Le regne du serpent
Chapitre VII
Il ne pleuvait toujours pas et l’air était lourd, figé, comme si la nature était en suspens.
Dans ce silence, le ronronnement du moteur paraissait insolite, et le petit véhicule tressautait sur la route grise qui n’en finissait pas. Elle taillait une trouée rectiligne dans l’envol des lianes et des fougères arborescentes, évitait le marais qui brillait au loin et se dirigeait droit vers la montagne dont les premières crêtes apparaissaient au-dessus du feuillage immobile de quelques grands arbres.
Dès qu’il avait vu le véhicule, Mat s’était emparé du volant avec autorité. Beeth le lui avait abandonné avec plaisir, car il n’aimait pas beaucoup les engins de fabrication tellurienne et celui-ci en était un exemple particulièrement capricieux.
Il prodigua donc ses conseils à Mat tout en concluant sur une note pessimiste :
— Je n’ai jamais très bien compris comment le moteur tourne et je me demande toujours quand il va exploser.
Pour l’instant tout allait bien. Ce que craignait surtout Morgan c’était une embuscade comme celle de la veille, mais apparemment Beeth avait raison en déclarant que son secteur était tranquille.
Soudain la route sembla sortir de sa prison végétale. Elle jaillit en plein ciel dans un éclaboussement de lumière, buta contre le vide et le véhicule fut obligé de s’arrêter dans un hoquet. La route s’arrêtait brusquement, sans raison apparente, comme si elle n’avait été construite que pour mener des visiteurs jusqu’à ce plateau herbeux, rongé par les intempéries. Il dominait d’une centaine de mètres une immense vallée dont le fond était pour l’instant invisible aux trois hommes.
Au loin, la montagne s’imposait. Elle se dressait, sombre, pics empanachés de brume, écrasant l’horizon de tout son poids.
Beeth était descendu le premier et marchait vers le bord du ravin. Quand il y fut, il se retourna.
— Approchez, cria-t-il.
Morgan et Mat obéirent. Quand ils eurent plongé leur regard au fond du gouffre, ils ne purent s’empêcher de montrer leur étonnement.
— Hein ? fit Beeth assez content de lui. Ca fait toujours son petit effet quand on le voit pour la première fois.
A première vue, tout le fond de la vallée semblait occupé par une coulée de lave en fusion, des flammes de cuivre qui tremblaient malgré l’absence de la moindre brise. Quand on y regardait un peu mieux, on s’apercevait que ces flammes n’étaient que des fleurs d’un jaune extraordinaire et changeant agitées d’un perpétuel balancement.
— D’ici, continuait Beeth, nous ne pouvons pas juger de la grosseur des corolles, certaines dépassent cinquante centimètres de diamètre. Est-ce que vous avez déjà vu ce genre de fleurs ?
— Jamais, répondit Morgan.
— Eh bien, fit Beeth déçu, il est probable que je ne connaîtrai jamais la raison de mon travail dans ce trou. Quand je suis arrivé, il n’y avait que la moitié de la vallée d’ensemencée.
— Je vais y aller jeter un coup d’œil, décida Mat.
Sans attendre de réponse, il s’engagea sur une sente qui serpentait entre des roches et commença à la descendre.
— Ne vous en faites pas, dit Beeth qui devinait l’inquiétude de Morgan, il ne lui arrivera rien. Ce ne sont pas des plantes de marais.
— Savez-vous que les rebelles commandent aux plantes des marais et certainement à d’autres ?
— Oui. Je l’ai entendu dire par les vieux Telluriens du village, et cela m’a été confirmé plus tard par un savant de la S.E.M.C.O. qui était de passage ici. Depuis, j’ai toujours évité les eaux stagnantes et les endroits où les lianes sont en trop grand nombre. Je tiens quand même à ne pas servir de nourriture. Il n’y a pas que les rebelles à avoir ce don, vous savez. J’en connais qui sont très habiles à ce petit jeu. De toute façon, les plantes carnivores resteront carnivores commandées à distance ou pas, le tout est de savoir les éviter. C'est d’autant plus difficile qu’elles changent de forme.
Beeth souriait comme s'il trouvait la chose plaisante.
Là-bas, Mat venait d’arriver près de la plantation. Un moment, il disparut complètement derrière une rangée d’un jaune ardent, puis il ne tarda pas à réapparaître en brandissant dans sa main une énorme fleur scintillante. Quelques minutes plus tard, il arrivait essoufflé sur le plateau herbeux. La fleur fantastique formant une ombrelle au-dessus de sa tête, mais les teintes merveilleuses, les dégradés transparents, pâlissaient déjà. Bientôt il ne resta plus rien de la femme-fleur ; qu’un tas grisâtre que Mat abandonna.
— L'ennui, dit Beeth, c'est qu'une fois coupée elle meurt. En revanche, la graine est d'une solidité à toute épreuve et elle sait se défendre à l'aide de dards empoisonnés.
Morgan ne comprenait pas.
La S.E.M.C.O. avait dépensé des sommes énormes, intrigué pour renverser le gouvernement, construit la balise, tenté de détourner la loi, payé des mercenaires, enlevé des hommes, tout cela pour cette fleur étrange qui cessait de vivre dès qu'elle était coupée.
Non, il ne comprenait pas.
Il y avait pourtant une raison à tout cela. Une raison puissante, dévorante, qui avait balayé tous les obstacles.
Laquelle ?...
Avant de reprendre place dans le véhicule, il nota mentalement les caractéristiques de la fleur. Il se promit d’en parler à la prochaine liaison et de demander une série de recherches à son sujet. Si les dirigeants de la S.E.M.C.O. avaient reconnu cette plante, c’est qu’elle devait exister ailleurs.
Maintenant qu’il en avait pris l’habitude, Mat conduisait plus vite l’engin pétaradant et fumant. Beeth semblait ravi de cette promenade, il ne disait rien mais son visage parlait pour lui, il donnait l’impression de les féliciter d’une performance qu’ils auraient accomplie à leur insu. La chose était tellement évidente que Morgan se mit à chercher dans son esprit ce qu’ils avaient bien pu faire.
Naturellement, il ne trouva rien et se demanda si le séjour de Beeth à Okong ne l’avait pas rendu fou... C’était possible... D’autant plus qu’il devenait Tellurien sans s’en douter. Un jour viendrait où il ne pourrait plus s’échapper de cette planète. Jusqu’à quel point était-il contaminé ? Et les autres !... Tous ceux qui étaient là depuis plusieurs années. Il frissonna malgré la chaleur lourde. Il sentait peser sur ses épaules tout le poids des sortilèges de Tellure. L’esprit des dieux antiques balayait le sien comme un grand vent.
Cette planète n’était pas comme les autres, il la sentait dangereuse et possédée par une force inimaginable, obscure.
Peut-être avait-elle été placée là comme un piège contre l’espèce humaine. Il rejeta cette dernière idée. Qu’allait-il penser ? Devenait-il fou à son tour ?... Tout ceci n’avait pas de sens. Il se raidit et Beeth retrouva son visage normal avec ses petits yeux sournois et féroces. Par la même occasion, il retrouva aussi son antipathie pour lui.
Il le regrettait, mais les antipathies ne s’expliquent pas.
— Nous sommes arrivés, dit Beeth, je vous propose d’aller faire un tour au village avant d’entrer au poste. Qu’en pensez-vous ?... Il y a un peu plus loin une auberge bien tenue.
Mat se retourna pour quêter l’approbation de Morgan. Celui-ci fit signe que oui.
— Pas plus d’une heure, prévint-il en pensant au travail qui l’attendait au poste.
Il avait raison. Aucune consigne n’avait encore été passée et il connaissait à peine ses hommes. C’était surtout l’armement qui l’inquiétait. Mais il avait peut-être tort. Après tout, sa véritable mission était autre et Beeth était toujours là. Pourquoi ne pas en profiter ? Le gros homme connaissait mieux que lui les indigènes de l’endroit et savait s’y prendre avec eux.
La chance était de son côté puisqu’il était toujours en vie. Il n’y avait aucune raison pour que cela change. En laissant à Beeth la même responsabilité, il pourrait rechercher tranquillement un contact avec une personnalité quelconque.
Son rôle de chef de poste n’était pas à prendre en considération. A quoi bon, d’ailleurs ? Sa mission terminée, la Garde, qui n’attendait qu’un signe de sa part, prendrait possession de Tellure au nom de la Grande Galaxie et la S.E.M.C.O. serait obligée de déménager en payant une forte amende pour violation de terre déjà occupée»
En chantonnant, Mat fit virer le véhicule dans un crissement de pneus. Il s’engagea dans la rue principale du village.
A première vue, Okong était un village comme tous les humains avaient l’habitude d’en construire lorsqu’ils débarquaient sur une nouvelle colonie. Son aspect n’avait rien de particulier : maisons en pierre, terrasses abritées avec possibilité de défense, fossés très larges entourant l’enceinte, blockhaus et meurtrières. Chaque maison était une petite forteresse au milieu d’un parc.
Dans la plupart des cas, ces défenses ne servaient à rien sinon à rassurer les nouveaux occupants. Elles ne tardaient pas à disparaître peu à peu au cours des ans, mais ici elles avaient subsisté.
Morgan éprouvait subitement une impression de déjà vu. Il connaissait ces remparts massifs, à moitié écroulés, ces rues étroites, mal pavées, cette sensation de retomber en plein Moyen Age.
Il se frappa le front.
Par l’espace ! Il comprenait maintenant.
Ces habitations étaient les répliques exactes de celles qu’il avait vues dans la cité maudite. Bien sûr, avec les lianes carnivores en moins et la propreté en plus, mais c’étaient les mêmes.
Toutes les villes et villages de Tellure avaient certainement été construits sur le même gabarit, à la même époque, par ce même peuple qui avait essaimé à travers la Galaxie et duquel était née la nouvelle race humaine.
A quel secret espoir obéissaient ces conquérants du cosmos lorsqu’ils sautaient d’une étoile à l’autre avec leurs nefs primitives ? Croyaient-ils entrer dans un nouveau paradis ou, en définitive, n’avaient-ils trouvé qu’un enfer de plus pour les recevoir ?... Car Tellure ne pouvait être qu’un enfer pour eux qui n’étaient pas adaptés.
Le marais — et ses plantes — était ici le maître. Il s’étendait sur la presque totalité de la planète.
Le véhicule s’arrêta brutalement au bord d’un trottoir.
L’auberge annoncée était là.
On les attendait sur le seuil.
Des visages joyeux. Des visages heureux. Des souhaits de bienvenue. Des courbettes mécaniques.
« Oui, c’est ainsi que l’on doit recevoir les humains, que l’on doit... »
— Bonjour, bonjour, mes amis ! cria Beeth en pénétrant le premier dans la grande salle.
Il s’adressa à Morgan.
— Il ne faut pas faire attention. Vous pouvez arriver à n’importe quelle heure de la journée et de la nuit, ils vous accueilleront de la même façon, même si vous venez de les quitter une heure avant. Au début, ça surprend un peu, on s’y fait, puis on en profite.
A l’intérieur, l’atmosphère était accueillante, chaudement humaine. Trop humaine... Mais, comme le disait si bien Beeth, on arrivait à s’y faire. C’est si facile de croire que ces démonstrations d’amitié viennent du cœur. Impossible de penser autrement.
Le vin pétillait dans les coupes. Une musique étrange berçait des espoirs vagues. Morgan se sentait hors du temps.
Etait-il possible que les Telluriens puissent créer une autre dimension, celle qui conviendrait dans l’instant ?... Ce qui se passait autour de lui semblait le prouver, mais peut-être se trompait-il, peut-être n’était-ce que l’effet de cet euphorisant qu’ils buvaient tous.
Beeth l’avait quitté, il pérorait en ce moment au milieu d’un groupe.
Dans une vision, il entrevit Mat en compagnie de deux Telluriennes qui semblaient s’intéresser à lui. Elles étaient très jolies et portaient des robes fastueuses qui paraissaient déplacées dans ce milieu paysan. Morgan s’était mis un peu à l’écart, près d’un pilier qui soutenait le balcon où avait été installé l’orchestre.
Un gros Tellurien qui le suivait du regard s’approcha.
— Je me nomme Sif, se présenta-t-il en s’inclinant trop bas. Je suis le maire de ce village depuis plusieurs années et c’est moi qui ai conseillé à mes administrés d’être accueillants envers les hommes venus des étoiles. Il le fallait bien, car vos amis possèdent des armes terrifiantes.
— J’aurais préféré, dit Morgan en s’inclinant à son tour, que cet accueil ne se fasse pas sous la pression des armes.
— Pourquoi ? demanda le maire.
— Avec les armes, toute discussion devient impossible.
— Est-il besoin de discuter ?
— Certainement, puisque vous êtes les descendants des Terriens et que cette planète vous appartient de droit.
Le maire éclata de rire.
— C’est bon, c’est très bon, s’esclaffa-t-il, vous êtes un modèle parfait de cette société galactique qui règne sur des milliers de planètes. Il faut espérer qu’un jour notre tour viendra. En fait, ce jour n’est plus très loin maintenant et je...
Juste à ce moment, une jeune Tellurienne sortit d’un groupe et lui posa la main sur le bras. Elle prononça quelques mots à voix basse et le maire fut obligé de se pencher, puis il se redressa l’air embarrassé.
— Veuillez m’excuser, dit-il en jetant un coup d’œil étonné vers Morgan, je l’ignorais.
Il s’éloigna vivement comme s’il venait de faire une gaffe ou comme s’il se sentait brusquement de trop.
La jeune fille s’avança en souriant. Malgré ses vêtements soignés, ses bijoux et son air assuré, Morgan la reconnut immédiatement. Il ne pouvait y en avoir d’autres à posséder ces yeux-là. Ils brillaient toujours de leur éclat magnétique, d’un bleu intense.
Il avait devant lui la rebelle de la cité maudite.
— Que lui avez-vous dit pour le faire fuir aussi vite ? demanda-t-il.
— Que je vous connaissais depuis longtemps et que je vous apportais une réponse attendue. Vous vous souvenez ?
— Si je me souviens !...
Morgan en avait le souffle coupé. Comment aurait-il pu oublier la conversation qu’il avait eue avec cette fille ?... Il revoyait encore les corps de ses compagnons qui se balançaient au bout des lianes. Cette Tellurienne, pourtant si belle, était la mort en personne.
Mais elle arrivait juste à temps, au moment où il commençait à désespérer de trouver un interlocuteur valable.
— Quelle est votre réponse ?
Le sourire s’accentua laissant voir des dents à l’émail éclatant. Décidément, cette mort était grisante.
— Nous partirons demain à l’aube, dit-elle.
— Mais... Mes compagnons...
— Beeth sera prévenu dès que nous serons partis. Sa présence n’est pas nécessaire. Vous êtes bien venu jusqu’ici pour proposer quelque chose à notre chef de la part de votre gouvernement, n’est-ce pas ?
— Evidemment.
— Dans ces conditions, il vaut mieux tenir à l’écart les mercenaires de la S.E.M.CO.
— Vous avez raison.
Tout s’arrangeait donc comme le désirait le général Muns. C’était presque incroyable étant donné le peu de temps qui s’était écoulé depuis son arrivée. N’y avait-il pas quelque chose de louche là-dessous ?
Il jeta autour de lui un regard de suspicion.
Tout lui paraissait normal. Certainement un peu artificiel comme si chacun jouait un rôle, mais sans plus. Tous ces êtres étaient bien humains ! Rien dans leur physique ne révélait la moindre trace d’une origine étrangère. Leurs mains possédaient cinq doigts, des doigts avec des ongles ; leur barbe avait une pousse semblable à la barbe humaine ; leur cœur battait dans leur poitrine. Alors ?... Déformation professionnelle ?
Il aurait bien voulu pouvoir se glisser dans leur cerveau pour mieux les étudier, mais la chose ne pouvait se faire ici, car il ne possédait pas de lecteur de pensées, de plus il n’était pas télépathe. L’orchestre venait d’entamer un air langoureux, étrange.
— Vous dansez ? demanda une petite voix à ses côtés.
— Je ne sais pas si j’y arriverai.
— Je vais vous apprendre.
Son corps était souple comme une liane et ses yeux avaient la profondeur des mers sans tempêtes. Ils avaient aussi la froideur d’un cristal. Pendant un temps, il oublia ses soupçons pour se laisser griser par l’atmosphère joyeuse.
Beeth chantait dans un coin. Mat serrait contre lui ses deux Telluriennes. Des cris et des rires s’élevaient.
Il ne sut pas à quel moment il réussit à se libérer. Toujours est-il qu’il profita d’une danse que Lyséa, c’était le nom de la rebelle, avait promise au maire, pour sortir et se promener dans le parc. Il faisait nuit et de grosses gouttes chaudes commençaient à tomber du ciel bas. Elles frappaient violemment les feuilles larges et luisantes.
Les lumières de l’auberge parvenaient jusqu’à lui. Il s’enfonça dans l’ombre plus avant et trouva une petite tonnelle dans laquelle il se réfugia. Une fois installé bien à l’abri il commença à tourner le chaton de la bague.
Cette fois il eut un peu plus de mal à obtenir la communication avec le vaisseau. Enfin, une voix qu’il jugea endormie se fit entendre.
— J’écoute, fit-elle dans un bâillement.
Il ne reconnaissait pas cette voix. L’opérateur avait certainement été changé et il en éprouva de l’humeur.
— Réveillez-vous, dit-il avec impatience. Je dispose d’un temps limité, on peut venir à ma recherche.
— Voilà, voilà, fit la voix à peine audible qui sortait de la bague, je vous reçois très bien.
— Je voudrais en dire autant de vous. Est-ce que mon enregistrement d’hier a été transmis ?
— Hum ! Vous dites bien votre enregistrement d’hier ?
— Evidemment ! Pourquoi voulez-vous qu’il en soit autrement ?
— Comme ça... Une minute, lieutenant Morgan, je vais me renseigner.
Pour quelle raison voulait-il se renseigner, cet idiot ? Ce n’était pas le moment. Au moins, celui-là connaissait son nom. C’était assez rassurant. Il n’avait plus la désagréable impression de parler dans le vide, à des entités lointaines, indifférentes.
— Dépêchez-vous, fit-il en adoucissant le ton.
Un court silence. La voix reprit avec plus de netteté :
— L’enregistrement d’hier, n’est-ce pas ?... Celui où vous mentionnez cette embuscade tragique, votre arrivée au poste d’Okong et vos soupçons sur le lieutenant Beeth.
— C’est cela.
— Tout est en ordre, lieutenant. Il a été transmis par le canal convenu.
— Avez-vous reçu une réponse ?
— Rien à ce sujet, seulement l’annonce de l’arrivée imminente du général Muns et de son adjoint.
— Parfait !
Morgan se sentit soulagé. Si Muns décidait d’intervenir en personne, c’est qu’il était déterminé à mener les choses rondement. Pas trop tôt ! Il était sur Tellure depuis peu, mais il en avait par-dessus la tête de cette planète. C’était d’ailleurs la première fois qu’il se sentait aussi mal à l’aise dans une mission. Il avait l’impression de perdre pied.
— Si vous voulez commencer, dit encore l’opérateur, je suis prêt.
Morgan se remémora rapidement les événements de la journée, approcha la bague de ses lèvres.
— Mes soupçons contre le lieutenant Beeth se sont confirmés, annonça-t-il. Cet homme est de toute évidence un imposteur à la solde des rebelles. Sa manière de vivre ne trompe pas, c’est un Tellurien. Comment a-t-il réussi à tromper la police de la S.E.M.C.O. qui est bien faite ?... Mystère. Toujours est-il qu’il semble favoriser mon désir de prendre contact avec l’un de leurs chefs. Je sais maintenant ce qui pousse les dirigeants de la Société à s’emparer de Tellure ; c’est la découverte d’une plante curieuse qui prolifère dans la vallée, pas très loin d’Okong. J’ignore totalement à quoi elle peut servir et il serait urgent de le savoir. Voici sa description...
Il détailla longuement la fleur que Mat avait rapportée, puis interrompit brusquement la communication, car il lui avait semblé entendre des pas dans le parc. Il sortit de dessous la tonnelle.
Il ne s’était pas trompé.
Son nom fut prononcé plusieurs fois par une voix féminine et une silhouette claire ne tarda pas à apparaître entre les arbres. C’était Lyséa qui commençait à s’impatienter de son absence.
— Je suis de ce côté, cria-t-il.
Il alla à sa rencontre et elle se jeta dans ses bras.
Il sentait sa peau élastique sous la robe. Un parfum inconnu s’échappait de sa chevelure sombre.
Etrange fille !
Eprouvait-elle un sentiment pour lui ?... Il ne le croyait pas. Tout avait été si bien monté que l’amour devait être exclu de ce plan diabolique dans lequel tout le monde trompait tout le monde.
— Venez, dit-elle dans un souffle, je vais vous montrer notre chambre.
Devait-il céder ?... Etait-ce prudent ?
Puis il se dit que du moment qu’on acceptait la discussion, sa vie n’était pas en danger. Pas pour l’instant. Il suivit donc Lyséa comme elle le désirait.
La grande salle de l’auberge était toujours aussi bruyante, seul, l’orchestre avait cessé de jouer et les musiciens étaient au bar. Les lampes à pétrole, mal réglées, fumaient outrageusement. Mat avait disparu, probablement en compagnie des deux Telluriennes. Beeth continuait de pérorer, avec autant de force, au centre d’un groupe qui l’écoutait religieusement. Cette fois, il parlait un dialecte local, incompréhensible, même pour un garde de l’espace. Il les vit et leur fit un petit signe de connivence. Jouait-il réellement la comédie ?...
En tout cas, s’il la jouait, il la jouait bien.
Il sentit la pression de la main de Lyséa sur la sienne et ils réussirent à traverser la salle sans trop attirer l’attention, puis ils gravirent l’escalier en bois sculpté.
— Notre chambre est au fond de ce couloir, dit la jeune Tellurienne en montrant le chemin.
Elle s’empara d’une lampe qui devait se trouver là à cet effet et s’y engagea la première.
La chambre était vaste, humide. Un grand lit à baldaquin la meublait. Des rideaux masquaient les fenêtres, étouffant les bruits pouvant provenir du dehors. Deux ou trois chaises et une table complétaient l’ensemble. Rien de bien particulier dans ce décor qui correspondait au degré de civilisation des indigènes, sinon qu’il était neuf. Il n’y avait pas longtemps, en effet, que ces tapisseries avaient été tissées. Même les meubles paraissaient trop bien entretenus.
Lyséa repoussa la porte derrière elle et alla poser la lampe sur la cheminée en pierre.
— Comment la trouvez-vous ? demanda-t-elle en jetant un coup d’œil autour d’elle.
— Assez curieuse, répondit-il évasivement.
— Je suppose que vos appartements sont beaucoup plus intéressants que les nôtres.
— La comparaison n’est pas possible. Je me suis laissé dire que vous aviez l’électricité.
— Seulement dans les villes, expliqua la rebelle, mais nous n’y attachons pas tellement d’importance. Notre genre de vie s’accommode très bien du manque d’électricité.
— Pourtant, vous pouvez en produire à très bas prix. Ce n’est pas le pétrole qui vous manque. Il y a des milliards et des milliards de tonnes sous les marais et il est facile à extraire.
— Et vous seriez disposé à le faire pour nous ?
— Certainement.
— Comment voulez-vous que nous vous payions ? Tout ce que nous appelons nos richesses ne nous permettrait pas d’acheter l’un de vos glisseurs.
— Il n’y a pas que du pétrole dans le sous-sol de Tellure, il y a aussi des métaux précieux. Dans la culture à laquelle j’appartiens, ces métaux servent de moyen d’échange. Je suis persuadé qu’une fois les conversations engagées entre mon gouvernement et le vôtre, un accord sera possible. Croyez-moi, Tellure ne tardera pas à faire partie de la grande confédération galactique.
Lyséa écarquilla les yeux. Son expression était curieuse.
— Vous êtes assez bien réussi comme homme, dit-elle.
— Merci.
Mais il avait la certitude qu’elle ne pensait pas à son aspect physique en prononçant cette phrase.
— En tant que femme vous n’êtes pas mal non plus, ajouta-t-il en éclatant de rire.
Elle rit à son tour, puis elle éteignit la flamme de la lampe et il entendit un bruit d’étoffes froissées. Bientôt une forme claire se dirigea lentement vers lui.
Avec sa force d’homme, il enleva sans effort ce corps qui s’offrait et s’abattit avec lui sur le lit.
Sous son étreinte, il la sentait attentive comme si elle l’étudiait. Comme si son comportement à lui avait plus d’importance que le sien. Lyséa était loin d’être une fille ardente, mais elle n’était pas tout à fait indifférente non plus.
Maintenant, elle dormait profondément à côté de lui, du moins il le supposait.
Il ne la comprenait toujours pas et se demandait pour quelle raison elle s’était donnée à lui. Sans doute pour mieux le surveiller. Cette fille devait agir par ordre.
Après l’amour, elle avait pris une attitude lointaine, comme s’il n’avait jamais existé et cela l’avait profondément vexé de la part d’une indigène. Plus qu’il ne l’aurait voulu.
Décidément, ce monde aberrant commençait à l’influencer sérieusement. Il était temps, grand temps, que sa mission se termine.
Presque sans s’apercevoir, il s’endormi à son tour. Ce fut un léger picotement à l’un de ses doigts qui l’éveilla. Il grogna, se retourna, et chercha une position pour s’endormir à nouveau, mais le picotement devint piqûre. Il ouvrit les yeux.
Sa première impression fut qu’il était seul. En tout cas, quelqu’un avait rallumé la lampe et ce ne pouvait être que Lyséa. Où était-elle ? Il n’y avait que lui dans le grand lit et la chambre était silencieuse.
Il se dressa. Presque aussitôt, le picotement reprit avec insistance. Il regarda sa main et comprit immédiatement ce qui lui arrivait. Le cristal de la bague était devenu rouge vif et lui faisait comprendre que quelqu’un, sur le navire, désirait lui parler.
Il manœuvra délicatement la pierre et l’approcha de ses lèvres.
— Allô ! j’écoute, dit-il.
— Ici, le général Muns, dit une voix qu’il aurait reconnue entre toutes. Etes-vous seul, Morgan ?
— Oui, répondit l’intéressé en regardant autour de lui, mais je ne sais pas pour combien de temps.
— Tout va bien ?
— Je le crois. Mon premier contact avec l’un des chefs rebelles aura lieu demain.
— Il faudra connaître leur nombre, savoir s’ils peuvent former une majorité convenable.
— Je ne crois pas me tromper en disant qu’ils sont l’ensemble du peuple tellurien ; contrairement à ce que pense l’état-major de la S.E.M.C.O.
Muns émit un grognement de satisfaction.
— Tant mieux, fit-il. Dans ce cas, tout sera simplifié à l’extrême et vous pourrez rentrer chez vous. Je viens d’obtenir les pleins pouvoirs au sujet de cette affaire et je vais en user largement. Je tiens absolument à entrer en relations avec l’un des chefs telluriens ; le plus haut placé si c’est possible. Dès qu’il aura accepté, vous me ferez signe et j’enverrai une navette vous chercher tous deux. M’avez-vous compris ?
— Bien compris, général. Si vous le permettez, je vais faire un tour des lieux avant de continuer cette petite conversation.
— Allez-y.
Morgan fit rapidement ce qu’il venait de dire.
Il ne trouva aucune trace de Lyséa. Personne non plus dans le couloir, ni dans les chambres qui y donnaient. D’ailleurs, celles-ci étaient vides de meubles et ne pouvaient être occupées. Tout au bout du couloir, la grande salle de l’auberge formait comme un puits d’ombre que la faible lueur de la lampe n’arrivait pas à percer.
Il revint à son point de départ et s’assit à nouveau sur le lit.
— Vous pouvez continuer, dit-il, je suis bien seul.
Muns avait dû déceler quelque chose dans la voix de son interlocuteur lointain, car il demanda :
— Tout va bien ?
— Pour l’instant, oui.
— Parfait, revenons à Tellure... Il est nécessaire que cette planète soit sous la protection de Centropolis et le reste jusqu’à la fin des temps.
Morgan ne put s’empêcher de montrer son étonnement.
— Voilà qui est curieux ! s’écria-t-il ! Puis-je connaître la raison qui nécessite tant d’intérêt de la part d’un gouvernement saurien pour ce petit monde ?
— Je vais vous le dire, grommela le général à contrecœur, mais soyez discret, ne renseignez que le gouvernement de Tellure. S’il y en a un, évidemment. D’abord, apprenez qu’il n’y a plus de sauriens à la tête de la Grande Galaxie... Oui, nous avons repris le contrôle de tous les services sans trop de mal et d’une manière toute démocratique, soyez-en assuré.
Il ajouta après un long silence :
— Je suppose que vous connaissez les anti-gérontiques, n’est-ce pas ?
Morgan se demanda si son chef avait toute sa raison. Les anti-gérontiques avaient été découverts quelques siècles plus tôt et étaient essentiellement réservés à une petite minorité. Par exemple à ceux qui, comme lui, parcouraient l’espace. L’immensité de la Galaxie était telle qu’une croisière au long cours représentait la somme de plusieurs vies humaines. Ces drogues de longue vie étaient un monopole d’Etat, elles étaient très rares et très surveillées. Mais que venaient faire les anti-gérontiques dans la conversation ?
— Je les connais, grogna-t-il. Où voulez-vous en venir ?
— Tout simplement à votre fameuse fleur... Celle que vous avez si bien décrite dans votre dernier rapport... Vous vous souvenez ?... Je viens d’en prendre connaissance il y a peine deux heures. A sa lecture j’ai reçu un choc.
Morgan fit immédiatement le rapprochement.
— Quoi ?... Vous voulez dire que...
— C’est cela, mon vieux. Vous avez deviné. Cette plante entre dans la fabrication des principaux alcaloïdes de la drogue de longue vie. Impossible de les reproduire par synthèse. Et si ces plantes poussent avec autant de bonheur sur Tellure c’est que le milieu est unique. Si nous laissions la S.E.M.C.O. s’emparer de Tellure, elle ne tarderait à devenir la maîtresse du marché. Nous ne pourrions plus contrôler les anti-gérontiques. J’en connais beaucoup qui donneraient et feraient n’importe quoi pour tenter l’aventure de l’immortalité. A brève échéance, ce serait la fin de la Grande Galaxie.
— Oui, dit Morgan, une révolution universelle.
Il rêva un instant. Il détenait en ce moment un pouvoir exorbitant. Celui d’allumer la mèche et de faire sauter le fragile équilibre des civilisations qui se pressaient au portillon de l’histoire.
La voix de Muns le ramena à la réalité.
— Vous m’entendez, Morgan ?... Je compte sur vous. Débrouillez-vous n’importe comment, mais je tiens à cette conversation avec leur chef et le plus tôt sera le mieux.
— Ne craignez-vous pas que dès qu’ils apprendront la présence de ce trésor sur leur planète, les Telluriens ne désirent l’exploiter à leur propre compte ?
— Impossible ! répliqua sèchement Muns. L’histoire de ce peuple prouve qu’il a perdu tout élan. Depuis l’origine, c’est-à-dire depuis l’occupation des premiers colons terriens, il y a eu une lente régression. Leur technique ne leur permet pas de fabriquer des anti-gérontiques. Terminé pour moi, Morgan. Avez-vous encore quelque chose à dire ?
— Non, général. Terminé pour moi aussi.
Morgan soupira profondément. Il regarda distraitement le cristal perdre de son éclat, redevenir une pierre ordinaire.
L’absence prolongée de Lyséa commençait à l’inquiéter. Il se dit qu’il ferait bien d’aller à sa recherche et de tenter de savoir ce qui se tramait, dans l’ombre, à son sujet.