Le passé devant soi

Gilbert Gatore · Chapitre 3 sur 14

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Le passé devant soi

Deux

 

 

32. La grotte que Niko découvre ne ressemble presque en rien à celle qu’il avait passé des années à imaginer. Quand on y pénètre, le couloir s’élargit au fur et à mesure qu’on avance et donne sur une première cavité. C’est là, projette-t-il d’emblée, qu’il habitera. La lumière et le vent y parviennent, parfois, faiblement, ce qui atténue l’obscurité et l’humidité. Depuis l’entrée de la grotte, il est impossible de voir le recoin surélevé où il accrochera sa litière. La suspension est le seul moyen de se mettre à l’abri des bêtes et des insectes avec lesquels il devra partager la caverne, note-t-il en se félicitant d’avoir pris avec lui du fil. Oui, la suspension de la litière est une bonne idée : le balancement de l’installation suffira pour éloigner les chauves-souris, les rats et les chats. Les cafards, les araignées et les fourmis ne pourront le rejoindre qu’en passant par le point de fixation qu’il se promet de surveiller tout particulièrement. Quant aux moustiques et aux mouches, s’il y en a, il devra s’y habituer. Au fond de cette première cavité, un couloir qui l’oblige à ramper débouche sur le plafond d’une très grande pièce. Avant de pouvoir y descendre, Niko doit tresser une longue corde et la fixer assez solidement pour pouvoir remonter. Alors il ressort, ramasse des écorces de bananier séchées qu’il humidifie pour pouvoir les manipuler sans les rompre. Il en fait deux longues cordes. Plus bas encore, sur la pente, il trouve une longue tige de bambou qu’il frappe contre le sol pour l’assouplir. Avec ces trois cordes tressées, il est certain d’avoir ce qu’il lui faut pour descendre dans la deuxième cavité. La tige de bambou triturée assure la solidité et les cordes en fibre de bananier facilitent la prise.

33. Niko ne se sent pas à l’aise dans un lieu dont il n’a pas fait le tour.

34. Alors qu’il descend, la torche, saisie par l’humidité et le manque d’air, menace de s’éteindre à chaque geste. Il comprend qu’il ne peut pas continuer son exploration et essaie de remonter. Ses bras épuisés ne le portent pas et il tombe.

35. Il croit que son absence n’a duré qu’un très court laps de temps. Une seconde qui se serait étirée indéfiniment, jusqu’à l’infini du souvenir, jusqu’à l’éternité du rêve.

36. Il a d’abord senti ses bras lui désobéir puis son corps tout entier l’abandonner. Il se souvient avoir lâché prise et remarqué que sa tête allait heurter le sol la première. Et, l’instant d’après, il ouvre des yeux ahuris par ce qu’ils viennent de voir et inquiets de ne rien reconnaître dans l’obscurité qui les accueille.

37. Il se demande s’il est véritablement réveillé quand un singe s’approche de lui. Il observe la silhouette de l’animal qui se détache de l’obscurité, un visage sévère et une main immense qui se présentent devant lui pour l’arroser et le secouer, avant de disparaître dans le noir et de revenir peu après. Il contemple cette scène de loin, comme si elle ne le concernait pas, parce que, en même temps, il est occupé à essayer de se souvenir du rêve qu’il vient de faire. Il voit le singe s’affairer comme on voit passer un oiseau dans le ciel, ou une fourmi sur le sol, sans lui prêter une attention réelle. Il le voit sans le regarder, absorbé qu’il est par ce qu’il a vu lorsqu’il était assommé par le choc de sa chute.

38. Dans ce rêve, Niko s’est promené avec son père sur l’île. Un soleil radieux les a accompagnés et les bruits de la forêt ont fait écho à leur bonne humeur. Ils marchaient au milieu d’eucalyptus imposants, de bananiers ployant sous le poids de lourds régimes, d’acacias et de buissons de fougères, d’hibiscus ou de bambous ; et il y avait encore plusieurs autres plantes dont il ignore le nom. Il ne semblait y avoir aucun animal, excepté quelques oiseaux qui tournoyaient trop haut pour que leurs cris soient audibles. Il n’y avait pas de vent non plus pour bruire à travers les feuillages et le silence était donc total. Pourtant, rien ne les inquiétait et, au début, ils n’ont pas remarqué que, comme ils gambadaient, la forêt autour d’eux se transformait. Doucement, les arbres s’allongeaient et s’alignaient pour former des colonnes convergeant vers le point où ils se trouvaient. En même temps, les herbes sauvages étaient résorbées par le sol et les oiseaux qui volaient au loin se rapprochèrent. C’étaient des corbeaux. Dans ce songe, l’éclat du soleil avait fini éclipsé par les arbres, de plus en plus hauts et touffus, et bientôt ce fut une lumière rouge, sombre et visqueuse, qui perçait à travers le feuillage. Niko et son père, étreints par la peur, regardaient, figés, ce qui se passait. Les arbres changés en silhouettes humaines formaient maintenant une armée de géants immobiles et silencieux. N’arrivant plus à retenir sa peur, Niko cria. Il voulait dire à son père qu’il fallait se sauver mais, au lieu d’une voix, ce furent des flammes qui étaient sorties de sa bouche. Le feu embrasa d’abord son père qui lui demanda, avant de tomber étouffé par la fumée : « Pourquoi, mon fils ? » Le feu atteint très vite les figures géantes, redevenues des arbres, et tout brûla sauf Niko… Lorsque le feu s’éteignit, à perte de vue Niko ne voyait qu’une étendue calcinée et un ciel trouble. Même le lac était asséché. C’est à ce moment qu’une averse chaude tomba. Niko qui levait ses yeux vers le ciel la reçut sur le visage avant de voir le singe lui cracher dessus et le remuer. Il ne savait pas alors si l’obscurité qu’il voyait était le prolongement du brouillard opaque que le feu avait laissé ou s’il était réveillé.

39. Il est impossible de savoir combien de temps Niko est resté allongé dans le noir d’abord inconscient, puis captivé par la vision d’un singe qui apparaît et disparaît dans les ténèbres et, enfin, absorbé par les réminiscences de son rêve. De manière générale, avec Niko, il est impossible d’avoir un repère temporel fiable, entre autres raisons, parce que lui-même n’y accorde pas vraiment d’importance.

40. Cette chute et ce rêve rappellent quelque chose à Niko. Un souvenir confus. Le singe revient vers Niko. Une nouvelle fois. Il crache sur son visage, le secoue et repart. C’est de l’eau, comprend-il soudainement. Le singe va en chercher à la source et vient l’en arroser pour le réveiller. Avec cette pensée, Niko revient au monde. Il ne voit plus l’animal comme une présence abstraite, mais comme un être réel qu’il associe désormais à des souvenirs précis. « Singe », murmure-t-il. « Eau… grotte… corde… torche… », continue-t-il en se rappelant clairement où il était, pourquoi il y était venu et comment il était tombé.

41. Il n’a pas la force d’avoir peur de l’animal. Ce qui lui reste d’énergie est capté par une douleur qui martèle le dessus de son crâne et cette autre qui lui déchire l’estomac. Ces souffrances éveillent en lui un souvenir qui s’éclipse à peine évoqué. Il doit éviter certaines pensées.

42. Il entend des cris. Le grouillement se rapproche et, subitement, c’est une vingtaine de singes, grands et petits, qui entoure Niko et le transforme en jouet. Il n’a pas le temps d’être effrayé qu’une multitude de doigts curieux et bruyants explore ses narines, fouille ses cheveux, tire la peau de son ventre, chatouille ses pieds, tord son sexe et fourre de la terre dans ses oreilles. Niko doit se lever au risque de finir en une pâte humaine informe. À peine cette idée se forme-t-elle qu’il est saisi par ces mains tapageuses, jeté en l’air une première fois, puis une deuxième fois, encore plus haut. Oubliant vin instant le tumulte, la douleur et l’épuisement, il comprend qu’il est lancé le long de la corde. Au troisième jet, il l’attrape et, après une contorsion longue, pénible et maladroite, il réussit à s’agripper à un rebord proche du couloir qui mène à la première galerie. Il manque de tomber à plusieurs reprises mais les glapissements, qu’il prend pour des encouragements, l’aident à tenir. Arrivé enfin au couloir qui doit lui permettre de rejoindre la première cavité et l’extérieur, il se retourne pour remercier les singes, mais ceux-ci ont disparu. Il ne voit derrière lui que la corde oscillant au-dessus d’un trou sombre et muet.

43. La douleur, la faim et la culpabilité qui le prennent en tenaille ne lui laissent pas le temps de se demander ce qui vient de lui arriver. A-t-il vraiment rencontré des singes là au fond ? A-t-il été encouragé, hué, moqué, ou expulsé ? La grotte continue-t-elle au-delà de cette cavité dans laquelle il est tombé ?

44. D’après une fable dont il ne se souvient pas du détail, il fut une époque où les humains formaient avec les singes de toutes sortes une seule et même famille. C’est le jour où les hommes ont commencé à rêver que le malheur est arrivé sur terre. Le récit conclut que qui souhaite le bonheur doit, successivement, cesser de parler, de rêver et de penser. Les singes en général, et les gorilles en particulier, qui se sont toujours tenus à l’écart du piège de la pensée, du rêve et, surtout, de la parole, se contentant de voir, comprendre et faire, sont cités comme les gardiens de cette sagesse perdue.

45. C’est parce qu’ils croyaient que Niko, pour être muet, ne pouvait ni penser, ni rêver, que certains l’avaient, pendant un temps, surnommé Niko-le-singe.

46. Pour fonder cette comparaison, il y avait aussi son sourire.

47. Niko rampe vers l’extérieur. Lorsqu’il arrive au bord de la petite cuvette où il peut se désaltérer, il remarque que la lune, pleine et radieuse, se reflète parfaitement dans le miroir formé par l’eau. Il approche ses lèvres de l’eau, doucement, afin de ne pas gâcher cette image sublime. Quand il se décide enfin à écouter ses sens plutôt que son plaisir et à boire, sa tête, son estomac et la nausée s’apaisent.

48. Ce n’est pas l’eau en elle-même, décide-t-il de penser, mais les extraits de la lune qui y macèrent qui procurent un tel réconfort. Il gît sur le sol, les jambes et les bras écartés, le menton planté dans le bord boueux de la cuvette, les yeux abandonnés, et sa langue s’allonge régulièrement pour laper cette eau délicieuse. Il serait définitivement heureux si le temps pouvait s’arrêter, figer cette position et cette sensation. S’il n’avait pas d’estomac, si le jour ne devait pas se lever et s’il ne craignait pas d’être agressé ou de pourrir dans cette posture, sans doute pourrait-il vivre ainsi, éternellement. Voir cette image de la lune flottant devant son nez, la brouiller de temps en temps en y plongeant sa langue, sentir la fraîcheur envahir son corps et attendre que l’image retrouve toute sa pureté avant de la troubler de nouveau. Ne pas être concerné par le temps. Si le bonheur existe, il doit ressembler à cela. Cette pensée scintille dans sa tête comme le reflet de la lune dans la cuvette devant lui.

49. La nuit est tombée, et la lune dans l’eau noire est devenue une petite pastille brillante, dont l’éclat est rehaussé par des étoiles qui semblent des bulles immobiles. Niko finit par la voir floue et multiple.

50. Le bonheur, c’est ce qu’on est obligé de quitter. Voilà ce qu’il se dit au moment où il se lève.

51. Combien de temps est-il resté étendu là, la tête et le ventre vides, étourdi par l’image de ce miroir d’eau ? Autant qu’il en faut pour avoir perdu l’habitude de se tenir debout et devoir rester un moment assis afin de se réhabituer à avoir la tête plus haute que le reste du corps. Il essaie de maîtriser les tremblements qui envahissent ses jambes. C’est alors qu’il entend un vacarme familier. Sur une butte rocailleuse, les singes s’agitent quand Niko apparaît non loin d’eux, derrière un monticule. Ils dévalent la pente et, quelques enjambées derrière eux, Niko titube à leur suite. Une voix, au fond de lui, lui conseille de faire confiance à ces singes. Son cœur semble sûr que leur sort et le sien seront désormais liés. Il est certain qu’ils le guideront vers la nourriture la plus proche.

52. Qui ne sait pas faire observe, écoute et devient gentil, affirme un dicton auquel il ne pense pas.

53. Au sol, des melons roulent des rondeurs juteuses et, en hauteur, des régimes de bananes exhalent un parfum alléchant. Les singes se ruent sur les bananes et, comme c’est ce qu’il préfère mais aussi pour rester à distance et à terre, Niko mange les melons. Il saisit un fruit après l’autre, le brise contre une grosse pierre à côté de lui avant d’en racler les pépins et la chair avec les dents. Au fur et à mesure qu’il se rassasie, il se précipite moins, choisit les fruits les plus lourds et les plus parfumés. Il finit même par prendre le temps de les trancher proprement, avec la machette qu’il porte toujours à la ceinture, et par jeter les pépins. De leur côté, les singes dévorent les bananes en silence. Ils ne paraissent pas se préoccuper de Niko qui les scrute en retrait.

54. Assouvi, Niko est étendu sur le dos au milieu des melons et de leurs restes. Les feuilles rêches grattent ses jambes et ses bras, mais il n’y fait pas attention. Il cherche la lune dans le ciel, mais il ne trouve qu’une lueur voilée par un nuage immobile. Le bonheur, pense-t-il, c’est un homme oublié des autres, en règle avec ses besoins naturels et installé confortablement pour sentir le battement régulier de son cœur, écouter les bruits du loin et admirer la lune et les étoiles.

55. Qu’est-ce qui se passe pour que, sans transition, les images des tueries ressurgissent et le raidissent dans cette convulsion qui le laisse toujours avec la mine d’un noyé qu’on vient de sauver des eaux ?

56. En ce même temps, une détonation retentit et, simultanément, le fruit que Niko a laissé tomber à son côté explose. Submergé par un flot d’images insoutenables et saisi de tremblements, il n’a pas conscience de ce qui se passe et reste étendu. Un vacarme lui parvient confusément aux oreilles. Une nouvelle déflagration et un jaillissement de poussière à son côté le ramènent à lui et à l’évidence : on lui tire dessus. Pourtant, comme si ce constat ne le concernait pas vraiment, Niko ne bouge pas, rocher parmi les rochers, melon parmi les melons. Au milieu de son visage éteint, ses yeux, toujours fixés sur le ciel, reflètent une lueur abandonnée, celle de la lune.

57. Une nouvelle déflagration dont, cette fois-ci, la décharge pénètre en lui comme un tourbillon de terreur le soulève. Il se glisse derrière le rocher sur lequel tout à l’heure il cassait les melons. Enserrant ses genoux repliés, faisant disparaître sa tête dans la boule ainsi formée et retenant son souffle, il s’applique à repérer, au bruit, où sont les singes. Ont-ils pu partir sans lui ? Et si tout ceci n’était qu’un piège destiné à éliminer l’intrus qu’il est dans la grotte ? A-t-il raison de leur faire confiance ?

58. Notant qu’il est dans cette même position où il avait surpris nombre de ses victimes, il est de nouveau surpris par un flot de souvenirs qui l’écœurent et le crispent, violemment, au point de faire revenir tout ce qu’il vient de manger. Les morceaux de melon qui coulent sur le sol sont intacts.

59. Les tirs cessent, mais Niko ne se sent pas remis, alors il attend. S’il faut attendre plusieurs jours avant d’être certain de pouvoir se relever en toute sécurité, il est prêt à le faire. La patience a toujours été sa principale qualité. Au bout d’un long silence au cours duquel, en plus d’être vigilant, il doit éviter de retomber dans le piège de l’errance de ses pensées, un râle capte son attention, de plus en plus faible et saccadé. Telle une tortue méfiante, il déploie sa tête, doucement, afin de mieux entendre ; puis pour repérer d’où vient le bruit, il s’accroupit pour laisser son front en sueur, puis ses yeux, dépasser du rocher. À quelques pas, un singe gît, atteint par une balle derrière la tête. Le sang qui coule forme autour de lui une flaque opaque. Sa position laisse deviner que l’animal a été saisi alors qu’il courait en direction de là où Niko était allongé. La scène, aseptisée par la lumière blafarde de la lune, ne paraît pas assez réelle pour déclencher l’éboulement de pensées sinistres embusquées au fond de Niko.

*

Elle se promène dans ses souvenirs comme dans un lieu qui serait à la fois familier et inconnu, une maison tombée dans l’obscurité où elle chercherait ses repères à tâtons. Dans cette rêverie, elle se voit, autre elle-même, étendue sur ce lit, enivrée par la confusion et l’abandon à la tristesse. Elle y reste longtemps et, se souvient-elle, c’est la sonnerie de son téléphone qui la tire de sa torpeur.

Un ami lui proposait d’aller au théâtre le soir même. Comme elle ne pouvait pas rester allongée indéfiniment et comme elle ne savait pas que faire ensuite, elle accepta l’invitation. La voix à l’autre bout du fil avait clairement manifesté sa joie et elle avait eu du mal à y répondre. C’était toujours la même voix qui se manifestait lorsque ça n’allait pas bien avec l’autre, celle aussi à laquelle elle associait les discussions les plus riches, celle de Victor.

La pièce présentait un homme atteint d’une maladie incurable et dont le nom imprononçable insinuait un rapport avec ce pays qui avait brutalement reconquis son attention ce même matin. Elle identifiait très bien sa langue maternelle à défaut de savoir la parler. Dans cette pièce, l’homme recevait la visite de son ange gardien qui lui suggérait, en attendant sa mort prochaine, de passer le temps à rassembler dans une petite boîte tout ce qu’il voulait laisser de lui, tout ce qu’il voulait que, par la suite, on lui associât. La pièce s’intitulait En mémoire de lui. Pour une raison qu’elle ne s’avouait pas alors, elle la trouva belle mais insupportable, troublante. Quelques années plus tard, assise à son bureau, elle croit savoir pourquoi ce spectacle l’avait autant saisie. C’est peut-être à ce moment-là que s’est fait le lien entre le dégoût qui l’avait inondée et le projet auquel elle se consacre maintenant, à des milliers de kilomètres de là.

Après la pièce, elle avait invité Victor à boire un verre. Elle s’était d’abord étonnée qu’il ne semblât pas avoir entendu cette information dont elle avait subi la secousse ce même matin et, incapable de penser à autre chose, elle n’écouta que d’une oreille ses commentaires sur la pièce. Il finit quand même par y venir :

— Tu as entendu ces chiffres incroyables sur les prisons de chez toi. Il paraît que les prisonniers y sont si nombreux et les instances judiciaires si débordées qu’il faudra plusieurs siècles pour les juger tous.

— Oui, avait-elle répondu, affectant la même neutralité que si on lui annonçait les résultats de la coupe du monde de cricket.

— C’est incroyable tout de même qu’une telle situation puisse exister. Ça donne une idée effrayante de la violence qui a touché le pays mais aussi de l’indifférence qui couvre tout cela. C’est comme s’il y avait en France un crime qui entraînerait la réclusion de tous les habitants de Lyon et que tout le monde s’en moquait.

— C’est terrible mais bon… lâcha-t-elle pour voir sa réaction.

Il suspendit un moment à ses lèvres le verre qu’il venait de saisir, le reposa et lui cria : « Mais tu es dégueulasse ! » Elle sourit et il comprit qu’elle ne parlait pas sérieusement.

Il dit là un mot juste : ce qu’elle venait de dire, donc ce qu’elle avait entendu ce matin dans la bouche d’un camarade, était dégueulasse. Dans cette phrase, c’est cela qui l’avait choquée : l’obscénité du monde, non pas dans l’étalage de l’horreur et de l’injustice mais dans l’attitude de ceux qui ne trouvent rien d’autre à y redire que « c’est terrible, mais bon », rien d’autre à en faire que d’y faire allusion, entre une gorgée de café et une plaisanterie, et de s’en indigner rituellement avant de passer à autre chose, à la vie normale. C’est cette façon d’être résigné devant tous les bouleversements, de ne pas se laisser soi-même bouleverser au risque, croit-on, d’ajouter sa propre misère à celle déjà écrasante du monde qu’elle ne supportait plus. Soudain, cette attitude à laquelle elle a été si amoureusement dressée et dans laquelle elle s’était confortablement vautrée pendant des années l’écœura. Mais peut-il en être autrement ?

Peut-être, pensa-t-elle alors qu’elle revenait à Victor qui n’avait pas fini de trouver inadmissible cette situation, que c’est pour cela qu’elle avait toujours éprouvé pour lui un sentiment singulier. Il était toujours touché, même si cela ne restait que des mots, et il réagissait, attirant sur ces sujets l’attention des indifférents. C’est déjà ça.

Elle ne comprend pas comment elle a réussi à être insensible au monde aussi longtemps. Combien de fois, avant ce jour où sa normalité s’est effondrée, s’est-elle contentée, elle aussi, de dire « c’est terrible mais bon » ? Combien de gens n’ont et n’auront jamais d’autre réaction que celle-là ? En ferait-elle encore partie aujourd’hui si le volume de la radio n’avait pas trahi sa routine ?

Elle soupire et revient à ses souvenirs.

L’interminable discussion et le retour à pied la firent arriver chez elle au petit matin. Mais, au lieu de dormir, elle se mit à écrire. Cette journée venait de la décider à entreprendre un projet essentiel. Rédiger le résumé de cette entreprise ne pouvait pas attendre. Sur une feuille à part, elle s’appliqua d’abord à en calligraphier le titre : « En mémoire de… ». Il lui fallut une bonne heure avant d’être satisfaite du résultat. Sur le moment, elle crut suivre sa minutie habituelle. Aujourd’hui, elle sait qu’elle prenait alors surtout le temps de réfléchir une nouvelle fois, de soigner le détail de son idée, en même temps que la courbe de ces onze lettres. Au-delà du projet lui-même, d’autres choses la préoccupaient.

Notamment, elle prit conscience que la première conséquence était d’abandonner ses études devenues insignifiantes. L’intérêt de la finance de marché, de la logistique, et autre contrôle de gestion, s’était dissous dans cette idée dont elle soignait le titre.

L’autre chose était que ses parents ne devaient pas être au courant. C’était une évidence et une nécessité.

Ils l’avaient accueillie lorsque, orpheline de cette tragédie, elle semblait condamnée. Elle savait à quel point son sort, sans leur générosité inexplicable, aurait été différent. Elle n’aurait jamais connu la tendresse, elle n’aurait pas bénéficié des attentions qui l’avaient portée jusque-là, elle n’aurait pas fait les études que tout le monde s’accordait à qualifier de brillantes. Leur prévenance était allée jusqu’à lui garder son nom : Isaro, qui était, avec sa couleur, le seul signe qui empêchait de l’assimiler à leur famille. Elle ne prenait jamais la peine de préciser qu’ils étaient ses parents adoptifs. Mieux qu’une famille, se disait-elle souvent, ils étaient des anges. Des sauveteurs et des gardiens providentiels dont les ailes avaient permis à la petite perle qu’elle était, jetée hors de l’eau, de continuer à croître.

Pourtant, à partir d’un moment qu’elle identifie mal, leur relation se défit, fil par fil, jusqu’à n’être qu’une abstraction, juste ce qu’il fallait pour maintenir l’illusion d’une réalité en fait disparue. Les photographies qu’ils regardaient et prenaient sans cesse formèrent pendant un temps l’unique pilier de leur famille disparue. Le jour où elle décida d’aller faire ses études à Paris, cette neutralité s’effondra. Ses parents ne furent plus que des censeurs qui lui assénaient, par téléphone et tous les jours, des conseils étouffants. Elle finit par filtrer leur numéro puis par changer le sien. Dès lors, leur lien unique ne fut plus que le virement mensuel automatique de leur compte bancaire au sien. C’est grâce à cela qu’elle pouvait continuer à vivre dans la capitale et bientôt, espérait-t-elle, acheter son billet d’avion.

Maintenant, elle se dit que cette manière de se comporter envers eux avait été stupide. Elle la regrette sans pour autant penser qu’il aurait pu en être autrement. Elle croit que l’éloignement puis la rupture sont nés d’un inévitable malentendu : tout ce que ses parents faisaient pour l’enraciner dans la vie l’éloignait de la seule chose essentielle à ses yeux. Plus elle réalisait ce qui, pour eux, semblait des objectifs ou des garanties ultimes, plus elle souffrait de perdre son énergie à courir derrière des titres de toute façon indus. À tort, elle les confondit avec ce malaise qu’ils lui faisaient subir. Ils ne cessèrent jamais de l’aimer, même dans le silence qu’elle leur imposa et qu’ils ne violèrent jamais alors qu’ils auraient pu le faire si facilement, en arrêtant le virement mensuel par exemple.

Serait-elle capable d’aimer une personne malgré elle ? Saurait-elle résister à l’envie de traiter d’ingrat et de punir celui pour qui elle aurait tout fait et qui se montrerait finalement aussi insolent qu’elle envers ses parents ? Cet amour sans réserve ni condition est-il le propre des anges gardiens ?

 

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