Le regne du serpent
Chapitre VI
Le véhicule, après avoir abandonné la route, avait fait une large saignée dans la végétation, puis il s’était arrêté, renversé sur le flanc, trente mètres plus loin. L’intérieur de la caisse arrière où se trouvaient les hommes était parfaitement visible, car les volets étaient restés ouverts. Aucun corps ne se remarquait, ni dedans ni autour, à croire que ces hommes n’avaient jamais existé.
— Tu vois quelque chose ? demanda Mat.
— Rien.
— Ce n’est pas possible ! Ils sont restés sur la route où ils ont réussi à faire comme nous, à sauter dans le fleuve.
— Tu oublies que j’ai eu le temps de voir ce qui se passait. J’ai vu le mitrailleur tomber à la renverse, le crâne percé par une balle, et les grenades qui explosaient un peu partout.
— Dans ces conditions, pourquoi perdre notre temps à venir ici ?
— Je veux savoir.
— Savoir quoi ? s’impatienta Mat en regardant autour de lui avec inquiétude. Ils sont morts pendant le trajet qu'a fait le char en quittant la route. Ils sont dans les fourrés, là-bas. Il n’y a rien à savoir de plus.
— Il y a autre chose, s'entêta Morgan, j'en suis sûr.
— Très bien, soupira Mat, quand tu sera décidé, tu me feras signe.
A ce moment, comme son regard se posait, machinalement, sur une étendue liquide peu profonde, son attention fut attirée par un bouillonnement curieux qui venait de naître à cet endroit. « Encore un reptile ! pensa-t-il avec ennui, il doit être de taille. » Il se trompait. Une masse ronde apparut soudain au ras de l’eau. Quand elle fut débarrassée des herbes aquatiques qui la masquaient en partie, cette masse ronde s’avéra être une tête humaine parfaitement reconnaissable malgré sa teinte verdâtre, d’autant plus qu’elle avait un trou en plein milieu du front. C’était celle du mitrailleur.
Mat sentit un vertige s’emparer de lui. Il se cramponna à un roseau pour ne pas tomber, ses yeux s'exorbitaient. Cette chose semblait vivre encore, car il venait de voir les paupières s’ouvrir sur un regard fixe.
— Grande Galaxie ! gémit-il avec angoisse. Est-ce possible?
— Quoi ? demanda Morgan qui surveillait toujours le véhicule.
— Là, à quelques mètres, ce mort-vivant.
Morgan sursauta et tourna la tête dans la direction indiquée. Le mitrailleur était maintenant totalement hors de l’eau et d’autres têtes apparaissaient. Ils étaient tous là, se dandinant curieusement, comme des marionnettes sans fil.
— Je m’en doutais, murmura Morgan.
— Je rêve, dit encore Mat.
— Non, tu ne rêves pas. C’est un piège adroit et beaucoup ont dû s’y laisser prendre. On se précipite pour sauver des malheureux qui semblent toujours vivants et on se fait attraper à son tour.
— Qu’est-ce que c’est, John ?... Qu’est-ce que c’est ?
— Une plante ou quelque chose d’approchant. Elle pousse des ramifications à l’intérieur du corps et se nourrit. Les formes que tu vois sont totalement vidées. Malheureusement, les Telluriens ont réussi à domestiquer ces choses et s’en servent contre nous. Cette plante qui nous tend ce piège monstrueux doit avoir très faim. Décidément, cette planète n’a pas fini de m’étonner.
Mat le regarda comme s’il était monstre lui-même.
— Partons, dit-il d’une voix sèche, mais si ce spectacle t’intéresse, tu peux rester.
Les formes humaines commencèrent à s’arracher à la boue ancestrale qui semblait les avoir modelées. Un pas hésitant, puis un autre. Chaque fois que l’une d’elles soulevait la jambe un peu haut, on pouvait voir, dessous, son prolongement végétal, comme de fines racines qui s’enfonçaient dans les profondeurs du marais.
Les deux hommes regardaient, fascinés, ces choses qui dépassaient l’entendement. Une voix en eux réclamait frénétiquement une fuite immédiate, éperdue, mais ils ne pouvaient bouger. Ce fut Morgan qui secoua le premier le sortilège.
— Vite, partons, dit-il, une liane peut nous attraper par-derrière.
Mat fit un bond et se retourna. Pour l’instant, rien ne se passait dans la forêt de roseaux où les énormes araignées continuaient de tisser leur toile brillante. Ils coururent à toute vitesse, suivant les traces qu’ils avaient laissées en venant. Dans leur dos, il y eut comme un craquement sinistre suivi de hurlements lamentables. Mat sembla ralentir.
— Plus vite ! cria Morgan. Les morts ne se plaignent pas.
Quelque chose siffla dans l’air, griffa le tronc des roseaux géants et s’enfonça dans le sol à quelques mètres d’eux. Trop tard, ils étaient sauvés et ce fut presque avec joie qu’ils retrouvèrent l’eau tranquille du canal. Ils le traversèrent en quelques enjambées. Heureusement pour eux, même en son centre, il n’était pas très profond, l’eau leur arrivait à peine aux genoux.
— Qu’allons-nous faire ? dit Mat en se laissant tomber sur le sol à peu près sec de l’autre berge.
— Pas question de couper à travers la jungle, déclara Morgan d’un ton péremptoire, ce petit intermède m’a suffi amplement et je préfère être bouffé par les Telluriens que par une plante carnivore. Nous irons à Okong par la route.
C’était aussi l’avis de Mat. Quelques minutes plus tard, ils marchaient sur la route empierrée. Elle s'étalait devant eux, toute droite, bordée de chaque côté par son mur de végétation luxuriante. Une ombre de plus en plus dense planait sur l’étendue silencieuse, cette fois la nuit n’allait pas tarder.
Comme pour compliquer un peu plus les choses, la pluie se remit à tomber avec violence. Malgré leur survêtement spécial, ils furent trempés en quelques secondes.
— Trois kilomètres dans cette gadoue, explosa Mat, ça ne va pas être marrant. Toi tu as l’air de t’en fiche comme si tu étais venu ici en simple spectateur. C’est de l’inconscience ou quoi ?
— Je te l’ai déjà dit, cette planète m’intéresse, je la sens différente des autres. Elle est... Comment dirais-je ?... Irréelle... Oui, c’est le mot.
— Peuh !
Le martèlement de la pluie sur les feuilles faisait un bruit monotone. Mat devenait de plus en plus morose, car il venait de réaliser qu’il ne pourrait pas retourner jusqu’à la base aérienne par ses propres moyens. Son seul espoir était qu’un glisseur vienne voir ce qui se passait dans le secteur, mais il en doutait.
— Je pourrais vivre deux cents ans, grommela-t-il, je me rappellerais toujours cette journée. Ah là là ! Quelle idée j’ai eue de m’arrêter à la balise 34.
La nuit était maintenant totale et ils marchaient presque sans voir. Soudain, Morgan, qui fouillait l’ombre au plus profond que pouvait aller sa vue perçante, s’écria :
— Mat!... Regarde.
Au loin, une lumière jaune tremblotait faiblement. Ce n’était qu’un reflet sur une étendue liquide, mais cela prouvait qu’une vie organisée existait, quelque part, au sein de ce monde végétal.
— C’est peut-être le poste d’Okong, dit Mat, je sais qu’il possède un générateur ionique camouflé.
— Pour se permettre une telle illumination, le chef de poste ne doit pas se douter que les rebelles sont autour de nous.
— Mais si, puisque c’est lui qui a demandé de l’aide. Seulement, il a toujours eu confiance dans le chef de village et la population locale.
— Je vois. Il joue le colonisateur bon enfant qui se croit adoré de ses esclaves.
— N’exagère pas. Certains Telluriens nous aiment bien puisqu’ils nous donnent un coup de main à combattre les rebelles.
— Je me le demande. Ce Beeth doit avoir pris une femme dans la région.
— Trois.
— Hein ?
— Tu as bien entendu... Trois femmes... Un cadeau du chef de village.
— De mieux en mieux. J'espère, pour lui, qu’elles sont jolies.
Ils approchaient peu à peu de la lueur. Autour d’eux, le paysage changeait. Ce n’était pas très perceptible à cause de l’obscurité et de la pluie, mais ils s’en apercevaient quand même. Sur les bas-côtés de la route, la végétation devenait moins dense.
Soudain, sans que rien ne puisse laisser prévoir son geste, Morgan saisit son compagnon par le bras et le précipita derrière un fourré malgré ses protestations. La poussée avait été rude et Mat jurait.
— Tais-toi... On vient.
Mat se tint tranquille et se mit à écouter attentivement.
En effet, droit devant eux, montant de l’ombre, un bruit indéfinissable se superposait à celui de la pluie... Une sorte de roulement continuel, une rumeur. Ils ne tardèrent pas à comprendre. Ce bruit était produit par des centaines de pieds nus qui frappaient le sol mouillé. Le détachement des rebelles passa devant eux. Il venait d’Okong et ne pouvait avoir traversé le village qu’avec la complicité de ses habitants. Des ordres, lancés à voix basse, se firent entendre, puis des rires et des chuchotements. La troupe disparut dans l’obscurité aussi rapidement qu’elle était apparue.
— Cette fois, j’espère que tu as compris, grommela Morgan.
— Grande Galaxie ! Tu as raison... Ils sont tous contre nous. Je crois que nous n’arriverons jamais à les convaincre de rester tranquilles sans l’aide de la Garde, mais celle-ci n’a pas l’air de se décider.
— Elle attend un ordre précis du gouvernement, et en ce moment, avec les sauriens au pouvoir...
— Oui... Autrement dit, nous pouvons attendre longtemps.
— De toute façon, fit Morgan en soupirant, l’intervention de la Garde sonnerait le glas de notre liberté. Il ne faut pas oublier que nous sommes tous recherché par la police.
— Parle pour toi, mon vieux, déclara Mat avec hauteur, moi, je suis blanc comme neige.
— Sans blague !
— Parfaitement... C’est comme je te le dis... Si j’ai signé ce contrat c’est seulement dans l’espoir de gagner un gros tas de fric.
Morgan riait tellement qu’il donnait l’impression de perdre ses dents.
— Tout le monde peut se tromper, dit-il en se calmant.
— Pas à ce point, mais je n’ai pas dit mon dernier mot.
Le poste était situé à l’écart du village d’Okong, au sommet d’une colline. Il était entouré d’un mur assez haut, percé d’une seule porte.
Le lampadaire en fer forgé, dont la lumière avait guidé les deux hommes, était accroché juste au-dessus. De temps à autre, une forte bourrasque le faisait se balancer et sa lumière jaune jetait des ombres mouvantes sur la muraille grise. Sa chaîne grinçait sourdement. La porte était composée d’énormes barreaux en fer, ornés de pointes recourbées.
Le coin était sinistre.
— Une vraie prison, dit Mat en ralentissant instinctivement le pas, c’est drôle comme la nuit montre un autre aspect des choses. J’espère que les sentinelles ne vont pas nous tirer dessus.
— Il ne semble pas y en avoir, grogna Morgan, en mesurant du regard la hauteur de la muraille, comme s’il allait devoir passer par-dessus.
En effet, ils avaient beau chercher, la sentinelle demeurait invisible.
— Il doit bien y en avoir une quelque part, dit Mat avec ennui, ou alors ils sont tous morts.
Ils s’approchèrent lentement, presque à toucher la grille. Cependant, la sentinelle était là. On ne la voyait pas, mais on l’entendait ronfler quelque part dans l’ombre. Au troisième appel, il y eut une galopade.
— Qui va là ?
L’homme apparut avec son fusil en bandoulière et son vieux casque de travers.
— Amis, dit Mat en se mettant en pleine lumière. Le chef de poste nous attend.
— Ah ! fit l’homme en fixant Mat. Je vous reconnais, vous êtes déjà venu ici. Le lieutenant vous a attendu, mais il ne vous attend plus depuis longtemps, il dort.
Il regarda d’un air étonné à travers la grille et demanda :
— Qu’avez-vous fait de votre char ?
— On vous expliquera plus tard, fit Morgan avec impatience. Ouvrez donc cette porte de prison. Nous avons besoin de nous reposer, mais avant on voudrait prendre une bonne douche.
— Bon, dit l’homme en se dandinant.
— Est-ce qu’il y a un poste émetteur dans ce trou ? demanda Morgan. Nous devons prévenir le P.C. de ce qui vient de nous arriver.
— Il y en a bien un, mais je ne sais pas s’il fonctionne encore. Vous comprenez, on ne s’en est jamais servi.
— Vous ferez réveiller le radio. Je veux voir ce poste en bon état de marche dès l’aube.
— C’est que, fit la sentinelle en se dandinant de plus belle, je ne sais pas si je dois... Le lieutenant Beeth... Faudrait que je le réveille, c’est lui qui commande ici.
— Non, gronda Morgan qui commençait à sentir l’exaspération le gagner, c’est moi depuis maintenant, je suis là pour le remplacer.
— Euh!...
— Eh bien, ouvrez, cria Mat.
L’homme voulut dire encore quelque chose, mais il préféra se taire devant le visage farouche que montrait Mat en ce moment. Il se contenta d’ouvrir la grille à l’aide d’une énorme clé qui pendait à son ceinturon, attachée à une chaînette.
Il le fit gauchement, comme s’il n’était pas encore bien éveillé.
— Ah là là ! fit-il pour s’excuser. Tout ça ne vaut pas les fermetures magnétiques.
La grille grinça sur ses gonds.
— Entrez.
Il négligea de la refermer et conduisit les visiteurs nocturnes vers le bâtiment principal qui se dressait au milieu de la cour.
— Toutes les vieilles maisons de Tellure se ressemblent, constata John Morgan. Elles ont ce même air d’abandon, ce même aspect sinistre, comme si quelque chose d’innommable s’était passé entre leurs murs, il y a de cela très longtemps.
— Vous croyez ? demanda la sentinelle en regardant autour d’elle. Après tout, vous avez peut-être raison.
Ils gravirent un perron aux marches glissantes et usées, puis pénétrèrent dans un grand hall. Il était éclairé par une grosse boule luminescente.
— Le lieutenant Beeth loge au premier étage, expliqua le soldat en se dandinant à nouveau, et la chambre que l’on réserve généralement aux visiteurs se trouve derrière cette porte. Si vous avez faim et soif, vous trouverez tout ce qu’il faut au bar. Le ravitaillement vient d’être renouvelé.
— Merci, dit Mat en se dirigeant lentement vers le bar. Prenez quelque chose avec nous si le cœur vous en dit.
— Euh ! Ce serait avec plaisir, mais je dois retourner à mon poste. Tenez-vous absolument à ce que je réveille le lieutenant ?
— Non, intervint Morgan qui était en train d’examiner avec curiosité des bas-reliefs qui couraient autour de la salle, à environ un mètre du sol. Non, répéta-t-il, autant le laisser à ses rêves, rien ne presse.
L’homme parut satisfait de cette décision.
— Je vous souhaite une bonne nuit, dit-il en se dirigeant vers la sortie.
Comme il allait refermer la porte, Morgan le rappela.
— Dites-moi, êtes-vous Tellurien ?
— Oh, non, s’esclaffa l’autre, je suis d’origine eridanienne.
— Pourquoi lui as-tu demandé ça ? grommela Mat quand il fut certain que l’homme était suffisamment loin pour ne pas entendre. A sa place, j’aurais été vexé.
— Mais il ne l’a pas été ! triompha Morgan. Il ne s’est même pas étonné de ma question, il s’est contenté de rire.
— Décidément, fit Mat en secouant la tête, tu deviens méfiant. Il n’avait aucune raison de s’étonner puisque les Telluriens sont humains et que la plus grande partie d’entre eux collaborent efficacement avec nous pour combattre les rebelles des montagnes.
— Du vent ! C’est surtout pour mieux nous espionner.
Mat haussa les épaules, se pencha derrière le bar et se redressa avec une bouteille entre les mains. Il se servit un grand verre d’une liqueur jaunâtre qu’il goûta avec satisfaction, car il fit claquer sa langue.
— Où veux-tu en venir ? demanda-t-il enfin. Je sais que tu n’aimes pas beaucoup les gens de la S.E.M.CO. Personne ne les aime. Mais les temps sont difficiles pour la recherche et l’exploitation de nouvelles colonies. La S.E.M.C.O. recrute le personnel qu’elle a sous la main.
— En contrevenant à la loi.
— Tu parles comme un garde de l’espace ! s’écria Mat qui ne croyait pas si bien dire. Avoue que ce serait dommage de laisser tous ces trésors inexploités. La loi est parfois une barrière qui interdit le progrès.
— Laissons la S.E.M.C.O. et revenons à Okong, veux-tu ?... Nous venons d’échapper de justesse à une mort horrible.
— Oui, murmura Mat en frissonnant et en avalant son verre d’un coup.
— Sur la route, continua Morgan, nous avons rencontré une troupe de rebelles aux pieds nus et armés jusqu’aux dents. Quand nous arrivons devant ce poste, tout dort, même la sentinelle, comme si rien ne se passait.
— D’après Beeth, le village est rallié depuis longtemps. Il a même formé une section de jeunes Telluriens pour le défendre et surveiller les points stratégiques.
— On ne le dirait pas. Il y a aussi cette sentinelle...
— Mais enfin ! Qu’est-ce qu’il t’a fait, ce pauvre type?
— Il nous a ouvert la grille d’une façon bizarre, en déclarant qu’il préférait les fermetures magnétiques, alors que celles-ci ne sont plus fabriquées depuis cent ans au moins.
— Il doit probablement en rester sur des planètes arriérées.
— Certainement pas. Ou bien ce serait mettre en doute l’esprit d’entreprise de nos techniciens. Mais il y a pire : cet homme nous a conduits jusqu’ici en oubliant de refermer la grille du poste, comme s’il ne craignait rien de l’extérieur.
— C’est pourtant vrai, dit Mat. Il y a des inconscients partout.
— C’est toi l’inconscient,
Mat soupira profondément en levant les yeux au plafond.
— Ecoute, je suis fatigué et j’ai besoin de récupérer. Remettons à demain cette conversation. Je suis persuadé que Beeth te donnera les explications nécessaires et qu’il te convaincra.
— S’il est de retour.
— Comment cela, s’il est de retour ?
— Ecoute.
Ce fut malgré lui, Mat tendit l’oreille vers les bruits du poste, et il prit conscience du silence écrasant. Rien, aucun bruit, aucun frôlement, aucun soupir, n’indiquaient une présence.
— Ils dorment tous, dit-il enfin.
— Il n’y a personne ici, dit lentement Morgan, j’ai le flair pour détecter ce genre de choses.
— C’est impossible !
— Tout est possible sur Tellure.
Mat regarda l’escalier de pierre qui permettait l’accès à l’étage supérieur. Morgan devina sa pensée.
— Tu peux y aller, dit-il, je vais attendre ici au cas où quelqu’un arriverait à l‘improviste, mais j’en doute.
Mat ne fit qu’un bond jusqu’au premier étage. Pendant un moment, l’envoyé du général Muns l’entendit ouvrir des portes et courir d’une pièce à l’autre en jurant. Quand il apparut à nouveau au sommet de l’escalier, Morgan mangeait tranquillement accoudé au bar.
— Alors ? demanda-t-il ironiquement.
— Personne, répondit Mat en venant le rejoindre. Les chambres sont vides, même de meubles. C’est à se demander s’ils ne couchent pas tous dehors.
— Probablement au village, chez leurs femmes.
— Ce manque de discipline pourrait leur coûter cher si le colonel Ruder venait faire un tour par ici.
— Il ne viendra pas. Il ne faut pas oublier non plus que la plupart sont des mercenaires par force et que la discipline...
— Et leur vie ?
— Ca les regarde.
— Bon, eh bien, qu’est-ce qu’on va faire ?
— La sentinelle nous l’a fait comprendre gentiment tout à l’heure : manger et nous coucher sagement.
— Cette visite, là-haut, vient de me couper l’appétit.
— Dans ce cas, bonne nuit.
Mat hésita.
— Tu crois que c’est prudent ?
— Que pouvons-nous faire d’autre ? demanda tranquillement Morgan après avoir avalé une bouchée. Demain nous jouerons la comédie en faisant semblant de croire ce qu’ils voudront bien nous raconter. Je vais veiller au bar un moment.
Mat regarda les bouteilles, puis son compagnon.
— Rassure-toi, dit ce dernier, j’ai la réputation de tenir le coup.
Après une dernière hésitation, Mat se décida. Il se dirigea vers la chambre qui leur était réservée.
— Par l’espace ! s’écria-t-il après avoir poussé le battant d’un coup de pied ! Quel luxe ! C’est à n’y rien comprendre. Il y a trois lits, une salle d’eau et un tapis sur le sol. Il y fait même chaud.
Il pénétra à l’intérieur et Morgan l’entendit encore s’extasier sur les commodités qui s’y trouvaient, puis il y eut un bruit d’eau entrecoupé de bredouillements qui devaient être un chant...
Mat retrouvait sa bonne humeur sous la douche.
Morgan termina son repas improvisé. Il paraissait calme, mais tous ses sens étaient en éveil. La fatigue ne pesait plus sur ses épaules. Il sentait qu’un danger les menaçait tous deux. C’était une sensation indéfinissable qu’il connaissait bien.
Encore une fois, il examina les bas-reliefs qui l’avaient intrigué dès son entrée dans le hall.
C’étaient des sculptures très fines ciselées dans la pierre. Un travail de patience, long, minutieux, patiné par les ans.
L’artiste avait certainement voulu fixer définitivement un événement important de son époque. Mais qu’avait-il voulu expliquer ?...
Tous ces bas-reliefs étaient dédiés à la gloire d’un roi-serpent qui apparaissait plusieurs fois dans des positions différentes, toutes hiératiques. Des scènes de guerre, de chasse, qui exaltaient son courage. Des soldats, armés de lance, l’entouraient et l’acclamaient. Certains étaient des sauriens complets, d’autres moitié homme, moitié serpent. Il y avait aussi des génies ailés et des vampires à tête humaine.
Un peu en retrait, gardés par un groupe de lézards, les Telluriens des deux sexes contemplaient ces scènes hallucinantes. Etaient-ils des vaincus subissant la loi du vainqueur ?... Difficile à dire. En tout cas, l’une des femmes, au premier plan, portait dans ses bras un enfant saurien à tête humaine. Elle était entièrement nue.
Morgan frissonna et détourna son regard, il venait de remarquer que de l’un des seins de la femme sortait une liane flexible que l’enfant palpait de ses mains maladroites pour la porter à sa bouche.
Comme il s’approchait de la chambre, un léger ronflement lui fit comprendre que son compagnon dormait déjà. Il repoussa le battant laissé ouvert et chercha un endroit où il pourrait être tranquille, c’est-à-dire sans être vu par une personne surgissant à l’improviste dans le hall. Il opta pour le dessous de l’escalier.
Pour lui, le moment était venu d’avoir une assez longue conversation avec ses chefs. Il espérait bien recevoir de nouvelles instructions. Hélas ! Il fut déçu. Certes, il eut la communication immédiatement et reconnut même la voix du dernier opérateur, mais quand il demanda si le général Muns avait donné des ordres à son intention, il lui fut répondu que le chef de la Garde avait autre chose de plus important à faire que de s’occuper de Tellure et de ceux qui s’y trouvaient.
— Comme c’est malin ! s’écria Morgan plutôt vexé du peu d’intérêt que suscitait sa mission dans les sphères supérieures. Si vous ne recevez pas de mes nouvelles d’ici trois jours, c’est que j’aurai été bouffé par les plantes carnivores et vous en serez tous responsables.
— Prêt pour l'enregistrement, annonça l’opérateur lointain sans faire montre d’émotion.
Morgan approcha le cristal rutilant de ses lèvres et commença son rapport d’un ton détaché. Il appuya sur les faits qui lui semblaient les plus marquants, insista sur la description des bas-reliefs, puis sur l’abandon du poste par ses défenseurs au cours de la nuit.
— A ce sujet, fit-il remarquer, nous pouvons tout supposer, même le pire, car Beeth connaissait ma venue, et s’il ne m’a pas attendu c’est qu’il me croyait mort et, dans ce cas, devait être au courant de l’embuscade, à moins qu’il ne soit mort lui-même. Terminé pour moi.
A sa grande surprise, l’opérateur n’interrompit pas la communication.
— Un moment, dit-il, on me demande de vous poser une question.
Morgan eut la tentation de demander qui était ce « on », mais il pensa que l’autre préférait conserver son anonymat.
— J’écoute, dit-il.
— On voudrait savoir à quoi sert le poste d’Okong.
— Officiellement, il surveille un défilé par lequel les rebelles pénètrent dans la plaine, mais il doit y avoir autre chose. Dès que je le saurai, je vous en ferai part. Est-ce tout ?
— C’est tout, répliqua laconiquement l’opérateur.
La bague reprit son aspect normal et Morgan remit soigneusement le chaton en place. Il allait sortir de sa cachette, mais bien lui en prit d’agir avec précaution, car il vit soudain la porte donnant sur l’extérieur s’ouvrir lentement. Vivement, il s’enfonça à nouveau sous l’escalier en retenant sa respiration.
Quelqu’un venait de pénétrer dans le hall et avançait sans faire de bruit.
C’était comme un long glissement, coupé d’arrêts brusques. Morgan regrettait de ne pouvoir examiner l’inconnu.
Etait-ce Beeth ?... Etait-ce quelqu’un d’autre ?...
L’être était maintenant au-dessus de sa tête.
Il montait l’escalier.
L’espèce de reptation qu’il avait perçue tout à l’heure se précisait en même temps qu’une odeur de vase remuée empuantissait l’atmosphère. Un moment, il eut la vision du marais avec sa houle noire, fétide, ses formes vivantes et innommables, puis cette pénible sensation disparut en même temps que l’odeur. L’être venait d’entrer dans l’une des chambres du premier étage. La maison retrouvait son silence pesant.
— Bon sang ! fit-il en sortant avec précaution de sa cachette. Cette chose ne pouvait être qu’un reptile de grande taille.
Apparemment, il devait avoir raison, car les traces humides laissées sur les dalles, de larges traces sinueuses confirmaient son idée. Sur la pointe des pieds, il entra dans la chambre où Mat dormait du sommeil du juste. Il préféra garder pour lui ce qu’il venait de découvrir.
De toute façon, si Beeth était encore en vie, il ne manquerait pas de lui signaler la présence de ce reptile dans le poste.
Il se contenta donc de fermer solidement la porte en calant une chaise devant, puis de faire le tour de la pièce qui était assez grande. Elle ne comportait que deux autres ouvertures, deux fenêtres solidement défendues par d’énormes barreaux. Assuré d’une certaine tranquillité, Morgan s’endormit à son tour.
Ce fut un roulement contre la porte qui l’éveilla. Un jour sale envahissait la chambre. Il se leva d’un bond et secoua Mat qui commença à protester.
— Debout, cria-t-il en se précipitant vers la porte qu’il ouvrit.
Il se trouva nez-à-nez avec la sentinelle de la veille.
— Vous avez passé une bonne nuit ? demanda-t-elle.
— Oui, grogna Morgan en jetant un coup d’œil dans le hall. Le lieutenant Beeth n’est pas encore levé?
— Je vais aller voir ce qu’il fait, répondit l’homme. En attendant, si vous voulez ingurgiter quelque chose, il y a quelqu’un au bar.
En effet, Morgan vit un serveur qui nettoyait consciencieusement des verres et les essuyait à l’aide d’une serviette blanche.
Cette image lui parut rassurante et inquiétante. L’homme était trop méticuleux, comme s’il venait d’apprendre les gestes. Il essayait de donner le change. Mat, en surgissant à côté de lui, lui fit oublier cette première impression.
— J’ai faim, dit-il d’un ton péremptoire.
Quelques instants plus tard, ils étaient attablés devant une sorte de pâte brune qui dégageait un parfum agréable..
— Un plat du village, annonça le serveur avec un sourire engageant.
Rien qu’à son accent on devinait qu’il était Tellurien.
Ils commencèrent à manger après une légère hésitation. Cette nouvelle nourriture était excellente.
Autour d'eux, le poste d’Okong commençait à sortir de sa torpeur. Des commandements brefs se faisaient entendre dans la cour. La petite garnison semblait être maintenant au grand complet. Tout semblait se dérouler comme ils étaient en droit de l’attendre de la part d’un officier de la S.E.M.C.O.
Si c’était une comédie, elle était bien montée et pouvait tromper n’importe qui. Morgan se pencha et murmura à l’oreille de son compagnon :
— Faisons semblant de tomber dans le panneau. Tout ceci m’intrigue au plus haut point.
— Oui, répondit Mat sur le même ton, j’ai la curieuse impression de vivre dans deux mondes totalement différents. Comme si je poursuivais un rêve tout éveillé. Et toi ?
L’arrivée de Beeth dispensa Morgan de répondre. Il était debout au sommet de l’escalier et devait les regarder depuis un moment. Il n’avait pas l’air content du tout.
— Bonjour, fit-il sèchement. Je vous attendais hier. J’espère que ce retard n’aura pas de conséquences.
Beeth était grand, mais bouffi par une mauvaise graisse qui faisait trembler ses joues chaque fois qu’il parlait. Ses yeux gris étaient petits, froids, sans aménité. Son uniforme de brousse le boudinait.
Le personnage déplut tout de suite à Morgan.
— Connaissez-vous la raison de ce retard ? demanda-t-il.
— Bah ! Facile à deviner. Probablement un incident mécanique. Avec ces engins copiés sur ceux du temps passé on ne sait jamais ce qui peut arriver d’un moment à l’autre.
— Non, dit Morgan en regardant son interlocuteur fixement, c’était une embuscade. Nous sommes les deux seuls rescapés.
Le visage de Beeth resta de marbre.
— Une embuscade, hein ? fit-il en commençant à descendre les degrés de pierre. Ainsi vous êtes tombés sur ce groupe de rebelles que j’ai déjà signalé à l’état-major.
Il s’assit à la table et s’adressa particulièrement à Morgan.
— C’est vous mon remplaçant ?
— C’est moi.
— J’ai été averti de votre arrivée par la sentinelle qui était de garde cette nuit. Comme vous le voyez, rien d’officiel.
— J’ai des ordres de mission sur moi.
— Vous vous plairez ici. La population du village est de notre côté et n’hésite pas à nous renseigner quand il le faut.
— En êtes-vous sûr ?
— Evidemment ! Depuis le temps, je commence à les connaître. Je me demande même pourquoi on veut me relever de mes fonctions.
— Je n’en sais rien. Ce qui m’intéresse surtout c’est l’état de l’armement.
— Rien ne manque.
— De toute façon, continua Morgan imperturbable, même s’il est en mauvais état, je ne pourrai en rendre compte à personne.
Beeth émis un rire aigre.
— Vous faites sans doute allusion au poste radio, dit-il, celui qui l’a fabriqué aurait mieux fait d’étudier plus à fond les vieux plans. Ce n’est pas en reproduisant les appareils anciens que nous coloniserons Tellure. Il faudrait autre chose.
— En attendant, nous devons faire avec ce que nous avons.
— D’accord, mais vous pouvez déjà renoncer au poste radio.
Morgan eut un mouvement d’humeur. L’attitude de Beeth lui semblait pour le moins étrange. Il s’accommodait un peu trop de la situation.
— On dirait que vous vous plaisez ici, fit-il remarquer.
— N’importe qui à ma place en ferait autant. J’ai trois femmes qui sont jolies et je m’entends très bien avec les gens du village. Ne soyez donc pas étonné si l’idée de m’en aller ne me réjouit pas. D’ailleurs, je ferai mon possible pour revenir.
— Encore faudrait-il pouvoir partir. Comment comptez-vous procéder ?
— Par la route, comme tout le monde. Le P.C. n’est pas si loin.
— Les ponts ont été détruits et le P.C. de Ruder est en route pour sa base arrière.
Le lieutenant Beeth parut un moment ennuyé. Ses grosses joues tremblèrent et de fines gouttelettes de sueur perlèrent sur son front.
— C’est pourtant vrai, grommela-t-il, je n’ai pas eu le temps d’étudier la question et je ne savais pas pour les ponts. Tout s’est passé si vite.
— Vous feriez bien de commencer à réfléchir, dit Morgan aigrement, et de ne plus vous occuper de vos femmes pour l’instant. Notre situation peut devenir tragique d’une minute à l’autre.
— Je ne crois pas..., commença le chef de poste comme s’il allait dire quelque chose d’important, puis il se mordit les lèvres et son visage se ferma. Bah ! continua-t-il après un soupir, ils enverront certainement un glisseur pour savoir ce que nous devenons. Ils ont l’air de tenir à Okong malgré son peu d’importance.
Morgan se dressa sur sa chaise.
— Il serait peut-être temps d’oublier votre petite vie tranquille, s’emporta-t-il brusquement. Croyez-vous qu’elle va continuer ?
Mat préféra intervenir.
— Du calme, fit-il vivement, ce n’est pas en nous énervant que nous sortirons de ce mauvais pas.
Morgan se rassit lentement. Il regrettait presque de s’être mis en colère mais c’était la faute de cette grosse face ronde qu’il avait devant lui. Non, il ne pourrait pas supporter Beeth longtemps. Pour l’instant, la principale des choses était de connaître les défenses du poste. Etait-il encore défendable ?... Tout allait dépendre de la garnison. Il commençait à en douter sérieusement étant donné la manière de procéder de Beeth
— Combien avez-vous d’hommes sûrs ? demanda-t-il en réussissant à se dominer, non sans mal.
— C’est-à-dire ?
Les petits yeux du lieutenant le regardaient sans comprendre.
— C’est-à-dire des hommes de la S.E.M.C.O., précisa Morgan.
— Ah ! Il m’en reste deux. Celui qui vous a ouvert la grille cette nuit et le radio.
— Seulement ! s’écria Mat.
— Je croyais que vous en aviez un peu plus, dit Morgan qui sentait ses bonnes résolutions l’abandonner.
— Au début, oui, dit Beeth, mais ils s’arrangent tous pour tomber malade dès qu’il y a une liaison. Ils partent sous le prétexte de se faire soigner et je ne les vois jamais revenir, alors je les remplace par des Telluriens. J’en ai une vingtaine, je les ai formés.
Morgan se pinça pour savoir s’il ne rêvait pas.
— Est-ce que le commandement est au courant ?
— Certainement. Cette situation doit lui convenir puisqu’il ne m’envoie pas de remplaçants. De toute façon, mon effectif est suffisant pour garder ces drôles de plantes.
— Hein ? sursauta Morgan.
— Vous n’étiez pas au courant ?
— Pas du tout.
— Je savais qu’il fallait être très discret au sujet de ces plantes, mais à ce point... Enfin, je peux vous le dire maintenant : la véritable raison d’être du poste d’Okong est de surveiller la pousse de plantes curieuses et d’en récolter les graines quand le moment est venu.
— Mais enfin...
Morgan venait de se lever et marchait de long en large. Il ne comprenait plus. Il s’était attendu à autre chose qu’à des plantes.
— Savez-vous à quoi elles servent ? demanda-t-il.
— Pas la moindre idée, répondit Beeth d’un air déçu. Un moment j’ai espéré que vous m’apportiez la solution. Chaque fois que j’ai tenté de le savoir, on m’a fait comprendre que je ne devais pas me mêler de ça, que ces plantes font partie d’un secret de fabrication et que pour protéger le produit encore à l’étude, il valait mieux être discret sur ses composants.
— Ça se défend, murmura Morgan pensivement.
— Une chose est certaine, assura Beeth, c’est que la Société tient plus à cette plantation qu’à tous les gisements de pétrole de la planète.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Son silence sur Okong et le manque d’intérêt qu’elle affecte. C’est d’ailleurs pour ça que je ne m’en fais pas trop. Nous ne tarderons pas à voir apparaître un glisseur.
— Je l’espère pour tout le monde, dit Mat. Et maintenant, si on allait faire un tour jusqu’au village, histoire de jeter un coup d’œil sur les petites Telluriennes.
Morgan lui lança un regard noir.
— Pas encore, rétorqua-t-il sèchement, je voudrais bien visiter cette plantation.