Le roman de la rose - Tome II

de Lorris Guillaume · Chapitre 1 sur 4 · partie 5/8

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Le roman de la rose - Tome II

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

Au commencier de s'Almageste,

Que sages est cis qui met paine

A ce que sa langue refraine,

Fors sans plus quant de Diex parole;

Là n'a-l'en pas trop de parole,

Car nus ne puet Diex trop loer,

Ne trop por seignor avoer,

Trop criendre, ne trop obéir,

Trop amer, ne trop benéir,

Crier merci, ne graces rendre:

A ce ne puet nus trop entendre,

Car tous jors reclamer le doivent

Tuit cil qui biens de li reçoivent.

Caton méisme s'i acorde,

S'il est qui son livre recorde:

Là pués en escript trover tu

Que la premeraine vertu

C'est de metre en sa langue frain [56] Donte donc la toie et refrain

De folie dire et d'outrages,

Si feras que preus et que sages:

Qu'il fait bon croire les paiens,

Cum de lor dit grans biens aiens.

Mès une chose te puis dire

Sans point de haïne ne d'ire,

Et sans blasme et sans ataïne,

Car fox est qui gens ataïne,

Que, sauve ta grace et ta pez,

Tu vers moi, qui t'aim et t'apez,

[p.195]

Dire chose qu'on doit cacher 7363 Est par trop vilement pécher.

Langue doit être refrénée,

Car nous lisons dans Ptolémée[55b] Un mot honnête et moult décent

Son Almageste en commençant.

Il dit: Sage est qui met sa peine

A ce que sa langue refrène,

Fors lorsqu'il va de Dieu parlant,

Là n'est jamais trop abondant.

Car nul jamais Dieu trop ne loue,

Pour son seigneur trop ne l'avoue,

Ne le peut trop craindre et servir,

Ni trop aimer, ni trop bénir,

Crier merci, ni grâces rendre;

A ce nul ne peut trop entendre.

Car toujours doivent l'invoquer

Ceux qu'il lui plaît de biens combler.

Caton pense la même chose

Et dans son livre nous l'expose.

En cet écrit trouver peux-tu

Que la souveraine vertu

Est à qui sa langue refrène [56b]; Dompte donc, refrène la tienne.

Il fait bon croire les païens,

En leurs préceptes sont grands biens;

Or comme un fol plus ne m'outrage,

Tu feras comme preux et sage.

Une chose dirai pourtant

Sans haine et sans emportement,

Sans amertume et sans querelle,

Car fol est qui les gens querelle.

Envers moi qui t'aime et te fais

Du bien, qui ne veux que ta paix,

[p.196]

Trop mesprens qui si te reveles, 7361 Qui fole ribaude m'apeles,

Et sans deserte me ledenges,

Quant mes peres li Rois des anges,

Diex li cortois sans vilonie,

De qui muet toute cortoisie,

Et m'a norrie et enseignie,

Ne m'en tiens à mal enseignie,

Ainçois m'aprist ceste maniere:

Par son gré sui-ge coustumiere

De parler proprement des choses

Quant il me plest, sans metre gloses.

Et quant me reveus oposer,

Tu qui me requiers de gloser,

Veus oposer, ainçois m'oposes,

Que tout ait Diex faites les choses,

Au mains ne fist-il pas le non;

Ge te respon, espoir que non;

Au mains celi qu'eles ont ores,

Si les pot-il bien nomer lores

Quant il premierement cria

Tout le monde et quanqu'il i a;

Mais il volt que non lor trovasse

A mon plesir, et les nomasse

Proprement et communément,

Por croistre nostre entendement:

Et la parole me donna

Où moult très-précieux don a;

Et ce que si t'ai récité

Pués trover en auctorité:

Car Platon disoit en s'escole

Que donnée nous fu parole

Por faire nos voloirs entendre,

Por enseignier et por aprendre.

[p.197]

Tu montres trop d'ingratitude 7397 En m'accusant de turpitude,

En m'insultant, ami, pourquoi?

Car mon père, des anges roi,

Dieu le courtois sans vilenie,

De qui vient toute courtoisie,

Qui m'enseigna, qui me nourrit,

Et qui rien de mal ne m'apprit,

M'instruisit de telle manière:

Par son gré suis-je coutumière

De parler de tout à souhait

Sans mettre gloses, s'il me plaît.

Et quand, pour que j'y mette gloses,

Tu dis que Dieu fit toutes choses,

Mais pourtant ne fit point le nom,

Je te réponds: c'est vrai que non,

Au moins du nom dont on les nomme.

Bien eût-il pu le faire, en somme,

Quand premièrement il créa

Le monde et tout ce qu'il y a.

Il voulut que nom leur trouvasse

A mon plaisir et les nommasse

Proprement et communément,

Pour croître notre entendement,

Et, don précieux, la parole

A moi donna que tu dis folle.

Mais tu peux en autorité

Trouver ce que t'ai récité;

Car Platon dit en son école

Que Dieu nous donna la parole

Pour nos volontés désigner,

Pour apprendre et pour enseigner.

[p.198]

Ceste sentence ci rimée7395

Troveras escripte en Thimée

De Platon qui ne fu pas nices;

Et quant tu d'autre part obices

Que lait et vilain sunt li mot,

Ge te di devant Diex qui m'ot,

Se ge, quant mis les noms as choses,

Que ci reprendre et blasmer oses,

Coilles reliques apelasse,

Et reliques coilles clamasse,

Tu qui si m'en mors et depiques,

Me redéisses de reliques

Que ce fust lais mos et vilains.

Coilles est biaus mos, et si l'ains;

Si sunt par foi coillon et vit,

Onc nus plus biaus gaires ne vit.

Ge fis les mos, et sui certaine

Qu'onques ne fis chose vilaine;

Et quant por reliques m'oïsses

Coilles nomer, le mot préisses

Por si bel; et tant le prisasses,

Que par tout coilles aorasses,

Et les baisasses en eglises,

En or et en argent assises;

Et Diex qui sages est et fis,

Tient à bien fait quanque je fis.

Comment, par le cors Saint Omer,

N'oseroi-ge mie nomer

Proprement les ovres mon pere?

Convient-il que ge le compere?

Noms convenoit-il qu'il éussent,

Ou gens nomer ne les séussent,

Et por ce tex nons lor méismes,

Qu'en les nomast par ceus méismes.

[p.199]

Cette sentence ici rimée7429

Tu trouveras dans le Thimée

De Platon qui n'était pas sot;

Et quand tu m'objectais tantôt

Qu'il est des mots vilains sans doute,

Je dis devant Dieu qui m'écoute:

Toi qui les noms céans blâmais

Qu'aux choses donnai, si j'avais

Couilles reliques appelées

Et reliques couilles nommées,

Toi qui telle noise m'en fais,

Alors reliques trouverais

Un mot vilain et laid de même;

Couille est un beau mot et je l'aime,

Comme, ma foi, couillon et vit;

De plus beaux oncques nul ne vit.

Je fis les mots et suis certaine

De n'avoir fait chose vilaine,

Et si les reliques j'avais

Couilles nommé, tu trouverais

Ce mot si beau, qu'en nos églises,

Dans l'or et dans l'argent assises,

T'en irais couilles admirer,

Baiser et pieux adorer.

Or Dieu, la sagesse suprême,

Trouva bien ce que fis moi-même.

Par le corps du grand saint Omer,

Comment, je n'oserais nommer,

Ami, les oeuvres de mon père?

Me convient-il noise lui faire?

Bien fallait-il nom leur donner

Pour que l'on pût les désigner.

C'est pourquoi de tels noms ces choses

Avons nommé sans mettre gloses,

[p.200]

Se fames nes noment en France, 7429 Ce n'est fors desacoustumance:

Car le propre non lor pléust,

Qui acoustumé lor éust:

Et se proprement les nomassent,

Jà certes de riens n'i pechassent.

 

Acoustumance est trop poissans[57],

Et se bien la sui congnoissans,

Mainte chose desplest novele,

Qui par acoustumance est bele:

Chascune qui les va nomant,

Les apele ne sai comment,

Borces, hernois, riens, piches, pines,

Ausinc cum se fussent espines;

Mès quant les sentent bien joignans,

Ne les tiennent pas à poignans.

Or les noment si cum el suelent,

Quant proprement nomer nes vuelent.

Ge ne lor en ferai jà force;

Mès à riens nule ne m'efforce,

Quant riens voil dire apertement,

Tant cum à parler proprement.

Si dist-l'en bien en nos escoles

Maintes choses par paraboles,

Qui moult sunt beles à entendre;

Si ne doit l'en mie tout prendre

A la letre quanque l'en ot.

En ma parole autre sens ot,

Dont si briément parler voloie,

Au mains quant des coilles parloie,

Que celi que tu i vués metre:

Et qui bien entendroit la letre,

[p.201]

Pour que de ces noms seulement 7463 On les nommât, pas autrement.

Si point ne les nomment en France

Les dames, c'est faute d'usance,

Et le propre nom leur plairait

Si telle la coutume était,

Car nommer par son nom la chose

Ne serait lors de péché cause.

Coutume est un lien puissant[57b],

Et si la suis bien connoissant,

Mainte chose déplaît nouvelle

Qui par accoutumance est belle.

Chacune qui les va nommant

Les appelle ne sais comment,

Bourses, harnais, pieux, choses, pines,

Comme si c'était des épines;

Mais quand elle les sent tout près

Du piquant ne se plaint jamais.

Suivant son habitude, en somme,

Chacune par un nom les nomme.

Je ne veux pas leur reprocher;

Mais moi, quand je veux m'attacher

A clairement dire une chose,

Je ne saurais y mettre glose.

En nos écoles maint savant

Dit en paraboles souvent

Vérités belles à entendre;

Mais il ne faudrait pas tout prendre

A la lettre ce qu'on ouït.

En mon discours autre sens gît

Que celui que tu veux y mettre.

C'était pour mon penser émettre

Plus bref, quand des couilles parlais;

Mais si bien la lettre entendais,

[p.202]

Le sens verroit en l'escripture 7461 Qui esclarcist la chose oscure.

La vérité dedens reposte

Seroit clere, s'ele iert esposte:

Bien l'entendras, se bien répetes

Les argumens as grans poëtes;

Là verras une grant partie

Des secrés de philosophie,

Où moult te voldras déliter,

Et si porras moult profiter.

En délitant profiteras,

En profitant déliteras:

Car en lor gieus et en lor fables

Gisent profit moult delitables,

Sous qui lor pensées covrirent,

Quant le voir des fables ovrirent:

Si te convendroit à ce tendre,

Se bien vués la parole entendre.

Mès puis t'ai tiex deus mos rendus,

Se tu les as bien entendus,

Qui pris doivent estre à la letre

Tout proprement, sans glose metre.

L'Amant.

Dame, bien les i puis entendre,

Qu'il i sunt si légiers à prendre,

Qu'il n'est nus qui françois séust,

Qui prendre ne les i déust.

N'ont mestier d'autres déclarences,

Mais des poëtes les sentences,

Les fables et les métafores

Ne bé-ge pas à gloser ores;

Mès se ge puis estre garis,

Et li servises m'iert meris,

[p.203]

Le sens verrais en l'écriture 7497 Qui éclaircit la chose obscure.

Lève le voile où vérité

Se cache et verras sa clarté;

Bien l'entendras si tu répètes

Les arguments des grands poètes,

Et tu pourras en profiter,

Tout en sachant te délecter.

Car là verras en grand' partie

Les secrets de philosophie;

En profitant t'amuseras,

En t'amusant profiteras.

Car en leurs jeux comme en leurs fables

Gisent profits moult délectables,

Quand ils vont leurs pensers couvrant

Dessous un voile transparent,

Et c'est ce que tu peux apprendre

Si bien veux la parole entendre.

Mais depuis t'ai deux mots rendus

Si tu les as bien entendus,

Qui doivent pris être à la lettre,

Tout proprement sans glose y mettre.

L'Amant.

Dame, qui sait bien son français

Les doit comprendre ou bien jamais;

Aussi je crois bien les entendre,

Car ils sont aisés à comprendre.

Pas n'ai besoin d'autres raisons;

Des poètes les fictions,

Fables, sentences, paraboles,

Ne veux point gloser en écoles.

Je gloserai tout à loisir

(Si Dieu mon coeur daigne guérir

[p.204]

Dont si haut guerredon atens, 7493 Bien les gloserai tout à tens,

Au mains ce qui m'en afferra,

Si que chascuns cler i verra.

Si vous tieng por bien escusée

De la parole ainsinc usée,

Et des deus mos dessus només,

Quant si proprement les només,

Qu'il ne m'i convient plus muser,

Ne mon tens en gloses user.

Mès ge vous cri por Dieu merci,

Ne me blasmez plus d'amer ci:

Se ge sui fox, c'est mon damage;

Mès au mains fis-ge lors que sage,

De ce cuit-ge bien estre fis,

Quant hommage à mon mestre fis;

Et se ge sui fox, ne vous chaille.

Je voil amer, comment qu'il aille,

La Rose où ge me sui voés.

Jà n'iert mes cuers d'autre doés;

Et se m'amor vous prometoie,

Jà voir promesse n'en tendroie.

Lors si seroie décevierre

Vers vous, ou vers mon mestre lierre,

Se je vous tenoie convent;

Mès ge vous ai bien dit souvent

Que ge ne voil aillors penser

Qu'à la Rose où sunt mi penser[58]: Et quant aillors penser me faites

Par vos paroles ci retraites

Que ge sui jà tous las d'oïr,

Jà m'en verrez de ci foïr,

Se ne vous en taisiez atant,

Puis que mes cuers aillors ne tent.

[p.205]

Et si de ma longue constance 7529 Il me donne la récompense),

Au moins sur ce qui m'adviendra,

Tant que chacun clair y verra.

Je vous tiens pour bien excusée

D'avoir tant votre langue usée

Et des deux mots ci-haut nommés

Et si proprement exprimés.

Aussi dès lors plus je ne muse,

Ni mon temps à gloser je n'use.

Pour Dieu, je demande merci,

Cessez de me blâmer ainsi.

Si je suis fol, c'est mon affaire;

Mais du moins je croyais bien faire,

De ceci je suis sûr, le jour

Où fis hommage au Dieu d'Amour.

Si je suis fol, n'en prenez peine,

Je veux aimer, quoi qu'il advienne,

La Rose à qui me suis donné,

Mon coeur par elle est dominé.

Si je vous donnais ma tendresse,

J'enfreindrais alors ma promesse;

Je serais envers vous trompeur,

Ou bien vers mon maître voleur,

Si j'acceptais telles avances.

J'ai dit en maintes circonstances

Que ne voulais ailleurs penser,

Qu'à la Rose est tout mon penser[58b], Et si penser ailleurs me faites

Par vos paroles indiscrètes

Que je suis ennuyé d'ouïr,

Vous me verrez d'ici m'enfuir

Si ne voulez faire silence,

Puisqu'elle est ma seule espérance.

[p.206]

XLIII

 

Comment Raison laisse l'Amant 7527 Mélancolieux et dolant,

Puis s'est tourné devers Amis

Qui en son cas confort a mis.

 

Quant Raison m'ot, si s'en retorne, Illustration: Quant Raison m'ot, si s'en retorne... Voir image Si me relest pensant et morne.

Adonc d'Amis me resovint,

Esvertuer lors me convint.

Aler y voil à quelque paine,

Es-vos Amis que Diex m'amaine;

Et quant il me vit en ce point,

Que tel dolor au cuer me point:

Amis.

Qu'est-ce, dist-il, biaus dous Amis,

Qui vous a en tel torment mis? Illustration: Qu'est-ce, dist-il, biaus dous Amis ... Voir image

Bien voi qu'il vous est meschéu,

Dès que vous voi si esméu;

Mès or me dites quex noveles.

L'Amant.

M'aït Diex, ne bonnes, ne beles.

Amis.

Contés moi tost.

L'Amant.

Et ge li conte,

Si cum avés oï où conte:

Jà plus ne vous iert recordé.

 

[p.207]

XLIII

 

Comment Raison lors sans réplique7563

Laisse l'Amant mélancolique;

Il s'en retourne vers Ami

Qui son courage a raffermi.

 

A ces mots Raison interdite

Pensif et morne là me quitte,

Soudain d'Ami me ressouvient

Et d'aller à lui me convient.

Je m'y décide non sans peine;

Mais le voici, Dieu me l'amène,

Et quand il voit quelle douleur

Tourmente et déchire mon coeur:

Ami.

Doux Ami, dit-il, quelle peine

Derechef ainsi vous malmène?

Car bien vois à votre pâleur

Qu'il vous est arrivé malheur;

Voyons, dites, quelles nouvelles?

L'Amant.

Dieu m'assiste, bonnes ni belles!

Ami.

Parlez donc.

L'Amant.

Lors je lui contai

Ce que j'ai plus haut raconté,

Pas n'est besoin que je le die.

 

[p.208]

Ami.

Avoi, dist-il, por le cors Dé, 7548 Dangier aviés apaisié,

S'aviés le bouton baisié;

De noiant estes entrepris,

Se Bel-Acuel à esté pris;

Puis que tant s'est abandonnés

Que le baisier vous fu donnés,

Jamès prison ne le tendra;

Mais sans faille il vous convendra

Plus sagement à maintenir,

S'à bon chief en volés venir.

Confortés-vous: car bien sachiés

Qu'il iert de la prison sachiés,

Où il a por vous esté mis.

L'Amant.

Ha! trop i a fors anemis.

S'il n'i avoit que Male-Bouche;

C'est cis qui plus au cuer me touche:

Cis a les autres esméus;

Jà n'i éusse esté séus,

Se li glous ne chalemelast,

Paor et Honte me celast

Moult volentiers; néis Dangier

M'avoit lessié à ledengier.

Tuit trois s'estoient coi tenu,

Quant li déable i sunt venu

Que li glous i fist assembler.

Qui véist Bel-Acuel trembler,

Quant Jalousie l'escria,

(Car la vielle trop mal cria:)

 

[p.209]

Ami.

Mais, dit-il, par la sainte hostie! 7584 Danger vous aviez apaisé,

Le bouton vous aviez baisé,

Et de Bel-Accueil la capture

A ce point, ami, vous torture!

S'il s'est à vous abandonné

Tant qu'un baiser vous fut donné,

Il n'est prison qui le retienne.

Or donc, que votre coeur comprenne,

S'il veut à bonne fin venir,

Que plus sage il se doit tenir.

Consolez-vous, car sans nul doute

Il sortira, coûte que coûte,

Du fort où pour vous on l'a mis.

L'Amant.

Ah! trop forts sont ses ennemis!

Et sans ce maudit Malebouche

(C'est lui qui plus au coeur me touche,

Lui qui tous les autres émut),

Personne soupçonné ne m'eût.

Si n'eût tant bavardé ce traître,

Honte et Peur volontiers peut-être

M'eussent caché; voire Danger

S'était, ma foi, laissé toucher,

Tous trois s'étaient tenus tranquilles,

Lorsque surgirent ces reptiles

Que le coquin fit assembler.

Qui Bel-Accueil eût vu trembler

Lorsque s'écria Jalousie

(Car la vieille horriblement crie),

 

[p.210]

Grant pitié li en péust prendre; 7577 Je m'en foï sans plus atendre.

Lors fu le chastel maçoné

Où li dous est emprisoné.

Por ce, Amis, à vous me conseil,

Mort sui se n'i metés conseil.

Lors dist Amis cum bien apris,

Car d'Amors ot assés apris:

Amis.

Compains, ne vous desconfortés,

En bien amer vous desportés;

Li Diex d'Amors, et nuit et jor

Servés loiaument sans séjor:

Vers li ne vous desloiautés,

Trop seroit grant desloiautés

S'il vous en trovoit recréu,

Trop se tendroit à décéu

De ce qu'à homme vous reçut:

Onques cuers loiaus nel' déçut.

Faites quanqu'il vous encharja,

Tous ses commans gardés; car jà

A son propos, combien qu'il tarde,

Ne faudra hons qui bien les garde,

S'il ne li meschiet d'autre part,

Si cum Fortune se départ.

Du Diex d'Amors servir pensés,

En li soit tous vostres pensés.

C'est douce pensée et jolie,

Por ce seroit trop grant folie

Du lessier, puisqu'il ne vous lesse;

Neporquant il vous tient en lesse,

Si vous convient vers li plessier,

Quant vous ne le poés lessier.

 

[p.211]

Eût été d'épouvante pris; 7613 Sans plus attendre je m'enfuis.

Lors s'éleva la tour de pierre

Où Bel-Accueil se désespère.

Aussi vers vous, Ami, j'accours,

Je suis mort sans votre secours.

Lors dit Ami d'une voix tendre,

Lui qui savait l'amour comprendre:

Ami.

Ami, loyalement Amour

Servez sans cesse et nuit et jour;

Que votre coeur mieux lutter sache,

Et qu'à bien aimer il s'attache.

Soyez vers lui franc et loyal;

Car ce serait trop déloyal

A vous d'être lâche et parjure,

Ce serait peine à lui trop dure,

Lui qui votre hommage a reçu;

Oncques fin coeur ne l'a déçu.

Suivez donc ses leçons sans crainte

Et ses commandements sans feinte;

Car celui qui fidèlement

Le sert, jamais ne s'en repent,

A moins que Fortune inconstante

D'un autre côté le tourmente.

A servir Dieu d'Amours pensez,

En lui mettez tous vos pensers;

C'est douce pensée et jolie,

Et ce serait trop grand' folie

De le laisser injustement.

Il vous tient en laisse pourtant;

Mais il faut à lui vous soumettre

Et ne point en oubli le mettre.

[p.212]

Or vous dirai que vous ferés:7609

Une pièce vous tarderés

Du fort chastel aler véoir;

N'alés ne joer, ne séoir,

N'oïs n'i soiés ne véus,

Tant que cis vens soit tous chéus,

Au mains tant comme vous solés;

Jà soit ce que pas ne volés,

Près des murs, ne devant la porte;

Et, s'aventure là vous porte,

Faites semblant, comment qu'il aille,

Que de Bel-Acuel ne vous chaille;

Mès se de loing le véés estre

Ou à crenel, ou à fenestre,

Regardés-le piteusement,

Mès trop soit fait couvertement.

S'il vous revoit, liez en sera,

Jà por gardes nel' lessera;

Mès n'en fera chiere ne cin,

Se n'est, espoir, en larrecin;

Ou sa fenestre espoir clorra,

Quant as gens parler vous orra;

S'agueitera par la fendace

Tant cum vous serés en la place,

Jusques vous en serés tornés,

Se par autre n'est destornés.

Prenés-vous garde toutevoie

Que Male-Bouche ne vous voie:

S'il vous voit, si le salués,

Mès gardés que vous ne mués,

Ne ne faites chiere nesune

De haïne ne de rancune;

Et se vous aillors l'encontrés,

Nul maltalent ne li monstrés:

[p.213]

Or voici ce que vous ferez:7645

Un petitet vous attendrez

Avant d'aller à la tour sombre

Rêver et rôder comme une ombre,

Et laissez le vent dévier.

Pas plus que n'êtes coutumier,

Avant tout, faites bien en sorte

Que près des murs, devant la porte,

Ne soyez vu ni jour ni nuit.

Si le hasard vous y conduit,

De Bel Accueil, quoi qu'il advienne,

Semblez ne point vous mettre en peine;

Mais toutefois discrètement

Regardez-le piteusement,

Si de loin le voyez paraître

Sur les créneaux, à la fenêtre;

Lui, s'il vous voit, content sera,

Malgré les gardes restera

Sans remuer ni main ni tête

(Si ce n'est peut-être en cachette),

Ou sa fenêtre fermera

Quand aux gens parler vous verra,

S'aguettera par la fendace

Tant que resterez en la place

Et ne serez en retourné,

A moins qu'il n'en soit détourné.

Surtout veillez bien qu'en la voie

Ce Malebouche ne vous voie.

Saluez-le s'il peut vous voir,

Mais gardez de vous émouvoir;

Qu'en vos traits n'apparaisse aucune

Marque de haine ou de rancune.

Ailleurs si vous le rencontrez,

Nulle colère ne montrez;

[p.214]

Sages hons son maltalent cuevre. 7643 Si sachiés que cis font bone uevre,

Qui les décevéors déçoivent.

Sachiés qu'ainsinc faire le doivent

Chascun amant, au mains li sage.

Male-Bouche et tout son linage,

S'il vous devoient acorer,

Vous lo servir et honorer.

Offrés lor tout par grant faintise,

Cuer et cors, avoir et servise:

L'en seult dire, et voirs est, ce cuit,

Encontre vezié recuit.

De ceus bouler n'est pas pechiés

Qui de bouler sunt entechiés:

Male-Bouche si est boulierres,

Ostés bou, si demorra lierres.

Lierres est-il, sachiés de voir,

Bien le poés aparcevoir;

Nil ne doit avoir autre non,

Qui emble as gens lor bon renon,

N'il n'a jamès pooir du rendre;

L'en le déust miex mener pendre

Que tuit ces autres larronciaus

Qui deniers emblent à monciaus.

S'uns laronciaus emble deniers,

Robe à perche, blé en greniers,

Por quatre tans au mains iert quites,

Selonc les lois qui sunt escrites [59], Et soit pris en present forfait.

Mès Male-Bouche trop forfait

Par s'orde vil langue despite

Qui ne puet, dès que il l'a dite

De sa goule mal renomée,

Restorer bonne renomée,

[p.215]

Le sage couvre sa colère. 7679 Sachez que c'est bonne oeuvre faire

Que savoir tromper un trompeur.

C'est ainsi qu'un bon serviteur

Se doit conduire s'il est sage.

Malebouche et tout son lignage,

Dussent-ils tous vous éventrer,

Il faut servir et honorer.

Offrez-lui, par grand artifice,

Coeur et corps, avoir et service.

On dit, et c'est la vérité,

Contre fin soyez raffiné.

Bouler les gens n'est pas mal faire

Quand eux ils ne s'en privent guère.

Bouler, c'est tromper, ce dit-on,

Comme lierre est un larron;

Or Malebouche est boulierre,

Otez bou, restera lierre.

Il ne doit porter autre nom

Volant aux gens leur bon renom,

Mais sans pouvoir jamais le rendre.

Mieux devrait-on le mener pendre

Que tous ces autres larronneaux

Qui deniers volent à monceaux;

Car larron, quand deniers dérobe,

Grains en greniers, sur perche robe,

En flagrant délit s'il est pris,

La loi par quatre fois le prix

Lui fait payer le préjudice[59b]. Mais Malebouche et sa malice,

Tant sa langue sale forfait,

Ne peut, le mal une fois fait,

Avec sa gueule mal famée

Restaurer bonne renommée,

[p.216]

N'estaindre une parole sangle, 7677 S'el l'a méue par sa jangle.

Bon fait Male-Bouche apaisier:

Aucunes fois seult-l'en baisier

Tel main qu'en vodroit qu'el fust arse;

Car fust ores li glous en Tarse [60]! Si janglast là quanqu'il vosist,

Mès qu'as amans riens ne tosist.

Bon fait estoper Male-Bouche,

Qu'il ne die blasme ou reprouche:

Male-Bouche et tous ses parens,

A qui jà Diex ne soit garans,

Par barat estuet barater,

Servir, chuer, blandir, flater,

Par hours, par adulacions,

Par fauces simulacions,

Et endiner et saluer:

Il fait trop bon le chien chuer

Tant qu'en ait la voie passée.

Bien seroit sa jangle quassée,

S'il li pooit sans plus sembler

Que n'éussiés talent d'embler

Le bouton qu'il vous a mis seure,

Par ce porrez estre au desseure.

La vielle qui Bel-Acuel garde,

Serves ausinc: que Mal-Feu l'arde!

Autel faites de Jalousie,

Que nostre Sires la maudie,

La dolereuse, la sauvage,

Qui tous jors d'autrui joie enrage!

Ele est si crueuse et si gloute,

Que tel chose vuelt avoir toute.

S'ele en lessoit à chascuns prendre,

Qu'el ne la troveroit jà mendre.

[p.217]

Ni d'un mot arrêter l'effet 7713 De son pernicieux caquet.

Bon fait apaiser Malebouche,

Car souvent des lèvres on touche

La main qu'on voudrait voir brûler.

Que ne fait-on ce monstre aller

A Tarse à son aise médire[60b]? Là ne saurait aux amants nuire.

Bon fait bâillonner ce vilain

Pour mettre à ses reproches fin.

Oui, Malebouche et sa lignée,

Du ciel haïe et dédaignée,

Bon fait par mensonges tromper,

Caresser, servir et duper

Par adulations trompeuses,

Simulations cauteleuses,

Profonds saluts et compliments;

Du chien calmons les grognements

Tant que n'avons franchi la voie.

Par dessus tout il faut qu'il croie,

Pour sa médisance endormir,

Que n'avez pouvoir de ravir

La Rose qu'il tient enserrée,

Et l'entreprise est assurée.

La Vieille (l'enfer l'arde!) aussi

Flattez qui garde votre ami;

Flattez, de même Jalousie

(Du Seigneur qu'elle soit honnie!),

Douloureux et sauvage coeur

Qu'enrage d'autrui le bonheur.

Elle est si gourmande et si gloute

Que telle chose avoir veut toute,

Qui moindre ne lui resterait

Pourtant, si chacun en prenait.

[p.218]

Moult est fox qui tel chose esperne, 7711 C'est la chandele en la lanterne;

Qui mil en i alumeroit,

Jà mains de feu n'i troveroit[61]. Chascun set la similitude,

Se moult n'a l'entendement rude.

Se cestes ont de vous mestier,

Servés les de vostre mestier:

Faire lor devés cortoisie,

C'est une chose moult proisie,

Mès qu'il ne puissent aparçoivre

Que vous les bées à deçoivre.

Ainsinc vous estuet démener;

Les bras au col doit-l'en mener

Son anemi pendre ou noier,

Par chuer, par aplanoier,

S'autrement n'en puet l'en chevir.

Mais bien puis jurer et plevir

Qu'il n'a ci autre chevissance;

Car il sunt de tele poissance,

Qui en apert les assaudroit,

A son propos, ce cuit, faudroit.

Après ainsinc vous contendrés

Quant as autres portiers vendrez,

Se vous jà venir i poés,

Tex dons cum ci dire m'oés,

Chapiaus de flors en esclicetes[62], Aumosnieres ou crespinetes,

Ou autres joélés petis,

Cointes et biaus et bien fetis,

Se vous en avés l'aisement,

Sans vous metre à destruiement,

Por apesier lor presentés:

Des maux après vous dementés,

[p.219]

Qui telle épargne fait se berne; 7747 C'est la chandelle en la lanterne;

Mille autres y allumerez,

Toujours même feu trouverez[61b]. Chacun voit la similitude

S'il n'a l'entendement trop rude.

Or donc, s'ils ont de vous besoin,

Ami, servez-les avec soin,

Faites-leur à tous courtoisie,

Chose toujours bien accueillie;

Mais surtout ne leur laissez voir

Que vous voulez les décevoir;

Ainsi vous les pourrez séduire.

Les bras au col qui veut conduire

Son ennemi pendre ou noyer,

Le doit caresser ou choyer

S'il ne peut autrement le vaincre.

Besoin n'est de vous en convaincre,

Trop forts sont-ils; les attaquer

De front serait le but manquer.

Ensuite il vous conviendra faire

(Si vous pouvez, comme j'espère,

Jusqu'aux autres geôliers venir)

Tels dons que vous allez ouïr:

Chapeau de fleurs à bandelettes[62b], Aumônières, simples voilettes,

Ou maints autres petits cadeaux,

Comme gents et coquets joyaux

Et de bon goût plutôt que riches;

Car si trop sont mal vus les chiches,

Sottise est de se ruiner;

Sachez donc à propos donner,

[p.220]

Et du travail et de la paine 7745 Qu'Amors vous fait, qui là vous maine.

Et se vous ne poés donner,

Par promesse estuet sermonner:

Prometés fort sans délaier,

Comment qu'il aille du paier;

Jurés fort et la foi bailliés,

Ains que conclus vous en ailliés.

Si lor priés qu'il vous secorent;

Et se vos yex devant eux plorent,

Ce vous iert moult grant avantage:

Plorés, si ferés trop que sage [63]; Devant eus vous agenoilliés

Jointes mains et vos yex moilliés

De chaudes lermes en la place,

Qui vous coulent aval la face [64], Si qu'il les voient bien chéoir,

C'est moult grant pitié à véoir.

Lermes ne sont pas despiteuses,

Méismement as gens piteuses.

Et se vous ne poés plorer,

Covertement, sans demorer,

De vostre salive prengniés,

Ou jus d'oignons et les prengniés,

Ou d'aus, ou d'autres liquors maintes

Dont vos paupieres soient ointes:

S'ainsinc le faites, vous plorrés

Toutes les fois que vous vorrés.

Ainsinc l'ont fait maint bouléor,

Qui puis furent fin améor,

Qui les dames soloient prendre

As las que lor voloient tendre,

[p.221]

Et vite s'éteindra leur haine. 7779 Après, plaignez-vous de la peine,

Bien fort, et de l'affreux labeur

Qu'impose Amour à votre coeur.

Si ne pouvez telles largesses,

Soyez prodigue de promesses;

Promettre il faut sans hésiter

Du paiement sans s'inquiéter;

Allez, jurez avec audace,

Tant que d'accord quittiez la place.

Puis leur secours humble implorez,

Et devant eux si vous pleurez,

Ce vous sera grand avantage.

Pleurez, c'est un moyen moult sage [63b]; Devant eux vous agenouillez,

Jointes mains et les yeux mouillés

De chaudes larmes en la place

Coulant à flots de votre face[64b], Et qu'on les aperçoive choir,

Moult grand' pitié font pleurs à voir;

Larmes jamais ne sont nuisibles,

Il n'est point de coeurs insensibles.

Mais si vous ne pouvez pleurer,

En tapinois, sans différer,

Humectez d'un peu de salive

Votre paupière trop rétive,

Ou frottez-la de jus d'oignon

Ou d'ail, ou d'autre mixtion;

Par cette innocente feintise

Vous pleurerez à votre guise.

Ainsi l'ont fait maints intrigants

Qui depuis furent fins amants

Et qui savaient les dames prendre

Aux filets qu'ils leur voulaient tendre,

[p.222]

Tant que par lor miséricorde 7777 Lor ostassent du col la corde.

Et maint par tel barat plorerent

Qui onques par amors n'amerent;

Ains decevoient les puceles

Par tiex plors et par tiex faveles.

Lermes les cuers de tiex gens sachent,

Mès que sans plus barat n'i sachent;

Mès se vostre barat savoient,

Jamès de vous merci n'auroient.

Crier merci seroit néans,

Jamès n'entreriés léans;

Et s'a eus ne poés aler,

Faites i par aucun parler

Qui soit messagiers convenables,

Par vois, par letres, ou par tables,

Mès jà n'i metés propre non;

Jà cil n'i soit se cele non.

Cele resoit cil apelée,

La chose en iert trop miex celée.

Cil soit dame, cele soit sires,

Ainsinc escrivés vos martires;

Car mains amans ont décéu

Mains larrons[65] par l'escrit léu; Li amant en sunt encusé,

Et li deduit d'amors rusé.

Mès en enfans ne vous fiés,

Car vous seriés conchiés:

Il ne sunt pas bon messagier;

Tous jors vuelent enfant ragier,

Gengler, ou monstrer ce qu'il portent

As traïtors qui les enortent;

Ou font nicement lor message,

Por ce qu'il ne sunt mie sage;

[p.223]

Tant qu'elles, de compassion, 7813 Leur ôtaient du col le cordon;

Mais maints roués ainsi pleurèrent

Qui par amour oncques n'aimèrent,

Et pucelles trompaient toujours

Par tels pleurs et tels mauvais tours.

Pleurs aussi geôliers apitoient,

Pourvu que la feinte ils ne voient;

Car si votre fourbe voyaient,

Jamais de vous pitié n'auraient;

En vain vous pourriez crier grâce,

Jamais n'entreriez dans la place.

Si vers eux ne pouvez aller,

Faites-leur par quelqu'un parler

Qui soit messager convenable,

Ou leur porte un poulet aimable;

Mais alors jamais n'y doit-on

Mettre ni l'un ni l'autre nom.

S'Elle y était Lui appelée,

La chose en serait mieux celée;

Lui dirait dame, Elle l'amant,

Ainsi contez voire tourment.

Car maint larron, livrant la lettre,

Pourrait les amants compromettre;

Les amants seraient accusés

Et les plaisirs d'amour brisés.

Aux enfants n'ayez confiance,

Car ils trompent par ignorance;

L'enfant est mauvais messager,

Toujours jaseur, toujours léger

Et joueur; ce qu'il porte il montre

Au premier traître qu'il rencontre.

Ou bien il remplit sottement

Sa mission, c'est évident,

[p.224]

Tout seroit tantost publié, 7811 Se moult n'estoient vezié.

Cist portiers, c'est chose séure,

Sunt de si piteuse nature,

Que se vos dons daignent reçoivre,

Il ne vous vodront pas deçoivre.

Sachiés que recéus serés

Après les dons que vous ferés.

Puis qu'il prennent, c'est chose faite,

Car si cum li loirres afaite

Por venir au soir et au main

Le gentil espervier à main,

Ainsinc sunt afaitié par dons

A donner graces et pardons

Li portiers as fins amoreus:

Tuit se rendent vaincus par eus.

Et s'il avient que les truissiés

Si orguilleux, que nes puissiés

Flechir par dons ne par prieres,

Par plors, ne par autres manieres,

Ains vous regietent tuit arriere

Par durs fais, par parole fiere,

Et vous ledengent durement,

Partés-vous en cortoisement,

Et les lessiés en ce saïn.

Onques fromage de gaain

Miex ne se cuit qu'il se cuiront:

Par vostre fuite se duiront

Maintes fois à vous enchaucier;

Ce vous porra moult avancier.

Vilains cuers sunt de tel fierté:

Ceus qui plus les ont en chierté,

[p.225]

Puisqu'il est sans expérience. 7847 Choisissez donc avec prudence

Vos messagers, si ne voulez

Voir vos amours tôt dévoilés.

Ces geôliers sont, c'est chose sûre,

De si charitable nature,

Que vos présents s'ils ont reçu

Jamais vous n'en serez déçu.

S'ils acceptent, c'est chose faite,

Car leur complaisance s'achète,

Sachez-le, beaux deniers comptant.

Comme l'épervier défiant

Sur la main, séduit par le leurre,

Soir et matin vient à toute heure,

Ainsi sont amenés par dons

A donner grâces et pardons

Geôliers aux amoureux habiles,

Et vaincus deviennent serviles.

Mais s'il advient que les trouviez

Si hautains que ne les puissiez

Fléchir par dons ni par prières,

Par pleurs ni par autres manières,

S'ils vous repoussent fièrement

Et vous gourmandent durement,

Vous insultent et cherchent noise,

Parlez-leur de façon courtoise,

Et laissez-les en ce filet.

Oncques fromage ne se fait

L'automne, croyez-moi, plus vite.

Lors attendris par votre fuite,

Souvent vous suivre ils essaieront,

Et vos affaires mieux iront.

Vilains coeurs sont fiers à l'extrême,

Plus on les implore et les aime,

[p.226]

Plus les prient et mains les prisent, 7843 Plus les servent, plus les desprisent;

Mès quant il sunt de gens lessié,

Tost ont lor orguel abessié.

Ceus qu'il desprisoient, lor plesent,

Lors se dontent, lors se rapesent,

Qu'il ne lor est pas bel, mais lait

Moult durement, quant on les lait.

Li marinier qui par mer nage,

Cerchant mainte terre sauvage,

Tout regarde-il à une estoile,

Ne queurt-il pas tous jors d'un voile;

Ains le treschange moult souvent

Por eschever tempeste et vent;

Ausinc cuer qui d'amer ne cesse,

Ne queurt pas tous jors d'une lesse.

Or doit chacier, or doit foïr,

Qui vuet de bonne amor joïr.

D'autre part c'est bien plaine chose,

Ge ne vous i metrai jà glose;

Où texte vous poés fier.

Bon fait ces trois portiers prier:

Car nule riens cil n'i puet perdre

Qui se vuet au prier aerdre,

Combien qu'il soient bobancier,

Et si se puet bien avancier;

Prier les puet séurement,

Car il sera certainement

Ou refusé ou recéu,

N'en puet gaire estre décéu.

Riens n'i perdent li refusé,

Fors tant cum il i ont musé;

Ne jà cil maugré n'en sauront

A ceus qui prié les auront,

[p.227]

Et moins sont-ils reconnaissants, 7881 Plus on les sert, plus sont méchants.

Mais par contre, quand on les laisse,

Aussitôt leur orgueil s'abaisse,

On les voit domptés s'apaiser

Et ceux qu'ils maltraitaient priser,

Car il n'est rien qui tant les blesse

Que fièrement quand on les laisse.

Le marin qui va naviguant

Maint rivage inconnu cherchant,

Ne regarde-t-il qu'une étoile

Et ne cargue-t-il qu'une voile?

Non; mais il en change souvent,

Pour esquiver tempête et vent.

Ainsi coeur qui d'aimer ne cesse

Ne suit même chemin sans cesse;

Tantôt chasse et tantôt doit fuir

Qui veut de bonne amour jouir.

Certaine est du reste la chose

Et n'a besoin d'aucune glose,

A la lettre on peut se fier.

Bon fait ces trois geôliers prier,

Car ne risque rien, somme toute,

Celui qui choisit cette route,

Fussent-ils des plus dédaigneux,

Et le succès peut être heureux.

Il peut prier sans crainte aucune,

Car enfin, de deux choses l'une,

Qu'il soit éconduit ou reçu,

Il ne peut guère être déçu.

Rien ne perd celui qu'on refuse,

Fors peut-être le temps qu'il use;

Et loin d'être mortifiés,

Les geôliers qu'il aura priés

[p.228]

Ains lor sauront bon gré naïs 7877 Quant les auront boutez laïs;

Qu'il n'est nus tant fel qui les oie,

Qui n'en ait à son cuer grant joie;

Et se pensent tretuit taisant

Qu'or sunt-il preus, bel et plesant,

Et qu'il ont toutes teches bonnes,

Quant requis sunt de tex personnes,

Comment qu'il aille du noier,

Ou d'escuser, ou d'otroier.

S'il sunt recéu, bien le soient,

Donques ont-il ce qu'il queroient;

Et se tant lor meschiet qu'il faillent,

Tuit franc et tuit quite s'en aillent;

C'est li faillirs envis peisibles,

Tant est noviaus délis possibles[66]. Mès ne soient pas coustumier

De dire as portiers au premier

Qu'il se vuelent d'eus acointer

Por la flor du Rosier oster;

Mès par amor loial et fine

De nete pensée enterine;

Sachiés qu'il sunt trestuit doutable;

Ce poés-vous croire sans fable,

Por qu'il soit qui bien les requiere,

Jà n'en sera bouté arriere,

Nus n'i doit estre refusés.

Mès se de mon conseil usés,

Jà d'eus prier ne vous penés,

Se la chose à fin ne menés;

Car espoir se vaincus n'estoient,

D'estre prié se vanteroient;

Mès jà puis ne s'en vanteront,

Que du fait parçonnier seront.

[p.229]

Bon gré lui sauront au contraire, 7915 Une fois seuls, de sa prière;

Le plus farouche avec bonheur

Aime entendre un solliciteur;

Satisfait, en lui-même il pense

Qu'il est beau, preux, plein d'importance

Et de mainte autre qualité,

Pour être ainsi sollicité.

Donc, ou celui-ci le refuse,

Ou bien l'agrée, ou bien s'excuse.

Si tout va bien, s'il réussit,

L'autre atteint le but qu'il poursuit,

Et si mal son affaire tourne

Tout simplement il s'en retourne.

On risque peu, pour en finir,

Et grand' chance est de réussir.

Surtout n'ayez pas l'imprudence

De dire au geôlier par avance

Que vous venez le cajoler

Pour la fleur du rosier voler.

Feignez amour fine au contraire,

Ame loyale et coeur sincère;

Car ils sont traîtres, méfiants

(Vous pouvez me croire céans);

Mais ceux qui bien font leur prière

Oncques n'en sont boutés arrière,

Jamais ne seront refusés.

Donc, si de mon conseil usez,

Ne vous perdez pas en prières .

Si la chose n'avance guères;

Car d'abord vaincus s'ils ne sont,

D'être priés se vanteront;

S'ils sont complices, au contraire,

Prudemment sauront-ils se taire.

[p.230]

Et si sunt tuit de tel maniere, 7911 Combien qu'il facent fiere chiere,

Que, se requis avant n'estoient,

Certainement il requerroient

Et se donneroient por noiant,

Qui si nes iroit asproiant.

Mès li chétis sermonnéor,

Et li fol large donnéor

Si forment les enorguillissent,

Que lor Roses lor enchiérissent:

Si se cuident faire avantage,

Mès il font lor cruel domage;

Car tretout por noient éussent,

Se jà requeste n'en méussent;

Por quoi chascuns autel féist

Que nus avant nes requéist;

Et s'il se vosissent loier,

Il en éussent bon loier,

Se tretuit à ce se méissent

Que tiex convenances féissent,

Que jamès nus nes sermonast,

Ne por noiant ne se donnast,

Ains lessast, por eus miex mestir,

As portiers lor Roses flestir.

Mès por riens hons ne me pleroit

Qui de son cors marchié feroit,

N'il ne me devroit mie plaire,

Au mains por tel besoingne faire;

Mès onques por ce n'atendés,

Requerés-les, et lor tendés

Les las por vostre proie prendre;

Car vous porriés tant atendre,

Que tost s'i porroient embatre

Ou un, ou deus, ou trois, ou quatre;

[p.231]

Tous se ressemblent ces geôliers, 7949 Et les plus durs, les plus altiers,

Si ne les courtisait personne,

Viendraient s'offrir, ne vous étonne,

Voire pour rien se donneraient,

Si nuls ne les sollicitaient.

Mais les sots, avec leurs caresses

Souvent et leurs folles largesses,

Font ces geôliers enorgueillir

Et d'autant Roses renchérir.

Ils pensent avoir avantage

Et se font eux-mêmes dommage,

Car pour rien auraient possédé

Ce que si fort ont marchandé.

Si chacun voulait ainsi faire

Sans s'abaisser à la prière,

Bon marché certes l'on paierait

Geôlier qui se vendre voudrait.

Il faudrait que tous s'entendissent

Et telles conventions prissent,

Que jamais nul ne les priât,

Voire pour rien ne se donnât,

Mais laissât, pour mieux les contraindre,

Aux geôliers leurs Roses déteindre.

Pourtant homme ne me plairait

Qui de son corps marché ferait,

Et certe il ne saurait me plaire,

Au moins pour telle chose faire.

Mais cependant point n'attendez,

Et flattez-les, et leur tendez

Filets pour votre gibier prendre,

Car vous pourriez longtemps attendre

Et voir passer maint concurrent,

Un, deux, trois, quatre, voire un cent,

[p.232]

Voire cinquante-deus douzaines, 7945 Dedans cinquante-deus semaines:

Tost seraient aillors torné,

Se trop aviés séjorné.

Envis à tens i vendriés,

Por ce que trop atendriés;

Ne lo que nus hons tant atende

Que fame s'amor li demande:

Car trop en sa biauté se fie

Qui atent que fame le prie;

Et quiconques vuet commencier,

Por tost sa besoigne avancier,

N'ait jà paor qu'ele le fiere,

Tant soit orguilleuse ne fiere,

Et que sa nef à port ne vengne,

Por que sagement se contengne.

Ainsinc, compains, esploiterés

Quant as portiés venus serés;

Mès quant correciés les verrés,

Jà de ce ne les requerrés.

Espiés-les en lor léesce,

Jà nes requerés en tristesce,

Se la tristesce n'estoit née

De Jalousie la desvée,

Qui por vous les éust batus,

Dont corrous s'i fust embatus.

Et se poés à ce venir

Qu'à privé les puissiés tenir,

Que li leus soit si convenans

Que n'i doutés les sorvenans,

Et Bel-Acuel soit eschapés,

Qui por vous est ore entrapés,

[p.233]

Voire cinquante-deux douzaines 7983 Dedans cinquante-deux semaines,

Et tout serait alors perdu

Si vous aviez trop attendu.

Trop tard arriveriez ensuite,

Pour n'être pas venu plus vite.

Jamais n'attend l'homme d'honneur

Que femme demande son coeur,

Car trop en sa valeur se fie,

S'il attend que femme le prie;

Et quiconque veut commencer

Pour tôt sa besogne avancer,

Tant soit-elle orgueilleuse et fière,

Ne doit pas craindre sa colère,

Ni voir échouer malement

Sa nef, s'il agit sagement.

Ainsi vous conviendra-t-il faire

Quand aux geôliers aurez affaire.

Mais quand irrités les verrez,

Point ne les solliciterez.

Épiez-les en leur liesse

Et laissez-les en leur tristesse,

A moins que ne vienne de vous

Et leur tristesse et leur courroux,

Si par exemple Jalousie

Les a pour vous en sa folie

Trop fort gourmandes et battus,

D'où les voyez tant abattus.

Et si pouvez avoir la chance

De les tenir seuls en présence

En un lieu sûr et bien reclus

Où ne craigniez point les intrus,

Et qu'alors Bel-Accueil survienne,

Qui subit en la tour sa peine

[p.234]

Quant Bel-Acuel fait vous aura 7977 Si biau semblant cum il saura,

Car moult set gens bel acuellir,

Lors devés la Rose cuellir.

Tout véés-vous néis Dangier

Qui vous acuelle à ledangier,

Ou que Honte et Paor en groucent,

Mès que faintement s'en corroucent,

Et que laschement se deffendent,

Qu'en deffendant vaincu se rendent,

Si cum lors vous porra sembler;

Tout véés-vous Paor trembler,

Honte rougir, Dangier frémir,

Ou tous ces trois plaindre et gemir:

Ne prisiés tretout une escorce,

Cueillés la Rose tout à force,

Et monstrés que vous estes hon,

Quant leus iert, et tens et seson;

Car riens ne lor porroit tant plaire

Cum tel force, qui la set faire.

Car maintes fois sunt coustumieres

D'avoir si diverses manieres,

Qu'il vuelent par force donner

Ce qu'il n'osent abandonner;

Et faingnent que lor soit tolu

Ce que souffert ont et voulu.

Et sachiés que dolent seroient,

Se par tel deffence eschapoient;

Quelque léesce qu'en féissent,

Si dout que ne vous en haïssent,

Tant en seroient correcié,

Combien qu'en éussent groucié.

Mès se par paroles apertes

Les véés correcier acertes [67], [p.235]

Pour vous, lorsqu'il vous aura fait 8017 Si Beau-Semblant, comme il le sait,

Quand aux gens plaire il se dispose,

Lors vous devez cueillir la Rose.

Alors si vous voyez Danger

Vous courir sus, vous outrager,

Si Peur et Honte se trémoussent,

Et par faintise se courroucent,

Et se défendent lâchement

Pour se rendre en se défendant,

Ce que bien sentirez vous-même:

Si vous voyez trembler Peur blême,

Honte rougir, Danger frémir,

Ou tous trois se plaindre et gémir,

Ne les prisez tous une écorce,

Et cueillez la Rose de force,

Et montrez ce qu'un homme vaut,

En temps et lieu, lorsqu'il le faut.

Car rien ne leur saurait tant plaire

Que succomber en telle guerre.

De force ils aiment à donner

Ce qu'ils n'osent abandonner,

Et tellement leur caractère

De cent façons change et diffère,

Qu'ils feignent à regret subir

Ce qui fait leur plus grand désir.

Voire ils seraient dolents, je pense,

S'ils échappaient par leur défense;

Tout en témoignant leur plaisir,

Ils ne feraient que vous haïr,

Tant leur serait dure l'offense,

Quelqu'eût été leur résistance.

Mais si vous les voyez pourtant

Courroucés sérieusement,

[p.236]

Et viguereusement deffendre, 8011 Vous n'i devés jà la main tendre;

Mès toutefois pris vous rendés,

Merci criant, et atendés

Jusques cil trois portiers s'en aillent,

Qui si vous griévent et travaillent;

Et Bel-Acuel tous seus remaingne,

Qui tout abandonner vous daingne;

Ainsinc vers eus vous contenés

Cum preus et vaillans et senés.

De Bel-Acuel vous prenés garde

Par quel semblant il vous regarde,

Comment que soit, ne de quel chiere;

Conformés-vous à sa maniere:

S'ele est ancienne et méure,

Vous metrés toute vostre cure

En vous tenir méurement;

Et s'il se contient nicement,

Nicement vous recontenés.

De li ensivre vous penés[68]: S'il est liés, faites chiere lie,

S'il est correciés, corrocie;

S'il rit, riés; plorés s'il plore,

Ainsinc vous tenés chacune hore.

Ce qu'il amera, si amés,

Ce qu'il blasmera, si blasmés,

Et loés quanqu'il loera;

Moult plus en vous s'en fiera.

Cuidiés que dame à cuer vaillant

Aint ung garçon fol et saillant

Qui s'en ira par nuit resver,

Ausinc cum s'il déust desver,

Et chantera dès mienuit,

Cui qu'il soit bel, ne cui qu'anuit?

[p.237]

Et avec vigueur se défendre, 8051 Soyez prudent, sachez attendre,

Ouvertement capitulez,

Criez merci, dissimulez,

Tant que ces trois geôliers s'en aillent

Qui tant vous grèvent et travaillent,

Et Bel-Accueil seul laissent là

Qui tout à vous se donnera.

Ainsi faites-leur bon visage,

Comme prudent, vaillant et sage.

Observez aussi Bel-Accueil,

Quelle est sa mine et de quel oeil

Il vous regarde, et, pour lui plaire,

Conformez-vous à sa manière.

S'il est et grave et sérieux,

Il faut vous montrer à ses yeux

De sérieuse contenance.

Feignez la candeur, l'innocence,

Si le trouvez simple, innocent;

Imitez-le fidèlement[68b]; S'il rit, riez; pleurez s'il pleure,

Ainsi tenez-vous à toute heure;

S'il est gai, montrez-vous joyeux,

Et s'il se fâche, coléreux;

Avec soin aimez ce qu'il aime,

Ce qu'il blâme blâmez de même

Et louez tout ce qu'il louera,

Et plus en vous il se fiera.

Penséz-vous que dame vaillante

Aime d'un sot l'humeur galante,

Qui comme un fou toute la nuit

S'en va rêver et, dès minuit,

Chanter les amours de sa mie,

Et qui pour lui plaire l'ennuie?

[p.238]

Ele en craindroit estre blasmée, 8045 Et vil tenuê, et diffamée.

Tex amors sunt tantost séuës,

Qu'il les fléutent par les ruës;

Ne lor chaut gaires qui le sache;

Fox est qui son cuer i atache.

Et s'uns sages d'amors parole

A une damoisele fole,

S'il li fait semblant d'estre sages,

Jà là ne torra ses corages.

Ne pensés jà qu'il i aviengne,

Por quoi sagement se contiengne.

Face ses meurs as siens onnis,

Ou autrement il iert honnis;

Qu'el cuide qu'il soit uns lobierres,

Uns regnarz, uns enfantosmieres.

Tantost la chetive le laisse,

Et prent ung autre où moult s'abaisse;

Le vaillant homme arriere boute,

Et prent le pire de la route:

Là norrit ses amors, et couve

Tout autresinc cum fait la louve,

Cui sa folie tant empire,

Qu'el prent des lous tretout le pire.

Se Bel-Acuel poés trover,

Que vous puissiés o li joer [69] As eschiés, as dés, ou as tables,

Ou à autres gieus délitables,

Du gieu adès le pis aiés,

Tous jors au dessous en soiés.

Au gieu dont vous entremetrés

Perdés quanque vous i metrés;

Prengne des gieus la seignorie,

De vos pertes se gabe et rie.

[p.239]

Elle craindrait se voir blâmer, 8085 Vile tenir et diffamer.

Telles amours sont bientôt sues

Quand ils les flûtent par les rues;

Que leur chaut si quelqu'un le sait?

Bien folle qui les aimerait.

Si dans l'amoureuse querelle

Avecque folle damoiselle

Un sage parle sagement

S'en ira son esprit au vent,

Et près de sa folle maîtresse

Il échouera pour sa sagesse.

Il doit aux siennes conformer

Ses moeurs, s'il veut se faire aimer;

Car le suppose alors la belle

Renard, enjôleur, infidèle,

Et la chétive, le laissant,

Prend un autre et va s'abaissant;

Car, pour le vaillant éconduire,

De la troupe elle prend le pire.

Là couve et nourrit ses amours,

Comme on voit la louve toujours,

Dans sa folie et son délire,

De tous les loups prendre le pire.

Si Bel-Accueil pouvez trouver,

Que puissiez avec lui jouer [69b] Aux échecs, aux dés, voire aux tables,

Ou tous autres jeux délectables,

Toujours du jeu le pis ayez,

Toujours le plus faible soyez,

Faites qu'il gagne la partie,

De vos pertes se moque et rie,

Et tout l'enjeu que vous mettez

Avec bonne grâce perdez.

[p.240]

Loés toutes ses contenances, 8079 Et ses ators et ses semblances,

Et servés de vostre pooir;

Néis quant se devra séoir,

Aportés-li quarré ou sele,

Miex en vaudra vostre querele.

Se poutie poés véoir[70] Sor li de quelque part chéoir,

Ostés-li tantost la poutie,

Néis s'ele n'i estoit mie;

Ou se sa robe trop s'empoudre,

Soulevés-la li de la poudre;

Briément faites en toute place

Quanque vous pensés qui li place.

S'ainsinc le faites, n'en doutés,

Jà n'en serés arrier boutés,

Ains vendrés à vostre propos,

Tout ausinc cum ge le propos.

 

[p.241]

Louez toutes ses contenances 8119 Et ses atours et ses semblances;

Toujours de tout votre pouvoir

Servez-le; s'il se veut asseoir,

Apportez-lui carré ou selle;

Mieux en ira votre querelle.

Si sur elle venez à voir

Quelque grain de poussière choir[70], Otez-le dessus votre amie,

Quand même il n'y en aurait mie.

Et si sa robe traîne trop,

Soulevez-la vite aussitôt.

Bref, autant que pourrez le faire,

Faites tout ce qui peut lui plaire.

Si vous suivez bien mes avis,

Vous ne serez arrière mis,

Mais viendrez où votre âme aspire,

Comme je viens de vous le dire.

 

[p.242]

XLIV

 

Comment l'Amant monstre à Amis8097

Devant lui ses trois ennemis,

Et dît que tost le temps viendra

Qu'au juge d'eulx se complaindra.

 

Dous amis, qu'est-ce que vous dites?

Nus hons, s'il n'est faus ypocrites,

Ne feroit ceste déablie:

Onc ne fu greignor establie.

Vous volés que j'oneure et serve

Ceste gent qui est fauce et serve?

Serf sunt-il et faus voirement,

Fors Bel-Acuel tant solement.

Vostre consel est-il or tiex?

Traïstres seroie mortiex,

Se servoie por decevoir:

Car bien puis dire de ce voir,

Quant ge voil les gens espier,

Ge les suel avant deffier.

Souffrés au mains que ge deffie

Male-Bouche qui si m'espie,

Ains qu'ainsinc l'aille décevant,

Ou li prie que de ce vent

Qu'il m'a levé, que il l'abate,

Ou il convient que ge le bate;

Ou, s'il li plaist, qu'il le m'amende,

Ou g'en prendrai par moi l'amende;

Ou, s'il ne vuet, que je m'en plaingne

Continuer : partie 6 sur 8