Le passé devant soi

Gilbert Gatore · Chapitre 14 sur 14

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Le passé devant soi

Treize

 

235. Niko a constaté que Uwitonze, Uwera et Shema n’étaient venus là que pour durer en attendant de mourir. Rien, dans ce qu’ils font, ne les lie à la vie. Ils sont couchés la plupart du temps et sortent au crépuscule. Voilà tout.

236. Comme s’ils s’étaient donné rendez-vous, les trois ont construit leurs abris les uns à côté des autres. Ce sont des excavations faites dans le sol, horizontalement, et recouvertes, pour parer la pluie, de feuillage et de cailloux. De là où les regarde Niko, ces trois monticules en terre ont une allure de trous mortuaires mal bouchés.

237. Ils y restent toute la journée et ce n’est que lorsque le soleil a totalement disparu derrière l’horizon qu’ils sortent pour s’asseoir chacun devant l’entrée de son terrier, face aux constellations de l’est. Ils veillent ainsi, en silence, jusqu’à ce que, gagnés par la fatigue ou la lassitude, ils rampent dans leurs trous.

238. Niko se sent vivre avec eux. C’est pour cela qu’il considère les trois monticules de terre comme un village dont il est un habitant virtuel. La peur qu’il a des singes et son affaiblissement ne lui permettent pas de se joindre effectivement à eux et de creuser, comme il le voudrait, une quatrième tanière au côté des trois autres. Dans son esprit, ce village porte un nom : Iwacu, c’est-à-dire chez nous. Il se plaît à croire que cette idée ait volé jusqu’à eux et qu’ils y pensent aussi en ces termes. Ainsi, cette image et ce nom seraient le secret qui les unirait.

239. Il partage avec eux autre chose encore : la résignation. Ces derniers temps, il s’y laisse glisser avec un certain plaisir. Récemment, il s’est même surpris à constater que son esprit, jadis constamment agité par une fantaisie incontrôlable, ne lutte plus, s’éteint, comme une flamme vaincue par l’obscurité. Le vide se fait en lui. Il ne laisse plus prise aux souvenirs qui le possédaient si violemment il y a quelque temps encore.

240. Durer. Rien ne l’anime sinon une chaleur discrète, indice mourant d’une vie peut-être déjà passée.

241. Son œil étranger peut voir que, bientôt, ce ne sont plus qu’Uwera et Shema qui veillent le soir et rebouchent l’entrée de la tanière de Uwitonze. Vite, Shema se retrouve seul et emploie ses dernières forces à boucher l’abri d’Uwera. Lorsque c’est au tour de Shema, Niko regrette de ne pouvoir aller jusqu’à son trou pour le refermer.

242. Est-ce l’odeur de leurs cadavres ou la sienne qu’il sent ?

243. Les singes font-ils encore attention à lui ? Pourquoi se sont-ils comportés ainsi avec lui ? S’agit-il d’une mission ? Qui en est le commanditaire ? En tout cas, il remarque que la joie retrouve sa place au milieu du groupe de singes. Est-ce parce qu’ils ont fini le deuil, qu’ils n’ont plus à surveiller leur prisonnier ? Est-ce parce que les trois gêneurs ne sont plus là ? Est-ce dû au beau temps qui, en faisant sortir de leurs cachettes les couleurs de la nature et de leur silence les autres animaux, les rend d’une telle bonne humeur ?

244. Insensible au chahut des singes, Niko est pris d’un assaut auquel il ne résiste pas. Dans son corps, sous l’attaque des insectes, sa vie cède du terrain petit à petit. Elle quitte d’abord les mains et les pieds, mais, très vite, elle doit se replier de tous les membres. Peut-être pense-t-elle que les insectes se contenteront de ce champ assez longtemps pour qu’elle refasse ses forces et réplique. C’est sans compter avec leur appétit qui les conduit à couvrir toute la surface du corps, obligeant la vie de Niko à faire retraite à l’intérieur. Là, elle ne tarde pas à abandonner le ventre aux mauvaises odeurs et à ériger son ultime bastion dans la poitrine, puis la tête. Un cœur. Une tête. Niko est inondé par une douleur qui l’étouffe.

245. Est-ce lui qui se répand dans l’air sous la forme d’un relent insupportable et au sol sous l’aspect d’un coulis visqueux et noirâtre que les insectes, écœurés, laissent aux vers ?

246. Dans un mouvement délicat, presque imperceptible, son cœur s’obstine à sa routine. Tout aussi lentement, son cerveau, dépassé par la douleur, porte une seule interrogation : qu’y aura-t-il après ?

247. Niko ne sent pas autorisé à penser au paradis, réservé aux gens dont il reconnaît être le contre-exemple et aux chèvres. Alors, un moment, il voit la mort comme le terme brutal après lequel il ne sera plus rien. Mais imaginer qu’il puisse tout entier se réduire à une négation aussi radicale l’effraie. Il en vient à penser que l’enfer des oiseaux auxquels il avait rendu visite en songe ne serait pas un mauvais compromis. Mais être éternellement puni pour n’avoir pas su utiliser une vie qu’il n’avait pas désirée lui semble tout aussi insupportable.

248. Impasse et douleur. Heureusement, il meurt.

249. Est-ce le rire des singes qui accompagne son dernier souffle ? Ou bien sont-ce les démons qu’il a choisi de rejoindre qui lui souhaitent la bienvenue ?

250. La vie de Niko rend ses derniers retranchements. Elle le laisse face à ce qu’il redoutait et que les insectes, les vers et l’humidité s’appliquent à réaliser en rongeant, dissolvant et évaporant minutieusement sa chair, ses organes et ses os.

251. Rien.

*

Avec les courriers qu’elle a reçus, elle a laissé sur son bureau les brouillons de toutes ses lettres. Celui-ci est illisible, couvert de ratures. On a le sentiment qu’elle cherche à y dire quelque chose qui ne vient pas et que, finalement, tout son propos est à côté de l’essentiel, indicible. Ceci est peut-être plus évident sur le brouillon que sur cette retranscription :

« Chers parents,

Je suis incapable de vous dire vraiment ce que j’ai ressenti en lisant votre lettre. Je crois que cela fut un mélange de soulagement et de regret. J’étais soulagée de savoir enfin, et accablée de prendre conscience, encore une fois, combien j’avais été injuste envers vous en vous prêtant de mauvaises intentions là où il n’y avait que de l’amour.

« Je n’ai curieusement pas été choquée par ce que vous m’avez dit sur le sort de mes parents. C’était enfoui quelque part en moi et, d’une certaine façon, je le savais. Je l’ai lu comme la confirmation qui me permet de l’accepter et de passer à autre chose.

« Quand je parle d’accepter cet événement, je crois que c’est exagéré. Disons que j’essaie de vivre avec, au lieu de vivre contre. Signe que je ne m’en défais pas, il m’arrive parfois, quand je croise un homme dans la rue, pour une raison ou une autre, de me demander si ce n’est pas lui qui les a tués. “Et si c’était lui ?” Cette question se tient de plus en plus souvent devant moi comme le symbole d’un passé indépassable. De même, certaines jeunes filles m’évoquent ma sœur qui a peut-être survécu. Une allure, un geste, une expression, même minimes, suffisent à me faire plonger dans ces inquiétudes. En ces moments-là, je me sens piégée, empêchée d’avancer et de revenir en arrière. Mais ce ne sont là que des parenthèses dans ma vie, heureuse par ailleurs.

« Lorsque je vous parlais de passer à autre chose, j’entendais que je me sens disposée tout autrement qu’il y a quelque temps. J’ai envie de vous voir ! Et ce désir est pressant, comme poussé par tout ce temps pendant lequel je me suis égarée. J’aimerais vous voir. Que dites-vous si je vous invite à prendre le prochain avion pour me rejoindre ? Si vous ne le pouvez pas, je le ferai, moi. Et je ne viendrai pas seule. C’est drôle, j’ai vraiment l’impression que c’est urgent, alors que, après tant d’années, on pourrait penser que nous ne sommes pas à quelques jours ou semaines près.

« Vous ne rêvez pas, c’est bien un clin d’œil que je vous ai fait quelques lignes plus haut. Je ne vous en dis pas plus afin que vous ne vous fassiez pas d’idées au lieu de l’apprécier vous-même.

« La nouveauté, c’est aussi un petit texte que j’ai entrepris de rédiger. Je vous le ferai lire dès que j’aurai rassemblé en un ensemble lisible tous les feuillets. Ils sont aujourd’hui éparpillés chez moi. Sachez déjà que l’histoire de Niko (c’est le nom du personnage) est tout, sauf simple et reposante. Je n’y ai pas réfléchi en ces termes au moment de commencer mais je réalise que, sous ses traits, c’est un peu celui qui a pu faire ça que j’ai essayé d’approcher, de comprendre, de tuer et de pardonner.

« Pour le reste, mon projet, qui a failli s’arrêter après la démission de la Fondation, semble renaître. Des perspectives inespérées s’ouvrent en même temps que je me découvre des talents nouveaux : il faut vous faire à l’idée que votre fille n’est pas seulement une aventurière aguerrie, une enquêteuse endurcie, mais aussi une grande femme d’affaires ! Je vous en dirai plus de vive voix, bientôt j’espère.

« Tendrement,

« Votre Isaro. »

En post-scriptum, elle a ajouté que, trop impatiente pour soumettre ce courrier au rythme de la poste, elle en faisait un fax, finalement. Elle indiqua un numéro, celui de l’hôtel, où une réponse pouvait lui être envoyée.

Tous ces mots sont réécrits des dizaines de fois. Les a-t-elle réécrits pour cacher ou préciser la vérité de ses sentiments à ce moment-là ? Est-il possible qu’elle ait été heureuse à ce moment-là et qu’elle se soit brutalement effondrée quelques instants après ?

En revenant d’envoyer ce fax, elle avait croisé Kizito au retour du travail. Suivant la suggestion qu’il lui avait faite, elle avait finalement décidé d’appeler ses parents. Cette façon de continuer à perdre du temps alors qu’elle était prête à revivre normalement avec eux était stupide selon lui. Pourquoi ne pas les appeler, leur parler et les entendre ? Peut-être… Elle accepta et suivit son conseil, sans conviction. Il ne pouvait pas comprendre.

Alors qu’ils marchaient à la recherche d’une cabine téléphonique, elle avait regardé Kizito, voulant lui dire qu’elle l’aimait. Au lieu de cela, une question inouïe avait explosé dans sa tête : « Et si c’était lui ? »

C’est ce même soir, au retour de ce coup de fil qui ne lui fit pas le bien qu’elle avait espéré que Kizito lui avait demandé où elle était passée.

252. « Cher ami, ce récit t’appartient maintenant. S’il t’a intrigué, lis-le encore, un jour, en te gardant d’être trop pris par le jeu de sa narration car l’essentiel est ailleurs. S’il t’a paru maladroit, raconte-le aux autres sans te priver de formuler mieux ce que j’ai pu mal exposer. Enfin, si jamais il t’a touché, assure-toi de ne pas le prendre pour autre chose qu’un mensonge sans intention, un remède sans effet. »

« Isaro Gervais,

« Un jour de pluie. »

 

*

 

Elle est assise, dans la même position, immobile et tenant entre ses mains cette chose impossible à distinguer. Elle bouge et un scintillement entre ses jambes fait penser qu’elle tient un couteau. Elle se lève. Elle se dirige vers son bureau et relit les derniers mots du récit auquel elle s’est accrochée ces derniers jours comme à une bouée de sauvetage. C’est à peine si le nom de Niko sur lequel son regard tombe ici et là lui dit quelque chose. Il est pourtant le fruit de son imagination et elle s’est donné une immense peine pour le faire vivre.

Elle feuillette les pages sans y porter une réelle attention. Elles lui paraissent étrangères. Elle est sûre de ne jamais les relire. Elle n’est déjà plus là.

N’a-t-elle noirci ces pages que de ce qu’elle souhaitait poser derrière elle, pour ne plus le voir ? Y a-t-elle laissé ce qu’elle n’est plus et annoncé celle qu’elle voudrait être ? Ou bien ne s’est-elle donné cette peine que pour convertir au moins un inconnu en un ami et les lui offrir en mémoire d’elle ?

Vous savez ce qu’elle va faire, mais vous restez dans l’ombre d’où vous l’observez depuis le début.

Avant de fermer les yeux, elle vérifie que rien devant elle n’empêchera sa chute. Pendant que ses paupières s’abaissent devant ses yeux, son sourire se déploie, froid et silencieux.

Pense-t-elle aux plongeons que, petite, elle aimait faire dans la piscine municipale à l’instant où elle se laisse basculer devant, en tenant fermement l’épaisse poignée en bois ? Que se dit-elle durant l’interminable seconde pendant laquelle, tout en tombant, elle doit lutter contre ses réflexes ? Rester droite et ne pas desserrer le poignard pointé sur son cœur ?

Fin

 

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