Le regne du serpent
Chapitre Premier
Morgan venait de descendre du cosmonef et la voie rapide l’emportait déjà loin de l’astroport. Sous ses pieds, le large ruban métallique vibrait comme s’il était trop tendu.
L’air tiède, humide, plaquait sur son visage les senteurs particulières d’Eridan III : effluves indistincts venus de la mer originelle ou effluves magnétiques s’échappant de la cité proche. Mais surtout de la mer, car Eridan était avant tout une planète d’eau ne possédant qu’un seul continent de faible dimension.
Morgan respira profondément. Autour de lui, la foule des voyageurs se faisait moins dense, se dispersait aux embranchements. Un moment, une onde suiveuse de la police l’accompagna dans sa course, puis l’abandonna pour surveiller un groupe de Makiens aux origines reptiliennes.
Là-bas, dans les brumes matinales que dispersait l’éclatante lumière du jour, se dressaient les premières tours de Centropolis : aiguilles d’acier et de cristal qui étincelaient sous les feux trop blancs de Rigel et ceux d’un bleu saphir de son lointain compagnon. En effet, Eridan III avait la chance de posséder un soleil double qui faisait de ce système l’une des merveilles du cosmos.
Lorsque le voyageur de l’espace apercevait pour la première fois cet ensemble de trente planètes éclairé par une étoile binaire, il en restait muet de stupéfaction, le souffle coupé, ensuite il comprenait mieux les raisons qui avaient fait de Rigel le principal centre administratif de la Confédération, puis, de la cité géante, le symbole du triomphe de l’Homme sur son environnement stellaire.
Morgan connaissait Centropolis, il y était venu plusieurs fois, sur ordre, appelé par le chef de la Garde qui préférait lui confier certaines missions délicates. Cette fois encore on avait besoin de lui.
La cité s’étendait sur des centaines de kilomètres. En la regardant, il éprouvait toujours les mêmes sensations : un mélange d’étonnement profond, d’embarras, d’admiration, d’écœurement et de perplexité. Une abstraction à la mesure de l’Univers.
Dans ce creuset, plus d’un millier de races différentes se mêlaient, se côtoyaient et discutaient en massacrant la langue officielle, pour le plus grand bien des peuples stellaires et au nom de la Grande Galaxie.
Centropolis, c’était une débauche de couleurs, d’odeurs, de raffinements poussés à l’extrême, de détresses innombrables, de jardins suspendus, de voies aériennes s’enroulant comme des spires, de rampes lumineuses, de magnifiques fontaines, de grandioses statues, d’ombres fortes et de luminosités indicibles. Une explosion étonnante de puérilités, d’évidences, de puissances, de fantasmes propres à inspirer la terreur, à glacer l’esprit non averti.
Morgan sauta avec habileté sur une voie secondaire, reprit son équilibre un instant compromis.
Centropolis s’ouvrait largement devant lui entre deux buildings élancés. Au-dessus de sa tête, en dessous, à ses côtés, les voies s’entrecroisaient, s’enroulaient comme des serpents.
Celle qu’il venait de prendre le déposa en douceur sur le sol stable d’une place suspendue, grouillante de monde. Il s’orienta rapidement et, d’un coup d’œil discret, s’assura de la mode masculine. Indubitablement, celui qui l’avait renseigné à bord s’était trompé, à moins qu’elle n’ait changé entre-temps... C’était possible.
Il prit conscience de ses vêtements sombres qui juraient avec ceux, plus colorés, de la foule.
— J’ai l’impression d’être un péquenot débarquant d’une planète sous-développée, grommela-t-il.
S’il voulait passer inaperçu, il avait intérêt à trouver un distributeur dans les plus brefs délais.
« On va se fiche de moi ! » se dit-il encore.
Il ne se trompait pas. Trois jeunes Kaks, au faciès d’oiseau de proie, au crâne emplumé, aux jambes comme des échasses, se dirigèrent vers lui. Les Kaks savaient imiter à la perfection les intonations de voix et les gestes des humanoïdes.
Ils passèrent devant lui en faisant claquer dédaigneusement leur ébauche de bec, puis le dernier se retourna et s’écria comme frappé de stupeur :
— Grande Galaxie ! Regardez cette étrange créature, mes amis. D’où peut-elle bien venir ?
Les deux autres se retournèrent aussi et voilèrent leurs yeux ronds à l’aide de l’extrémité de leurs embryons d’ailes.
— Quelle horreur ! s’exclamèrent-ils avec ensemble.
Morgan eut un geste d’impatience vite réprimé.
Qu’espéraient ces jeunes idiots ?
— Désirez-vous que je vous plume, espèce de mal pondus ? leur demanda-t-il froidement.
Les Kaks gloussèrent d’inquiétude. Les yeux bleus fixés sur eux étaient devenus aussi froids que de la glace. Ils sentaient confusément que l’étranger ne supporterait pas une nouvelle insolence et qu’il était le plus fort. Ils n’en comprenaient pas la raison. Bien sûr, ils ignoraient que Morgan faisait partie de la Garde et qu’il avait suivi un entraînement psi intensif qui lui permettait de dominer n’importe quelle situation. Pris de panique, ils cédèrent à la volonté de l’étranger. Leurs huppes violettes se dressèrent sur leur tête. Ils s’enfuirent en déployant le plus largement possible le compas de leurs jambes d’échassiers.
Morgan allait reprendre sa marche interrompue, lorsqu’une voix se fit entendre au-dessus de sa tête :
— Bravo, étranger !
Surpris, il leva les yeux. Un aérotaxi s’était arrêté au-dessus de lui. Il se dandinait doucement sur ses patins à circuits antigravifiques et le conducteur, la tête penchée à la portière, le regardait. Ses traits prédominants étaient ceux d’un saurien, avec des yeux pédonculés et une peau à grosses écailles. Il était très difficile de trouver en lui quelque chose d’humain. Morgan pensait mélancoliquement que dans quelques cycles, peut-être même avant, la race humaine serait méconnaissable. Cela se sentait surtout ici, à Centropolis, où les croisements étaient étudiés d’une façon rationnelle, en fonction de la synécologie des planètes.
Le saurien interrompit le cours de ses pensées en faisant entendre une sorte de grincement qui devait être un rire.
— J’ai assisté à toute la scène, déclara-t-il de sa voix rocailleuse. Ces Kaks deviennent de plus en plus insolents. Vous avez eu raison de les remettre à leur place.
— Que voulez-vous ? demanda Morgan.
— Vous conduire là où vous voulez, étranger. Il fait beau et je n’ai rien à faire pour l’instant. Je suis prêt à vous piloter vers tous les plaisirs inavouables de Centropolis.
— D’accord.
L’aérotaxi donna aussitôt l’impression de se décrocher du ciel et de tomber comme une pierre. Quelques curieux s’écartèrent vivement en poussant des cris, mais le véhicule les évita et se posa en douceur à quelques centimètres de Morgan.
— C’est le meilleur moyen pour se faire une place, déclara le pilote en faisant actionner le panneau arrière. Montez...
Puis, quand son client se fut installé commodément :
— Où dois-je vous mener ? Je connais tous les lieux de plaisirs et je peux vous conseiller.
— Inutile. Je les connais aussi.
— Ah ! fit le saurien déçu. Dans ce cas, annoncez le nom de la boîte et je vous y mène.
En parlant, il venait d’abaisser un levier et l’aérotaxi quittait la place, prenait de la hauteur.
— Au palais du gouvernement, annonça Morgan.
— Hein ? s’écria le pilote en sursautant. Ce n’est pas une boîte de nuit.
Il s’était retourné et regardait son étrange client.
Ses yeux pédonculés s’agitaient dans tous les sens avec perplexité. Morgan en éprouva une certaine impatience.
— Ça aussi je le sais, fit-il.
— Dans ce cas, vous ne devez pas ignorer qu’il nous est interdit d’approcher du palais sans autorisation.
— Rassurez-vous, j’en ai une.
Les yeux pédonculés se rétractèrent, entrèrent chacun dans leur carapace osseuse.
— Vous ne pouviez pas le dire plus tôt que vous êtes un politicien !
— Je ne suis pas un politicien, mais un garde de l’espace.
Le saurien se concentra sur sa manœuvre. Pour lui, un garde de l’espace devait valoir encore moins qu’un politicien, car il s’acharna à le faire comprendre à son passager en conduisant son aérotaxi en dépit du bon sens. Il frôlait les terrasses à une allure vertigineuse, passait de justesse entre les voies trop rapprochées et faisait plonger son engin dans des gouffres de brume desquels surgissaient soudain des pics d’habitations ou des ponts d’acier luisant.
— Voilà le palais, annonça-t-il enfin.
— Très bien, dit Morgan d’un ton enjoué comme s’il sortait d’un sommeil réparateur, vous me déposerez sur la terrasse ouest.
— Ce sera tout ? demanda le conducteur d’un ton acide.
— Oui. Un bon conseil : prenez des leçons de conduite.
L’aérotaxi sembla pris de convulsions. Morgan eut la brusque vision de plusieurs gigantesques dômes qui brillaient intensément au sein d’une forêt de tours, puis un appel s’éleva du haut-parleur.
— Aérotaxi N.953-Y.64, vous m’entendez ?
Sans aucun doute, cette voix impérative provenait d’un surveillant posté quelque part, au sommet de l’une des tours ou dans un appareil rapide qui pouvait d’un moment à l’autre fondre sur sa proie et la détruire.
— Je vous entends, grommela le saurien.
— Vous venez de pénétrer en zone interdite. Si dans cinq secondes vous n’avez pas stoppé votre sale engin, je le volatilise et vous avec.
Sans s’occuper des protestations véhémentes du saurien qui criait qu’il devait déposer un garde de l’espace sur la terrasse ouest du palais, le responsable de la surveillance commença à compter :
— 1... 2... 3...
En général, ce genre de policiers était renommé pour ne pas très bien comprendre la plaisanterie.
Le pilote préféra agir en conséquence. C’est-à-dire qu'il obtempéra immédiatement en faisant reculer à toute vitesse ce que l’autre qualifiait de « sale engin ». Il poussa ensuite un soupir de soulagement lorsqu’il se sentit hors de la zone interdite.
— Bon, grommela-t-il en lançant à son passager un coup d’œil torve, il n’y a plus qu’à attendre maintenant.
Ils n’attendirent pas longtemps. Une vedette de la police ne tarda pas à faire son apparition. Elle était fine comme une aiguille et aussi souple qu’un poisson dans son élément. Elle tourna deux fois autour de l’aérotaxi, puis se rangea à côté. Une face prognathe, ornée d’une casquette à galons, apparut sur le petit écran du tableau de bord. Deux yeux féroces détaillèrent l’un après l’autre les occupants pour ensuite se fixer sur le conducteur.
— Vous venez d’enfreindre le règlement, déclara la même voix que tout à l’heure.
— Vraiment ? fit le saurien avec innocence.
— Puisque je vous le dis.
— Hum ! Veuillez m’excuser, sergent. Je n’ai pas remarqué les balises.
— Elles sont pourtant visibles.
— Euh... Je dois l’admettre, cependant...
— Cependant vous aviez négligé de brancher votre pilote automatique, coupa le sergent, et vous n’avez pas entendu ses avertissements.
— Il était branché, répliqua le pilote en mentant avec aplomb, mais j’étais énervé à cause de ce client et je ne l’ai pas entendu.
— Parfait, je vais vous donner un calmant. Montrez-moi votre licence.
— Vous n’allez pas me faire ça ! gémit le malheureux en faisant sortir ses yeux. La semaine dernière j’ai déjà payé cinquante galacs d’amende.
— Ah ! fit le policier avec une impériale indifférence.
— Je vous dis la vérité, sergent.
— Cette semaine vous devrez en payer cent.
Le saurien se mit à geindre d’une façon qui le rendit plus humain. Il parla avec précipitation de ses trois femmes, de sa nombreuse progéniture, de sa dernière maladie qui était particulière aux gens de son espèce et de la difficulté qu’il éprouvait à vivre. Il conclut en déclarant que son client qui était garde lui avait dit de faire vite et qu’il n’avait pas l’habitude de faire attendre les représentants de l’autorité.
Le policier regarda Morgan avec reproche.
— C’est vrai ? demanda-t-il.
Morgan éclata de rire en mettant sa carte devant l’écran. L’audace du pilote commençait à l’amuser et il se demandait s’il n’allait pas l’aider, puis il pensa aux plongeons entre les voies et les tours. Il changea d’avis.
— C’est faux, déclara-t-il au policier qui venait de prendre une copie de sa carte magnétique, ce serpent est un raciste de la pire espèce. Je l’ai vu insulter de jeunes Kaks en les traitant de mal pondus. Moi-même j’ai dû subir son insolence pendant la durée du trajet.
— Voilà qui change tout, fit le policier en s’adressant à nouveau au pilote qui en était resté muet de saisissement. Vous savez ce que ces mensonges vont vous coûter ?... D’autre part, l’article 3424 interdit de faire du racisme dans l’enceinte de Centropolis. Vous risquez d’être puni de prison.
— Grande Galaxie ! s’écria le saurien en retrouvant sa voix et en s’agitant. Tout cela est faux. Ce résidu de métissage qui arrive d’une planète provinciale ment effrontément. Je suis un honnête travailleur et j’habite Centropolis depuis plusieurs années. Vous devez tenir compte de ma parole plus que de celle de cet individu dont personne ne sait d’où il vient.
— Moi je le sais et c’est suffisant, déclara le policier.
— Je tiens à vous faire remarquer, sergent, intervint Morgan, que je viens d’être traité de résidu de métissage mal contrôlé.
— Je n’ai pas dit mal contrôlé.
— Excusez-moi, je croyais vous l’avoir entendu marmonner entre vos dents.
— Ce n’est pas vrai... Ce n’est pas vrai, s’affola soudain le malheureux en se rendant compte, un peu tard, qu’il était tombé sur plus fort que lui. Sergent, je demande à passer au détecteur de mensonges.
— En voilà assez, cria le gros policier dans son micro, j’ai autre chose à faire qu’à vous écouter raconter votre vie au détecteur. Vous allez conduire votre client là où il le désire, ensuite vous me suivrez jusqu’au poste le plus proche.
Dans le fond, il était assez satisfait d’avoir réussi à coincer un saurien humanoïde. Cette engeance proliférait un peu trop en ce moment. Tous des voleurs qui se moquaient de la loi de Centropolis. Heureusement, la police veillait et l’homo sapiens était là, toujours présent, pour coordonner l’ensemble du système.
Il sourit d’un air complice à Morgan et ajouta :
— Je n’aurai pas besoin de votre déposition, lieutenant. La conversation a été enregistrée et le juge sait à quoi s'en tenir sur la mentalité des mutants.
— Merci, dit Morgan en s’enfonçant avec délice dans son siège.
— Je proteste, cria encore le saurien.
Trop tard, la communication vidéo venait d’être coupée. Il se tourna vers son passager qui ricanait doucement :
— Pourquoi avez-vous fait ça ?
— Vous le savez bien.
— Je peux perdre mon travail.
— Tant pis.
— Quand quelqu’un perd son travail à Centropolis, il ne tarde à se retrouver sur une planète coloniale. Vous n’avez pas de cœur.
— Ça vous apprendra à vous moquer d’un garde de l’espace en exercice qui passe la plus grande partie de son temps aux quatre coins de cette confédération de fous. N’oubliez pas de rebrancher votre pilote automatique et cessez de faire des loopings entre les voies. Ça ne m’impressionne plus depuis que j’ai eu mon brevet de spationavigateur.
— Si vous ne comprenez pas la plaisanterie..., bougonna le conducteur en remettant son aérotaxi en marche.
Cette fois, il agit avec prudence et déposa son client sur une terrasse immense où une foule d’ambassadeurs, de secrétaires, de coordinateurs, de ministres, de présidents de plusieurs planètes se croisaient, allaient et venaient dans un bruit de fond continuel de voix discordantes. Il empocha hâtivement le nombre de galacs inscrit sur le compteur, que lui tendait son impossible client, puis disparut avec son aérotaxi dans une nappe de brume.
— Bonne chance ! cria Morgan ironiquement.
Le saurien fit celui qui n’avait pas entendu.
Morgan fit quelques pas en regardant autour de lui. Il fut tout de suite rassuré. Personne ne ferait attention à son accoutrement. Les gens présents étaient tous habillés comme ils avaient l’habitude de l’être sur leur planète d’origine. De plus, ils semblaient trop occupés pour s’intéresser à la mode de Centropolis et ne devaient pas avoir l’habitude de descendre plus bas que le trentième niveau. C’était à peu près la limite où les aristocrates se fourvoyaient.
Comme il approchait de l’un des puits gravifiques qui menaient aux quartiers inférieurs, un anthropoïde de grande taille se dirigea vers lui.
— Que les dieux des étoiles soient avec vous, dit-il en guise d’entrée en matière.
— Avec vous aussi, répliqua Morgan en examinant son vis-à-vis.
Celui-ci était vêtu d’une espèce de toge qui lui tombait à mi-jambes. Il était coiffé d’un chapeau en feutre noir orné de plumes colorées. Sous son bras droit, serrée sur sa vaste poitrine, il tenait une serviette de cuir brun.
Il ébaucha un sourire qu’il voulut aimable mais qui ne réussit qu’à accentuer le caractère simiesque de son visage.
— Je suis nouveau ici, expliqua-t-il d’une voix aux amples sonorités. Je me suis perdu. Pouvez-vous m’indiquer l’endroit où se trouve le bureau des Conventions Commerciales ?
— Certainement, dit Morgan. Je suppose qu’il n’a pas changé de place depuis ma dernière visite. Si vous voulez me suivre, je vais de ce côté.
— Avec plaisir, fit l’anthropoïde soulagé. Cela fait plus de dix heures que l’on me renvoie de bureau en bureau.
Morgan eut un sourire amusé.
— Bah ! avec un peu de patience on y arrive. Il est naturel que la routine et les délais exaspérants soient accrus au sein d’une société aussi développée que celle de Centropolis.
— Je ne m’y ferai jamais, soupira le chimpanzé. On aurait pu quand même imaginer un moyen d’accélérer le train-train habituel de l’Administration. Il y a les ordinateurs.
— L’homme est toujours imbu de ses prérogatives, énonça Morgan sentencieusement.
— Peuh ! fit l’anthropoïde avec dédain. Les sauriens sont en majorité dans ce palais. Pas un seul instant je n’ai pensé qu’ils pouvaient être humains. Croyez-moi, heureusement que nous sommes toujours là, nous autres. Nous devons nous serrer les coudes.
Morgan eut un hoquet de saisissement. Voilà que cette espèce de singe se prenait pour un homme. Il est vrai que si on approfondissait les choses...
— Je me demande ce que l’histoire nous réserve, murmura-t-il pour lui-même.
Heureusement, l’anthropoïde n’avait pas remarqué son étonnement, il continuait avec conviction.
— Voyez-vous, disait-il en louvoyant avec prudence entre les groupes, je suis ministre des rapports sociaux sur une planète de seconde catégorie. Là-bas, ce sont des hommes comme moi qui tiennent les postes clés. Les sauriens sont parfaitement contrôlés et nous espérons pouvoir nous en débarrasser d’ici peu. Malheureusement, tout est freiné ici, à Centropolis. Les lois sont incomplètes et il faudrait en créer d’autres.
— Je vous souhaite d’y arriver, approuva discrètement Morgan.
— Entendons-nous, rétorqua le chimpanzé, personne n’est raciste chez nous, mais nous estimons rester les maîtres sur notre planète. Les sauriens ne sauront jamais s’adapter à notre genre de vie. Qu’en pensez-vous ?
— Je suis de votre avis, déclara Morgan avec gravité, d’ailleurs ce sont eux qui, les premiers, ont fait preuve de racisme envers nous.
— C’est évident, s’écria le ministre des rapports sociaux, assez satisfait de trouver un auditeur à son goût. Il faudra nous revoir le plus tôt possible.
L’approche du puits dispensa Morgan de répondre. Il était large d’une vingtaine de mètres et offrait un étrange spectacle à ceux qui n’avaient pas l’habitude. Des groupes entiers s’y précipitaient, flottaient doucement dans le vide en amorçant une lente descente. Celle-ci était beaucoup plus rapide quand on s’éloignait des parois pour s’approcher du centre. C’était un moyen sûr, rapide, économique, pour atteindre les niveaux inférieurs, mais qui ne convenait pas à tous le monde.
Le ministre s’arrêta brusquement :
— Par tous les démons ! s’écria-t-il en faisant une drôle de grimace qui découvrit ses dents jaunes de végétarien. Vous n’avez pas l’intention de me faire plonger dans ce trou ?
— Trois cents mètres de descente. Ce n’est pas beaucoup.
— Je n’aime pas le vide. J’ai une sainte horreur du vide. Malgré l’antigravité j’ai l’impression de tomber.
Morgan tendit le bras.
— Il y a un ascenseur plus loin.
L’anthropoïde regarda une dizaine de Kaks qui venaient de se jeter dans le gouffre en poussant des cris de joie. Ils essayaient de s’approcher du centre pour tomber plus vite.
— Ça doit leur rappeler le temps où ils pouvaient voler, grogna-t-il.
Il suivit Morgan qui s’éloignait déjà.
L’ascenseur était vide. Il se mit en marche dès qu’ils furent installés.
— Ces Kaks sont idiots, décréta le ministre des rapports sociaux qui poursuivait à voix haute ses pensées intérieures. Je me demande pour quelle raison ils ont les mêmes droits que nous à Centropolis.
— Vous n’êtes pas démocrate ? demanda Morgan.
— Pouah ! fit le chimpanzé. Le grand écueil de tout régime fondé sur le suffrage populaire, c’est la tentation de substituer à l’autorité imprescriptible du droit, la loi brutale du nombre, et de tomber ainsi dans la pire des tyrannies, qui est celle des majorités. Voilà pourquoi, si les excès du despotisme ont fait le malheur des sociétés antiques, le danger des sociétés modernes pourrait bien être dans l’abus de la démocratie, car au lieu de nous donner l’égalité dans la liberté, elle n’a d’autre résultat que de nous faire tous égaux dans la servitude. Non, répéta-t-il avec force, je ne serai jamais un démocrate.
— Il y a de bonnes démocraties, fit remarquer Morgan.
— Regardez autour de vous, nous y sommes en plein.
L’ascenseur venait de s’arrêter, il ne descendait pas plus bas. Morgan poussa la grille et s’effaça pour permettre au ministre de passer. Devant eux s’ouvrait un carrefour violemment éclairé par des rampes lumineuses qui reproduisaient fidèlement la clarté nacrée du jour d’Eridan.
Par l’animation, il ne se différenciait pas beaucoup de la terrasse qu’ils venaient de quitter. L’air y était seulement plus sec et plus chaud. Des gardes, en uniforme d’apparat brodé d’or, surveillaient la foule de leurs yeux de serpent. Il y en avait partout; à tous les croisements et dans les couloirs. Ils étaient armés d’un désintégrateur, bien visible, qui pendait à leur ceinture.
— Vous avez vu, ricana l’anthropoïde, il n’y a pas un seul humanoïde de notre race parmi eux.
— Ce n’est pas nouveau, fit l’homme de l’espace.
— Ce qui est nouveau, rétorqua le politicien, c’est que nous ne sommes plus assez nombreux.
Morgan commençait à en avoir assez du chimpanzé qu’il jugeait trop pessimiste. Il lui montra l’un des couloirs.
— Vous trouverez le bureau des Conventions Commerciales à cet endroit, à moins qu’il n’ait changé de place, mais j’en doute. L’Administration est un monument qui n’aime pas être bousculé. Croyez-moi, les régimes passent, mais l’Administration reste.
Le politicien le regarda comme s’il venait de prononcer une incongruité, haussa ses larges épaules et s’éloigna en se dandinant sur ses courtes pattes.
— En voilà un qui ne comprendra jamais Centropolis, grommela Morgan en se dirigeant vers le couloir qu’il connaissait bien et où il devait logiquement trouver le bureau du cinquième secrétaire aux Affaires Interplanétaires.
Au bout d’une heure, il cherchait encore.
— Tout a été chamboulé depuis les dernières élections, le renseigna un planton kak. Quel bureau demandez-vous ?
— Le bureau des Affaires Interplanétaires, répéta Morgan pour la centième fois. Il est dirigé par le général Muns.
— Je ne connais pas le général Muns et je n’ai jamais entendu dire qu’il y avait un bureau des Affaires Interplanétaires par ici. Vous devriez chercher plus loin.
Avec résignation, Morgan s’enfonça dans un dédale de couloirs et de bureaux. Les plantons et les huissiers de service se le renvoyaient comme une balle en lui souhaitant bon courage d’un air narquois. Il allait renoncer, quand le dernier planton interrogé s’écria :
— Les Affaires Interplanétaires ! Attendez... J’ai entendu parler de ce machin.
Il réfléchissait en grattant sa peau chitineuse.
— Cinquième porte à gauche, dit-il tout à coup. Prenez cette travée, vous y serez plus vite.
— Merci, dit Morgan soulagé.
Quand il arriva au bout de la travée, il crut apercevoir entre deux portes le ministre anthropoïde qui cherchait comme lui. Il préféra attendre un moment derrière une rangée d’ordinateurs, puis, quand il fut certain que l’autre était parti, il fonça vers son but.
C’était bien le bureau des Affaires Interplanétaires. En tout cas, c’était inscrit en toutes lettres sur la porte.
— Voici ma convocation, déclara-t-il au planton qui se dressa devant lui lorsqu’il eut poussé le battant vitré.
— Asseyez-vous et attendez, répliqua le Kak d’un ton rogue. Le général est occupé.
Morgan fit ce qu’on lui demandait en rongeant son frein.
Le bureau dans lequel il venait de pénétrer avait l’air de servir de débarras. De vieux dossiers étaient empilés les uns sur les autres. Dans un angle, assise devant un écran, une jeune Kak, aux plumes resplendissantes, passait au vernis noir ses griffes acérées.
Il la regarda un moment distraitement. Jusqu’alors, Muns ne s’était jamais encombré de Kaks. Puis il reporta son attention sur les dossiers qui traînaient un peu partout. De vieux dossiers qui ne servaient plus à rien et qui auraient dû être brûlés depuis longtemps. Il devait être tombé en plein déménagement et c’était sans doute pour ça qu’on le faisait attendre. Le général devait être à bout de nerfs. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas vu ?... Cela devait faire deux années éridaniennes... Oui... Peut-être même plus.
Il avait dû se passer un tas d’événements pendant tout ce temps.
Il reverrait son chef avec plaisir, car c’était un homme affable qui comprenait ses subordonnés et, ce qui ne gâtait rien, un Centaurien comme lui.
— Si vous voulez me suivre, lieutenant.
Le planton était de retour. Il ne l’avait pas entendu approcher.
— Est-ce que le général est de bonne humeur ? demanda-t-il en se levant. Je suppose qu’avec ce déménagement il doit être dans tous ses états.
— Je l’ignore, lieutenant. Tout ce que je sais c’est que le général veut bien vous recevoir, mais qu’il a très peu de temps à vous consacrer.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? On ne l’avait pourtant pas déplacé du secteur d’Aldebaran pour une broutille.
Ils traversèrent plusieurs salles bourdonnantes d’activité. Morgan suivait son guide, de plus en plus intrigué. Celui-ci le fit pénétrer dans un bureau de moyenne dimension, correctement rangé, et le laissa.
— Approchez, dit une voix qu’il ne reconnut pas.
Il fit quelques pas.
Quelqu’un était bien installé dans le fauteuil en cuir rouge du général Muns, mais ce n’était pas lui.
C’était un Makien de grande taille, aux allures souples et nonchalantes; dont l’uniforme chamarré ne pouvait dissimuler l’ascendance reptilienne. L’humanoïde le détailla de ses yeux froids de serpent et les deux trous qui lui servaient de nez palpitèrent.
Il brandit la convocation qui se trouvait devant lui.
— Vous vous appelez John Morgan, vous êtes lieutenant et c’est le général Muns qui vous a fait venir ici ? demanda-t-il.
Et, après un signe affirmatif de son interlocuteur :
— Savez-vous pour quelle raison ?
— Je l’ignore, mon général.
— C’est une drôle d’histoire ! s’écria l’humanoïde en redonnant la convocation à son visiteur. Le général Muns ne fait plus partie de ce service et je n’ai jamais eu l’honneur de le connaître. Votre voyage aura été inutile. C’est d’autant plus ennuyeux qu’un voyage de ce genre, par hyperespace, coûte une fortune et que notre budget est limité. Oui, le nouveau gouvernement a décidé de faire des économies, alors il rogne sur tout. Ne vous inquiétez pas, d’ici huit jours, vous aurez une nouvelle affectation. Voici votre carte de logement et un bon de cent mille galacs sur la Banque Interplanétaire d’Orion.
Morgan ne sut quoi répondre. Logiquement, il se trouvait devant son chef hiérarchique et c’était la première fois qu’il se faisait commander par un reptile. Il avait l’impression que le sol se dérobait sous lui. Finir comme gratte-papier dans l’un de ces bureaux ne l’enchantait pas beaucoup.
— Bah ! fit le général. On se fait à tout et vous serez aussi bien ici qu’ailleurs.
Morgan ouvrit des yeux stupéfaits et le reptile détourna les siens comme s’il était embarrassé.
— Veuillez m’excuser. Je me suis laissé emporter par l’intensité de votre processus mental... Hum, je suis un peu télépathe.
Morgan empocha la carte de logement et le bon de cent mille galacs, salua avec raideur et s’empressa de sortir du bureau. Ses pensées, en ce moment, étaient trop contradictoires pour qu’il puisse se permettra de les laisser lire par n’importe qui.
Il trouva assez facilement un distributeur automatique d’aliments et s’installa à une petite table située à l’écart.
Il avait eu tort de ne pas se renseigner sur la nouvelle affectation du général Muns, mais ce n’était que partie remise.
Quelqu’un prit place non loin de lui et il n’y fit pas attention sur le coup, tant il était absorbé par ses pensées moroses. La voix sonore du ministre des rapports sociaux le tira tout d’un coup de ses méditations.
— Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez, jeune homme ?
L’anthropoïde venait de s’installer à la table voisine et mastiquait entre ses puissantes mâchoires une énorme racine cuite à point. Morgan ne voyait que ses yeux et son mufle sombre.
— Non, grogna-t-il, et vous ?
— Moi non plus, répondit l’autre sans s’interrompre de manger. A croire que ces sauriens se fichent de nous. Je viens de prendre une décision.
— Ah ! fit le garde de l’espace sans insister.
— Vous voulez la connaître ?
— Pourquoi pas ?
Le politicien trempa le bout de sa racine dans une sauce verte qui se trouvait dans un bol devant lui.
— Je vais prévenir mon ambassadeur de ma décision de rentrer.
— C’est peut-être ce que vous avez de mieux à faire, déclara Morgan.
— Oui, j’en suis convaincu. Une fois sur ma planète je vais m’empresser de faire voter une loi interdisant le droit de citoyenneté à tous les sauriens qui s’y trouvent.
— Vous croyez que ça marchera ?
— Nous sommes chez nous et, jusqu’à preuve du contraire, toujours en démocratie. Accepteriez-vous un verre de vin de Deneb ?
John Morgan accepta. Le vin était d’un bon millésime et le chimpanzé lui paraissait beaucoup plus humain que tous ceux qui allaient et venaient autour d’eux.