buissonneuse à travers laquelle il avait fait son chemin et la mince bande de sable sur laquelle il avait débarqué. Plus loin s’étendaient les eaux paisibles du lac. Plus loin encore reprenait la verdure au milieu de laquelle il essayait, en vain, de distinguer un lieu connu. Il surveilla aussi l’entrée de la grotte, surtout la nuit quand la lumière, le bruit et la fumée étaient plus faciles à repérer. Au bout de quelques jours, n’ayant découvert aucun signe de vie, ni avant ni après lui, Niko décida de descendre de l’arbre et de s’approcher de la grotte.
23. La première fois qu’il était venu ici, cette malheureuse nuit, il avait dû tenir sa torche au ras du sol pour voir où il pouvait poser ses pieds. L’obscurité s’était faite totale dès qu’il avait franchi le seuil de la grotte. Il y paraissait un fantôme flottant dans une eau noire. Tout surgissait au dernier moment, pour l’effrayer. Sa vue ne portait pas plus loin que ses mains tendues pour palper les ténèbres autour de l’auréole lumineuse dans laquelle il se déplaçait.
24. Cette fois-ci, Niko a attendu le jour. Ceci ne change rien au fond puisque la lumière l’abandonne aussitôt le pas de la grotte franchi, mais il se sent plus assuré. Sachant à quoi s’attendre, il n’a pas oublié de prendre une torche.
25. Depuis ce jour qu’il doit éviter d’évoquer au risque de ressentir une honte terrible, il a renoncé aux diverses expressions qui, normalement, animent un visage humain. Progressivement, il leur a substitué une seule expression qu’il porte désormais comme un masque. D’ailleurs, à qui ne prêterait pas une attention particulière, la tête de Niko paraîtrait un vrai masque.
26. Qu’est-ce qui a bien pu amener Niko à figer son visage dans une contraction aussi énigmatique ? Est-ce la même raison qui l’a conduit à revenir à cette grotte ?
27. Le masque que Niko exhibe en guise de visage paraît sculpté dans un bois dur recouvert d’une patine brunâtre, assez régulière. Il est surmonté d’un tapis en fibre de raphia, sans doute fait pour représenter une chevelure. En dessous d’un front lisse sont dessinés des yeux, larges, noirs. On devine que, jadis, ils ont dû être sertis d’un diamant. Au milieu de ces yeux se dresse un long nez aux narines discrètes. Le creux des joues de ce masque souligne la proéminence des pommettes décorées chacune de deux traits saillants qui rappellent des scarifications. Enfin, la sculpture présente une bouche en forme de losange formé par des lèvres épaisses entourées de fines piqûres qui suggèrent une barbe. Ce masque, c’est le visage de Niko aujourd’hui. Le reste de son corps est enveloppé d’une épaisse cape grisâtre de laquelle dépassent deux jambes fines et sèches plantées dans de grands pieds nus.
28. À l’instant, la différence la plus notable entre un masque et le visage de Niko est dans la faim, la fatigue et la culpabilité qui ne peuvent pas harceler un simple morceau de bois avec une telle ardeur.
29. Après le guet du sommet de l’arbre, il s’est assuré que la grotte était vide en tendant l’oreille devant l’entrée, immobile, plus longtemps que ne l’aurait supporté le chasseur le plus aguerri. Il n’a entendu ou vu que des insectes, de l’eau, des chauves-souris, de petits animaux qui devaient être des rats ou des chats sauvages ou les deux. Mais comme son esprit ne se contente pas de l’évidence, Niko a décidé de penser qu’il avait aussi dû y avoir un monstre qui avait fui à son approche. S’il est vrai que les monstres sentent les choses invisibles, comme l’assurent les fables, il est normal qu’il lui ait fait peur… Comme toujours, Niko ne tarde pas à trouver sa première supposition trop simple. En effet, lorsqu’il se met à écouter la grotte avec toute son attention, il sent un souffle. Une respiration aussi légère que régulière. Et si cette île et la colline n’étaient que le surplomb du nez d’un géant qui se serait noyé dans le lac ? Le choc de sa tête contre le fond de l’eau a pu l’assommer sans l’achever ? Et si les deux volcans au loin étaient, en réalité, les pieds de ce même géant ? Et ces suites de collines qui se dressent de part et d’autre du lac ne peuvent-elles pas être les bras du colosse ? La tête, imaginait-il pour finir sa représentation, fendue par le choc avait dû se dissoudre dans le lac, ne laissant que cette narine qui, obstinément, continuait de respirer. C’est cette narine qui formait la grotte dans laquelle il allait trouver refuge.
30. Comment est-il possible d’imaginer qu’une colline et une grotte formant une île au milieu d’un lac sont en fait les restes d’un géant à moitié dissout mais toujours vivant ? Ce genre d’idée vient à Niko aussi naturellement qu’il vient à certains de croire que deux et deux font quatre.
31. Assuré d’être seul, Niko est-il vraiment satisfait ? N’aimerait-il pas rencontrer le monstre dont on lui a toujours assuré la présence pour être dévoré et être enfin débarrassé de la faim, de la fatigue et surtout de la nausée qui le torturent ?
*
La pièce est sombre mais, malgré cela, chaleureuse ; curieux mélange entre un lieu de vie et de travail. Elle s’y tient immobile et il faut une attention particulière pour être sûr qu’elle n’est pas un mannequin. Assise au milieu de multiples papiers, un carnet et un crayon à la main, elle n’écrit pas. Elle regarde à travers l’étroite fenêtre.
Méthodique, elle commence par se remémorer le début de tout ceci. Quelques fois, elle perd le fil. Elle ne sait plus ce qui l’a amenée ici. Elle se dit même souvent qu’elle a commis une erreur, une « belle connerie », comme le lui a lancé un jour l’autre.
L’autre, c’est celui qui a été important à une époque mais qui serait effondré aujourd’hui s’il réalisait à quel point il ne représente plus rien dans sa vie. Mais ce doute, reconnaît-elle dans son dialogue intérieur, est toujours passager. Elle sait qu’être là ne peut pas avoir été une erreur. Il n’y a erreur que lorsqu’on a plusieurs options. Elle n’est pas sûre d’avoir eu le choix.
Elle se souvient de ce matin où, elle en est certaine maintenant, tout a commencé. Ce matin s’est figé dans un coin de sa tête. De temps en temps, elle aime l’en sortir, comme on déploie un vieil habit, pour l’aérer, en considérer l’usure et la désuétude. Presque indifférente, elle le voit se dérouler de nouveau, aussi précisément que possible.
C’est un matin normal. Elle est réveillée par une sonnerie stridente. Sept heures. Après quelques minutes, lentement, elle se lève. Elle allume sa bouilloire et une cigarette. Elle prend une douche. Elle s’habille après un moment passé ahurie devant son placard. Elle mange des céréales. Elle boit du thé. Elle rassemble ses affaires de cours et se met en route pour attraper le train de huit heures dix. Avant de sortir, le jour normal implique aussi qu’elle se maquille, pendant que la studette, dont elle a ouvert la fenêtre, s’emplit de la fraîcheur du dehors, et qu’elle éteigne le radio-réveil dont le bruit l’a accompagnée depuis sept heures. Habituellement, rien du flot d’informations, bulletins météorologiques, publicités et chansons n’atteint sa conscience embrumée. Au même titre que les bâillements, l’eau de la douche ou encore le thé, la radio n’est qu’un moyen de stimuler ses sens assoupis.
Dans son souvenir, ce matin-là, elle est seule. L’autre ne lui a pas infligé de passer la nuit avec elle. Avant de prendre sa mallette, elle vérifie qu’elle a bien toutes ses affaires. Elle était sur le point d’oublier sur son bureau le support de l’exposé préparé pour le cours de marketing stratégique. Elle se félicite de son habitude de tout contrôler avant de partir. Comment est-ce qu’une action involontaire réussit-elle à se glisser dans cette gestuelle automatique ?
Au moment d’éteindre la radio pour partir, elle augmente le volume qu’elle voulait baisser jusqu’au clic indiquant l’extinction de l’appareil. Aussi incroyable que cela puisse sembler, c’est d’avoir augmenté le volume au lieu de le couper qui explique sa présence ici. C’est de ce geste que tout le reste a découlé.
Elle se rappelle avec précision la violence avec laquelle le son jaillit. Elle se demande s’il est possible que ce son ne soit jamais sorti de ses oreilles depuis ce jour qu’elle visite en pensée. D’ailleurs, où va le son qu’on entend ? Où vont les mots une fois qu’on les a entendus ?
Ce matin-là, la radio lui hurla que, dans un pays dont la seule évocation la figeait d’inquiétude, le nombre de prisonniers était tel qu’au rythme des jugements il faudrait deux ou trois siècles pour examiner le cas de chacun des détenus. Le journaliste, plus doucement comme elle avait baissé le volume, évoqua le pourcentage de la population emprisonnée par rapport à la population du pays. C’est de son pays natal dont il était question.
Elle fixa le petit radio-réveil un très long moment, son regard semblant adressé à un ami qui viendrait de la trahir de la façon la plus misérable. Elle avait jusqu’alors réussi à se mettre à l’abri de toute évocation du seul mot qui lui était insupportable : le nom du pays où elle était née, et ne comprenait pas pourquoi elle avait failli. Elle finit par éteindre le poste et partir, mais ce passage du journal qui s’était jeté sur elle, comme un criminel saute sur sa proie, ne la quitta pas.
Comme elle marchait en direction de la gare, il lui sembla qu’elle avait plus de mal que d’habitude à se presser pour ne pas rater son train et son premier cours.
Avec le recul, il lui semble clair qu’à ce moment-là, alors qu’elle traînait les pieds vers son école, elle était déjà passée à autre chose ; ailleurs. Elle n’y allait que pour accomplir une habitude ou ce qu’elle considérait encore comme un devoir. Une partie d’elle ne la suivait plus.
Bien qu’elle ne se pressât pas autant que d’habitude, elle arriva quand même avec quelques minutes d’avance. Dans le hall, une foule d’étudiants grouillait et bruissait, telle une fourmilière dont on aurait agrandi les habitants et amplifié le son. Les uns se bousculaient devant les écrans qui indiquaient dans quelle salle chaque cours allait avoir lieu, les autres attendaient leur tour devant les distributeurs de boissons, la plupart bavardaient et fumaient.
Elle est contente de constater que ce monde, qui ne doit avoir changé en rien, lui est devenu totalement étranger aujourd’hui. Ce n’est qu’en songe qu’elle y retourne, se joint à un groupe amassé dans le hall et s’entend poser la question qu’elle avait alors formulée, après l’obligatoire ronde de bises :
— Vous avez écouté les informations ce matin ?
Personne ne releva son intervention, alors elle recommença :
— Vous avez entendu ce sujet incroyable sur les prisons ?
— Oui, tu veux dire là où ils se sont massacrés il y a quelques années ? Qu’est-ce que tu veux, une horreur pareille implique beaucoup de coupables donc beaucoup de prisonniers. C’est normal.
— Que veux-tu ?…
— C’est terrible mais bon… ajouta une voix sur un ton compatissant, en levant ses deux mains et en les lâchant sur ses cuisses, comme pour conclure.
Un bref silence suivit cette remarque qui échappa à tout le monde sauf à elle. Elle tomba dans sa tête, aussi encombrante et douloureuse que serait une brique dans un estomac. Les sucs de son cerveau s’acharnèrent à la réduire, en vain.
Quand elle revint de cette divagation, la conversation était repartie. Tout ce qu’elle en entendait lui donnait la nausée. Une lourdeur identique à celle qui l’avait empêchée de courir après le train, ce matin, ajoutée à la douleur de sa tête, l’immobilisait. Elle n’était pas capable d’aller en cours avec les autres et encore moins de soutenir un exposé comme cela était prévu. Elle se dirigea alors vers l’extérieur, sans prévenir qui que ce soit, l’air de rien sauf pour qui pouvait voir son visage défait.
Elle passa sa carte d’étudiant dans le détecteur de la porte et l’y laissa. Alors qu’elle marchait vers la gare, les mots de cette phrase se dessinaient dans sa tête et y oscillaient comme sur l’écran d’un vieil ordinateur en veille : c’est terrible mais bon… L’avaient-ils dit pour la blesser ? Savaient-ils ou se moquaient-ils ?
Elle avait envie de pleurer, mais elle se réprima. Elle ne tenait pas à joindre une autre mine de noyé qu’on sort de l’eau à toutes celles qu’elle voyait devant elle dans le train du retour. Au cas où la situation lui aurait échappé, elle avait acheté le journal. Elle le déploya devant elle et s’y enfonça, trop pour avoir l’air de lire. Si cela avait intéressé quelqu’un, il aurait vu qu’elle tentait surtout de cacher ce qui, ce matin, avait éclairé si brutalement l’absurdité et la lâcheté de sa routine. N’y tenant plus, elle avait fini par laisser couler deux larmes, puis quatre et ensuite elle ne les compta plus.
Arrivée chez elle, elle s’était jetée sur son lit et avait fermé les yeux aussi longtemps qu’elle l’avait pu. Elle avait pleuré aussi, beaucoup.
Lors de cette matinée dont elle se repasse tous les détails, elle s’en voulut d’abord de ne pas retrouver prise sur l’enthousiasme qui l’avait toujours portée. Puis, insensiblement, quelque chose d’autre s’immisça en elle. Elle prit plaisir à se sentir perdue, écrasée, rattrapée ; admirable pour une fois car cet abandon n’était pas de la soumission, satisfaite de tomber le masque, nue enfin.
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