Le roman de la rose - Tome II

de Lorris Guillaume · Chapitre 1 sur 4 · partie 8/8

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Le roman de la rose - Tome II

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

Avant que le tiers jour s'écoule,

Il faut aux pieds que je vous foule!

Par le corps Dieu! de moi n'aurez

Ni robes, ni bandeaux dorés,

Mais cote et robe mal tissée

Toute en lambeaux et dépecée,

Et de simple chanvre un manteau,

Je vous jure, élégant ni beau,

Combien qu'en fassiez deuil et plainte,

Et par mon chef, vous serez ceinte,

Et de quelle ceinture encor?

D'un cuir tout blanc sans fermail d'or,

Et pour vous de mes vieilles guêtres

Je ferai souliers à lacs, maîtres[120b] Souliers à mettre grands chaussons.

Vite ces oripeaux laissons

Qui vous poussent à l'adultère

Et à fornication faire.

Adonc plus n'irez vous montrer,

Ni sous ces ribauds vous vautrer.

[p.338]

Mès or me dites sans contrueve,9649

Cele autre riche robe nueve

Dont l'autre jor si vous parastes,

Quant as karoles en alastes,

(Car bien congnois, et raison ai,

Qu'onques cele ne vous donnai),

Par amors, où l'avés-vous prise?

Vous m'avés juré saint Denise

Et saint Philebert et saint Pere,

Qu'el vous vint de par vostre mere

Qui le drap vous en envoia;

Car si grant amor à moi a,

Si cum vous me faites entendre,

Que bien vuet ses deniers despendre[121] Por moi faire les miens garder.

Vive la face-l'en larder,

L'orde vielle putain prestresse,

Maquerele et charroieresse,

Et vous avec par vos merites,

S'il n'est ainsinc comme vous dites!

Certes ge li demanderai:

Mès en vain me travaillerai,

Tout ne me vaudrait une bille,

Tel la mere, tele la fille.

Bien sai, parlé avés ensemble,

Andui avés, si cum moi semble,

Les cuers d'une verge touchiés;

Bien voi de quel pié vous clochiés.

L'orde vielle putain fardée

S'est à vostre acord acordée:

Autrefois à ceste hart torse

De mains mastins a esté morse,

Tant a divers chemins traciés;

Mès tant est ses vis effaciés,

[p.339]

Or dites-moi sans tricherie, 9715

Cette robe neuve et jolie

Dont l'autre jour vous vous pariez

Quant aux karoles vous alliez,

Par amour, où l'avez-vous prise?

Car celui qui vous l'a remise

N'est pas moi, j'en suis assuré.

Par saint Denis m'avez juré,

Saint Philibert et le Saint-Père,

Qu'elle vous vint de votre mère

Qui le drap vous en envoya;

Car pour moi si grand amour a

Qu'elle aime mieux, à vous entendre,

Pour mon bien garder et défendre,

Donner le sien sans calculer.

Puisse-t-on vive la brûler,

L'orde vieille putain prêtresse,

La maquerelle, la diablesse,

Et vous avec, pour vos hauts faits,

Si vos serments ne sont pas vrais!

Vous deux ne valez une bille,

Car telle mère, telle fille.

Au fait je lui demanderai;

Mais en vain me travaillerai,

Car parlé vous avez ensemble,

Et vos deux coeurs sont, il me semble,

D'une même verge touchés.

Bien vois de quel pied vous clochez,

Et la vieille putain fardée

S'est avec vous bien accordée.

Car autrefois, je le sais bien,

Elle usa du même moyen;

A la même corde pendue,

Elle fut de maint chien mordue

[p.340]

Que ne puet riens faire de soi, 9683 Si vous vent ores, bien le soi.

El vient céans, et vous emmaine

Trois fois ou quatre la semaine,

Et faint noviaus pelerinages

Selonc les anciens usages,

Car g'en sai toute la covine,

Et de vous promener ne fine,

Si cum l'en fait destrier à vendre,

Et prent et vous enseigne à prendre.

Cuidiés que bien ne vous congnoisse?

Qui me tient que ge ne vous froisse

Les os cum à poucin en paste,

A ce pestel ou à cest haste?

 

LII

 

Comment le Jaloux se débat

A sa femme et si fort la bat,

Que robe et cheveulx luy descire,

Par sa jalousie et par ire.

 

Lors la prent espoir de venuë

Cil qui de maltalent tressuë,

Par les tresses et sache et tire,

Les cheveus li ront et descire

Li jalous, et sor li s'aorse

Por noient fust lyon sor orse;

Et par tout l'ostel la traïne

Par corrous et par ataïne,

Et la ledenge malement;

Ne ne vuet por nul serement

 

[p.341]

Dans les chemins qu'elle a tracés. 9749 Mais ses traits sont tout effacés,

Et ne pouvant plus rien prétendre,

Elle va maintenant vous vendre.

Elle vient céans, et par mois

Vous emmène onze ou douze fois,

Et feint nouveaux pèlerinages,

Suivant les anciens usages

(Car je connais tout son latin),

Vous promène soir et matin

Comme on fait un cheval à vendre,

Et prend et vous enseigne à prendre.

Croit-on à ce point m'abuser?

Qui me retient de vous briser

Les os, comme à poussin en pâte,

De ce bois, de ce fer, ingrate!

 

LII

 

Comment le Jaloux se débat

Avec sa femme et tant la bat

Que robe et cheveux lui déchire

Par jalousie et par grande ire.

Lors de colère tout suant,

Il la saisit incontinent

Par les tresses, secoue et tire,

Les cheveux lui rompt et déchire,

Et s'acharne, tirant toujours,

Comme un lion dessus un ours,

Par toute la maison la traîne,

Par courroux et vengeance et haine,

Et la gourmande malement,

Et ne veut, pour aucun serment,

 

[p.342]

Recevoir excusacion, 9711 Tant est de male entencion;

Ains fiert et frape et roille et maille Illustration: Ains fiert et frape et roille et maille... Voir image Cele qui brait et crie et braille,

Et fait sa voiz voler as vens

Par fenestres et par auvens;

Et tout quanque set li reprouche

Si cum il li vient à la bouche,

Devant les voisins qui là viennent,

Qui por fox ambedeus les tiennent,

Et la li tolent à grant paine,

Tant qu'il est à la grosse alaine.

Et quant la dame sent et note

Cest torment et ceste riote,

Et ceste déduiante viele,

Dont cil jonglierres li viele [122], Pensés-vous qu'el l'en aint jà miaus?

El vodroit or qu'il fust à Miaus,

Voire certes en Romanie.

Plus dirai, que ge ne croi mie

Qu'ele le voille amer jamès.

Semblant, espoir, en fera; mès

S'il pooit voler jusqu'as nuës,

Ou si haut lever ses véuës,

Qu'il péust d'ilec, sans chéoir,

Tous les faits des hommes véoir,

Et s'apensast tout à loisir,

Si faudroit-il bien à choisir

En quel peril il est chéus,

S'il n'a tous ses baras véus

Por soi garantir et tenser

Dont fame se set porpenser.

 

[p.343]

Ouïr excuse ni défense, 9779 Tant est de male conscience,

Mais cogne et frappe comme un sourd,

Roule ses yeux tout à l'entour,

Et la pauvre femme tiraille,

Qui brait et qui crie, et qui braille,

Et fait sa voix voler aux vents

Par fenêtres et par auvents;

Tout ce qu'il sait, d'un air farouche

Lui dit, comme il vient à sa bouche,

Devant les voisins curieux

Qui les tiennent pour fous tous deux,

Et la délivrent à grand' peine,

Tant il s'acharne à perdre haleine.

Et quand la dame note et sent

Cette riote et ce tourment,

Et la joyeuse ritournelle

Qu'ainsi ce jongleur lui vielle[122b] Fera-t-elle mieux son devoir?

Non; mais voudrait à Meaux le voir,

Voire certes en Roumanie.

Je dirai plus; je ne crois mie

Qu'elle le veuille aimer jamais.

Peut-être elle en aura l'air; mais

S'il pouvait voler jusqu'aux nues,

Ou si haut élever ses vues,

Qu'il pût ici-bas et sans choir

Tous les gestes des hommes voir,

Et réfléchir tout à son aise,

Il sentirait, à grand mésaise,

En quel embarras il est chu,

Lui qui les ruses n'a pas vu

Auxquelles femme sait entendre,

Pour se garantir et défendre.

 

[p.344]

S'il dort puis en sa compaignie, 9743 Trop met en grant peril sa vie;

Voir en veillant et en dormant

Si doit-il douter moult formant

Qu'el n'el face, por soi venchier,

Empoisonner ou detrenchier,

Ou mener vie enlangorée,

Par cautele desesperée,

Ou qu'el ne pense à soi foïr,

S'el n'en puet autrement joïr.

Fame ne prise honor ne honte,

Quant riens en la teste li monte:

Qu'il est vérités sans doutance,

Fame n'a point de conscience

Vers quanqu'el het, vers quanqu'el ame;

Valérius néis la clame

Hardie et artificieuse,

Et trop à nuire estudieuse.

Amis.

Compains, cil fox vilains Jalous,

Dont la char soit livrée as lous,

Qui si de Jalousie s'emple,

Cum ci vous ai mis en exemple,

Et se fait seignor de sa fame,

Qui ne redoit mie estre dame,

Mès sa pareille et sa compaigne,

Si cum la loi les acompaigne;

Et il redoit ses compains estre,

Sans soi faire seignor ne mestre;

Quant tex tormens li apareille,

Et ne la tient cum sa pareille,

Ains la fait vivre en tel mesaise,

Cuidiés-vous qu'il ne li desplaise,

 

[p.345]

Car s'il partage son chevet, 9813 Sa vie en trop grand danger met;

S'il veille où s'il dort, en son âme

Toujours il craindra que sa femme

Ne le fasse, pour se venger,

Empoisonner ou égorger,

Ou mener langoureuse vie

Par incessante fourberie,

Ou qu'elle ne songe à s'enfuir,

Si n'en peut autrement jouir.

Femme ne prise honneur ni honte

Sitôt que sa tête se monte;

Chacun reconnaît de concert

Que toute conscience perd

Femme qui hait, femme qui aime.

Valérius l'appelle même

Être hardi, fallacieux,

Et trop à nuire courageux.

Ami.

Ami, ce vilain par folie

Qui se crève de jalousie,

Ainsi que l'ai dépeint à vous

(Dont la chair soit livrée aux loups!),

Et se fait de sa femme maître

Qui non plus ne doit maîtresse être

(La loi ne le dit autrement),

Mais sa compagne seulement,

Comme il doit son compagnon être,

Sans s'en faire seigneur ni maître,

Quand de tels tourments il l'émeut,

Pour son égale ne la veut,

Mais la fait vivre en tel mésaise,

Pensez-vous qu'il ne lui déplaise

 

[p.346]

Et que l'amor entr'eus ne faille, 9775 Que qu'ele die? Oïl sans faille.

Jà de sa fame n'iert amés

Qui sire en vuet estre clamés;

Car il convient amor morir

Quant amant vuelent seignorir.

Amors ne puet durer ne vivre,

Se n'est en cuer franc et délivre.

Por ce revoit-l'en ensement

De tous ceus qui premierement

Por amor amer s'entresuelent,

Quant puis espouser s'entrevuelent,

Envis puet entr'eus avenir

Que bonne amor s'i puist tenir:

Car cil, quant par amor amoit,

Serjant à cele se clamoit,

Qui sa mestresse soloit estre;

Or se clame seignor et mestre

Sor cele que dame ot clamée,

Quant ele iert par amor amée.

L'Amant.

Amée!

Amis.

Voire.

L'Amant.

En quel maniere?

Amis.

En tel, que se s'amie chiere

Li commandast, Amis, sailliés,

Ou ceste chose me bailliés,

 

[p.347]

Et que ne passent leurs amours, 9845 Quoi qu'il dise? Si, toujours.

De sa femme ne saurait être

Aimé, qui veut en être maître,

Car l'amour meurt en un instant

Dès que maître devient l'Amant.

Amour ne peut vivre et se plaire

Qu'en un coeur franc, libre et sincère.

Aussi voit-on pareillement,

Chez tous ceux qui premièrement

Longtemps d'amour simple s'aimèrent

Et dans la suite s'épousèrent,

Que rarement peut advenir

Que bonne amour puisse tenir;

Car lui de sa chère maîtresse,

Quand il l'aimait d'amour, sans cesse

Il se disait le serviteur;

Or maître il s'en clame et seigneur,

Maîtresse après l'avoir clamée

Quand elle était d'amour aimée.

L'Amant.

Aimée!

Ami.

Oui, certes.

L'Amant.

Et comment?

Ami.

Si bien que lorsqu'à son amant

Elle commandait, je suppose:

«Ami, sautez, ou telle chose

 

[p.348]

Tantost li baillast sans faillir, 9799 Et saillist s'el mandast saillir.

Voire néis, que qu'el déist,

Saillist-il por qu'el le véist:

Car tout avoit mis son plesir

En faire li tout son desir.

Mès quant sunt puis entr'espousé,

Si cum ci raconté vous é,

Lors est tornée la roéle,

Que cil qui soloit servir cele,

Commande que cele le serve

Ausinc cum s'ele fust sa serve,

Et la tient corte, et li commande

Que de ses faits conte li rende,

Et sa dame ainçois l'apela:

Envis muert qui apris ne l'a.

Lors se tient cele à mal-baillie,

Quant se voit ainsinc assaillie

Du meillor, du plus esprové

Qu'ele ait en ce siecle trové,

Qui si la vuet contrarier.

Ne se set mès en qui fier,

Quant sor son col son mestre esgarde,

Dont onques mès ne se prist garde.

Malement est changiés li vers;

Or li vient li gieus si divers,

Qu'el ne puet ne n'ose joer.

Comment s'en puet-ele loer?

S'el n'obéist, cil se corroce

Et la ledenge; et s'ele groce,

Estes le vous en ire mis,

Et tantost par l'ire anemis.

Por ce, compains, li ancien,

Sans servitude et sans lien,

 

[p.349]

Donnez-moi,» lui soudain sautait 9869 Et puis la chose lui donnait;

Elle voire, sans rien lui dire,

L'eût fait sauter pour un sourire,

Car il mettait tout son plaisir

A combler son moindre désir.

Mais une fois liés ensemble,

Comme l'ai dit ci-haut, me semble,

Lors la roue a si bien tourné,

Que l'esclave humble et raffiné

Change, la tient court et commande

Que de ses faits compte lui rende

Celle que maîtresse il clamait,

Et comme si sa serve était

Veut à son tour qu'elle obéisse;

Pour un coeur franc, mortel supplice!

Alors elle plaint son malheur,

Quand ainsi se voit du meilleur,

Du plus sincère amant trahie

Qu'elle ait rencontré de sa vie,

Qui tant la veut contrarier;

Ne sait plus en qui se fier,

Quand son col le maître regarde

Dont jamais il ne se prit garde.

En sa triste position,

Telle est sa désillusion,

Qu'elle ne peut jouer ni l'ose;

Comment supporter telle chose?

Il faut obéir ou soudain

Il menace, et s'elle se plaint,

Le voilà tantôt en colère,

Et tout le ménage est en guerre.

Ami, pour ce les anciens

Sans servitude et sans liens,

 

[p.350]

Pesiblement, sans vilenie, 9833 S'entreportoient compaignie,

N'il ne donnassent pas franchise

Por l'or d'Arrabe ne de Frise:

Car qui tout l'or en vodroit prendre,

Ne la porroit-il pas bien vendre.

N'estoit lors nul pelerinage,

N'issoit nus hors de son rivage

Por cerchier estrange contrée;

N'onques n'avoit la mer passée

LIII Illustration: Comment

Jason alla grant erre... Voir image

 

Comment Jason alla grant erre

Oultre mer la toison d'or querre,

Et fut chose moult merveilleuse

Aux regardans, et moult paoureuse.

 

Jason, qui premiers la passa,

Quant les navires compassa

Por la toison d'or aler querre.

Bien cuida estre pris de guerre

Neptunus, quant le vit nagier;

Triton redut vif erragier.

Et Doris, et toutes ses filles[123], Por les merveilleuses semilles,

Cuiderent tuit estre traïs,

Tant furent forment esbaïs

Des nès qui par la mer aloient

Si cum li mariniers voloient.

Mais li premier dont je vous conte,

Ne savoient que nagier monte:

Tretuit trovoient en lor terre

Quanque lor sembloit bon à querre.

 

[p.351]

Paisiblement, sans vilenie,

Vivaient en douce compagnie.

Ils n'eussent pas, en vérité,

Pour rien vendu leur liberté;

Car tout l'or d'Arabie et Frise

Ne paierait telle marchandise.

Pèlerinage aucun n'était,

Nul son rivage ne quittait

Pour chercher lointaine contrée;

Oncques n'avait la mer passée

 

LIII

 

Comment Jason prit son essor

Outre-mer vers la toison d'or,

Et fut chose moult merveilleuse

Aux regardants et moult peureuse.

 

Jason, qui premier la passa,

Quand les navires compassa,

Allant la toison d'or conquerre.

Bien se crut entrepris de guerre

Neptune, le voyant nager,

Triton dut tout vif enrager,

Et Doris et ses filles blondes [123b], Admirant ces nefs vagabondes;

Tretous ils se crurent trahis,

Tant furent soudain ébahis

Des marins guidant leur navire

A leur gré sur l'humide empire.

Mais, Ami, ces premiers humains

Ne connaissaient pas les marins;

Car tous ils trouvaient sur la terre

Ce qui leur semblait nécessaire, [p.352]

Riche estoient tuit égaument, 9863 Et s'entramoient loiaument

Les simples gens de bonne vie:

Lors iert amors sans seignorie.

L'ung ne demandoit riens à l'autre,

Quand Barat vint lance sor fautre[124], Et Pechiés et Male-Aventure

Qui n'ont de soffisance cure.

Orguel qui desdaingne pareil,

Vint avec à grant appareil,

Et Convoitise et Avarice,

Envie et tuit li autre vice:

Si firent saillir Povreté

D'enfer, où tant avoit esté,

Que nus de li riens ne savoit,

N'onques en terre esté n'avoit:

Mal fust-ele si tost venuë,

Car mout i ot pesme venuë[125].

Povreté qui point de sens n'a,

Larrecin son filz amena,

Qui s'en vet au gibet le cors

Por faire à sa mere secors;

Et s'i fait aucune fois pendre,

Que sa mère nel' puet deffendre:

Non puet ses peres Cuers-faillis,

Qui de duel en rest mal-baillis.

Néis damoisele Laverne[126] Qui les larrons guie et governe.

C'est des larrecins la déesse,

Qui les péchiés de nuit espesse,

Et les baras de nuës cueuvre,

Qu'il n'aperent dehors par euvre,

Jusqu'à tant qu'il i sunt trové,

Et pris en la fin tuit prové.

[p.353]

Et tous riches également 9933 Ils s'entr'aimaient loyalement,

Les simples gens de bonne vie!

Amour était sans seigneurie,

L'un de l'autre rien n'exigeait;

Quand Dol survint, lance en arrêt[124b] Et Péchés et Male-Aventure

Qui n'ont de suffisance cure.

Orgueil, dédaignant son pareil,

Accourut à grand appareil

Traînant Convoitise, Avarice,

Envie et tout un chacun vice.

Ils firent sortir Pauvreté

D'enfer, où tant avait été

Que nul ne connaissait rien d'elle;

Ci-bas c'était chose nouvelle.

Pourquoi, las! vint-elle sitôt?

Car c'est bien le pire fléau.

Pauvreté, la sotte femelle,

Larcin son fils mène avec elle

Qui, pour sa mère aider, méfait

Et qui court tout droit au gibet;

Car bien souvent il se fait pendre

Sans qu'elle puisse le défendre,

Non plus son père Coeur-Failli

Qui de deuil est tout assailli,

Non plus damoiselle Laverne[126b] Qui les larrons guide et gouverne.

C'est la déesse des coquins,

Qui d'épaisse nuit les larcins

Et d'ombre tous leurs forfaits couvre,

De crainte qu'on ne les découvre,

Jusques à temps qu'ils soient trouvés

Et pris en la fin tout prouvés.

[p.354]

Pas n'a tant de miséricorde, 9897 Quant l'en li met où col la corde,

Que jà l'en voille garentir,

Tant se sache bien repentir.

Tantost cil dolereus maufé,

De forcenerie eschaufé,

De duel, de corrous et d'envie,

Quant virent gens mener tel vie,

S'escorserent par toutes terres,

Semans descors, contens et guerres,

Mesdis, rancunes, et haïnes

Par corrous, et par ataïnes;

Et por ce qu'il orent or chier,

Firent-il la terre escorchier,

Et li sachierent des entrailles

Ses anciennes repostailles,

Métaus et pierres précieuses,

Dont genz devindrent envieuses:

Car Avarice et Convoitise

Ont ès cuers des hommes assise

La grant ardor d'avoir acquerre.

Li ung l'acquiert, l'autre l'enserre,

Ne jamès la lasse chétive,

Ne despendra jor qu'ele vive,

Ains en fera mestres tutors,

Ses hers ou ses exécutors,

S'il ne l'en meschiet autrement:

Et s'el en vet à dampnement,

Ne cuit que jà nus d'aus la plaigne;

Mès s'ele a bien fait, si le preigne.

Tantost cum par ceste mesnie

Fu la gent mal-mise et fesnie,

La premiere vie lessierent:

De mal faire puis ne cessierent,

[p.355]

Point ne va sa miséricorde, 9967 Quand on lui met au col la corde,

Jusqu'à vouloir l'en garantir,

Tant sut-il bien se repentir.

Soudain tous ces douloureux diables,

Tous ces monstres épouvantables,

Brûlants d'envie et de courroux,

Du bonheur des hommes jaloux,

Se répandirent sur la terre

Semant la discorde et la guerre,

Haine, rancune et fausseté,

Par courroux et méchanceté.

Et parce que l'or ils aimèrent,

La terre même ils écorchèrent,

Et bientôt les trésors cachés

En son sein furent arrachés,

Métaux et pierres précieuses,

Dont gens devinrent envieuses.

Or ce qui mit dedans nos coeurs

D'acquérir les folles ardeurs,

C'est Avarice et Convoitise;

L'une acquiert, l'autre thésaurise.

Jamais l'avare son argent

Ne dépensera, lui vivant,

Pour, à sa mort, maîtres en faire

Ses hoirs ou quelque légataire,

Si Dieu n'en dispose autrement.

De ceux-là, s'il perd son argent,

Nulle pitié ne doit attendre;

Ils ne savent que son bien prendre.

Bientôt les malheureux humains,

Corrompus par tous ces malins,

Leur douce existence quittèrent

Et de mal faire ne cessèrent,

[p.356]

Car faus et trichéors devindrent. 9931 As propriétés lors se tindrent,

La terre méismes partirent,

Et au partir bones i mirent;

Et quant les bones i metoient,

Mainte fois s'entrecombatoient,

Et se tolurent ce qu'il porent,

Li plus fors les greignors pars orent;

Et quant en lor porchas coroient,

Li pareceux qui demoroient,

S'en entroient en lor cavernes,

Et lor embloient lor espernes.

Lors convint que l'en esgardast

Aucun qui les loges gardast,

Et qui les maufaitors préist,

Et droit as plaintifz en féist,

Ne nus ne l'osast contredire.

Lors s'assemblerent por eslire.

 

LIV Illustration: Un grant

vilain entr'eus eslurent... Voir image

 

Cy povez lire sans desroy,

Comment fut fait le premier roy,

Qui puis leur jura sans tarder

De loyaulment le leur garder.

 

Ung grant vilain entr'eus eslurent,

Le plus ossu de quanqu'il furent,

Le plus corsu et le greignor,

Si le firent prince et seignor.

Cil jura qu'à droit les tendroit,

Et que lor loges deffendroit,

Se chascuns endroit soi li livre

Des biens dont il se puisse vivre

 

[p.357]

Tous devinrent faux et trompeurs. 10001 On vit domaines et seigneurs,

Car la terre ils se partagèrent

Et des bornes d'abord plantèrent.

Mais quand des bornes ils plantaient,

Maintes fois ils se combattaient,

Et se volèrent ce qu'ils purent,

Les plus forts les belles parts eurent;

Mais s'ils allaient par les chemins,

Restaient paresseux et coquins

Qui lors entraient en leurs tanières

Ravir leurs épargnes premières.

Lors il fallut, pour les garder,

A choisir quelqu'un s'accorder,

Qui pût tous ces malfaiteurs prendre

Et la justice aux plaignants rendre,

A qui chacun dût obéir:

Ils s'assemblèrent pour choisir.

 

LIV

 

Ci pouvez voir en toute foi

Comment fut fait le premier roi

Qui de garder jura sur l'heure

Et leur avoir et leur demeure.

 

Un grand vilain alors entre eux

Ils choisirent, le plus nerveux,

Le plus large et gros qu'ils trouvèrent,

Et prince et seigneur l'acclamèrent.

Il jura que bien veillerait

Et que leurs loges défendrait:

Mais que chacun, dit-il, me livre

Biens suffisants pour pouvoir vivre.

 

[p.358]

Ainsinc l'ont entr'eus acordé, 9961 Cum cil l'ot dit et recordé.

Cil tint grant piece cest office;

Li robéors plains de malice

S'assemblerent quant seul le virent,

Et par maintes fois le batirent

Quant les biens venoient embler.

Lors restut le pueple assembler,

Et chascun en droit soi taillier

Por serjans au prince baillier.

Communément lors se taillierent,

Et tous et toutes li ballierent,

Et donnerent grans tenemens.

De là vint li commencemens

As rois, as princes terriens,

Selonc l'escript as anciens;

Car par l'escript que nous avons,

Les fais des anciens savons;

Si les en devons mercier,

Et loer et regracier.

Lors amasserent les tresors

De pierres et d'argent et d'ors;

D'or et d'argent, por ce qu'il ierent

Traitable et précieus, forgierent

Vessellementes et monnoies,

Fremaus, aniaus, noiaus, corroies;

De fer dur forgierent lor armes,

Coutiaus, espées et guisarmes,

Et glaives et cotes maillées

Por faire à lor voisins meslées.

Lors firent tors et roilléis

Et murs à creniaus tailléis:

Chastiaus fermerent et cités,

Et firent grans palais listés [127]

 

[p.359]

Céans entre eux ont accordé 10031 Ce qu'il leur avait demandé.

Longtemps il remplit cet office;

Mais les larrons pleins de malice

S'assemblèrent, seul le voyant,

Et le battirent bien souvent

Lorsqu'ils venaient à la curée.

Lors on tint nouvelle assemblée,

Et chacun dut se cotiser

Pour garde au prince composer.

Les tailles lors ils s'imposèrent,

Et tous et toutes lui baillèrent

Sergents et biens incontinent.

De là vint le commencement

Des principautés terriennes,

Selon les histoires anciennes;

Car par l'écrit que nous avons,

Tous les faits des anciens savons

Et leur devons en conscience

Grâce, los et reconnaissance.

Lors tous d'amasser un trésor

De pierres et d'argent et d'or.

Des plus beaux métaux qu'ils trouvèrent,

L'argent et l'or, ils se forgèrent

Monnaie, et vaisselle et joyaux,

Bourses, boutons, boucles, anneaux;

Du fer dur leurs armes forgèrent,

Haches et glaives façonnèrent,

Cottes de mailles et bassins

Pour faire guerre à leurs voisins.

Alors tous de grand' peur tremblèrent

Ceux qui les trésors amassèrent,

Et bientôt on vit tous les jours

S'élever barrières et tours,

 

[p.360]

Cil qui les tresors assemblerent, 9995 Car tuit de grant paor tremblerent

Por les richeces assemblées,

Qu'eles ne lor fussent emblées,

Ou par quelque forfait toluës.

Bien furent lor dolors créuës

As chetis de mauvais éur,

C'onc puis ne furent asséur,

Que ce qui commun ert devant,

Comme le soleil et le vent,

Par convoitise approprierent,

Quant as richeces se lierent.

Or en a bien ung plus que vingt:

Onc ce de bon cuer ne lor vint.

Sans faille des vilains gloutons,

Ne donnasse-ge deus boutons,

Combien que bon cuer lor fausist,

De tel faute ne me chausist:

Bien s'entr'amassent ou haïssent,

Ou lor amor s'entrevendissent.

Mais c'est grant duel et grans domages

Que ces dames as clers visages,

Ces jolives, ces renvoisies,

Par qui doivent estre proisies

Loiaus amors et deffenduës,

Sunt à si grant vilté venuës.

Trop est lede chose à entendre,

Que noble cors se puisse vendre;

Mès comment que la chose preingne,

Gart li valés qu'il ne se feingne

D'ars et de sciences aprendre,

Por garantir et por deffendre,

 

[p.361]

Murailles à créneaux taillées, 10065 Castels, villes fortifiées.

De palissades, de remblais,

Ils entourèrent leurs palais,

De peur que ne fussent volées

Tant de richesses rassemblées,

Et pour combattre les voleurs.

Ainsi s'accrurent les douleurs

Des humains lâches et serviles;

Ils ne vécurent plus tranquilles,

Car tout ce qui était devant,

Comme le soleil et le vent,

A tous, ils se l'approprièrent

Dès qu'aux richesses s'attachèrent.

Or j'en sais bien un plus que vingt

Et ce d'un bon coeur ne leur vint.

Tous ces gloutons, je les méprise,

Et deux boutons tous ne les prise.

Que leur coeur ait d'amour, de foi

Plus ou moins, que m'importe à moi?

Ils peuvent, comme bon leur semble,

Vivre bien, vivre mal ensemble,

Peuvent s'aimer ou se haïr,

Leur amour vendre et s'avilir.

Mais c'est grand deuil et grand dommage, Quand ces dames au clair visage,

Si charmantes en leurs beaux jours

Et par qui loyales amours

Devraient être, hélas! défendues,

A tel degré sont descendues;

Car c'est un spectacle écoeurant

Que voir noble corps qui se vend.

Donc avant tout, quoi qu'il advienne,

Il faut qu'un bon amant apprenne

 

[p.362]

Se mestiers est, li et s'amie, 10027

Si qu'el ne le guerpisse mie[128]. Ce puet moult valet eslever,

Et si n'el-puet de riens grever.

Après li redoit sovenir

De cest mien conseil retenir:

S'il a amie ou genne ou vielle,

Et set ou pense qu'ele vuelle

Autre amis querre ou a jà quis,

Des aquerre ne des aquis

Ne la doit blasmer ne reprendre,

Mès amiablement aprendre,

Sans tencier et sans ledengier,

Encor por li mains estrangier,

S'il la troyoit néis en l'uevre,

Gart que ses iex cele part n'uevre:

Semblant doit faire d'estre avugles,

Ou plus simple que n'est uns bugles,

Si qu'ele cuide tout por voir

Qu'il n'en puist riens aparcevoir.

Et s'aucuns li envoie letre,

Il ne se doit jà entremetre

Du lire ne du reverchier,

Ne de lor secrés encerchier.

Ne jà n'ait cuer entalenté

D'aler contre sa volenté;

Mès que bien soit-ele venuë,

Quant el vendra de quelque ruë,

Et r'aille quel part qu'el vorra,

Si cum ses voloirs li torra:

Qu'el n'a cure d'estre tenuë,

Si voil que soit chose séuë

 

[p.363]

La noble science d'Amour, 10099 Pour prévenir au moins, un jour,

S'il est possible, que sa mie

Ne le délaisse et ne l'oublie.

Cet art ne peut que l'élever

Sans jamais en rien le grever.

Qu'il ait ensuite souvenance

De ce mien conseil par prudence:

Si jeune amie ou vieille il a,

Et s'il pense ou sait que déjà

Elle ait pris ou bien veuille prendre

Un autre ami, ni la reprendre

Ni la blâmer du changement

Il ne devra, mais tendrement

Lui parler sans nulle querelle,

Pour moins éloigner l'infidèle.

La prend-il sur le fait? il doit

Détourner les yeux de l'endroit,

Faire l'aveugle ou le novice

Qui n'a rien vu de la malice.

Surprend-il un galant poulet?

Qu'il n'aille pas, pour leur secret

Ainsi perfidement surprendre,

Le déplier, le lire ou prendre.

Qu'il n'ait jamais le coeur tenté

D'aller contre sa volonté;

Mais qu'elle soit la bienvenue

S'il la rencontre dans la rue;

Que partout elle aille où voudra

Toujours ainsi qu'il lui plaira.

Car nulle femme ne veut être

Mise en servage par un maître,

Ceci, ne l'oubliez jamais;

Et ce que maintenant je vais [p.364]

Ce que ci après vous voil dire, 10059 En livre le devroit-l'en lire.

Que de fame vuet avoir grace,

Mete-la tous jors en espace,

Jà cum recluse ne la tiengne,

Ains voise à son voloir et viengne;

Car cil qui la vuet retenir

Qu'el ne puisse aler ne venir,

Soit sa moiller, ou soit sa druë,

Tantost en a l'amor perduë.

Ne jà riens contre li ne croie,

Por certaineté qu'il en oie;

Mès bien die à ceus ou à celes

Qui li en porteront noveles,

Que du dire folie firent,

C'onc si prode fame ne virent;

Tous jors a bien fait sans recroire,

Por ce ne la doit nus mescroire.

Jà ses vices ne li reprouche,

Ne ne la bate, ne ne touche:

Car cil qui vuet sa femme batre,

Por soi miex en s'amor embatre,

Quant la vuet après rapesier,

C'est cil qui por aprivoisier,

Bat son chat et puis le rapele

Por le lier à sa cordele;

Mès se le chat s'en puet saillir,

Bien puet cil au prendre faillir.

Mès s'ele le bat ou ledenge,

Gart cil que son cuer ne s'en change:

Si batre ou ledengier se voit,

Néis se cele le devoit

Tout vif as ungles détrenchier,

Ne se doit-il pas revenchier,

[p.365]

Vous apprendre devrait se lire 10133 En livres, pour amants instruire.

Qui veut faveurs de femme avoir

La laisse en liberté mouvoir,

Jamais recluse ne la tienne;

Qu'elle aille à son vouloir et vienne,

Car tel qui la veut retenir

A son gré d'aller et venir,

Qu'elle soit épouse ou maîtresse,

Perdra bien vite sa tendresse.

Contre elle rien croire ne doit

Combien que certain il en soit;

Mais il doit dire à ceux ou celles

Qui lui portèrent ces nouvelles

Qu'il est fol celui qui l'a dit,

Qu'oncques si chaste nul ne vit

Et que sa conduite est sans tache,

Que douter d'elle c'est d'un lâche.

Il doit ses vices respecter

Et jamais ne la maltraiter.

Car celui qui femme maltraite

Pour mieux s'attacher la coquette,

Quand la veut après apaiser,

Fait comme pour apprivoiser

Son chat, s'il le bat et rappelle

Pour le lier à sa cordelle;

Car si le chat peut s'échapper,

Bien fin qui pourra l'attraper.

Tout au contraire, si c'est elle

Qui le bat et qui le querelle,

Qu'il ne témoigne aucune humeur

Et que toujours égal son coeur

Supporte les coups et l'injure.

Lui voulût-elle la figure

[p.366]

Ains l'en doit mercier et dire 10093 Qu'il vodroit bien en tel martire

Vivre tous temps, mès qu'il séust

Que ses services li pléust:

Voire néis tout à délivre,

Plus lors morir que sans li vivre.

Et s'il avient que il la fiere,

Pour ce que trop li semble fiere,

Et qu'ele l'a trop corroucié,

Tant a forment vers li groucié,

Ou le vuet espoir menacier,

Tantost por sa pez porchacier

Gart que le gieu d'amors li face,

Ains que se parte de la place,

Méismement li povres hons;

Car li povre a poi d'achoisons.

Porroit-ele tantost lessier,

S'el n'el véoit vers li plessier.

Povres doit amer sagement[129] Et doit soffrir moult humblement,

Sans semblant de corrous ne d'ire,

Quanque li voit ou faire ou dire,

Méismement plus que li riches

Qui ne donroit espoir deus chiches

En son orguel n'en son dangier:

Si la porroit bien ledengier;

Et s'il est tex qu'il ne vuet mie

Loiauté porter à s'amie,

Si ne la vodroit-il pas perdre,

Mès à autre se vuet aerdre.

S'il vuet à s'amie novele

Donner cuevrechief ou cotele,

Chapel, anel, fermail, çainture,

Ou joel de bele faiture,

[p.367]

De ses ongles vive écorcher, 10167 Il ne doit pas se revancher,

Mais l'en remercier et dire

Qu'il voudrait bien en tel martyre

Vivre toujours, pourvu qu'il sût

Que son amour toujours lui plût,

Et que mourir près de sa belle

Il préfère à vivre sans elle.

Mais s'il advient que, révolté

De sa trop grand' malignité,

Le premier il l'ait maltraitée,

Tant elle a son ire excitée

Par ses menaces, ses excès;

Alors, pour obtenir sa paix,

Que le jeu d'amour il lui fasse,

Avant d'abandonner la place,

Surtout s'il est pauvre d'argent.

Car s'il est pauvre, incontinent

Le pourra délaisser sa mie

Si vers elle il ne s'humilie.

Pauvre doit aimer sagement[129b] Et souffrir moult plus humblement,

Sans semblant de courroux ni d'ire,

Quoi qu'elle puisse faire ou dire,

Que le riche, qui, c'est certain,

De son orgueil et son dédain

Ne donnerait voire un pois chiche;

Car l'insulte est permise au riche.

Mais mettons que, sans la laisser,

Il en veuille une autre amorcer.

S'il veut à l'amante nouvelle

Donner couvrechef ou cotelle,

Chapel, fermail, ceinture, anneau,

Ou quelque précieux joyau,

[p.368]

Gart que l'autre ne le congnoisse, 10127 Car trop auroit au cuer angoisse

Quant el les li verroit porter;

Riens ne l'en porroit conforter.

Et gart que venir ne la face

En icelle méisme place

Où venoit à li la premiere,

Qui de venir iert coustumiere:

Car s'ele i vient por qu'el la truisse,

N'est riens qui conseil metre i puisse:

Car nus viex sengler hericiés [130], Quant des chiens est bien aticiés,

N'est si crueus, ne lionnesse,

Si triste ne si felonnesse,

Quant li venierres qui l'assaut,

Li renforce en ce point l'assaut,

Quant el alaite ses chaiaus;

Ne nus serpens si desloiaus

Quant l'en li marche sus la queuë,

Qui du marchier pas ne se geuë,

Cum est fame quant ele trueve

Son ami o s'amie nueve:

El giete par tout feu et flame,

Preste de perdre et cors et ame.

Et s'el n'a pas prise provée

D'eus deus ensemble la covée,

Mès bien en chiet en jalousie

Qu'el set ou cuide estre acoupie,

Comment qu'il aut, ou sache, ou croie,

Gart soit cil que jà ne recroie

De li nier tout plainement

Ce qu'ele set certainement,

Et ne soit pas lent de jurer;

Tantost li reface endurer

[p.369]

Que bien le cache à la première; 10201 Car tant serait sa peine amère,

Que rien, les lui voyant porter,

Ne pourrait la réconforter.

Puis que jamais il ne la fasse

Venir en cette même place,

Où la première à lui venait

Qui ses faveurs devant avait;

Car s'elle le venait surprendre,

N'est rien qui le puisse défendre.

Nul vieux sanglier hérissé[130b], Quand des chiens est bien relancé,

N'est si cruel, nulle lionne

N'est si terrible, si félonne,

Lorsqu'allaitant ses lionceaux,

Elle voit contre eux les assauts

Du chasseur redoubler sans cesse,

Nulle vipère plus traîtresse,

Lorsque sur sa queue en passant,

Par malheur, marche l'imprudent,

Que femme qui son ami treuve

Avec une maîtresse neuve.

Feu et flamme on la voit jeter,

Corps et âme prête à quitter.

Mais s'elle n'a pas pris prouvée

D'eux deux ensemble la couvée,

Et si jalouse, en grand tourment,

Se sait cocue ou le pressent,

Quoiqu'elle sache ou qu'elle pense,

Il devra payer d'impudence

Et nier tout, absolument

Ce qu'elle sait pertinemment;

Serments sur serments qu'il entasse,

Et s'il peut lui faire sur place

[p.370]

En la place le geu d'amors, 10161 Lors iert quite de ses clamors.

Et se tant l'assaut et angoisse

Qu'il convient qu'il li recongnoisse.

Qu'il ne s'en set, espoir, deffendre,

A ce doit lores, s'il puet, tendre

Qu'il li face à force entendant

Qu'il le fist sor soi deffendant;

Car cele si fort le tenoit,

Et si malement le menoit,

C'onques eschaper ne li pot,

Tant qu'il orent fait ce tripot,

N'onc ne li avint fois fors ceste.

Lors li jurt, fiance et promete

Que jamès ne li avendra,

Si loiaument se contendra;

Et s'ele en ot jamès parole,

Bien vuet que le tue et afole.

Car miex vodroit que fust noiée

La desloiaus, la renoiée,

Que jamès en place venist

Où cele en tel point le tenist:

Car s'il avient qu'ele le mant,

N'ira mès à son mandement,

Ne ne sofferra qu'ele viengne,

S'il puet, en leu où el le tiengne,

Lors doit cele estroit embracier,

Baisier, blandir et solacier,

Et crier merci du meffait,

Puis que jamès ne sera fait;

Qu'il est en vraie repentance,

Près de faire tel pénitance

Cum cele enjoindre li saura,

Puis que pardoné li aura.

[p.371]

Endurer le doux jeu d'amour, 10235 Tout sera conjuré ce jour.

Mais si de trop dure manière

Et de si près elle le serre,

Qu'il lui faille, bon gré, mal gré,

Avouer son crime avéré,

Voyant qu'il ne s'en peut défendre;

Il doit alors lui faire entendre,

S'il se peut, en homme prudent,

Qu'il le fit son corps défendant,

Que tant le malmenait la belle

Et que si fort le tenait-elle,

Que s'échapper oncques ne put

Sans faire ce qu'elle voulut;

Mais qu'il ne fut oncques parjure

Que cette fois. Lors qu'il lui jure

Que jamais plus ne le fera,

Loyalement se conduira,

Et que s'il la trahit encore,

Qu'elle l'aissaille et le dévore.

A l'appel de l'autre il n'ira

Et jamais ne la recevra;

Mieux lui vaudrait être noyée,

La traîtresse, la dévoyée,

Que déréchef en lieu venir

Où le pût en tel point tenir.

Qu'étroitement lors il l'embrasse,

La baise et caresse et l'enlace,

Merci criant de son méfait

Qui jamais plus ne sera fait,

Montrant sincère repentance

Et prêt à faire pénitence

Comme enjoindre la lui voudra,

Lorsque pardonné lui sera,

[p.371]

Lors face d'Amors la besoigne, 10195 S'il vuet que cele li pardoigne.

Et gart que de li ne se vente,

Qu'ele en porroit estre dolente;

Si se sunt maint vanté de maintes,

Par paroles fauces et faintes,

Dont les cors avoir ne pooient,

Lor non à grant tort diffamoient;

Mès à tiex sunt bien cuers faillans,

Ne sunt ne cortois, ne vaillans.

Vanterie est trop vilain vice,

Qui se vante, il fait trop que nice;

Car jà soit ce que fait l'éussent,

Toutevois celer le déussent.

Amors vuet celer ses joiaus,

Se n'est à compaignons loiaus

Qui les vuelent taire et celer;

Là les puet-l'en bien révéler.

Et s'ele chiet en maladie,

Drois est, s'il puet, qu'il s'estudie

En estre à li moult serviables,

Por estre après plus agréables.

Gart que nus anuis ne lui tiengne

De sa maladie lointiengne;

Lez li le voie demorant,

Et la doit baisier en plorant,

Et se doit voer, s'il est sages,

En mains lontains pelerinages,

Mais que cele les veus entende.

Viande pas ne li deffende;

Chose amere ne li doit tendre,

Ne riens qui ne soit dous et tendre.

Si li doit feindre noviaus songes

Tous farcis de plesans mençonges:

[p.373]

Et cent preuves d'amour lui donne, 10269 Pour que la belle lui pardonne.

D'amie on ne se doit vanter,

Car elle peut s'en irriter.

Tels maints se sont vantés de maintes,

Par paroles fausses et feintes,

Dont les corps avoir ne pouvaient,

A grand tort leur nom diffamaient.

Mais ces gens ont l'âme avilie,

Sans vaillance ni cortoisie.

Vanterie est un vil défaut,

Qui se vante agit comme un sot;

Car tel droit quand bien même ils eussent, Raison de plus pour qu'ils se tussent.

Amour veut cacher ses joyaux,

Si ce n'est vers amis loyaux

Qui les sauront celer et taire,

Pour eux il n'a point de mystère.

Puis quand malade il la verra,

S'il le peut, il s'étudiera

A se montrer moult serviable

Pour être après plus agréable.

Qu'il cache le mortel ennui

Qu'un long mal amène avec lui.

Près d'elle, là, qu'elle le voie,

Que toujours la baise et larmoie;

Et s'il est sage, fasse à Dieu

De maint pèlerinage voeu;

Mais que ses voeux bien elle entende.

Que nul mets il ne lui défende,

Ni tende amère potion,

Ni rien qui ne soit doux et bon.

Il lui doit feindre nouveaux songes

Tout farcis de plaisants mensonges,

[p.374]

Et quant vient au soir, qu'il se couche 10229

Tretous seus par dedens sa couche,

Avis li est, quant il sommeille,

Car poi i dort et moult y veille,

Qu'il l'ait entre ses bras tenuë

Toute la nuit tretoute nuë,

Par solas et par druerie,

Toute saine et toute garie,

Et par jor en leus délitables

Tex fables li conte, ou semblables.

Or vous ai jusques-ci chanté

Par maladie et par santé

Comment cil doit fame servir,

Qui vuet sa grace deservir

Et lor amor continuer,

Qui de legier se puet muer,

Qui ne vodroit par grant entente

Faire quanque lor atalente;

Car jà fame tant ne saura,

Ne jà si ferme cuer n'aura,

Ne si loial, ne si méur,

Que jà puist estre homme aséur

De li tenir par nule paine,

Ne plus que s'il tenoit en Saine

Une anguille parmi la queuë,

Qu'il n'a pooir qu'el ne s'esqueuë,

Si que tantost est eschapée,

Jà si fort ne l'aura hapée.

N'est donc bien privée tel beste

Qui de foïr es toute preste;

Tant est de diverse muance,

Que nus n'i doit avoir fiance.

[p.375]

Tels que, par exemple, le soir, 10303 Lorsqu'il retourne en son dortoir,

Et que seul, hélas! il se couche

Moult tristement dessus sa couche

Où toujours veille et bien peu dort,

Qu'il croit sa belle voir encor

Et l'avoir en ses bras tenue

Toute la nuit tretoute nue,

Ivre d'amour, de volupté,

Guérie et pleine de santé,

Et le jour en lieux délectables,

Tels songes lui conte et semblables.

Or vous ai jusqu'ici chanté,

Par maladie et par santé,

Comme amant doit servir sa dame

Qui veut voir couronner sa flamme

Et son amour perpétuer;

Car aisément le peut tuer

Celui qui ne s'applique à faire

Tout ce qui peut à femme plaire.

Car femme oncques tant ne saura

Ni coeur si fidèle n'aura,

Ni si loyale conscience,

Qu'un homme ait jamais l'assurance,

Par nul effort, de la tenir,

Non plus que s'il voulait saisir

Par la queue anguille de Seine,

Qui prestement, sans nulle peine,

Saurait entre ses doigts glisser,

Si serré qu'il la pût pincer.

Si peu privée est telle bête

Que de s'enfuir est toujours prête,

Et son esprit est si léger

Que nul ne s'y devrait fier.

[p.376]

Ce ne di-ge pas por les bonnes 10261

Qui sor vertus fondent lor bonnes,

Dont encor n'ai nules trovées,

Tant les aie bien esprovées;

Neiz Salernon n'en pot trover,

Tant les séust bien esprover[131]: Car il méismes bien afferme

C'onques fames ne trova ferme:

Et se du querre vous penés,

Se la trovés, si la prenés;

S'aurés lors amie à eslite

Qui sera vostre toute quite.

S'el n'a pooir de tant tracier,

Qu'el se puisse aillors porchacier,

Ou s'el ne trueve requerant,

Tel fame à Chastéé se rent.

Mais encor vueil ung brief mot dire,

Ains que ge lesse la matire.

Briément de toutes les puceles,

Quiex qu'el soient, ledes ou beles,

Dont cil vuet les amors garder,

Ce mien commant doit-il garder:

De cestui tous jors li soviengne,

Et por moult précieux le tiengne;

Qu'il doint à toutes à entendre

Qu'il ne se puet vers eus deffendre,

Tant est esbahis et sorpris

De lor biautés et de lor pris.

Car il n'est fame, tant soit bonne,

Vielle ou jone, mondaine ou nonne,

Ne si religieuse dame,

Tant soit chaste de cors et d'ame,

Se l'en va sa biauté loant,

Qui ne se délite en oant:

[p.377]

Je ne dis pas cela pour celles10337

Qui sont à la vertu fidèles,

Et dont nulle encor ne trouvai;

En vain mille j'en éprouvai.

Salomon en est une preuve;

Souvent il les mit à l'épreuve [131b], Et jamais, du moins l'affirma,

Femme fidèle ne trouva.

Or, si jamais en trouvez une,

Prenez-la, louez la Fortune;

Car alors une amante aurez

Que toute à vous posséderez.

Quand bien enclose et bien tenue

Elle ne peut courir la rue

Et ne trouve nul requérant,

Lors femme à Chasteté se rend.

Un mot encor je veux vous dire

Pour achever de vous instruire:

Toutes les fois que d'un tendron,

Quel qu'il soit, belle ou laideron,

Un amant veut le coeur séduire,

Qu'il se souvienne et qu'il s'inspire

Toujours de ce commandement

Et le garde pieusement:

Qu'il fasse à tretoutes entendre

Qu'il ne se peut d'elles défendre,

Tant il est confus et surpris

De tant de charmes et de prix.

Car il n'est femme, tant soit bonne,

Vieille ou jeune, mondaine ou nonne,

Si l'on va sa beauté louant,

Qui ne soit aise en écoutant,

Tant soit religieuse dame,

Tant soit chaste de corps et d'âme.

[p.378]

Combien qu'el soit lede clamée, 10295 Jurt qu'ele est plus bele que fée,

Et le face séurement,

Qu'el l'en croira legierement;

Car chascune cuide de soi

Que tant ait biauté, bien le soi,

Que bien est digne d'estre amée,

Combien que soit lede provée.

Ainsinc à garder lor amies,

Sans reprendre de lor folies,

Doivent tuit estre diligent

Li biaus valez, li preu, li gent.

Fames n'ont cure de chasti,

Ains ont si lor engin basti,

Qu'il lor est vis qu'el n'ont mestier

D'estre aprises de lor mestier;

Ne nus, s'il ne lor vuet desplaire,

Ne deslot riens qu'el vuelent faire.

Si cum li chas set par nature

La science de surgéure,

Ne n'en puet estre destornés[132], Qu'il est tous à ce sens tornés,

N'onques n'en fu mis à escole;

Ainsinc fait fame, tant est fole,

Par son naturel jugement,

De quanqu'el fait outréement,

Soit bien, soit mal, soit tort, soit droit,

Ou de tout quanqu'ele vodroit;

Qu'el ne fait chose qu'ele doie,

Si het quicunques l'en chastoie.

N'el ne tient pas ce sens de mestre;

Ains l'a dès lors qu'ele puet nestre,

Si n'en puet estre destornée,

Qu'el est à tel sens tous jors née;

[p.379]

Flattez-la donc effrontément, 10371 Elle croira facilement,

Tant soit-elle laide prouvée,

Qu'elle est plus belle qu'une fée;

Car chacune en soi-même croit,

Combien qu'affreuse et laide soit,

Qu'elle est de mille attraits formée

Et digne en tous points d'être aimée.

Ainsi varlets beaux, preux et gents

Doivent tous être diligents

A garder leurs bonnes amies,

Sans jamais blâmer leurs folies.

Femme reproches point n'admet;

Car elle a l'esprit ainsi fait,

Que nul ne doit, s'il veut lui plaire,

Critiquer ce qu'elle veut faire;

Car pour apprendre son métier

Nul besoin n'a d'étudier.

Comme le chat sait par nature

La science d'égratignure

Et n'en peut être détourné[132b], Toujours tout à ce sens tourné

Sans avoir onc couru l'école;

Ainsi femme fait, tant est folle,

Par son naturel jugement

Et toujours sans discernement,

Le bien, le mal, le faux, l'honnête,

Comme ils lui passent par la tête,

Rien ne fait de ce qu'elle doit,

Et les conseils fort mal reçoit.

Elle ne tient ce sens d'un maître,

Mais l'a dès lors qu'elle peut naître;

Il ne peut être détourné,

Puisqu'il est avec elle né;

[p.380]

Et qui chastier la vorroit, 10329 Jamès de s'amor ne jorroit.

Ainsi, compains, de vostre Rose

Qui tant est précieuse chose,

Que n'en prendriés nul avoir

Se vous la poïés avoir,

Quant vous en serés en sesine.

Si cum esperance devine,

Et vostre joie aurés pleniere,

Si la gardés en tel maniere

Cum l'en doit garder tel florete,

Lors si jorrés de l'amorete

A qui nule autre ne comper:

Vous ne troveriez son per,

Espoir, en quatorze cités.

L'Amant respond à Amis.

Cestes, fis-ge, c'est vérités,

Non, où monde, g'en suis séurs,

Tant est dous et frans ses éurs.

Ainsinc Amis m'a conforté:

En son conseil grant confort é;

Et m'est avis, au mains de fait,

Qu'il set plus que raison ne fait.

Mès ainçois qu'il éust finée

Sa raison qui forment m'agrée,

Dous-Pensers, Dous-Parlers revindrent

Qui près de moi dès lors se tindrent,

N'onc puis gaires ne me lessierent,

Mès Dous-Regars pas n'amenerent:

Nes blasmai pas quant lessié l'orent,

Car bien sai qu'amener nel' porent.

[p.381]

Aussi l'amant qui voudrait femme 10405 Corriger, par conseil ou blâme,

De son amour ne jouirait.

Ainsi, compagnon, il en est

De votre merveilleuse rose,

Qui tant est précieuse chose,

Que n'en prendriez nul avoir

Si la pouviez un jour avoir.

Lorsque vous l'aurez tout entière,

Compagnon, comme je l'espère,

Et que votre heur sera parfait,

Gardez-la bien et comme fait

Qui veut garder telle fleurette:

Lors jouirez de l'amourette

A qui rien n'ose comparer,

Car vous ne sauriez rencontrer

En quinze cités sa pareille.

L'Amant répond à Ami:

Oui, c'est vrai, fis-je, il n'est merveille

Au monde égale, j'en suis sûr,

A cet être si doux, si pur!

Ainsi, par cet ami si sage,

J'ai vu relever mon courage,

Et m'est avis au moins qu'il sait

Mieux parler que Raison ne fait.

Mais avant que fut terminée

Sa raison, qui si fort m'agrée,

Doux-Parler et puis Doux-Penser,

Sans jamais depuis me laisser,

Aussitôt près de moi revinrent

Et depuis lors toujours se tinrent;

Mais point ils n'amenèrent, las!

Doux-Regard, et je ne peux pas

[p.382]

LV

 

Comment l'Amant, sans nul termine,10359

Prent congié d'Amis, et chemine

Pour savoir s'il pourrait choisir

Chemin pour Bel-Acueil veir. Illustration:

Congié pren et m'en vois atant... Voir image

 

Congié pren et m'en vois atant;

Ainsinc cum tous seus esbatant

M'en alai contreval la prée

D'erbe et de flors enluminée,

Escoutant ces dous oiselés

Qui chantoient sons novelés.

Tous les biens au cuers me faisoient

Lor douz chans qui tant me plesoient;

Mès d'une chose Amis me grieve,

Qu'il m'a commandé que j'eschieve

Le chastel, et que jà n'i tour,

Ne ne m'aille joer entour:

Ne sai se tenir m'en porrai,

Car tous jors aler i vorrai.

Lors après cele départie,

Eschivant la destre partie,

Vers la senestre m'achemin

Por querre le plus brief chemin.

Volentiers ce chemin querroie,

S'il iert trové, je m'i ferroie

De plain eslés sans contredit,

Se plus fort nel' me contredit,

Por Bel-Acueil de prison traire,

Le franc, le dous, le debonnaire.

[p.383]

Les blâmer, car si laissé l'eurent, 10437 C'est qu'amener ils ne le purent.

 

LV

 

Comment l'Amant sans plus tarder,

Prend congé d'Ami pour sonder

Les abords et choisir la voie

Par où Bel-Accueil il revoie.

 

D'Ami je pris incontinent

Congé, puis tout seul m'ébattant

M'en allai descendant la prée

D'herbe et de fleurs enluminée,

Écoutant des doux oiselets

Les chants joyeux et novelets.

Combien j'étais heureux d'entendre

Leur babil si doux et si tendre!

Mais une chose m'assombrit:

C'est que de fuir Ami m'a dit

Le castel et la tour maudite

Et que m'ébattre autour j'évite.

Ne sais si tenir m'en pourrai,

Car toujours aller y voudrai.

Lors marchant à ma fantaisie,

Je quittai la droite partie

Et vers la gauche fus soudain,

Pour chercher le plus bref chemin.

De grand coeur je cherche la route

Et m'y enfoncerai sans doute,

De plein élan sans contredit,

Si plus fort ne me contredit,

Pour Bel-Accueil de prison traire,

Le franc, le doux, le débonnaire.

 

[p.384]

Dès que ge verrai le chastel 10387 Plus fiéble qu'ung rosti gastel,

Et les portes seront ouvertes,

Ne nus nes me deffendra certes;

J'aurai bien le déable où ventre,

Se nel' pren et se ge n'i entre.

Lors sera Bel-Acueil délivres;

N'en prendroie cent mile livres;

Ce vous puis por voir affichier,

S'en cel chemin me puis fichier:

Toutevois du chastel m'esloing,

Mais ce ne fus pas de trop loing.

 

[p.385]

Dès que je verrai le château 10467 Plus faible qu'un rôti gâteau

Et les portes grandes ouvertes,

Nul ne me les défendra, certes,

Et le diable au ventre j'aurai

S'il ne se rend quand je voudrai.

Je vous en donne l'assurance,

Si dans le bon chemin j'avance,

Bel-Accueil sera délivré,

Cent mille livres n'en prendrai!