Le regne du serpent

Frank Dartal · Chapitre 9 sur 11

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Le regne du serpent

Chapitre VIII

 

Il n’y avait absolument personne dans la grande bâtisse pompeusement baptisée auberge par Beeth. Personne à part lui. Rien de bien surprenant, il s'y attendait. Il avait parcouru une enfilade de pièces totalement vides, inhabitables à cause de leur vétusté.

La lumière de la lampe jouait sur des poutres à moitié pourries, sur des fenêtres sans vitres, sur des moisissures qui se répandaient comme une lèpre, sur des boiseries qui tombaient en poussière, sur des plafonds crevés.

Quelle comédie essayait-on de lui jouer ?... Comment espérait-on le tromper plus longtemps avec ce triste décor ?...

Il était cependant obligé d’admettre qu’il avait marché à fond dès son arrivée. Evidemment, il y avait eu l’accueil, les chants, l’orchestre et surtout Lyséa. Son attention avait été distraite au point de ne pas remarquer les détails. Pourtant...

Un doute s’empara de son esprit et il descendit l’escalier.

La grande salle lui apparut différente. Le bar existait bien à l’endroit prévu, mais il était fait de planches mal jointes, hâtivement posées et fixées à l’aide de gros clous. Les bouteilles exposées derrière étaient vides. Les tables étaient à l’avenant.

Aucun orchestre n’aurait pu tenir sur l’étroit balcon qui dominait la salle et d’où lui parvenaient les sons quand la fête battait son plein, d’ailleurs le plancher était en partie écroulé.

Là aussi, il avait été victime d’une illusion. L’ambiance chaleureuse, les vins, n’expliquaient pas ce genre d’aberration. Il y avait autre chose qu’une simple altération des perceptions.

Peu à peu, il comprenait qu’il avait été, sans s’en rendre compte, sous une forte influence hypnotique. Quelqu’un ou quelque chose avait modifié son psychisme. Il avait rêvé tout ce qu’il avait cru voir sans pour cela dormir, car le cadre était présent devant lui. Son imagination avait créé le reste, c’est-à-dire les détails comme les sons, les couleurs, les odeurs.

Quant aux personnages, ils devaient être réels, ainsi que le décor de sa chambre avec ses tentures neuves qui cachaient les défauts.

Lyséa non plus n’était pas un rêve, du moins il l’espérait, mais jusqu’à quel point était-elle ce qu’elle paraissait être ?...

Et Beeth ?...

Qu’était devenu Mat ?... Son absence avait certainement été voulue. En tout cas, il n’était pas dans l’auberge, peut-être s’était-il réfugié dans l’une des maisons du village en compagnie des deux filles qui semblaient s’intéresser à lui. Peut-être était-il tout bonnement retourné au poste. C’était la solution la plus vraisemblable car Okong, il en était sûr maintenant, devait offrir le même aspect que les agglomérations qu’il connaissait déjà : des ruines abandonnées qui faisaient illusion.

Un frisson glacé lui parcourut le dos.

Si le général Muns ne l’avait pas appelé avec tant d’insistance, jamais il n’aurait découvert la supercherie. Oui... C’était cela... Son réveil n’était pas prévu au programme et la bague avait été le grain de sable qui bouleverse les plans les mieux établis.

Cette fois, il commença à se demander avec inquiétude ce que feraient les Telluriens s’ils le découvraient ici... Le mieux était de retourner là-haut, de se glisser dans son lit et de jouer la comédie du sommeil. La prudence l’exigeait, mais il ne pouvait se résoudre à laisser passer une si belle occasion d’en savoir plus.

Il remonta dans sa chambre où il se débarrassa de la lampe qui pouvait attirer l’attention sur lui, puis il redescendit silencieusement dans l’obscurité. Retrouver la sortie qui donnait sur le parc lui fut facile, d’autant plus que la porte était largement ouverte et qu’une clarté diffuse parvenait du dehors.

La chance était de son côté. Il ne pleuvait pas et le ciel s’était débarrassé d’une bonne partie de ses nuages. La lumière blafarde de l’un des petits satellites de Tellure arrivait jusqu’au sol et nimbait tout d’une lueur surnaturelle. Il voyait devant lui assez loin et reconnut immédiatement le paysage tel qu’il l’avait vu à sa première sortie. Le toit de la petite tonnelle était visible derrière un massif sombre.

Il avait eu raison de sortir, cela prouvait qu’il ne subissait l’influence hypnotique que dans la maison et limitait considérablement le pouvoir de celui ou de celle qui désirait l’influencer.

Qui était-ce ?... Lyséa ?... Ils pouvaient tout aussi bien être plusieurs.

Il traversa vivement l’espace dégagé qui se trouvait immédiatement derrière l’auberge. Son instinct lui disait qu’il allait enfin apprendre quelque chose d’important.

Et son instinct ne le trompait pas. Comme il atteignait presque la tonnelle, le bruit d’une conversation le fit s’arrêter pile, puis avancer avec plus de précautions. Il avait immédiatement reconnu l’une des voix, c’était celle de Lyséa, mais l’autre... Il en éprouva un choc. Elle était atonale et prononçait les mots de l’interlingua, pourtant faciles, avec difficulté, dans un chuintement, en élidant certaines voyelles. Mais cela n’était rien, cette voix évoquait en lui des impressions étranges, comme si, brusquement, il se trouvait plongé à l’aube des temps. Elle remuait des souvenirs sauvages de boue originelle, des visions fantastiques. Il ne pouvait la supporter. Tout son être la rejetait, mais il devait savoir.

Domptant son envie de s’éloigner, il écarta les dernières branches qui dissimulaient encore les deux interlocuteurs.

Le couple, si on pouvait appeler ça un couple, était debout au centre de la petite clairière qui précédait la tonnelle. Il était éclairé en plein par cette lumière irréelle qui traversait les nuages.

Aucun doute, c’était bien Lyséa qui se trouvait devant lui. Il reconnaissait son fin profil levé vers son compagnon ; un serpent de grande taille qui la dépassait d’une bonne tête. Morgan ne pouvait juger de sa longueur, car sa queue était enroulée en plusieurs anneaux pour lui permettre une meilleure assise. Sa tête plate se balançait doucement. Son corps souple était protégé par de larges écailles noires qui luisaient d’un éclat froid. Sa gueule, qui ressemblait à une fente, s’ouvrait par moments, laissant voir une langue bifide. Ses yeux, d’une fixité extraordinaire, brillaient intensément.

Morgan eut peur d’être découvert par ce regard glacé qui donnait l’impression de traverser les objets.

Lyséa parlait.

— Je ne sais pas s’il supportera la vérité dès qu’il reviendra à lui, disait-elle. Je ne sais même pas s’il admettra sa transformation ; elle a été trop profonde. Il ne sera jamais plus le même. Croyez-vous qu’il redevienne comme avant ?

— Je ne sais pas, répondit le reptile de sa voix chuintante, de toute façon son sacrifice était nécessaire pour sauver notre race. Vous devriez montrer le même courage qu’il a montré. Tout ceci aura une fin.

Lyséa étouffa un sanglot. Visiblement, elle pleurait un parent ou un ami qui s’était volontairement sacrifié à une cause.

Le serpent eut l’air de s’impatienter. Sa tête se balança plus rapidement.

— Cessez donc de pleurer comme ces ridicules Eridaniens, dit-il aigrement, je ne peux le supporter.

Veuillez me pardonner, maître.

— Surtout n'oubliez pas que Kobar n’aime pas beaucoup les hommes des étoiles et il se pourrait que...

Morgan ne comprenait rien à ce qui se disait. Il classa cependant tout ce qu’il venait d’entendre dans son esprit en espérant que ces paroles énigmatiques s’éclaireraient au fur et à mesure du déroulement des événements.

Quelque chose lui disait que la conversation entre la jeune fille et le reptile allait bientôt se terminer. Il lança un dernier regard dans leur direction et s’éloigna sur la pointe des pieds. Quand il jugea être assez loin, il se mit à courir.

Qui était ce Kobar ? Sans doute un personnage important. D’après les paroles prononcées, on allait lui faire faire sa connaissance. Les phrases entendues tournaient dans sa tête. Rien de bien compréhensible en vérité, cependant il sentait qu’elles étaient capitales et qu’elles expliquaient en partie le comportement de ce peuple dominé par les grands reptiles.

Dominé c’était beaucoup dire, car Lyséa n’en donnait pas l’impression. En tout cas, il y avait collusion, ce qu’il venait de voir en était la preuve.

Rien n’avait bougé à l’intérieur de l’auberge qui offrait toujours le même impénétrable silence. Il regagna sa chambre et s’étendit sur le lit dans la position où Lyséa l’avait laissé.

Quelques minutes s’écoulèrent, puis il y eut un craquement dans l’escalier et des pas légers marchèrent dans le couloir. La porte fut poussée avec précaution.

Morgan laissa échapper un profond soupir, s’étira et se dressa sur son séant.

— Est-ce l’heure de partir ? demanda-t-il à la jeune fille qui le regardait avec étonnement.

— Vous êtes réveillé ! fit-elle. Non, ce n’est pas l’heure du départ et vous pouvez continuer de vous reposer si vous le désirez.

— Je n’ai plus du tout sommeil, déclara-t-il.

Elle s’approcha, souriante, parfaitement à l’aise et s’assit à côté de lui.

— J’ai faim comme si je n’avais pas mangé depuis cent ans, dit-il encore, je crois que je vais aller faire un tour au bar. Y a-t-il quelqu’un ?

— Tous les serveurs sont couchés à cette heure, mais je peux y aller.

Il sentit une main fraîche lui caresser le front. Comme il se demandait ce qu’elle allait inventer pour l’empêcher de descendre dans la salle, il reçut brusquement le choc de son regard. L’éclat de ses yeux avait augmenté dans la pénombre. Ils étaient comme des phares dans un univers bleu. Son esprit s’y laissa glisser et vagabonda avec délice.

C’est alors qu’il entendit à nouveau sa voix... Des sonorités amples, rassurantes, graves : dormir, il devait dormir.

Des doigts caressèrent ses paupières lourdes.

Vaincu, il s’endormit comme on le lui commandait.

 

Il ne sut jamais combien de temps dura ce sommeil hypnotique, toujours est-il qu’il se réveilla frais et dispos. Le même jour terne que la veille éclairait la chambre et Lyséa, debout au pied du lit, le regardait.

— Bonjour, fit-elle. Avez-vous passé une bonne nuit?

— On ne peut souhaiter mieux, déclara-t-il. J’ignorais votre don extraordinaire.

— Lequel ?

— Mais l’hypnose !

Et il lui raconta ce qu’il avait éprouvé quand elle s’était penchée sur lui au milieu de la nuit. A sa grande surprise, elle éclata de rire.

— Vous avez rêvé !

— Je vous assure que je me rappelle très bien les moindres détails.

— C’est le vin ! Il faut se méfier du vin de Tellure. Il produit toujours des rêves fantastiques et celui qui n’a pas l’habitude pense avoir réellement vécu tout ce qu’il a imaginé.

Morgan fronça les sourcils. Il se rappelait évidemment avoir ingurgité plusieurs types de liqueurs colorées. Il préféra ne pas insister. Lyséa, si elle mentait, avait certainement prévu toutes les questions qu’il pourrait poser.

Sans un mot, il se leva, passa sous la douche et s’habilla. Il remarqua que son uniforme avait été nettoyé et repassé avec soin.

— Quand partons-nous ? demanda-t-il quand il fut prêt.

Elle le regardait avec un petit sourire mélancolique sur les lèvres et une vague tristesse dans le regard.

Qu’éprouvait-elle ?... Peut-être un certain attachement. Comment savoir ? En tout cas, ses sentiments paraissaient assez mêlés, difficiles à définir malgré ce qui s’était passé entre eux.

Peut-être n’était-ce que de la pitié qu’il lisait sur ce visage d’une pureté qui atteignait la perfection. Sans oser se l’avouer, cette pureté le remuait jusqu’au plus profond de son être. Elle semblait détachée de tout et cependant présente comme la fatalité. Ce peuple possédait quelque chose d’autre que le général Muns ne pouvait comprendre.

— Nous partons tout de suite, répondit-elle laconiquement.

Elle s’approcha de l’une des fenêtres, souleva le rideau.

— Notre voiture est déjà là.

Par curiosité, il regarda à son tour. En effet, le même véhicule que celui qui l’avait transporté la veille était arrêté devant le perron. Il était vide, le chauffeur devait être à l’intérieur de l’auberge.

Il la regarda.

— Il ne nous reste plus qu’à descendre, dit-il.

S’il avait espéré une réaction quelconque, il fut déçu. Lyséa resta impassible et sortit la première de la chambre.

Le couloir était, comme toujours, plongé dans une semi-obscurité. Il était donc difficile d’y trouver un changement dans le détail. Ce fut quand il put plonger son regard dans la grande salle, du haut de l’escalier, qu’il éprouva l’un des plus grands chocs de sa vie.

Tout avait retrouvé sa place comme quand il y était entré pour la première fois. Le bar luisait de tous ses chromes, et ses bouteilles étaient pleines. Les tables étaient d’une propreté méticuleuse. Les pavés brillaient. Les murs lépreux avaient disparu et le plafond ne s’écroulait plus. Même les instruments de l’orchestre étaient encore en place ; sans les musiciens, qui devaient se reposer quelque part, dans l’une des chambres.

Rêvait-il ?... Tout était si réel autour de lui qu’il semblait idiot de se poser une question pareille.

Inconsciemment, ses mains venaient de se cramponner à la rampe, cette rampe qu’il connaissait, qu’il avait justement remarquée cette nuit et qui était à moitié pourrie, branlante, alors que maintenant...

— Salut ! s’écria une voix reconnaissable.

Mat était assis devant le bar et buvait tranquillement.

— Tu fais une drôle de tête, remarqua-t-il. Faire la fête n’a pas l’air de te réussir.

Morgan eut beaucoup de mal à retrouver son empire sur lui-même. Il descendit quelques marches à la suite de Lyséa.

— Où étais-tu ? demanda-t-il quand il fut arrivé près de son compagnon. Je commençais à m’inquiéter de ton absence.

— Pas très loin, répliqua Mat en riant, juste la chambre à côté de la tienne. Beeth est venu me sortir du lit de très bonne heure pour me confier son engin préhistorique. Il paraît que tu as besoin d’un bon pilote.

Morgan interrogea la jeune fille du regard.

— Oui, dit-elle, nous avons jugé que c’était mieux pour vous d’avoir un ami à vos côtés.

Qui mentait ?

Il se rappelait avoir pénétré dans cette chambre qui était complètement vide. Mat était-il devenu leur complice ? Il ne pouvait le croire. En si peu de temps c’était impossible. Dans ce cas, il pouvait être sous contrôle hypnotique comme lui en ce moment...

Non, quelque chose ne collait pas dans cette histoire.

Pourquoi ne pas admettre l’explication de Lyséa ? C’est-à-dire qu’il avait fait des cauchemars sous l’effet du vin de Tellure.

Ainsi, le serpent noir, avec ses yeux d’obsidienne, ne serait qu’un fantasme sans importance.

— Partons, dit-il brusquement. Un peu d’air me fera du bien.

— Tu ne manges pas ?

— Je n’ai pas faim.

Mat sauta de sa chaise et le suivit en grommelant.

Bien sûr, le comportement de son ami le surprenait, quoi de plus naturel. Il devait mettre ça sur le compte des événements de la nuit, mais aussi sur l’attitude de Beeth et sur leur situation qui n’était pas tellement brillante. Morgan qui l’examinait d’un œil critique le trouvait parfaitement logique.

— Où va-t-on ? demanda-t-il avec curiosité. Beeth ne m’a rien dit.

— Rendre visite à un gros bonnet de la rébellion. Seule Lyséa connaît l’endroit.

— C’est de la démence ! protesta Mat en louchant du côté de la jeune Tellurienne. Je suppose que tu as pesé tous les risques.

— Ne t’inquiète pas. Que peut-il nous arriver de plus qu’en restant bien sagement au poste, hein ?... Ce n’est pas demain qu’un glisseur viendra te chercher.

— Est-ce qu’on sait ? fit Mat avec violence. Ta décision me semble pour le moins imprévue et je commence à regretter notre équipée de cette nuit.

— A ce propos, dit Morgan, comment te sens-tu ?

— Bien, merci.

— Tu supportes le vin de Tellure ?

— Euh, oui... Cela dépend. Qu’est-ce que tu entends par là?

— Est-ce qu’il te donne des visions ?

— Pour ça non ! s’exclame Mat. Il me ferait plutôt dormir. Quand je pense que je n’ai pas pu m’occuper sérieusement des deux filles... Même Beeth a été obligé de me secouer un bon moment avant que je me réveille.

— Aucune sensation bizarre dès que tu as ouvert les yeux ?

— Non. Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Pour savoir. Ce vin me trouble les idées. J’ai eu des cauchemars très désagréables.

— Dans ce cas, c’est que tu en as bu plus que moi. Un bon conseil : tu ferais bien de te reposer sur la banquette arrière.

Mat ne savait rien et ne lui apprendrait rien de plus. Lyséa avait raison ; il avait fait un rêve et s’était endormi juste après sa conversation avec le général. Il ne boirait plus jamais de vin sur Tellure. Cette décision prise, il suivit le conseil de Mat et s’installa sur la banquette. De toute façon, la présence de la jeune fille était nécessaire à côté du conducteur pour le guider.

— Quand même ! dit Mat en mettant le moteur en marche. Si un officier de la S.E.M.C.O. se présente au poste, je me demande ce qu'il pensera en constatant ton absence. Il ne faut pas oublier que c’est toi le chef d’Okong.

— Beeth fera le nécessaire, assura Lyséa.

— De toute façon, dit Morgan en étouffant un bâillement, je n’ai aucun compte à rendre à la S.E. M.C.O. C'est elle qui va bientôt être obligée d’en rendre au gouvernement de Centropolis.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Que je suis un officier de la Garde et que mon enquête est presque terminée.

— Grande Galaxie ! brailla Mat en lâchant le volant. Tu ne pouvais pas le dire plus tôt !

Le petit véhicule fit une embardée, évita de justesse trois troncs monstrueux qui bordaient la route à la sortie du village et faillit verser dans un ravin.

— Attention ! cria Morgan inquiet. Il n’y a pas de pilote automatique sur ces engins.

— Je le sais, répliqua Mat en se cramponnant à nouveau sur son volant.

Lyséa s’était contenté de fermer les yeux. Elle paraissait calme. Mat réussit enfin à stabiliser le véhicule.

— Ouf ! soupira-t-il. Quand tu auras des nouvelles de ce genre à m’annoncer, tu choisiras ton moment Alors, comme ça, ajouta-t-il avec aigreur, tu es un flic.

— Disons un policier un peu particulier, rectifie l’agent de Muns, je ne me déplace que pour le gros gibier, le menu fretin comme toi ne m’intéresse pas.

— Avec toi, on sait tout de suite à quoi s’en tenir, déclara Mat plus vexé qu’il ne voulait le paraître Puis-je savoir quels sont tes projets dans l’immédiat.

— Assurer la première liaison entre un représentant des Telluriens et mon chef direct.

— Ensuite ?

— Le reste ne me regarde plus.

— Très bien, tu auras donc le temps de t’occuper de ma modeste personne.

— Que veux-tu dire ?

— Je ne tiens pas à pourrir sur Tellure, déclara Mat avec force en appuyant à fond sur l’accélérateur, ni à me faire arrêter par tes amis les gardes, car c’est ce qui va arriver.

— Il ne faut pas voir tout en noir. Il y aura certainement un jugement et les responsabilités de chacun...

— Pouah ! l’interrompit Mat. Je connais le résultat. Les responsables de la S.E.M.C.O. s’en sortiront avec les honneurs, quant aux minables dans mon genre, ils iront dans un cul-de-basse-fosse ou finiront sur une planète coloniale de cinquième catégorie où la vie est presque impossible. Très peu pour moi. Je veux une certitude tout de suite ou je t’abandonne sur cette route.

— D’accord, d’accord, s’empressa aussitôt Morgan en regardant les bas-côtés de la route défiler à trop grande vitesse. Un Centaurien n’a qu’une parole et je te promets que nous partirons en même temps que le Tellurien qui devra représenter les siens, mais je t’en prie, ralentis un peu, nous ne sommes pas si pressés.

Mat fit reprendre au véhicule une allure normale,

— Je te crois, grogna-t-il après un coup d’œil sur le visage de son compagnon. J’ai hâte de connaître ce représentant à qui je devrai cette touchante attention. Comment s’appelle-t-il ?

— Je l’ignore, dit Morgan.

— Il s’appelle Kobar, dit Lyséa qui avait suivi la conversation des deux hommes avec attention. C’est un personnage très respecté.

Morgan sursauta. Heureusement, son trouble passa inaperçu.

Kobar !... Il se souvenait. C’était le nom prononcé par le serpent dans son rêve. Il entendait encore la voix chuintante qui disait : « N’oubliez pas que Kobar ignore totalement nos plans. Kobar n’aime pas beaucoup les hommes des étoiles. »

Donc il n’avait pas rêvé. Plus que jamais il devait se méfier de tout ce qui l’entourait, même de Mat.

Mat n’avait aucune obligation envers lui et pouvait tout aussi bien le trahir que l’aider. Peut-être n’avait-il été placé à ses côtés que pour intervenir quand il le faudrait. N’était-ce pas un peu sa faute s’il n’avait pu approfondir les choses à l’auberge ? Sans l’apparition de Mat au bar, il aurait certainement recommencé la visite des chambres. Maintenant, il était trop tard.

Mais peut-être se trompait-il. Et peut-être Mat n’était-il qu’une victime comme lui...

Comment les Telluriens procédaient-ils pour agir de cette façon sur son psychisme ?

Dormait-il tout éveillé ?... Certainement pas, autrement il ne se poserait pas de telles questions. Par exemple, en ce moment, il avait la certitude d’être dans son état normal. Le paysage qu’il voyait défiler lui paraissait bien réel. Alors comment pouvait-on, en quelques secondes, le faire passer de l’état normal à l’état hypnoïde ?... C’est ce qui lui était arrivé à l’auberge.

Lyséa devait posséder ce pouvoir. Si tous les Telluriens étaient comme elle, ils pouvaient devenir dangereux à la longue. Dès que possible, il devrait prévenir Muns.

Heureusement, le cristal de la bague était là pour le rassurer, c’était le seul lien qui le reliait à son univers, le seul qui pouvait lui prouver qu’il n’était pas entièrement sous contrôle.