Le Québec, la Charte, l'Autre Et après?
Prologue
Leïla Benhadjoudja, Yara El-Ghadban
et Marie-Claude Haince
Le message de Gandhi, de Mandela, de Martin Luther King Jr trouve toute
sa pertinence dans un monde qui a dépassé la confrontation des idéologies
et le totalitarisme conquérant. C’est un message d’espoir dans la capacité
des sociétés modernes à dépasser les conflits par une compréhension
mutuelle et une patience vigilante. Pour y parvenir, il faut se fonder sur les
droits, dont la violation, quel qu’en soit l’auteur, doit provoquer notre
indignation.
Indignez-vous!, Stéphane Hessel
Cette période trouble dans laquelle le Québec est plongé depuis quelques mois déjà montre bien les limites d’une conception pluraliste de la société québécoise. La diversité, au-delà de ses attributs appréciables, est une source de tensions, voire de conflits, et le Québec en fait l’expérience en ce moment. Dans l’histoire récente, nombreuses sont les sociétés qui ont cédé à la tentation de hiérarchiser les référents identitaires – autorisant, dans le meilleur des cas, des mesures assimilationnistes ou, plus radicalement, des politiques de profilage racial et d’apartheid – ou encore qui ont tout simplement abdiqué face aux limites des modèles politiques multiculturels, laissant libre cours, par exemple, à la montée de l’extrême droite (en Europe particulièrement) et d’un populisme autoritaire.
Le Québec, qui a longtemps vanté les mérites de sa perspective interculturelle, n’est pas à l’abri de ce genre de dérives et fait face à ces défis, particulièrement depuis la « crise » des accommodements raisonnables de 2006. Ce sentiment de malaise, perçu et ouvertement exprimé de plus en plus fréquemment dans différentes tribunes, met en évidence le clivage entre le « Eux » et le « Nous » qui semble s’accroître. Dès lors, l’urgence de réfléchir sur le vivre-ensemble s’impose pour penser autrement la façon de former un « Nous ». S’engager dans une telle réflexion, c’est d’abord l’inscrire dans un contexte plus complexe – notamment un contexte migratoire marqué par un resserrement des conditions d’admission des immigrants permanents. C’est aussi penser la contribution des différents groupes qui le constituent sans en minorer aucune. Ceci appelle également à s’interroger et à déconstruire les divers enjeux sur lesquels la singularité et la spécificité québécoise se sont toutes deux édifiées. C’est, par exemple, chercher à questionner les discours antagonistes qui ont cours en ce moment – pour ou contre la Charte –, et en mesurer les effets sur l’avenir de la société québécoise, notamment en les pensant en termes de discrimination et de racisme. Le défi est donc de s’attacher à ces questions sans pour autant verser dans des campements antagoniques.
Depuis l’annonce du projet de loi 60, les discours dans l’espace public se sont rapidement multipliés, favorisant commentaires et prises de positions souvent favorables à un projet qui s’articulerait autour du déploiement d’un dispositif normatif qui serait à même de hiérarchiser les valeurs, les modes de vie et les individus. Cet espace, qui est un lieu de délibération citoyenne, est devenu de plus en plus hermétique au contre-discours, privilégiant la « vérité » que le gouvernement au pouvoir tente de construire et d’imposer comme étant la seule vraie. Les tentatives d’exprimer d’autres vérités, celles-ci issues de recherches et d’expertises académiques, ont souvent été banalisées et réduites au statut d’opinion. La parole des universitaires et des intellectuels qui se sont risqués à proposer un diagnostic des dérives politiques et sociales dont la Charte n’est que le symptôme, le révélateur, s’est trop souvent trouvée discréditée, en grande partie par la posture démagogue et populiste mise de l’avant par le gouvernement. Dès lors, on s’est arrogé le droit de porter atteinte à celui qui ose faire preuve de franc-parler en disant autrement ce qui se joue et aller à l’encontre du discours dominant construit par l’État. Ainsi, le discours, qui se veut complexe et nuancé, a été réduit au silence au profit du commentaire.
Bref, il devenait nécessaire d’ouvrir un espace de réflexion et de discussion qui puisse permettre de dévoiler et de saisir les enjeux actuels. Il importait de remettre au centre de cette cacophonie le savoir et la parole en déplaçant le débat vers un horizon où concepts, données empiriques, analyses et théories donneraient le ton au débat. L’invitation a ainsi été lancée aux universitaires de participer à une table ronde pour offrir un état des lieux sur la question du vivre-ensemble au Québec et interroger les
effets d’une telle situation1. L’objectif principal de cette rencontre était de faire dialoguer diverses perspectives et d’analyser, à partir de différents angles et orientations, la portée symbolique, politique et sociale du projet de loi 60 proposé par le Parti Québécois. Il s’agissait, en premier lieu, d’examiner les conséquences qu’aurait cette Charte en se demandant, d’une part, s’il y avait un réel problème de vivre-ensemble au Québec qui nécessiterait une telle intervention et, d’autre part, de proposer de fines analyses pour répondre à la question.
Les auteures, universitaires québécoises, de différentes origines, générations et champs disciplinaires, toutes soucieuses de l’avenir du Québec, se sont rassemblées afin de présenter ce livre, né du désir d'analyser les effets de la mise en œuvre d’une Charte des « valeurs québécoises ». Ces chercheures, œuvrant dans des domaines aussi divers que la sociologie de l’immigration, la psychosociologie, les études des phénomènes religieux, l’anthropologie du politique et la philosophie, s’engagent à vouloir comprendre le monde dans lequel elles vivent, travaillent et pensent. Tel est le défi auquel les auteures nous invitent. Repenser le Québec de demain en diagnostiquant son actualité. Elles proposent des réflexions originales et s’interrogent sur les enjeux et les effets probables que le projet de loi 60 risque d’avoir sur le vivre-ensemble au Québec en s’appuyant sur une connaissance approfondie des phénomènes au cœur des débats actuels. À travers leurs contributions s’ouvre la possibilité d’imaginer l’articulation d’un vivre-ensemble qui puisse à la fois tenir compte de la réalité empirique qu’elles ont étudiée et de la multiplicité des voix qui font et feront se mouvoir la belle province. Vous l’aurez compris, cet ouvrage ne prétend pas apporter de réponses précises. Il offre en partage une parole qui dit ce que plusieurs préfèreraient taire, qui s’indigne face aux dérives que cette Charte autorise, permet et favorise. Lorsque des intellectuelles de différents horizons et de différentes générations ne voient que des effets négatifs à cette Charte, ne faudrait-il pas interroger cette dernière, remettre en question le constat et la solution proposée par le parti au pouvoir?
1 Tenu le 15 novembre 2013, l’événement avait été organisé par l’Association canadienne des sociologues et anthropologues de langue française (ACSALF), à l’initiative de sa vice-présidente, Marie-Claude Haince, avec le concours de Yara El-Ghadban. Il est également important de souligner qu’André Tremblay, président de ACSALF, a animé cette table ronde. Nous le remercions de sa collaboration et de sa confiance.
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