Le roman de la rose - Tome II

de Lorris Guillaume · Chapitre 1 sur 4 · partie 3/8

Pages du PDF

Le roman de la rose - Tome II

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

Les hommes devraient-ils s'aimer

Tout en la faisant estimer;

Car Amour mort, il faut le dire,

Justice en ferait trop détruire.

Mais si les gens bien s'entr'aimaient,

Oncques ne s'entreforferaient,

Et quand serait parti le vice,

A quoi donc servirait Justice?

L'Amant.

Dame, je ne sais pas à quoi.

Raison.

Je te crois; car paisible et coi

Tout le monde vivrait sur terre;

De rois, de princes n'auriez guère,

Non plus ni bailli ni prévôt,

Tant le peuple serait dévot;

Jamais juge n'aurait de cause.

Donc Amour est meilleure chose

Que Justice tout simplement,

Combien qu'elle aille réprimant

 

[p.100]

Qui fu mere des seignories 5815 Dont les franchises sunt péries.

Car se ne fust mal et péchiés

Dont li mondes est entechiés,

L'en n'éust onques roi véu,

Ne juge en terre congnéu.

Si se pruevent-il malement,

Qu'il déussent premierement

Trestout avant eus justicier,

Puisqu'en se doit en eus fier;

Et loial estre et diligent,

Non pas lasche, ne négligent,

Ne convoiteus, faus, ne faintis

Por faire droiture as plaintis:

Mès or vendent les jugemens,

Et bestornent les erremens,

Et taillent et cuellent et saient,

Et les povres gens trestout paient.

Tuit s'efforcent de l'autrui prendre:

Tex juge fait le larron pendre,

Qui miex déust estre pendus,

Se jugement li fust rendus

Des rapines et des tors fais

Qu'il a par son pooir forfais.

 

XXXVI

 

Comment Virginius plaida

Devant Apius, qui jugea

Que sa fille à tout bien taillée,

Fust tost à Claudius baillée.

 

Ne fist bien Apius à pendre,

Qui fist à son serjant emprendre

 

[p.101]

Le Mal, père des seigneuries, 5841 Dont les franchises sont péries.

Car sans le Mal ni le Péché,

Dont tout le monde est entaché,

On n'eût jamais vu roi sur terre

Ni de justice régulière.

Car les juges premièrement

Se conduisent si malement

Qu'ils se devraient juger soi-même,

S'ils veulent que chacun les aime,

Être loyaux et diligents,

Non pas lâches ni négligents,

Ni faux, ni rongés d'avarice

Et faire aux malheureux justice.

Mais ils vendent les jugements,

Ils renversent les errements,

Ils cueillent, rognent et taillent,

Et pauvres gens leur argent baillent.

Ils ne songent qu'à rapiner,

Et tel on entend condamner

Un larron, qu'on dût plutôt pendre,

Si jugement on voulait rendre

Des rapines et des torts faits

Qu'il a par son pouvoir forfaits.

 

XXXVI

 

Comment Virginius plaida

Devant Appius qui jugea

Que sa fille si bien taillée

Fût tôt à Claudius baillée.

 

La corde Appius valait-il,

Quand il poussait son agent vil

 

[p.102]

Par faus tesmoings, fauce querele 5845

Contre Virgine la pucele [29], Qui fu fille Virginius,

Si cum dist Titus Livius

Qui bien set le cas raconter,

Por ce qu'il ne pooit donter

La pucele qui n'avoit cure

Ne de li, ne de sa luxure.

Li ribaus dist en audience: Illustration: Li ribaus dist en audience... Voir image Sire juges, donnés sentence

Por moi, car la pucele est moie;

Por ma serve la proveroie

Contre tous ceus qui sunt en vie:

Car où qu'ele ait esté norrie,

De mon ostel me fu emblée

Dès-lors, par poi, qu'ele fu née,

Et baillie à Virginius.

Si vous requier, sire Apius,

Que vous me délivrés ma serve,

Car il est drois qu'ele me serve,

Non pas celi qui l'a norrie:

Et se Virginius le nie,

Tout ce sui-ge prest de prover,

Car bons tesmoings en puis trover.

Ainsinc parloit li faus traïstre

Qui du faus juge estoit menistre;

Et cum li plais ainsinc alast,

Ains que Virginius parlast,

Qui tout estoit prest de respondre

Por ses aversaires confondre,

Juga par hastive sentence

Apius que, sans atendence,

Fust la pucele au serf renduë.

Et quant la chose a entenduë

 

[p.103]

Par faux témoins, par félonie, 5871

Contre la belle Virginie[29b], La fille de Virginius,

Si j'en crois Titus-Livius

Qui cet événement rappelle,

Ne pouvant dompter la pucelle

Qui cet infâme méprisait

Et sa luxure repoussait?

Claudius dit à l'audience:

Juge, donnez pour moi sentence,

Car je puis prouver comme quoi

Cette jeune esclave est à moi

Contre tous ceux qui sont en vie;

Car où qu'elle ait été nourrie,

Je déclare, sire Appius,

Qu'elle fut à Virginius,

Quand on me l'eut prise, donnée,

En mon hôtel à peine née.

Cette esclave que l'on me doit

Faites-moi rendre, c'est mon droit,

Par cet homme qui l'a nourrie;

Et si Virginius le nie,

Je suis prêt à vous le prouver,

Car bons témoins en puis trouver.

Ainsi déposait ce faux traître

Au juge son infâme maître.

Heureux qu'ainsi tout se passât,

Sans que Virginius parlât

Qui s'apprêtait à lui répondre

Pour son adversaire confondre,

Lors Appius hâtivement

Jugea qu'immédiatement

Fût la pucelle au serf rendue.

Aussitôt la chose entendue, [p.104]

Li bons prodons devant nommés, 5879 Bons chevaliers, bien renommés,

C'est assavoir Virginius,

Qui bien voit que vers Apius

Ne puet pas sa fille deffendre,

Ains li convient par force rendre,

Et son cors livrer à hontage,

Si change honte por damage

Par merveilleus apensement,

Se Titus-Livius ne ment.

 

XXXVII

 

Comment après le jugement

Virginius hastivement

A sa fille le chief couppa,

Dont de la mort point n'échappa;

Et mieulx ainsi le voulut faire,

Que la livrer à pute affaire;

Puis le chief presenta au juge

Qui en escheut en grant déluge.

 

Car il par amors, sans haïne, Illustration: Car il par amors, sans haïne... Voir image A sa belle fille Virgine

Tantost a la teste copée,

Et puis au juge présentée

Devant tous en plain consistoire;

Et li juges, selonc l'estoire,

Le commanda tantost à prendre

Por li mener ocir ou pendre.

Mès ne l'occit ne ne pendi,

Car li pueples le deffendi

Qui fu tous de pitié méus,

Si tost cum li fais fu séus;

 

[p.105]

Ce vaillant ci-devant nommé, 5905 Bon chevalier, bien renommé,

C'est le père de Virginie,

Voyant que sa fille chérie

Contre Appius ne peut sauver,

Mais que par force il doit livrer

Ce corps si cher à la luxure,

Le deuil préfère à la souillure

Dans un sublime égarement,

Si Titus-Livius ne ment.

 

XXXVII

 

Comment après le jugement

Virginius hâtivement

A sa fille coupe la tête,

Aimant bien mieux la perdre honnête

Que la livrer au déshonneur

De son hideux persécuteur,

Puis cette tête apporte au juge

Qui succombe en un grand déluge.

Car sans haine, mais par amour,

A sa fille ravit le jour

Virginius, et cette tête

Sanglante aux pieds du juge jette,

En plein forum, aux yeux de tous.

L'histoire dit que de courroux

Le juge ordonna de le prendre

Pour le mener occire ou pendre.

Il ne fut occis ni pendu,

Mais par la foule défendu,

Qui de pitié se lève émue

Sitôt que la chose est connue,

 

[p.106]

Puis fu por ceste mesprison 5909 Apius mis en la prison,

Et là s'occist hastivement

Ains le jor de son jugement;

Et Claudius li chalengieres

Jugiés fu à mort comme lieres,

Se ne l'en éust respitié

Virginius par sa pitié,

Qui tant volt li pueple proier,

Qu'en essil le fist envoier,

Et tuit cil condampnés morurent

Qui tesmoingz de la cause furent.

Briefment juges font trop d'outrages,

Lucan redit, qui moult fu sages[30], C'onques vertu et grant pooir

Ne pot nus ensemble véoir;

Mès sachent que s'il ne s'amendent,

Et ce qu'il ont mal pris ne rendent,

Li poissans juges pardurables

En enfer avec les diables

Lor en metra où col les las.

Ge n'en met hors rois ne prélas,

Ne juge de quelconque guise,

Soit séculier, ou soit d'église;

N'ont pas les honors por ce faire,

Sans loier doivent à chief traire

Les quereles que l'en lor porte,

Et as plaintis ovrir la porte,

Et oïr en propres personnes

Les quereles faulses ou bonnes.

N'ont pas les honors por noiant,

Ne s'en voisent jà gorgoiant,

Qu'il sunt tui serf au menu pueple,

Qui le païs acroist et pueple,

 

[p.107]

Et pour sa noire trahison 5935 Conduit Appius en prison,

Où sans attendre sa sentence

Il mit fin à son existence;

Et Claudius cet imposteur

Eût péri comme un vil voleur,

Si Virginius n'eût sa vie

Sauvé de la foule en furie.

Tant le peuple il vint supplier

Qu'en exil le fit envoyer;

Mais tous par supplice moururent

Ceux qui témoins au procès furent.

Bref les juges sont trop pervers.

Le grand Lucain dit en ses vers [30b]

Que Vertu jamais et Puissance

N'ont ensemble fait alliance.

Mais s'ils n'amendent leurs péchés,

S'ils gardent ces biens arrachés

Par le vol, le juge suprême

En enfer par Satan lui-même

Leur fera meure au col ses lacs.

Je n'excepte rois ni prélats,

Ni juges de quelconque guise,

Soit séculier ou soit d'Église.

Nous ne les comblons pas d'honneurs

Pour exploiter comme voleurs

Les querelles qu'on leur apporte,

Ou fermer aux plaignants leur porte;

Mais pour en personne juger

Procès sincère ou mensonger.

Ils sont les serfs du menu peuple

Qui le pays accroît et peuple,

Et n'a pas voulu les charger

D'honneurs pour voir se rengorger

[p.108]

Et li font seremens et jurent 5943 De faire droit tant comme il durent.

Par eus doivent cil en pez vivre,

Et cil les maufaitors porsivre,

Et de lor mains les larrons pendre,

S'il n'estoit qui vosist emprendre

Por lor personnes tel office,

Puisqu'il doivent faire justice.

Là doivent metre lor ententes,

Por ce lor baille-l'en les rentes.

Ainsinc au pueple le promistrent

Cil qui premiers les honors pristrent.

Or t'ai, se bien l'as entendu,

Ce que tu m'as requis, rendu,

Et les raisons as-tu véuës

Qui me semblent à ce méuës.

L'Amant.

Dame, certes bien me paiés,

Et ge m'en tiens bien apaiés,

Comme cil qui vous en merci;

Mès or vous oï nomer ci,

Si cum moi semble, une parole

Si esbaléurée et fole,

Que qui vodroit, ce croi, muser

A vous emprendre à acuser,

L'en n'i porroit trover deffenses.

Raison.

Bien voi, fet-ele, à quoi tu penses;

Une autre fois quant tu vorras,

Excusacion en orras,

S'il te plaist à rementevoir.

[p.109]

Ces sots qui par serments lui jurent 5969 D'écouter ceux qui les adjurent.

Chacun par eux doit vivre en paix;

Ils doivent punir les forfaits

Et de leurs mains les larrons pendre,

Si nul ne voulait l'entreprendre

Et pour les remplacer s'offrir,

Car Justice doit d'eux venir.

Voilà ce qu'au peuple promirent

Ceux qui premiers les honneurs prirent,

Tel est leur devoir, s'il vous plaît,

Pour ce des rentes on leur fait.

Or te fis, si voulus l'entendre,

Ce que tu demandais, comprendre,

Et les raisons t'ai rassemblé

Qui les meilleures m'ont semblé.

L'Amant.

Certes oui, dame; en conscience,

Comptez sur ma reconnaissance,

Et je vous dis cent fois merci.

Pourtant vous m'avez dit ici,

Comme il me semble, une parole

Si inconséquente et si folle,

Que si je voulais m'arrêter

A vous confondre et réfuter,

Vous n'y sauriez trouver défenses.

Raison.

Je sais, dit-elle, à quoi tu penses.

Une autre fois, quand tu voudras,

Mon excuse tu entendras

S'il te convient que j'y revienne.

[p.110]

L'Amant.

Dont le ramentevrai-ge voir, 5972 Dis-ge cum remembrans et vistes,

Par tel mot cum vous le déistes,

Si m'a mes mestres deffendu

(Car ge l'ai moult bien entendu),

Que jà mot n'isse de ma boiche

Qui de ribaudie s'aproiche;

Mès dès que je n'en suis faisierres,

J'en puis bien estre recitierres:

Si nommerai le mot tout outre:

Bien fait qui sa folie moustre

A celi qu'il voit foloier.

De tant vous puis or chastoier;

Si aparcevrés vostre outrage,

Qui vous faigniés estre si sage.

Raison.

Ce voil-ge bien, dist-ele, entendre;

Mès de ce me restuet deffendre,

Que tu de haïne m'oposes;

Merveille est comment dire l'oses.

Sés-tu pas qu'il ne s'ensieut mie,

Se leissier veil une folie,

Que faire dole autel ou graindre,

Ne por ce se ge veil estaindre

La fole amor à quoi tu bées,

Commans-ge por ce que tu hées [31]? Ne te sovient-il pas d'Oraces

Qui tant ot de sens et de graces?

Oraces dist, qui n'est pas nices,

Quant li fol eschivent les vices[32], [p.111]

L'Amant.

Céans donc je vous y ramène. 5998 Or m'a mon maître défendu

(Car je l'ai moult bien entendu)

Qu'oncques ne sorte de ma bouche

Mot qui chose honteuse touche,

Comme vous fîtes à l'instant;

Il m'en souvient parfaitement.

Mais dès que je n'en suis pas cause,

Bien puis-je répéter sans glose

Et dire franchement le mot.

Il est plaisant de voir un sot

Narguer d'un autre la sottise.

Droit est qu'autant à vous j'en dise

Qui si sage vous déclarez,

Vos excès lors apercevrez.

Raison.

Je crois, me dit-elle, comprendre;

Mais je saurai bien me défendre

A la haine de te pousser.

Comment oses-tu le penser?

De peur d'une sottise faire,

Crois-moi, ce n'est pas nécessaire

D'en faire une autre ou pis encor.

Si j'ai dit d'éteindre d'abord

Cette folle amour qui t'entraîne,

Est-ce te commander la haine [31b]? Horace a dit, qui n'est pas sot:

Le fol qui veut fuir un défaut

Retombe dans l'excès contraire

Et pire encore est son affaire[32b]. [p.112]

Il se tornent à lor contraire; 6001 Si n'en vaut pas miex lor affaire.

Amors ne voil-ge pas deffendre

Que l'en n'i doie bien entendre,

Fors que cele qui les gens blece;

Por ce se ge deffens ivrece,

Ne voil-ge pas deffendre à boivre:

Ce ne vaudroit ung grain de poivre.

Se fole largesce devée,

L'en me tendroit bien por desvée,

Se ge commandoie avarice:

Car l'une et l'autre est trop grant vice;

Ge ne fais pas tes argumens.

L'Amant.

Si faites voir.

Raison.

Par foi, tu mens.

Jà ne te quier de ce flater,

Tu n'as pas bien, por moi mater,

Cerchiés les livres anciens,

Tu n'es pas bons logiciens.

Ge ne lis pas d'amors ainsi,

Onques de ma bouche n'issi

Que nule riens haïr doie-en,

L'en i puet bien trover moien;

C'est l'amor que j'aim tant et prise,

Que ge t'ai por amer aprise.

Autre amor naturel i a

Que Nature ès bestes créa,

Par quoi de lor faons chevissent,

Et les aleitent et norrissent.

[p.113]

Cet esprit sage et délié 6027 Est-il à ce point oublié?

Avant tout, cherche à bien comprendre:

L'amour que je te veux défendre,

C'est celui qui blesse les gens,

Et si l'ivresse je défends,

Je ne défends certes de boire,

Ce serait par trop dérisoire.

Folle largesse est un défaut,

Mais il serait encor plus sot

A moi de louer l'avarice,

Car l'une et l'autre est trop grand vice;

Je ne fais pas tels arguments.

L'Amant.

Si fait, dame.

Raison.

Ma foi, tu mens.

Crois-tu que tu me déconcertes?

Ce n'est pas pour te flatter, certes,

Mais tu connais peu les anciens;

C'était meilleurs logiciens.

Tel amour je ne veux élire,

Jamais ma bouche n'osa dire

Que l'on haït aucunement;

Mais on peut aimer autrement

De l'amour que tant j'aime et prise

Et que je t'ai naguère apprise.

Autre amour naturel y a

Que Nature aux bêtes donna,

Par quoi leur faons bas elles mettent,

Les nourrissent et les allaitent.

[p.114]

De l'amor dont ge tiens ci conte 6029 Se tu vués que ge te raconte

Quex est le defenissemens,

C'est naturex enclinemens

De voloir garder son semblable

Par entencion convenable,

Soit par voie d'engendréure,

Ou par cure de norreture.

A ceste amor sunt près et prestes

Ausinc li home cum les bestes.

Ceste amor, combien que profite,

N'a los, ne blasme, ne merite;

Ne font à blasmer, n'a loer,

Nature les i fait voer.

Force lor fait, c'est chose voire,

N'el n'a sor nul vice victoire;

Mès sans faille, s'il nel' faisoient,

Blasme recevoir en devroient.

Ausinc cum quant uns hons menguë,

Quel loenge l'en est déuë?

Mès s'il forjuroit le mengier,

L'en le devroit bien ledengier.

Mès bien sai que tu n'entens pas

A ceste amor, por ce m'en pas:

Moult as empris plus fole emprise

De l'amor que tu as emprise;

Si la te venist miex lessier,

Se de ton preu vués apressier.

Neporquant si ne voil-ge mie

Que tu demores sans amie;

Met, s'il te plaist, à moi t'entente.

Sui-ge pas bele dame et gente,

Digne de servir un prodomme,

Et fust emperere de Romme?

[p.115]

De cet amour tout bestial, 6055 Quel est le but pour l'animal?

Inspiré par je ne sais quelle

Passion toute naturelle,

Il n'a point d'autre intention

Que, par la reproduction,

Par les soins et par la tendresse,

De perpétuer son espèce.

A cet amour sont tous enclins

Les animaux et les humains,

Et cet amour, quoiqu'il profite,

Blâme ou louange ne mérite

Et n'est bon ni mauvais, ma foi;

De Nature à eux cette loi

S'impose, et puis il est notoire

Que sur nul vice il n'a victoire;

Mais bien plus, s'ils ne le faisaient,

Blâme recevoir en devraient.

Par exemple l'homme qui mange

Mérite-t-il une louange?

Mais si manger il refusait,

A bon droit on le blâmerait.

Ce n'est pas l'amour que pourchasse

Ton coeur, j'espère; donc je passe.

Plus folle entreprise as conçu

Par cet amour qui t'a déçu;

Aussi laisse-le, je t'engage;

Pour ton honneur c'est le plus sage.

N'en conclus pas que ton devoir

Soit de ne point d'amie avoir.

De moi veux-tu pour ton amante?

Suis-je pas belle dame et gente,

Digne du plus noble seigneur,

Fût-il de Rome l'empereur?

[p.116]

Si veil t'amie devenir; 6063 Et se te vués à moi tenir,

Sés-tu que m'amor te vaudra

Tant, que jamès ne te faudra

Nule chose qui te conviengne

Por meschéance qui t'aviengne?

Ains te verras si grant seignor,

C'onc n'oïs parler de greignor.

Ge ferai quanque tu vorras,

Jà si haut voloir ne porras,

Mès que sans plus faces mes euvres;

Jà ne convient qu'autrement euvres.

Si auras en cest avantage

Amie de si haut parage,

Qu'il n'est nule qui s'i compere.

Fille sui Diex le sovrain pere

Qui tele me fist et forma:

Regarde ci quele forme a,

Et te mire en mon cler visage;

Onques pucele de parage

N'ot d'amer tel bandon cum gié,

Car j'ai de mon pere congié

De faire ami et d'estre amée;

Jà n'en serai, ce dit, blasmée,

Ne de blasme n'auras-tu garde,

Ains t'aura mes peres en garde,

Et norrira nous deus ensemble.

Dis-ge bien? respon, que t'en semble?

Li Diex qui te fait foloier

Sieust-il ses gens si bien poier?

Lor apareille-il si bon gages

As fox dont il prent les hommages?

Por Diex, gar que ne me refuses.

Trop sunt dolentes et confuses

[p.117]

Eh bien, je veux être ta mie; 6089 Si tu veux me donner ta vie,

Mon amour te profitera

Tant, qu'onques ne te manquera

Nulle chose qui te convienne,

Pour infortune qui t'advienne.

Tu te verras plus grand seigneur

Que le plus puissant empereur,

Et si haut que ton coeur aspire,

Je ferai tout ce qu'il désire;

Mais il faudra ma volonté

Toujours faire avec loyauté.

Alors tu auras en partage

Amante de si haut parage,

Qu'il n'en est point à comparer.

Je suis, tu ne dois l'ignorer,

La fille du Souverain Père,

De Dieu, qui se plut à me faire

Et belle et bonne comme lui.

Regarde-le, mon tendre ami,

Et te mire en mon clair visage;

Oncques fille de haut parage

N'eut d'aimer tel pouvoir que j'ai,

Car de mon père j'ai congé

D'ami choisir et d'être aimée

Et jamais n'en serai blâmée;

Nul non plus ne te blâmera,

Mais en sa garde nous tiendra

Mon père tous les deux ensemble.

Dis-je bien? Réponds, que t'en semble?

Le Dieu qui te fait tant crier,

Sait-il si bien ses gens payer,

Et donne-t-il de si bons gages

A ceux dont il reçoit hommages?

[p.118]

Puceles qui sunt refusées, 6097 Quant de prier ne sunt usées,

Si cum tu méismes le prueves

Par Equo, sans querre autres prueves.

L'Amant.

Or me dites donques ainçois,

Non en latin, mais en françois,

De quoi volés que je vous serve.

Raison.

Sueffre que ge soie ta serve,

Et tu li miens loiaus amis:

Li Diex lairas qui ci t'a mis,

Et ne priseras une prune

Toute la roë de Fortune.

A Socrates seras semblables[33], Qui tant fu fers et tant estables,

Qu'il n'ert liés en prospérités,

Ne tristes en aversités.

Tout metoit en une balance,

Bonne aventure et meschéance,

Et les faisoit égal peser,

Sans esjoïr et sans peser:

Car de chose, quelqu'ele soit,

N'ert joianz, ne ne l'en pesoit.

Ce fu cis, bien le dit Solin [34], Qui par les respons Apolin

Fu jugié du mont li plus sages.

Ce fu cis à qui li visages,

De tout quanque li avenoit,

Tous jors en ung point se tenoit:

[p.119]

Pour Dieu, ne me refuse pas, 6123 Car trop dolentes sont, hélas!

Pucelles qui sont repoussées,

Quant elles se sont abaissées

A prier; tu connais le sort

D'Écho; souviens-toi de sa mort.

L'Amant.

Pourquoi tout ce latin, ma chère?

En bon français soyez plus claire.

Dites, que voulez-vous de moi?

Raison.

Que je sois ta servante, et toi

Mon loyal ami. La Fortune,

Crois-moi, ne vaut pas une prune.

N'hésite pas un seul instant,

Laisse ce Dieu si malfaisant,

Au bon Socrate sois semblable[33b], Qui fut si constant et si stable,

Ni gai dans la prospérité

Ni triste dans l'adversité.

Il mettait tout dans la balance,

Bonne aventure et male chance,

Les faisait égales peser

Sans se plaindre et sans s'abuser.

Quoi qu'il arrivât, nulle chose

Ne le rendait gai ni morose.

Ce fut lui, comme dit Solin[34b], Qui fut d'Apollon Pithyen

Jugé du monde le plus sage;

Car c'était lui dont le visage

Dans l'heur et dans l'adversité

Conservait sa sérénité.

 

[p.120]

N'onc cil mué ne le troverent 6125 Qui par ceguë le tuerent,

Por ce que plusors diex nioit,

Et en ung sol Diex se fioit,

Et préeschoit qu'il se gardassent

Que par plusors diex ne jurassent,

Eraclitus[35], Diogenés

Refurent de tiex cuers, que nés

Por povreté, ne por destrece

Ne furent onques en tristece:

Tuit fers en ung propos sotindrent

Tous les meschiés qui lor avinrent.

Ainsinc feras tant seulement,

Ne me sers jamès autrement.

Gar que Fortune ne t'abate,

Comment qu'el te tormente et bate:

N'est pas bons luitieres, ne fors,

Quant Fortune fait ses efforts,

Et le vuet desconfire ou batre,

Qui ne se puet à li combattre.

L'en ne s'i doit pas lessier prendre,

Mès viguereusement deffendre.

Si set-ele si poi de luite,

Que chascuns qui contre li luite,

Soit en palès, soit en femier,

La puet abatre au tour premier.

N'est pas hardis qui riens la doute,

Car qui sauroit sa force toute,

Et bien la congnoistroit sans doute,

Nus qui de gré jus ne se boute,

Ne puet à son jambet chéoir.

Si rest moult grant honte à véoir

D'omme qui bien se puet deffendre,

Quant il se lesse mener pendre.

 

[p.121]

Et point changé ne le trouvèrent 6153 Ceux qui par poison le tuèrent,

Plusieurs dieux parce qu'il niait

Et dans un seul Dieu se fiait,

Et leur prêchait qu'ils se gardassent

Que par plusieurs dieux ne jurassent.

Tel Héraclite avait le coeur[35b],

Et Diogène le penseur,

Qui pour pauvreté ni détresse

Oncques ne furent en tristesse.

Tous deux soutinrent sans faillir

Les coups qui les venaient férir.

Que la Fortune ne t'abatte

Combien qu'elle t'assaille et batte;

Mais comme eux fais exactement,

Ne me sers jamais autrement.

Il est sans courage et sans force,

Lorsque la Fortune s'efforce

De le battre et jeter à bas,

Celui qui ne se défend pas;

On ne doit pas s'y laisser prendre,

Mais avec vigueur se défendre.

Du reste, elle est pauvre lutteur;

Celui qui brave sa fureur,

Soit en palais, soit en chaumière,

Au premier tour peut la défaire.

L'homme est lâche qui d'elle a peur,

Car s'il connaissait sa vigueur,

Au lieu de tomber sans défense,

Son croc en jambe d'assurance

Bien saurait-il braver sans choir.

C'est en effet grand' honte à voir

L'homme qui se pourrait défendre,

Quand il se laisse mener pendre.

 

[p.122]

Tort auroit qui l'en vorroit plaindre, 6159 Qu'il n'est nule peresce graindre.

Garde donc que jà riens ne prises

Ne ses honors, ne ses servises.

 

XXXVIII

 

Comment Raison monstre à l'Amant

Illustration: Comment Raison monstre à l'Amant... Voir image

Fortune la Roë tournant,

Et lui dit que tout son pouvoir,

S'il veult, ne le fera douloir.

 

Lesse-li sa roë torner,

Qu'el torne adès sans séjorner,

Et siet où milieu comme avugle:

Les uns de richeces avugle,

Et d'onors et de dignités;

As autres donne povretés,

Et quant li plaist tout en reporte;

S'est moult fox qui s'en desconforte,

Et qui de riens s'en esjoïst,

Puis que deffendre s'en poïst:

Car il le puet certainement

Mès qu'il le vueille seulement.

D'autre part, si est chose expresse,

Vous faites Fortune déesse,

Et jusques où ciel la levés,

Ce que pas faire ne devés;

Qu'il n'est mie drois ne raison

Qu'ele ait en paradis maison;

Et n'est pas si bien éureuse,

Ains a maison trop périlleuse.

Une roche est en mer séans,

Moult parfont où milieu léans,

 

[p.123]

Il n'est à plaindre, en vérité, 6187 Je ne sais pire lâcheté.

Crois-moi, méprise ses caprices

Et ses honneurs et ses services.

 

XXXVIII

Comment Raison montre à l'Amant

Fortune et son disque tournant,

Et lui dit qu'est bien peu de chose

Son pouvoir à qui braver l'ose.

 

Laisse-la son disque tourner,

Qu'elle tourne sans séjourner

Debout dessus comme un aveugle.

Les uns de richesse elle aveugle,

D'honneur et de prospérité,

Aux autres donne pauvreté

Et quand il lui plaît tout remporte.

Bien fol est qui s'en déconforte,

Et qui de rien s'en éjouit,

Puisqu'il peut braver son dépit;

Car il le peut sans aucun doute,

Il n'a qu'à le vouloir. Écoute:

Vous agissez en insensés,

Quand jusqu'au ciel vous exhaussez

Cette Fortune et par simplesse

Vous en faites une déesse;

Car il n'est ni droit ni raison

Qu'elle ait en Paradis maison.

Elle n'est pas si bienheureuse,

Mais a maison trop périlleuse.

En pleine mer énorme et droit

Sur un gouffre sans fond, on voit

 

[p.124]

Qui sus la mer en haut se lance, 6189 Contre qui la mer grouce et tance:

Li flots la hurtent et débatent,

Et tous jors à li se combatent,

Et maintes fois tant i cotissent [36], Que toute en mer l'ensevelissent.

Aucunes fois se redespoille

De l'iaue qui toute la moille,

Si cum li flos arrier se tire,

Dont saut en l'air et si respire;

Mès el ne retient nule forme,

Ainçois se transmuë et reforme,

Et se desguise et se treschange,

Tous jors se vest de forme estrange;

Car quant ainsinc apert par air,

Les floretes i fait parair,

Et cum estoiles flamboier,

Et les herbetes verdoier

Zephirus, quant sur mer chevauche;

Et quant bise resoufle, il fauche

Les floretes et la verdure

A l'espée de sa froidure,

Si que la flor i pert son estre

Si-tost cum el commence à nestre.

La roche porte un bois doutable [37],

Dont li arbre sunt merveillable:

L'un est brehaigne et riens ne porte,

L'autre en fruit porter se déporte;

L'autre de foillir ne refine,

L'autre est de foilles orphenine;

Et quant l'un en sa verdor dure,

Les plusors i sunt sans verdure;

Et quant se prent l'une à florir,

A plusors vont les flors morir;

[p.125]

Un rocher se dresser sur l'onde 6217 Qui tout autour mugit et gronde.

Les flots tumultueux, roulants,

Incessamment battent ses flancs

Et quelquefois si haut bondissent

Que tout en mer l'ensevelissent.

Quelquefois, secouant le flot

Qui l'envahit et qui bientôt

Retombe et vaincu se retire,

Fier il se redresse et respire.

Mais toujours il change d'aspect,

Toujours se déguise et revêt

Soudain une nouvelle forme,

Toujours se mue et se transforme.

Sitôt qu'il reparaît sur l'eau,

Les fleurs de pointer aussitôt

Ainsi qu'étoiles scintillantes

Emmi les herbes verdoyantes,

Zéphir en mer de chevaucher.

Mais bientôt Bise vient faucher

Les fleurettes et la verdure

Sous le tranchant de sa froidure,

Et les fleurs toutes de mourir

Au moment de s'épanouir.

Ce roc porte un bois redoutable

Et d'une essence inexplicable.

Tel arbre étend ses rameaux verts,

L'autre ses bras maigres et clairs;

L'un est stérile et rien ne porte,

L'autre a des fruits de toute sorte.

Quand l'un veut se prendre à fleurir,

On en voit plusieurs dépérir;

Si l'un se couvre de verdure

Maints autres perdent leur parure,

[p.126]

L'une se hauce, et ses voisines 6223 Se tiengnent vers la terre enclines;

Et quant borjons à l'une viennent,

Les autres flestries se tiennent.

Là sunt li genestes jaiant,

Et pin et cedre nain séant.

Chascun arbre ainsinc se deforme,

Et prent l'ung de l'autre la forme;

Là tient sa foille toute flestre

Li loriers qui vers déust estre;

Et seiche redevient l'olive

Qui doit estre empreignant et vive;

Saulz, qui brehaignes estre doivent,

I florissent et fruit reçoivent;

Contre la vigne estrive l'orme,

Et li tolt du roisin la forme.

Li rossignos à tart i chante,

Mès moult i brait et se démente

Li chahuan o sa grant hure,

Prophetes de male aventure,

Hideus messagier de dolor,

En son cri, en forme et color.

Par-là, soit esté, soit ivers,

S'encorent dui flueves divers

Sordans de diverses fontaines

Qui moult sunt de diverses vaines;

L'ung rent iaues si docereuses,

Si savourées, si mielleuses,

Qu'il n'est nus qui de celi boive,

Boive en néis plus qu'il ne doive,

Qui sa soif en puisse estanchier,

Tant a le boivre dous et chier;

Car cil qui plus en vont bevant,

Ardent plus de soif que devant;

[p.127]

Si l'un grandit, ses voisins font 6251 Vers la terre incliner leur front;

Si les bourgeons à l'un jaillissent,

Soudain les autres se flétrissent.

Là croissent les genêts géants

Près des pins et cèdres rampants;

Chacun arbre ainsi se déforme

Et prend l'un de l'autre la forme.

Là se flétrit, sa verdeur perd

Le laurier ailleurs toujours vert,

Et là se dessèche et se glace

L'olivier fécond et vivace;

A la vigne ravit l'ormeau

Son fruit délicieux et beau;

Le saule, cet arbre stérile,

Y fleurit et devient fertile.

Le rossignol toujours s'y tait,

Mais toujours s'y lamente et brait

Le chat-huant à la grand' hure,

Prophète de male aventure,

Hideux messager de douleur

Par le cri, l'aspect, la couleur.

Par là, de diverses fontaines

Qui jaillissent de mille veines,

Hiver comme été, deux ruisseaux

Ennemis déversent leurs eaux.

L'un sourd des eaux si doucereuses,

Si limpides, si savoureuses,

Que celui qui les goûte et boit

En engoule plus qu'il ne doit.

Il ne saurait sa soif ardente

Étancher, tant boire le tente;

Car plus il va cette eau buvant,

Et plus la soif le va brûlant,

[p.128]

Ne nus n'en boit qui ne s'enivre, 6257 Mès nus de soif ne s'i délivre:

Car la douçor si fort les boule,

Qu'il n'est nus qui tant en engoule,

Qu'il n'en vueille plus engouler,

Tant les set la douçor bouler;

Car lécherie si les pique,

Qu'il en sunt tretuit ydropique.

Cil fluns cort si joliement,

Et mene tel grondillement,

Qu'il résonne, tabore et tymbre

Plus soef que tabor ne tymbre:

N'il n'est nus qui cele part voise,

Que tous li cuers ne li renvoise.

Maint sunt qui d'entrer ens se hestent,

Qui tuit à l'entrée s'arrestent,

Ne n'ont pooir d'aler avant.

A peine i vont lor piés lavant,

Envis les douces iaues toichent,

Combien que du flueve s'aproichent.

Ung petitet sans plus en boivent,

Et quant la douçor aparçoivent,

Volentiers si parfont iroient,

Que tuit dedens se plungeroient.

Li autre passent si avant,

Qu'il se vont en plain gort lavant,

Et de l'aise qu'il ont se loënt,

Dont ainsinc se baignent et noënt.

Lors vient une ondée legiere,

Qui les boute à la rive arriere

Et les remet à terre seiche,

Dont tout li cuers lor art et seiche.

Or te dirai de l'autre flueve,

De quel nature l'en le trueve:

[p.129]

Et tous ceux qui boivent s'enivrent, 6285 Mais de la soif ne se délivrent.

Rien n'en égale la saveur,

Et plus l'infortuné buveur

Pour se désaltérer avale,

Plus s'accroît sa soif infernale,

Et là tous ces goinfres soûlés

Comme hydropiques sont gonflés.

De ce gent fleuve l'onde pure

Coule exhalant un doux murmure;

Il n'est cymbale ou tambourin

Plus gai que ce son argentin.

Les coeurs sur la rive fleurie

S'enivrent de cette harmonie;

Tous accourent vers le ruisseau,

Mais ne sauraient le bord de l'eau

Franchir, pour gagner l'autre rive.

A peine ils touchent l'onde vive

Du bout du pied, que, malgré eux,

Loin encor des flots spacieux,

Un petitet sans plus en boivent,

Et quand la douceur aperçoivent,

Soudain on les voit avancer

Et tout entiers s'y enfoncer.

D'autres plus hardis, le rivage

Quittant, s'élancent à la nage

Au milieu même du courant,

Leur bonheur à tous exaltant.

Soudain une vague légère

Les jette à la rive en arrière

Sur le sol dur et desséché,

Et leur coeur en est tout séché.

Je vais te dire l'autre fleuve

De quelle nature on le treuve.

[p.130]

Les iaues en sunt ensoufrées, 6291 Tenebreuses, mal savorées,

Comme cheminées fumans,

Toutes de puor escumans,

N'il ne cort mie doucement,

Ains descent si hideusement,

Qu'il tempeste l'air en son oire

Plus que nul orrible tonnoire.

Sus ce flueve, que ge ne mente,

Zephirus nule fois ne vente,

Ne ne li recrespit ses undes

Qui moult sunt laides et parfondes;

Mès li dolereus vens de bise

A contre li bataille emprise,

Et le contraint par estovoir

Toutes ses undes à movoir,

Et li fait les fons et les plaingnes

Saillir en guise de montaingnes,

Et les fait entr'eux batailler,

Tant vuelt li flueve travailler.

Maint homme à la rive demorent,

Qui tant i sopirent et plorent,

Sans metre en lor plor fins ne termes,

Que tuit se plungent en lor lermes,

Et ne se cessent d'esmaier,

Qu'il nes conviengne où flun naier.

Plusor en cest flueve s'en entre,

Non pas solement jusqu'au ventre,

Ains i sunt tuit enseveli,

Tant se plungent ès flos de li.

Là sunt empaint et debouté

Du hideus flueve redouté;

Maint en sorbist l'iaue et afonde,

Maint sunt hors reflati par l'onde;

[p.131]

Les flots en sont tout ensoufrés, 6319 Ténébreux et mal savourés,

Écumeux, fumant comme cuves,

Exhalant puantes effluves.

Il ne court pas tout doucement,

Mais, épouvantable torrent,

Il bouleverse l'atmosphère

Plus que nul horrible tonnerre.

Dessus ce fleuve aux flots épais

Zéphir ne vient souffler jamais,

Friser ni caresser ses ondes

Qui moult sont laides et profondes;

Mais Bise, le vent douloureux,

Lui livre des combats affreux

Et, par rafales furibondes,

Le contraint à mouvoir ses ondes,

Y creuse des ravins profonds,

Puis élève d'énormes monts

Qui l'un contre l'autre bataillent,

Tant les flots et les vents travaillent.

Sur la rive cent malheureux

De soupirs remplissent ces lieux;

Oncques leurs larmes ne tarissent

Et de leurs yeux toujours jaillissent;

Sous le faix on les voit ployer

Et toujours prêts à se noyer:

Et si quelqu'un dans le fleuve entre,

Il n'en a pas que jusqu'au ventre,

Mais soudain est enseveli

Et disparaît au fond du lit.

Les uns, battus par l'onde amère

De cette terrible rivière,

Sont sur la rive rejetés;

Mais combien d'autres sont restés

[p.132]

Mès li floz maint en asorbissent, 6325 Qui si très en parfond flatissent,

Qu'il ne sevent trace tenir

Par où s'en puissent revenir;

Ains les i convient sejorner,

Sans jamès amont retorner.

Cis flueve va tant tornoiant,

Par tant de destrois desvoyant

O tout son venin dolereus,

Qu'il chiet où flueve doucereus,

Et li tresmuë sa nature

Par sa puor et par s'ordure,

Et li départ sa pestilence

Plaine de male meschéance,

Et le fait estre amer et trouble,

Tant l'envenime et tant le trouble;

Tolt li s'atrempée valor

Par sa destrempée chalor;

Sa bonne odor néis li oste,

Tant rent de puor à son oste.

En haut où chief de la montaingne,

Où pendant, non pas en la plaingne,

Menaçant tous jors trebuchance,

Preste de recevoir chéance,

Descent la maison de Fortune:

Si n'est rage de vent nesune,

Ne torment qu'il puissent offrir,

Qu'il ne li conviengne soffrir.

Là reçoit de toutes tempestes

Et les assaus et les molestes;

Zephirus, li dous vens sans per,

I vient à tart por atremper

Des durs vens les assaus orribles

A ses souffles dous et pesibles.

[p.133]

Engloutis dans les vastes ondes 6353 Et dans leurs cavernes profondes,

A tout jamais, et sans pouvoir

Par nul chemin le jour revoir!

Une fois là, tous y séjournent

Et jamais en haut ne retournent.

Ce fleuve bondit tournoyant,

En mille gorges s'égarant,

Tant qu'enfin ses eaux vénéneuses

Il déverse aux eaux doucereuses,

Dont toute il corrompt la saveur

De son ordure et puanteur,

Et leur transmet sa pestilence

Avec sa morbide influence;

Il détruit leur douce fraîcheur

Par son excessive chaleur,

Et leur odeur si parfumée

Par sa dégoûtante fumée.

Ce n'est plus qu'un torrent fangeux,

Sombre, puant et vénéneux.

Tout au faîte de la montagne,

Aux flancs et non dans la campagne,

Croulante et toujours prête à choir

Ou quelque accident recevoir,

Descend la maison de Fortune.

Il n'est rage de vents aucune,

Ni tourment qu'ils puissent offrir,

Qu'il ne lui faille là souffrir.

Elle reçoit de tous orages

Et les assauts et les ravages,

Et rarement le doux Zéphir,

Ce tendre ami, vient adoucir

De ces trombes l'assaut horrible

Par son souffle doux et paisible.

[p.134]

L'une partie de la sale 6359

Va contre mont, et l'autre avale;

Si semble qu'el doie chéoir,

Tant la puet-l'en pendant véoir:

N'onc si desguisée maison

Ne vit, ce croi, onques-mès hon.

Moult reluit d'une part, car gent

I sunt li mur d'or et d'argent;

Si rest toute la coverture

De cele méisme féture,

Ardans de pierres précieuses

Moult cleres et moult vertueuses [38]: Chascuns à merveilles la loë.

D'autre part sunt li mur de boë,

Qui n'ont pas d'espès plaine paume,

S'est toute coverte de chaume.

D'une part se tient orguilleuse,

Por sa grant biauté merveilleuse;

D'autre tremble toute effraée

Tant se sent foible et esbaée,

Et porfenduë de crevaces

En plus de cinq cens mile places.

Et se chose qui n'est estable,

Comme foloiant et muable,

A certaine habitacion,

Fortune a là sa mancion.

Et quant el vuet estre honorée,

Si se trait en la part dorée

De sa maison, et là séjorne;

Lors pare son corps et atorne,

Et se vest cum une roïne

De grant robe qui li traïne,

De toutes diverses olors,

De moult desguisées colors,

[p.135]

Une moitié de la maison6387

Est en aval, l'autre en amont.

Ainsi pendante, elle s'incline

Et semble menacer ruine.

D'une part, nul ne vit jamais

Si riche et si brillant palais;

Les murs et la toiture entière

Sont faits d'une même matière:

Ils sont tout d'or et tout d'argent;

Ce palais tout resplendissant

De mille pierres précieuses,

Moult brillantes et vertueuses [38b], Est un monument merveilleux.

D'autre part, sur des murs hideux,

Faits de boue, épais d'une paume

A peine, grimpe un toit de chaume.

Un côté se dresse orgueilleux,

Dans tout son éclat lumineux;

L'autre, pourfendu de crevasses

En plus de cinq cent mille places,

Est sur sa base tout tremblant,

Tant se sent faible et vacillant.

Ce palais splendide et sauvage,

De ce monde fidèle image

Et de son instabilité,

Par la Fortune est habité.

Quand elle veut être honorée,

Elle passe en la part dorée,

Et là, dans ce brillant séjour,

Elle s'atourne tout le jour

Et se drape, comme une reine,

De belle robe à longue traîne

Aux plus séduisantes odeurs,

Aux plus chatoyantes couleurs,

[p.136]

Qui sunt ès soies ou ès laines, 6393 Selonc les herbes et les graines,

Et selonc autres choses maintes

Dont les draperies sunt taintes,

Dont toutes riches gens se vestent

Qui por honor avoir s'aprestent.

Ainsinc Fortune se desguise;

Mès bien te di qu'ele ne prise

Tretous ceus du monde ung festu,

Quant voit son cors ainsinc vestu;

Ains est tant orguilleuse et fiere,

Qu'il n'est orguex qui s'i afiere:

Car quant el voit ses grans richeces,

Ses grans honors, ses grans nobleces,

De si très-grant folie habonde,

Qu'el ne croit pas qu'il soit où monde

Home ne fame qui la vaille,

Comment que la chose après aille.

Puis va tant roant par la sale,

Qu'elle entre en la partie sale,

Foible, décrevée et crolant,

O toute sa roë volant.

Lors va soupant et jus se boute,

Ausinc cum s'el ne véist goute;

Et quant illec se voit chéuë,

Sa chiere et son habit remuë,

Et si se desnuë et desrobe,

Qu'ele est orfenine de robe,

Et semble qu'el n'ait riens vaillant,

Tant li sunt tuit bien defaillant.

Et quant el voit la meschéance,

Si quiert honteuse chevissance,

[p.137]

Dont jamais la soie ou la laine, 6421 Par essences d'herbe ou de graine,

Ou par les secrets de son art,

Tisserant teignit le brocart

Dont tous les riches se revêtent,

Pour les honneurs quand ils s'apprêtent.

Ainsi rehausse ses appas

Fortune, de tel orgueil, las!

Qu'on n'en saurait trouver de pire.

A ses yeux tout ce qui respire

N'a pas la valeur d'un fétu,

Quand son corps est ainsi vêtu.

Quand elle voit ses grand' richesses,

Ses grands honneurs, ses grand' noblesses,

Tel est son fol égarement,

Qu'elle se figure vraiment

Qu'il n'est personne sur la terre,

Homme ni femme tant soit fière,

Qui vaille auprès d'elle un denier,

Sans d'avenir se soucier.

Mais tant va tournant par la salle,

Qu'elle entre dans la maison sale

Au pignon crevassé, croulant,

Toujours sur son disque volant.

Lors trébuchant en bas se boute,

Tout comme si n'y voyait goutte,

Et sitôt que par terre gît,

Changeant de visage et d'habit,

Soudain elle se déshabille,

Et nue ainsi qu'une chenille

Semble n'avoir plus rien vaillant,

Tant tout lui manque en un instant.

Alors, se voyant misérable,

Elle devient tôt méprisable

[p.138]

Et s'en vait au bordiau cropir 6425 Plaine de duel et de sopir.

Là plore à lermes espanduës

Les granz honors qu'ele a perduës,

Et les délis où ele estoit

Quant des granz robes se vestoit:

Et por ce qu'ele est si perverse,

Que les bons en la boë verse,

Et les deshonore et les grieve,

Et les mauvès en haut eslieve,

Et lor donne à granz habondances

Dignités, honors et poissances,

Puis, quant li plaist, lor tolt et emble,

N'el ne set qu'ele vuet, ce semble;

Por ce li oil bendé li furent

Des anciens qui la congnurent.

 

XXXIX Illustration:

Comment Raison monstre à l'Amant... Voir image

 

Comment le maulvais empereur

Neron, par sa grande fureur,

Fist devant luy ouvrir sa mere,

Et la livrer à mort amere,

Pource que vèoir il vouloit

Le lieu où concéu l'avoit.

 

Et que Fortune ainsinc le face,

Que les bons avile et efface,

Et les mauvès en honor tiengne,

Car ge voil que bien t'en soviengne,

Jà soit ce que devant dit t'aie

De Socrates que tant amaie,

Et li vaillanz hons tant m'amoit,

Qu'en tous ses fais me reclamoit:

 

[p.139]

Et s'en vient au bordel croupir, 6455 Pleine de deuil et de soupir.

Là pleure à larmes épandues

Les grand' splendeurs qu'elle a perdues

Et le plaisir qu'elle goûtait,

Quand des grand' robes se vêtait.

Ainsi Fortune la perverse

Les bons sur le fumier renverse,

Les déshonore et les flétrit,

Et met les méchants en crédit,

Et leur prodigue en abondance

Dignités, honneur et puissance,

Pour leur ravir quand il lui plaît,

Car ce que veut oncques ne sait;

Aussi les yeux bandés lui furent

Par les anciens qui la connurent.

 

XXXIX

 

Comment le mauvais empereur

Néron, par sa grande fureur

Devant lui fit ouvrir sa mère

Et la livrer à mort amére,

Pour que par lui fût le lieu vu

Où il avait été conçu.

 

Eh bien, que Fortune ainsi fasse,

Les bons qu'elle avilisse, efface

Et qu'aux méchants donne l'honneur;

Car de Socrate dans ton coeur

Tu dois avoir gardé l'image,

De ce vaillant homme, ce sage

Que j'aimais, et qui tant m'aimait

Qu'en tous ses faits me consultait.

 

[p.140]

Mains exemples en puis trover, 6455 Et ce puet-l'en tantost prover,

Et par Seneque et par Neron,

Dont la parole tost leron,

Por la longor de la matire.

Car ge metroie trop à dire Illustration: Car ge metroie trop à dire... Voir image Les fais Neron le cruel homme,

Comment il mist les feus à Romme,

Et fist les Senators occiere.

Cis ot les cuers plus durs que pierre.

Quant il fit occire son frere,

Et si fist démembrer sa mere,

Por ce que par li fust véus

Li lieus où il fu concéus;

Et puis qu'il la vit desmembrée,

Selonc l'istoire remembrée,

La biauté des membres jugea.

Hé Diex! cum si felon juge a!

Onc des iex lerme n'en issi,

Car li livres le dit ainsi.

Mès si cum il jugoit des membres,

Commanda-il que de ses chambres

Li féist-l'en vin aporter,

Et but por son cors deporter.

Mès il l'ot ainçois congnéue:

Sa seror ravoit-il éuë,

Et bailla soi méisme à homme

Cis desloiaus que ge ci nomme.

Seneques mist-il à martire,

Son bon mestre, et li fist eslire

De quel mort morir il vorroit.

Cil vit qu'eschaper n'en porroit,

 

[p.141]

Au reste, maint exemple on treuve, 6485 Et je vais t'en donner la preuve

Et par Sénèque et par Néron.

Or je n'ai pas l'intention

Ici de retracer l'histoire

Des forfaits, qu'à notre mémoire

Les anciens ont pu rapporter.

Trop long serait de te conter

Comment Néron, le cruel homme,

Mit à feu la ville de Rome

Et fit périr maint sénateur.

Plus dur que pierre était son coeur,

Quand il fit occire son frère,

Quand il fit démembrer sa mère,

Pour que par lui fût le lieu vu

Où il avait été conçu;

Et lorsqu'il la vit démembrée,

Suivant l'histoire demeurée,

La beauté des membres jugea.

Ha Dieu! quel félon juge là!

Pas une larme sa paupière

Ne vint mouiller; mais au contraire

L'histoire dit que, contemplant

Ce corps mutilé, pantelant,

Il fit apporter de sa cave

Du vin, et but joyeux et brave.

Du reste, avant la connaissait,

Sa propre soeur séduite avait

Et se livrait soi-même à l'homme

Ce monstre qu'ici je te nomme.

Il fit de Sénèque un martyr,

Son bon maître, et lui fit choisir

Comme il voulait quitter la vie,

Tant cruel était cet impie!

 

[p.142]

Tant par ert crueus li maufés [39]: 6487 Donc soit, dist-il, uns bains chaufés,

Puis que d'eschaper est néans,

Si me faites seignier léans,

Si que ge muire en l'iaue chaude,

Et que m'ame joieuse et baude

A Diex qui la forma ge rende,

Qui d'autres tormens la defende.

XL

 

 

Comment Senecque le preud'homme,

Maistre de l'empereur de Romme,

Fut mis en ung baing pour mourir;

Neron le fist ainsi périr.

 

Après ce mot sans arrester,

Fist Neron le baing aprester, Illustration: Fist Neron le baing aprester... Voir image Et fist ens le prodomme metre,

Et puis seignier, ce dit la letre,

Tant qu'il li convint l'ame rendre,

Tant li fist cis du sanc espendre:

Ne nule achoison n'i savoit,

Fors tant que de coustume avoit

Neron que tous jors dès s'enfance

Li soloit porter révérence,

Si cum disciples à son mestre;

Mès ce ne doit, dist-il, mie estre,

Ne n'est pas bel en nule place

Que révérence à homme face

Nus hons, puis qu'il est empereres,

Tant soit ses mestres ne ses peres.

Et por ce que trop li grevoit,

Quant encontre li se levoit,

 

[p.143]

Voyant qu'il lutterait en vain, 6519 Sénèque dit: Or soit, un bain

Chauffez, puisqu'il faut que je meure,

Et faites-moi saigner sur l'heure,

Pour qu'en l'eau s'écoule mon sang,

Et que joyeux, au Dieu puissant

Son créateur, l'âme je rende,

Qui d'autres tourments la défende.

 

XL

 

Comment ce Néron fit périr,

En un bain mis pour y mourir,

Sénéque le sage prudhomme

Maître de l'empereur de Rome.

 

Après ces mots, sans arrêter,

Néron fit le bain apprêter,

Mettre Sénèque en la baignoire

Et puis saigner, nous dit l'histoire,

Tant qu'à la fin l'âme rendit

Quand tout son sang se répandit:

Sans raison nulle en apparence,

Fors que toujours, dès son enfance,

Néron cette coutume avait

Que révérence il lui portait

Comme tout disciple à son maître:

Ce qui, dit-il, ne doit pas être,

Car c'est une stupide erreur

A moi, tout-puissant empereur,

De révérence à quelqu'un faire,

Fût-il mon maître ou bien mon père;

Et parce que trop lui pesait,

Lorsque son maître à lui venait,

 

[p.144]

Quant son mestre véoit venir, 6517 N'il ne s'en pooit pas tenir

Qu'il ne li portast révérence

Par la force d'acoustumance,

Fist-il destruire le prodomme.

Si tint-il l'empire de Romme

Cis desloiaus que ge ci di;

Et d'orient et de midi,

D'occident, de septentrion

Tint-il la juridicion.

Et se tu me scés bien entendre,

Par ces paroles pués aprendre

Que richeces et révérences,

Dignités, honors et poissances,

Ne nule grace de Fortune,

Car ge n'en excepte nesune,

De si grant force pas ne sont,

Qu'il facent bons ceus qui les ont,

Ne dignes d'avoir les richeces,

Ne les honors, ne les hauteces;

Mès s'il ont en eus engrestiés,

Orguel, ou quelques mauvestiés,

Li grant estat où il s'encroent,

Plus tost le mostrent et descloent,

Que se petit estat éussent,

Par quoi si nuire ne péussent;

Car quant de lor poissances usent,

Li fait les volentés encusent,

Qui démonstrance font et signe

Qu'il ne sunt pas ne bon, ne digne

Des richeces, des dignités,

Des honors et des poëstés.

Et si dist-l'en une parole

Communément qui est moult fole,

 

[p.145]

De se lever en sa présence 6549 Et de lui porter révérence,

Ce dont s'empêcher ne pouvait,

Tant l'habitude s'imposait.

Donc il fit périr ce prud'homme.

Et tenait l'empire de Rome

Ce monstre hideux et félon;

Du sud jusqu'au septentrion,

De l'est à l'ouest, toute la terre

Tremblait sous sa main sanguinaire!

Ami, si tu m'as bien compris,

Par ces mots dois avoir appris

Que richesses et révérence,

Dignités, honneurs et puissance

De si grande vertu ne sont

Qu'ils fassent bons ceux qui les ont;

Et nulle grâce de Fortune

Ne peut, sans en excepter une,

Les rendre dignes des honneurs,

Des richesses et des grandeurs.

Mais s'ils ont en eux la malice,

L'orgueil, le germe d'aucun vice,

Plus haut ces méchants monteront,

Plus tôt ils le dévoileront;

Car s'ils restaient de vile essence,

De nuire ils auraient moins puissance.

Les abus de l'autorité

Dévoilent leur perversité;

Ce sont d'irréfutables signes

Qu'ils sont pervers, qu'ils sont indignes

Des richesses et des honneurs,

Et du pouvoir et des grandeurs.

Or, j'entends dire une parole

Communément, qui moult est folle,

 

[p.146]

Et la tiennent tretuit por vroie 6551 Par lor fol sens qui les desvoie,

Que les honors les meurs remuent.

Mès cil mauvesement arguent:

Car honors ne font pas muance,

Mès il font signe et démonstrance

Quex meurs en eus avant avoient,

Quant ès petis estas estoient,

Cil qui les chemins ont tenus

Par quoi sunt as honors venus.

Car cil sunt fel et orguilleus,

Despiteus et mal semilleus,

Puis qu'il vont honors recevant,

Sachiés tiex ierent-il devant,

Cum tu les pués après véoir,

S'il en éussent lors pooir.

Si n'apelé-ge pas poissance

Pooir mal, ne desordenance:

Car l'Escripture si dit bien

Que toute poissance est de bien,

Ne nus à bien faire ne faut,

Fors par foiblece et par defaut;

Et qui seroit bien cler véans,

Il verroit que maus est néans,

Car ainsinc le dit l'Escripture.

Et se d'auctorité n'as cure,

Car tu ne vuez espoir pas croire

Que toute auctorité soit voire,

Preste sui que raison i truisse,

Car il n'est riens que Diex ne puisse.

Mès qui le voir en vuet retraire,

Diex n'a poissance de mal faire;

Et se tu es bien congnoissans,

Et vois que Diex est tous poissans,

 

[p.147]

Et que prennent pour vérité 6583 Maints fols dans leur simplicité:

C'est que les honneurs vous corrompent. Mais ceux-là, crois-moi, bien se trompent, Car les honneurs ne changent rien

Continuer : partie 4 sur 8