Le passé devant soi

Gilbert Gatore · Chapitre 12 sur 14

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Le passé devant soi

Onze

 

206. Avec le temps, Niko a acquis la certitude d’être une sorte de prisonnier des singes. Il doit rester là, au milieu d’eux, en tout cas dans la vue de celui qui est son gardien. Son activité se réduit à rester dans la grotte, à suivre le groupe lorsqu’il sort à la recherche de la nourriture et à se faire le plus discret possible le reste du temps. S’il s’écarte de ces règles, son gardien le saisit par le cou, comme pour l’étrangler, le secoue en poussant un cri indéfinissable et le transperce d’un regard noir. Puis il jette par terre le squelette inconscient et reste à côté de lui pour le cogner s’il essaie de se relever. Plus tard, le singe gardien s’éloigne, signifiant la fin de la sanction ; Niko peut cesser de respirer la poussière, s’asseoir ou se lever. Au plus petit écart de conduite, la punition tombe, brutale, implacable. Au début, Niko les subit les unes après les autres, mais avec le temps il a appris à éliminer de lui tout ce qui pouvait l’amener à être ailleurs que dans l’attention discrète à ce qui se passe autour de lui. Même les cauchemars et les visions qui continuent à le surprendre ne lui font plus perdre le contrôle de lui-même. Ses yeux, invisibles au fond de leurs orbites, laissent défiler, sans trahir aucune émotion, ces images qui jadis le défaisaient. Son ventre vidé n’est plus sensible à la nausée qui l’envahit en ces moments. Son corps, réduit à une ossature immobile, paraît étranger à tout ce qui peut remuer son esprit. Il est devenu insensible au souvenir.

207. À force de tourner dans sa tête, les souvenirs des tueries se sont mélangés et ne forment plus qu’une seule et même scène. Tous les cauchemars ont fusionné.

208. Dans cette vision, il ratisse un marécage couvert de papyrus, espérant y trouver un survivant à tuer. Parfois, il cherche très longtemps avant de surprendre un jeune homme qui lui ressemble et qui chante quelque chose à une jeune fille ensanglantée, en tout point semblable à Hyacinthe, couchée sur ses genoux. C’est toujours ce même couple qu’il surprend. Il tend l’oreille pour écouter la chanson que murmure le jeune homme. Voici ce qu’il entend :

Quand la vie s’arrête,

On s’en va ailleurs, Certains nous regrettent,

On n’est plus des leurs. D’autres en rajoutent, Insultent les mourants,

Un de moins, se réjouissent-ïls, Bon débarras et au suivant !

Depuis trop longtemps,

On meurt, sauf nous.

Sera-ce aujourd’hui notre tour ?

Allons-nous comme les autres dormir.

Dormir enfin et pour toujours ?

Si c’est cela ma chérie,

Ferme les yeux,

Et inspire profondément. Prépare-toi pour ton dernier soupir :

Le garçon qui lui ressemble si étrangement n’a pas l’air triste en fredonnant ces mots. Il paraît juste fatigué. Fatigué de fuir la mort.

209. À peine a-t-il le temps de finir son chant et de s’allonger au côté de son amie qui agonise en silence, que Niko bondit sur eux et les hache en mille morceaux. Ensuite, fatigué lui aussi, il s’asseoit sur un talus pour reprendre son souffle. C’est à ce moment que son père surgit, une lance à la main. Niko le reconnaissait malgré la boue qui le recouvrait.

— Cela a assez duré, lui annonce son père, calmement, en ajustant sa lance. Aujourd’hui, c’est toi qui vas mourir.

— Non, père, pardon ! Aie pitié ! Ne me tue pas ! gémit alors Niko, trouvant l’usage de sa voix.

— Ah bon, et pourquoi ne te tuerai-je pas ? Est-ce que tu t’es gêné, toi ? Je ne parle même pas de moi que tu as cogné, comme un bûcheron sur un arbre récalcitrant. Je parle de tous les autres, jusqu’à ceux-là que tu viens de couper d’une façon à faire peur aux bêtes les plus féroces, lui rétorque son père visiblement impatient d’en finir.

— Mais ce n’est pas de ma faute, on m’a obligé à le faire. Je n’aurais jamais pris l’initiative de tout ça ! implore alors Niko.

— Tais-toi ! tonne son père, furieux. Est-ce que quelqu’un t’a obligé à trancher ce couple comme tu viens de le faire. Si tu tiens tant à rester bien vu, pourquoi as-tu accepté d’être le chef des Enragés volontaires ? Pourquoi ne fais-tu pas semblant à l’arrière des colonnes au lieu de conduire les assauts ? Pourquoi ne viens-tu pas passer la journée ici, simplement assis ? Pourquoi ne retournes-tu pas au village sans avoir tué personne, en prétendant que tu en as décimé des dizaines ? Qui viendrait vérifier ?

— Je n’y avais pas pensé, balbutie Niko avant de se reprendre. On m’observe. Je ne peux pas…

— Assez de bavardage !

Niko voit la pointe de la lance foncer entre ses yeux et au lieu du sang, c’est du vomi qui gicle de son crâne. Il se réveille.

210. Voilà à quoi tout s’est finalement réduit.

211. Malgré son réveil, l’odeur de vomi le poursuit et lui donne une nausée terrible. Afin que rien ne transparaisse, Niko a pris l’habitude de fermer les yeux, de s’adosser doucement à la paroi de la grotte et de se laisser évanouir. Parfois cela dure trop longtemps et le singe gardien se rend compte de son absence. Niko est alors réveillé par les coups, les secousses et la suffocation de son mince cou tenu entre la puissante main du singe gardien.

212. Quelques rares fois, il parvient à regarder son sort calmement. Il éprouve d’abord une culpabilité et une honte sans fin. Puis il se demande ce qui l’a vraiment poussé à fuir. A-t-il essayé d’échapper à la justice ? De se punir ? Une punition à la hauteur de sa culpabilité existe-t-elle ? La mort est-elle une solution ? Et l’isolement ? Les singes exécutent-ils son châtiment ? En ont-ils reçu la mission ? De qui ?

213. Il trouve ridicule de considérer comme une punition sa situation, tellement anodine par rapport à ce qu’il a commis, et il revient au début de la boucle : à la honte et à la culpabilité.

*

Le pays, la langue et les manières lui sont revenus naturellement. Elle les a retrouvés plus qu’elle ne les a découverts. Hormis Kizito qui s’obstine à l’appeler sa « petite Française », rien ou presque ne lui rappelle qu’elle est partie d’ici un jour.

Lors du voyage qu’elle a fait avec Kizito, c’est sans surprise qu’elle a rencontré les vaches auxquelles de longues cornes sur des corps minces donnent une allure typique. C’est spontanément qu’elle a appris les nuances infinies de la politesse dans le langage et les postures. C’est sans frémir qu’elle a tenu entre ses mains une machette, outil aux usages multiples : couper du bois pour la cuisinière, tailler les bâtons qui disciplinent le bétail pour le berger, suppléer la bêche pour le semeur, et couper tout et n’importe quoi pour le boucher. Elle a même vu des enfants s’en servir comme règle en dessinant des figures géométriques dans leurs cahiers et des gens la poser entre deux appuis pour en faire un banc. Dans le même effort que tout le monde, elle a su occulter l’autre usage qu’elle peut avoir.

Elle ne voulut pas retourner à l’endroit où elle avait échappé à la mort. Elle prétexta le manque de temps et la distance mais devant l’insistance de Kizito à vouloir l’y amener, elle avait dû avouer qu’elle avait peur. Qu’aurait-elle fait si, en arrivant à cette maison dont son souvenir avait gardé une image radieuse, elle avait trouvé des ruines gagnées par la végétation ? Aurait-elle soutenu le néant dont la nature aurait couvert les siens et la trace de leur sacrifice ? Quelle aurait été sa réaction si, dans la cour où elle se souvient avoir appris à marcher, elle avait trouvé d’autres enfants souriant, une famille heureuse ? Aurait-elle accepté, sans être déchirée par la tristesse et la révolte, que de nouvelles fleurs poussent sur cette terre où elle a vu couler le sang des siens, où elle a pataugé pour fuir ? Aurait-elle résisté à la haine et au désespoir qui se seraient emparés d’elle ? Qu’en aurait-elle fait ? Kizito comprit que faute de réponse prévisible à ces trop nombreuses questions, il valait mieux éviter d’y retourner. Compréhensif, il n’en parla plus.

Ils firent tant de choses durant ce périple qu’elle y repense incrédule aujourd’hui. Comment ont-ils réussi à connaître autant de gens et, grâce à ces rencontres, écouter autant d’histoires, grimper au sommet des volcans pour voir les gorilles, faire le tour de l’île du Nez, apprendre à fabriquer des vanneries et des poteries, à traire des chèvres et tellement d’autres choses encore.

De tout ce qu’elle a vu, fait ou entendu, elle se souvient surtout de la rencontre avec les gorilles. Kizito, ne faisant pas confiance à la compagnie des deux guides, avait finalement décidé de la suivre. Au bout de deux jours de montée dans une forêt humide inextricable, ils avaient rencontré un groupe de ces grands singes, fascinants par leur taille, mais surtout par leurs yeux. Alors qu’ils étaient tous les quatre accroupis à quelques pas du groupe, elle fut émue de ne voir dans leur regard – car les yeux des gorilles ne sont pas ceux sans regard d’une truite ou d’une vache – rien de la brutalité ou de la facétie auxquelles l’avaient préparée les films, rien non plus des interrogations sans fond que reflètent les yeux d’un homme. Elle se demanda si les gorilles éprouvaient du mépris, de la rancœur ou de la haine entre eux ou envers d’autres singes ou animaux. Si non, était-il possible de les y pousser ? Elle avait songé, en se voyant observée par ces yeux puissants, à la possibilité que les gorilles aient leurs propres commentaires sur les hommes. Au retour, elle avait posé ces questions au guide qui les avait notées sur un carnet. Il collectionnait, lui dit-il, les questions qu’on lui posait après la visite.

Pendant ce même voyage, elle avait aussi découvert et appris, auprès de la mère de Kizito, comment se fabrique le vin de banane. Comme elle mettait en pratique la leçon, à la demande de son maître, l’idée lui était venue d’ajouter au mélange du jus de canne au sucre pour augmenter sa suavité et son alcoolémie. Elle avait également filtré le mélange beaucoup plus que d’habitude. Elle obtint une liqueur que tout le monde apprécia.

Aujourd’hui, c’est grâce à cette trouvaille qu’elle peut contribuer aux besoins du ménage et du projet. Elle a décidé de vendre sa boisson au côté des vendeurs de vin de banane et de bière de sorgho, les jours de marché. Elle a vite conquis une large clientèle et pu embaucher une vendeuse afin de se consacrer à la fabrication du breuvage. Mieux que cela, il y a quelque temps, un homme qui s’est présenté comme le responsable d’une importante brasserie lui a proposé d’exploiter avec elle l’invention et de produire la boisson à une plus grande échelle. Elle ne lui a pas répondu tout de suite et s’est contentée, longtemps, de s’amuser de l’ironie du sort qui la ramenait au commerce et à ses techniques qu’elle avait tant souffert d’étudier. Elle s’est aussi demandée si elle pouvait s’engager dans la vente d’alcool dont elle avait toujours détesté les excès. À cela, Kizito, qui avait une réponse à toutes ses questions et une solution à chacun de ses doutes a rétorqué que, de toute façon, dans ce pays, les gens ne pouvaient continuer à vivre qu’en état d’ébriété. La meilleure façon de les aider étant de leur fournir tout ce qui pouvait les aider à s’étourdir. En buvant, ils évitaient de penser à ce qu’il fallait oublier au risque de devenir fou et de ne pas supporter la vie avec les autres. Cette idée l’a beaucoup marquée mais, sur le moment, elle s’est contentée de lui faire remarquer qu’il parlait comme un poète romantique français dont elle ne se souvenait pas le nom. Baudelaire peut-être. Elle ne montrait jamais lorsque quelque chose remuait trop fort son cerveau. Elle préférait, par réflexe, garder pour elle ses pensées et les pensées que provoquait en elle l’extérieur. À ceci, Kizito avait répondu, la bouche pointue comme devait l’être, d’après lui, celle d’un Français : « Mais moi aussi je suis un romantique ! »

Pendant le temps où elle n’avait pas donné de réponse au type de la brasserie, elle rêvait de tout ce que cet argent pourrait lui permettre de faire. Kizito ne comprenait pas qu’elle ne saisît pas l’occasion. Comment pouvait-elle faire attendre quelqu’un de si important. Il lui promit, dès qu’elle aurait accepté l’offre de la brasserie, de vendre son taxi ou de le conserver, selon ce qui serait le plus utile au projet, et de l’aider. Il ne cacha pas qu’il s’agissait aussi de rester près d’elle, car il la trouvait parfois un peu trop entourée.

Elle savait qu’elle n’accepterait pas l’offre. Cela correspondrait à une façon normale d’aborder la vie, ce qu’elle ne pouvait pas se permettre. C’est le même raisonnement qui l’amenait à refuser de se marier avec Kizito qui en manifestait pourtant le désir depuis le début. Peut-être est-ce à cause de cela qu’elle avait refusé de voir ses parents toutes ces années et qu’elle disparaissait au moment où ils arrivaient. Autre chose ne peut pas lui convenir. Seules lui vont, cela saute aux yeux, la marginalité, la souffrance, et la mort. Le reste, elle n’a jamais fait que le supporter.

Quelques fois, de plus en plus rares, elle pense à l’autre et ne se souvient plus de ce que c’était avec lui. Quand, au prix d’un certain effort, elle s’en souvient, elle ne comprend pas.

 

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