Le regne du serpent
Chapitre III
Malgré son humeur massacrante et le peu de considération qu’il éprouvait pour les agents des Services Spéciaux, Carson joua le jeu jusqu’au bout. Il fit son travail correctement.
Quand l’heure fut venue, il se débarrassa de son uniforme trop voyant de commandant de la Garde et revêtit un costume civil. Il alla ensuite réveiller Morgan qui s’était assoupi dans son fauteuil.
— Debout, cria-t-il en le secouant.
Morgan ouvrit des yeux énormes devant le nouvel aspect de son supérieur,
— Vous ressemblez à un pot de fleurs, ne put-il s’empêcher de remarquer.
— C’est la nouvelle mode, dit Carson sans se vexer.
— Elle est colorée.
— Sans doute, mais c’est le seul moyen pour passer inaperçu dans cette maudite cité.
Un ascenseur rapide mena les deux hommes jusqu’à une terrasse secondaire où attendait le glisseur personnel du commandant.
Il faisait nuit, mais le ciel s’était partiellement dégagé et des étoiles scintillaient entre les nuages. La terrasse luisait encore de pluie.
— Je suppose que vous n’avez rien laissé de compromettant dans votre chambre d’hôtel ? demanda Carson en branchant les circuits antigravifiques de son glisseur.
— Rien de bien intéressant, répondit Morgan.
— J’enverrai quelqu’un demain.
Le glisseur s’éleva brusquement dans les airs, il alla très haut, comme s’il avait peur de s’écraser contre une tour malgré la vigilance du pilote automatique, mais c’était surtout pour prendre la ligne réservée qui permettait d’aller du palais à l’astroport en évitant les divers contrôles de police.
Il fallait la nuit pour juger la cité.
Centropolis n’était plus qu’une mer lumineuse, une lave bouillonnante qui s’étirait en fleuves, en ruisseaux d’or et de jade, en paillettes colorées qui montaient à l’assaut des tours et retombaient en cascades. Une explosion de couleurs et de lumières qui donnaient l’impression de se figer par endroits.
Là-bas, loin devant, l’astroport ressemblait à une masse laiteuse parcourue d’étranges éclairs d’un bleu intense. C’était la flamme des propulseurs ioniques des cosmonefs qui partaient vers les étoiles.
L’astroport grossit démesurément. Des formes tourmentées surgirent de l’ombre et une voix impérative intima au glisseur l’ordre de ne pas aller plus loin.
Docilement, le pilote automatique le fit se poser sur une terrasse, juste devant l’entrée surveillée d’une voie à sens unique qui menait directement à l’aire de départ.
— Par les dieux des étoiles ! fit Morgan en s’apprêtant à sortir de l’appareil. Je suis toujours impressionné par Centropolis la nuit. C’est un autre univers.
— Oui, approuva Carson, il s’en dégage une puissance extraordinaire. Comme une aura fantastique où rien n’aurait le même sens.
Morgan venait de sauter sur la terrasse et lui faisait un signe d’adieu.
— Bonne chance ! cria Carson en se demandant s’il reverrait un jour l’agent du général Muns.
Le glisseur fit un bond vers le ciel et ne fut bientôt plus qu’une étincelle parmi les autres.
Le jeune homme haussa les épaules. Carson avait l’air soulagé d’un gros poids en le quittant. Evidemment, tout reposait maintenant sur lui. Il allait risquer sa vie pour une peuplade dont il ignorait l’existence quelques heures plus tôt. Est-ce que cela valait la peine ? Oui si l’on considérait le rapport qu’il pouvait en tirer, à condition bien entendu qu’il s’en sorte sans trop de dommages.
Est-ce que les indigènes de Tellure seraient reconnaissants de ce qu’il allait faire pour eux ? Là, il pouvait répondre par la négative sans se tromper. La colonisation se poursuivrait dans toute sa rigueur et le sol de Tellure serait exploité à fond sous l’égide du gouvernement. Bon gré mal gré, les Telluriens se mettraient au rythme de la Grande Galaxie.
Morgan ajusta ses lunettes et se dirigea d’un pas assuré vers l’entrée. Le contrôleur jeta un bref coup d’œil sur ses papiers, en sépara la carte magnétique et la passa à un garde qui se trouvait à côté. Celui-ci fit glisser la carte dans la fente d’un terminal.
Deux secondes d’angoisse, mais apparemment l’ordinateur ne découvrit rien de suspect car la carte lui fut rendue en même temps que le reste.
— Dépêchez-vous, monsieur Anderson, lui conseilla le contrôleur, prenez la voie 5.
Le faux Mark Anderson se pressa vers la voie indiquée qui l’emporta à toute vitesse en direction du Sirius.
La masse illuminée de l’astronef se dressait au loin dans sa cuve de béton, mais l’agent des Services Spéciaux n’eut pas le temps de l’examiner, car un groupe de Kaks s’agitaient autour de l’échelle de coupée et s’apprêtaient à la retirer.
Quand il passa au milieu de leur groupe, il entendit l’un d’eux qui disait :
— Ces humains sont tous les mêmes. Ils croient que nous sommes à leur service. Heureusement que les dernières élections...
Le reste de la phrase se perdit dans un brouhaha, puis il y eut le roulement de tonnerre de la porte du sas qui se refermait derrière lui. L’hôtesse en uniforme se précipita en souriant.
— Vous êtes monsieur Mark Anderson ? demanda-t-elle avec amabilité.
Elle possédait des dents éblouissantes, des yeux noisette, une silhouette impeccable, bref, elle était humaine jusqu’au bout des ongles et l’esprit se reposait en la détaillant.
Morgan s’inclina.
— En effet, dit-il.
— Vous êtes un peu en retard, monsieur Anderson.
Il eut un geste vague de la main.
— Mon aérotaxi...
— Je vois. Le principal est d’être arrivé à temps, n’est-ce pas ? Si vous voulez me suivre, je vais vous conduire jusqu’à votre cabine.
Morgan la suivit docilement à travers le hall. L’ascenseur avait quelque chose de démodé. Comme tout ce qui l’entourait d’ailleurs. C’était peut-être la décoration... Vraisemblablement, il était là depuis la construction du Sirius et, à l’origine, il devait se mouvoir à l’aide de câbles et de poulies, mais quelqu’un avait jugé bon de le moderniser en le munissant d’un circuit gravifique
L’ensemble fonctionnait assez bien.
L’astronef devait dater de l’époque où le voyage par l’hyperespace n’était encore qu’à ses débuts. Maintenant, ce genre de transporteur desservait surtout les lignes secondaires, là où le trafic était le moins intense.
— Sommes-nous nombreux à bord ? questionna Morgan, histoire de parler plutôt que par curiosité.
— Seulement une trentaine de passagers, monsieur Anderson.
— Ce n’est pas beaucoup. C’est à se demander comment la compagnie arrive à s’en sortir.
— Nous transportons aussi du fret pour la balise 34.
— La balise 34 ?
— Oui, il doit y avoir un énorme chantier à proximité, mais il se trouve en dehors de toute circulation. La balise sert d’entrepôt.
L’ascenseur s’arrêta au dixième étage et la jeune femme le précéda dans un dédale de coursives étroites. Ils marchèrent un moment l’un derrière l’autre. L’endroit était silencieux, presque désert. Les rares personnes qu’ils rencontraient étaient des commerçants, plongés dans l’obscure méditation du négoce interstellaire, qui ne faisaient pas attention à eux.
La plupart étaient des anthropoïdes se rendant sur leur planète d’origine, Eor.
— Voici votre cabine, dit l’hôtesse en s’arrêtant soudain devant une porte qu’elle ouvrit. Désirez-vous prendre vos repas ici ou dans la salle commune ? Ce navire est trop ancien pour posséder des distributeurs dans chaque appartement, mais le garçon d’étage s’en chargera.
— Je les prendrai ici, du moins pendant les premiers jours. Je verrai par la suite.
— Comme vous voudrez, monsieur Anderson. Généralement, nous formons des tables par race. C’est interdit par le règlement de la compagnie, mais une fois que nous sommes dans l’espace... Je vais prévenir le garçon de service. Si quelque chose ne va pas, n’hésitez pas à me le faire savoir.
Elle s’éloigna, rapide, légère, laissant derrière elle une impression d’efficacité et les effluves rares d’un parfum de prix.
Morgan pénétra dans sa cabine réservée. Carson semblait avoir rogné sur les dépenses. Elle était petite, basse de plafond, avec une minuscule salle d’eau et une couchette qui ressemblait à une niche.
Son premier soin fut d’enlever les lunettes qui commençaient à le gêner, ensuite il cacha la serviette bourrée de liasses de billets soi-disant volés sur la plus haute étagère d’un étroit placard en y fixant quelques points de repère.
Au pied de la couchette, dans la paroi métallique, il découvrit un écran mural de moyenne dimension qui permettait de voir certaines parties du navire, comme le pont-promenade, par exemple. Celui-ci était branché sur l’extérieur et Morgan put assister aux préparatifs de départ.
Déjà, tout ce qui reliait le Sirius à l’astroport avait été enlevé. Des groupes d’humanoïdes s’empressaient maintenant d’évacuer rapidement l’aire de béton qui luisait faiblement sous la clarté des rampes. La lourde carcasse d’acier commença à frémir doucement dans sa cuvette, à s’élever lentement.
Sur l’écran 3 D, Morgan voyait maintenant tout l’astroport avec ses pistes, ses rampes inclinées, ses cosmonefs géants dressés et ses bassins de radoub qui ressemblaient à des villes. Une partie de Centropolis bascula sur l’horizon. La vitesse s’accéléra, des soleils tourbillonnèrent sous la vieille coque et le Sirius bondit vers l’espace glacé.
Une minute encore, le système d’Eridan III fut visible, puis il disparut totalement dans le flamboiement bleuté de Rigel.
Soudain, il n’y eut plus rien sur l’écran, l’astronef venait de pénétrer dans la nuit fabuleuse, illimitée, dans le néant originel de l’hyperespace. Centropolis n’était plus qu’un souvenir lointain et la Grande Galaxie qu’une poussière dans le temps.
Tout cela s’était fait sans heurts, sans bruits, sans aucune sensation désagréable, grâce aux générateurs de gravitation qui permettaient de soulever, protéger et déplacer n’importe quelle masse à une vitesse supérieure à celle de la lumière.
Quelqu’un frappa à la porte. Morgan cria d’entrer.
C’était le garçon d’étage qui venait présenter ses services et se renseigner sur les goûts de son passager. Il avait l’habitude de la ligne et la préférait à celles, trop fréquentées, des cosmonefs de grande capacité qui allaient trop vite. Ici, on avait le temps de faire connaissance et de discuter... M. Anderson savait-il que le Sirius allait s’arrêter à la balise 34 ?
— Je l’ignorais, répondit le faux Anderson. Combien de temps ?
— Quelques heures. Cette fois le fret est plus important que d’habitude.
— Je me demande à qui ils peuvent vendre ces marchandises.
— Ce sont des machines destinées au Trust du Cosmium qui exploite une planète retirée. Sans la balise 34, cette ligne serait supprimée depuis longtemps, monsieur Anderson. J’ai entendu dire qu’une fois l’exploitation bien lancée, il y aura beaucoup de monde sur Tellure.
— Sur quoi ?
— Sur Tellure, Monsieur. C’est le nom de la planète en question.
— Je le souhaite pour tous les habitués de cette ligne, grommela Morgan avec indifférence. J’aimerais que vous me serviez un plat cuisiné d’Eor, en avez-vous ?
— Certainement, Monsieur. Lequel désirez-vous ?
Morgan laissa échapper un soupir embarrassé.
— Malheureusement, je n’ai aucune notion de ce qui se mange là-bas. Je n’y ai jamais mis les pieds, vous comprenez ?
Le garçon d’étage releva la tête et se mit à contempler le passager avec curiosité. Cette attitude mit immédiatement son ascendance simienne en relief. Morgan aurait dû s’en douter plus tôt, mais il venait de tomber dans le piège de plusieurs générations de métissage. L’hôtesse était-elle dans le même cas ?... Il se promit de la détailler avec plus d’attention la prochaine fois qu’il la verrait. Ce serait vraiment dommage pour elle. Pourquoi dommage ?... Il arriverait bien un moment, dans le temps, où la différence ne serait plus discernable. De toute façon, ce n’était pas à lui de faire la fine bouche.
— Je vois, fit le garçon en prenant un air entendu, ce qui accentua encore sa ressemblance avec ses ancêtres, Monsieur va séjourner un bon moment sur Eor et il préfère savoir ce qui l’attend.
— C’est cela.
— Pour les femmes, Monsieur trouvera difficilement à son goût, mais pour la cuisine, il n’y a pas tellement de différence avec celle que Monsieur a l’habitude de manger. Je me charge de l’éducation de Monsieur.
— Je vous remercie, euh... Comment dois-je vous appeler ?
— Charly, Monsieur.
— Eh bien, Charly, je compte sur vous.
Charly fit consciencieusement ce que Morgan attendait de lui. En une dizaine de jours, il fit défiler dans l’étroite cabine tous les plats d’Eor. Le plus curieux, c’est que l’agent de Muns s’y habitua.
Tous les passagers et l’équipage ne tardèrent pas à savoir qu’il allait définitivement s’installer sur la planète des anthropoïdes, ce qui lui valut une certaine considération de la part des négociants. L’un d’eux se permit de l’inviter à sa table et en profita pour lui faire un cours très approfondi sur la théorie raciste et une description du type biologique idéal.
— C’est-à-dire le nôtre, conclut-il triomphalement en se regardant avec complaisance dans un miroir. Bien entendu, reprit-il vivement, je ne vous exclus pas, mais convenez que nous sommes prioritaires. Sans nous, votre civilisation n’aurait pas existé et vous devez admettre que nous sommes la première racine de l’espèce.
L’anthropoïde était excusable, il avait un peu bu. Il parlait haut. Tout le monde pouvait l’entendre, mais personne n’y faisait attention à part les serveurs.
Morgan se faisait le plus petit possible tout en se demandant si ce n’était pas encore un piège imaginé par Muns pour tromper ses adversaires. Il voulut calmer son interlocuteur.
— Ne croyez-vous pas, demanda-t-il, que les races pures ont disparu depuis longtemps et qu’il n’est pas possible de parler de supériorité d’une race alors que chacune a ses qualités propres, et que ce sont des peuples d’origine composite qui ont le plus contribué au progrès ?
D’un geste, le négociant balaya ce qu’il croyait être des extravagances de ratiocineur.
— Pffit !... Est-ce que vous pondez des œufs comme les Kaks ?
— Non, mais...
— Et les sauriens ? Vous sentez-vous un lien de parenté avec les sauriens ?
— Evidemment non, cependant...
— Je sais, vous allez me parler d’évolution, d’intelligence, mais le racisme n’a rien à voir avec l’intelligence. Il est, voilà tout. Inutile de le nier ou de chercher à le cacher sous des phrases creuses.
Il se pencha au-dessus de la table.
— Je vais vous faire un aveu, déclara-t-il, je suis partisan de l’abolition de l’article III de la Constitution... Vous savez, celui qui protège les ethnies sur le plan culturel et qui oblige les explorateurs à faire très attention lorsqu’ils en découvrent une ainsi qu’à se servir de techniques archaïques pour les approcher et s’adapter à leurs mœurs.
— Je trouve que c’est une bonne précaution, surtout pour un premier contact. Ces gens peuvent nous apporter beaucoup car ils ont évolué sur un autre plan.
— Foutaise ! Perte de temps ! s’emporta l’anthropoïde en agitant ses longs bras. Mon plan à moi est de vendre du matériel de bonne qualité au lieu de ces sacrés fusils à balles et de ces mitrailleuses que je suis obligé de fabriquer pour le Trust du Cosmium, qui est une filiale importante de la S.E.M.C.O., et cela sous le prétexte fallacieux que les indigènes du coin ne doivent pas apprendre notre technique.
— Des fusils à balles ? s’étonna faussement Morgan.
— Oui, s’esclaffa le négociant. Drôle d’idée, hein ? Heureusement que j’ai réussi à faire modifier ces armes. Elles sont plus légères que celles employées par les Telluriens, le tir est plus rapide et la portée plus longue, mais pour le reste, impossible, la Garde veille et rien ne passe sans son autorisation. Quand je pense que ça fait des années que les choses trament ainsi. Avec quelques bombes bien placées et quelques canons à mésotrons, cette petite guerre serait terminée depuis longtemps.
— De quoi vous plaignez-vous ? fit Morgan. Votre commerce est florissant.
L’anthropoïde étouffa un soupir.
— Je pense aux militaires qui meurent chaque jour pour pacifier Tellure et pour la plus grande gloire de la Confédération. J’ai aussi des actions dans le pétrole.
Tous les gens présents approuvèrent ces nobles paroles.
— C’est une honte de laisser ces pauvres garçons sans défense, dit une femelle couverte de bijoux, et cela nuit aux affaires. Je propose d’ouvrir une souscription pour ces malheureux mercenaires.
— Bravo ! cria une voix.
Morgan ne voulut pas être en reste de peur d’éveiller les soupçons.
— C’est une bonne action, déclara-t-il, et je désapprouve totalement le nouveau gouvernement de ne pas essayer de détourner les textes.
Le négociant éorien parut enchanté.
— Vous n’aimez pas les sauriens, n’est-ce pas ?
— Pas du tout.
— Eh bien, quand nous nous serons servis des bombes, nous repeuplerons Tellure avec eux. L’industrie a besoin de bras et j’en connais à Eor qui feraient bien de se méfier. Tellure leur conviendrait parfaitement, il paraît que c’est une planète couverte de marécages et qu’il pleut pendant la moitié de l’année. Tout le monde sait que les sauriens aiment la boue.
— Dans ce cas, fit une voix, ils seront gâtés, l’année tellurienne est le double de la moyenne des planètes du même type.
Un éclat de rire général accueillit cette remarque, puis la conversation changea.
Lorsque, beaucoup plus tard, Morgan regagna sa cabine, il jeta un coup d’œil vers le haut du placard comme il en avait pris l’habitude chaque fois qu’il rentrait. Sans trop de surprise, il s’aperçut que les repères autour de sa serviette en cuir avaient été déplacés et celle-ci fouillée sans aucune précaution.
Rien ne manquait à l’intérieur, mais l’une des liasses avait été défaite, sans doute pour prendre les numéros. Tout se passait comme l’avait prévu le général Muns, il ne restait plus qu’à attendre.
Quand le garçon d’étage fit son apparition à l’heure habituelle, il arborait le même sourire. Rien ne laissait supposer dans son attitude que c’était lui le coupable. Il annonça tranquillement :
— Le Sirius va bientôt émerger, Monsieur. Pas très loin de la balise 34. Si vous voulez la visiter vous en aurez largement le temps.
Morgan fit une moue de dédain.
— Ce genre de caisson perdu dans l’espace ne m’intéresse pas beaucoup. On doit y côtoyer un tas d’aventuriers peu recommandables.
— Sans doute, sans doute, Monsieur, mais ils se tiennent tranquilles à cause de la Garde qui surveille les navires et se contentent de vendre leurs marchandises comme dans les zones franches. Les prix sont très intéressants.
— J’irai peut-être faire un tour, décida Morgan. A quelle heure arrivons-nous à cette balise ?
— Vers dix-huit heures. Heure du vaisseau bien entendu. Je viendrai prévenir Monsieur quand la première liaison sera là.
Morgan approuva et le remercia. Il ajouta pour faire bonne impression :
— Charly, dès que nous serons à Eor, je saurai vous récompenser de votre amabilité.
Les yeux du garçon d’étage eurent un bref éclair qui n’échappa pas à l’observation de son interlocuteur. Son sourire s’accentua encore.
— Ce sera inutile, Monsieur Anderson. Il m’est interdit d’accepter quoi que ce soit de la part de la clientèle, c’est écrit en toutes lettres dans le règlement, ensuite, je touche un bon pourcentage sur les affaires qui peuvent se traiter en cours de trajet.
— Je vous comprends, mais tout de même...
Morgan s’interrompit, car Charly s’éloignait dans la coursive en sifflotant un vieil air connu de tous les astronautes.
— Ça alors ! s’exclama-t-il étonné. C’est la première fois que je rencontre un garçon de cabine qui dédaigne à ce point une poignée de galacs.
La dernière phrase énigmatique de Charly lui trottait encore dans la tête. Il se demandait quelles affaires le garçon pouvait traiter en route. Elles devaient être très importantes étant donné le ton qu’il avait pris pour lui annoncer cette nouvelle.
— Et pas prudent avec ça, grommela-t-il.
L’émergence du Sirius, dans l’espace normal, eut lieu cinq minutes après l’annonce du second faite par vidéo.
Le navire donna l’impression de tanguer fortement et Morgan s’accrocha à la couchette. A l’extérieur, une explosion silencieuse avait dû se produire avant l’apparition soudaine du vaisseau auréolé de ses champs de force qui le protégeaient. Rien de bien particulier en somme, mais qui serait passé inaperçu si le bâtiment avait été de construction plus récente.
Maintenant, un dilemme se posait au jeune homme : devait-il emporter la serviette de billets avec lui ou la laisser dans sa cabine ?
S’il devait se passer quelque chose, c’était maintenant. La proposition de Charly pouvait être honnête comme elle pouvait être un piège. Celui qui avait fouillé la cabine et ouvert la serviette ne semblait pas avoir pris de dispositions particulières pour dissimuler son geste. Tout se passait comme si on l’incitait à prendre l’argent volé avec lui par peur d’une nouvelle visite. Oui... C’était cela... Il ne pouvait en être autrement.
Il opta donc pour la première solution et sortit l’argent de sa cachette. Il finissait de poser ses lunettes quand quelqu’un frappa à la porte. C’était Charly. Il paraissait en pleine forme et satisfait d’aller faire un tour jusqu’à la balise.
— La nacelle d’évacuation est prête, déclara-t-il.
Ses yeux se posaient partout excepté sur la serviette que Morgan serrait sous son bras. Ce dernier sut immédiatement à qui il avait affaire. La manœuvre était bien montée. On ne tenait pas à compromettre le commandant de bord, car son rôle devait être plus discret et certainement efficace quant à la disparition d’un passager, ni un membre de l’équipage. On se contentait de Charly pour attirer le gibier hors de sa tanière.
S’il avait refusé de sortir, il est possible que quelqu’un serait venu à bord en prétextant qu’il le connaissait. De toute façon, c’était gagné d’avance.
Comment pouvait-il refuser les propositions qui allaient lui être faites ? S’il avait le malheur de refuser, on le menacerait de le dénoncer à la Garde. Bien sûr, tout le monde savait que les choses n’iraient pas jusque-là et que, de gré ou de force, il signerait en définitive un engagement dans la légion des mercenaires.
La porte du petit sas d’évacuation était ouverte. Une dizaine de personnes attendaient, un peu serrées. Quelques-unes protestaient contre la lenteur des opérations.
— Un peu de patience, conseilla un officier qui se trouvait dans le fond. Tous ces vieux baquets sont solides, mais ils ont des exigences. Si l’équilibre des pressions ne se fait pas, la nacelle refusera de décoller ses ventouses.
Enfin, le panneau de métal qui se trouvait derrière Morgan se ferma hermétiquement dans un chuintement d’air comprimé, tandis que celui qui se trouvait près de l’officier s'ouvrait largement.
La nacelle d’évacuation ressemblait à un long tunnel transparent dont la matière était polarisée par un champ magnétique. Les passagers avaient l’étrange sensation de marcher dans le vide. Heureusement, des circuits gravifiques leur permettaient de conserver la notion de haut et de bas.
Chacun s’assit sagement et la nacelle se détacha de la coque du Sirius pour filer en direction de la balise.
Malgré une certaine habitude acquise au cours des âges, l’homme était toujours impressionné par l’écrasante majesté du cosmos. Certes, il le parcourait le plus loin possible, mais enfermé dans des caissons qui reproduisaient automatiquement son milieu naturel, dès qu’il en sortait, comme maintenant, il se sentait toujours perdu dans ce vaste et terrible univers, et il y avait un silence éloquent. Ce n’était pas là le monde de ses désirs.
Peu à peu, les conversations reprenaient. La balise 34 était visible au loin. Impossible d’évaluer la distance.
Elle grossissait doucement. C’était une énorme toupie, légèrement inclinée sur son axe, qui tournait en concentrant sur elle le faible éclat d’une étoile jaune, lointaine.
Charly montra l’étoile à Morgan.
— Le soleil de Tellure, annonça-t-il.
L’agent du général Muns essaya de découvrir les planètes du système, mais il ne vit rien. Ce système était d’une pauvreté désolante et il lui semblait presque impossible que des descendants de la race légendaire qui avait, jadis, conquis le cosmos, puissent vivre dans ce désert. L’ordinateur de Centropolis ne se trompait jamais, mais on pouvait mal interpréter ses renseignements.
La toupie envahit soudain tout l’espace devant la nacelle. En réalité, elle était immense, c’était un entrepôt à la mesure d’une planète. Quelques navires marchands gravitaient autour. Il y avait aussi un escorteur de la Garde, capable de détruire en une fraction de seconde la balise, son contenu et ce qui l’entourait. Sur sa coque brillante, racée, pouvant pénétrer dans n’importe quelle atmosphère, se remarquaient tout de suite les armes de la Grande Galaxie.
Morgan eut un battement de cœur. Il se sentit soudain observé par son guide et détourna son regard.
— Ils sont toujours là au bon moment, grogna Charly sombrement.
— Je me demande ce qu’ils cherchent par ici, fit le faux Anderson en essayant de prendre un ton lugubre.
— Ils en ont peut-être après vous, ricana le garçon de cabines.
L’escorteur disparut brusquement, car la nacelle venait de pénétrer dans un sas de faible capacité aménagé à cet effet. Ils voyagèrent un moment dans l’obscurité, puis des panneaux coulissèrent et une brutale clarté les inonda. Ils étaient maintenant à l’intérieur de la balise.
Féerie de couleurs et de lumières.
Ils se seraient crus dans l’un des quartiers de Centropolis tellement l’animation autour d’eux était grande. Une foule criaillante se pressait devant des vitrines et des éventaires remplis de marchandises diverses.
Quand la nacelle se fut posée sur son berceau d’accueil, ils purent descendre sur le quai et circuler entre des balles provenant de tous les horizons galactiques.
— Suivez-moi, conseilla Charly, et n’achetez rien sans m’avoir consulté. Ces marchands sont des voleurs.
Des parfums venus des planètes les plus lointaines montaient aux narines. Des plantes étranges étalaient leurs corolles nacrées. Des bijoux, fabriqués par des races non humaines, montraient leurs splendeurs : gemmes étincelantes, bracelets en métal rare, ciselé, pendentifs, tout cela scintillait sous la lumière.
Il y avait aussi des esclaves à quatre bras, à la peau protégée par d’épaisses écailles et qui pouvaient travailler sans arrêt, pendant des heures et des heures, par n’importe quel temps.
Contrairement à ce que devait penser Charly, Morgan se sentait assez bien sur ce quai, dans ces ruelles étroites fréquentées par de dangereux trafiquants. Il appartenait à ce genre d’hommes qui se plaisent dans de tels endroits et tous ces hors-la-loi qui hantent les routes de l’espace à la recherche de la fortune ou de l'aventure ne lui étaient pas inconnus. Certes, son métier était de les combattre et il avait étudié leurs ruses et leurs faiblesses, mais cela ne l’empêchait pas d’éprouver à leur égard une certaine sympathie.
De les voir si nombreux ici, prouvait que la S.E.M.C.O. tentait de s’attacher leurs services pour un temps. Cela devait lui coûter cher.
Qu’attendait-on d’eux ? Sans doute de la contrebande d’armes à destination de Tellure. Avec la Garde qui surveillait le trafic, cela ne devait pas être facile.
— Monsieur Anderson ! Par ici !
Perdu dans ses réflexions, il avait oublié Charly. Où était-il?...
Et ces sacrées lunettes qui le gênaient !
Il découvrit le garçon du Sirius debout devant l’entrée d’un bar. Il lui faisait de grands signes du bras.
— C’est donc là que ça se passe, maugréa-t-il tout bas. Fini ma béatitude de touriste docile.
Charly le fit passer devant lui comme s’il avait peur de le perdre une seconde fois. Il lui désigna la porte de la salle du fond.
— Nous serons plus tranquilles là-bas, Monsieur. Si vous désirez acheter un bijou, nous pourrons le faire examiner plus facilement par un spécialiste.
— Vraiment ?
— Oui. C’est un anthropoïde ruiné qui consent, pour quelques galacs seulement, à conseiller les acheteurs.
— Je n’achèterai rien ici, décida Morgan en regardant autour de lui, cet endroit me paraît mal fréquenté. Tous ces gens ont des têtes de voleurs.
— C’est avec les voleurs que l’on fait les meilleures affaires, Monsieur.
— Hum ! C’est pourtant vrai... Mais cela ne devrait pas être. Ces marchandises étalées proviennent certainement d’un pillage.
Au milieu d’un nuage de fumée, ils louvoyèrent entre les groupes.
La seconde salle était assez vaste et peu fréquentée. Les rumeurs de la première venaient y mourir. Il n’y avait que deux hommes assis à une table et buvant chacun un Ras. Ils ne tournèrent même pas la tête dans leur direction quand ils entrèrent et continuèrent leur conversation à voix basse.
Charly fit signe à son compagnon de s’asseoir.
— Je vais chercher les consommations, monsieur Anderson, déclara-t-il.
Sans attendre de réponse, il sortit de la salle.
Là-bas, à l’autre table, la conversation s’était brusquement interrompue. Sans en avoir l’air, Morgan étudiait les deux hommes. Ils étaient grands, forts, d’allure sportive. Sans aucun doute des humains comme lui. Sous les vêtements civils, il devinait d’anciens militaires. Son œil exercé ne pouvait se tromper. D’ailleurs, il en eut tout de suite la preuve quand le plus âgé se leva et se dirigea vers lui.
— Je viens d’entendre le garçon du Sirius, dit-il d’une voix sèche. Vous êtes bien Anderson ?
— En effet... Que me voulez-vous ?
Morgan surveillait l’autre homme qui venait de se lever à son tour et passait derrière lui.
— Mark Anderson ? insista le premier.
— Puisque je viens de vous le dire. Excusez-moi, messieurs, mais je dois m’en aller.
Comme il ébauchait un mouvement, Morgan sentit dans son dos un objet dur qui s’y appuyait fortement.
— Ne bougez pas, commanda l’autre homme. C’est un pistolet à mésotrons. Si vous persistez à vouloir vous en aller, il pourrait ne rester de vous qu’une poussière impalpable.
— On pourrait s’étonner de mon absence à bord, dit Morgan en se rasseyant par prudence.
Il ne croyait pas qu’on voulait le tuer, mais à bout d’arguments il sentait ces deux hommes capables de le volatiliser s’il appelait ou s’il tentait de s’enfuir.
— Tout a été prévu du côté du Sirius, reprit le premier. Logiquement, vous ne devez pas y retourner. A vrai dire, personne ne retrouvera votre trace sur les listes des passagers, monsieur John Morgan.
— Que voulez-vous dire ?... Je ne suis pas ce John Morgan. Vous vous trompez d’individu. Laissez-moi.
L’homme sourit d’un air entendu, s’assit en face du faux Anderson et déclara :
— Ne perdons pas de temps, voulez-vous ? Permettez-moi de me présenter. Je suis le colonel Marder et voici mon adjoint, le commandant Hulman. Quant à vous, vous êtes bien John Morgan, ex-lieutenant de la Garde, actuellement en fuite et recherché pour vol par la police de Centropolis. Votre signalement a été distribué un peu partout dans les astroports. Vous êtes aussi considéré comme raciste. Vous n’avez pu supporter le fait d’être sous les ordres d’un saurien. Je dois ajouter que c’est un coup de maître d’avoir réussi à vous emparer de la carte magnétique d’un homme qui vous ressemble. L’ordinateur n’y a vu que du feu. Désirez-vous encore des preuves ?... Je peux vous dire exactement la somme qui se trouve dans cette serviette et le nom du commandant de l’escorteur où elle a été volée.
— Inutile ! gronda Morgan avec dépit.
Il enleva ses lunettes d’un geste brusque et les jeta dans un coin.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il.
Il sentit immédiatement une certaine détente s’installer. Derrière lui, celui que Marder avait appelé Hulman recula d’un pas et rangea son arme, sans cependant interrompre sa surveillance.
Marder lui fit un sourire engageant.
— Vous rendre service, dit-il. D’abord, vous serez plus à l’abri des recherches sur Tellure que sur Eor. Ensuite, nous aimons nous entourer d’hommes comme vous. Je veux dire totalement humains... Vous me comprenez ?
— Pas tout à fait. J’ai vaguement entendu parler de cette planète à bord du Sirius, mais elle ne doit pas trop se différencier de celles que nous découvrons chaque jour. Si vous éprouvez le besoin de mater les indigènes, ce ne sont pas les mercenaires qui manquent.
— Ils ne sont pas tous lieutenants de la Garde, comme vous. De plus, ces indigènes sont les descendants directs d’émigrés terriens et le gouvernement le sait. Nous devons agir avec prudence, car l’article III est toujours en vigueur, même si le gouvernement est maintenant à majorité saurienne.
— Des Terriens ! s’exclama Morgan jouant parfaitement la stupéfaction. J’ai toujours pensé que cette espèce était une légende.
— Détrompez-vous. Le cosmos n’a pas fini de nous réserver des surprises de ce genre. Il faut tenir compte aussi du fait qu’une partie de la population de Tellure est de notre côté. Elle travaille même avec nous, c’est-à-dire contre leurs compatriotes. Vous voyez que les choses ne sont pas si simples. D’autre part, ce qui a été découvert sur cette planète ne regarde pas les sauriens, ni les autres races.
— Quoi donc ? demanda Morgan innocemment.
Marder éclata de rire.
— Plus tard, répondit-il. Avant, vous devez signer ce contrat de cinq ans.
Il déploya une feuille sur la table et tendit un crayon au jeune homme.
— On vous reprend avec votre grade et les avantages que vous aurez seront plus importants que dans la Garde.
— Je suppose que je n’ai pas le choix, soupira Morgan en signant.
Le colonel Marder plia soigneusement la feuille en quatre et la mit dans l’une de ses poches.
Juste à ce moment, la porte s’ouvrit et la voix de Charly s’éleva derrière eux.
— Colonel Marder, n’oubliez pas que j’ai droit à dix pour cent sur la prise.
— Très juste, dit le colonel en faisant un signe à son adjoint.
Malgré les protestations de Morgan, le commandant s’empara de la serviette bourrée de billets et en retira les dix pour cent promis qu’il tendit au garçon du Sirius.
Ce dernier jubilait sans aucune retenue.
— Espèce de misérable avorton ! lui cria l’agent des Services Spéciaux. Je te retrouverai et ce jour-là, tu passeras un mauvais quart d’heure.
Charly rafla son argent et disparut en courant comme s’il sentait déjà les coups promis.
— Ne regrettez rien, dit Marder, ces billets n’ont pas cours à Tellure. On vous les changera une fois arrivé à destination.
— S’il m’en reste ! grogna le nouveau mercenaire.
Un serveur fit son apparition. Sur un plateau, il portait deux bouteilles de vin et plusieurs verres. Quelques jeunes femmes, très jolies, le suivaient en riant.
Le commandant Hulman frappa dans ses mains.
— Ah ! fit-il. Nous avons l’habitude de faire bien les choses. Nous allons porter un toast à votre santé, Morgan, et aussi au succès de notre entreprise.
Il ne restait plus à l’interpellé qu’à entrer totalement dans le jeu. Ce qu’il fit avec d’autant plus de facilité que personne ne semblait mettre en doute sa bonne volonté.
Tout se passait comme l’avait prévu le général Muns.
Après ce premier toast, il y en eut d’autres.
Lorsqu’il sortit de l’espèce de torpeur dans laquelle l’avaient plongé ces amples libations, il s’aperçut qu’il était trop tard pour revenir en arrière. On l’avait jeté, en compagnie de plusieurs autres, à fond de cale d’un petit navire qui devait faire la navette entre la balise 34 et Tellure. Il avait froid et faim. Son argent avait disparu.
Heureusement, il possédait toujours la bague que lui avait donnée Carson. Il avait pris la précaution de retourner le chaton à l’intérieur de sa main. C’était le seul lien à sa disposition pour entrer en contact avec ses chefs. Ceux qui l’accompagnaient étaient tous humains comme lui et n’avaient certainement pas demandé à faire partie du voyage. Il n’y avait qu’à regarder l’expression de leurs visages lorsqu’ils s’éveillaient.