Le regne du serpent
Chapitre IV
C’était la saison des pluies sur Tellure. Le colonel Ruder jeta un coup d’œil par l’une des fenêtres de la salle qui lui servait provisoirement de chambre et de bureau.
Il pouvait encore distinguer le mur d’enceinte du Temple dans lequel il avait fait installer son P.C. Plus loin, le fleuve faisait couler ses eaux bourbeuses, dont l’énorme masse liquide entraînait dans son sein des formes sombres et visqueuses, ainsi que des arbres au tronc pourri arrachés à la jungle des montagnes.
Ces montagnes étaient d’ailleurs invisibles derrière le mur d’eau qui noyait tout.
Ici, c’était l’extrême limite du territoire connu, après, on ne savait pas. Au-delà, c’était l’inconnu, le domaine des Telluriens insoumis qui y préparaient les raids sanglants dont étaient victimes les mercenaires de la S.E.M.C.O.
— Pouah ! fit Ruder en refermant violemment la fenêtre.
Semblable aux trottinements d’un million de rats, le crépitement de la pluie s’atténua légèrement. Ce qu’il vit en se retournant ne lui remonta pas le moral.
Son bureau était installé devant une monumentale statue de pierre, décorée de peintures vives, et représentant un saurien à face humaine.
« Quelque chose d’indécent ! » pensait Ruder chaque fois qu’il le regardait.
Cette face étrange souriait d’un air énigmatique. Elle paraissait vivante sous la lumière crue de la grosse lampe qui pendait entre les poutres sculptées du plafond.
La lampe se balança et Ruder crut voir un rictus sarcastique déformer les lèvres parfaites de la statue.
— Tu te fous de moi, grogna-t-il, mais fais attention. Je peux te faire sauter de ton piédestal et te jeter dans le fleuve. Je me demande pourquoi je ne l’ai pas encore fait... C’est, sans doute, qu’avec une lampe munie d’un abat-jour, tu ferais un candélabre original pour mon salon de Centropolis.
Il éclata de rire.
Quand le colonel entamait une conversation avec le Reptile, c’est qu’il était arrivé à son dixième verre de Ras et que son isolement de chef lui pesait. Il passait son humeur comme il pouvait.
Il entamait son onzième verre quand quelqu’un frappa à la porte.
— Entrez !
Le sous-officier qui fit irruption était ruisselant, il appartenait aux transmissions. Du premier coup d’œil, il jugea que son chef était dans un de ses mauvais jours et se figea dans une immobilité absolue après avoir fait claquer ses talons.
— Et alors ? grommela Ruder.
Le sous-officier sortit de dessous son imperméable ruisselant un papier qui, par hasard, était sec.
— Message urgent, mon colonel.
Il fit trois pas en avant et tendit le message.
Ruder le lut lentement, ce qu’il contenait répondait à ses vœux les plus intimes. C’était l’ordre de repli immédiat.
— C’est bon, dit-il. Vous pouvez disposer.
L’homme salua et fonça vers la porte qu’il heurta dans sa précipitation.
Le colonel relut le message, puis consulta une carte d’état-major accrochée à un chevalet. La position de ses compagnies y était indiquée par des points lumineux de différentes couleurs qui se déplaçaient au fur et à mesure que celles-ci avançaient ou reculaient, C’était tout ce qu’il avait trouvé pour remplacer les transmissions en phonie. Les Telluriens, qui étaient toujours à l’écoute, arrivaient à déchiffrer n’importe quel code avec une habileté diabolique.
D’après ce qu’il voyait, l’évacuation des zones occupées serait assez facile. Le décrochage devrait se faire rapidement, compagnie par compagnie, sous la protection des glisseurs, En même temps, il devrait trouver une solution pour le poste d’Okong.
Il siffla machinalement, se dressa plusieurs fois sur la pointe des pieds et s’adressa au Reptile.
— On se reverra un jour, promit-il.
Il décrocha ensuite un vidéophone.
— Le capitaine Lef, aboya-t-il au visage émacié
brusquement apparu sur le minuscule écran.
— Hum ! Oui, mon colonel... Le capitaine Lef n’est pas là.
— Où est-il ?
— Je ne sais pas, mon colonel.
— Il est encore avec cette Tellurienne, hein ? hurla Ruder. Je veux le voir dans mon bureau dans cinq minutes.
Le capitaine Lef avait remplacé le commandant Baude quand celui-ci avait sauté avec son command-car sur une mine de fabrication artisanale. Ruder ne l’aimait pas, car il venait de la balise 34 et n’avait jamais été militaire auparavant. Comme il était intelligent, Lef avait su s’adapter, puis avait réussi à grimper les premiers échelons de la hiérarchie.
Au bout de quatre minutes, il y eut un choc brutal contre la porte et celle-ci trembla. De l’autre côté, une voix caverneuse fit entendre un chapelet de jurons.
— Vous pouvez entrer, cria Ruder.
Lef entra en se tenant le nez. Il avait passé sa tenue de combat en vitesse et manquait tout à fait de panache.
— Grande Galaxie ! s’écria le colonel en le regardant avec sévérité. Combien de fois faudra-t-il vous dire que nous sommes au Moyen Age ici et que les portes sont en bois et ne s’ouvrent pas automatiquement à notre approche.
— Je ne m’y ferai jamais, gémit Lef. Dire qu’avec des moyens normaux nous serions les maîtres de cette planète depuis longtemps et que nous pourrions vivre comme nous en avons l’habitude !
— Ne rêvez pas, grommela Ruder. Vous savez très bien que la Garde resserre sa surveillance. Il est question qu’elle installe un poste sur l’unique astroport de Tellure.
— Mais bon sang ! se fâcha Lef. Il serait si facile de...
— Ça va, ça va, coupa Ruder. Je sais ce que vous allez dire, mais vous ne changerez rien au fait que les Telluriens sont humains et qu’ils sont légalement propriétaires de cette planète.
Puis, sans transition :
— Je viens de recevoir un message. Nous partons.
La surprise rendit le capitaine silencieux quelques secondes.
— Bon, dit-il enfin, je n’arriverai jamais à comprendre cette stratégie qui consiste à fuir le contact avec l’ennemi. Puis-je savoir vers quel endroit nous nous dirigeons ?
— Nous rentrons à la base. Il n’y a rien d’important ici. Le chef d’Okong s’est trompé. Bien sûr, il doit bien y avoir par-ci par-là quelques groupes de rebelles... Rien de consistant.
— Ce qui ne les empêchera pas de nous tirer dessus dès que nous commencerons à décrocher.
Ruder marchait de long en large, les mains derrière le dos, il s’arrêta brusquement devant la statue.
— A votre avis, demanda-t-il, qu’est-ce que c’est ?
Lef jeta un regard sur le serpent et fit une moue de dégoût.
— Probablement un de leurs dieux, répondit-il.
— Des descendants de Terriens adorer un serpent, fit le colonel en secouant la tête, je ne crois pas.
— C’est bien un Temple, non ?
— Peut-être... Rien de certain. En tout cas, c’est un drôle de peuple. Cela fait plus de dix ans que nous essayons de le comprendre et nous n’y arrivons pas. Par moments, j’ai l’impression de m’adresser à des ombres. Ils sont insaisissables.
— Pas leurs femmes. Elles sont assez coopératives.
— Trop, beaucoup trop.
— Vous voulez dire qu’elles nous espionnent ?
— Certainement, mais pas dans le sens où vous l’entendez. Disons plutôt qu’elles nous étudient. Quand je suis avec l’une d’elles, j’ai l’impression d’être décortiqué comme une bestiole sans importance.
Lef ne put s’empêcher de rire, ce qui mit Ruder de mauvaise humeur.
— Arrêtez ce rire idiot, gronda-t-il, je sais que vous êtes ici par force et que le résultat de cette guérilla vous importe peu, mais si vous y êtes c’est que, d’une façon ou d’une autre, vous intéressez la police. Cela, ne l’oubliez jamais.
Le rire du capitaine Lef fut coupé net.
— Puis-je disposer, mon colonel ? demanda-t-il.
— Pas encore. Il nous reste à régler le sort du chef de poste d’Okong. Le connaissez-vous ?
— Vaguement.
— Quel genre d’homme ?
Lef soupira en essayant de regrouper ses idées.
— C’est un lieutenant, dit-il. Il a une section de Telluriens sous ses ordres et le village est à sa dévotion, du moins c’est ce qu’il affirme dans ses rapports. Il entretient trois femmes.
— Trois femmes !
— Oui. Des jeunes Telluriennes de l’endroit.
— Suffit... Je n’aime pas ce genre de type. Cette vie doit l’épuiser, car il a des visions et voit des bataillons ennemis partout. Remplacez-le immédiatement par quelqu’un de bien et adjoignez-lui cinq hommes.
— Par qui ? Nos effectifs sont plutôt réduits en ce moment. Je dois ajouter que je n’ai jamais compris l’utilité du poste d’Okong.
— Moi non plus, mais pour le haut-commandement il doit en avoir, car il veut absolument le maintenir. Comment s’appelle l’officier qui vient d’arriver ?
— John Morgan.
— Il fera l’affaire. Convoquez-le et annoncez-lui sa nouvelle position. C’est tout.
Lef salua. Avant de sortir, il n’oublia pas que la porte s’ouvrait à la main, mais l’obscurité du couloir le surprit quand même un peu et il faillit heurter une sentinelle.
Il continua son chemin et ne tarda pas à pénétrer dans une salle voûtée, rassurante par la clarté qui y régnait. L’air vibrait de cris et d’appels. Plusieurs hommes étaient penchés sur des écrans.
Les bruits venaient de l’extérieur, d’assez loin, dans la jungle épaisse. Les compagnies venaient de recevoir l’ordre de décrocher suivant des axes précis et les opérateurs présents surveillaient attentivement cette lente progression sous la pluie, prêts à intervenir.
— Ici compagnie B, hurla soudain une voix, je suis cloué au sol par un tir croisé de mitraillettes situées en A 45. Mes hommes ne peuvent même plus lever la tête... Déjà trois blessés. Vous m’entendez ?
— Bien reçu, répondit l’un des opérateurs, on va vous envoyer un glisseur. Restez en liaison.
Il enchaîna après un temps très court :
— Allô ! Section des glisseurs ?... Ici P.C.O. Comment me recevez-vous ?
Un sous-lieutenant aperçut Lef et se dirigea vers lui.
— Leur armement se perfectionne de plus en plus, fit-il remarquer. Vous avez entendu ces tirs de mitrailleuses ?... Ils doivent copier les nôtres.
— Oui. C’est un peu pour ça que la Garde fouille nos navires. Elle a peur qu’ils ne transportent du matériel d’armement trop perfectionné.
Le sous-lieutenant haussa les épaules.
— La Garde ferait mieux de nous donner un coup de main, dit-il d’un ton amer. Je ne pense pas que la technique des Telluriens leur permettrait de fabriquer des canons mésotroniques ; d’ailleurs, si on s’en servait, ils n’auraient pas le temps d'y penser.
— Le colonel a l’air de croire le contraire. De toute façon, on ne peut pas tous les tuer, ne serait-ce que pour la main-d’œuvre.
— C’est vrai. Que puis-je pour vous ?
— Connaissez-vous un certain John Morgan et savez-vous où il se trouve ?
— Je ne le connais pas, mais je peux me renseigner.
— D’accord, dès que vous l’aurez en ligne, dites-lui que je l’attends à mon bureau.
— Entendu, je vais lancer un appel par vidéo.
Dehors, la pluie, poussée par le vent, cinglait les visages, formait des rigoles, s’insinuait partout.
Lef s’arrêta un moment sous le porche, espérant une accalmie afin de traverser la cour déserte. Les gargouilles de pierre, aux têtes hideuses, dégorgeaient une eau trouble. Quelque chose explosa au loin. L’ombre fantastique d’un glisseur s’éleva de derrière un bâtiment à moitié écroulé. Une seconde, Lef entendit le ronronnement doux des circuits antigravifiques qui luttaient contre la tempête, puis tout se fondit derrière un mur de brume.
Avec un haussement fataliste des épaules, il fonça à toute vitesse, tête en avant.
Rien ne se remarquait dans le rideau de feuilles épaisses qui s’agitaient sous les bourrasques. Morgan avait beau examiner le paysage à l’aide de ses jumelles, il n’arrivait pas à situer l’ennemi. Derrière les rangées d’arbres, il distinguait bien des remparts en ruine qui jadis devaient servir d’obstacle à l’invasion végétale, mais aucune silhouette de Tellurien.
La petite ville était abandonnée depuis très longtemps, car les toits s’écroulaient. Son aspect était celui d’une désolante prolifération parasitaire. La majorité des édifices étaient ensevelis sous les plantes grimpantes. Des vrilles aussi dures que l’acier soulevaient les pierres, s’introduisaient par les fenêtres, les portes béantes, montaient à l’assaut des cheminées, sortaient par le toit.
Des feuilles épaisses, charnues, d’un jaune malsain, rongeaient le granit et se collaient sur les surfaces libres à l’aide d’une sève gluante qui servait en même temps de piège à insectes. Une odeur de pourriture, un remugle de vieux charnier s’élevaient de cette masse végétale toute grouillante d’une vie suspecte.
John Morgan rangea lentement ses jumelles en prenant bien soin de ne pas les salir avec la boue qui collait à ses vêtements. Depuis plus d’une heure il était allongé derrière un monticule en compagnie de son groupe composé d’une vingtaine d’hommes.
En face, les Telluriens avaient bien choisi leur moment. Ils avaient attendu qu’ils soient en terrain découvert à environ deux cents mètres de leur position et avaient ouvert le feu. Maintenant, ils se régalaient. La première rafale avait fait trois morts et un blessé qui gémissait de temps en temps. Il avait le genou brisé et se demandait avec inquiétude si le chirurgien allait trouver une jambe à sa taille dans les réserves du bataillon.
— Ce n’est pas grave, lui avait confié l’infirmier en l’obligeant à avaler une drogue pour calmer la douleur, d’ici quinze jours tu seras debout et tu nous battras à la course.
— A condition de pouvoir sortir d’ici, avait fait remarquer quelqu’un.
L’homme qui portait le poste de radio rampa vers Morgan.
— Rien à faire pour avoir la liaison avec le P.C. dit-il. J’ai accroché un glisseur qui partait en direction de l’est, mais il n’a pas voulu se détourner de sa route.
— Nous allons devoir nous débrouiller seuls. Si seulement je pouvais détecter l’endroit où ils se sont dissimulés !
Il leva lentement la tête au-dessus d’une grosse pierre qui l’abritait. Presque aussitôt, le tac-tac-tac de l’arme automatique adverse se fit entendre. Des gerbes de boue, des éclats de silex giclèrent autour de lui. Il rentra la tête vivement, mais cette fois la chance avait été de son côté, il avait eu le temps de voir les courtes flammèches du canon de l’arme.
— Juste au pied des remparts ! cria-t-il. A environ deux cents mètres devant nous. Derrière cet éboulis calcaire. Vous voyez ?
— Vu, répondit un gradé.
— Concentrez le feu de vos armes au sommet de l’éboulis, pendant ce temps je vais leur préparer une petite surprise.
Le tonnerre éclata soudain et le blessé se mit à hurler comme s’il était touché à nouveau.
— La ferme ! lui dit l’infirmier en lui écrasant la bouche de sa lourde main. On ne s’entend déjà plus, si toi aussi tu t’y mets...
Morgan avait sorti l’arme de son étui protecteur. C’était un tube de lancement avec sa fusée. Il finissait d’engager la fusée. Elle n’était pas bien grosse et mesurait à peine vingt centimètres de long.
A vrai dire, ce n’était qu’une arme primaire, abandonnée depuis longtemps par l’infanterie pour laquelle elle avait été faite, mais telle quelle, c’était encore une arme perfectionnée à côté de ce que pouvait produire l’industrie tellurienne.
— Croyez-vous que ce truc va marcher ? demanda un sous-officier qui le regardait faire avec curiosité.
— Je n’en sais rien, grogna Morgan. Personne ne s’est servi d’une fusée de ce genre depuis cent ans.
— Méfiez-vous, elle peut vous exploser dans les mains.
Morgan fit celui qui n’avait pas entendu. Evidemment, c’était ce qu’il craignait le plus. Tant pis, il n’avait pas le choix.
Il colla son œil à la lunette de visée et chercha l’objectif. Quand il l’eut dans le champ, il souleva délicatement la manette de sûreté et la cellule enregistra la cible. Maintenant, la fusée ne pouvait plus rater son but, même de quelques centimètres.
— Attention ! cria-t-il. Protégez-vous les yeux.
Le tonnerre des armes cessa immédiatement et toutes les têtes s’enfoncèrent dans la boue.
Un éclair traversa l’espace. Là-bas, derrière l’éboulis, il y eut une explosion photonique de pure blancheur. Malgré sa rapidité, Morgan en sentit l’irradiation sous ses paupières et resta quelques secondes aveugle. Quand il put voir de nouveau, l’éboulis n’existait plus et le rempart finissait de s’écrouler. Quant aux rebelles, ils avaient sans doute été volatilisés, car pas un coup de feu ne se fit entendre quand ils s’extirpèrent de la boue.
— Bon sang ! fit le sous-officier qui n’en croyait pas ses yeux. Ça marche encore ces engins !
Morgan paraissait aussi surpris que lui.
— Je l’ai trouvé dans un vieux stock marqué « Hors Service », expliqua-t-il, et je me suis souvenu de l’avoir étudié à l’école militaire. C’est avec cette arme que nous avons conquis tout le système d’Eridan et une bonne partie de la Galaxie.
La pluie commençait à se calmer et le ciel s’éclaircissait. Ils étaient maintenant sur un chemin empierré qui menait droit aux remparts.
— Comment va le blessé ? demanda Morgan.
— Il dort, répondit laconiquement l’infirmier, mais il ne faudrait pas trop tarder.
Le blessé était étendu sur une civière de fortune fabriquée avec des tiges souples qui poussaient un peu partout dans la jungle. La drogue l’avait assommé.
— Et les morts ?... fit l’un des soldats. Qu’est-ce qu’on fait des morts ? Il faudrait peut-être y penser.
Tous les regards se tournèrent vers l’endroit où avaient été déposés les cadavres. Ils n’étaient plus là.
La stupeur cloua un bon moment les hommes sur place.
— Il faut chercher, dit enfin un gradé. Ils ne doivent pas être bien loin.
— Qui est-ce qui s’en est occupé ? demanda Morgan.
Un caporal et quatre hommes levèrent le bras.
— Nous, dit le caporal. On les a traînés jusqu’à cette butte de terre que vous voyez là et on est revenu.
— Vous n’avez rien remarqué ?
— Rien.
— Pas de bêtes carnivores autour ?
— Non… Quoique dans cette boue... On ne sait jamais ce qui peut en sortir. Un peu plus bas c’est le marais.
— Quand même, dit un autre, trois cadavres... C’est dur à avaler. Il devrait en rester quelque chose, ne serait-ce que les bottes.
— Pas s'ils ont été entraînés au fond, fit remarquer Morgan: Nous allons suivre ce chemin et traverser la ville, décida-t-il, ça nous évitera de retraverser le marais et de faire un crochet. Le blessé sera évacué plus vite. En route, commanda-t-il. Groupe 2 en ouverture.
Le groupe désigné avait déjà cinquante mètres d’avance et Morgan allait donner l’ordre au reste de la colonne de suivre, lorsqu’une galopade effrénée se fit entendre derrière lui. Surpris, il se retourna d’un bloc.
— Qu’avez-vous ? demanda-t-il au sergent qui arrivait essoufflé.
L’interpellé respira profondément comme s’il manquait d’air.
— On les a retrouvés, lança-t-il.
— Qui?
— Les morts.
— Bon, faites fabriquer des civières. Où sont-ils ?
— Justement... C’est incroyable ! Ils arrivent par leurs propres moyens.
Morgan le regarda sévèrement.
— Vous avez bu ou vous vous foutez de moi.
— Mais non ! s’écria le malheureux en ouvrant des yeux énormes. Regardez vous-même et dites-moi si je ne fais pas un cauchemar.
Effectivement, là-bas, à l’endroit même qu’ils venaient de quitter, trois silhouettes chancelantes avançaient dans leur direction. Elles marchaient lentement, avec précaution, et l’on devinait l’effort qu’elles faisaient pour arracher leurs bottes de la boue qui s’y collait.
Elles s’arrêtèrent même un moment comme si elles étaient épuisées, puis repartirent.
— Par tous les démons de Tellure ! s’écria l’infirmier qui venait d’entendre la conversation.
Morgan le regarda avec colère.
— Pour des morts, ils ont l’air en bonne santé.
L’autre se redressa et chancela comme s’il était pris de vertige. Il avala péniblement sa salive.
— J’ai fait tous les tests, assura-t-il d’une voix qui frisait l’hystérie, ils étaient bien morts. Ces choses qui viennent vers nous n’existent pas.
— En voilà assez, s’impatienta le lieutenant en s’adressant au sergent, et d’abord comment savez-vous que ce sont eux ?... Avec cette boue, il est difficile de reconnaître quelqu’un.
— Ils faisaient partie de mon groupe. De plus, je me suis servi de mes jumelles. Regardez vous même.
Morgan s’empara des jumelles qu’on lui tendait et les braqua sur les trois silhouettes indécises qui s’étaient de nouveau arrêtées. Un moment, il crut que sa raison flanchait. Aucun doute, c’était bien eux, il les reconnaissait.
La pluie qui les frappait de plein fouet avait nettoyé les visages et celui qui avait été atteint d’une balle ennemie au front avait un aspect particulièrement hallucinant. Le trou rond du projectile était visible.
Serrant les lèvres, il s’obligea à les détailler. Ce qu’il voyait n’était pas fait pour le rassurer : pâleur étrange, traits crispés, yeux vides qui conservaient toujours la fixité de la mort.
— Dites-moi, sergent, murmura-t-il, est-ce que vous avez récupéré leurs armes quand vous les avez crus morts ?
L’homme, qui regardait avec ahurissement les trois revenants, sursauta comme si on l’éveillait brutalement.
— Oui, dit-il. J’ai ramassé les trois fusils et je les ai débarrassés des grenades A.C.P. qui étaient accrochées à leur ceinturon. Surtout les grenades...
Là-bas, les trois silhouettes se remettaient en marche, avec un peu plus de rapidité semblait-il.
— Parfait, fit Morgan, c’est bien dommage pour eux, mais nos petits amis les morts-vivants sont bourrés d’explosifs et armés jusqu’aux dents. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils marchent avec difficulté, à moins que la chose qui s’est emparée d’eux n’ait pas réussi à s’adapter à leur physiologie, mais ça ne va pas tarder.
— Hein ?
— Tirez dedans, sergent.
— Mais...
— C’est un ordre. Ce sont des bombes ambulantes qui viennent vers nous. Tirez dessus avant qu’il ne soit trop tard.
Sans réfléchir plus avant, le sous-officier se précipita vers une arme automatique que portait l’un de ses hommes. Il épaula, visa, tira. Trois secondes plus tard, une explosion fantastique bouleversait le paysage. Une pluie de débris, de racines, de paquets de boue tomba sur les hommes qui refluèrent en désordre. Ceux qui s’apprêtaient à aider les faux ressuscités qui venaient de disparaître dans un éclair bleuâtre ne comprenaient plus. Des éclats d’acier passaient en sifflant au-dessus des têtes.
— Il était temps ! s’écria l’infirmier d’une voix que l’émotion faisait chevroter. Si ces horreurs avaient explosé au milieu de nous...
Le groupe qui était parti en avant revenait à toute vitesse. Son chef croyait à une attaque. Le sergent qui venait de tirer sur les fantômes regardait la boue fumante qui bouillonnait encore. Visiblement, il s’attendait à les voir réapparaître.
Il laissa échapper un gros soupir.
— Savez-vous ce que c’est ? demanda-t-il à Morgan.
Ce dernier devina que le sous-officier voulait parler de la force qui faisait agir les cadavres.
— Ce serait plutôt à moi de vous demander des explications, fit-il remarquer, je viens d’arriver. Je suis comme vous, je l’ignore.
Il haussa les épaules et reprit :
— J’aurais pourtant bien voulu savoir. Il se passe des choses curieuses sur cette planète.
— Elle est maudite, assura l’infirmier d’une voix sourde. C’est une planète de démons.
Il montra la ville qui se dressait au sommet de la colline.
— C’est comme ces cités qui n’ont jamais été habitées. Elles tombent en ruine. Dans ce cas, pourquoi les avoir construites, hein ?... Vous trouvez ça logique ?
— Elles ont sans doute été occupées dans le temps, dit Morgan.
— Non. j’ai connu un archéologue qui a étudié la question. Il a fait des fouilles sérieuses. C’était un spécialiste. Ces villes ne servent à rien. D’après lui, elles ont été construites à la même époque, en des lieux qui ne correspondaient pas au développement d’une civilisation. Aucune trace d'occupation plus ou moins longue n’a été détectée. A croire qu’elles ont poussé toutes seules, comme ça, au hasard.
Morgan fit signe au groupe de tête qu’il pouvait reprendre sa progression et reprit :
— C’est idiot ! Il y a une raison à tout. Je suppose que les Telluriens ont une explication.
— Même pas, grogna l’infirmier avec dédain. On voit bien que vous n’avez pas encore eu le temps de discuter avec eux. Ils ne savent rien. Ils ont oublié leur passé. Quand on essaye de leur faire comprendre qu’ils sont de la même race que nous, ils nous regardent avec étonnement, puis éclatent de rire.
— Ils sont probablement en pleine période de régression, dit Morgan d’une voix songeuse, cela arrive chez les peuplades qui ont perdu un certain sens des valeurs morales. Il faudrait se mettre aussi à leur place. Nous surgissons de nulle part, nous nous imposons en maîtres absolus, nous créons des lois, nous volons leur sol et nous nous étonnons quand ils protestent à leur manière. Ce serait plutôt nous les démons, vous ne croyez pas ?
L’infirmier s’essuya le visage, renifla, se pencha au-dessus du blessé qui venait de gémir et remonta la toile qui le protégeait.
— Je n’en sais rien, déclara-t-il en se redressant. Pour moi, les Telluriens sont des humains comme nous qui sont restés trop longtemps en dehors de la communauté. Au moins, ils devraient s’apercevoir que nous sommes comme eux, qu’ils ont tout à gagner en s’adaptant... Au lieu de cela, ils agissent comme si nous étions des monstres venus pour les dévorer.
— C’est un peu ça, fit remarquer Morgan.
L’infirmier détourna son regard.
— Vous n’avez pas l’air d’accord, dit-il soudain. Après tout, nous ne sommes pas ici pour nous poser des questions. La paie est bonne, c’est le principal.
Il montra du doigt le blessé.
— Evidemment, il y a quelques inconvénients. Si vous voulez mon avis, il faudrait l’évacuer le plus tôt possible sur l’antenne chirurgicale.
Morgan leva les yeux. La tempête semblait vouloir redoubler de violence. L’entrée de la ville était proche maintenant. Il pouvait distinguer assez nettement le haut du porche monumental qui, au temps où les remparts tenaient encore debout, permettait seul l’accès.
— Dès que nous serons à l’abri, promit-il, je tenterai d’entrer en liaison avec le P.C.
Le chemin devint brusquement un sentier étroit, très raide. Ils furent obligés de se cramponner aux roches glissantes et de s’aider des branches et des lianes pour escalader les derniers mètres.
Le sergent qui commandait le groupe l’attendait sur le parvis dallé qui précédait le porche. Ses hommes fouillaient déjà la petite cité à l’aspect médiéval. Comme d’habitude, ils ne trouveraient rien.
— Les rebelles ont disparu, annonça-t-il dès que Morgan fut à ses côtés, l’armement, ou ce qu’il en restait, a sans doute été enlevé par les Telluriens qui ont échappé à l’explosion.
— Quoi ?... fit Morgan surpris. Même pas un cadavre ?
— Même pas. Chaque fois que nous avons un engagement avec les rebelles, ils s’arrangent toujours pour enlever leurs morts et leurs blessés.
— Plutôt étonnant pour des sauvages, vous ne trouvez pas?
— Stupide ! Dans cette jungle, les blessés doivent périr vite, alors qu’ils savent que chez nous ils seraient soignés correctement. Là encore nous nous heurtons à l’une de leurs croyances. On raconte qu’ils brûlent leurs morts après une cérémonie.
— Ce genre de spectacle alimente peut-être la haine des autres.
Le sous-officier haussa les épaules.
— Je ne crois pas, déclara-t-il après une légère hésitation. C’est indéfinissable, mais je les crois imperméables à tout sentiment humain. La haine comme nous l’entendons... Non, cela n’irait pas avec leur nature. Ils sont... Ils sont froids comme des serpents. Hum ! il y a une maison un peu plus loin dans laquelle nous serons au sec.
Le sous-officier avait raison. L’édifice était de grande taille et une partie seulement s’était écroulée ; l’autre, la plus importante, avait su résister au temps. Le rez-de-chaussée et le premier étage étaient habitables malgré les lianes qui s’étaient infiltrées partout entre les blocs de pierre et par les portes et fenêtres, ainsi que les énormes champignons qui poussaient sur les dalles.
L’odeur de pourriture y était tellement insoutenable, qu’un moment, Morgan se demanda s’il ne ferait pas mieux de continuer sa route sans s’arrêter, mais le blessé lui rappela sa présence par un gémissement. Dans le quart d’heure qui suivit, il s'acharna à indiquer sa position dans le quadrant nord-ouest par l’intermédiaire de la radio. Il réussit à obtenir une communication avec le poste de commandement des opérations»
— Vous êtes bien le lieutenant John Morgan ? demanda une voix anonyme.
— En effet.
— Très bien, ne bougez pas d’où vous êtes, un réacteur d’observation va aller vous chercher. On vous attend au P.C.
— Mais... Allô !... J’ai un blessé à faire évacuer d’urgence.
— D’accord, nous allons vous envoyer un chirurgien par la même liaison. Il fera le nécessaire. Terminé.
La communication fut brusquement coupée.
Morgan regarda l’infirmier qui écoutait.
— Croyez-vous qu’ils ont compris ? demanda-t-il.
— Certainement. De toute façon, un blessé n’a aucun intérêt pour eux tant qu’il n’est pas remis sur pied. Je crois deviner que le chirurgien va l’opérer sur place.
Le radio alla déposer une balise de repérage devant le porche et revint en courant.
Morgan commença à nettoyer ses habits souillés. Pendant ce temps, un groupe fouillait les ruines avec l’espoir de trouver un indice quelconque ou même un Tellurien à moitié mort.
Le blessé sortit de l’espèce de torpeur dans laquelle l’avait plongé la drogue.
— Sommes-nous arrivés ? demanda-t-il en essayant de se redresser.
— Du calme, intervint l’infirmier.
— Pas encore, dit Morgan, mais ils sont prévenus. Un chirurgien va venir.
— Ah ! C’est vous, lieutenant ?... Croyez-vous qu'il sauvera ma jambe ?
— Depuis le temps qu’il fait ce boulot, il doit savoir comment les raccommoder.
— Ce n’est pas sûr. J’en ai connu qui rataient toujours leurs greffes ou qui posaient des membres disproportionnés. J’ai les jambes plutôt courtes et je ne tiens pas à avoir une démarche de boiteux si on m’en met une plus longue.
— Je ferai attention, le rassura l’infirmier.
Des cris et des rires se firent soudain entendre à l’extérieur, puis deux soldats, accompagnés d’un gradé, firent irruption. Ils poussaient devant eux une jeune Tellurienne.
Celle-ci était couverte de boue et, à première vue, ne semblait pas terrorisée. Elle baissait seulement la tête avec résignation. Elle était habillée d’un vêtement sombre qui la moulait étroitement, suffisamment souple cependant pour ne pas gêner ses mouvements. Ses cheveux noirs, tirés en arrière, étaient noués en chignon sur la nuque. Ses traits paraissaient assez fins, mais il était impossible de deviner si elle était jolie sous son masque de crasse.
— On l’a trouvée dans une cave, pas loin d’ici, expliqua le caporal. Elle doit certainement faire partie de la bande qui nous a attaqués tout à l’heure. Peut-être pourra-t-elle donner des renseignements...
Visiblement, le caporal était assez satisfait de sa prise. Une Tellurienne rebelle appartenait de droit à celui qui l’avait capturée. Il espérait en tirer un bon prix une fois à la base.
Très bien, dit Morgan, je vais l’interroger. Quant à vous, continuez les recherches, il peut y en avoir d’autres. Est-ce que vous parlez l’interlingua ? demanda-t-il à la prisonnière quand les trois hommes se furent éloignés.
Elle leva les yeux vers lui et il reçut le choc de son regard. C’étaient des yeux extraordinaires, d’un bleu intense, pétillants d’intelligence. Des yeux de ce genre ne pouvaient appartenir à une sauvageonne. C’était la première fois qu’il parlait à une rebelle et il ne pouvait y avoir aucune comparaison possible avec celles qui acceptaient de collaborer avec les gens de la S.E.M.C.O.
— L’interlingua est notre langue maternelle, dit-elle d’une voix douce et assurée. Nous avons des écoles pour apprendre. Nous apprenons même à penser comme vous.
— Nos pensées sont-elles si différentes que vous vous sentiez obligés d’apprendre ? Nous sommes pourtant issus de la même race.
Un éclair ironique passa dans les yeux de la fille.
— Il y a si longtemps...
Elle mélangeait des mots très anciens aux mots modernes et l’interlingua, qui était une langue assez souple, prenait une autre dimension. Il fallait toute la mémoire de Morgan pour en comprendre le sens.
— Pourquoi avez-vous conservé tous ces mots périmés ? demanda-t-il.
Elle préféra garder le silence.
Peut-être ne pouvait-elle donner d’explication. Il revint à des questions plus conventionnelles.
— Je ne comprends pas comment vous avez pu vous laisser prendre... Vous aviez largement le temps de filer.
— A cause de la bombe qui a tué mes camarades, dit-elle, je n’étais pas très loin et je regardais de leur côté...
Morgan comprit immédiatement.
— Vous êtes devenue aveugle ! s’écria-t-il.
— Oui. J’ai couru au hasard et je me suis réfugiée dans cette cave où vos hommes m’ont trouvée.
Il se pencha et examina longuement ses pupilles.
— Est-ce que cela va mieux ?
— Beaucoup mieux. Je vous distingue nettement.
— Vous avez de la chance. A cette distance, vous auriez pu devenir aveugle. Savez-vous ce qu’est une bombe photonique ?
— Non, mais nos savants sauront trouver la parade. Ils sont très forts, déjà nous connaissons une bonne partie de vos armes terrifiantes et d’ici quelques mois, nous serons en mesure de vous repousser.
Cette assurance rendit perplexe l’agent du général Muns ; il se demandait jusqu’à quel point les savants de Tellure étaient capables de copier les armes fantastiques de la Grande Galaxie. Leurs connaissances devaient être certainement limitées et ils n’iraient pas très loin.
Le temps passait. Peut-être pourrait-il se servir de cette fille... Il jeta un coup d’œil du côté du blessé. L’infirmier s’était assoupi sur un tas de lianes verdâtres. Quant au blessé, il donnait l’impression de contempler une énorme fleur rouge qui venait de s’épanouir au-dessus de sa tête et se balançait mollement sur sa tige grêle.
Tout était tranquille.
— Ecoutez, dit-il rapidement à voix basse pour ne pas se faire entendre des hommes qui se trouvaient au premier étage. Je vais vous laisser rejoindre les vôtres. Je ne suis pas venu en ennemi, mais pour vous aider. Ce que je veux, c’est contacter l’un de vos chefs. Est-ce possible ?
Il lut l’étonnement dans ses yeux magnifiques, puis l’incrédulité.
— N’est-ce pas un piège ?
— Réfléchissez... Quel serait mon intérêt ? Je suis seul et si mes compagnons apprenaient ce qui se passe, ils n’hésiteraient pas à m’exécuter.
— Je ne sais pas, dit-elle. Pour moi et mon peuple, vous êtes des créatures étranges, incompréhensibles. Je ne peux rien vous promettre, mais je saurai vous retrouver dès que j’aurai une réponse.
— Très bien, partez maintenant. Dépêchez-vous avant qu’il ne soit trop tard. Le caporal qui vous a capturée a des droits sur vous.
— Ah ! fit-elle en riant doucement. C’est juste, il me l’a dit avant de me mener à vous. C’est étrange... Vous auriez dû me faire part de vos intentions plus tôt, j’aurais peut-être agi autrement.
Un sifflement s’enfla dans le lointain. Il approchait rapidement.
— Vite, pressa-t-il, sortez par-derrière. C’est le réacteur qui arrive.
— Comme vous voudrez, dit la jeune Tellurienne sans perdre son sang-froid, je m’en vais. Avant, je dois prendre quelques précautions.
Elle fit un geste imperceptible. Aussitôt, Morgan sentit ses jambes paralysées comme dans un étau, il baissa les yeux et comprit immédiatement ce qui lui arrivait : des lianes venaient de s’enrouler autour de ses chevilles et continuaient de monter. Une autre s’abattit en sifflant sur ses épaules, serra son cou au point de l’étouffer presque. En quelques secondes, il fut dans l’impossibilité de faire un seul mouvement.
La surprise avait été telle qu’il avait oublié de crier, d’appeler au secours. Il était maintenant transformé en végétal. Des feuilles gluantes collaient à lui.
Il prit une longue aspiration.
— C’est idiot ! réussit-il à dire. Commandez à ces plantes de se retirer.
A peine venait-il de formuler ces paroles qu’il en comprit toute l’étrangeté. Ainsi cette fille avait pouvoir sur les plantes de Tellure. C’était incroyable ! Naturellement, comme il put s’en rendre compte, elle n’était plus là. Il réussit à émettre quelques sons. Personne ne répondit. Il est vrai que sa voix était couverte par le bruit infernal que faisait le réacteur en se posant devant le porche.
Il réussit quand même à tourner la tête en direction des deux hommes qui étaient toujours dans la même position.
La fleur rouge continuait à se balancer au-dessus du blessé, mais il ne semblait pas que les lianes soient responsables de l’immobilité des deux corps, car ils n’étaient pas recouverts. Pour eux, l’action des végétaux avait été plus subtile. Peut-être le parfum de la fleur.
Une certitude : ils étaient morts ou endormis.
Et les autres ?...
Un frisson d’effroi le parcourut... Depuis que le moteur de l’appareil s’était arrêté, aucun bruit ne lui parvenait de l’étage. Aucun cri, accompagné des plaisanteries habituelles, ne lui parvenait du dehors.
Tonnerre ! Et le chirurgien qui allait arriver accompagné du pilote. Il se tordit désespérément dans ses liens vivants et réussit à dégager son cou. Il était temps ; une voix s’éleva pas très loin.
— Où êtes-vous ?
— Par ici ! hurla-t-il. Faites attention aux lianes, elles sont dangereuses. Ne vous en approchez pas.
— Facile à dire, reprit la voix.
Morgan attendit, le cœur battant, s’attendant à chaque seconde à une réaction de la liane, mais apparemment son intelligence n’allait pas jusque-là, car rien ne se produisit.
Soudain, il y eut une exclamation.
— Regardez, Spec ! Tous ces corps pendus aux arbres. Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Grouillez-vous ! eut encore la force de crier Morgan.
Ce fut le pilote qui entra en trombe. Il avait l’air effaré et était un peu pâle, mais il brandissait un pistolet thermique de grande capacité capable de rassurer le plus trouillard des mercenaires.
Naturellement, cette arme était interdite sur Tellure. Son propriétaire s’en souciait fort peu en ce moment, il était même assez satisfait de la posséder et Morgan éprouvait le même soulagement que lui.
Le chirurgien suivait quelques pas en arrière. En voyant cette espèce de plante agitée de soubresauts et grognant des imprécations, il poussa un hurlement.
Le pilote fit un bond en braquant son arme.
— Doucement, fit la voix de Morgan, c’est moi.
— Vous qui ? demanda le pilote d’un air soupçonneux.
— Lieutenant John Morgan.
— C’est vous ?... Qui est-ce qui vous a transformé en plante verte ?
— Je ne suis pas transformé en plante verte, espèce d’idiot! Vous ne voyez pas que ces lianes m’empêchent de bouger ?
Trois coups de pistolet thermique furent nécessaires pour le débarrasser des lianes qui se tordaient et sifflaient de douleur. Enfin, elles abandonnèrent la partie et se réfugièrent dans le coin le plus sombre de la salle en laissant derrière elles une large traînée gluante. Morgan respira.
— Où sont les autres ? demanda-t-il.
— Ceux-ci sont morts, dit le chirurgien en montrant le blessé et l’infirmier qu’il venait d’examiner. Je me demande comment. Ils ne portent aucune trace de strangulation. C’est celui-ci que je venais opérer ?
— Oui.
— Eh bien, je crois que tout est fini pour lui.
— Les autres sont pendus un peu partout, dit le pilote, il y en a aux arbres, aux fenêtres et dans la rue principale. Je crois qu’il est inutile de rester plus longtemps ici, ils sont tous morts.
— Je veux m’en assurer, déclara Morgan d’une voix sèche. Prêtez-moi votre pistolet, je vous rejoindrai plus tard dans le réacteur.
— Pas plus de dix minutes, conseilla le pilote impérativement, j’ai une autre liaison à faire.
Il s’apprêtait à confier l’arme à son compagnon quand le chirurgien s’écria :
— Curieuse fleur ! Est-ce elle qui a provoqué la mort de ces deux malheureux ?
Morgan se retourna d’un bond.
— Etes-vous fou ? cria-t-il. N’y tou...
Trop tard... Son avertissement arrivait une seconde trop tard. L’imprudent respirait déjà le parfum attirant de la corolle de sang.
Soudain, il porta la main à sa poitrine comme si un feu intérieur venait de s’y allumer et le brûlait, puis il s’écroula foudroyé, sans un cri.
Tout s’était passé si vite que les deux hommes n’avaient pas eu le temps de réagir.
— Grande Galaxie ! fit le pilote en avançant d’un pas vers le corps immobile.
Morgan le retint par le bras.
— Inutile. Filons d’ici pendant que nous en avons encore la possibilité. Ce que je viens de voir m’a convaincu pour le reste.
Ils enjambèrent quelques lianes et coururent dans la rue vide, encombrée de pans de murs écroulés.
La pluie avait cessé de tomber, mais les nuages bas et noirs annonçaient le prochain déluge.
Le petit réacteur attendait sagement devant le porche monumental. Les lianes ne semblaient pas vouloir dépasser les remparts de la cité morte et le parvis s’étalait devant eux vierge de toute végétation mortelle.
— Vous feriez bien de ramasser votre balise magnétique, suggéra le pilote, un glisseur pourrait se détourner de sa route pour venir voir ce qui se passe ici.
Morgan chercha la balise des yeux et ne tarda pas à la trouver. Son cône lumineux, muni d’une antenne, était visible près d’un fourré.
Il s’approcha avec précaution et s’en empara après avoir coupé l’émission. Comme il se redressait en levant machinalement les yeux, il vit son radio. Celui-ci était pendu par les pieds à une grosse liane, cependant que plusieurs autres, plus fines, lui entraient par la bouche, le nez, les oreilles. Ses orbites vides laissaient échapper quelques gros bourgeons aux teintes vives. Le sang coulait par ces orifices et séchait dans les cheveux.
Le ventre avait énormément grossi et était agité de soubresauts monstrueux.
Le reste du corps était recouvert de feuilles pâles qui palpitaient lentement. La plante donnait l’impression de dévorer sa proie par l’intérieur et même de la savourer. Une nausée saisit Morgan à la gorge. Il s’arracha à ce spectacle et se précipita vers le réacteur.
Dès qu’il fut installé à l’intérieur, le petit appareil bondit vers le ciel, loin des sortilèges de la cité maudite.