Le passé devant soi
Chapitre Dix
182. Quand il n’y eut plus aucune trace des massacres, Niko ne tarda pas à reprendre son activité à l’atelier. Les affaires, en général, étaient moins bonnes faute de clients, mais personne ne s’en plaignait. Surtout Niko, pour qui les choses ne pouvaient de toute façon pas être pires qu’avant, à l’époque où il était mis en quarantaine entre autres raisons pour ses phrases et ses dessins sur les objets. Les autres se consolaient en se persuadant que ce n’était pas si mal d’avoir moins de travail : moins d’eau à aller puiser, moins de sacs à porter pour les commerçants, moins de personnes à écouter pour le bourgmestre, moins de voyageurs à transporter pour le chauffeur de taxi et ainsi de suite. Niko était d’accord avec cette vision puisque, l’atelier tournant tout de même moins, il avait le temps de mieux finir ses articles. Il passait des heures à fignoler la courbe d’une faucille, la rondeur d’une cruche ou la fermeté d’un manche. Cependant, pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, il avait cessé de graver des phrases ou des dessins sur ses produits. Il leur préférait des figures géométriques qu’il inventait avec un intérêt et un talent manifestes. Probablement n’avait-il plus besoin de se faire remarquer. L’aura acquise durant la période qu’il ne fallait pas évoquer l’entourait toujours. Plus personne ne l’appelait Niko-le-singe.
183. Toutefois, cette normalité à laquelle Niko essayait de coller était trop fragile pour durer. Il s’accrochait d’autant plus à la préserver qu’il la savait précaire et, ce faisant, il la fragilisait encore plus.
184. Un meurtrier peut-il revenir à sa vie d’avant comme le promeneur rechausse ses sandales ôtées pour traverser un marécage ? Reprendre son activité habituelle, purger de soi et de l’extérieur tout rappel du crime que l’on a commis permet-il de redevenir un homme normal ? Prendre la vie de quelqu’un interdit-il de disposer de la sienne ?
185. Quoi qu’il en soit, un très long moment passa pendant lequel Niko n’eut d’autre souci que son atelier. L’autre chose qui parfois le préoccupait était son retard par rapport aux hommes de son âge. Ils élevaient déjà tous plusieurs enfants, alors que lui n’avait jamais aucune fille. Mais il évitait d’y penser trop, car la solution ne dépendait pas de lui, mais de celui qui, à la naissance, avait eu l’idée non seulement de le faire muet, mais en plus de lui donner un sourire qui mettait mal à l’aise tout le monde jusqu’aux vaches (à plusieurs reprises il avait essayé de leur sourire et, systématiquement elles avaient pris la fuite). La plupart du temps, il pensait à cela sans aigreur ; il faisait un constat résigné.
186. Un jour, alors qu’il vient de fermer l’atelier et qu’il est encore tout à la satisfaction des objets qu’il a réalisés pendant la journée, il aperçoit une jeune fille au loin, portant un bidon sur la tête et un autre au bout de son bras. Sa démarche fait jaillir en lui l’image de Hyacinthe et de ce jour où, alors qu’il se remettait du choc de la marmite, elle était passée devant l’atelier, poursuivie. C’est ce jour-là qu’il était devenu Enragé volontaire et que… « Tué par son fils », la phrase surgit comme une violente inondation. Il essaie de l’évacuer mais, au lieu de disparaître, ces quatre mots grossissent dans sa tête jusqu’à y occuper toute la place. Lorsqu’il parvient à s’en détourner, c’est pour voir les visages et entendre les cris de ses victimes. Et la phrase revient : « Tué par son fils », comme une accusation, amplifiée par les scènes qui fusent au point de lui donner l’impression d’être retourné à cette période qu’il s’était si bien appliqué à effacer. Ces yeux. Ces corps. Ces cris dont il a ignoré les mots. Ce sang. Plus il s’en défendait, plus il en était assailli. Son père à genoux devant lui répète : « Je t’avais pourtant dit de ne jamais céder à ceux qui ont les réponses » et il se revoit en train de le frapper derrière la tête avec cet immense gourdin, qui, par la suite, fit sentir son poids à tant d’autres crânes. Le flot visqueux de ces images noie son esprit. Cette femme qu’il avait surprise se soulageant, de peur sans doute. Elle l’avait supplié de la laisser finir, mais il n’avait rien voulu entendre. Ces deux enfants qu’il avait fait enterrer vivants pour les punir de l’avoir tant fait courir. Cette jeune femme qui avait jeté son bébé dans la rivière en le voyant lâcher ses hommes dans sa direction. Ce jeune homme qu’il avait obligé à tuer ses parents avant de l’abattre, contre la promesse qu’il lui avait pourtant faite par la bouche d’un de ses hommes. Le décès de Gaspard dans l’indifférence de la fête d’une bonne journée de travail.
187. Dans toutes ces scènes que sa mémoire régurgite, il évolue naturellement. Jamais il ne semble gêné par ce qu’il pense, voit, entend et fait. Qualifier de barbares des gens dont il ne savait rien sauf cette mention sur leur carte d’identité. Refouler la question élémentaire : « Pourquoi ? » Pourquoi ne s’est-il pas demandé pourquoi il faisait tout cela ? Se satisfaire de s’entendre appeler « chef ». Engloutir des litres de bière et des kilos de viande dans une allégresse aveugle, au milieu des morts. Se passionner, tous les matins, pendant des mois, comme s’il s’agissait d’aller jouer au ballon. Rester serein une fois tout cela terminé. Revenir à la vie normale en écartant simplement les cadavres. Fouler un sol suintant le sang, l’esprit léger, fut-ce en apparence. Passer le temps à inventer et à dessiner des figures sur ses objets.
188. Le meurtre est-il impardonnable parce que la seule personne de qui pourrait venir un pardon valable n’est plus là ?
189. Il se souvient aussi de l’avertissement lors de cette vision alors qu’il était assommé. Il ne se souvient même pas d’avoir tenté de le garder à l’esprit, à défaut d’en faire part aux autres. Cela lui aurait permis de ne pas ajouter l’arrogance et la bonne conscience à la cruauté.
190. Soudain et pour la première fois, Niko se sentit trop petit pour ce qu’il avait vu, fait et entendu. Les émotions qu’il s’était tant et si bien gardé de ressentir débordèrent et se répandirent au sol, devant lui, sous forme de vomi irrépressible. Ce malaise le secoua comme s’il s’était agi de le retrousser et d’exposer à l’extérieur qui il était au fond. Niko savait de quoi il aurait eu l’air ainsi exposé et il s’en sentait encore plus écœuré. Il tremblait aussi, comme si l’assurance dans laquelle il s’était emmitouflé était tombée de ses épaules trop faibles. Elle le laissait dans une nudité obscène. Sa propre existence le regardait avec des yeux déçus, l’air de lui dire qu’il ne la méritait plus.
191. Quand il retrouva enfin ses esprits, il n’eut pas besoin de réfléchir longtemps pour décider de partir. Être le plus loin et le plus seul possible lui parut urgent et vital. Le monde ne pourrait lui inspirer que des souvenirs insoutenables. Il fallait donc qu’il s’en extraie.
192. Le lieu le plus éloigné qu’il connaissait, le seul où il pouvait être seul, c’était la grotte de l’île où il s’était rendu le jour de son initiation. Il prit la cape dont il se vêtait en sortant de l’atelier pour ne pas être saisi trop brusquement par la température extérieure. Dans une sacoche attachée à la corde dont il se ceintura, il glissa une gourde remplie de jus de banane et, au cas où, un rouleau de fil épais avec lequel il suspendait les objets pour les sécher et des allumettes. Sans espérer pouvoir les utiliser, il emporta aussi un petit sachet de graines de tournesol donné en échange d’une houe et qu’il s’était promis de planter. Enfin, il saisit un bâton, par habitude, et une machette, indispensable pour faire son chemin jusqu’à la grotte et se sentir en sécurité.
193. Un instant, il pensa avertir qu’il partait et dire au revoir. Il réalisa que son absence ne choquerait sans doute personne. Il avait beau ne plus être Niko-le-singe dans les mots des gens du village, au moins en apparence, il n’en était pas moins seul. Au bout d’un certain temps, l’atelier serait pillé ou investi par quelqu’un d’autre et ses traces seraient effacées jusqu’au souvenir. Il ne serait plus rien. De surcroît, s’il annonçait son départ, par politesse quelqu’un risquerait d’essayer de le retenir et ça, il ne l’eût pas supporté. Son besoin était trop urgent. Il sortit donc de son atelier, banalement, comme pour faire un tour, sans même rabattre le battant de la porte. Il savait qu’il ne remettrait plus jamais les pieds là.
194. Un sentier derrière l’atelier permet de rejoindre la route qui va vers l’ouest. C’est une route étroite et poussiéreuse, encombrée le matin et le soir par ceux qui, à pied, à vélo ou en voiture, vont et reviennent de leur travail. Comme c’était le milieu de la journée et qu’un soleil intransigeant maintenait les chemineaux dans leurs abris, il fit route à peu près tranquillement. Seul un conducteur de camionnette vint le déranger en lui proposant de l’avancer sur son chemin. Après une grande ligne droite dans la vallée, la route montait la colline du sein-de-Mukaneza (chaque colline était supposée représenter le sein d’une beauté légendaire). Au passage du col, il y avait une petite bourgade dont le centre était une station-service, qui avait aussi l’air d’une place du marché et d’une station de taxi. C’est là que la fatigue l’obligea à s’asseoir. Un moment, il regretta de ne pas avoir accepté l’offre de la camionnette qui avait dû croire qu’il faisait de l’auto-stop. Il aurait été loin à cette heure-là, regretta-t-il, peut-être bien au lac déjà. Mais il ne pouvait pas accepter ce genre de gentillesse. Sa propre existence lui apparaissait comme une forme de gentillesse que lui faisait la vie et qu’il ne parvenait plus à accepter. N’est-ce pas le sacrifice de cette gentillesse, signe d’une considération élémentaire, qui avait inauguré le déchaînement sanglant dont il avait été l’un des bras les plus efficaces ? En effet, comme la gentillesse amène à se comporter avec les autres tels qu’on voudrait qu’ils agissent envers soi, elle est la première chose à oublier quand les armes prennent la parole. Il s’agit, et Niko se souvient de l’avoir compris très vite, convaincu d’anticiper le mal que l’autre risque de faire, de l’anéantir préventivement. Pourquoi aurait-il droit à cette gentillesse qu’il était le premier à piétiner ? Pourquoi doit-il accepter d’être toujours vivant ou d’être pris en stop ?
195. À ces pensées, de nouvelles images avaient giclé dans sa tête sans qu’il trouvât aucun subterfuge pour en éloigner ou atténuer la férocité. Lorsqu’il était chef des Enragés volontaires, il avait connu un des hommes qu’il estimait le plus non pas pour son travail, mais pour l’enthousiasme qu’il communiquait au reste du groupe. Un jour, cet homme, s’arrêtant de couper une fillette dont il avait déjà fendu le crâne et fait tomber le bras dont elle avait essayé de se protéger, fit une observation. Il s’étonna que le sang des barbares jaillît si précipitamment comme si sa place naturelle avait été non pas d’irriguer le corps, mais la terre. La fillette qui luttait encore s’écroula et s’immobilisa. Peut-être les libérons-nous de quelque chose qui n’a pas à être en eux, ajouta-t-il. Comment a-t-il pu trouver ces mots drôles et autoriser sa troupe à en rire ? Peut-il aujourd’hui accepter qu’on soit poli envers lui sans être étranglé par la honte ? Est-ce vraiment de gentillesse dont il est question ? Il fut de nouveau envahi par une nausée qui lui fit rendre le fond de ses entrailles. Ces visages sur lesquels il a craché avant de les défigurer. Ces cadavres sur lesquels il s’est soulagé comme si toute sa personne s’était réduite à la haine qu’il éprouvait pour les barbares. Cette jeune femme à qui il avait demandé d’être gentille avec lui, sans pour autant être gentil envers elle par la suite. Il l’avait livrée à ses Enragés. Les tapes reçues, données au début ou à la fin de la journée, pour s’encourager, se féliciter. Ces machettes aiguisées si soigneusement. Ces corps jetés dans des fosses, brûlés, coulés, écrasés, dissous. Ce retour à la vie normale. Ces cruches tranquillement séchées dans le four où avaient disparu tant de cadavres. Ces figures gravées avec la pointe grâce à laquelle avaient parlé tant de ceux qui avaient essayé de cacher des barbares. Ces nuits passées, paisiblement, dans la même chambre où il avait humilié d’innombrables captives qui mourraient quelques jours plus tard, parfois sous ses propres coups. Dans sa tête, toutes ces visions se bousculent et se confondent en un violent éclair blanc.
196. Quand il se réveilla, il faisait sombre et il était entouré de quelques lumières derrière lesquelles des voix lui demandaient s’il allait mieux. Il fit signe que oui, but le verre d’eau qu’on lui tendait, fit une mine supposée dire merci, salua et s’en alla. Il fallait qu’il s’éloigne de tout, de tout ce qui le replongeait dans ce temps dont le souvenir s’exprime par ces tremblements, ces déjections et ces évanouissements. Il fallait qu’il s’éloigne, sinon, n’ayant plus rien à rendre, il n’eût pas tardé à rendre sang, cerveau et langue, croyait-il. Seule la grotte, son isolement et son obscurité pouvaient le sauver de ces pensées insoutenables, des tremblements, des vomissements et des évanouissements qui les accompagnent, pensait-il en essayant de hâter son pas.
197. Sur sa route, il ne fallait surtout pas qu’il aperçût cette église dans laquelle les Enragés, et lui à leur tête, avaient décimé plusieurs centaines de gens. Cet assaut, de loin le plus difficile de tous ceux qu’il a vécu, avait définitivement assis son autorité sur son groupe. Tous s’en étaient d’ailleurs vantés et quelques bières et brochettes savoureuses leur avaient été offertes en récompense de cet exploit. Il devait aussi se garder de croiser des troncs d’arbres couchés par terre, des silhouettes qui auraient pu lui évoquer Hyacinthe, des personnes qui l’auraient salué ou reconnu, des agresseurs dont il n’aurait pas su affronter la violence. Comme si cela n’était pas assez, il y avait également les bruits de la nature, la rumeur des cours d’eau, le bruissement du vent dans les arbres, les cris des animaux qui, à tout moment, pouvaient le transporter dans un cauchemar qui le secouerait jusqu’à l’évanouissement.
198. Il avançait, tête baissée, en suivant de petits sentiers et en profitant de la nuit pour progresser autant que possible. Malgré ses précautions, il dut quand même s’arrêter plusieurs fois, surpris par un détail qui déclenchait la stupeur et les convulsions irrépressibles.
199. Peu avant l’aube, il arriva sur les rives du lac. Il ne chercha pas longtemps une embarcation. La voler ne fit d’ailleurs même pas frémir sa conscience tourmentée par des fautes bien plus graves.
200. La traversée fut pénible. Il était épuisé et le cahot de la pirogue, aussi faible fût-il, ajoutait à son malaise. Pendant le trajet, il se divertit en observant l’île qui allait être son domicile et dont la forme évoquait si clairement un nez. Les ombres formées par la végétation contribuaient à cette représentation en dessinant des narines. Éclairé par le soleil levant, c’était un nez immense qui émergeait devant lui. Selon les angles et la lumière, le nez apparaissait fin ou massif, court ou allongé. À quelques reprises même, Niko s’étonna de distinguer une expiration qui n’était, comme il s’en rendit compte ensuite, que de la brume. Une fois débarqué, il ne prit pas la peine d’arrimer la pirogue. Il la poussa simplement vers le large. Peut-être s’assurait-il, ainsi, que son voyage ne comportât pas de retour. Ou bien entendait-il, par cette faible poussée, permettre à la pirogue de retourner à son propriétaire ?
201. Devant lui, sur quelques pas, s’étalaient du sable et de la roche noire. Ensuite commençait la forêt à travers laquelle il allait devoir se frayer un chemin. Heureusement qu’il avait pris sa machette et un bâton. Avant de poursuivre, il fallait qu’il mange. Il déterra deux patates douces inespérées qu’il accompagna du jus de banane. Les bruits environnants : les vaguelettes, le vent et les cris des bêtes, ibis, corbeaux ou talapoins, ne lui évoquaient aucun souvenir désastreux.
202. À cet instant, dans le dessin des nuages, à travers le ciel clair, il lui parut que sa vie posait sur lui un regard plein de désapprobation. En réponse à ce regard, il resta longtemps concentré sur les patates qu’il fallait éplucher et mâcher lentement, puis sur la gourde de jus dont il dégusta chaque goutte. Après cette longue tentative d’évitement, sa vie le fixait toujours et sa profonde déception semblait avoir tourné en une insondable tristesse, Niko ne put rien faire d’autre que de laisser couler sur ses joues une suite de perles humides qui semblait inépuisable.
203. Pour la première fois de sa vie, sa gorge aphone lui parut un handicap sérieux. Il aurait aimé avoir une voix, pouvoir crier et pleurer vraiment.
204. « Cher lecteur, si tu as été attentif au récit, tu sais ce qui se passe ensuite. La montée de la colline, le guet au sommet de l’arbre, l’entrée dans la grotte, la chute, le réveil par l’ange gardien, la mort de celui-ci, la soumission de Niko au groupe de singes et, entre tous ces moments, ses incessantes divagations, interrogations et diversions. En revanche, tu ignores ce qui lui est arrivé depuis que nous l’avons laissé pour découvrir sa vie antérieure. Peut-être cette exploration a-t-elle anéanti la sympathie que tu pouvais avoir pour Niko. “L’abandon et l’oubli sont les moindres des frustrations qu’on doit infliger aux gens comme lui !” te retiens-tu peut-être de crier. Peut-être t’en veux-tu de n’avoir pas détecté cette horreur au premier abord. Il se peut même que tu doutes que le Niko sympathique et naïf qui rêvait de bonheur au bord d’une cuvette ne soit le même que celui qui a tué tant de gens. Suivre Niko, hésiter à le faire, cela revient à se demander si un meurtrier n’est entièrement dans le meurtre qu’au moment où il le commet. Ou si son geste, une fois commis, l’absorbe totalement et définitivement. Que répondrais-tu à quelqu’un qui affirmerait qu’un meurtrier, même le plus acharné, ne se confond avec son geste qu’au moment précis où il le commet ? Avant ce geste quelque chose du futur assassin n’est pas encore dans le meurtre et, après, quelque chose du coupable ne s’y résume pas. C’est cette partie qui ne coïncide pas avec le meurtrier et la valeur qu’on lui accorde qui, peut-être, permet de décider de rester en compagnie de Niko ou non. »
205. Est-ce que cette brèche est une façon de poser la question du pardon ? Le pardon a-t-il une limite ? Si oui, alors quelle punition peut convenir à ce qu’a fait Niko et tant d’autres comme lui ?
*
C’était il n’y a pas longtemps. Si elle faisait l’effort de s’en souvenir, elle saurait très exactement le jour et l’heure. Mais elle n’a jamais pris au sérieux les jours et les heures. Ce n’est pas qu’elle ne les remarque pas ni qu’elle les oublie. Ils lui semblent des détails inutiles au souvenir.
L’hôtel lui envoya un messager. Elle y avait du courrier et elle s’y rendit aussitôt. Il y avait deux enveloppes : une grande et une petite. Curieuse, elle ouvrit d’abord la première.
« Chère Isaro, fille chérie. » Ce ne pouvait être que ses parents. La phrase l’entoura comme une tendre accolade. « Tu ne te représenteras jamais quels furent notre joie, notre soulagement et notre fierté en recevant ta lettre. Ta mère et moi sommes restés longtemps émus et incrédules. Ce n’est pas que nous n’espérions plus que tu te manifesterais, mais que nous nous étions rendus si profondément à ta volonté, qui nous semblait être de ne plus entendre parler de nous, que nous en avons été stupéfaits. Aujourd’hui encore, alors que mes doigts glissent sur cette feuille, je n’ai pas réussi à retrouver l’assurance et le calme d’un père qui s’adresse à sa fille. Je me sens plutôt dans la peau fébrile d’un adolescent écrivant des mots qu’il n’est pas sûr d’être autorisé à formuler. Ta mère n’est pas sûre que cette comparaison soit convenable, mais cela m’importe peu. Elle exprime parfaitement ce que ce que je ressens et c’est tout ce qui compte. » À ces mots elle avait souri. Elle y retrouvait ses parents tels qu’elle les avait toujours connus, chacun dans un rôle immuable : son père excessif, autoritaire et affectueux, et sa mère qui exprimait les mêmes traits de caractère de manière moins frontale.
Serait-elle capable de sourire, là ? C’est improbable. C’est impossible.
« Mais ce n’est pas de nos chamailleries dont nous voulons t’entretenir. Nous tenons avant tout à ce que tu ne te reproches rien. C’est vrai que ton éloignement brutal nous a rendus malheureux. Cependant, loin de t’en vouloir, nous y avons vu le signe d’une blessure tout aussi douloureuse que ton geste était violent. Ce qui a été le plus difficile a été que tu nous coupes très vite tout accès. Nous avons dû nous contenter de ruminer nos fautes dans notre coin, frustrés de nous retrouver subitement contre toi, mais également soucieux de ne pas violer la ligne que tu nous avais tracée. » Ces mots étreignaient la partie la plus sensible de sa poitrine et emplissaient sa tête de pensées qui illustraient différemment et confusément l’apaisement, la honte et le regret.
« Tout ceci pour te dire que nous n’avons pas besoin de te pardonner puisque tu n’es coupable de rien. Toutefois, si tu as besoin de l’entendre pour te sentir mieux, oui nous te pardonnons. Et cela n’est nullement une concession, mais une joie, de te voir de nouveau dans une place que, à nos yeux, tu n’as jamais quittée. » Toutes ces circonvolutions correspondaient tellement à son père qu’elle imaginait et qu’elle imagine aujourd’hui de la même manière, assis solennellement à son bureau ; sa mère debout derrière lui près de la fenêtre. Dans ce tableau, son père forme les phrases, les dit à haute voix et les écrit si sa mère ne s’y oppose pas, ce qui est souvent le cas. Il dessine chaque lettre avec le plus grand soin, pointant même les « j ».
« Nous avons pris à cœur le reproche que tu nous fais de ne pas t’avoir expliqué. Notre idée, sans doute contestable, était de ne pas t’encombrer avec ça avant que tu sois solidement assise dans la vie. Nous avions peur de mettre devant toi un passé inutilement encombrant. » Elle réfléchit sans être sûre de comprendre en quoi lui raconter d’où elle venait pouvait être inutile. « Nous avons pensé que tu en avais suffisamment vu pour que nous n’ayons pas besoin d’en rajouter avec des détails. » À cette phrase encore, elle s’arrêta. Comment se fait-il que, durant tout le temps passé en France, elle ne se souvint pas des choses survenues alors qu’elle avait un âge où on se rend compte ce qui se passe à défaut de comprendre ? En fait, elle avait toujours su, mais elle cherchait à se faire raconter par ses parents ce qui s’était passé. Cette évocation révéla dans le rangement de ses souvenirs un coin abandonné à l’obscurité et à la poussière. Des images d’abord diffuses, puis de plus en plus précises, se formèrent. Après tout, ce qu’elle leur avait reproché, c’est de ne pas lui avoir raconté ce qui s’était passé et qu’elle savait.
De façon impromptue, ce fut d’abord la fin de l’histoire du crapaud et de l’hirondelle qu’elle avait tant cherchée qui lui revint. C’est cette histoire que son père lui avait racontée lorsque, dans l’avion qui l’amenait en France, elle n’arrivait pas à trouver le sommeil. À partir de cette image, sa mémoire était remontée au moment avant qu’elle fut amenée en France. Ce que la suite de la lettre racontait.
« Ce qui s’est passé, c’est que nous étions très amis avec tes parents qui furent nos voisins pendant six années. Nous étions là comme professeurs de français au lycée international. Ton papa y était chargé de l’accueil et ta maman, comptable. Tous les deux nous ont accueillis dans leur propre famille comme si nous en avions toujours fait partie. L’année où le drame est survenu, nous parlions de venir un jour avec eux pour leur montrer, à notre tour, notre chez-nous. » Ces phrases accompagnaient des souvenirs qui affluaient aussi violemment que l’eau remplit une écluse.
« Évidemment, lorsque les massacres ont commencé, ils sont venus se cacher chez nous, pensant qu’ils ne risquaient rien chez des étrangers. Cela fut vrai pendant quelque temps, mais le bruit ne tarda pas à courir que nous cachions des barbares. Je ne vais pas t’apprendre ce que ce terme signifie. C’est ton père qui était visé car ta mère, comme l’indiquait sa carte d’identité, elle, n’avait rien à se reprocher, si ce n’est d’être son épouse. » Elle fit une pause avant de continuer car elle savait ce qui allait suivre. Elle avait néanmoins besoin de le lire, écrit par eux.
« Il m’est aussi pénible de raconter ce qui suit que, j’imagine, pour toi de le lire. Alors que nous devions être évacués le lendemain avec tes parents, une équipe de jeunes gens enragés, armés, avaient forcé l’entrée chez nous. Ton père, ta mère, ta grande sœur et toi étiez sous un lit. Lorsque le chef de la troupe demanda si nous cachions des gens, je n’eus pas le temps d’hésiter entre dire la vérité et mentir que ta mère était sortie de la cachette, brandissant sa carte d’identité et implorant qu’on ne fît pas de mal à son mari. Le chef demanda combien de gens il y avait sous le lit et ta mère assura qu’il y restait deux personnes : ton père et ta grande sœur. Ils sortirent en te laissant tapie là au fond. Tes parents furent abattus et ta sœur emportée. Pour s’assurer qu’il n’y restait personne et plutôt que de se baisser, le meneur de la bande tira quelques balles à travers le lit. Je te passe la punition qui fut la nôtre, dérisoire à côté de tout ceci. Lorsqu’ils sortirent, nous n’osâmes pas regarder sous le lit, certains qu’ils t’avaient touchée et redoutant d’y découvrir ton cadavre. Au bout d’un long silence, ta petite voix murmura : “Maman ? Papa ?” Nous n’en revenions pas et te transportâmes à l’écart. Sans doute vis-tu tout de ta cachette. » La suite, qu’elle a du mal à lire à cause des larmes qui lui embuent les yeux et de la feuille qui tremble, lui indique les noms de son père, sa mère et sa sœur, l’adresse où ils habitaient ainsi que les noms de certains de leurs assassins qui n’étaient autres que des gens du coin, des amis pour quelques-uns.
La lettre finissait par une excuse pour la brutalité du récit. Tant qu’à dire les choses, il valait mieux les dire une bonne fois pour toutes, sans rien chercher à omettre ni atténuer.
Dans la seconde enveloppe, il y avait une carte dans laquelle étaient pliés plusieurs billets de cinquante et cent euros. Un mot indiquait : « En plus de ce qu’a écrit ton père, j’ai pensé que ceci pourrait t’être utile. Je suis de tout cœur avec toi dans ta nouvelle vie et dans l’aboutissement de ton projet et je regrette de n’être plus assez vigoureuse pour m’y joindre. Je t’embrasse. M.-J. »
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