Le passé devant soi
Neuf
153. Enfin levé, remis de son évanouissement, Niko eut la sensation bizarre que l’air avait changé ; il pénétrait plus difficilement dans ses narines et encombrait ses poumons comme un liquide gluant. En plus d’être lourd, l’air lui semblait plus bruyant. Un mélange de chants, de discours, de cris, de détonations et de prières remplissait ses oreilles. Tous les passages de son rêve, cauchemar ou délire s’accumulaient dans sa tête : la vieille femme, la jeune, le morcellement de son corps, le bouc, l’histoire des nuages, le sous-sol et les corbeaux, l’arbre de la vie. Il y avait aussi cette douleur à la tête et cette fatigue qui alourdissaient chacune des parties de son corps au point de lui donner l’impression de tenir sur un squelette de plomb.
154. Comme il chasse son engourdissement en bâillant et en s’étirant, il entend des cris, puis voit Hyacinthe qui passe en courant non loin de l’atelier. Elle lui jette un regard affolé sans s’arrêter. À sa poursuite, un groupe d’hommes, des machettes et des gourdins à la main. Sans penser à ce qu’il fait, Niko fait tomber une cruche dont le bruit détourne l’attention du groupe qui s’arrête et se dirige vers lui.
— Laissez la courir, lance un des hommes visiblement essoufflé. De toute façon elle n’ira pas loin. D’autres s’en occuperont si nous ne la retrouvons pas.
Niko feint de ne pas les avoir vus et de ramasser les éclats de la cruche.
— Mais c’est Niko le blagueur ou je rêve ? continue l’homme. On te cherche partout Niko-le-singe.
— Pourquoi est-ce que tu te cachais ? continue une autre voix.
— Tu pourrais au moins répondre, imbécile. Quel mépris ! crie celui qui semble être le meneur en pointant sur lui son arme.
— Il est muet, corrige un des hommes que Niko croit avoir déjà vu, à l’école peut-être.
Alphonse, se souvient-il. En même temps, comme si l’arbre de la vie de son rêve avait pris la place de son cerveau, il revoit sa feuille à laquelle il manque toutefois les dates : « Alphonse Munyejabo, études scientifiques, commerçant, uni à Isabelle Uwimana, pas d’enfant, tueur, prison à vie ».
— Pourquoi est-ce que tu te caches ?
— Quelqu’un connaît-il cet homme ? tonne le meneur.
Personne ne répond, pas même Alphonse. Les autres qu’il reconnaît, pourquoi feignent-ils de ne l’avoir jamais vu ? Comment peuvent-ils le chercher sans savoir qui il est ? Quelqu’un chuchote quelque chose à l’oreille du meneur.
— Viens avec nous ! lui hurle-t-on.
155. Il entend parler de lui. Le meneur qui, apparemment, n’est pas du coin demande s’il est vraiment muet. Tous confirment.
— Aussi muet qu’une pierre et depuis toujours, assure Alphonse qui semble avoir retrouvé sa mémoire.
— Bon. Et il est avec nous ou pas, sinon on n’a pas besoin de le traîner plus loin. On le raccourcit ici et on n’en parle plus.
— Son père est avec nous, mais sa mère, qui est morte il y a longtemps, était une barbare, continue Alphonse.
— Moi je ne serais pas aussi positif sur son père, parce qu’il s’est quand même remarié avec une autre taupe. Est-ce qu’un frère qui épouse une taupe, même lorsque la vie lui donne la chance de corriger son choix est encore des nôtres ?
— Sûr que non, tranche le meneur. D’ailleurs, on va le retrouver et son fils, s’il veut être des nôtres, il devra le couper lui-même. Ce sera le signe de sa bonne volonté. Autrement, on les coupera tous les deux.
156. Le terrain sur lequel, petit, il avait passé tant de temps à jouer est le lieu d’une animation inhabituelle, inquiétante. D’où peuvent bien venir toutes ces personnes ? se demande-t-il. Au fur et à mesure qu’il s’approche, il remarque que ce grouillement n’est pas aussi désordonné qu’il paraît. Au milieu du terrain sont assis des gens attachés, comme lui. Au fond sont entassés des cadavres défigurés. Autour et entre ces deux groupes circulent des hommes diversement armés. La plupart portent des machettes. Certains ont aussi des gourdins, des lances, des arcs, des faucilles, des fourches, des ciseaux ; tout de qui peut permettre de frapper, percer ou découper. Quelques hommes, généralement ceux qui donnent des ordres, ont des armes à feu. On lui demande de se mettre avec les personnes bâillonnées. Il s’y précipite. Ensuite, il s’applique à être le moins visible possible car être remarqué lui paraît la pire des choses dans cette situation. S’il avait pu s’enfuir, devenir invisible ou même mourir sans douleur, il l’aurait fait. Quelque chose lui dit que c’est le seul et dernier moment où il peut envisager ces options. Bientôt ce sera trop tard.
157. À part respirer, trembler et cligner ses yeux baissés, la seule chose qu’il peut faire sans risque, c’est d’écouter.
— Ceux-là, il faut encore terminer vite leur cas.
— Il va falloir mettre les autres ailleurs parce qu’ils vont bientôt puer. Ou alors on fait les réunions ailleurs.
— Les prochains, vaudra mieux les finir plus loin.
— Qu’est-ce qu’on attend là ? On prend du retard.
— Ils sont un peu avec nous, alors il faut leur donner l’occasion de faire leurs preuves. Et puis ça permet aux hommes de se reposer.
— Il n’y a pas le temps de se reposer. On n’a qu’à les finir tous et Dieu fera le tri.
D’autres bribes lui arrivent et chacune lui signifie que sa vie est suspendue au-dessus d’un gouffre par une mince ficelle qu’une brise imprévisible peut rompre à tout instant. La matinée s’écoule.
158. Lorsque le groupe qui l’a amené revient, encadrant de nouvelles personnes attachées, parmi lesquelles il croit voir Hyacinthe, les choses s’accélèrent.
159. Ceux qui doivent faire leurs preuves sont une trentaine. Pendant un court instant, il reste ahuri, son cerveau recroquevillé dans sa boîte crânienne comme les jambes d’un enfant sur une bicyclette dévalant une pente trop vite.
160. « Vous, là-bas ! Voilà, la situation est simple, si simple qu’en principe vous n’avez pas besoin de réfléchir. Rien ne nous permet de savoir si vous êtes de notre côté ou pas. Si vous voulez nous montrer que vous êtes avec nous, il faut vous joindre à notre travail, à partir de maintenant. Autrement, vous serez exécutés, sur-le-champ. Pour vous faciliter les débuts, nous vous avons apporté les barbares à éliminer. Vous n’avez pas besoin de les débusquer, de leur courir après ou de les frapper dans l’agitation. Si vous donnez une preuve ferme, vous pourrez venir chasser avec nous. » L’homme à la kalachnikov s’exprime avec solennité, comme s’il s’agissait d’introduire une compétition sportive.
161. Un des fils de Gaspard est appelé le premier devant l’assemblée. Occupé à avoir peur, Niko ne l’avait pas vu et c’était probablement réciproque. La scène, qui va se répéter une trentaine de fois, aligne trois personnes. La personne qui doit mourir est à genoux, devant, dos à l’attroupement. Derrière elle se tient celui qui doit faire ses preuves. On le détache et il choisit son arme : une machette, un gourdin ; tout sauf un fusil. En dernière position, un troisième homme tient en joue le deuxième, avec un revolver ou une kalachnikov. Ce dernier compte à rebours à partir de trois. Si le deuxième n’a pas frappé la personne à genoux avant zéro, le troisième homme abat les deux.
162. Le fils de Gaspard s’appelle Anastase. Une vieille femme est à genoux devant lui. Elle pleure et lui tremble.
163. Trois, deux, un. Il hésite. Deux coups de feu. Les corps d’Anastase et de la vieille sont traînés vers l’endroit où s’entassent les autres cadavres.
164. « Au suivant ! » hurle-t-on. « Toi, là-bas ! » Niko fait semblant d’hésiter, de ne pas entendre que c’est à lui qu’on parle, puis se rappelle ce que cela peut lui coûter. Alors, il fait les quelques pas qui doivent lui permettre d’avoir la victime à sa portée. Pendant ce laps de temps, toutes sortes d’idées lui traversent la tête : fuir et recevoir une balle dans le dos, feindre un malaise et recevoir une balle dans la poitrine, expliquer qu’il ne peut pas faire ça et recevoir une balle entre les yeux. Dans tous les cas, après l’avoir abattu, on tuerait celui ou celle qui doit à l’évidence mourir, on jetterait leurs deux cadavres par-dessus les autres et crierait : « Au suivant ! »
165. Que faut-il faire lorsque la résistance, même par le sacrifice de soi, ne permet de sauver rien ni personne ? Est-ce que la main de celui qui tue ainsi a d’autres motifs de tuer que celui de se préserver ? Pourquoi, en ce moment, Niko est-il incapable de faire ce qu’il était sûr de faire quelques minutes auparavant ?
166. L’homme prosterné devant lui a la même corpulence que son père, la même calvitie aussi. Il s’agite et se lève même, pour implorer la pitié de l’homme au fusil. Niko baisse la tête et ferme les yeux en attendant le compte à rebours. L’homme a la même voix que son père mais cela ne veut rien dire, se convainc-t-il. Il ferme les yeux assez fort pour ne pas entendre l’homme lui dire, sur un ton confiant et assuré : « Tu ne peux pas me faire ça. Je suis sûr que tu ne vas pas le faire. »
167. Lorsque Niko entend « trois », il ouvre les yeux et porte toute son attention sur la nuque qui n’est pas celle de son père, mais celle de n’importe quel homme, ou animal d’ailleurs. Tout en lui converge à l’en persuader. L’homme derrière lui charge son arme. « Baisse ta tête ! » aimerait crier Niko à l’homme lorsque derrière lui il entend « deux ». Il a choisi un gourdin pour ne pas voir le sang. « Un. » Il frappe de toutes ses forces et l’homme qui ressemble à son père s’écroule, face contre terre, sans autre bruit que celui de la massue écrasant son crâne. L’assemblée applaudit. Il connaît la majorité des visages. Soucieux de ne laisser aucune ambiguïté sur sa preuve et son engagement, Niko esquisse même un sourire. L’homme derrière lui qui a désarmé pour lui serrer la main lui précise que ce gourdin lui appartient. « Ce sera ton outil de travail désormais. C’est bien. Efficace. On a besoin de gens comme toi. » Niko n’est préoccupé que d’éviter de voir le cadavre qu’on pousse à l’écart.
168. Est-ce que c’était son père qu’il venait de tuer ? Niko se persuada de ne pas le savoir et que cela n’avait, au fond, pas d’importance. La seule chose qui, sur le moment, l’a marqué, c’est que l’homme a obéi quand il lui a demandé de baisser la tête. Pourquoi la victime obéit-elle à son bourreau lorsqu’elle sait qu’elle n’a aucune chance de lui échapper ? Cela le préoccupe pendant tout le temps où on met en place la prochaine exécution. Ceux qui passent après lui, suivant son exemple, n’hésitent pas au moment de choisir leur camp.
169. Pourquoi l’homme lui a-t-il obéi en sachant qu’il allait mourir de toute façon ? Peut-être, pense-t-il, qu’il s’agissait de mourir dans la politesse et l’obéissance, attitudes auxquelles il devait accorder la plus grande importance. Ne dit-on pas que c’est devant la mort que l’on révèle les traits les plus profonds de son tempérament ? Ce devait être un homme poli et obéissant, se répète-t-il, en remarquant que cela n’avait jamais été le fort de son père qui n’était donc pas l’homme qu’il avait tué. Il lui vient une autre idée. Quand la victime suit les instructions qu’on lui donne, peut-être s’agit-il de laisser l’entière culpabilité au bourreau ; une façon de lui dire : « Tu n’as aucune raison de me tuer et je ne te laisse même pas la possibilité de prétexter que j’ai désobéi ou lutté contre toi. » Obéir pour laisser le bourreau seul dans son crime, jusqu’au bout. À moins que l’homme ait pu croire, jusqu’à l’ultime moment et malgré la première exécution, qu’obtempérer pouvait le sauver. L’obéissance comme signe de l’irréductibilité de l’espoir, dernier retranchement dans les situations désespérées. C’est ce que les animaux n’ont bel et bien pas puisqu’ils mettent toute leur énergie à fuir dès qu’ils sentent la menace la plus lointaine. Peut-on dire alors, continue-t-il, que la principale différence entre hommes et animaux réside dans leur attitude devant la mort ? Les humains espèrent, même quand la mort est certaine, alors que les animaux doutent jusque dans la sécurité absolue.
170. Alors que les exécutions se poursuivent devant lui, il garde les yeux clos et s’abandonne à des interrogations sans fin. La cruauté naît-elle d’une forme d’instinct par laquelle on prend conscience que toute révolte coûte sa propre vie sans rien changer à la situation contre laquelle on se révolterait ? L’instinct de survie justifie-t-il qu’on tue ? Vaut-il mieux mourir pour ne pas tuer celui qui doit, de toute façon, mourir ? Il lui revient des fragments de ses anciennes lectures dans la bimo. Les recommandations d’un certain Jésus et celles d’un nommé Kant, se sou-vient-il. Qu’auraient-ils fait dans la même situation ? Et il y a cette phrase qu’il ne parvient pas à chasser : « Tué par son fils. » Vient-il de tuer son père ?
171. Avec le temps, l’insensibilité a coulé en lui comme du béton et s’est inscrite sur son visage. Toutes ses expressions s’effacent, réduites à une sorte de masque perfectionné. Un masque sur lequel le sculpteur aurait eu le talent de donner l’illusion d’une peau humaine, de rendre le mouvement des yeux et d’articuler la mâchoire.
172. Lorsque le travail fut terminé dans le terrain vague, Niko amena dans son atelier les hommes dont on lui confia le commandement. Il fallait s’équiper de nouvelles machettes et massues avant de passer à l’action. « Le propriétaire de cette machette est celui qui en tient le manche », déchiffra l’un d’eux, en faisant remarquer combien cette phrase et sa position sur le manche étaient drôles. « J’ai mieux ! » sembla vouloir dire Niko lorsqu’il leur présenta les autres outils. Ceux-là mêmes qui les trouvaient insupportables hier en riaient à pleine gorge.
Le groupe, solidement armé, décida de se trouver un nom. Les Sans souci, les Lions, les Engagés, les Ninjas, les Volontaires, les Léopards. Les propositions fusèrent. D’un signe vers ceux qui l’avaient dit, Niko choisit les Enragés volontaires. Le groupe put alors commencer la chasse en chantant son nom sur un air que tous connaissaient.
173. Ce qui se passa ensuite dépasse en horreur et en cruauté ce que peut envisager l’esprit le plus imaginatif. Le groupe de Niko tua autant de gens qu’il n’était possible, au début suivant les ordres et les indications des meneurs, puis pour la compétition – « J’en ai coupé une bonne vingtaine aujourd’hui et toi ? » – et, enfin, par habitude. Comme l’activité finit par leur paraître monotone, il ne s’agit plus seulement du nombre de victimes, mais aussi de la façon dont elles sont exécutées : coupées en morceaux, enterrées à moitié puis lapidées, suspendues la tête en bas et de bien d’autres façons encore. Le soir, pour fêter ou oublier les succès de la journée, la bière et le vin de banane coulent à flots, les brochettes et le maïs grillé sont servis à volonté jusque très tard dans la nuit. Il faut récupérer du travail de la journée et faire des réserves pour le lendemain.
174. C’est après avoir trop bu, une de ces soirées, que Gaspard mourut. Depuis qu’il ne travaillait plus à l’atelier, boire était devenu son unique activité. Il tentait, comme il l’assurait pour amuser l’assistance, d’étancher la soif qu’il avait accumulée toute sa vie dans l’insoutenable chaleur de l’atelier. Lorsque subitement son oncle s’écroula sur son siège, Niko fut le seul à s’inquiéter et à lâcher boisson et nourriture pour s’approcher de lui. Il constata qu’il était parti, ferma ses yeux et tira le cadavre à l’extérieur. Il ressentit une tristesse comme celle qu’il aurait probablement ressentie à la mort de son père, si ce dernier s’était comporté comme tel. Il n’entendit plus jamais parler de Gaspard.
175. Combien de temps est-ce que cela dure ? Combien de personnes tue-t-il ? Depuis ce premier homme qu’il a coupé et qui ne pouvait pas être son père, il ne ressent plus la mort comme un événement. Même la tristesse à la mort de Gaspard n’a été que furtive. Tout ce qui suit n’est que la suite de ce premier geste, un flux confus et épuisant. Une phrase lui revient parfois : « Dans certains cas, être cruel est aussi tentant qu’être bon. » Il n’avait pas alors compris que la tentation est celle de la sécurité. Il prend conscience que dans certains cas le choix ne se fait pas entre accepter ou refuser l’horreur, y collaborer ou s’en distancer, mais entre être du côté de ceux qui la commettent ou du côté de ceux qui la subissent. Deux options entre lesquelles il faut choisir.
176. Noyé dans les tueries, Niko se sent bien. Il est heureux dans une certaine mesure. Pour la première fois de sa vie, il fait partie d’une communauté, il est respecté et éprouve une puissance illimitée. Son mutisme contribue à imposer son autorité sur les Enragés volontaires et au-delà. Ses hommes le suivent, au doigt et à l’œil, et il n’y a jamais, au sein de son groupe, toutes les discussions qui ralentissent le travail des autres. Au début, quelqu’un a essayé de protester contre sa méthode, soutenant que certes il fallait faire le travail, mais qu’ils n’étaient pas obligés d’y mettre autant de zèle. Après tout, nous n’avons rien contre ces barbares qui ne sont autres que nos voisins ou nos amis depuis belle lurette, avait même soutenu cet homme. Niko l’avait abattu d’un coup de gourdin en plein front et, à partir de ce jour-là, plus personne n’avait commenté la façon dont il menait son groupe.
177. Mais les tueries, bien sûr, ne durent pas indéfiniment. Un jour, il n’y eut plus personne à tuer. La routine s’arrêta et, avec elle, l’illusion à laquelle se cramponnait Niko depuis le jour où il avait abattu l’homme qui avait les traits de son père.
178. Est-ce qu’un tueur ne l’est qu’au moment précis du meurtre ? Comment punit-on ceux qui, comme Niko, ont tué au point de ne plus pouvoir dénombrer leurs victimes ? Qu’attend-on d’un tel châtiment ?
179. Lorsqu’il n’y a plus personne à tuer, la vie met du temps à reprendre. Il faut d’abord enterrer les corps dispersés partout. Et ce sont ceux-là mêmes qui, hier encore, assommaient des gens comme on couche un champ de sorgho qui s’étonnent de trouver des cadavres partout : dans les arbres, dans les rues, dans les rivières, dans les meubles des maisons, dans les églises, partout. Les enterrements se font sans cérémonie. Le tout est de se débarrasser de cette odeur. Enterrer vite, non par respect pour les morts, mais pour permettre aux tueurs et aux complices d’oublier ce qu’ils ont fait et ce qu’ils n’ont pas fait. C’est en tout cas ce que Niko admet, dès le début et dans le silence de ses pensées, comme sa principale motivation. S’il n’y a plus de preuve que des gens sont morts, alors tout le monde pourra faire comme s’il ne s’était rien passé et, qui sait, finir par en être convaincu.
180. L’effacement puis l’oubli furent réalisés sans tarder. Personne ne parla des massacres ni n’y fit allusion. Ceux qui étaient morts n’avaient en quelque sorte pas existé, leurs biens ne leur avaient jamais appartenu et ceux qui ne respectaient pas ce devoir d’oubli durent aller ailleurs, là où leurs souvenirs ne dérangeaient personne. Pour compléter ce travail, plusieurs mots qui avaient un lien plus ou moins évident avec les massacres furent bannis du langage.
181. Les traces de sang ne seraient-elles donc pas indélébiles, comme l’affirme le proverbe ?
*
Pendant qu’assise, elle continue à suivre les pas de ses souvenirs, rêvassant ou somnolant, le jour recule. C’est visible à la façon dont la lumière tombe plus doucement sur son visage, subtilement différent de ce qu’il était il y a quelques instants. Pas une seule fois elle ne lève la tête pour voir ce qu’il y a plus loin sur le sentier encombré sur lequel sa mémoire l’attire. Elle s’en fiche. Il est trop tard pour s’inquiéter de ce à quoi la fouille de ses souvenirs peut la mener. La jeune femme, un peu inquiète mais chaleureuse, à laquelle vous avez été présenté est devenue un pantin de pierre.
Elle tient entre ses mains quelque chose qui n’est plus un stylo. Vous vous penchez au-dessus de son épaule pour mieux voir de quoi il s’agit mais, l’objet ballant entre ses jambes, dans les plis de la longue jupe noire qu’elle porte, il est impossible de le distinguer.
Elle se souvient de la surprise qu’elle ne put pas s’empêcher d’exprimer ce jour-là. Ce que Kizito avait appelé « chez lui » était une chambre dans une maison partagée avec un nombre de gens changeant, membres de sa famille, amis et amis d’amis. Elle s’y installa en veillant à garder l’endroit suffisamment dégagé pour pouvoir servir aussi comme bureau. Elle y recevrait les gens pour les entretiens. Comme ils n’étaient pas officiellement unis, Kizito devait constamment démentir les soupçons et assurer qu’il ne lui rendait visite que le jour.
Après s’être laissé un moment décourager, elle avait décidé d’oublier la Fondation et de continuer son projet. Elle procéderait par zones et, comme on fait un sondage, elle aborderait les gens au hasard. Elle expliquerait son objectif à ceux qui accepteraient de s’arrêter pour l’écouter. Elle conduirait ici ceux qui voudraient bien lui confier leurs souvenirs. Elle les écouterait sans prendre de notes afin de ne pas les gêner. Aussitôt l’entretien terminé, elle retranscrirait l’histoire en s’arrangeant pour la faire tenir sur une page. Tel est le protocole qu’elle imagina et qu’elle respecta au début.
Sa première zone fut un périmètre autour de là où elle habitait. Dès qu’elle se levait, le matin, une planche de bois transformait le lit en un banc et la table, débarrassée de tout ce qui pouvait encombrer un tel meuble, devenait un bureau. Elle y dépliait son ordinateur, éteint puisqu’elle ne s’en servait pas. Elle craignait toujours qu’une panne avale son travail. L’objet ne servait qu’à donner du sérieux au décor. Elle prenait ses notes dans des cahiers qui commencèrent assez vite à former un tas aussi respectable qu’encourageant.
Aussitôt qu’elle terminait un entretien, elle s’enfermait dans la chambre le temps de retranscrire le récit. Ensuite, apaisée, soit elle retournait « à la pêche aux témoins », comme lui disait Kizito, soit elle se joignait aux activités du reste de la maisonnée.
Pendant ce temps, Kizito sillonnait la ville avec son taxi. Quand il rentrait, ils se racontaient leur journée et s’étonnaient du plaisir qu’ils avaient à se retrouver. Lui ajoutait à cela, le « choc » d’après son propre mot, de la voir, sa « petite Française », chaque jour plus belle. Il réussissait à lui glisser quelque chose qui la touchait dans cette formule pourtant connue et probablement copiée. Elle lui répondait qu’il lui manquait, pour être française, de pouvoir rougir à ses louanges que rien ne semblait pouvoir fatiguer.
Si vous vous approchez de son visage, vous voyez qu’elle pleure. Est-ce sa vie qui coule ainsi sur ses joues, goutte à goutte ? Est-ce sa vie qu’elle n’essaie pas de retenir et qui s’écrase sur ses habits avant d’y être absorbée ?
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