Le roman de la rose - Tome II

de Lorris Guillaume · Chapitre 1 sur 4 · partie 2/8

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Le roman de la rose - Tome II

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

De l'Amor que ge ci te nomme

Sunt amé tretuit li riche homme,

Especiaument li aver

Qui ne vuelent lor cuer laver

De la grant ardure et du vice

A la covoiteuse Avarice.

S'est plus cornars c'uns cers ramés

Riches homs qui cuide estre amés.

N'est-ce mie grant cosnardie?

Il est certain qu'il n'aime mie.

Et comment cuide-il que l'en l'aime,

S'il en ce por fol ne se claime?

En ce cas n'est-il mie sages

Ne qu'els est uns biaus cers ramages[16]: Por Diex cil doit estre amiables

Qui desire amis véritables:

Qu'il n'aime pas, prover le puis,

Quant il a sa richesce; puis

Que ses amis povres esgarde,

Et devant eus la tient et garde,

Et tous jors garder la propose,

Tant que la bouche li soit close,

Et que male mort l'acravant;

Car il se lesseroit avant

Le cors par membres departir,

Qu'il la soffrit de soi partir;

Si que point ne lor en départ.

Donc n'a ci point Amors de part,

[p.51]

Dès que Richesse plus ne luit, 5055 Soudain il s'éclipse et s'enfuit;

Mais dès que richesses reluisent

Tout radieux le reconduisent;

Avec elles il disparaît,

Comme avec elles il renaît.

De cet amour que je te nomme,

Quand il est riche, est aimé l'homme,

Et l'avare en particulier

Qui ne veut se purifier

De cet âpre et malheureux vice,

De l'insatiable avarice.

Cornard est plus qu'un cerf ramé

L'avare qui se croit aimé.

N'est-ce pas la sottise même?

Lui qui certes personne n'aime,

Comment peut-il se croire aimé,

A moins d'être un fol consommé?

Le cerf à la vaste ramure [16b] Est plus sage de sa nature.

Pour Dieu, doit les autres chérir

Qui veut amis vrais acquérir:

Or l'avare, j'en ai la preuve,

N'aime pas. Non, puisque s'il treuve

Ses amis pauvres, malheureux,

Son or il garde devant eux,

Toujours le garder se propose,

Tant que la bouche lui soit close,

Et l'ait fauché la male mort.

Car mieux aimerait-il encor

Se voir dépecer pièce à pièce

Que de voir partir sa richesse,

Si bien que rien il n'en départ.

Amour n'y a la moindre part;

[p.52]

Car comment seroit amitié 5073 En cuer qui n'a point de pitié?

Certains en rest quant il ce fait,

Car chascun scet son propre fait.

Certes moult doit estre blasmé

Homs qui n'aime, ne n'est amé.

Et puis qu'à Fortune venons,

Et de s'amor sermon tenons,

Dire t'en voil fiere merveille,

N'onc, ce croi, n'oïs sa pareille.

Ne sai se tu le porras croire,

Toutevoies est chose voire;

Et si la trueve-l'en escripte,

Que miex vaut assés et profite

Fortune perverse et contraire,

Que la mole et la debonnaire;

Et se ce te semble doutable,

C'est bien par argument provable,

Que la debonnaire et la mole

Lor ment, et les boule et afole,

Et les aleite comme mere

Qui ne semble pas estre amere.

Semblant lor fait d'estre loiaus,

Quant lor départ de ses joiaus,

Comme d'onors et de richesces,

De dignetés et de hautesces,

Et lor promet estableté

En estat de muableté,

Et tous les pest de gloire vaine

En la benéurté mundaine.

Quant sus sa roë les fait estre,

Lors cuident estre si grant mestre,

Et lor estat si fers véoir,

Qu'ils n'en puissent jamès chéoir;

[p.53]

Car quel amour serait durable 5089 Dedans un coeur impitoyable?

Notez qu'il sait bien ce qu'il fait,

Tout le monde connaît son fait.

Moult doit être blâmé qui n'aime

Ni partant n'est aimé lui-même!

Et puisqu'à Fortune venons

Et de son amour discourons,

Je t'en dirai fière merveille

Dont jamais n'ouïs la pareille.

Me croiras-tu? Je ne le sai;

Pourtant rien ne dis que de vrai,

Et j'ai vu cette chose écrite:

Que la Fortune mieux profite

Lorsque perverse vous poursuit

Que lorsque douce vous sourit.

Et si ce te semble doutable,

C'est bien par arguments prouvable,

Que fortune qui vous sourit

Vous ment, vous grève et vous séduit,

Et vous allaite comme mère

Qui ne semble pas être amère,

D'être loyale fait semblant,

De ses faveurs vous va comblant,

Comme d'honneurs et de richesses,

De dignités et de hautesses,

Et vous promet stabilité

Où n'est rien que fragilité,

Et tous vous paît de gloire vaine

En la félicité mondaine.

Pour votre état vous faire voir

Si ferme qu'on n'en puisse choir,

Dessus sa roue elle vous lance

Éblouis de tant de puissance;

[p.54]

Et quant en tel point les a mis. 5107 Croire lor fait qu'il ont d'amis

Tant qu'il ne les sevent nombrer,

N'il ne s'en puéent descombrer,

Qu'il n'aillent entor eus et viengnent,

Et que por seignors ne les tiengnent,

Et lor prometent lor servises

Jusqu'au despendre lor chemises:

Voire jusques au sanc espendre

Por eus garentir et défendre,

Prez d'obéir et d'eus ensivre

A tous les jors qu'il ont à vivre:

Et cil qui tiez paroles oient

S'en glorefient, et les croient

Ausinc cum ce fust Évangile;

Et tout est flaterie et guile,

Si cum cil après le sauroient,

Se tous lor biens perdus avoient,

Qu'il n'eussent où recovrer,

Lors verroient amis ovrer:

Car de cent amis aparens,

Soient compaignons, ou parens,

S'uns lor en pooit demorer,

Diex en devroient aorer.

Ceste fortune que j'ai dite,

Quant avec les hommes habite,

Ele troble lor congnoissance,

Et les norrist en ignorance.

Mès la contraire et la perverse,

Quant de lor grant estat les verse,

Et les tumbe autor de sa roë,

Du sommet envers en la boë,

Et leur assiet, comme marastre,

Au cuer un dolereux emplastre

[p.55]

Et quand en tel point vous a mis, 5123 Elle vous donne tant d'amis

Qu'on n'en pourrait savoir le nombre;

S'attachant à vous comme une ombre,

On ne peut s'en débarrasser:

Tout autour de vous sans cesser

Ils sont là qui vont et qui viennent,

Pour leur maître et seigneur vous tiennent, De leurs promesses vous comblant

Et jusqu'à leur chemise offrant.

Ils voudraient tout leur sang répandre

Pour vous protéger et défendre,

Prêts à partager votre sort,

A vous suivre jusqu'à la mort.

Ceux à qui ces discours s'envoient,

S'enorgueillissent et les croient

Comme mots d'Évangile. Hélas!

Ce sont caresses de Judas,

Comme ils le sauraient par la suite

Si leur richesse était détruite

Sans aucun espoir de retour.

On connaît ses amis ce jour!

Car d'amis toute cette foule,

Compagnons et parents, s'écoule,

Et si peut un seul demeurer

Combien Dieu doit-on adorer!

Cette fortune que j'ai dite,

Quand avec les hommes habite,

Elle égare tout leur esprit

Et d'ignorance les nourrit.

Par contre la fortune adverse,

Quand de leur grand état les verse

Dedans la boue en un seul jour,

Du fatal cercle en un seul tour,

[p.56]

Destrempé, non pas de vin aigre, 5141 Mais de povreté lasse et maigre:

Ceste monstre qu'ele est veroie

Et que nus fier ne se doie

En la benéurte fortune,

Qu'il n'i a séurté nesune.

Ceste fait congnoistre et savoir,

Dès qu'il ont perdu lor avoir,

De quel amor cil les amoient

Qui lor amis devant estoient:

Car ceus que benéurté donne,

Maléurté si les estonne,

Qu'il deviennent tuit anemi,

N'il n'en remaint ung, ne demi;

Ains les fuient et les renoient

Si tost comme povres les voient.

N'encor pas à tant ne s'en tiennent,

Mais par tous les leus où il viennent,

Blasmant les vont et diffamant,

Et fox maléureus clamant:

Neiz cil à qui plus de bien firent,

Quant en lor grant estat se virent,

Vont tesmoignant à vois jolie

Qu'il lor pert bien de lor folie,

N'en truevent nus qui les secorent;

Mais li vrai ami lor demorent,

Qui les cuers ont de tex noblesces,

Qu'il n'aiment pas por les richesces,

Ne por nul preu qu'il en atendent;

Cil les secorent et deffendent:

Car Fortune en eus rien n'a mis:

Tous jors aime qui est amis[17]. Qui sus amis treroit s'espée,

N'auroit-il pas l'amor copée?

[p.57]

Et leur pose comme marâtre 5157 Au coeur un douloureux emplâtre,

Non de vin aigre détrempé,

Mais d'âpre et maigre pauvreté.

Elle leur montre, alors sincère,

Que nul ne doit sur cette terre

Compter sur la prospérité

En qui n'est de sécurité.

Quand un riche voit disparaître,

Ses biens, elle lui fait connaître

De quel amour aimaient jadis

Cette multitude d'amis;

Car ceux que prospérité donne,

L'adversité tant les étonne,

Que chacun devient ennemi,

Un seul ne reste, ni demi;

Chacun s'enfuit et le renie

Dès que le malheur l'humilie.

Et s'ils s'en tenaient à cela?

Mais en tous lieux, de ci, de là,

Ils vont semant la calomnie

Blâmant son insigne folie;

Et de sa libéralité

Ceux qui le plus ont profité

Vont témoignant à voix jolie

Que bien paraît lors sa folie,

La main personne ne lui tend.

Seuls les vrais amis cependant

Restent, coeurs de telle noblesse,

Qu'ils n'aiment pas pour la richesse,

Ni pour profit en acquérir.

Ceux-là viennent le secourir,

Toujours leur coeur reste le même,

Car un ami vrai toujours aime [17b]. [p.58]

Fors en deus cas que ge voil dire, 5175 L'en le pert par orguel, par ire,

Par reproiche, par reveler

Les segrés qui font à celer;

Et par la plaie dolereuse

De détraccion venimeuse.

Amis en ces cas s'enfuiroit,

Nul autre chose n'i nuiroit;

Mès tiex amis moult bien se pruevent,

S'il entre mil ung seul en truevent:

Et por ce que nule richesce

A valor d'ami ne s'adresce,

N'el ne porroit si haut ataindre,

Que valor d'ami ne fust graindre,

Qu'adès vaut miex amis en voie,

Que ne font deniers en corroie [18]; Et Fortune la meschéans,

Quant sus les hommes est chéans,

Si lor fait par son meschéoir

Tretout si clerement véoir,

Que lor fait lor amis trover,

Et par experiment prover

Qu'il valent miex que nul avoir

Qu'il poïssent où monde avoir;

Dont lor profite aversités

Plus que ne fait prospérités;

Que par ceste ont-il ignorance

Et par aversité science.

Et li povres qui par tel prueve

Les fins amis des faus esprueve,

[p.59]

Contre un ami le fer tirer 5191 N'est-ce pas l'amour déchirer?

Fors en deux cas que je vais dire:

On le peut par l'orgueil détruire,

Par la colère, ou révéler

Les secrets qu'on devrait celer,

Puis par blessure douloureuse

De détraction venimeuse.

En ces cas l'ami s'enfuirait,

Nulle autre chose n'y nuirait.

Mais l'ami vrai trop bien se prouve

Si dans un mille un seul on trouve.

Qu'il monte aussi haut qu'il voudra,

Nul un ami vrai n'atteindra;

Car il n'est ci-bas de richesse

Qui d'ami vaille la tendresse.

Il est un proverbe bien vieux

Qui dit: Un ami sûr vaut mieux

Sur le chemin pour compagnie

Qu'une ceinture bien garnie [18b]. Si la Fortune aux jours mauvais

Vient le riche éprouver jamais,

Par le malheur elle l'éclaire

Et lui montre de façon claire

Comment les vrais amis trouver,

Et lui vient en ce jour prouver

Combien auprès d'eux était vaine

Toute la richesse mondaine.

Donc lui profite adversité

Plus que ne fait prospérité;

L'une le laisse en ignorance,

L'autre lui donne la science.

Et lorsque pauvre il peut ainsi

Trier le vrai du faux ami,

[p.60]

Et les congnoist et les devise, 5205 Quant il iert riches à devise,

Que tuit à tous jors li offroient

Cuers et cors et quanqu'il avoient,

Que vosist-il acheter lores

Qu'il en séust ce qu'il set ores?

Mains éust esté décéus,

S'il s'en fust lors apparcéus;

Dont li fait greignor avantage,

Puis que d'ung fol a fait ung sage

La meschéance qu'il reçoit,

Que richesce qui le déçoit.

Si ne fait pas richesce riche

Celi qui en tresor la fiche:

Car sofisance solement

Fait homme vivre richement:

Car tex n'a pas vaillant deus miches,

Qui est plus aése et plus riches

Que tex à cent muis de froment.

Si te puis bien dire comment,

Qu'il en est, espoir, marchéans,

Si est ses cuers si meschéans,

Qu'il s'en est souciés assés,

Ains que cis tas fust amassés;

Ne ne cesse de soucier

D'acroistre et de monteplier,

Ne jamès assés n'en aura,

Jà tant acquerre ne sçaura.

Mès li autre qui ne se fie,

Ne mès qu'il ait au jor la vie,

Et li soffit ce qu'il gaaingne,

Quant il se vit de sa gaaingne,

Ne ne cuide que riens li faille,

Tout n'ait-il vaillant une maille,

[p.61]

Alors il connaît la bassesse 5225 Des courtisans de sa richesse

Qui tretous à l'envi s'offraient

Corps et âme et ce qu'ils avaient.

Qu'eût-il payé, que vous en pense,

Cette cruelle expérience?

Il eût été bien moins déçu

S'il s'en fût alors aperçu;

Donc lui fait plus grand avantage

Puisque d'un fol a fait un sage,

Ce coup, si terrible qu'il soit,

Que Richesse qui le déçoit.

Or Richesse n'enrichit guère

En trésor celui qui l'enserre,

Car suffisance seulement

Fait l'homme vivre richement,

Et tels n'ont pas vaillant deux miches

Qui sont plus à l'aise et plus riches

Que tels à cent muids de froment.

Je vais te dépeindre comment,

Par exemple, les marchands vivent.

Combien d'ennuis, hélas! poursuivent

Leur coeur avide, intéressé,

Tant qu'ils n'ont cet or amassé:

Les soucis incessants, la rage

D'avoir, d'entasser davantage,

Car jamais assez ils n'auront,

Jamais assez n'entasseront.

Mais celui qui n'a d'autre envie

Qu'au jour le jour gagner sa vie,

De ce qu'il gagne se suffit,

Et qui de son travail seul vit

Sans songer qu'il est dans la gêne,

Est heureux, n'eût-il qu'une graine,

[p.62]

Mès bien voit qu'il gaaingnera 5239 Por mangier quant mestiers sera;

Et por recovrer chaucéure,

Et convenable vestéure;

Ou s'il avient qu'il soit malades,

Et truist toutes viandes fades,

Si se porpense-il toute voie,

Por soi getier de male voie,

Et por issir hors de dangier,

Qu'il n'aura mestier de mangier;

Ou que de petit de vitaille

Se passera, comment qu'il aille,

Ou iert à l'Ostel-Dieu portés,

Là sera moult réconfortés,

Ou espoir il ne pense point

Qu'il jà puist venir en ce point;

Ou s'il croit que ce li aviengne,

Pense-il ains que li maus li tiengne,

Que tout à tens espargnera

Por soi chevir quant là sera;

Ou se d'espargnier ne li chaut,

Ains viengnent li froit et li chaut,

Ou la fain qui morir le face,

Pense-il, espoir, et s'i solace,

Que quant plus tost definera,

Plus tost en paradis ira;

Qu'il croit que Diex le li présent,

Quant il lerra l'essil présent.

Pythagoras redit néis[19],

Se tu son livre onques véis

Que l'en apelle Vers dorés,

Por les diz du livre honorés:

Quant tu du cors départiras,

Tous frans où saint ciel t'en iras,

[p.63]

S'il est certain qu'il gagnera 5259 Pour manger quand besoin aura,

Et pour se procurer chaussure

Et vêtement contre froidure.

Si malade il est alité

De nourriture dégoûté,

Il réfléchit que le plus sage,

Pour franchir ce mauvais passage

Et pour sortir de tout danger,

Mon Dieu, c'est de ne point manger,

Ou prendre peu de nourriture,

Suivant de son mal la nature.

S'il est à l'Hôtel-Dieu porté,

Là sera moult reconforté.

Bien souvent, pas même il n'y pense

Et n'a pas tant de prévoyance,

Ou s'il y songe, il se dira

Qu'il a bien le temps d'ici là

D'épargner dessus son salaire

Pour au besoin sortir d'affaire,

Ou si d'épargner ne lui chaut,

Vienne le froid, vienne le chaud,

Si la faim doit finir sa vie,

Il voit la mort d'un oeil d'envie;

Car plus tôt il trépassera,

Plus tôt au paradis ira.

Dieu l'attend là-haut, il l'espère,

Son exil fini sur la terre.

C'est ce que Pythagore dit[19b].

Dans le livre qu'il écrivit,

Et que Vers Dorés on appelle

Pour sa parole sage et belle:

Lorsque ton corps tu quitteras,

Tout droit au saint ciel t'en iras,

[p.64]

Et lesseras humanité, 5273 Vivans en pure Déité.

Moult est chétis et fox naïs

Qui croit que ci soit son païs

N'est pas notre païs en terre;

Ce puet l'en bien des clers enquerre

Qui Boëce de Confort lisent,

Et les sentences qui là gisent,

Dont grans biens as gens laiz feroit

Qui bien le lor translateroit [20].

Ou s'il est tex qu'il sache vivre

De ce que sa rente li livre,

Ne ne desire autre chété,

Ains cuide estre sans povreté;

Car, si come dit nostre mestre,

Nus n'est chetis, s'il nel cuide estre,

Soit rois, chevaliers, ou ribaus.

Maint ribaus ont les cuers si baus,

Portans sas de charbon en grieve,

Que la poine riens ne lor grieve:

Qu'il en pacience travaillent,

Et balent, et tripent et saillent,

Et vont à saint Marcel as tripes [21],

Ne ne prisent tresor deus pipes [22]; Ains despendent en la taverne

Tout lor gaaing et lor espergne,

Puis revont porter les fardiaus

Par léesce, non pas par diaus,

Et loiaument lor pain gaaignent,

Quant embler ne tolir nel' daignent;

Puis revont au tonnel, et boivent,

Et vivent si cum vivre doivent.

[p.65]

Laissant la terrestre matière 5293 Vivre de céleste lumière.

Est archi-fol, à mon avis,

Qui croit ici-bas son pays;

N'est pas notre pays sur terre.

Qu'auprès d'un savant on s'enquière

Qui lut les Consolations

Du grand Boëce et les leçons

Qu'il sème en cette oeuvre profonde.

Grand service rendrait au monde

Le savant qui la traduirait,

Grands biens le peuple y puiserait[20b].

Heureux celui qui se contente

De ce que lui fournit sa rente

Et n'a d'autre cupidité

Qu'être à l'abri de pauvreté.

Car, ainsi que dit notre maître,

Nul n'est chétif s'il ne croit l'être,

Qu'il soit roi, chevalier ou gueux.

Maints gueux ont le coeur si joyeux,

Portant sac de charbon en Grève,

Que sa peine aucun d'eux ne grève.

Ils travaillent patiemment,

Toujours sautant, toujours balant,

Ne prisent un trésor deux pipes [22b];

Ils vont à Saint-Marcel aux tripes[21b], A la taverne dépensant

Leur salaire et tout leur argent,

Et puis retournent à l'ouvrage

Non par deuil, mais avec courage,

Loyalement gagnent leur pain

Sans voler celui du prochain,

Au tonneau reviennent et boivent

Et vivent comme vivre doivent.

[p.66]

Tuit cil sunt riche en habondance, 5305 S'il cuident avoir soffisance,

Plus, ce set Diex li droituriers,

Que s'il estoient usuriers:

Car usurier, bien le t'afiche,

Ne porroient pas estre riche,

Ains sunt tuit povre et soffreteus,

Tant sunt aver et convoiteus.

Et si rest voirs, cui qu'il desplése,

Nus marchéant ne vit aése:

Car son cuer a mis en tel guerre,

Qu'il art tous jors de plus acquerre;

Ne jà n'aura assés acquis,

Si crient perdre l'avoir acquis,

Et queurt après le remenant

Dont jà ne se verra tenant,

Car de riens désirier n'a tel

Comme d'acquerre autrui chatel.

Emprise a merveilleuse paine,

Il bée à boivre toute Saine[23], Dont jà tant boivre ne porra,

Que tous jors plus en demorra.

C'est la destrece, c'est l'ardure,

C'est l'angoisse qui tous jors dure;

C'est la dolor, c'est la bataille

Qui li destrenche la coraille,

Et le destraint en tel défaut,

Cum plus acquiert, et plus li faut.

Advocas et phisicien[24]

Sunt tuit lié de cest lien;

Cil por deniers science vendent,

Tretuit à ceste hart se pendent:

Tant ont le gaaing dous et sade,

Que cil vodroit por ung malade

[p.67]

Ils sont plus riches, Dieu le sait, 5327 Que l'usurier sombre, inquiet;

Car seul est riche en abondance

Qui croit avoir sa suffisance.

L'usurier n'a jamais été

Riche, c'est une vérité,

Mais pauvre, de piteuse mine,

Tant il rêve gain et rapine.

Il est un fait vrai, rigoureux,

Qu'il n'est point de marchand heureux.

La soif d'acquérir sans mesure

Son coeur incessamment torture;

Puis qu'assez jamais il n'aura,

S'il craint de perdre ce qu'il a,

Et tout le reste encore envie

Qu'il n'aura jamais en sa vie;

Car au coeur il n'a qu'un désir:

Les biens des autres acquérir.

Etrange et merveilleuse peine!

Il veut boire toute la Seine[23b]; Mais qu'il boive autant qu'il voudra

Toujours plus il en restera.

C'est la détresse, la torture,

C'est l'angoisse qui toujours dure,

C'est la bataille, la douleur

Qui toujours déchire son coeur;

La peur de manquer le dévore;

Plus il a, plus il veut encore.

L'avocat et le médecin[24b]

Sont liés du même lien;

Tous ceux qui la science vendent

A ce même gibet se pendent.

Le gain leur est si séduisant,

Que l'un voudrait, pour un mourant

[p.68]

Qu'il a, qu'il en éust quarente, 5339 Et cil por une cause trente;

Voire deus cens, voire deus mile,

Tant les art convoitise et guile.

Si sunt devins qui vont par terre,

Quant il préeschent por aquerre

Honors, ou graces, ou richeces,

Il ont les cuers en tex destreces,

Cil ne vivent pas loiaument,

Mès sor tous espéciaument

Cil qui por vaine gloire tracent [25]: La mort de lor ames porchacent.

Decéus est tex décevierres[26], Car sachiés que tex préeschierres,

Combien qu'il as autres profit,

A soi ne fait-il nul profit:

Car bonne prédicacion

Vient bien de male entencion

Qui n'a riens à celi valu,

Tant face-ele as autres salu;

Car cil i prennent bon exemple,

Et cis de vaine gloire s'emple.

Mès or laissons tex preschéors,

Et parlons des entasséors.

Certes Diex n'aiment, ne ne doutent,

Quant tex deniers en trésor boutent,

Et plus qu'il n'est mestier les gardent:

Quant les povres dehors regardent

De froit trembler, de fain périr,

Diex le lor saura bien merir.

Trois grans meschéances aviennent

A ceus qui tiex vies maintiennent:

Par grant travail quierent richeces,

Paor les tient en grans destreces,

[p.69]

Qui l'appelle, en avoir quarante, 5361 Et l'autre pour un procès trente,

Voire cent, voire mille encor,

Tant les brûle la soif de l'or.

Prédicateurs qui par la terre

Vont prêchant pour profits se faire,

Gagner grâces, richesse, honneurs,

Sont en proie aux mêmes fureurs.

Ceux-là mènent mauvaise vie,

Ceux surtout, ne l'oubliez mie,

Qu'une vaine gloire séduit[25b].

Ils se trompent eux-mêmes, oui,[26b] Et cherchent la mort de leur âme;

Car tels prêcheurs, je le proclame,

N'en sauraient tirer nul profit

Quant serait bon ce qu'ils ont dit;

Car prédication louable

Venant d'intention coupable,

Quand même elle profiterait

Aux autres, rien ne leur vaudrait.

Ceux-ci bonnement viennent croire,

Ceux-là s'enflent de vaine gloire.

Mais laissons là tous ces prêcheurs

Et revenons aux entasseurs.

Dieu ne craignent ni ne révèrent

Tous ceux qui leurs deniers enserrent;

Il saura ces monstres punir

Qui les pauvres de faim périr,

De froid trembler, l'oeil sec regardent

Et d'or plus qu'ils n'ont besoin gardent.

Ces insatiables gourmands

Subissent trois affreux tourments:

Par grand' peine ils cherchent richesse,

La peur les tient en grand' détresse

[p.70]

Tandis cum du garder ne cessent: 5373 En la fin à dolor les lessent.

En tel torment muerent et vivent

Cil qui les grans richeces sivent;

Ne ce n'est fors par le defaut

D'amors, qui par le monde faut;

Car cil qui richeces amassent,

S'en les amast, et il amassent,

Et bonne amor par tout regnast,

Que mauvestié ne la fregnast,

Mès plus donnast qui plus éust,

A ceus que soufreteus séust,

Ou prestast, non pas à usure,

Mès par charité nete et pure,

Por quoi cil à bien entendissent,

Et d'Oiseuse se deffendissent,

Où monde nul povre n'éust,

Ne nul avoir n'en i déust.

Mès tant est li mondes endables,

Qu'il ont faites amors vendables.

Nus n'aime fors por son preu faire,

Por dons ou por servise traire;

Néis fames se vuelent vendre:

Mal chief puist tele vente prendre!

Ainsinc Barat a tout honni,

Par qui li biens jadis onni

Furent as gens aproprié;

Tant sunt d'avarice lié,

Qu'il ont lor naturel franchise

A vil servitude soumise;

Qu'il sunt tuit serf à lor deniers

Qu'il tiennent clos en lor greniers:

Tiennent! certes ains sunt tenu,

Quant à tel meschief sunt venu;

[p.71]

Pour garder tant de biens volés, 5395 Enfin ils meurent désolés.

En tels tourments meurent et vivent

Ceux qui grand' richesses poursuivent,

Et ce parce qu'on n'aime pas,

Car l'amour est mort ici-bas.

Si ceux qui richesses entassent

Étaient aimés et qu'ils aimassent,

Si bon amour partout régnait,

Si le vice ne l'opprimait,

Si plus donnait qui plus possède

A ceux qui réclament son aide,

Si chacun le bien entendait

Et d'Oyseuse se défendait,

Si tous, sans pratiquer l'usure,

Se prêtaient par charité pure,

Nul pauvre au monde on ne verrait,

Car voir nul pauvre on ne devrait.

Mais tant nous corrompt convoitise

Qu'amour est une marchandise;

On n'aime que pour son profit,

Services, dons sont à crédit,

Jusqu'à la femme on voit se vendre,

Mauvaise fin puisse les prendre!

Ainsi c'est la cupidité

Qui sur la terre a tout gâté.

Le sol, sa richesse féconde,

Les biens étaient à tout le monde.

Aucuns les ont accaparés.

Tant sont d'avarice égarés,

Qu'ils ont leur native franchise

A servage honteux soumise,

Et sont esclaves des deniers

Qu'ils tiennent clos en leurs greniers.

[p.72]

De lor avoir ont fait lor mestre 5407 Li chétis boterel terrestre.

L'avoir n'est preus fors por despendre:

Ce ne sevent-il pas entendre,

Ains vuelent tuit à ce respondre

Qu'avoir n'est preus fors por repondre.

N'est pas voirs, mès bien le reponent,

Jà nel' despendent ne ne donnent;

Quanque soit iert-il despendus,

S'en les avoit tretous pendus:

Car en la fin quant mort seront,

A cui que soit le lesseront,

Qui liement le despendra,

Ne jà nul preu ne lor rendra;

N'il ne sunt pas séurs encores

S'il le garderont jusqu'à lores.

Car tex i porroit metre main,

Qui tout emporteroit demain.

As richeces font grant ledure,

Quant il lor tolent lor nature.

Lor nature est que doivent corre

Por la gent aidier et secorre,

Sans estre si fort enserrées;

A ce les a Diex aprestées:

Or les ont en prison repostes.

Mès les richeces de tex hostes,

Qui miex, selonc lor destinées,

Déussent estre trainées,

S'en vengent honorablement;

Car après eus honteusement

Les traïnent, sachent et hercent,

De trois glaives le cuer lor percent.

[p.73]

Qu'ils tiennent! Non, mais au contraire 5429

En sont tenus à grand' misère,

Hélas! esclaves malheureux

De leurs biens, les crapauds hideux!

L'argent n'est bon que pour répandre;

C'est ce qu'ils ne savent comprendre,

Mais toujours cherchent à prouver

Qu'il n'est bon que pour conserver.

En cette erreur ils l'emprisonnent,

Ne le dépensent ni le donnent;

Tant de biens seraient répandus,

Si tous on les avait pendus.

Car enfin il faut bien qu'ils quittent

Cet or et que d'autres héritent,

Qui gaîment le dépenseront

Et nul profit ne leur rendront.

Encor n'ont-ils pas l'assurance

De tant conserver leur finance;

Car tel y peut mettre la main

Qui tout emporterait demain.

Aux richesses font grande injure

Qui leur ravissent leur nature;

Car leur nature est de courir

Pour gens aider et secourir

Sans jamais être emprisonnées,

Pour ce Dieu nous les a données.

Or ils les cachent au-dedans;

Mais richesses de tels tyrans,

Qui mieux selon leurs destinées

Veulent être disséminées,

Savent se venger noblement;

Car après eux honteusement

S'acharnent, les brisent, les hersent

Et de trois glaives leur coeur percent:

[p.74]

Li premier est travail d'aquerre[27]; 5439 Li second qui le cuer lor serre,

C'est paor qu'en nes tole ou emble,

Quant il les ont mises ensemble,

Dont il s'esmaient sans cessier;

Li tiers est dolor du lessier,

Si cum ge t'ai dit ci-devant,

Malement se vont decevant.

Ainsinc Pecune se revanche,

Comme dame roïne et franche,

Des sers qui la tiennent enclose.

En pez se tient et se repose,

Et fait les meschéans veillier,

Et soucier et traveillier.

Sous piés si cort les tient et donte,

Qu'elle a l'onor, et cil la honte,

Et le torment et le damaige,

Qu'il languissent en son servaige.

Preu n'est-ce pas faire en tel garde,

Au mains à celi qui la garde;

Mès sans faille ele demorra

A cui que soit quant cis morra

Qui ne l'osoit mie assaillir,

Ne faire corre ne saillir.

Mais li vaillant homme l'assaillent,

Et la chevauchent et porsaillent,

Et tant as esperons la batent,

Qu'il s'en aésent et esbatent

Por le cuer qu'il ont large et ample.

A Dedalus prennent exemple,

Qui fist eles à Ycarus,

Quant par art, non mie par us,

Tindrent par mer voie commune:

Tout autel font cil à Pecune,

[p.75]

D'abord c'est travail d'acquérir [27b], 5463 Le second qui les vient férir,

C'est la crainte qu'on ne leur prenne

Cet or acquis à si grand' peine,

Dont ils sont navrés sans cesser;

Puis la douleur de le laisser.

Ainsi, comme ai dit tout à l'heure,

L'avare malement se leurre.

Pécune ainsi sait se venger

En reine, et sans les ménager,

Des serfs qui la tiennent enclose.

Elle en paix se tient et repose

Et fait tous ces méchants veiller,

Se soucier, se travailler,

Sous son pied les étreint et dompte;

Elle a l'honneur et eux la honte,

La peine et les chagrins cuisants,

Sous son servage languissants.

Nul profit elle ne veut faire

A qui si durement l'enserre;

Tant qu'un jour il la laissera

N'importe à qui lorsqu'il mourra,

Lui qui n'osait assaut lui faire

Ni la laisser courir sur terre.

Mais eux l'attaquent, les vaillants,

La poussent, lui pressent les flancs

Et tant des éperons la battent

Qu'ils en jouissent et s'ébattent,

Car ils ont le coeur large et grand.

Sur Dédale exemple prenant,

Qui fit par une adresse rare

Des ailes à son fils Icare

Pour ensemble passer la mer,

De même à Pécune au coeur fier

[p.76]

Il li font eles por voler,5473 Qu'ains se lerroient afoler

Qu'il n'en éussent los et pris:

Ne vuelent mie estre repris

De la grant ardor et du vice

A la convoiteuse Avarice;

Ains en font les grans cortoisies,

Dont lor proesces sunt prisies

Et célébrées par le monde,

Et lor vertu en sorhabonde,

Que Diex a por moult agréable

Por lor cuer large et charitable:

Car tant cum Avarice put

A Diex qui de ses biens reput

Le monde, quant il l'ot forgié

(Ce ne t'a nus apris fors gié),

Tant li est Largesce plesant,

La cortoise, la bienfesant.

Diex het avers les vilains nastres,

Et les dampne comme idolastres:

Les chetis sers maléurés,

Paoreus, et desmesurés,

Qui cuident, et por voir le dient,

Qu'il as richeces ne se lient,

Fors que por estre en séurté,

Et por vivre en benéurté.

Hé! douces richeces mortex,

Dites donc, estes-vous or tex

Que vous faciés benéurées

Gens qui si vous ont emmurées?

Car quant plus vous assembleront,

Et plus de paor trembleront.

Et comment est en bon éur

Hons qui n'est en estat séur?

[p.77]

Ils font ailes, pour qu'elle vole, 5497 Et se tueraient, sur ma parole,

S'ils n'avaient d'elle los et prix.

Ils ne veulent être repris

De cet âpre et malheureux vice

De l'insatiable Avarice;

Mais grand' largesses font les grands

Pour leurs hauts faits rendre éclatants

Et célébrés de par le monde,

Et leur valeur en surabonde.

Car moult est à Dieu gracieux

Coeur charitable et généreux;

Autant put l'Avarice immonde

A Dieu, qui de ses biens le monde

Combla, quand il l'eut façonné,

Comme je te l'ai sermonné,

Autant est Largesse plaisante,

La courtoise et la bienfaisante.

Dieu hait les avares, ces chiens,

Et les damne comme païens,

Esclaves chétifs, misérables

Et lâches et insatiables,

Qui pensent et s'en vont criant

Que s'ils s'attachent à l'argent,

Ce n'est que précaution sage

Pour vivre heureux tretout leur âge.

Douces richesses, dites donc,

Vraiment, avez-vous coeur si bon

Que justement bonheur foisonne

A qui si bien vous emprisonne?

Non. Plus ils vous amasseront

Et plus de peur ils trembleront,

Car du bonheur n'est point l'asile

Le coeur qui n'est jamais tranquille;

[p.78]

Benéurté donc li saudroit, 5507 Puis que séurté li faudroit.

Mès aucuns qui ce m'orroit dire,

Por mon dit dampner ou despire,

Des Rois me porroit oposer,

Qui por lor noblece aloser,

Si cum li menus pueple cuide,

Fierement metent lor estuide

A faire entor eus armer gens,

Cinq cens, ou cinq mile sergens,

Et dit-l'en tout communément

Qu'il lor vient de grant hardement:

Mès Diex set bien tout le contraire,

C'est paor qui le lor fait faire,

Qui tous jors les tormente et grieve.

Miex porroit uns ribaus de grieve,

Séur et seul par tout aler,

Et devant les larrons baler,

Sans douter eus et lor affaire,

Que li Rois o sa robe vaire,

Portant néis o soi grant masse

Du trésor que si grant amasse

D'or et de précieuses pierres:

Sa part en prendroit chascuns lierres;

Quanqu'il porteroit li todroient,

Et tuer espoir le voudraient.

Si seroit-il, ce croi, tué,

Ains que d'ilec fust remué:

Car li larrons se douteraient,

Se vif eschaper le lessoient,

Qu'il nes féist où que soit prendre,

Et par sa force mener pendre:

Par sa force! mès par ses hommes,

Car sa force ne vaut deux pommes

[p.79]

Quant sûreté s'évanouit, 5531 Le bonheur aussitôt s'enfuit.

Mais aucuns entendant mon dire,

Pour le condamner et détruire,

Les Rois me pourraient lors citer

Qui pour leur noblesse exalter,

Comme le dit la multitude,

Fièrement mettent leur étude

A faire autour d'eux armer gens,

Cinq cents ou cinq mille sergens,

Et tout le menu peuple pense

Que ce leur vient de grand' vaillance.

Mais Dieu le contraire sait bien;

C'est la peur seule qui les tient

Et ne leur laisse nulle trève.

Car mieux pourrait un gueux de Grève

Tranquille et seul partout aller

Et devant les larrons baler

Sans crainte de mésaventure,

Que Rois à la riche vêture,

Quand ceux-ci porteraient tout l'or

Et les joyaux qu'en leur trésor

Pour eux tous les jours on entasse.

Chaque larron ferait main basse

Sur ce butin, dépouillerait

Le monarque et puis le tuerait;

Il le tuerait, certes, et vite

Sans le laisser prendre la fuite;

Car le larron redouterait

Que si le roi vif échappait

Il ne le fît n'importe où prendre,

Et par sa force mener pendre.

Sa force! Non; mais par ses gens,

Car sa force ne vaut deux glands

[p.80]

Contre la force d'ung ribaut 5541 Qui s'en iroit à cuer si baut:

Par ses hommes! par foi ge ment,

Ou ge ne dis pas proprement.

Vraiement siens ne sunt-il mie,

Tout ait-il sor eus seignorie;

Seignorie, non, mès servise,

Qu'il les doit tenir en franchise:

Ains est lor; car quant il vodront,

Lor aïdes au roi todront [28], Et li rois tous seus demorra

Si tost cum li pueple vorra:

Car lor bontés ne lor proesces,

Lor cors, lor forces, lor sagesces

Ne sunt pas sien, ne riens n'i a,

Nature bien les li nia:

Ne Fortune ne puet pas faire,

Tant soit as hommes debonnaire,

Que nules des choses lor soient,

Comment que conquises les aient,

Dont Nature les fait estranges.

L'Amant.

Ha! Dame, por le roi des anges,

Aprenés-moi donc toutevoies

Quex choses puéent estre moies;

Et se du mien puis riens avoir:

Ce vorroie-ge bien savoir.

Raison.

Oïl, ce respondi Raison;

Mès n'entens pas champ ne maison,

[p.81]

Envers celle d'un gueux de Grève, 5565 Dont nul souci le coeur ne grève.

Ses gens! Non, ce serait mentir

Ou mon penser mal définir;

Car vraiment siens ne sont-ils mie,

Quoiqu'il ait sur eux seigneurie.

Que dis-je? Il est leur serviteur,

De leurs franchises défenseur,

Il est leur; car ils ont puissance

De lui refuser assistance[28b], Et le roi tout seul restera

Sitôt que le peuple voudra;

Car leur valeur et leur prouesse,

Leur corps, leur force et leur sagesse

Ne sont pas siens, rien il n'en a,

Nature à lui ne les donna,

Et Fortune ne saurait faire,

Tant soit aux hommes débonnaire,

Qu'on possédât un seul fétu,

L'eût-on par la force obtenu,

Si nous le refusa Nature.

L'Amant.

Ha! dame, je vous en conjure,

Par le roi du ciel, dites-moi

Ce que l'on peut avoir à soi.

Pouvez-vous faire que j'apprenne

Chose qui soit toute la mienne?

Raison.

Oui, certes, répondit Raison.

Je n'entends ni champs, ni maison,

[p.82]

Ne robes, ne tex garnemens, 5569 Ne nus terriens tenemens,

Ne mueble de quelque maniere.

Trop as meillor chose et plus chiere,

Tous les biens que dedens toi sens,

Et que si bien es congnoissans,

Qui te demorent sans cessier,

Si que ne te puéent lessier

Por faire à autre autel servise;

Cil bien sunt tien à droite guise:

As autres biens qui sunt forain,

N'as-tu vaillant uns viés lorain.

Ne tu, ne nul homme qui vive,

N'i avés vaillant une cive:

Car sachiés que toutes vos choses

Sunt en vous-méismes encloses;

Tuit autre bien sunt de fortune,

Qui les esparpille et aüne,

Et tolt et donne à son voloir

Dont les fox fait rire et doloir;

Mès riens que Fortune feroit

Nus sages hons ne priseroit,

Ne nel' feroit lié ne dolent

Le tor de sa roë volent:

Car tuit si fait sunt trop doutable,

Por ce qu'il ne sunt pas estable:

Por ce n'est preus l'amor de li,

N'onc à prodomme n'abeli

N'il n'est drois qu'el li abelisse

Quant por si poi chiet en esclipse;

Et por ce voil que tu le saches,

Que por riens ton cuer n'i ataches,

Si n'en es-tu pas entechiés;

Mès ce seroit trop grans meschiés,

[p.83]

Robes ni parures mondaines, 5593 Ni possessions terriennes,

Ni meubles d'aucune valeur,

Mais quelque chose de meilleur.

C'est cette richesse suprême

Que tout homme sent en lui-même,

Qui vous demeure sans cesser

Et qui ne saurait vous laisser

Afin d'en enrichir un autre,

Car elle est absolument vôtre.

Tout autre bien extérieur

D'un vieux sanglon n'a la valeur;

Ni toi, ni nul homme qui vive,

Vaillant ne possède une cive,

Car tout ce qui vous appartient

Sache-le, dans vous-même tient.

Toute autre chose est à Fortune

Qui les éparpille une à une

Et les rassemble à son vouloir,

Dont les gens fait rire et douloir.

Mais tous ces biens, qu'elle divise

Et reprend, le sage méprise,

Et sa roue elle a beau virer,

Ne le fait rire ni pleurer;

Car tous ses dons sont redoutables,

Parce que tous ils sont instables,

Et son amour ignoble et bas

N'a pour le sage aucun appas;

Or c'est, à mon avis, justice,

Puisque si vite elle s'éclipse.

Aussi, prends en gré mon conseil,

Détache-toi d'amour pareil

Et fuis son infâme souillure.

Ce serait vileté trop dure

[p.84]

Se ça avant t'en entechoies, 5603 Et se tant vers les gens pechoies

Que por lor ami te clamasses,

Et lor avoir sans plus amasses,

Ou le preu qui d'aus te vendroit.

Nus prodoms à bien nel' tendroit.

Ceste amor que ge t'ai ci dite,

Fui-la comme vile et despite,

Et d'amer par amors recroi,

Et soies sages et me croi.

Mès d'autre chose te voi nice,

Quant m'as mis sus itel malice

Que ge haïne te commant;

Or di quant, en quel lieu, comment.

L'Amant.

Vous ne finastes hui de dire

Que ge doi mon seignor despire,

Por ne sai quel amor sauvage.

Qui cercheroit jusqu'en Cartage,

Et d'orient en occident,

Et bien vesquit tant que li dent

Li fussent chéoit par viellesce,

Et corust tous jors sans paresce

Tant cum porroit grant aléure,

Les pans laciés à la ceinture,

Faisant sa visitacion

Par midi, par septentrion,

Tant qu'il éust tretout véu,

N'auroit-il mie aconséu.

Ceste amor que ci dit m'avés

Bien en fu li mondes lavés

Dès lors que li Diex s'enfoïrent,

Quant li géant les assaillirent;

[p.85]

Si désormais tu t'en souillais, 5627 Et tant envers autrui péchais

Que leur ami te proclamasses

Et leur avoir seul recherchasses,

Ou le gain qui d'eux te viendrait;

Tout sage te mépriserait.

Cette amour que je t'ai ci-dite,

Fuis-la comme vile et maudite.

Cesse donc d'aimer par Amour,

Sois sage et crois-moi sans séjour.

Mais tu ignores bien des choses

Encor, puisqu'accuser tu m'oses

A la haine de te pousser.

Comment as-tu pu le penser?

L'Amant.

Vous n'avez cessé de me dire

Que je dois mon seigneur maudire

Pour ne sais quel sauvage amour.

Jusqu'à Carthage nuit et jour

Qui chercherait bien sans paresse,

Et jusqu'à ce que de vieillesse

Lui tombât sa dernière dent,

Et d'Orient en Occident

Courrait toujours à grande allure,

Les pans lacés à la ceinture,

Faisant sa visitation

Au sud comme au septentrion,

Tant qu'il eût vu toute la terre;

Encor ne trouverait-il guère

Cet amour que m'avez rêvé.

Bien en fut le monde lavé

Alors que tous les dieux s'enfuirent,

Quand les géants les assaillirent

[p.86]

Et Drois, et Chastéé, et Fois 5635 S'enfoïrent à cele fois.

Cele Amor fu si esperduë,

Qu'el s'en foï, si est perduë;

Justice qui plus pesans iere,

Si s'en foï la derreniere:

Si lessierent tretuit les terres,

Qu'ils ne porent soffrir les guerres;

As ciex firent lor habitacles,

N'onc puis, se ne fu par miracles,

N'oserent çà jus devaler:

Barat les en fit tous aler,

Qui tient en terre l'eritage

Par sa force et par son outrage.

Néis Tulles, qui mist grant cure

En cerchier secrés d'escripture,

Ne pot tant son engin débatre,

C'onc plus de trois pere ou de quatre

De tous les siecles trespassés,

Puis que cis mons fu compassés,

De si fines amors trovast.

Si croi que mains en esprovast

De ceus qui à son tens vivoient,

Qui si amis de bouche estoient:

N'encor n'ai-ge nul leu léu

Que l'en en ait nul tel véu.

Et sui-ge plus sages que Tulles?

Bien seroie fox et entulles,

Se tex amors voloie querre,

Puis qu'il n'en a mès nule en terre.

Tele amor donques où querroie,

Quant ça jus ne la troveroie?

Puis-ge voler avec les grues,

Voire saillir outre les nues,

[p.87]

Et que Chasteté, Droit et Fois 5659 S'enfuirent toutes à la fois;

Cette Amour s'enfuit éperdue

Et pour la terre fut perdue.

Justice qui plus lourde était

La dernière aussi s'envolait.

Tous abandonnèrent la terre,

Ne pouvant plus souffrir la guerre

Et prirent domicile aux cieux.

Depuis, sauf quelques jours heureux,

Nul n'osa plus ci-bas descendre.

La Fraude fut leurs places prendre

Qui les avait d'ici chassés

Et sous son joug nous a forcés.

Tulle même qui mit grand' cure,

A chercher secrets d'écriture,

Ne put, malgré tout son savoir,

Dans tous les siècles passés voir,

Depuis que Dieu créa le monde,

D'Amour si fine et si profonde

Plus de quatre exemples ou trois.

Il en eût moins trouvé, je crois,

Parmi les hommes de son âge

Si grands amis par le langage;

Encore n'ai-je pas bien lu

Qu'un seul nul ait de ses yeux vu.

Eh! suis-je plus sage que Tulle?

Serais-je assez sot et crédule

De vouloir chercher ici-bas

Un amour qui n'existe pas?

Puis-je voler avec les grues

Ou passer par delà les nues,

Comme le cygne qu'élevait

Socrate? Où donc habiterait

[p.88]

Cum fist li cine Socratès? 5669 N'en quier plus parler, jà m'en tès.

Ne sui pas de si fol espoir;

Li Diex cuideroient espoir

Que j'assaillisse paradis,

Cum firent les géans jadis:

S'en porroie estre foldriez,

Ne sai se vous le voldriez,

Si n'en doi-ge pas estre en doute.

Raison.

Biaus amis, dist-ele, or escoute:

Jà voler ne t'en covendra,

Mès voloir, et chascun vodra;

Par quoi sans plus croies mes euvres,

Jà ne covient qu'autrement euvres,

S'à ceste amor ne pués ataindre,

Car ausinc bien puet-il remaindre

Par ton defaut cum par l'autrui,

Je t'enseignerai bien autre hui:

Autre, non pas, mès ce méismes

Dont chascun puet estre à méismes,

Mès qu'il prengne l'entendement

D'amors ung poi plus largement;

Qu'il aint en généralité,

Et laist espécialité;

Ni face jà communion

De grant participacion.

Tu pués amer generaument

Tous ceus du monde loiaument;

Aime les tous autant cum un,

Au mains de l'amor du commun;

Fai tant que tex envers tous soies

Cum tous envers toi les vodroies;

[p.89]

Cet amour inconnu sur terre? 5693 Assez dit, car je veux m'en taire.

Je ne suis pas si fol vraiment,

Car les dieux croiraient sûrement

Que je veux tenter l'escalade

Des géants, et leur escapade,

Quand ils furent tous foudroyés.

Pour moi vous ne le voudriez,

Ceci ne me fait aucun doute.

Raison.

Bel ami, me dit-elle, écoute.

Voler point ne te conviendra,

Mais vouloir et chacun voudra.

Aussi, crois-moi sans plus attendre,

Et fais ce que tu vas entendre,

Si trop sublime est cet amour;

Au fait peut-il faillir un jour

Par toi ou par autrui peut-être.

Autre amour te ferai connaître;

Autre, non; le même plutôt,

Mais plus accessible et moins haut;

Mais pour cet amour bien comprendre,

Il faut plus largement l'étendre.

Or aime en généralité,

Laisse la spécialité

Et de ton coeur jamais ne donne

Grand' part à la même personne.

Tu peux aimer d'amour loyal

Toute personne en général,

Toutes aimer autant comme une,

Tout au moins d'amitié commune.

Sois envers toutes, c'est la loi,

Comme les voudrais envers toi;

[p.90]

Ne fai vers autre, ne porchace 5701 Fors ce que tu veus qu'en te face;

Et s'ainsinc voloies amer,

L'en te devroit quite clamer,

Et ceste ies-tu tenus ensivre,

Sans ceste ne doit nus hons vivre.

Et porce que ceste amor lessent

Cil qui de mal faire s'engressent,

Sunt en terre establi li juge

Por estre deffense et refuge

A cel cui li monde forfet,

Por faire amender le meffet,

Por ceus pugnir et chastoier

Qui por ceste amor renoier,

Murdrissent les gens et afolent,

Ou ravissent, emblent et tolent,

Ou nuisent par detraccion,

Ou par faulce accusacion,

Ou par quiexque malaventures,

Soient apertes, ou oscures,

Si convient que l'en les justise.

L'Amant.

Ha! Dame, por Diex de justise

Dont jadis fu si grant renons,

Tandis cum parole en tenons,

Et d'enseigner moi vous penés,

S'il vous plaist, un mot m'aprenés.

Raison.

Di quel.

L'Amant.

Volentiers. Ge demant

Que me faciés un jugement

 

[p.91]

Ne fais aux autres ni pourchasse 5725 Fors ce que tu veux qu'on te fasse,

Et si tel tu voulais aimer,

L'on te devrait quitte clamer.

Voici l'amour qu'il te faut suivre,

Hors lui nul homme ne doit vivre.

Et c'est parce que le méchant

Toujours va cet amour fuyant,

Qu'en terre on établit le juge,

Pour être et défense et refuge

Du faible à qui l'on a forfait,

Pour faire amender le méfait,

Pour blâmer, punir ceux qui volent

Leurs semblables et les violent,

Les frappent pour les dépouiller,

Qui pour cet amour renier,

Par toutes sortes d'impostures,

Soit apparentes, soit obscures,

Font le mal par détraction

Ou par fausse accusation.

Telles gens il faut qu'on punisse.

L'Amant.

Ha! Par Dieu, dame, de Justice,

Dont jadis fut si grand renom,

Puisqu'aussi bien en parle-t-on

Et que vous cherchez à m'instruire,

Ne pourriez-vous un mot me dire?

Raison.

Dis, quel mot?

L'Amant.

Dame, simplement

Daignez me faire un jugement

 

[p.92]

D'Amors et de Justise ensemble: 5729 Lequiex vaut miex si cum vous semble?

Raison.

De quel Amor dis-tu?

L'Amant.

De ceste

Où vous volés que ge me mete:

Car cele qui s'est en moi mise

Ne bé-ge pas à metre en juise.

Raison.

Certes, fox, bien en fais à croire,

Mès se tu quiers sentence voire,

La bonne amor miex vaut.

L'Amant.

Provés.

Raison.

Voulentiers voir. Quant vous trovés

Deux choses qui sont convenables,

Nécessaires et profitables,

Cele qui plus est nécessoire,

Vaut miex.

L'Amant.

Dame, c'est chose voire.

Raison.

Or te pren bien ci donques garde,

La nature d'andeus esgarde;

 

[p.93]

D'Amour et de Justice ensemble. 5753 Lequel vaut mieux, que vous en semble?

Raison.

Mais quel Amour dis-tu?

L'Amant.

Celui

Que me conseillez aujourd'hui;

Car l'amour qui remplit mon âme

Onc ne saurais-je souffrir, dame,

Que le missiez en jugement.

Raison.

Pauvre fol, tu voudrais vraiment

En faire accroire à tout le monde.

Puisque tu veux que je réponde:

Le bon Amour vaut mieux.

L'Amant.

Prouvez.

Raison.

Bien volontiers. Quand vous trouvez

Deux choses qui sont convenables,

Nécessaires et profitables,

La plus nécessaire vaut mieux.

L'Amant.

C'est, dame, fort judicieux.

Raison.

Or donc, à ceci prends bien garde,

La nature des deux regarde.

[p.94]

Ces deux choses où qu'els habitent, 5745 Sunt nécessaires et profitent.

L'Amant.

Voirs est.

Raison.

Dont di-ge d'eus itant,

Que miex vaut la plus profitant.

L'Amant.

Dame, bien m'i puis accorder.

Raison.

Nel' te voil donc plus recorder;

Mès plus tient grant nécessité

Amors qui vient de charité,

Que Justice ne fait d'assez.

L'Amant.

Prouvez, dame, ains qu'outre-passez.

Raison.

Volentiers. Bien te di sans feindre,

Que plus est nécessaire et greindre

Li bien qui par soi puet soffire;

Par quoi fait trop miex à eslire,

Que cil qui a mestier d'aïe:

Ce ne contrediras-tu mie.

L'Amant.

Porquoi nel' faites-vous entendre,

Savoir s'il i a que reprendre?

 

[p.95]

Elles sont bonnes toutes deux 5771 Et profitables en tous lieux.

L'Amant.

C'est vrai.

Raison.

Mais, c'est incontestable,

Meilleure est la plus profitable.

L'Amant.

Dame, soit, je le reconnais.

Raison.

Je n'y reviens plus désormais.

Amour a Charité pour mère,

Il est beaucoup plus nécessaire,

Que Justice et plus fait besoin.

L'Amant.

Prouvez avant d'aller plus loin.

Raison.

Volontiers, je soutiens mon dire.

Le bien qui par soi peut suffire

Est plus nécessaire et plus grand;

On fait mieux en le choisissant

Que celui qui a besoin d'aide,

Ce point encore me concède.

L'Amant.

Un exemple ouïr en voudrais,

Pour voir si vous l'accorderais.

 

[p.96]

Ung exemple oïr en vorroie, 5763 Savoir s'accorder m'i porroie.

Raison.

Par foi quant d'exemple me charges,

Et de pruéves, ce sont grans charges;

Toutevois exemple en auras,

Puisque par ce miex le sauras.

S'uns hons puet bien une nef traire

Sans avoir d'autre aïe afaire,

Que jà par toi bien ne trairoies,

Trait-il miex que tu ne feroies?

L'Amant.

Oïl, dame, au mains au chaable.

Raison.

Or pren ci donques ton semblable:

Et si soies bien entendans,

Se Justice dormoit gisans,

Si seroit Amors soffisant,

Que tu vas ci moult despisant,

A mener bele vie et bonne,

Sans justicier nule personne;

Mès sans Amors Justice, non,

Por ce Amors a meillor renon.

L'Amant.

Provés-moi ceste.

Raison.

Volentiers:

Or te taiz donc endementiers.

 

[p.97]

Veuillez vous faire mieux comprendre. 5789

Qui sait s'il n'est rien à reprendre?

Raison.

Or soit, exemples en auras,

Puisque mieux ainsi le sauras.

Mais ces preuves dont tu me charges,

Sais-tu que ce sont grandes charges?

L'homme qui pourrait un vaisseau,

Sans aide, seul tirer sur l'eau,

Chose que tu ne saurais faire,

Est-il plus fort que toi?

L'Amant.

Oui, chère,

A tirer le câble, s'entend.

Raison.

Eh bien, ce même exemple prend

Et tâche à saisir ma pensée.

Si Justice était trépassée,

Seul Amour serait suffisant,

L'Amour que tu vas dédaignant,

A mener belle vie et bonne

Sans condamner nulle personne;

Mais sans Amour Justice non.

Donc Amour a meilleur renom.

L'Amant.

Prouvez-le.

Raison.

C'est chose facile;

Mais laisse-moi parler tranquille.

[p.98]

Justice qui jadis regnoit,5785

Où tens que Saturne vivoit,

Cui Jupiter copa les coilles

Ausinc cum se fussent andoilles,

(Moult ot cil dur filz et amer)

Puis les geta dedens la mer,

Dont Venus la déesse issi,

Car li Livres le dit ainsi:

S'ele iert en terre revenuë,

Et fust autresinc bien tenuë

Au jor-d'ui cum elle estoit lores,

Si seroit-il mestier encores

As gens entr'eus qu'il s'entr'amassent,

Combien que Justice gardassent:

Car puis qu'Amors s'en vodroit fuire,

Justice en feroit trop destruire;

Mais se les gens bien s'entr'amoient,

Jamès ne s'entreforferoient,

Et puis que forfait s'en iroit,

Justice de quoi serviroit?

L'Amant.

Dame, ge ne sai pas de quoi.

Raison.

Bien t'en croi: car pésible et coi

Tretuit cil du monde vivroient,

Jamès roi ne prince n'auroient;

Ne seroit baillif, ne prevost,

Tant seroit li pueple dévost.

Jamès juge n'orroit clamor:

Dont di-ge que miex vaut Amor

Simplement que ne fait Justice,

Tant aille-ele contre malice,

 

[p.99]

Justice qui jadis régnait 5811

Au temps que Saturne vivait,

Dont Jupiter coupa les couilles,

Ainsi que de simples andouilles,

(Un fils bien dur, ce Jupiter!)

Et les jeta dedans la mer,

D'où naquit Vénus la déesse,

C'est l'histoire qui le professe:

Si donc Justice revenait

Et si chacun la respectait

Comme en cet âge mémorable,

Encore, c'est indiscutable,

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