Le passé devant soi
Douze
214. Réduit à la soumission la plus complète, Niko réussissait quand même à conserver une partie de lui hors de contrôle. Dans ce recoin, tout de lui, sauf le corps, s’épanouissait.
215. Du loin de cette parcelle résistante, couvert par l’obscurité, Niko avait dévisagé les trois personnes qui, l’une après l’autre, s’étaient avancées jusqu’à l’entrée de la grotte, avaient vu la momie déchiquetée et s’en étaient retournées en poussant des cris.
216. C’est Uwitonze, son maître d’école aujourd’hui vieux, qui était arrivé le premier. Visiblement épuisé, courbé sur sa canne, il avait attendu d’être vraiment devant la grotte pour lever la tête. Ses yeux avaient alors croisé les orbites obscures du cadavre singe et il avait brandi sa canne, comme pour se défendre de l’épouvantail. C’était en pleine journée et, suant autant de l’effort que de la peur, il avait reculé sans baisser la garde de sa canne et en murmurant quelque chose à la menace. Après une certaine distance, il s’était agenouillé, sans doute, pour demander pardon d’avoir failli blasphémer en franchissant le seuil de la porte.
217. Du jardin où il n’était soumis à personne, Niko se plut à imaginer que le vieil homme, pour avoir besoin de trouver refuge ici, avait lui aussi été rattrapé par le souvenir. Le fantôme du singe lui avait rappelé le risque que courait celui qui enfreignait l’interdiction d’entrer dans la grotte et dont il avait dû entendre parler au moins une fois, le jour où il était devenu homme. Là, devant la caverne, Uwitonze avait dû avoir peur d’être aspiré et c’est pour cela qu’il avait reculé.
218. Quels souvenirs Uwitonze pouvait-il bien fuir ? Aucun, d’après ce que Niko a pu voir et apprendre. Protégé par sa vieillesse et la mesure qu’on lui avait toujours connue, et dont tous ceux qui étaient passés dans sa classe pouvaient témoigner, il avait refusé de se mêler aux tueries. Au début, il venait même sermonner ceux qui travaillaient en les priant de bien vouloir écouter leur vieux maître et cesser de massacrer des innocents. Il ne voyait dans ce qui se passait qu’une tragédie absurde dans laquelle ses anciens élèves se jetaient les uns contre les autres. Lorsque, malgré ses efforts, tuer devint une habitude, il avait cessé de crier son désaccord, comprenant que les oreilles désormais possédées par la mort ne le lui pardonneraient plus. Il ne tenta alors de raisonner les gens qu’en aparté, en vain.
219. En vérité, Uwitonze n’était pas resté totalement étranger à ce qui se passait. Il avait joint sa main à celles qui avaient poussé quelques personnes dans le trou sans fond de la mort. En effet, à force de critiquer tout le monde, il fut soupçonné de cacher des gens chez lui. Une bande fut chargée de vérifier. Lorsqu’il les avait vus arriver, il avait pris le chef à part, lui avait offert de l’argent et les hommes étaient repartis. Mais bientôt, la rumeur gronda à nouveau. « Uwitonze couve un véritable terrier de barbares ! » assurait-on. Alors un autre groupe vint chez lui. Comme la première fois, moyennant de l’argent et grâce à son statut qu’une fouille n’aurait pas laissé indemne, Uwitonze réussit à éviter que sa maison soit inspectée et que ne soient découvertes les quinze personnes qui s’y cachaient. Sentant qu’il ne pourrait pas se dérober indéfiniment et sachant ce qui se passerait, Uwitonze avait demandé à ses protégés de s’en aller. Leur vie et la sienne étaient menacées. Il fit une longue prière avec eux avant de les abandonner à la nuit. Sa femme leur donna de quoi survivre quelques jours : bananes, eau, jus, pain et sucre rangés dans un sachet robuste. Le soir suivant, la fête qui marquait la fin du travail se fit dans une allégresse appuyée. La journée avait commencé avec l’abattage de quinze barbares et la suite du travail n’avait pas été décevante.
220. Il avait compris. Agglutinés par la peur, ses abandonnés n’avaient pas pu tenir la consigne de fuir chacun de son côté. Il n’était pas allé sur le lieu du massacre de peur de trahir, par une réaction incontrôlée, qu’il connaissait les victimes. Il était resté chez lui et la scène de leur mort l’y avait rejoint. Ceux qui se vantèrent de les avoir exécutés en firent l’ébauche et son imagination acheva de fixer une image qui ne le quitta plus. Uwitonze pleurait à chaque fois qu’il se représentait la scène, mais il restait digne et ses larmes coulaient vers l’intérieur. Là, le mélange de ses pleurs et de ce tableau sinistre produisait un coulis âcre qui rongea tout ce qui lui avait jusqu’alors permis de tenir debout. Vaincu, il ne put bientôt plus se tenir debout sans sa canne. Il le savait, après le squelette, c’est sa dignité qui serait entamée. C’est pour ne pas étaler cette défaite aux yeux de tous, ceux qui y étaient pour quelque chose et les autres, qu’il s’était retiré ici.
221. Voilà en tout cas l’explication que Niko a choisi de se donner.
222. À quoi cela lui sert-il de rappeler ou d’imaginer ces histoires ?
223. Les choses se sont passées autrement pour Uwera. D’elle, il n’a entendu que le cri. Elle ne s’approcha pas assez pour qu’il la vit dans l’embrasure. Elle s’éloigna en poussant un cri identique à celui qui permettait de la repérer au milieu du marché où, pendant des années, elle fut la vendeuse de vin de banane la plus réputée. C’est à ce cri qu’il l’avait reconnue.
224. Comme tout le monde, Niko savait ce qui était arrivé à Uwera. Veuve au moment de ce qu’il ne convient d’évoquer qu’en passant, elle fut enceinte après. Tout le monde, avec une malice appuyée, s’était alors interrogé sur le miracle qui honorait le village du deuxième cas connu de conception par un esprit. Certains étaient allés jusqu’à lui demander comment elle avait fait pour mériter pareille grâce. En réalité, tout le monde savait ou pouvait imaginer comment elle était tombée enceinte.
225. L’enfant minuscule qui sortit de son ventre semblait hésitant. Au bout d’une courte existence, qui ne fut, en somme, qu’une longue agonie, il fit son choix en mourant.
226. La retenue qu’elle affichait toujours, sauf quand il fallait attirer les clients dans le tumulte du marché, ne survécut pas à cet événement. De plus en plus souvent, Uwera se laissa posséder par un besoin imprévisible et violent de hurler, courir et frapper. Lorsque cette pulsion la lâchait, elle tombait dans une fatigue qui la faisait ressembler à une ruine. Quand enfin elle revenait à elle-même, elle s’excusait auprès de tous ceux qu’elle avait molestés, se lavait et s’arrangeait, en attendant la prochaine crise.
227. Niko se tint toujours à l’écart de la jeune femme pendant tout le temps où il s’appliqua à reprendre une vie normale. Chaque fois qu’il la voyait, son cerveau prenait une forme de point d’interrogation angoissé. Il n’était pas sûr d’être étranger à ce qui arrivait à Uwera, mais n’avait pas la force d’y penser sérieusement. A-t-elle pu faire partie des multiples compagnes dont il s’était servi à une époque innommable ?
228. Était-elle venue ici seule ou l’y avait-on poussée pour se débarrasser d’elle ?
229. Peu après Uwera, Shema est arrivé. Avançant à quatre pattes dans une posture qui pouvait autant signifier l’épuisement que la déférence ou même la piété, il s’est présenté devant l’entrée de la grotte. Niko le vit se prosterner devant le spectre du singe et l’asperger d’eau. Shema ne parut nullement surpris par cette découverte qui avait épouvanté ses prédécesseurs. C’est Niko qui eut peur que l’homme entrât et l’y trouvât. Les singes, tapis dans la même ombre que lui, semblèrent avoir la même appréhension. Ils poussèrent des cris sans doute destinés à éloigner l’intrus. Shema comprit et retourna sur ses pas.
230. Niko connaissait aussi Shema, conteur dont les histoires avaient autant formé son monde que la réalité. Il lui associait en particulier un conte autour d’un crapaud et une hirondelle, le premier, laid, gros et gras comme il le rappelait sans cesse et la seconde belle, agile et insolente. Il se souvint que les deux compères faisaient le pari d’atteindre le bout du monde l’un avant l’autre. Le crapaud, malin, demande d’abord à ses congénères de l’aider à gagner son défi en répondant à l’appel de l’hirondelle lorsqu’elle passera au-dessus d’eux. Au départ de la course, il ne fait que plonger dans l’eau et en ressortir quelques instants plus tard. L’hirondelle, elle, disparaît comme une flèche. Comme convenu, chaque fois qu’elle survole un marécage, elle s’abaisse et gazouille : « Crapaud, es-tu là ? » et elle entend coasser : « Plus vite ma belle, je t’attendais. » Filant au-dessus des sommets et des vallées, l’hirondelle n’arrive pas à distancer le crapaud qui l’attend partout jusqu’aux confins du monde. Elle reconnaît finalement qu’elle a perdu le pari avant de mourir d’épuisement. Et le conte conclut que, pour réussir, force vaut moins qu’alliés.
231. Niko, incapable de se contenter de cette façon de mettre en scène les animaux, en avait fait d’autres versions. Dans une de ses moutures, l’hirondelle triche aussi et fait se relayer ses amies hirondelles. Après avoir feint de s’élancer, elle revient au point du départ où elle trouve le crapaud tranquillement assis. Les deux rivaux comprennent qu’ils ont eu la même idée et éclatent de rire. En revanche, l’hirondelle et le crapaud qui se retrouvent à l’arrivée se narguent l’un et l’autre croyant chacun que l’autre s’est fait avoir. Ils comprennent finalement qu’ils ne sont que les derniers coureurs d’un relais sans vainqueur, et de s’en aller dépités.
232. Niko a cru savoir ce qui conduit Shema à venir trouver un refuge ici. En effet, depuis la fin des événements impensables, Shema avait été le seul à qui on n’avait pas permis de retrouver son activité normale, celle de raconter des histoires. On ne souhaitait pas entendre ses récits, de peur sans doute qu’il évoquât quelque chose qu’il valait mieux taire. Pour s’assurer qu’il ne contreviendrait pas à ce silence, on l’enferma dans une maison à l’écart du village d’où ses gémissements et ses cris étaient inaudibles. On lui apportait la nourriture nécessaire à sa survie et de temps en temps quelqu’un changeait sa litière. Mais ce silence n’était qu’apparent car, en lui-même, une assemblée permanente écoutait ses histoires anciennes et surtout nouvelles. Dans ces dernières, il était surtout question de ce que personne ne voulait entendre.
233. Comment Shema réussit-il à s’enfuir ?
234. Ce défilé devant la grotte a eu pour conséquence que Niko n’est plus le centre de l’attention des singes. Il en a profité pour, insensiblement, ramper jusqu’à l’entrée, dans un renfoncement légèrement en hauteur, d’où il peut observer Uwitonze, Uwera et Shema, compagnons en pensée ou créations de son imagination.
*
Bien avant que la Fondation ne l’abandonne, elle a compris que réaliser ses entretiens dans les prisons était un défi impossible. Même pour les familles, les visites sont limitées à quelques minutes par semaine. Leur déroulement lui a d’ailleurs paru une plaisanterie au début. Le jour de la visite, les prisonniers sortent par groupe de cinquante. On les reconnaît à leur tenue rose. Ils s’alignent devant le mur. Les personnes admises à la visite se tiennent face à eux à une vingtaine de mètres, en ligne également. Au signal, elles font quelques pas pour poser au milieu ce qu’elles ont apporté aux prisonniers. Au deuxième signal, elles reculent en même temps que les détenus avancent pour prendre leur paquet. À ce moment-là, les disputes sont fréquentes car, même si les paquets déposés sont marqués, ils ne finissent pas toujours dans les bonnes mains. Au troisième signal, le moment le plus étonnant commence, des mots qui forment vite une cacophonie informe volent d’une ligne à l’autre. Ce sont des nouvelles de la famille, des recommandations, des questions juridiques, des insultes ou des rires qui vont et viennent du camp des visiteurs à celui des prisonniers et inversement. Au quatrième coup de sifflet, qui tombe toujours trop tôt, bien avant les dix minutes supposées, semble-t-il à tous ceux qui protestent, la visite se termine. Les prisonniers, tenus en joue depuis le début par quelques gardiens au sol et en haut du mur rentrent, leurs familles aussi. La scène se reproduit autant de fois qu’il faut pour faire passer toutes les personnes dont le bâtiment est rempli, du matin au soir.
Elle a assisté à ces visites par hasard la première fois. C’était peu après son arrivée et elle cherchait à rencontrer le directeur de la prison. Alors qu’elle attendait une réponse à sa demande d’entretien, la visite avait commencé. Elle revint à quelques reprises et, à défaut d’obtenir une réponse, elle assista à cette scène dont l’absurdité, avec le temps, se colora d’une cruauté et d’un désespoir insoutenables. Elle cessa d’assister aux visites, en même temps que d’attendre, le jour où elle décida de faire les entretiens chez Kizito.
Il est difficile de comprendre l’effet des entretiens qu’elle a fait sur elle. Leurs retranscriptions remplissent plusieurs cartons rangés dans un coin de la pièce.
Au début, elle s’y est consacrée avec la joie de celui qui voit se concrétiser un projet cher. Elle voulut y voir un nouveau départ d’un destin mieux maîtrisé, en accord avec elle enfin affranchie de ce qui l’avait rendue malheureuse durant tant d’années. Bien sûr l’aventure ne commençait pas telle qu’elle s’y était attendue mais l’essentiel ne lui sembla jamais remis en cause par le retrait de la Fondation. Dès que cela fut décidé, elle commença son travail dans la rue. La première semaine passée, elle se fixa à quatre entretiens par jour. Ce n’est rien, dit comme ça, mais en fait ça lui prenait toute la journée. Trouver une personne disponible, lui expliquer l’idée, la mettre en confiance, l’écouter, lui poser des questions et retranscrire son propos prenait à chaque fois deux ou trois heures. Assez vite, il apparut d’ailleurs que la journée ne suffisait pas pour rédiger la forme définitive du texte qu’elle tirait d’un récit. De plus en plus donc, Isaro y passa ses nuits et, lorsqu’elle finissait, au lieu de dormir, elle relisait les écrits précédents. Deux ou trois fois, Kizito la surprit et, avec sa façon qui n’était humoristique qu’en apparence, il la compara à un fantôme.
À qui l’observait bien, il paraissait évident que cette entreprise était en train de la dévorer. Les souvenirs des autres dont elle devenait la gardienne ne faisaient pas qu’entrer dans ses oreilles et s’évacuer par son bras et son stylo sous forme d’encre. De même que l’urine n’est pas la bière de banane bue quelques heures auparavant, ce qu’elle écrivait n’était pas ce qu’elle avait vu et entendu. La différence entre les deux restait en elle et, de plus en plus manifestement, la transformait et la rongeait.
« Où est donc passée ma petite Française ? » lui a demandé Kizito un jour, en habillant sa question d’un ton léger. Tout en lui concédant un sourire censé lui indiquer qu’elle était bien là, elle entendit ce qu’il voulut lui dire : où était la fille enthousiaste qu’elle était à son arrivée, pendant le merveilleux voyage qu’ils avaient fait ensemble et encore quelque temps auparavant ? Pourquoi s’infligeait-elle un travail qui, visiblement, était en train de l’asphyxier ? Voyait-elle combien il souffrait du rôle insignifiant auquel elle le réduisait ? Elle entendit tant et si bien toutes les questions que Kizito avait discrètement résumées en une qu’elle n’osa plus, à partir de ce jour, lui faire face, ni faire face à qui que ce soit. Elle s’enferma dans sa chambre.
Au départ, Kizito et les autres feignirent de n’y voir qu’une bouderie. Ils changeront peut-être d’avis lorsqu’ils auront entendu quelque chose tomber dans la pièce et qu’à ce bruit lourd aura succédé un silence trop long et trop parfait pour ne pas les inquiéter.
C’est à ce moment qu’elle est venue, à peine visible dans la pénombre de la pièce.
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