Le roman de la rose - Tome II

de Lorris Guillaume · Chapitre 1 sur 4 · partie 7/8

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Le roman de la rose - Tome II

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

Purger de tel libertinage,

Tant frapperai votre visage

A tous ces ribauds si coquet,

Que j'abattrai votre caquet.

Jamais n'irez seule en la rue;

En bons anneaux de fer tenue

Me servirez à la maison.

Assurément c'est le démon

Qui vous a faite ainsi l'amie

Des ribauds pleins de flaterie,

Et qu'au moins vous devriez fuir.

Ne vous pris-je pour me servir?

Pensez-vous donc ainsi, ma femme,

Mériter l'amour de mon âme

En accueillant ces vils manants?

S'ils sont si fort entreprenants,

C'est qu'ils vous trouvent provocante;

Vous êtes catin impudente

Et ne puis en vous me fier,

Le diable me fit marier [95b]!

Quand il nous dit que nul n'est sage

De prendre femme en mariage,

Que Théophraste n'ai-je cru[96b]? Belle ou laide n'eusse voulu,

Pauvre ni riche prendre femme.

Dans l'Auréole il le proclame.

Oyez ce que ce noble écrit,

Bon à lire en école, dit:

 

[p.292]

Qu'il i a vie trop grevaine, 8895 Plaine de travail et de paine,

Et de contens et de riotes,

Par les orguelz des fames sotes,

Et de dangiers et de reprouches

Que font et dient par lor bouches,

Et de requestes et de plaintes

Que truevent par ochoisons maintes:

Si ra grant paine en eus garder,

Por lor fox voloirs retarder.

Et qui vuet povre fame prendre,

A norrir la l'estuet entendre,

Et à vestir et à chaucier;

Et se tant se cuide essaucier

Qu'il la prengne riche forment,

A soffrir la a grant torment;

Tant la trueve orguilleuse et fiere,

Et sorcuidée et bobanciere,

Que son mari ne prisera

Riens, et par tout desprisera

Ses parens et tout son lignage,

Par son outrecuidé langage.

S'ele est bele, tuit i aqueurent,

Tuit la porsivent, tuit l'eneurent,

Tuit i hurtent, tuit i travaillent,

Tuit i luitent, tuit i bataillent,

Tuit à li servir s'estudient,

Tuit li vont entor, tuit la prient,

Tuit i musent, tuit la convoitent,

Si l'ont en la fin, tant exploitent:

Car tor de toutes pars assise

Envis eschape d'estre prise.

S'el rest lede, el vuet à tous plaire;

Et comment porroit nus ce faire

 

[p.293]

La vie est trop pesante et pleine,

Hélas! de travail et de peine,

De maux, de querelles, de deuil,

Des sottes femmes par l'orgueil,

Qui cherchent occasions maintes,

Par leurs requêtes et leurs plaintes

Et leur babil sempiternel,

De nous causer ennui mortel.

Combattre et vaincre leur folie,

Les garder, c'est peine inouïe!

Qui veut femme pauvre choisir,

S'il la prend, c'est pour la nourrir

Et lui donner robe et chaussure;

Et si, par ambition pure,

La prend riche, il a grand tourment

A la supporter seulement;

Tant il la trouve dédaigneuse,

Fière, hautaine et vaniteuse,

Que son mari ne prisera

Rien, et partout méprisera

Ses parents et tout son lignage,

Par son outrecuidant langage.

Est-elle belle? tous d'accourir,

La suivre, flatter et servir;

Tous y heurtent, tous y travaillent,

Tous y luttent, tous y bataillent;

C'est à qui le mieux lui plaira,

Plus autour d'elle tournera.

Tous y musent, tous la convoitent

Et l'ont en la fin, tant exploitent:

Car fort de toutes parts pressé

Est bientôt pris ou renversé.

Est-elle laide? A tous veut plaire.

Chose à qui tretous font la guerre

 

[p.294]

Qu'il gart chose que tuit guerroient, 8929 Ou qui vuet tous ceus qui la voient?

S'il prent à tout le monde guerre,

Il n'a pooir de vivre en terre;

Nus nes garderait d'estre prises

Por tant qu'el fussent bien requises.

Penelope néis prendroit

Qui bien à li prendre entendroit;

Si n'ot-il meillor fame en Grece.

Si feroit-il par foi Lucrece,

Jà soit ce qu'el se soit occise,

Por ce qu'à force l'avoit prise

Le fiz au roi Tarquinius;

N'onc, ce dit Titus Livius,

Maris, ne peres, ne parens

Ne li porent estre garens,

Por poine qui nus i méist,

Que devant eus ne s'océist.

Du duel lessier moult la requistrent,

Moult de beles raisons li distrent,

Et ses maris méismement

La confortoit piteusement,

Et de bon cuer li pardonnoit

Tout le fait, et li sermonnoit,

Et s'estudioit à trover

Vives raisons por li prover

Que ses cors n'avoit pas pechié,

Quant li cuers ne volt li pechié:

Car cors ne puet estre pechierres

Se li cuers n'en est consentierres [97]. Mès ele qui son duel menoit,

Ung coutel en son sein tenoit

Repost, que nus ne le véist,

Quant por soi ferir le préist,

 

[p.295]

Et qui s'offre au premier venant, 8975 Qui donc garderait, et comment?

S'il prend à tout le monde guerre,

Il n'a pouvoir de vivre en terre,

Malgré tout prise elle sera

Aussitôt qu'on la pressera.

La meilleure femme de Grèce,

Hélas! avec un peu d'adresse,

Pénélope voire on prendrait;

Lucrèce, même on séduirait,

Malgré qu'elle se soit occise,

Parce qu'à force l'avait prise

Le fils du roi Tarquinius.

Oncques, dit Titus Livius,

Ni parents, ni mari, ni père,

Combien qu'ils sussent dire ou faire,

Ne purent la dissuader

Devant eux de se poignarder.

De se calmer moult la requirent

Et moult belles raisons lui dirent,

Et son mari pareillement

La consolait piteusement,

Et tout à sa chère Lucrèce

Pardonnait de bon coeur; sans cesse

Il s'étudiait à trouver

Vives saisons pour lui prouver

Que son corps n'était pas coupable,

Son coeur étant irréprochable,

Car corps ne peut être pécheur

Si consentant n'est pas le coeur[97b]. Mais elle en sa douleur s'obstine,

Saisit soudain sur sa poitrine

Un couteau que caché tenait

Et que personne ne voyait, [p.296]

Et lor respondi sans aloigne: 8963 Biaus seignors, qui que me pardoigne

L'ort pechié dont si fort me poise,

Ne comment que du pardon voise,

Ge ne m'en pardoint pas la paine.

 

L Illustration: Comment

Lucrece par grant ire... Voir image

 

Comment Lucrece par grant ire

Son cuer point, derrompt et dessire,

Et chiet morte sur terre adens,

Devant son mari et parens.

 

Lors fiert de grant angoisse plaine,

Son cuer, si le fent, et se porte Illustration: Lors fiert de grant angoisse plaine... Voir image

Devant eus à la terre morte;

Mès ains pria qu'il travaillassent

Tant por li, que sa mort venjassent.

Cest exemple volt procurer

Por les fames asséurer

Que nus force ne lor méust,

Qui de mort morir ne déust;

Dont li rois et ses fiz en furent

Mis en exil, et la morurent.

N'onc puis Romains por ce desroi

Ne voldrent faire à Romme roi.

Si n'est-il mès nule Lucrece,

Ni Penelope nule en Grece,

Ne prodefame nule en terre,

S'il iert qui les séust requerre.

Ainsinc le dient li païen,

N'onques nus n'i trova moien;

Maintes néis par eus se baillent,

Quant li requeréors deffaillent:

 

[p.297]

Et leur répond impatiente: 9009 Quoique votre bonté consente

A me pardonner, beaux seigneurs,

L'outrage source de mes pleurs,

Lucrèce n'en tient aucun compte

Et ne pardonne pas sa honte.

 

L

 

Comment Lucrèce par grande ire

Son coeur perce, rompt et déchire

Et tombe expirante céans,

Devant ses époux et parents.

 

Lors irritée en son coeur porte

De cruels coups et tombe morte;

Mais avant les voulut charger

De son affreux trépas venger.

Cet exemple elle vous procure,

Pour que les femmes il assure

Que quiconque les veut forcer

On le doit faire trépasser;

Aussi le roi et ses fils furent

En exil mis et là moururent,

Et depuis ce grand désarroi

Rome ne voulut plus de roi.

Mais, las! il n'est plus de Lucrèce,

Non plus de Pénélope en Grèce

Ni d'honnête femme ici-bas;

Et croyez-moi, n'en cherchez pas,

Car ce serait peine perdue,

C'est chose des païens connue.

Maintes même on en voit s'offrir

Quand nul ne les vient requérir.

 

[p.298]

Et cil qui font les mariages. 8993 Si ont trop merveilleus usages,

Et coustume si despareille,

Qu'il me vient à trop grant merveille.

Ne sai dont vient ceste folie,

Fors de rage et de desverie.

Je voi que qui cheval achete,

N'iert jà si fox que riens i mete,

Comment que l'en l'ait bien couvert,

Se tout nel' voit à descouvert,

Par tout le regarde et descuevre;

Mès la fame si bien se cuevre,

Ne jà n'i sera descouverte,

Ne por gaaigne, ne por perte,

Ne por solas, ne por mesese,

Por ce sans plus qu'el ne desplese

Devant qu'ele soit espousée;

Et quant el voit la chose outrée,

Lors primes monstre sa malice,

Lors pert s'ele a en li nul vice;

Lors fait au fol ses meurs sentir,

Que riens n'i vaut le repentir.

Si sai-ge bien certainement,

Combien qu'el se maint sagement,

N'est nus qui marié se sente,

S'il n'est fox, qui ne s'en repente.

Prodefame, par saint Denis,

Dont il est mains que de fenis,

Si cum Valerius tesmoigne,

Ne puet nus amer qu'il n'en poigne

De grans paors et de grans cures,

Et d'autres meschéances dures:

Mains que de fenis, par ma teste,

Par comparoison plus honeste,

 

[p.299]

Les partisans du mariage 9039 Ont un trop singulier usage

Et si bizarre, à mon avis,

Que constamment il m'a surpris.

Ne sais d'où vient cette folie

Fors de rage ou de frénésie.

Car qui veut cheval acquérir

N'est pas si fol d'un prix offrir,

Combien qu'avec soin on le couvre,

Si tout entier ne le découvre,

Partout regarde et n'omet rien;

Mais femme se couvre si bien

Que ne se montre découverte

Jamais, ni pour gain ni pour perte,

Pour mésaise ni pour soulas,

Pour, sans plus, ne déplaire pas

Devant que ne soit épousée.

Mais la chose une fois passée,

Lors fait au fol ses moeurs sentir;

Trop tard lui vient le repentir,

Quand elle montre sa malice

Et ne voile plus aucun vice.

Aussi, combien que sagement

Femme se tienne, assurément

Nul n'est qui marié se sente,

S'il n'est fol, qui ne s'en repente.

Femme honnête, par saint Denis!

Il en est moins que de Phénix.

Valérius nous dit lui-même:

Sans souffrir grands tourments nul n'aime Et grands soucis et grandes peurs

Et niaints autres affreux malheurs.

Moins que de phénix, par ma tête!

Par comparaison plus honnête,

 

[p.300]

Voire mains que de blans corbiaus, 9027 Combien qu'el aient les cors biaus.

Et ne porquant, quoi que g'en die,

Por ce que ceus qui sunt en vie,

Ne puissent dire que ge queure

A toutes fames trop aseure:

Qui prodefame vuet congnoistre,

Soit seculiere, ou soit de cloistre,

Se travail vuet metre en li querre,

C'est oisel cler semé en terre,

Si legierement congnoissable,

Qu'il est au cine noir semblable [98]. Juvenaus néis le conferme,

Qui redit par sentence ferme:

Se tu trueves chaste moillier,

Va-t'en au temple agenoillier,

Et Jupiter enclin aore[99], Et de sacrefier labore

A Juno la dame honorée

Une vache toute dorée:

Qu'onc puis merveilleuse aventure

N'avint à nule créature.

Et qui vuet les males amer,

Dont deçà mer et delà mer,

(Si cum Valérius raconte,

Qui de voir dire n'a pas honte),

Sunt essains plus grans que de mouches, Qui se recuillent en lor rouches,

A quel chief en cuide-il venir?

Mal se fait à tel rain tenir,

Et qui s'i tient, bien le recors,

Il en perdra l'ame et le cors.

Valerius qui se doloit

De ce que Rufin se voloit

 

[p.301]

Voire moins que de blancs corbeaux, 9073 Combien que fussent leurs corps beaux.

Et cependant, quoi que j'en die,

Afin que ceux qui sont en vie

Ne puissent répondre, qu'à tort

Toutes les loge en même bord:

C'est oiseau clair semé sur terre;

Qui veut, nonnain ou séculière,

Honnête femme dénicher,

Peut tout son temps perdre à chercher

Cet oiseau bien reconnaissable

Et tout au cygne noir semblable[98b]. Voici, du reste, ce qu'écrit

Juvénal confirmant mon dit:

«Si jamais trouves femme honnête,

Cours au temple, courbe la tête,

Jupiter adore à genoux[99b], Immole ainsi qu'à son époux,

A Junon la dame honorée,

Une vache toute dorée,

Car jamais n'apparut aux yeux

Événement plus merveilleux.»

D'autre part, Valérius conte,

Et de l'affirmer n'a pas honte:

«Si males femmes veux aimer,

Deçà comme delà la mer

En sont essaims plus drus qu'abeilles

Se rassemblant en leurs corbeilles.»

A quelle fin veut-il venir?

Mal fait telle branche tenir,

Et qui s'y tient, je le proclame,

Y perdra son corps et son âme.

Valérius qui se peinait

De ce que Rufin se voulait

 

[p.302]

Marier, qui ses compains iere, 9061 Si li dist par parole fiere:

Diex tous-poissans, dist-il, amis,

Gart que tu ne soies jà mis

Es las de fames tant poissant,

Toutes choses par art froissant.

Juvenaus méismes escrie

A Postumus qui se marie:

Postumus, vués-tu fame prendre[100]? Ne pués-tu pas trover à vendre

Ou hars, ou cordes, ou chevestres,

Ou saillir hors par les fenestres

Dont l'en puet hault et loing véoir,

Ou lessier toi d'un pont chéoir?

Quel forsenerie te maine

A cest tonnent, à ceste paine?

Li rois Phoroneus méismes[101] Qui, si comme nous apréismes,

Ses lois au pueple grec donna,

Où lit de sa mort sermonna,

Et dist à son frere Leonce:

Frere, fait-il, ge te dénonce

Que très benéuré morusse,

S'onc fame espousée n'éusse;

Et Leonce tantost la glose

Li demanda de ceste chose:

Tuit li maris, dist-il, l'espruevent,

Et par experiment le truevent;

Et quant tu auras fame prise,

Tu le sauras bien à devise.

Pierres Abailart reconfesse[102]

Que suer Heloïs, l'abbesse

Du Paraclet, qui fu s'amie,

A corder ne se voloit mie [p.303]

Marier, son ami d'enfance, 9107 Lui faisait telle remontrance:

«Dieux tout-puissants, ami, dit-il,

Es-tu déjà pour ton péril

Pris dans les lacs puissants des femmes

Toutes perfides et infâmes »

Et Juvénal ainsi priait

Postumus qui se mariait:

«Postumus, tu veux femme prendre[100b]? Ne peux-tu donc trouver à vendre

Ou hart, ou licol, ou cordeau,

Du haut d'un pont sauter à l'eau,

Ou par fenêtre d'où la vue

Mesure une immense étendue?

Pourquoi courir si follement

A cette peine, à ce tourment?»

Le roi Phoronéus encore[101b] Qui jadis, aucun ne l'ignore,

Ses lois au peuple grec donna,

A son lit de mort sermonna,

Comme suit, son frère Léonce:

«Mon frère, dit-il, je t'annonce

Que bien heureux j'expirerais

Si femme onc épousé n'avais.»

Et Léonce tantôt la glose

Lui demandant de cette chose:

«Tous l'ont éprouvé les maris

Et par expérience appris,

Et lorsque tu auras pris femme,

Bien le sauras-tu, sur mon âme!»

Et Pierre Abeilard l'avouait[102b],

Que l'abbesse du Paraclet,

Soeur Héloïse, son amie,

Réprimandait, ne voulant mie

[p.304]

Por riens qu'il l'a préist à fame: 9095 Ains li faisoit la genne dame

Bien entendant et bien letrée,

Et bien amant, et bien amée,

Argumens à li chastier

Qu'il se gardast de marier;

Et li provoit par escritures,

Et par raisons, que sunt trop dures

Condicions de mariage,

Combien que la fame soit sage.

Car les livres avoit léus,

Et estudiés et séus,

Et les meurs feminins savoit,

Car tous essaiés les avoit;

Et requeroit que il l'amast,

Mès que nul droit n'i reclamast

Fors que de grace et de franchise,

Sans seignorie et sans mestrise,

Si qu'il péust estudier,

Tous siens, tous frans, sans soi lier;

Et li redisoit toutevoies,

Que plus plesans érent lor joies,

Et li solas plus en croissoient,

Quant plus à tart s'entrevéoient.

Mès il, si cum escript nous a,

Qui tant l'amoit, puis l'espousa

Contre son amonestement,

Si l'en meschéi ledement:

Car puis qu'el fu, si cum moi semble,

Par l'acors d'ambedeus ensemble,

D'Argenteil nonain revestue,

Fu la coille à Pierre tolue

A Paris, en son lit, de nuis,

Dont moult ot travail et ennuis,

[p.305]

Pour rien sa femme devenir; 9141 Mais pour combattre son désir,

Bien entendue et bien lettrée,

Et bien aimante, et bien aimée,

Ne cessait de le supplier

De ne jamais se marier,

Et lui prouvait, par écritures

Et par raisons, que sont trop dures

Les lois du mariage à tous,

Combien soient sages les époux.

Car elle avait l'histoire lue,

Étudiée au long et sue,

Et les moeurs des femmes savait,

Par l'essai qu'elle en avait fait,

Et le priait de l'aimer telle

Sans réclamer nul droit sur elle,

Fors droit de franchise et d'amour,

Sans s'imposer et sans détour,

Et de se livrer à l'étude

Tout entier et sans servitude.

Et puis ensuite elle ajoutait

Que plus doux leur plaisir était

Et plus vive leur jouissance,

Quand plus longue était leur absence.

Mais Pierre, comme écrit nous a,

Si fort l'aimait, qu'il l'épousa

Malgré sa longue résistance,

D'où lui vint dure méchéance.

Car d'un commun accord après,

Elle ayant été, comme sais,

D'Argenteuil nonnain revêtue,

Fut la couille à Pierre tondue,

A Paris, en son lit, de nuit,

Dont eut grand' peine et grand ennui,

[p.306]

Et fu puis ceste meschéance 9129 Moine de saint Denis en France,

Puis abbé d'une autre abbaie,

Puis fonda, ce dit en sa vie,

Une abbaie renomée,

Qui du Paraclet fut nomée,

Dont Heloïs fu abéesse,

Qui devant iert nonain professe,

Ele méismes le raconte,

Et escrit, et n'en a pas honte,

A son ami que tant amoit,

Que père et seignor le clamoit,

Une merveilleuse parole

Que moult de gens tindrent à fole,

Qui est escrite en ses epistres,

Qui bien cercheroit les chapitres,

Qu'el li manda par letre expresse,

Puis qu'el fu néis abéesse;

Se li empereres de Romme

Sous qui doivent estre tuit homme,

Me daignoit voloir prendre à fame,

Et faire moi du monde dame,

Si vodroie-ge miex, dist-ele,

Et Diex à tesmoing en apele,

Estre ta putain apelée,

Que empereris coronée.

Mès ge ne croi mie, par m'ame,

Conques puis fust une tel fame.

Si croi-ge que la lectréure

La mist à ce que la nature

Que des meurs feminins avoit,

Vaincre et danter miex en savoit.

Certes, se Pierres la créust,

Onc espousée ne l'éust.

[p.307]

Et fut depuis sa méchéance 9175 Moine de Saint-Denis en France,

Puis d'une autre abbaye abbé;

Une autre ensuite il a fondé,

Comme il le dit, bien renommée.

Qui fut du Paraclet nommée,

Dont sa mie abbesse il nomma,

Nonnain professe jusque-là.

Elle-même nous le raconte

Et même écrit, et n'a pas honte,

A son ami que tant aimait

Que père et seigneur le clamait,

Une merveilleuse parole,

Que maintes gens tiennent pour folle,

Qu'en ses épîtres trouverait

Qui bien chapitres chercherait.

Elle lui dit par lettre expresse

Aussitôt qu'elle fut abbesse:

«Oui, si l'empereur des Romains,

Sous qui doivent tous les humains

Fléchir, daignait me prendre à femme

Et faire moi du monde dame,

J'aimerais mieux, et sur ce point

Je prends Dieu lui-même à témoin,

Être ta putain appelée

Qu'impératrice couronnée.»

Mais, par mon âme, à mon avis,

Telle femme ne fut depuis.

Je crois que grâce à sa science

Et la profonde connaissance

Que du coeur féminin avait,

Mieux se vaincre et dompter savait,

Et si Pierre l'eût écoutée,

Oncques ne l'eût-il épousée.

[p.308]

Mariages est maus liens, 9163

Ainsinc m'aïst saint Juliens[103] Qui pelerins errans herberge,

Et saint Lienart qui defferge [104] Les prisonniers bien repentans,

Quant les voit à soi démentans:

Miex me venist estre alé pendre

Au jor que ge dui fame prendre,

Quant si cointe fame acointai;

Mors sui quant fame si cointe ai.

Mès, par le fiz sainte Marie,

Que me vaut ceste cointerie,

Ceste robe cousteuse et chiere

Qui si vous fait haucier la chiere,

Et tant me grieve et ataïne [105], Tant est longue et tant vous traïne?

Por quoi tant d'orguel demenés,

Que g'en deviens tous forcenés.

Que me fait-ele de profit,

Combien qu'ele as autres profit?

A moi ne fait-ele fors nuire:

Car quant me voil à vous déduire,

Ge la trueve si encombreuse,

Si grevaine et si ennuieuse,

Que ge n'en puis à chief venir,

Ne vous i puis adroit tenir,

Tant me faites et tors et ganches

De bras, de trumiaus et de hanches,

Et tant vous alés détortant.

Ne sai comment ce va, fors tant

Que bien voi que ma druerie [106] Ne mes solas ne vous plaist mie:

Néis au soir quant ge me couche,

Ains que vous reçoive en ma couche,

[p.309]

Mariage est mauvais lien; 9209

Aussi, m'assiste saint Julien[103b], Asile aux pèlerins qui prête,

Et saint Léonard qui rachète[104b] Les prisonniers bien repentants,

Quand vers lui les voit lamentants,

Mieux j'eusse fait de m'aller pendre

Le jour où je dus femme prendre

Et si coquette la choisis,

Si coquette que mort j'en suis.

Mais que me vaut (fils de Marie!),

Toute cette coquetterie,

Ces atours si chers, si coûteux,

Qui vous font l'air si glorieux?

Plus votre robe est longue et traîne,

Plus elle m'agace et me gêne,

Car tant d'orgueil vous a donné

Que j'en deviens tout forcené.

En quoi m'est-elle profitable?

Pour tous les autres agréable,

Toujours elle me fait gémir;

Car si je veux de vous jouir,

Je la trouve si encombrante,

Si ennuyeuse et si gênante,

Qu'à mes fins je ne puis venir

Ni dans mes bras vous retenir.

Tant faites mouvements de manches,

De reins, de jambes et de hanches,

Et tant vous allez démenant

Que ne puis rien; et clairement

Je vois que ma galanterie

Et mes jeux ne vous plaisent mie.

Et quand je me couche le soir,

Au lit prêt à vous recevoir,

[p.310]

Si cum prodons fait sa moillier, 9197 Là vous estuet-il despoillier:

N'avés sor chief, sor cors, sor hanche

C'une coiffe de toile blanche,

Et les treçons yndes ou vers,

Espoir sous la coiffe couvers;

Les robes et les pennes grises

Sunt lores à la perche mises

Toute la nuit pendans à l'air.

Que me puet or tout ce valair,

Fors à vendre ou à engagier?

Vif me véés-vous enragier,

Et morir de la male-rage,

Si ge ne veut tout et engage;

Car, puis que par jor si me nuisent,

Et par nuit point ne me déduisent,

Quel profit i puis-ge autre atendre,

Fors que d'engagier ou de vendre?

Ne vous, se par le voir alés,

De nule riens miex n'en valés,

Ne de sens, ne de loiauté,

Non, par Dies, néis de biauté.

Et se nuz homs, por moi confondre,

Voloit oposer ou respondre

Que les bontés des choses bonnes

Vont bien és estranges personnes,

Et que biaus garnemens font beles

Les dames et les damoiseles;

Certes quiconques ce diroit,

Ge diroie qu'il mentiroit:

Car la biautez des beles choses,

Soient violetes ou roses,

[p.311]

Comme tout bon mari doit faire, 9243 Vous vous dépouillez tout entière,

Où votre tête et votre sein

Couvrez d'une coiffe de lin,

Où les rubans bleus, verts et roses,

Sont clos; toutes ces belles choses,

Robes, tissus d'un prix si cher,

Toute la nuit pendent en l'air.

A quoi donc peuvent m'être utiles

Ces riens encombrants et futiles,

Fors à vendre ou bien engager?

Vous me verrez vif enrager

Et mourir de la male rage,

Si tôt ne les vends et n'engage.

Car si tout cela tant me nuit

Le jour et ne me sert la nuit,

Quel profit pourrais-je en attendre

A moins de l'engager ou vendre?

Et vous-même, pour en finir,

Si la raison pouvez ouïr,

Sachez que vous n'y gagnez guère

Ni pour la sagesse, ma chère,

Par Dieu, ni pour la loyauté,

Encore moins pour la beauté.

Et si quelqu'un, pour me confondre,

Voulait opposer ou répondre,

Que rehaussent nos qualités

Des bonnes choses les bontés,

Et que beaux ornements font belles

Les dames et les damoiselles,

Certes quiconque le dirait

Je proclame qu'il mentirait.

Car la beauté des belles choses,

Soit violettes, fraîches roses,

[p.312]

Ou dras de soie, ou flors de lis, 9229 Si cum escrit où livres lis,

Sunt en eus et non pas ès dames;

Car savoir doivent toutes fames

Que jà fame jor qu'ele vive,

N'aura fors sa biauté naïve;

Et tout autant dis de bonté,

Cum de biauté vous ai conté.

Si di, por ma parole ovrir,

Qui vodroit un femier covrir

De dras de soie ou de floretes

Bien colorées et bien netes,

Si seroit certes li femiers,

Qui de puir est coustumiers,

Tex cum avant estre soloit;

Et se nus hons dire voloit,

Se li femiers est lait par ens

Defors est-il plus biaus parens:

Tout ainsinc les dames se perent

Por ce que plus beles en perent,

Ou por lor ledure repondre.

Par foi ci ne sai-ge respondre,

Fors tant que tel décepcion

Vient de la fole vision

Des yex qui parées les voient,

Par quoi li cuers si se desvoient

Por la plesant impression

De lor imaginacion,

Qu'il ne sevent aparcevoir

Ne la mençonge, ne le voir,

Ne le sofime devisier

Par defaut de bien avisier.

Mès s'il éussent yex de lins,

Jà por lor mautiaus sebelins,

[p.313]

Ou draps de soie ou fleurs de lys, 9277 Comme dans les livres je lis,

Est leur bien, non celui des dames;

Car savoir doivent toutes femmes

Que rien ne peut être ajouté

A leur naturelle beauté.

Ce que pour la beauté j'expose

Est pour la bonté même glose.

Pour mon penser mieux définir,

Qui voudrait un fumier couvrir

De drap de soie ou de fleurettes

Aux couleurs brillantes et nettes,

Certes resterait le fumier,

Qui de puer est coutumier,

Tel comme avant il soulait être;

Et si quelqu'un voulait émettre

Que le fumier est laid dedans,

Mais beau grâce à ses ornements,

Comme se parent damoiselles,

Afin de paraître plus belles

Ou pour déguiser leur laideur;

Contre une si bizarre erreur,

Ma foi, je ne saurais que dire,

Sinon pourtant que tel délire

Et que telle déception

Vient de la folle vision

Des yeux, qui la parure voient,

Sans plus, d'où les coeurs se dévoient

Par la plaisante impression

De leur imagination;

Car ils ne savent, comme en songe.

Distinguer le vrai du mensonge

Ni le sophisme deviser,

Par défaut de bien aviser.

[p.314]

Ne por sorcos, ne por coteles, 9263 Ne por guindes, ne por toeles,

Ne por chainses, ne por pelices,

Ne por joiaus, ne por dévices,

Ne por lor moës desguisées,

Qui bien les auroit avisées,

Ne por lor luisans superfices

Dont eus resemblent artefices,

Ne por chapiaus de flors noveles,

Ne lor semblassent estre beles,

Car le cors Alcipiadès [107], Qui de biauté avoit adès,

Et de color et de feture,

Tant l'avoit bien formé nature,

Qui dedans véoir le porroit,

Por trop lait tenir le vorroit.

Ainsinc le raconte Boëce,

Sages hons et plains de proëce,

Et trait à témoing Aristote

Qui la parole ainsinc li note;

Car lins a la regardéure

Si fort, si perçant et si dure,

Qu'il voit tout quanque l'en li moustre,

Et dehors et dedans tout outre.

Si dit c'onques en nul aé

Biauté n'ot pez o Chastéé [108]; Tous jors i a si grant tençon,

C'onques en fable n'en chançon,

Dire n'oï ne recorder

Que riens les péust acorder:

Qu'il ont entr'eus si mortel guerre,

Que jà l'une plain pied de terre

A l'autre ne lerra tenir,

Tant cum puist au dessus venir.

[p.315]

Mais du lynx s'ils avaient la vue, 9311 Jamais pour robe bien vêtue,

Corsage, guimpe, justaucorps,

Dentelles et brillants dehors

Toujours faux, agaçantes mines,

Manteaux de marthes zibelines,

Joyaux riches et précieux,

Tant fussent éblouis leurs yeux,

Ni pour chapel de fleurs nouvelles,

Femmes ne leur sembleraient belles;

Car d'Alcibiade le corps [107b] Si florissant, si beau dehors,

De si noble et gente structure,

Tant l'avait bien formé Nature,

Qui par dedans le voir pourrait,

Pour trop laid certes le tiendrait.

Ainsi le raconte Boèce,

Homme sage et plein de prouesse,

Aristote à témoin prenant

Et ses paroles rapportant,

Car le lynx a si forte vue

Et si perçante et si aiguë,

Qu'il voit tous les objets céans

Aussi bien dehors que dedans.

Au surplus, jamais de la vie

Beauté de vertu n'est l'amie[108b]. Elles se livrent tels assauts,

Que jamais en nos fabliaux,

En nos chansons et poésies,

Rien qui pût ces deux ennemies

Mettre d'accord n'ouïs conter.

Entre elles on les voit lutter

Toujours en si mortelle guerre,

Que jamais l'une un pied de terre

[p.316]

Mès la chose est si mal partie, 9297 Que Chastéé pert sa partie

Quant assaut, ou quant se revanche:

Tant set poi de luite et de ganche,

Que li convient ses armes rendre,

Qu'el n'a pooir de soi deffendre

Contre biauté qui trop est fiere.

Leidor néis sa chamberiere,

Qui li doit honor et service,

Ne l'aime pas tant, ne ne prise,

Que de son ostel ne la chace,

 

LI Illustration: Beaulté si

Chasteté guerroye... Voir image

 

Beaulté si Chasteté guerroye,

Et Laidure aussi la maistroye

De servir à vertus leur dame[109], Qui des chastes à malle fame.

 

Et li cort sus, au col la mace,

Qui tant est grosse et tant li poise

Que merveilleusement li poise

Dont sa dame en vie demore

La montance d'une sole hore.

S'est Chastéé trop mal baillie,

Quant de deus pars est assaillie,

Si n'a de nule part secors,

Si l'en estuet foïr le cors:

Car el se voit en l'estor seule,

S'el l'avoit juré sus sa gueule,

Séust néis assés de luite,

Quant aucuns encontre li luite,

 

[p.317]

Ne laissera l'autre tenir 9345 Tant qu'au-dessus puisse venir.

Mais la chance est mal répartie,

Et Chasteté perd la partie,

Et succombe au combat toujours;

Tant sait peu de lutte et de tours,

Qu'il lui convient les armes rendre

Et n'a pouvoir de se défendre

Contre Beauté trop fort lutteur.

Sa servante même, Laideur,

Qui lui doit honneur, assistance,

Si peu lui porte révérence,

Si peu l'aime, que, sans façon,

Vous la chasse de sa maison,

 

LI

 

Beauté tant Chasteté guerroie,

Laideur aussi tant la rudoie,

Qu'ils lui font leur dame servir,

Qui chastes femmes fait honnir.

 

Et lui court sus parmi la place,

Saillante au col sa grosse masse

Si lourde qu'il semble vraiment

Que ce lui soit moult grand tourment

Que sa maîtresse encor demeure

Vivante l'espace d'une heure.

Ainsi trop faible est Chasteté;

En lutte de chaque côté

Et de nulle part défendue,

Elle s'enfuit toute éperdue.

Car seule au combat se voyant,

L'eût-elle juré par serment,

 

[p.318]

N'oseroit-ele contrester, 9325 Si qu'el n'i puet riens conquester.

Laidor ait ores mal dehé,

Quant si guerroie Chastéé,

Que deffendre et tenser déust;

Néis se mucier la péust

Entre sa char et sa chemise,

Si l'i déust-ele avoir mise.

Moult refait certes à blasmer

Biauté qui la déust amer,

Et procurer, s'ele péust,

Que bonne pès entre eus éust;

Son pooir au mains en féist,

Ou qu'en sa merci se méist;

Que bien li déust faire hommage,

S'ele fust preus, cortoise et sage,

Non pas faire honte et vergoigne;

Car la letre néis tesmoigne

Où sisiesme livre Virgile,

Par l'auctorité de Sebile,

Que nus qui vive chastement,

Ne puet venir à dampnement.

Dont ge jur Diex, le roi celestre,

Que fame qui bele vuet estre,

Ou qui du ressembler se paine,

Et se remire et se demaine

Por soi parer et cointoier,

Qu'el vuet Chastéé guerroier,

Car moult a certes d'anemies.

Par cloistres et par abbaies,

Sunt toutes contre li jurées;

Jà si ne seront enmurées

 

[p.319]

Elle ne sait assez de lutte, 9375 Quand tel lutteur contre elle lutte,

Pour oser même résister,

Sans espoir de rien conquêter.

Que Laideur tombe en male voie

Quand si fort Chasteté guerroie

Que protéger elle devrait!

Si même cacher la pouvait

Entre sa chair et sa chemise,

Elle devrait l'y avoir mise.

Beauté certe est bien à blâmer

Aussi, qui la devrait aimer,

Et, s'il se peut, faire qu'entre elles

Bonne paix finît leurs querelles,

En faire au moins tout son pouvoir

Et ses lois mêmes recevoir.

Si courtoise elle était et sage,

Elle devrait lui faire faire hommage

Et non pas honte ni dépit.

Car le témoigne ainsi l'écrit,

Au sixte livre de Virgile,

Par la bouche de la sibylle:

«Que nul qui vive chastement

Ne peut venir à damnement,»

D'où je jure par Dieu le Père:

«Femme qui veut belle se faire

Et qui, pour le sembler au moins,

A se parer met tous ses soins

Et s'admirer, c'est que la guerre

Elle veut à Chasteté faire.»

Aussi que d'ennemis ardents!

Par les cloîtres et les couvents,

Toutes contre elle conjurées,

Femmes ne sont assez murées

 

[p.320]

Que Chastéé si fort ne héent, 9357 Que toutes à honir ne béent.

Toutes font à Venus hommage,

Sans regarder preu ne dommage,

Et se cointoient et se fardent

Por ceus bouler qui les regardent;

Et vont traçant parmi ces ruës,

Por véoir, por estre véuës[110]; Por faire as compaignons desir

De voloir avec eus gesir.

Por ce portent-eus les cointises

As karoles et as eglises:

Car jà nule ce ne féist,

S'el ne cuidast qu'en la véist,

Et que par ce plus tost pléust

A ceus que decevoir péust.

Mès certes qui le voir en conte,

Moult font fames à Diex grant honte,

Comme foles et desvoiées,

Quant ne se tiennent apoiées

De la biauté que Diex lor donne.

Chascune a sor son chief coronne

De floretes d'or ou de soie,

Et s'en orguillist et cointoie

Quant se va monstrant par la vile;

Par quoi trop malement s'avile

La maléurée, la lasse,

Quant chose plus vile et plus basse

De soi vuet sor son chief atraire,

Por sa biauté croistre ou parfaire;

Et vet ainsinc Diex despisant,

Qu'el le tient por non soffisant,

 

[p.321]

Pour Chasteté ne point haïr 9409 Ni s'efforcer de la honnir.

Toutes font à Vénus hommage

Sans voir ni profit ni dommage,

Se parent, se couvrent de fards

Afin d'abuser les regards,

Et s'en vont traçant par les rues,

Pour voir, surtout pour être vues[110b] Et donner aux hommes désir

De les vouloir au lit saillir.

Aussi toutes leurs marchandises,

Aux karoles comme aux églises,

Portent-elles également,

Et nulle, bien certainement,

Ne sortirait ainsi vêtue,

Si ne désirait être vue,

Adonc, en séduisant les yeux,

Tromper les gens plus vite et mieux.

Mais pour celui qui juste compte,

Moult à Dieu font femmes grand' honte,

Quand, dans leur fol égarement,

Ne se contentent simplement

De la beauté que Dieu leur donne.

Chacune sa tête couronne

De fleurettes de soie ou d'or,

Et vaine s'enorgueillit fort

Quand se va montrant par la ville.

Ainsi plus méprisable et vile

La malheureuse alors se fait,

Quand d'un plus bas et vil objet

Qu'elle-même, à s'orner s'ingère,

Pour sa beauté croître ou parfaire.

Elle s'en va Dieu méprisant

Et le proclame insuffisant,

[p.322]

Et se pense en son fol corage 9389 Que moult li fist Diex grant outrage,

Qui, quant biauté li compassa,

Trop négligemment s'en passa.

Si quiert biauté de créatures

Que Diex fist de plusors figures,

Ou de métaus, ou de floretes,

Ou d'autres estranges chosetes.

Sans faille, ainsinc est-il des hommes,

Se nous, por plus biaus estre, fomes

Les chapelés et les cointises

Sor les biautés que Diex a mises

En nous: vers li trop mesprenons,

Quant apaiés ne nous tenons

Des biautés qu'il nous a données

Sor toutes créatures nées.

Mès ge n'ai de tex trufes cure,

Ge voil soffisant vestéure

Qui de froit et de chaut me gart:

Autresinc bien, si Diex me gart,

Me garantist et cors et teste

Par vent, par pluie et par tempeste,

Forré d'agniaus cist miens buriaus,

Comme pers forré d'escuriaus.

Mes deniers, ce me semble, pers

Quant ge, por vos robes de pers,

De camelot ou de brunete,

De vert ou d'escarlate achete,

Et de vair et de gris la forre;

Ce vous fait en folie encorre,

Et faire les tors et les moës

Par les poudres et par les boës:

Ne Diex, ne moi riens ne prisiés.

Néis la nuit, quant vous gisiés

[p.323]

Puisqu'en son fol coeur envisage 9443 Que Dieu lui fit moult grand outrage,

Qui, quand la beauté lui donna,

Négligemment s'en acquitta;

Puisqu'emprunte des créatures,

Que Dieu fit sous mille figures,

Leurs beautés, soit fleurs, animaux,

Substances maintes ou métaux.

Sans mentir, tous tant que nous

sommes,

Il en est de même des hommes;

Car pour paraître aussi plus beaux,

De chapelets et de joyaux

Couvrons les beautés naturelles

Qu'en nous pourtant Dieu fit plus belles.

Envers lui nous nous méprenons,

Quand satisfaits ne nous tenons

Des beautés qu'il nous a données

Sur toutes créatures nées.

Pour moi, ces moyens méprisant,

Je veux vêtement suffisant

Qui, si Dieu me tient en sa garde,

Et du chaud et du froid me garde,

De simple drap fourré d'agneau

Autant que poil d'écureuil chaud,

Et corps me garantisse et tête

Par vent, par pluie et par tempête;

Car je perds mon argent, par Dieu,

Quand pour vous robes de drap bleu,

De camelot et de brunete,

D'écarlate ou de vert j'achète

Et fourre de vert et de gris;

Ce vous affole, à mon avis,

Et vos tours excite et vos moues

Par la poussière et par les boues,

[p.324]

En mon lit lez moi toute nuë, 9423 Ne poés-vous estre tenuë:

Car quant ge vous voil embracier

Por besier et por solacier,

Et sui plus forment eschaufés,

Vous rechigniés comme maufés,

Ne vers moi, por riens que ge face,

Ne volés torner vostre face;

Mès si malade vous faigniés,

Tant souspirés, tant vous plaigniés,

Et faites si le dangereus,

Que g'en deviens si paoreus

Que ge ne vous ose assaillir,

Tant ai grant paor de faillir.

Quant après dormir me réveille,

Si me vient à trop grant merveille

Comment ces ribaus i aviennent

Qui par jor vestuë vous tiennent,

Se vous ainsinc vous détortés

Quant avec eus vous déportés,

Et se tant lor faites d'anuis

Cum à moi de jor et de nuis.

Mès n'en avés, ce cuit, talent,

Ains alés chantant et balent

Par ces jardins, par ces praiaus,

Avec ces ribaus desloiaus

Qui traïsnent ceste espousée

Par l'erbe vert à la rousée,

Qui me vont ilec despisant,

Et par despit entr'eus disant:

[p.325]

Ni Dieu, ni moi rien ne prisez. 9477 Voire la nuit, quand vous gisez

Au lit près de moi toute nue,

Point n'avez-vous de retenue.

Car si je veux vous embrasser,

Vous baiser et vous caresser,

Et mes soulas avec vous prendre,

Plus me voyez pressant et tendre,

Plus mes ardeurs vous éteignez

Et comme un diable rechignez,

Ni vers moi, pour rien que je fasse,

Ne voulez tourner votre face,

Mais tant malade vous feignez,

Tant soupirez, tant vous plaignez

Et tant faites la langoureuse,

Que l'âme en ai toute anxieuse

Et que n'ose vous assaillir,

Tellement j'ai peur de faillir.

Et quand après dormir m'éveille,

Lors me vient à trop grand' merveille,

Si de même vous débattez

Quand avec eux vous ébattez,

Comment ces ribauds y parviennent

Qui vêtue en plein jour vous tiennent,

Et si tant leur faites d'ennuis

Comme à moi les jours et les nuits.

Mais avec eux, comme je pense,

N'avez si fière contenance;

Vous allez chantant et dansant,

Par les jardins et prés glissant

Sur l'herbe verte et la rosée,

Vous ma légitime épousée,

Avec ces ribauds doucereux

Qui vous entraînent avec eux.

[p.326]

C'est maugré l'ort vilain Jalous; 9453 Sa char soit or livrée as lous,

Et les os as chiens enragiés!

Par qui sui si ahontagiés?

C'est par vous, dame pautoniere,

Et par vostre fole maniere;

Ribaude orde, vil pute, lisse,

Jà, vostre cors de cest an n'isse,

Quant à tex mastins le livrés,

Par vous sui à honte livrés;

Par vous, par vostre lecherie,

Sui-ge mis en la confrarie

Saint Ernol, le seignor des cous[111], Dont nus ne puet estre rescous,

Qui fame ait, au mien escient,

Tant l'aut gardant ne espiant,

S'éust néis d'iex ung millier.

Toutes se font hurtebillier[112]: Qu'il n'est garde qui riens i vaille;

Et s'il avient que le fait faille,

Jà la volenté n'i faudra,

Par quoi, s'el puet, au fait saudra,

Car le voloir tous jors en porte.

Mès forment nous en réconforte

Juvenaus, qui dist, du mestier

Que l'en appelle rafetier[113], Que c'est li meindres des péchiés

Dont cuer de fame est entechiés;

Car lor nature lor commande

Que chascune au pis faire entende.

Ne voit-l'en comment les marrastres

Cuisent venins à lor fillastres,

[p.327]

Tous tant qu'ils sont ils vous méprisent 9511

Et par dépit entre eux se disent:

«C'est bien fait pour l'affreux Jaloux

Que sa chair soit livrée aux loups,

Ses os qu'enragé chien dévore!»

Qui donc ainsi me déshonore?

C'est vous-même, dame cataud,

Par votre coeur fol et ribaud,

Chienne en feu, ribaude, putasse,

Que votre corps un an ne passe,

Quand à tel matin le livrez,

Car de honte vous me couvrez.

Par vous, par votre lécherie,

Je suis mis en la confrérie

De saint Arnould, saint des cocus [111b], Dont nuls ne furent secourus

Qui femme ont, à ma connaissance,

Combien qu'on la garde et relance,

Eût-on même d'yeux un millier;

Toutes se font hurtebillier[112b]. Il n'en est pas une qui tienne,

Et s'il advient qu'au fait ne vienne,

La volonté n'y manquera,

Et s'il se peut elle y viendra,

Car le vouloir toujours l'emporte.

Mais Juvénal nous réconforte

Là-dessus merveilleusement;

Car il nous dit moult sagement

Que ce besoin de la femelle,

Et que forniquer on appelle[113b], Est encor le moindre péché

Dont soit coeur de femme entaché.

Car leur nature leur commande

Que chacune au pis faire entende.

[p.328]

Et font charmes et sorceries, 9485 Et tant d'autres grans déablies,

Que nus nes porroit recenser,

Tant i séust forment penser?

Toutes estes, serés, ou futes,

De fait ou de volenté putes [114]; Et qui bien vous encercheroit,

Toutes putes vous trouveroit:

Car qui que puist le fait estraindre,

Volenté ne puet nus contraindre.

Tel avantage ont toutes fames

Qu'el sunt de lor volenté dames;

L'en ne lor puet le cuer changier,

Por batre, ne por ledengier;

Mès qui changier les lor péust,

Des cors la seignorie éust.

Or lessons ce qui ne puet estre;

Mès, biaus dous Diex, biaus Rois celestre! Des ribaus que porrai-ge faire

Qui tant me font honte et contraire?

S'il avient que ge les menace,

Riens ne priseront ma menace;

Se ge me vois à eus combatre,

Tost me porront tuer ou batre.

Il sunt felon et outrageus,

De tous maus faire corageus,

Jennes, jolif, felons, testu:

Ne me priseront ung festu;

Car jonesce si les enflame,

Qui de feu les emple et de flame,

Et tout lor fait par estovoir

Les cuers à folie esmovoir,

[p.329]

Ainsi marâtres de leurs mains 9545 Pour leurs brus font cuire venins,

Charmes font et sorcelleries,

Et tant d'autres grand' diableries,

Qu'on ne pourrait les recenser,

Si longtemps qu'on y pût penser.

Toutes êtes, serez ou fûtes

De fait ou de volonté putes [114b]! Et qui bien vous étudierait

Toutes putes vous trouverait.

Car tel avantage ont les femmes

Qu'elles sont de leur vouloir dames,

Et qui pût le fait empêcher

Ne saurait leur vouloir forcer.

L'injure ni la violence

Ne changent point la conscience,

Car qui le coeur changer pourrait

Du corps ainsi maître serait.

Or, laissons ce qui ne peut être;

Mais, doux Dieu, roi du ciel et maître,

Que puis-je contre ces ribauds

Qui de tant de honte et de maux

M'accablent? Si je les menace,

Ils se riront de ma menace;

Si je vais contre eux me ruer,

Tôt me pourront battre ou tuer.

Outrageux, félons, l'àme fière

Et courageux de tous maux faire,

Jeunes, hardis, félons, têtus,

Me priseront-ils deux fétus?

Car jeunesse tant les enflamme

Qui les emplit de feu, de flamme

Et leur fait nécessairement

Émouvoir le coeur follement,

[p.330]

Et si legiers et si volans, 9517 Que chascuns cuide estre ung Rolans,

Voire Hercules, voire Sanson.

Si rorent cil dui, ce pense-on,

Si cum en escrit le recors,

Resemblables forces de cors;

Car Hercules avoit, selonc

L'auctor Solin, sept piés de lonc,

N'onc ne pot à quantité graindre

Nus noms, si cum il dit, ataindre.

Moult ot cis Hercules d'encontres,

Il vainqui douze orribles monstres,

Et quant ot vaincu le douziesme,

Onc ne pot chevir du treiziesme[115]. Ce fu de Deyanira

S'amie, qui li descira

Sa char de venin toute esprise

Par la venimeuse chemise.

Ainsinc fu par fame dontés

Hercules qui tant ot bontés.

Si ravoit-il par Yolé [116] Son cuer jà d'amors afolé. Illustration: Ainsinc Sanson, qui pas dix hommes... Voir image

Ainsinc Sanson, qui pas dix hommes

Ne redotoit ne que dix pommes,

S'il éust ses cheveus éus,

Fu par Dalila décéus.

Si fai-ge que fox de ce dire,

Car ge sai bien que tire à tire

Mes paroles toutes dirés,

Quant vous de moi départirés;

As ribaus vous irés clamer,

Et me porrés faire entamer

[p.331]

Le rend si léger, si crédule, 9579 Que chacun se croit un Hercule,

Un Samson, au moins un Roland.

Or les deux premiers, ci-devant,

Avaient, si bien me le rappelle,

Semblable force corporelle.

Car avait Hercule, selon

L'auteur Solin, sept pieds de long,

Et jamais homme, il nous l'assure,

N'atteignit si haute stature.

Moult grands travaux il entreprit,

Douze horribles monstres vainquit,

Mais quand eût vaincu le douzième

Ne put surmonter le treizième[115b]. Ce fut cette Déjanira,

Son amante, qui déchira

Sa chair de venin toute éprise

Par la venimeuse chemise.

Ainsi, ce héros valeureux

Et si fort et si courageux,

Hercule, fut par une femme

Dompté; du reste, de sa flamme

Amour déjà, pour Iolé[116b], Avait ce grand coeur affolé.

Ainsi Samson qui pas dix hommes

N'eût redouté plus que dix pommes,

Ses longs cheveux s'il avait eu,

Fut par sa Dalila déçu.

Mais je suis fol de ce vous dire;

Car je sais bien que tire à tire

Mes paroles répéterez,

Quand de moi vous départirez.

Tous ces ribauds vous feront fête;

Vous me ferez briser la tête,

[p.332]

La teste, ou les cuisses brisier, 9549 Ou les espaules encisier,

Se jà poés à eus aler;

Mès se g'en puis oïr parler

Ains que ce me soit avenu,

Et li bras ne me sunt tenu,

Ou le pestel ne m'est ostés [117], Je vous briserai les costés.

Ami, ne voisin, ne parent,

Ne vous en seront jà garent,

Ne vostre leschéor méismes.

Las! por quoi nous entrevéismes?

Las! de quel hore fu-ge nés

Quant en tel vilté me tenés?

Que cil ribaut mastin puant,

Qui vous vont flatant et chuant,

Sunt si de vous seignor et mestre,

Dont seus déusse sires estre,

Par qui vous estes soustenuë,

Vestue, chaude et péuë,

Et vous me faites parçonniers[118], Ces ors ribaus, ces pautonniers,

Qui ne vous font se honte non,

Tolu vous ont vostre renom,

De quoi garde ne vous prenés

Quant entre vos bras les tenés;

Par devant dient qu'il vous aiment,

Et par derriers putain vous claiment,

Et dient ce que pis lor semble,

Quant il resunt entr'eus ensemble,

Comment que chascuns d'eus vous serve, Car bien congnois toute lor verve.

Sans faille bien est vérités,

Quant à lor bandon vous metés,

[p.333]

A grands coups les cuisses casser, 9613 Ou les épaules dépécer,

Si je vous laisse vers eux rendre.

Mais si je puis avant l'apprendre

Que cela ne soit advenu,

Et si mon bras n'est retenu,

Et si ce bâton l'on ne m'ôte [117b], Je vous veux briser mainte côte.

Ami, ni voisin, ni parent,

Ni même votre beau galant

Ne sauraient mater ma colère.

Maudite soit l'heure naguère

Où pour mon malheur je vous vis

Qui me tenez en tel mépris!

Or ces ribauds, chiens détestables,

Parce qu'ils sont flatteurs, aimables,

Sont de vous maîtres et seigneurs.

A moi, vous devez vos faveurs,

Par qui vous êtes soutenue,

Nourrie et chaussée et vêtue;

Sans pudeur vous m'associez

Tous ces ribauds, vils putassiers,

Qui vous ont de honte abîmée

Et ravi votre renommée,

Mais garde guère n'y prenez,

Quand dans vos bras vous les tenez.

Comment que chacun d'eux vous serve,

Je connais bien toute leur verve;

Devant ils vous aiment tout plein,

Derrière ils vous nomment putain,

Et disent ce que pis leur semble

Une fois qu'ils sont seuls ensemble.

Et vraiment trop le méritez

Quand à leur merci vous mettez;

[p.334]

Il vous sevent bien metre à point, 9583 Car de dangier en vous n'a point.

Quant entrée estes en la foule,

Où chascun vous hurte et defoule,

Il me prent par foi grant envie

De lor solas et de lor vie[119]. Mès sachiés, et bien le recors,

Que ce n'est pas por vostre cors,

Ne por vostre donoiement,

Ains est por ce tant solement

Qu'il ont le desduit des joiaus,

Des fremaus d'or et des aniaus,

Et des robes et des pelices

Que ge vous lais cum fox et nices:

Car quant vous alés as karoles,

Ou à vos assemblées foles,

Et ge remains cum fox et yvres,

Vous i portés qui vaut cens livres

D'or et d'argent sor vostre teste,

Et commandés que l'en vous veste

De camelot, de vair, de gris,

Si que trestous en amegris,

De maltalent et de souci,

Tant m'en esmai, tant m'en souci.

Que me revalent ces gallendes,

Ces coiffes à dorées bendes,

Et ces diorez trecéors,

Et ces yvorins miréors,

Ces cercles d'or bien entailliés,

Précieusement esmailliés,

Et ces corones de fin or

Dont enragier ne me fine or,

[p.335]

Tout leur vouloir ils vous font faire, 9647 Car vous ne vous défendez guère.

Quand dans la foule entrez ainsi

Où chacun vous foule à l'envi,

Il me prend parfois grande envie

De leur soulas et de leur vie [119b]. Mais je ne vous le cache pas,

Ils ne sont point pour vos appas

Séduits ni par votre jactance,

Mais purement par l'éloquence

De vos parures et joyaux,

Des chaînes d'or et des anneaux,

Des manteaux et robes de soie

Que, comme un sot, je vous octroie.

Car lorsque vous vous en allez

A vos karoles et balez

Parmi mainte folle assemblée,

Je reste seul en recelée

Comme un ivrogne ou comme un fol,

Et vous, pour cent livres au col

D'or ou d'argent et sur la tête

Portez et voulez qu'on vous vête

De vair, de camelot, de gris,

Tant que tretout j'en amaigris

De colère et de jalousie,

Tant m'en émeus et m'en soucie!

Que me servent ces oripeaux,

Ces coiffes d'or et ces bandeaux,

Et tous ces tressoirs dorés, voire

Encor ce beau miroir d'ivoire,

Ces cercles d'or si bien taillés,

Précieusement émaillés,

Ces fermails d'or à pierres fines,

A votre col, à vos poitrines,

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Tant sunt beles et bien polies, 9615 Où tant a beles perreries,

Saphirs, rubis et esmeraudes,

Qui si vous font les chieres baudes?

Ces fremaus d'or à pierres fines

A vos cols et à vos poitrines,

Et ces tissus et ces ceintures

Dont tant coustent les ferréures

Que l'or, que les pelles menuës

Que me valent tex fanfeluës?

Et tant estroit vous rechauciés,

Que la robe sovent hauciés

Por montrer vos piés as ribaus.

Ainsinc me confort saint Tibaus!

Que tout dedans tiers jors vendrai,

Et vile et sous piés vous tendrai:

N'aurés de moi, par le cors Dé,

Fors cote et sorcot de cordé,

Et une gonele de chanvre,

Mès el ne sera mie tanvre,

Ains sera grosse et mal tissuë,

Et descirée et desrompuë,

Qui qu'en face ne duel ne pleinte:

Et par mon chief, vous serés ceinte,

Mès, dirés-vous, de quel ceinture?

D'un cuir tout blanc sans ferréure;

Et de mes housiaus anciens

Aurés grans solers à liens [120], Larges à metre grans panufles.

Toutes vous osterai ces trufles,

Qu'el vous donnent occasion

De faire fornicacion:

Si ne vous irés plus monstrer

Por vous faire as ribaus voustrer.

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Ces belles couronnes d'or fin 9681 Qui me font enrager enfin,

Tant sont belles et bien polies,

Où sont tant belles pierreries,

Saphirs, émeraudes, rubis,

Qui vous font des airs si ravis?

Et ces tissus et ces ceintures

Dont me coûtent les garnitures

Autant que les perles et l'or,

A quoi me servent-ils encor?

A quoi cette étroite chaussure

Qui tant vous fait outre mesure

Montrer la jambe à ces ribauds?

Ainsi, me garde saint Thibaus!

Continuer : partie 8 sur 8