Le regne du serpent
Chapitre V
Le capitaine Lef marchait de long en large dans ce qui lui servait de bureau. Il n’était pas encore remis de ce qu’il venait d’apprendre et n’avait pas encore très bien assimilé le récit que venait de lui faire le lieutenant.
Pour l’instant, une seule chose le préoccupait :
— Quarante hommes, hurla-t-il, avec en plus un chirurgien breveté de l’académie de Centropolis... Vous vous rendez compte ?... Comment vais-je expliquer la chose au colonel ?
— Ceci vous regarde, répondit Morgan en allongeant ses jambes, ce qui obligea l’officier à le contourner.
Lef lui lança un regard torve.
— Comment vais-je faire pour remplacer tout ce monde ?
— Je vous fais confiance, la balise 34 compensera ces pertes assez rapidement. Vous oubliez que je sais comment vous procédez.
— Pas de mauvais esprit, lui conseilla Lef en reprenant sa marche un moment interrompue. Ce n’est pas aussi facile que vous le croyez. La Garde surveille nos vaisseaux de plus en plus sévèrement et les humains se font rares dans le secteur.
Morgan émit un petit rire.
— Sans doute n’apprécient-ils pas les enlèvements dont ils sont l’objet. Tout arrive à se savoir, vous n’empêcherez pas les gens de parler.
Le capitaine passa derrière sa table de travail et s’appuya fortement dessus, ses deux poings fermés.
— Il n’y a jamais eu d’enlèvements, assura-t-il en élevant la voix. Tout le monde a signé un engagement volontaire. Vous aussi.
— Je vous en prie. Réservez ça pour la police quand elle vous interrogera. Vous savez très bien comment je suis venu ici.
— Certainement, et si, par malchance, la Garde apprenait votre présence dans nos rangs, nous serions obligés de vous livrer. Jusqu’ici, nous avons accepté de fermer les yeux sur votre passé, mais il suffirait d’un rien pour que nous changions d’avis.
— Merci de me le rappeler. Je vois que vous avez une bonne connaissance de mon dossier.
— Nous avons des gens bien placés qui nous renseignent et je me moque de ce que vous avez fait. Seul le résultat compte.
L’atmosphère se détendit et il reprit, presque souriant :
— Vous avez tort de vous méfier. Vous verrez plus tard, quand le gouvernement actuel aura accepté définitivement notre présence sur Tellure... Nous serons heureux et riches.
Il rêva un moment, les yeux perdus dans le vague.
— Oui, reprit-il, riches et puissants... La puissance, c’est quelque chose dans notre monde.
— Je ne le crois pas, fit Morgan d’un ton dubitatif.
— Que dites-vous ?
— Je dis que je ne le crois pas.
— Pourquoi ?
— D’abord, la planète ne vous appartient pas puisque vous n’êtes pas les premiers. Là-dessus, la loi est formelle. Ensuite, s’il y a d’énormes gisements de pétrole et beaucoup d’autres ressources minières facilement exploitables, on peut découvrir ces mêmes richesses ailleurs. On en découvre tous les jours. Il arrivera un moment où les cours du pétrole, du cosmium, du germanium, tomberont à zéro. Que ferez-vous alors ?
Lef le regarda comme s’il était atteint de crétinisme.
— Il n’y a pas que des ressources minières sur Tellure, déclara-t-il.
— Vraiment ! Quoi ?
— Vous l’apprendrez plus tard, et vous serez étonné. Vous comprendrez alors pour quelle raison nous n’avons pas à tenir compte du droit des premiers occupants. Après tout, ce ne sont que des sauvages.
Ainsi, les soupçons du général Muns étaient fondés, il y avait autre chose, Lef venait de l’avouer, mais quoi ?
Morgan préféra ne pas insister de peur d’attirer l’attention sur lui. Il se contenta de hausser les épaules comme s’il ne croyait pas à ce qu’on venait de lui dire. D’ailleurs, l’officier s’empressait de faire dévier la conversation.
— Ces quarante morts sont un trou regrettable dans mes effectifs, disait-il, vous en êtes responsable pour une bonne part. Si l’on considère la rareté de l’homme dans le cosmos...
— Mettez des anthropoïdes à la place, interrompit Morgan, leur planète n’est pas loin et ils ne demanderont pas mieux que de vous aider.
Lef sursauta.
— Jamais. Ils sont trop arrogants. Et personne ne tient à ce qu’ils viennent fourrer leur museau ici.
— Dans ce cas, il faudra envisager la modernisation de l’armement. Je dois ajouter que si le pilote du réacteur n’avait pas possédé un pistolet thermique, je ne serais pas ici pour vous raconter ce qui est arrivé.
— Pour l’armement, répliqua Lef, nous avons fait notre possible et nous ne voulons pas trop mécontenter la Garde. Les vaisseaux dont elle se sert possèdent des détecteurs puissants et des armes à mésotrons seraient vite repérées.
— Tant pis ! fit Morgan. Si vous voulez servir de pâture aux plantes carnivores, je n’y vois pas d’inconvénient, mais très peu pour moi.
— Je n’ai pas très bien compris cette histoire de lianes. Si vous voulez recommencer...
Morgan répéta docilement ce qu’il venait de dire, en y ajoutant des détails. Bien sûr, il garda pour lui la conversation qu’il avait eue avec la Tellurienne et se contenta de souligner le fait qu’elle donnait l’impression de commander aux plantes.
Lef éclata de rire.
— Impossible ! s’écria-t-il. Qu’elles soient carnivores, je l’accepte, mais qu’elles obéissent à des ordres transmis par signes, ce serait leur supposer une intelligence qu’elles n’ont pas, qu’elles ne peuvent pas avoir. Vous avez été le jouet d’une illusion.
— Pensez ce que vous voulez, soupira Morgan un peu vexé qu’on le prenne pour un visionnaire. En tout cas, il se passe des choses étranges sur Tellure. Méfiez-vous.
Nouvel éclat de rire de la part de l’officier.
— Vous oubliez que je suis ici depuis neuf ans, mon vieux, et que je commence à être habitué à toutes ces sornettes. Dès que nous le pourrons, nous enverrons un technicien capable là-bas. Soyez assuré qu’il trouvera une explication rationnelle à vos fantasmes.
Morgan en doutait, il revoyait encore les yeux extraordinaires posés sur lui, qui le jaugeaient. Il avait la certitude d’avoir été épargné au dernier moment par la plante qui le tenait emprisonné. Cela dénotait une compréhension qui lui fit froid dans le dos. Jamais ces lianes ne l’avaient serré au point de l’étouffer.
Obéissaient-elles à un ordre muet de la jeune Tellurienne?...
C’était possible. Il se rappelait maintenant l’une de ses dernières phrases : « Vous auriez dû me faire part de vos intentions plus tôt, j’aurais peut-être agi autrement. » Cela voulait-il dire que ses hommes auraient été épargnés ?... Sans aucun doute.
L’intérêt de Lef était peut-être de camoufler cet échec en accident, mais le fait restait : quarante hommes armés avaient été exterminés en quelques minutes par une faible jeune fille aidée par des plantes carnivores.
Un autre problème lui vint soudain à l’esprit et il s’en voulut de ne pas y avoir pensé plus tôt.
— Tonnerre ! Ces saloperies de lianes doivent se reproduire par des spores. N’importe qui peut en transporter sur lui. Lef, avez-vous songé que vos navires peuvent contaminer le reste de la Galaxie ?
— Je m’en moque ! répondit l’officier avec impatience. D’autres feront le nécessaire. Vous oubliez que je suis comme vous, un simple exécutant.
— Comment vous tiennent-ils ?
Les yeux de Lef devinrent d’une fixité extraordinaire et les mots eurent beaucoup de mal à sortir d’entre ses lèvres quand il parla de nouveau.
— Je pourrais vous répondre que cela ne vous regarde pas...
— Oh ! très bien, gardez votre secret.
— Je vais quand même satisfaire votre curiosité... Je commandais un navire pirate et je me suis fait prendre bêtement, moi et mes hommes, en attaquant un innocent transporteur de la S.E.M.C.O. Du moins, c’est ce qu’il paraissait être. En réalité, c’était un navire de guerre, vous pigez ?
— Evidemment.
— Et vous savez ce qui arrive aux pirates quand ils sont pris sur le fait, les armes à la main, en train de piller ?
— Ils sont jetés dans le vide avec leur combinaison spatiale et huit jours d’air. Juste le temps qu’il faut pour se faire un petit examen de conscience.
— Oui… Je suppose que vous comprenez la suite ?
— Bien sûr ! Vous avez préféré Tellure. N’importe qui en aurait fait autant à votre place. Dites-moi, pendant ces neuf années, jamais il ne vous est venu l’envie de filer ?
— Au début, peut-être... On ne lutte pas contre la S.E.M.C.O., elle est plus forte que le gouvernement confédéral, c’est elle le gouvernement, en tout cas, elle fait et défait les ministères et personne ne connaît ses dirigeants.
Morgan se redressa Un peu sur son siège.
— Si personne ne connaît ses dirigeants, ricana-t-il, c’est peut-être qu’elle n’en a pas. Une hydre sans têtes qui se développerait au hasard, sans que l’on puisse l’arrêter...
— Ne soyez pas idiot, dit Lef, plus impressionné qu’il ne voulait le laisser paraître, surtout au moment où le colonel vient de vous confier un poste important.
L’agent du général Muns ne put dissimuler sa surprise.
— Lequel ?
— Le commandement du poste d’Okong.
Morgan avait déjà entendu parler de ce poste perdu dans la jungle, au pied des montagnes. Il ne savait pas au juste à quoi il servait. La version officielle était qu’il surveillait un défilé par où les rebelles pouvaient s’infiltrer et protégeait un village de ralliés, mais il devait y avoir autre chose.
De toute façon, cette promotion, si c’en était une, l’arrangeait, car il allait être plus libre d’agir.
— Rien à dire ? demanda Lef.
Morgan hocha la tête.
— Est-ce que ça changerait quelque chose ?
— Non. Le lieutenant Beeth vous attend, il est prévenu. Vous partez immédiatement. Les cinq hommes qui vous sont affectés attendent près du véhicule qui doit vous emmener. Il est stationné près de la sortie nord. Bon voyage !
— C’est un peu court comme consignes, fit remarquer Morgan.
— Beeth vous les passera. Rien n’a été changé, ce sont les mêmes. Un petit conseil, ne faites pas comme lui, méfiez-vous des Telluriennes.
Morgan jugea que le capitaine n’avait plus rien à lui dire. Il se leva et se dirigea vers la porte Avant de sortir, il se retourna.
— J’ai entrevu la vôtre, lança-t-il, elle n’est pas si mal et doit vous coûter les yeux de la tête. Elle a même une plastique si parfaite que, si j’étais à votre place, je me demanderais si elle est vraiment humaine.
Cette fois, il avait été un peu loin et les yeux de Lef qui le fixaient le lui firent comprendre plus que des paroles.
Il s’empressa de sortir.
C’était pourtant vrai que cette race était superbe. Depuis l’arrivée des premiers colons terriens, il avait dû y avoir une sélection impitoyable qui avait abouti à cette perfection. Aucune tare chez eux. Ils étaient restés à l’abri des croisements pendant des siècles. La race était pure, plus pure que celle dont pouvait se targuer Morgan qui était Centaurien.
Comme il avançait à grands pas dans la galerie principale du Temple, un planton surgit de l’ombre et se précipita à sa rencontre.
— Etes-vous le lieutenant John Morgan ? demanda-t-il.
— C’est moi.
— Voici votre ordre de mission signé du colonel, ainsi qu’une enveloppe à remettre au lieutenant Beeth.
— Merci.
— Partez-vous immédiatement, lieutenant ?
— Oui.
— Dans ce cas, ne tardez pas trop. La pluie va se remettre à tomber et le fleuve est en crue, il saute les digues.
— On aurait pu mettre un glisseur à ma disposition, grommela Morgan avec humeur. Je commence à en avoir par-dessus la tête de vivre comme les Telluriens.
— Moi aussi, lieutenant.
Morgan enfouit ses papiers au fond de l’une de ses poches et le planton préféra s’en aller plutôt que de poursuivre la conversation.
La galerie était déserte, silencieuse. C’était peut-être l’unique moment où il pouvait tenter de communiquer avec la Garde sans attirer l’attention. De toute façon, il devait signaler son départ.
Sans hésiter, il bifurqua dans un couloir qui s’ouvrait sur sa droite, s’enfonça dans un coin obscur et s’accroupit derrière un pilier. Retenant sa respiration, il commença à tourner le chaton de sa bague suivant le code prévu : deux tours à droite, un tour à gauche... et ainsi de suite.
Quelque part, dans un navire qui croisait assez loin de Tellure, un bip-bip se fit entendre et une lampe se mit à clignoter. Une main aux doigts agiles poussa quelques curseurs et fit des réglages délicats.
— J’écoute, prononça distinctement une voix.
Le son de cette voix traversa des gouffres insondables et glacés, puis l’épaisse couche de nuages de la planète, avant de se faire entendre, semblable à un murmure, à l’oreille de l’agent.
— Comment me recevez-vous ? demanda aussitôt celui-ci.
— Assez bien. Si vous pouvez parler un peu plus fort ce serait parfait. A vous.
— Allô ! Impossible de parler plus fort, nous devons continuer comme ça. Avez-vous reçu une réponse à ma première communication annonçant mon arrivée sur Tellure ?
— Aucune, répliqua le correspondant.
Le cristal, dans la main de Morgan, brillait comme une luciole.
— De mieux en mieux, lâcha-t-il dans un souffle. Quand vous verrez le général, vous lui demanderez de ma part s’il se fout de moi.
Le correspondant eut un léger hoquet d’indignation ou de surprise.
— Je ne suis pas qualifié pour ce genre de commission, dit-il enfin.
— Tant pis. Maintenant veuillez enregistrer ce que je Vais dire et ne m’interrompez pas car je suis assez pressé.
Très succinctement, il raconta alors ses dernières aventures sans omettre la conversation qu’il avait eue avec la jeune Tellurienne. Il termina en annonçant qu’il prenait le commandement du poste d’Okong et qu’il ne tarderait pas à en donner les coordonnées.
— Est-ce que tout a bien marché ?
— Oui, répondit le correspondant. C’est vrai cette histoire de plantes carnivores ?
— Terminé, dit Morgan en tournant le chaton.
Un bruit de pas se faisait entendre dans la galerie. Il attendit un moment et sortit du couloir quand il eut la certitude que celle-ci était de nouveau déserte.
Une fois dehors, il se dirigea avec assurance vers la porte nord de l’enceinte comme le lui avait indiqué le capitaine Lef. Le véhicule annoncé était bien là : une grande caisse métallique munie de volets en fer pour les ouvertures et d’énormes chenilles pour la faire avancer. C’était la copie exacte d’un char de combat de l’époque tantrique. Une vraie pièce de musée.
Quelques hommes à l’air ennuyé étaient visibles à l’intérieur. Sans doute les cinq hommes promis par le capitaine Lef.
La silhouette d’une mitrailleuse se profilait sur le toit. Le conducteur était assis à l’avant, buste penché et mains crispées sur un énorme volant. Il jurait sourdement dans sa barbe noire. Son chapeau à large bord, décoloré, déformé par l’eau, lui masquait la moitié du visage.
Le moteur tressautait sous le capot blindé et une odeur malodorante stagnait dans l’air en même temps qu’une fumée bleue. La propulsion était apparemment assurée par combustion d’hydrocarbures. En le voyant, le conducteur s’écria:
— Enfin ! Je commençais à en avoir marre d’attendre.
Cette voix, Morgan la reconnaissait.
— C’est toi, Mat ? fit-il, surpris. J’ignorais ta présence dans le secteur. Que fais-tu ?
Ils avaient fait connaissance pendant leur transfert de la balise à Tellure et avaient tout de suite sympathisé.
— Ce que je fais ! fit Mat. J’apprends à conduire ces horribles caisses et ensuite j’apprends aux autres à en faire autant.
— Est-ce vraiment nécessaire ?
— Il paraît... On croit rêver, hein ?
Morgan ne répondit pas. Il faisait le tour du véhicule en reniflant de dégoût.
— Drôle d’engin, grommela-t-il en se décidant à s’asseoir auprès de son compagnon. J’espère que tu sais t’en servir ?
— Tu vas voir.
Le véhicule fit une embardée et emporta les hommes en rugissant.
— En route pour le poste d’Okong ! cria Mat en se cramponnant au volant. Vingt kilomètres pour aller, autant pour revenir, une piste défoncée et la nuit qui ne va pas tarder.
— Le secteur est toujours gardé, dit Morgan en se calant du mieux qu’il pouvait.
— On sait ce que ça veut dire, gardé. Surtout en ce moment.
— Tu es en train de broyer du noir.
— Non. J’ai seulement la faiblesse de tenir à ma peau. Vois-tu, je suis comme toi, je viens d’arriver. Eh bien, j’ai la nette impression de comprendre beaucoup mieux les Telluriens que ceux qui y sont depuis des années. Ces descendants de Terriens, comme on dit ici, ne nous haïssent pas, ne nous aiment pas, c’est pire : ils éprouvent pour nous une invincible indifférence. Tiens, ils nous regardent comme si nous étions des insectes.
Mat exagérait peut-être un peu, mais c’était aussi l’impression de Morgan. Il n’avait pas eu le temps d’étudier les indigènes à cause de l’entraînement intensif qu’il venait de subir pendant quelques jours, mais toutes les réflexions entendues concordaient.
Dans un bruit de ferraille broyée, l’engin s’arrêta devant la porte nord en piquant du nez et en faisant gicler des paquets de boue. Mat se pencha par la portière et hurla une phrase, en interlingua des bas-fonds de Centropolis. Plus que les mots, ses gestes firent le nécessaire.
Plusieurs Telluriens se précipitèrent. Ils portaient tous l’uniforme de la S.E.M.C.O. et étaient armés de fusils à balles. Ils poussèrent les deux épais battants de bois qui interdisaient l’accès au Temple.
— Et ceux-là, grogna Mat, tu crois qu’ils sont avec nous ?...
Le véhicule s’engagea sur la route et traversa le village désert. Mat enfonça l’accélérateur.
Morgan se cramponnait nerveusement à son siège. Il lui était arrivé rarement de se trouver à bord d’un engin collé au sol et de voir le paysage se déplacer relativement vite de chaque côté. Cela le mettait mal à l’aise. Il ferma les yeux.
— Tu vas nous réduire en bouillie ! s’exclama-t-il avec irritation.
Mat éclata de rire.
— Nous ne dépassons pas le cinquante.
Morgan se détendit. Le village et le Temple, sous la pluie tiède, ne formaient plus qu’une masse informe qui, elle-même, ne tarda pas à disparaître.
— Par tous les dieux du cosmos ! soupira l’agent de Muns. Chaque fois que je suis obligé de prendre contact sur des planètes arriérées comme celle-ci, ou en voie de développement, je dois me déplacer en char à bœufs, enfourcher des animaux qui empestent, embarquer à bord de navires à voiles ou à vapeur, m’engouffrer dans des tunnels, m’élever dans les airs sur de fragiles engins à hélices qui ne sont même pas adaptés à la pesanteur de leur milieu, emprunter les moyens les plus archaïques de transports sous le prétexte de ne pas vexer les indigènes et de ne pas troubler leur esprit par l’étalage de notre technique. En voilà des histoires ! Toutes ces lois sont idiotes et je commence à croire que c’est le nôtre, d’esprit, qui ne va pas bien. D’ailleurs, je préférerais aller à pied, je me sentirais mieux.
— Que faisais-tu avant ? demanda Mat distraitement.
— Pourquoi ?
— Excuse ma curiosité, mais j’ai toujours pensé que tu étais un type à part de la société. Tu ne vois pas tout à fait les choses comme nous.
— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
— Certaines conversations que nous avons eues avant de débarquer sur ce gros tas de boue.
— Tu ferais mieux de les oublier. Il faut être totalement idiot pour se laisser embarquer dans cette colonisation de Tellure. Crois-moi, je suis le dernier des imbéciles.
— Il n’y a pas que toi.
Mat se dressa soudain sur son volant.
Devant eux, la route s’étalait toute droite entre deux murs de végétation dense. De place en place se remarquaient encore des traces d’empierrement, mais surtout des trous d’eau.
Il envoya un bon coup de poing sur la cloison qui les séparait des hommes, puis un autre plus violent.
— Ne vous endormez pas, les gars ! cria-t-il.
Derrière, il y eut quelques jurons étouffés et des bruits de culasses mobiles. Quelqu’un fit tourner la mitrailleuse sur son pivot et engagea une bande.
— Tu crains quelque chose ? demanda Morgan.
Son compagnon haussa les épaules.
— Je n’en sais rien. C’est un sale coin. J’y suis déjà passé trois fois pour escorter le ravitaillement des compagnies et chaque fois nous nous sommes fait accrocher. Rien de grave. Les rebelles tirent de trop loin et avec leurs vieilles pétoires... Mais je me suis laissé dire qu’ils en avaient de nouvelles, plus efficaces.
Mat fit une grimace.
— Il y a deux ponts un peu plus loin, expliqua-t-il, nous serons obligés de ralentir pour les passer. Ils sont trop étroits.
— Deux ponts ! J’espère qu’ils sont encore en bon état. Ce tas de ferraille pèse plusieurs tonnes.
— Ils sont gardés jour et nuit.
Juste à ce moment, la mitrailleuse cracha une longue rafale dans le fouillis de la végétation. Des branches éclatèrent en projetant une sève jaunâtre. Des fleurs fantastiques s’agitèrent violemment. Le bruit infernal se répercuta au loin et le lourd véhicule faillit verser dans le fossé. Mat pesa de tout son poids sur le volant pour l’obliger à se redresser. Morgan se leva sur son siège pour regarder dans le bac arrière. Le mitrailleur avait encore son œil collé sur la lunette de visée.
— Qu’avez-vous vu ?
— Quelque chose a remué, là-bas, répondit l’homme en désignant un point dans le moutonnement confus de la sylve.
C’était sans doute une erreur, car rien ne se produisit. L’engin, qui avait repris son équilibre, poursuivait sa route. Morgan se laissa retomber sur son siège.
— Un peu nerveux, ton gars.
— Il y a de quoi. Ce maudit climat nous tape sur le système.
Evidemment, il n’y avait pas que le climat. L’angoisse y était pour beaucoup. Cette attente sournoise du danger usait les nerfs des hommes qui ne supporteraient pas longtemps cette tension. Les dirigeants de la S.E.M.C.O. devaient le savoir. Quand allaient-ils se décider à employer l'arsenal sophistiqué de l’impérialisme imbécile ?... Fatalement, ils devaient y arriver le plus vite possible.
En ce moment, le temps travaillait contre lui. Leur pouvoir n’était pas encore bien assis. Et le général Muns attendait la faute qui lui permettrait d’agir.
Un rire étouffé, agrémenté de quelques plaisanteries, arriva jusqu’à lui. Une bouteille fut débouchée. Il comprit que les hommes venaient d’avaler un psycho-analeptique puissant stimulant de l’humeur.
Soudain, ce fut au tour de Mat de réagir. Il stoppa net le véhicule en calant brutalement le moteur.
— Toi aussi tu fais une dépression ? grommela Morgan.
Sans répondre, Mat colla son visage à la meurtrière aménagée dans le blindage, en face de lui.
— Là-bas... Dans le fond... Tu ne vois rien ?
Morgan regarda à son tour... Effectivement, noyées sous la pluie, des silhouettes indistinctes s’agitaient au milieu de la piste. Certainement une troupe d’hommes en marche qui venait à leur rencontre. Mais il était difficile de savoir à quel parti ils appartenaient.
Mat passa pensivement sa main dans sa barbe humide.
— Les Telluriens n’auraient quand même pas ce toupet, fit-il. Je veux dire les rebelles.
— Pourquoi pas ?... Ils ont deux bras, deux jambes, une tête, comme nous. Avec un uniforme acheté chez le même faiseur, ils peuvent s’approcher sans crainte et nous fusiller au dernier moment. Pour peu que les plantes s’en mêlent, je nous vois très mal partis.
Il s’adressa aux hommes.
— Tout le monde sur les bas-côtés, cria-t-il. Ne tirez que sur mon ordre.
Le mitrailleur resta à son poste et les autres s’enfoncèrent avec circonspection dans la végétation. L’histoire des plantes carnivores était encore dans toutes les mémoires.
Mat fouillait l’espace devant lui à l’aide de ses jumelles.
— Ça va, dit-il au bout d’un moment, ce sont des types de chez nous.
— Tu es sûr ?
— Oui, je vois leur insigne.
Il respira mieux. Les hommes sortirent un à un de leur cachette, le mitrailleur abandonna son arme dont le canon ne menaça plus que le ciel.
— Une patrouille ? demanda encore Morgan.
— Non. Ils sont trop.
Mat fronça les sourcils. Il se passait quelque chose qui ne lui plaisait pas. Il remit le moteur en marche et rangea le véhicule sur le côté qui lui paraissait le plus solide de la piste. Ils attendirent avec impatience.
Bientôt, ils purent se rendre compte de l’ampleur du détachement. Il y avait là au moins deux compagnies qui refluaient vers le P.C. avec armes et bagages.
Comme le temps ne se prêtait pas aux commentaires, les hommes défilaient en silence. Un officier se détacha de la fin de la colonne et se dirigea droit sur Morgan.
— C’est vous qui remplacez Beeth ?
— Oui.
— Il vous attend au poste avec impatience et ne comprend pas votre retard.
Puis, s’adressant à Mat :
— Méfiez-vous au retour. La piste n’est plus gardée.
— Les ponts ? fit Mat.
— Pour l’instant ils sont toujours en bon état. Bonne chance à tous.
L’officier disparut au milieu de ses hommes et le dernier groupe s’enfonça peu à peu dans la brume. Le martèlement lourd des pas s’étouffa dans le lointain. Ils étaient de nouveau seuls sur la piste bourbeuse où les gouttes d’eau formaient de petits geysers.
— Avec une ouverture de route pareille, constata Morgan, nous ne craignons plus rien sur le reste du parcours. Embarquez, les gars.
— Parle pour toi, marmonna Mat dans sa barbe, je suis obligé de revenir avec Beeth.
Comme il remettait le véhicule en marche, un formidable coup de vent balaya le ciel et la pluie cessa comme par enchantement.
— Ouf ! Ça va mieux, fit le mitrailleur en enlevant l’espèce d’imperméable qui le protégeait des pieds à la tête. Je commençais à m’engourdir.
Les hommes s’ébrouèrent et commencèrent à discuter.
— Nous allons pouvoir aller plus vite, dit Mat.
— Pas trop, le prévint Morgan. Ces engins ne possèdent aucun stabilisateur antigravifique. Il faudrait peut-être t’en rappeler.
Décidément, il ne se débarrasserait jamais de cette méfiance instinctive qu’il éprouvait chaque fois qu’il était obligé de se servir d’une machine manquant d’intelligence. Celle-ci était d’autant plus stupide qu’elle était lourde et difficile à diriger. Il aurait été si simple de la munir d’un cerveau positronique au nez et à la barbe de la Garde. Son enquête aurait été facilitée.
Ce fut lui qui aperçut le pont le premier. Il le signala aussitôt à Mat.
— Très bien, fit ce dernier, nous approchons d’Okong. Le second pont est à environ un kilomètre. J’espère que Beeth sera prêt.
— Quel genre d’homme est-ce ?
— Bête et prétentieux. Mais tu n’auras pas le temps de t’en apercevoir, je vais l’embarquer immédiatement.
Ils se turent car la traversée du pont nécessitait toute l’attention de Mat.
C’était un ouvrage étonnant, en pierre, d’une centaine de mètres, de haut et d’environ cinq cents de long. Il permettait le franchissement d’un ravin au fond duquel coulait une rivière aux eaux tumultueuses. Une superposition d’arches qui tremblaient sous le poids du char, mais le monument donnait l’impression de pouvoir résister à une charge plus importante. N’importe, Morgan laissa échapper un soupir de soulagement quand ils furent de l’autre bord.
— Si j’étais à la place des rebelles, dit-il, je ferais sauter ce pont pour isoler définitivement le poste d’Okong.
Le véhicule venait de franchir une cinquantaine de mètres lorsque l’explosion se produisit derrière eux. Un souffle puissant et chaud fit se courber la végétation, des débris tombèrent en sifflant autour d’eux.
— Grande Galaxie ! s’écria Mat en pâlissant. Heureusement que nous n’étions pas dessus.
— Ce n’est pas de la dynamite, constata Morgan, mais quelque chose de plus puissant. Les Telluriens font des progrès. Voilà qui va obligé Ruder à changer de stratégie. Si tu veux mon avis, ne tente pas de traverser le deuxième pont, il est certainement miné lui aussi. Dès que tu arriveras devant l’entrée, tu ralentiras et nous sauterons tous de ton côté.
— Pourquoi de mon côté ?
— Parce qu’il n’y a pas de lianes. J’ai de bonnes raisons pour m’en méfier.
— Mais il y a le fleuve ! s’écria Mat avec angoisse. On ne le voit pas à cause de la végétation, mais il est là.
— Et alors ?
— Je ne sais pas nager.
— Ce n’est vraiment pas le moment de penser à ça.
Morgan s’adressa aux hommes à l’aide du micro qui permettait de se faire comprendre lorsque les volets blindés étaient fermés.
— Ne fermez pas les volets, conseilla-t-il, dès que le véhicule ralentira, vous sauterez dans la même direction que nous. Sous aucun prétexte ne vous approchez d’une liane. Certaines sont carnivores. Pour l’instant, tirez sur tout ce qui bouge. Compris ?
— Compris, lieutenant, répondit le soldat qui se trouvait à la mitrailleuse.
Il crispa son doigt sur la détente et une longue rafale de balle percuta l’épaisse masse de verdure qui parut s’animer dans une explosion de feuilles arrachées. C’était des balles spéciales, presque aussi puissantes que des obus ordinaires, qui avaient la propriété de répandre un gaz sternutatoire et vésicant. Il bloquait aussi la respiration pendant quelques secondes, ce qui n’arrangeait rien pour ceux qui se trouvaient à portée. Heureusement, il n’était réellement dangereux que dans un rayon de dix mètres autour du point d’impact. Il suffisait de bien évaluer la distance et de faire attention à la direction du vent.
Le char poursuivait son chemin semblable à un gros coléoptère malhabile sur le sol fangeux. Ses chenilles grinçantes projetaient des gerbes de boue derrière lui.
— Crois-tu qu’ils oseront nous attaquer ? demanda Mat.
— Je n’en sais rien. Peut-être que la mine était commandée par un mouvement d’horlogerie et qu’il n’y avait personne autour. S’ils attaquent, nous serons en état d’infériorité.
— Ce n’était pas prévu dans le contrat que j’ai signé.
Autour d’eux, la jungle soupirait, des lianes se balançaient comme des serpents aux branches des arbres ; bien sûr, leurs fleurs n’étaient pas les mêmes que celles de la cité morte, mais allez donc savoir...
Un papillon de deux mètres d’envergure s’éleva pesamment d’une clairière dans un vol irisé ; pendant une seconde, sa grande ombre occulta la lumière grise qui tombait du ciel, puis il disparut dans la direction du fleuve.
— Voilà le deuxième pont, annonça Mat, il est moins important que l’autre. Une passerelle en fer d’une dizaine de mètres qui enjambe un canal.
En effet, juste en face d’eux, le tablier du pont apparaissait sur son assise de pierre. Rien n’apparaissait dans les environs. L’autre rive du canal était déserte.
— Tu crois que... commença Mat.
Juste à ce moment un coup de feu claqua et le mitrailleur s’écroula, frappé en plein front. Une arme automatique enchaîna et ses balles explosives vinrent riveter le blindage du char.
Le pont donna l’impression de se soulever sur un nuage de feu. Un bruit sourd fit trembler l’air et le sol.
Le tank avançait maintenant au pas.
— Sautez tous ! hurla Morgan en poussant son compagnon avec force.
Comme dans un rêve, Mat se sentit projeté dans un tourbillon de flammes et d’eau.
Privé de direction, le char s’enfonça dans la jungle et commença à brûler en vomissant une épaisse fumée noire. Ses munitions et ses réservoirs explosèrent.
Le temps sembla suspendu, puis des cris de victoire montèrent des fourrés. Des silhouettes vertes surgirent en bondissant.
Un moment, Mat se crut perdu, il étouffait dans une eau noire qui l’attirait loin de la berge.
Une poigne solide le tira par les cheveux et l’aida à monter sur un tronc d’arbre qui avait poussé au ras de l’eau.
— Bravo pour le plongeon, fit une voix ironique, mais tu as été trop loin.
Mat cracha, toussa, se frotta les yeux.
— Où sont les autres ?
— J’ai l’impression qu’ils ont trop tardé.
— Et les rebelles ?
— Tu ne les entends pas crier ?
Morgan avait son air de félin aux aguets. Au-dessus d’eux s’étalait la végétation protectrice de l’arbre. Sous eux, le fleuve coulait majestueusement avec des reflets d’ardoise, l’autre rive n’était pas visible.
— Je crois qu’ils ignorent notre présence ici, continua Morgan, nous devons nous éloigner aussi vite que possible.
— Pas avant de savoir où sont passés les hommes.
— S’ils sont intelligents, ils feront comme nous.
Avec précaution, ils rampèrent sur le terrain en pente, s’aidant des branches et des lianes qu’ils saisissaient avec dégoût, mais celles-ci ne paraissaient pas dangereuses.
Ils arrivèrent ainsi à l’endroit où se trouvait le deuxième pont, du moins ce qu’il en restait. Il s’était totalement écroulé dans le petit canal de dérivation et les piles de la berge n’étaient plus que de la poussière.
— J’ai l’impression qu’ils ne maîtrisent pas encore très bien leur nouvel explosif, murmura Mat.
Ils n’entendaient plus les cris de victoire des Telluriens.
Ils continuèrent de progresser le long du canal qui n’était pas très profond. Quand il jugea être à bonne distance, Morgan s’arrêta.
— Pour l’instant, nous ne craignons rien, dit-il. S’ils font des recherches, ils les feront du côté du fleuve.
— Nous n’avons plus d’armes, fit remarquer Mat.
— Je possède encore quatre grenades qui sont assez impressionnantes quand elles explosent.
Les deux hommes se reposèrent sur une pierre plate, qui se trouvait à fleur d’eau, contre la berge C’était sans doute la force de la déflagration qui l’avait projetée jusque-là.
L’espoir de retrouver l’un des soldats encore vivant était maintenant bien mince. Ils n’osaient en parler.
Mat n’en pouvait plus, il était courbatu, fatigué, et sa barbe, hirsute, était collée par la boue qui commençait à sécher, son front saignait. Il n’était pas adapté à cette vie violente, à moitié sauvage, qu’on l’obligeait à mener.
— J'espère que le P.C. a entendu le bruit des deux explosions, fit-il avec lassitude, et qu’il enverra du renfort.
— Tu te fais des illusions.
— Et le poste d’Okong ?
— Depuis que nous sommes ici, ceux qui s’y trouvent ont l’habitude des explosions, ils ne bougeront pas. A quelle distance sommes-nous de ce poste ?
— Environ trois kilomètres, mais je suppose qu’après ce qui vient de nous arriver, nous ne suivrons pas la route.
— Tu as raison.
— Par la jungle, il faut compter le double si ce n’est plus.
— Nous mettrons le temps qu’il faudra.
Morgan se leva et commença à gravir la pente cimentée du canal.
— Que fais-tu ? demanda Mat. Okong n’est pas par là ?
— Je veux voir ce qui se passe autour du char.
— C’est idiot, il n’y a plus personne de vivant.
— Je veux en être sûr.
Morgan était arrivé au sommet de la déclivité, il avança une tête prudente. Un sentier longeait le canal. A première vue, il paraissait peu utilisé car la végétation l’envahissait malgré son revêtement pierreux. Plus loin, derrière une masse moutonnante d’énormes roseaux, une fumée noire s’élevait. Le char continuait de brûler. De temps à autre, une caisse de munitions sautait avec un bruit sourd et des flammes de cuivre, mêlées à une fumée jaunâtre, apparaissaient brusquement.
— Ce sont les gaz des balles de mitrailleuse, expliqua Mat qui s’était décidé à le suivre, jamais nous ne pourrons approcher, même ici nous sommes en danger.
— Le vent est avec nous, s’entêta Morgan.
Le marécage en face d’eux ne semblait receler aucun piège. A part les pétarades intermittentes, aucun cri de victoire ne venait troubler le calme du lieu. Combien de temps s’était-il écoulé depuis le début de l’embuscade ?... Certainement une bonne heure, peut-être même plus. Tout s’était passé si vite qu’ils n’avaient pas pu contrôler le temps.
Les rebelles, peu soucieux de rencontrer une colonne de secours, s’étaient évanouis dans la nature.
— Allons-y, dit Morgan.
Ils traversèrent le sentier d’un bond et se retrouvèrent, enfoncés jusqu’aux chevilles, dans la boue du marais. Ils progressèrent lentement en direction de la fumée.
— Je me demande ce qui peut t’intéresser, grogna Mat, nous ne pouvons pas nous éterniser ici car la nuit ne va pas tarder. Tu ne vas pas me faire croire que c’est le sort de ces pauvres types qui t’intéresse. Ce ne sont que des voleurs ou des assassins... Ils n’auraient pas levé le petit doigt pour nous sauver.
— Je le sais.
— Dans ce cas, filons, ces marais me flanquent la trouille et chaque fois que je peux les éviter...
Mat avait probablement raison, à chaque pas qu’ils faisaient, des formes étranges fuyaient devant eux en ondulant. Sous leurs bottes, ils écrasaient des corps mous qui s’agitaient désespérément. D’énormes araignées tissaient leur toile sur leur passage et ils étaient obligés de les contourner.
— Cette planète m’intéresse, dit Morgan.
Mat fit une grimace de dégoût en décrochant de sa tunique une espèce de lézard à six pattes qui s’y cramponnait.
Autour d’eux, les tiges des roseaux qui mesuraient plus de vingt mètres se balançaient mollement.
Le marais étalait son emprise énorme dans un pourrissement de couleurs et d’odeurs, un grouillement d’insectes géants, une pénombre de caverne aquatique. Ici, la lumière verdâtre tremblait sous les feuilles épaisses, au ras des mousses, là où des bêtes rampantes, sans nom, à la tête caparaçonnée, faisaient cligner leurs yeux froids qui avaient contemplé les premières aurores de ce monde. Plus loin, elle s’irisait sur des fleurs étranges, sans parfum, empoisonnées, qui balançaient leurs corolles de la taille d’un homme en se nourrissant d’insectes.
Les tiges des roseaux se soudaient parfois à la roche décomposée, créant des masses qui donnaient l’impression de se gonfler sous l’action de la chaleur humide, poisseuse. Toute cette vitalité fastueuse, débordante, semblait cependant figée dans l’éternité, il s’en dégageait la solennité des temples antiques et des vieux rites oubliés.
— le crois que le marais n’est qu’un être immense, dit Morgan en s’arrêtant soudain.