Le regne du serpent

Frank Dartal · Chapitre 3 sur 11

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Le regne du serpent

Chapitre II

 

Ce fut le vibreur du vidéo qui réveilla Morgan le lendemain.

— Grande Galaxie ! fit-il en mettant sa tête sous les couvertures.

Pour l’instant, il n’avait qu’un seul désir : oublier Centropolis et le ministre des rapports sociaux. Malheureusement, celui qui voulait lui parler ne l’entendait pas de cette oreille, il insistait d’une façon désobligeante et sans aucun respect pour sa pauvre tête.

— Ce singe ne me laissera pas tranquille, grommela-t-il.

Sans ouvrir les yeux, il tâtonna sur la tablette où devait logiquement se trouver le vidéophone. Il y était. De la même manière, il découvrit la touche de contact et l'enfonça.

Immédiatement, le son aigu du vibreur fut remplacé par un rugissement démoniaque suivi d’une bordée de jurons que n’aurait pas désavoué un vieil astronaute.

Morgan en resta un moment pantois.

— Que voulez-vous ? soupira-t-il enfin. Dépêchez-vous de vous expliquer et ne criez pas comme ça, j’ai des maux de tête.

Cette simple réflexion eut le don de mettre l’irascible personnage hors de lui.

— Ce que je veux c’est d’abord voir votre tête, espèce de...

Ici se place une dizaine de qualificatifs malsonnants qui eurent pour effet de sortir Morgan de sa torpeur.

— Qui êtes-vous ? hurla-t-il en sautant du lit.

Sur l’écran, il ne voyait qu’une vague tache claire agitée de soubresauts épileptiques. Il crut à un mauvais réglage de l’appareil, mais il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il se trompait. C’était ses yeux qui avaient beaucoup de mal à reprendre leur fonction. Peu à peu, un visage d’un relief saisissant se forma devant lui. Un visage d’homme que la fureur déformait.

— Je suis le commandant Carson, reprit la voix. Est-ce que vous me reconnaissez, espèce d’ivrogne ?

Morgan s’approcha encore de l’image. Il ne s’était pas trompé, c’était bien un humain de pure race qui lui parlait. Malgré son aspect rébarbatif, il lui en fut presque reconnaissant.

— Oh ! fit-il. N’êtes-vous pas l’aide de camp du général Muns ?... Il me semble vous reconnaître, mais c’est très vague.

— C’est encore heureux, grogna l’autre, cela fait plus d’une heure que j’essaye de vous réveiller.

— C’est qu’il n’y a pas très longtemps que je suis endormi. Euh... J’ai passé la nuit à fêter le départ d’un ami.

— Le général vous attendait hier.

— J’ai passé une bonne partie de la journée à le chercher et personne n’a su me renseigner, pas même son remplaçant.

— Bon, fit le commandant Carson en adoucissant le son de sa voix, il a dû se glisser une erreur quelque part. Nous veillerons à ce qu’elle ne se reproduise pas. Le général vous attend à son P.C. d’ici deux heures.

— Où se trouve-t-il ce P.C. ?

— Au même endroit, mais il vous faudra descendre jusqu’au dernier niveau de la tour, tout au fond. Un planton vous renseignera. N’oubliez pas de vous décrasser le cerveau avant de venir, le général n’aime pas se répéter. Compris ?

— Certainement ! répliqua Morgan un peu éberlué. Mais l’autre... Que va dire l’autre ?

— Lequel ?

— Le saurien qui le rempl... Enfin celui qui est assis dans son fauteuil pour l’instant. Il a l’air de s’y plaire.

— Aucune importance, déclara le commandant, il est là pour la frime. Juste pour le classement des dossiers. Les affaires sérieuses sont toujours entre nos mains.

— Vous me rassurez, fit Morgan sincèrement soulagé en étouffant un bâillement. Si je rencontre à nouveau ce chimpanzé je lui dirai ce que je pense. C’est à cause de son raisonnement idiot que je n’ai pas continué mes recherches. D’après lui, c’était la fin de la civilisation humaine.

— Pas tout à fait, nous avons seulement perdu les dernières élections, alors nous disparaissons comme le veut la constitution. Un bon conseil, ne parlez pas de son fauteuil au général Muns quand vous le verrez.

Morgan éclata de rire, mais il dut cesser aussitôt à cause de ses maux de tête.

— Savez-vous que son successeur est télépathe ? demanda-t-il.

— Nous le savons. Il suffit de se tenir à deux mètres de lui et il ne peut lire les pensées. C’est un télépathe très moyen.

— Peut-être, mais il est quand même mon supérieur hiérarchique à Centropolis. Que dois-je faire s’il me fait appeler?

— Faites comme s’il n’existait pas.

— On voit bien que l’argent ne vous manque pas. Tout est hors de prix dans cette cité de voleurs.

Au lieu de répondre, le commandant Carson coupa la communication et le vidéo redevint muet.

Morgan regarda autour de lui. Il fit la grimace en voyant l’étroitesse du lieu et l’ameublement sommaire. Il devait être dans un hôtel de dernière catégorie. Comment était-il venu ici ?... Il se revoyait encore dans l’aérotaxi en compagnie du ministre anthropoïde qui larmoyait rien qu’à l’idée de le quitter et qui l’appelait son frère, puis, plus rien, le trou.

Il revint vers le vidéo et composa le numéro du garçon d’étage qui était inscrit bien en évidence. La tête peu engageante et déplumée d’un vieux Kak creva l’écran. Ses yeux ronds papillotaient.

— Oui ?... dit-il d’une voix enrouée.

— Pouvez-vous m’expliquer par quel hasard j’ai été propulsé dans ce taudis ?

L’oiseau toussa.

— Vous étiez ivre, Monsieur.

— Inutile de me le dire, je le sais.

— Votre compagnon m’a montré une carte de logement à votre nom, qui portait le numéro de la chambre où vous êtes. Je n’ai rien à me reprocher. Vous pouvez interroger le pilote de l’aérotaxi, il était présent.

— Je ne vous reproche rien, à part que cette chambre n’a pas été nettoyée depuis mille ans.

— Ceci ne me regarde pas, Monsieur. Les appartements réquisitionnés par l’autorité militaire passent automatiquement sous la responsabilité de celle-ci, l’entretien incombe à l’occupant. Si vous désirez une désinfection totale, il faudra payer un supplément.

— Ouais... J’étudierai d’abord votre contrat avec l’armée et je vous dirai ce que j’en pense.

— A votre service, Monsieur.

— En attendant, faites-moi servir un déjeuner assez consistant.

— Aucun service n’est prévu pour cet étage de la tour, Monsieur. Vous trouverez un distributeur d’aliments sous le vidéo.

Morgan interrompit la communication avec humeur. Il comprenait maintenant comment le général Muns l'avait trouvé. Tous les numéros des chambres occupées devaient être confiés à l’ordinateur avec les noms des locataires provisoires. L’ennui, c’est qu’il allait devoir vivre dans ce taudis pendant un certain temps.

Le distributeur d’aliments se trouvait bien à l’endroit indiqué. C’était un vieux modèle dont les traces de réparations ne se comptaient plus. Par chance, il fonctionnait.

Il mangea rapidement l’unique plat présenté et alla dans l’étroite salle d’eau prendre une douche froide qui le remit d’aplomb.

Ensuite, comme il n’avait plus rien à faire, il préféra quitter ces lieux rébarbatifs. La station d’aérotaxis n’était pas loin, elle se trouvait juste au-dessus de sa tête, sur la terrasse. Il n’eut qu’à sortir de sa chambre, longer un couloir sombre rempli de détritus et monter une dizaine de marches glissantes pour s’y retrouver.

Des nuages bas, poussés par un vent violent, empanachaient les tours. La cité était invisible. Une pluie fine, pénétrante, tombait, transformant la terrasse en miroir.

Tout au bout, deux ombres d’aérotaxis attendaient un problématique client. Dès qu’il approcha, le pilote du premier appareil sembla le reconnaître, car il lui fit un signe du bras.

Morgan pressa le pas dans sa direction.

— Une chance que vous soyez tombé sur moi hier, déclara le conducteur en ouvrant la portière, vous étiez dans un triste état. Votre copain aussi d’ailleurs. Je me demande s’il a réussi à embarquer sur son astronef.

— Un ministre se débrouille toujours, dit Morgan en prenant place.

— Un ministre ! fit l’autre étonné. Il ne cessait de me raconter des histoires curieuses sur les sauriens : « Maintenant qu’ils ont pris le pouvoir, criait-il, ils vont en profiter. » Il m’a même conseillé de filer pendant qu’il était encore temps, sous prétexte que notre fin à nous était imminente.

Morgan regarda mieux son interlocuteur. C’était un humain comme lui, de pure souche, sans aucun mélange. Bien sûr, il était plus vieux et plus ridé, mais facilement reconnaissable. Il était tout à fait normal que, dans son excitation, le chimpanzé lui ait tenu les mêmes propos.

— Il ne faut pas trop y porter attention, grommela-t-il avec impatience, il a toujours détesté les sauriens et, quand il a bu, ça prend des proportions énormes. C’est un raciste.

L’homme éclata de rire.

— Tout le monde l’est plus ou moins à Centropolis, dit-il. A quel endroit allez-vous ?

— Au palais.

La course fut assez longue à cause du brouillard qui gênait la visibilité. Le pilote dut se servir de son générateur d’impulsions pour se diriger et, aux abords du palais, ils furent soumis à un contrôle sévère de la part des gardes.

Enfin, l’aérotaxi déposa son passager sur la terrasse ouest.

Les deux heures de délais imposées par le commandant venaient juste de s’écouler et Morgan allait se présenter en retard.

La terrasse était presque déserte et le puits gravifique peu fréquenté. Il s’y laissa glisser et s’éloigna de la paroi d’un coup de talon. Aussitôt, il fut pris dans un tourbillon magnétique qui l’emporta à toute vitesse vers le fond.

Les différents niveaux se succédaient dans une accélération de plus en plus folle. Il arriva un moment où il ne vit plus qu’une suite d’éclairs brillants.

Il ferma les yeux et s’abandonna à la griserie de la chute libre. Cette sensation dura peu. Une forte poussée freina brusquement sa chute et son corps fut renvoyé contre la paroi où il ne tarda pas à flotter, presque immobile.

Il était arrivé au terme de sa course, c’est-à-dire à moins mille mètres de profondeur, là où la matière des puissantes tours de Centropolis faisait la soudure avec la roche brute, primitive, d’Eridan III. Quelques mouvements rapides des bras et des jambes pour s’approcher d’une échelle de fer et il ne tarda pas à se trouver hors du puits, au milieu d’énormes machines silencieuses qui distribuaient l’énergie nécessaire au formidable complexe qui se trouvait au-dessus.

C’était la partie la plus insolite du palais gouvernemental. Un labyrinthe de voies souterraines, de tuyauteries, de tunnels pleins de murmures d’une technicité incroyable. Chaque pas qu’il faisait avait une résonance spéciale.

Chose curieuse, cet endroit, qui était en somme le cerveau, n’était pas gardé. Aucune silhouette en uniforme ne se profilait dans les galeries. Morgan chercha vainement un signe, une indication quelconque qui l’aurait mis sur la voie. Il y avait bien ces flèches de différentes couleurs, mais vers quelles directions menaient-elles ?

— Drôle d’idée de s’installer dans cette usine, fit-il en haussant le ton pour être entendu.

Peine perdue.

Il commençait à se demander ce qu’il devait faire pour attirer l’attention sur lui : crier ou marcher au hasard...

Le mieux serait peut-être de trouver un vidéophone et d’appeler quelqu’un, quitte à se faire désapprouver plus tard.

En tout cas, il se trompait lourdement en croyant l’endroit sans surveillance, car une voix amplifiée s’éleva.

— Vous voilà enfin !

Morgan regarda autour de lui.

— En effet, c’est bien moi. Où êtes-vous ?... Quel fichu coin!

— Vous avez dix bonnes minutes de retard, reprit la voix qui devait être celle du commandant Carson. Je vais prévenir le général que vous êtes là.

— Bon sang ! Un moment... Comment puis-je vous rejoindre ?

— Suivez les flèches bleues, conseilla la voix, et ne traînez pas en route.

— Pas de danger. Le paysage n’est pas assez intéressant.

La voix dédaigna de répondre et Morgan suivit docilement les flèches indiquées. Il y en avait à chaque carrefour de galeries. Il déboucha soudain dans une espèce de cul-de-sac en forme de rotonde, au centre de laquelle se dressait un immense bureau muni d’un standard vidéo impressionnant.

Un personnage fluet était assis derrière ce monstre et le manipulait avec une certaine habileté. En ce moment, il poursuivait quatre conversations différentes avec quatre étranges personnages qui parlaient chacun un dialecte totalement incompréhensible.

L’apparition du visiteur lui fit interrompre ces conversations passionnantes.

— Vous êtes le lieutenant John Morgan, dit-il.

C’était plus une affirmation qu’une demande. D’ailleurs, il ajouta aussitôt :

— Je vais vous conduire immédiatement auprès du premier secrétaire aux Affaires Interplanétaires. Veuillez me suivre s’il vous plaît.

— Je me moque du premier secrétaire, déclara Morgan qui pensait au reptile télépathe. Je veux voir le général Muns.

— C’est le même, rétorqua le standardiste avec un sourire ironique.

C’était vrai ! Il avait oublié les paroles de Carson tout à l’heure, au vidéo. Décidément, il n’arrivait pas à imaginer ce double pouvoir : l’un, légal, faisant beaucoup de bruits et soulevant la poussière, l’autre qui agissait dans l’ombre tout en continuant la politique immuable de la Grande Galaxie.

Muns représentait donc une puissance occulte. Et quelle puissance ! Jamais il n’aurait soupçonné le personnage d’une telle dimension. Qu’y avait-il derrière lui ?... Peut-être rien. Malgré tout, il ne put s’empêcher de frissonner.

L’être fluet qui le conduisait s’effaça pour le laisser passer.

Morgan pénétra dans une immense crypte peuplée d’ombres et de lumières. Des piliers colossaux soutenaient une voûte de pierre. Il marchait maintenant sur des dalles que le temps avait poli. Comme il s’était arrêté sur le seuil, un peu surpris par ce décor archaïque, une voix qu’il reconnut lui dit :

— Approchez, Morgan. Cet endroit est curieux, n’est-ce pas?... Nous sommes dans la partie la plus ancienne de Centropolis. C’est ma retraite préférée. Ne trouvez-vous pas qu’il se dégage de ces vieilles pierres une sauvagerie intense, celle des débuts de la conquête ?

— Je trouve que ça ressemble à une cave humide.

— Décidément, vous ne changerez jamais, fit Muns dépité en surgissant d’un trou d’ombre. Qui peut imaginer maintenant qu’Eridan III a été une colonie ?... Il n’y a que moi. Il est vrai que je commence à vieillir.

Morgan ne le trouvait pas. Le général Muns était toujours le même, presque monolithique. Grand, sec, avec un visage anguleux et des yeux froids qui étudiaient les gens. Il n’y avait aucune poésie en lui, aussi Morgan prenait-il cet élan vers les vieilles pierres pour de la comédie. En ce moment, il ne portait pas son uniforme et paraissait un peu plus gros dans ses vêtements amples.

— Vous paraissez toujours aussi jeune, dit-il sincèrement.

Muns dissimula sa satisfaction sous un éclat de rire.

— Malheureusement ! fit-il. Mes prothèses internes me font de plus en plus mal. Savez-vous que j’en suis à mon huitième cœur ? A mon âge on supporte difficilement tous ces petits inconvénients.

— Je me suis toujours demandé jusqu’à quel point vous étiez encore humain, dit Morgan sournoisement.

— Il n’y a aucun secret. Je suis humain pour un quart seulement. C’est la rançon qu’il faut payer pour servir la Confédération avec efficacité. Je viens d’achever mon troisième siècle éridanien et mon cerveau fonctionne comme au début de ma carrière.

— Je m’en doutais un peu. Dites-moi, maintenant que vous voyez les choses avec un certain recul, que pensez-vous de l’espèce humaine ?

— Elle est assez vivace et elle sait s’adapter. Peut-être arrivera-t-elle à dominer totalement les races qui l’entourent. Il faudra cependant qu’elle se méfie des sauriens.

— Tiens, il me semble entendre mon chimpanzé d’hier.

Le général se laissa aller dans un fauteuil profond qui se trouvait non loin de là et fit signe à son invité d’en faire autant.

— Vous voulez sans doute parler du ministre des rapports sociaux d’Eor, dit-il négligemment en jouant avec les touches d’un distributeur automatique.

Des boissons apparurent sur la petite table entre les deux hommes.

Morgan refusa d’un geste. Il était assez intrigué par les dernières paroles de Muns.

— Vous le connaissez ? demanda-t-il.

— Très vaguement. Je partage ses idées, mais je trouve qu’il parle trop et qu’il devient compromettant. La police le surveille discrètement chaque fois qu’il vient ici.

— Ah ! fit Morgan en fronçant les sourcils.

— Oui, appuya Muns, en portant un verre à ses lèvres. Il ajouta après l’avoir reposé sur la table : Je peux vous faire passer l’enregistrement de toutes les conversations que vous avez eues avec lui. Elles sont particulièrement explosives.

Morgan haussa les épaules.

— J’étais soûl.

— Cela ne se remarque pas trop, car tous vos raisonnements tiennent debout et il y a eu pas mal de témoins. Au besoin nous en rajouterons.

Le garde de l’espace commença à regarder autour de lui avec inquiétude. Il avait l’impression d’être tombé dans un piège habilement préparé.

— Où voulez-vous en venir ? demanda-t-il brusquement. Vous n’essayez tout de même pas de me faire croire que vous avez manigancé cette rencontre pour me perdre.

— Certainement pas ! Je profite seulement de l’occasion. Cet enregistrement va justifier le mandat d’arrêt lancé contre vous. Mon vieux, je suis désolé de vous l’annoncer comme ça, mais vous allez déserter.

Morgan eut beaucoup de mal à rester impassible. Que se passait-il ?... Cette fois, son chef allait un peu loin. L’accusation lancée contre lui ne résisterait pas à un examen approfondi.

— Je veux seulement gagner quelques jours, expliqua Muns comme s’il lisait en lui. Ce gouvernement fantoche qui est là-haut ne tiendra pas le coup. Il restera en place juste le temps d’aérer mon bureau.

— C’est vous qui le dites, mais au bout de trois siècles, vous pouvez mourir subitement et qu’est-ce que je deviens ?

Les traits du général s’assombrirent. Il n’aimait pas beaucoup parler de sa fin, ni même l’envisager, depuis la découverte des biocolytas.

— Tout est prévu, assura-t-il, le commandant Carson est au courant.

— Je suppose que vous avez de bonnes raisons, pour agir ainsi, dit Morgan lentement en pesant chaque mot, et qu’après cette petite machination, j’entrerai de nouveau dans mes prérogatives. Je sais que je n’en ai pas tellement, mais j’ai la faiblesse d’y...

— Quoi de plus naturel ! coupa le général en agitant ses mains soignées devant lui. Vous pouvez y compter... Si vous êtes encore en vie, bien entendu.

— Ah ! Parce qu’en plus, il y a des risques ?

— Vous êtes payé pour ça, non ?

— Oui.

Muns fit un geste qui, dans son esprit, devait balayer les objections présentes et à venir. Il commença :

— Connaissez-vous Tellure ? C’est une planète.

Morgan eut beau réfléchir, il ne trouva pas.

— Non, dit-il enfin.

— Ça ne m’étonne pas. Il est vrai que c’est une planète qui est en dehors des lignes commerciales. Elle a été découverte il y a environ une dizaine d’années par un navire de la S.E.M.C.O.

— La S.E.M.C.O. ! s’exclama Morgan. J’espère que vous n’allez pas oser vous attaquer à cette société. Elle contrôle toutes les mines de la Galaxie et est propriétaire de la moitié de Centropolis.

— Je vais me gêner ! cria le général en devenant rouge brique.

— Son P.D.G. n’a qu’à lever le petit doigt et vous allez vous retrouver sous terre.

— C’est ce qu’il a fait ! hurla Muns au bord de l’apoplexie. Vous ne trouvez pas que je suis sous terre ici ?

— Non ! fit Morgan, sidéré, c’est lui qui...

— Il a financé la campagne d’Oznkri et, dès que ce serpent est devenu président, son premier travail a été de me balancer. Vous ne trouvez pas ça odieux ?

— Si, dit Morgan en y mettant le plus de conviction possible.

— Heureusement que j’avais prévu le coup et que j’avais fait descendre mes services avant moi.

— De sorte que..., demanda Morgan.

— De sorte qu’il n’y a rien de changé et que c’est moi qui tiens toujours les leviers de commande. Oui, déclara-t-il avec un certain orgueil dans la voix, au cours de ma carrière, j’ai dû me réfugier ici une bonne dizaine de fois. Je ne le regrette pas trop, car j’en suis toujours sorti en triomphateur. Voyez-vous, il n’y a que moi qui peux me permettre de manipuler les Services Spéciaux de l’Espace.

— Je me suis même demandé plusieurs fois si vous ne manipuliez pas aussi le gouvernement.

Le visage du général devint de marbre.

— N’essayez pas de fourrer votre grand nez dans ce qui ne vous regarde pas, lança-t-il en guise d’avertissement. Donc, pour en revenir à Tellure, cette planète est bourrée de pétrole et la S.E.M.C.O. n’a eu aucun mal pour obtenir une concession. Malheureusement, elle ne peut pas être propriétaire de toute la planète.

— Pourquoi ? fit Morgan étonné. Une planète appartient de droit à celui qui la découvre.

— Justement, elle était déjà occupée.

— Par qui ?... Si ce n’est qu’une espèce inférieure, incapable d’évolution, la question sera vite réglée.

— Non. Ce sont des humains comme vous et moi. Je crois même que pour la pureté de la race ils nous dépassent largement. Ils sont installés là depuis le début de l’hégémonie terrienne, d’où le nom de Tellure qu’ils ont donné à leur planète. Vous pigez ?

Morgan fit entendre un petit sifflement.

— Voilà qui change tout. Etes-vous certain de ce que vous avancez ?

— Naturellement ! Croyez-vous que je serais entré en lutte contre la S.E.M.C.O. sans preuve ? C’est ce nom de Tellure qui m’a intrigué et j’ai demandé des renseignements à l’ordinateur. Quand j’ai eu les résultats, mon premier travail a été d’envoyer un émissaire là-bas avec pour mission d’entrer en contact avec les indigènes. La chose n’a pas été du goût du conseil d’administration de la société qui a protesté, mais il ne pouvait que s’incliner.

« Même une société aussi puissante ne peut se permettre de violer la loi ouvertement, or, vous savez comme moi que l’article III de la constitution de l’espace protège les civilisations qui n’ont pas encore atteint l’âge de la maturité. Nul n’a le droit d’intervenir dans leur évolution, surtout si l’apport des connaissances nouvelles peut bouleverser les systèmes politiques et les particularités. J’ai obtenu que l’armement des employés de la S.E.M.C.O. soit le même que celui des indigènes, c’est-à-dire le fusil à balles et la mitrailleuse. »

Morgan ne put s’empêcher de sourire ironiquement.

Le général Muns comprit le sens de ce sourire, car il s’écria:

— On ne me roule pas si facilement ! Tous les astroports sont surveillés ainsi que les usines d’armement. J’ai même des agents bien placés dans les filiales. D’après les renseignements, ils n’ont réussi à débarquer sur Tellure que des chars blindés et seulement une vingtaine d’engins antigravifiques. Ils devaient être là avant le début des contrôles. Pour le reste, la Garde se contente de fouiller les astronefs qui approchent et de surveiller de loin les opérations. Jusqu’ici, nous avons réussi à conserver un certain équilibre entre les forces en présence. Ce n’est pas à proprement parler une guerre, plutôt une espèce de guérilla.

— Comment a-t-elle débuté ?

— Dans ce genre d’opération, il y a toujours des exactions commises. Nous soupçonnons la S.E.M.C.O. d’avoir trouvé quelque chose de plus intéressant que le pétrole, mais quoi ?... De toute façon, quand j’ai voulu en savoir plus, elle a réagi de la façon que vous savez : elle a pris le pouvoir par sauriens interposés tout en sachant parfaitement que cela ne durerait pas, mais elle espère avoir les mains libres pendant un certain temps.

— Mais... votre émissaire, qu’est-il devenu ?

— Aucune nouvelle... Ni de ceux que j’ai envoyés après. Vous serez le quatrième. Rassurez-vous, cette fois nous procéderons d’une façon particulière.

— Je vous remercie d’y avoir pensé.

— Pas d’ironie glacée, je vous prie. Je ne suis pas en mesure de la comprendre en ce moment. Comme je vous l’ai déjà expliqué tout à l’heure, vous allez devoir passer pour un déserteur. La police va se mettre à votre recherche suivant le train-train habituel, car vous ne serez pas classé dans la catégorie des gens dangereux. Votre signalement sera diffusé un peu partout et ne parviendra au cosmonef dans lequel vous aurez pris place que dans une quinzaine de jours. A ce moment, le commandant de bord s’apercevra que vos papiers sont faux et se demandera quoi faire de vous...

— Je sais ce qu’il fera, coupa Morgan, il me descendra à fond de cale et me remettra gentiment aux autorités à la prochaine escale.

— Pas si c’est un officier de la S.E.M.C.O., assura triomphalement Muns.

Morgan réfléchit un moment. Tout ce que lui disait Muns lui paraissait sans consistance, peut-être parce qu’il ne voyait pas les choses de la même hauteur. Pourtant, Tellure devait bien exister quelque part et la S.E.M.C.O. avait décidé de s’en emparer. Il lui semblait aussi qu’un commandant de vaisseau, même appartenant à cette société, n’avait aucun intérêt à transgresser la loi en cachant des malfaiteurs ou des déserteurs, il devait toucher une solde suffisante qui lui permettait de vivre largement. Apparemment, Muns ne le croyait pas. Il lui fit quand même part de ses réflexions.

— L’argent et l’ennui sont des motifs suffisants, dit le général. Quand on touche une forte prime sur chaque contrat que l’on arrive à faire signer à un mercenaire, c’est de l’argent si facilement gagné que l’on n’a pas de remords. De plus, la société est tellement puissante que l’on est presque assuré de l’impunité.

— Admettons, dit Morgan, mais dès qu’ils connaîtront mon nom et ma fonction, ils se poseront un tas de questions. Ils voudront des renseignements approfondis. Ils ne tomberont pas dans ce panneau.

Le général soupira en levant les yeux vers le plafond, puis regarda de nouveau son vis-à-vis avec une sorte de commisération hautaine.

— J’ai l’impression, dit-il, que vous avez une trop bonne opinion de vous, mais tout le monde peut se tromper quand il s’agit de soi. En vertu de quel critère ces gens peuvent-ils vous trouver différent des autres ? Pour eux, tout n’est qu’une question de prix.

— Je suppose que pour vous c’est la même chose.

— Naturellement.

— Dans ce cas, je peux accepter l’argent et vous trahir.

— Je vous conseille fortement d’accepter l’argent, mais de ne pas me trahir car il vous en cuirait. Pour vous tranquilliser, sachez que votre dossier a été profondément et habilement modifié. Je suis certain que pour ces messieurs vous ferez un mercenaire acceptable. Tant pis si votre image de marque en souffre un peu. Je dois vous prévenir que vous étiez affecté en qualité de second à bord de l’escorteur Mizar et que vous avez filé avec la caisse.

Morgan eut un sursaut d’indignation. Il aurait bien aimé dire à son chef ce qu’il pensait de sa manière de faire, mais il préféra se réserver pour plus tard.

— Quelle raison aurais-je de filer avec la caisse d’un escorteur où je n’ai jamais mis les pieds ?

— Rassurez-vous, tout le monde vous connaît à bord. Quant à la raison, elle est simple : vous saviez que la police allait vous arrêter pour racisme.

— C’est tout ?

— C’est suffisant. Il ne faut pas en faire trop pour rester crédible.

John Morgan s’enfonça un peu plus dans son fauteuil, il maudissait l’instant où il avait rencontré l’anthropoïde et se demandait avec inquiétude ce qu’ils avaient bien pu se raconter... Impossible de s’en rappeler.

— Il faudra que je révise mon opinion sur vous, grommela-t-il. Cette histoire peut compromettre définitivement mon avancement.

— N’essayez pas de m’attendrir, répliqua Muns froidement. Je sais que vous venez de passer quelques années agréables, mais les meilleures choses ont une fin.

— Très bien, fit son interlocuteur peu convaincu. Quelle sera ma mission ?

— Savoir au juste ce que mijote la S.E.M.C.O. là-bas, c’est le plus important. Ensuite, tenter d’entrer en relation avec le chef du gouvernement tellurien et lui proposer un traité de commerce et d’assistance. Dès que vous aurez ce traité, nous pourrons intervenir par la voie diplomatique ou peut-être même par la force. Pour l’instant, nous avons les mains liées. Officiellement, la Garde de l’espace n’est plus sous mon contrôle. Il vous faudra agir très vite.

— Rien que ça ! s’écria Morgan. Vous oubliez que je ne connais pas les indigènes du coin, ni leur dialecte, ni leurs coutumes.

— Pour la langue, ils ont adopté l’interlingua. Depuis dix ans qu’ils sont occupés, ils ont eu le temps de l’apprendre. Pour le reste, je vous fais confiance, vous vous débrouillerez très bien.

— Vous devez bien avoir une documentation sur eux ?

— Ce serait méconnaître la capacité de nos services que d’en douter. Mais il est inutile, pour vous, d’en savoir plus, cela éveillerait les soupçons de vos futurs employeurs. Les instructeurs de la S.E.M.C.O. vous renseigneront.

Muns se dressa dans son fauteuil et appela :

— Carson... Etes-vous toujours là ?

— Oui, Excellence, grogna une voix que Morgan reconnut immédiatement.

Lourd, massif, le commandant Carson apparut. Il venait du fond de la salle et portait le grand uniforme de la Garde, avec trois rangées de décorations sur la poitrine.

— Avez-vous bien tout enregistré, Carson ?

— Oui, Excellence.

— Dans ce cas, occupez-vous du reste.

— A vos ordres, Excellence.

Carson s’éloigna et revint quelques secondes plus tard. Il portait un coffret qu’il posa sur la table et l’ouvrit.

Il en sortit d’abord quelques papiers.

— Voici votre autorisation d’embarquement à bord du Sirius, dit-il, ainsi que votre nouvelle identité. Naturellement, elle ne résistera pas à une étude approfondie. Votre nouveau nom est Mark Anderson et vous voyagez pour affaires.

Morgan s’empara de la carte magnétique et l’examina attentivement. A première vue, elle lui parut normale. Son holographie avait été légèrement modifiée, il portait des lunettes spéciales comme s’il venait de se faire changer les yeux.

C’était tout juste suffisant pour tromper un observateur superficiel, mais qui pouvait s’intéresser à un homme d’affaires voyageant en deuxième classe ?

Les lunettes étaient aussi dans le coffret. Carson les lui tendit et, quand il les eut posées sur son nez, il s’écria :

— La ressemblance est parfaite !

— Le contraire m’eut étonné, ricana Morgan.

Carson se pencha vers lui.

— Ne faites pas le malin. Cet Anderson existe réellement et il vous ressemble, mais il suffit d’agrandir l’holographie pour s’apercevoir que certains détails ne collent pas. Les yeux par exemple ; les vôtres sont bleus, ceux d’Anderson verts. Les cheveux n’ont pas la même implantation et ainsi de suite. On pourrait trouver un tas de petites différences. Vous comprenez maintenant ?

— En effet, c’est assez astucieux.

Muns éclata de rire en se frottant les mains.

— C’est une idée à moi, dit-il.

Ce rire satisfait énerva Morgan.

— C’est tout ? demanda-t-il.

— Non, dit Carson, voici une bague ornée d’un cristal qui vous permettra d’entrer en liaison avec le navire amiral de la Garde qui se trouve dans les parages de Tellure, mais ne vous en servez qu’en cas de besoin urgent ou pour passer des renseignements importants.

Morgan glissa la bague à son doigt. Il connaissait ce genre de minuscule appareil et s’en était déjà servi au cours de différentes missions. Il était efficace et d’une résistance à toute épreuve. Malheureusement, on commençait à le connaître en dehors des Services Spéciaux.

Machinalement, avant d’empocher l’autorisation d’embarquement, il jeta un coup d’œil dessus pour connaître le lieu de destination et ne put s’empêcher de montrer sa surprise.

— Eor ! Mais c’est la planète du chimpanzé.

— C’est vrai, dit Carson, elle se trouve, comme par hasard, sur la même ligne que Tellure et est desservie par un réseau appartenant à la société qui nous intéresse. Logiquement, vous ne pouvez vous réfugier qu’à cet endroit.

— Vous pouvez constater que tout a été étudié d’une façon parfaite, dit le général Muns en se rengorgeant. Nous nous sommes servis de cet androïde sans qu’il s’en aperçoive.

— Et tout a bien marché jusqu’à maintenant, ajouta le commandant en bombant le torse. Vous embarquerez sur le Sirius une heure avant son départ. Il fera nuit. Personne ne vous remarquera. Je me ferai un plaisir de vous conduire moi-même jusqu’à l’astroport.

— Merci, dit Morgan.

Il était vexé de s’être laissé manœuvrer comme un enfant depuis son arrivée sur Eridan. Surtout par le ministre des rapports sociaux d’Eor, car il était à peu près sûr que ce dernier était de connivence avec ces deux-là. Evidemment, il n’en aurait jamais la preuve.

Dans quelle aventure stupide allait-on encore le fourrer ?... Toutes ces luttes inutiles entre les gouvernements locaux, les grandes compagnies aux intérêts multiples et le gouvernement central n’en finissaient pas. Il éprouva soudain l’envie de leur envoyer une bonne douche glacée.

— Vous êtes si sûrs de vous, commença-t-il lentement, que j’hésite à vous décevoir.

— Dites toujours, grogna Carson.

— Vous avez oublié quelque chose de très important.

Les deux hommes se regardèrent, puis reportèrent leur attention sur ce subordonné récalcitrant qui se permettait de juger ses supérieurs. Morgan souriait tranquillement.

— Quoi ? demanda brusquement le général.

Le sourire de John s’accentua encore.

— L’argent, dit-il, celui que j’ai soi-disant volé avant de m’enfuir. Si je ne m’abuse, la caisse d’un escorteur doit en contenir pas mal. Entre quatre et cinq cent mille galacs, sans compter les...

— Ça suffit, l’interrompit Muns vivement, n’en rajoutez pas.

Il s’adressa au commandant Carson.

— Voyez ça immédiatement, Carson. Il a raison. Si on le fouille, on doit trouver une somme importante sur lui.

— Mais enfin, protesta l’officier, vous savez bien, Excellence, que nos fonds sont plutôt en baisse.

— Faites le nécessaire, insista Muns en agitant ses mains devant lui. Je ne peux pas me permettre un échec en ce moment, surtout pour des détails de ce genre.

Il se leva sans un mot de plus et disparut derrière l’un des piliers. D’autres affaires, plus importantes sans doute, nécessitaient sa présence ailleurs. Tellure n’était qu’un grain de sable dans l’incroyable complexité de la confédération.

— Je vais vous donner l’argent, soupira Carson avec regret.

— Cinq cent mille, insista son interlocuteur.

— Certainement pas ! Avec trois cents, vous en aurez suffisamment. Attendez-moi ici.

Carson s’éloigna. Il ne tarda pas à revenir avec une serviette en cuir sous le bras. Elle était pleine de billets.

— J’ai rajouté quelques papiers sans importance portant le numéro de l’escorteur et la signature du commandant de bord.

— Vous fignolez trop, fit remarquer Morgan, si j’étais le vrai voleur, je me serais débarrassé de ces papiers compromettants...

— Faites comme bon vous semble, ragea Carson, à partir du moment où vous serez sur le Sirius, je pousserai un soupir de soulagement. Des types comme vous, qui gagnent de l’argent à ne rien faire, me sortent par les yeux.