Le roman de la rose - Tome II
Le Roman de la Rose
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
Au juge qui l'amende en preingne.
[p.243]
XLIV
Comment l'Amant à son ami,8137
Parlant de son triple ennemi,
Dit qu'il attend l'heure propice
Pour tes appeler en justice.
C'est vous qui me parlez ainsi?
Hypocrite et faux, doux ami,
J'aurais cette idée infernale?
Onc n'en fut de plus immorale.
Fors Bel-Accueil tant seulement,
Serfs sont-ils tous et faux vraiment,
Et vous voulez qu'honore et serve
Cette gent vile et fausse et serve!
C'est vous qui donnez conseil tel!
Je serais traître et criminel
Si le servais par duperie.
Toujours, et je m'en glorifie,
Quand je veux les gens épier,
Je vais d'abord les défier.
Souffrez au moins que je défie
Ce Malebouche qui m'épie,
Avant d'aller le décevant,
Ou que lui dise que ce vent
Par lui soulevé, qu'il l'abatte,
Ou qu'il convient que je le batte;
Ou s'amende à moi, s'il lui plaît,
Et l'amende pour moi serait,
Ou s'il ne veut, que je m'en plaigne
Au juge qui l'amende prenne.
[p.244]
Amis.
Compainz, compainz, ce doivent querre 8125
Cil qui sont en aperte guerre,
Mès Male-Bouche est trop couvers,
Il n'est mie anemis ouvers,
Car quant il het ou homme ou fame,
Par derrier le blasme et diffame.
Traïstres est, Diex le honnisse!
Si rest drois que l'en le traïsse.
D'omme traïstre g'en di fi,
Puis qu'il n'a foi, point ne m'i fi.
Il het les gens où cuer dedens,
Et lor rit de bouche et de dens.
Onques tex homs ne m'abeli,
De moi se gart, et ge de li.
Drois est qui à traïr s'amort,
Qu'il ait par traïson sa mort,
Se l'en ne s'en puet autrement
Vengier plus honorablement;
Et se de li vous volés plaindre,
Li cuidiés-vous sa gengle estaindre?
Nel' porriés espoir prover,
Ne soffisans garans trover,
Et se provés l'aviés ores,
Ne se teroit-il pas encores.
Se plus provés, plus janglera,
Plus i perdrés qu'il ne fera:
S'en iert la chose plus séuë,
Et vostre honte plus créuë;
Car tex cuide abessier sa honte,
Ou vengier, qui l'acroist et monte,
De prier que soit abatus
Cil blasmes, ou qu'il soit batus.
[p.245]
Ami.
Cela serait bon, compagnon, 8165 Contre ennemi loyal et bon;
Mais ce Malebouche est trop lâche,
C'est un ennemi qui se cache,
Et quand un homme ou femme hait
Par derrière les compromet.
C'est un traître, Dieu le honnisse!
Donc il est droit qu'on le trahisse;
Il hait les hommes au dedans
Et rit de la bouche et des dents.
D'un traître point ne me soucie,
Puisqu'il n'a foi, point ne m'y fie.
Nul traître ne fut mon ami,
De moi se garde et moi de lui.
Ma foi, je trouve bon qu'un traître
Par trahison trouve son maître,
Si l'on ne s'en peut autrement
Venger plus honorablement.
Quand vous iriez de lui vous plaindre,
Croyez-vous son caquet éteindre?
D'ailleurs ne le sauriez prouver
Ni témoins suffisants trouver,
Et cent preuves pourriez-vous faire
Qu'il ne saurait encore se taire;
Plus prouverez, plus il dira,
Plus y perdrez qu'il ne fera.
Mieux serait la chose connue
Et votre honte encore accrue;
Car tel croit sa honte amoindrir
Ou venger, qui la fait grandir,
En voulant par justice abattre
Le mensonge ou le menteur battre.
[p.246]
Jà voir por ce ne l'abatroit, 8157 Non par Diex point, qui le batroit.
Atendre qu'il le vous ament,
Noient seroit, se Diex m'ament.
Jà voir amende n'en prendroie,
Bien l'offrist, ains li pardonroie;
Et s'il i a deffiement,
Sor sains vous jur que vraiement
Bel-Acuel iert mis es aniaus,
Ars en feu, ou noiés en iaus,
Ou sera si fors enserrés,
Qu'espoir jamès ne le verrés.
Lors aurés le cuer plus dolant
Qu'onques Karles n'ot por Rolant[71], Quant en Ronceval mort reçut
Par Guenelon qui les déçut[72].
L'Amant.
Ice ne vois-ge pas querant,
Or voise au déable le rant;
Ge le vodroie avoir pendu,
Qui si m'a mon poivre espandu.
Amis.
Compains, ne vous chaille du pendre,
Autre venjance en convient prendre:
Ne vous affiert pas tex offices,
Bien en conviengne à ces justices;
Mès par traïson le boulés,
Se mon consel croire voulés.
[p.247]
Voire, pour Dieu, point n'abattrait 8197 Le mal, celui qui le battrait.
Attendre qu'à vous il s'amende
Serait sottise, Dieu m'entende!
L'amende même n'en prendrais,
Lui l'offrant, mais pardonnerais;
Et si défi lui voulez faire,
Grands saints! sera, c'est chose claire,
Bel-Accueil de chaînes lié,
Au feu brûlé, dans l'eau noyé,
Ou mis en prison si profonde
Que plus ne le verrez au monde.
Lors aurez le coeur plus dolent
Que Charlemagne quand Roland[71b] A Roncevaux perdit la vie
De Gannelon par l'infamie[72b].
L'Amant.
Ce n'est pas là ce que je veux.
Or aille au diable le boiteux!
Je voudrais ce fol mener pendre
Qui fit mon poivre ainsi répandre.
Ami.
Pourquoi le pendre, compagnon?
Autre vengeance cherchez donc.
A vous ne convient tel office,
C'est le lot des gens de justice;
Mais trompez-le par trahison,
Et rangez-vous à ma raison.
[p.248]
L'Amant.
Compains, à ce consel m'acort, 8183
Jà n'istrai mès de cest acort;
Neporquant se vous séussiés
Aucun art dont vous péussiés
Controver aucune maniere
Du chastel prendre plus legiere,
Ge la vodroie bien entendre,
Se la me voliés aprendre.
Amis.
Oïl, ung chemin bel et gent,
Mès il n'est preus à povres gent.
Compains, au chastel desconfire,
Puet-l'en bien plus brief voie eslire
Sans mon art et sans ma doctrine,
Et rompre jusqu'en la racine
La forteresse de venuë;
Jà n'i aurait porte tenuë,
Tretuit se lesseroient prendre,
N'est riens qui les péust deffendre;
Nus n'i oseroit mot sonner.
Le chemin a non Trop-Donner;
Fole-Largesce le fonda,
Qui mains amans i afonda.
Ge congnois trop bien le sentier,
Car ge m'en issi avant ier,
Et pelerins i ai esté
Plus d'ung iver et d'ung esté.
Largesce lesserés à destre,
Et tornerez à main senestre;
Vous n'aurés jà plus d'une archie
La sente batuë et marchie,
[p.249]
L'Amant.
A vos conseils, Ami, me range, 8223 Ne craignez plus que mon coeur change. Mais cependant, si vous saviez
Aucun art par quoi vous puissiez
Imaginer quelque autre mode
Du castel prendre plus commode,
Je l'ouïrais bien volontiers
Si me l'apprendre consentiez.
Ami.
Je sais route gente et joyeuse,
Mais à pauvres gens dangereuse.
Ami, pour le fort conquérir,
Plus brève route on peut choisir,
Sans mon art et sans ma doctrine,
Et rompre jusqu'à la racine
La forteresse en un moment
Et les portes incontinent
Forcer; tous se laisseraient prendre
Et rien n'est qui les pût défendre.
Nul n'oserait un mot sonner.
Cette route a nom Trop-Donner;
Jadis la fit Folle-Largesse
Où maint amant en grand' détresse
Sombra; je connais ce sentier,
Car j'en sortis avant-hier,
Et j'y fis maint pèlerinage,
Hiver comme été, maint voyage.
Largesse à droite laisserez,
Puis à main gauche tournerez.
Environ un jet d'arbalète
Suivez la sente large et nette,
[p.250]
Sans point user vostre soler, 8213 Que vous verrés les murs croler,
Et chanceler tors et torneles,
Jà tant ne seront fors ne beles,
Et tout par eus ovrir les portes,
Por noient fussent les gens mortes.
De cele part est li chastiaus
Si fiébles, qu'uns rostis gastiaus
Est plus fors à partir en quatre,
Que ne sunt li murs à abatre:
Par-là seroit-il pris tantost.
Il n'i conviendroit jà grant ost
Comme il feroit à Charlemaigne,
S'il voloit conquerre Alemaigne.
En ce chemin, mien escientre,
Povres hons nule fois n'i entre;
Nus n'i puet povre homme mener,
Nus par soi n'i puet assener;
Mès qui dedens mené l'auroit,
Maintenant le chemin sauroit
Autresinc bien cum ge sauroie,
Jà si bien apris ne l'auroie:
Et s'il vous plest, vous le saurés,
Car assés tost appris l'aurés,
Se sans plus poés grant avoir
Por despens outrageus avoir.
Mès ge ne vous i menrai pas,
Povreté m'a véé le pas,
A l'issir le me deffendi.
Quanque j'avoie i despendi,
Et quanque de l'autrui reçui;
Tous mes créanciers en déçui,
[p.251]
Et, sans vos souliers écorcher, 8253 Vous verrez murailles pencher
Et chanceler tours et tourelles,
Tant hautes et fortes soient-elles,
Et les portes soudain s'ouvrir.
Pour néant vous verriez mourir
Tous les défenseurs de la place;
Car de ce côté, quoi qu'on fasse,
Est si faible ce fort château,
Que le moindre rôti gâteau
Est plus dur à couper en quatre
Que ne sont ces murs à abattre.
Par là serait-il pris tantôt,
Et n'y conviendrait si grand ost
Qu'il n'en fallut à Charlemagne
Allant conquérir l'Allemagne.
En cette route, je le sais,
Pauvre homme ne passe jamais,
Seul ne s'y peut même introduire,
Nul pauvre ne l'y peut conduire.
Mais si quelqu'un mené l'avait,
Aussi bien la route il saurait
Que moi, qui par expérience
Jadis l'appris dans mon enfance.
Et s'il vous plaît, vous la saurez,
Car apprise assez tôt l'aurez,
Si possédez grandes richesses
A faire excessives largesses.
Mais je n'y puis guider vos pas
Car Pauvreté ne le veut pas,
Et m'a défendu le passage;
J'ai gaspillé mon héritage,
Ce que j'avais d'autrui reçu,
Tous mes créanciers j'ai déçu,
[p.252]
Si que ge n'en poi nus paier, 8245 S'en me devoit pendre ou noier.
N'i venés, dist-ele, jamès,
Puis qu'à despendre n'i a mès.
Vous i enterrés à grant poine,
Se Richesce ne vous y moine;
Mès à tous ceus qu'ele i conduit
Au retorner lor griève et nuit.
A l'aler o vous se tenra,
Mès jà ne vous en ramenra;
Et de tant soiés asséur,
Se ens entrés par nul éur,
Jà n'en istrés ne soir ne main,
Se Povreté n'i met la main,
Par qui sunt en destresce maint.
Dedens Fole-Largesce maint,
Qui ne pense à riens fors à geus,
Et à despens faire outrageus:
El despent ausinc ses deniers
Cum s'el les puisast en greniers,
Sans conter et sans mesurer,
Combien que ce doie durer.
XLV Illustration:
Comment Povreté fait requestes... Voir image
Comment Povreté fait requestes
A Richesce moult deshonnestes,
Qui riens ne prise tous ses ditz,
Mais de tout l'a fait esconditz.
Povreté maint à l'autre chief,
Plaine de honte et de meschief,
Qui trop sueffre au cuer grant moleste.
Et fait si honteuse requeste,
[p.253]
Sans pouvoir un denier leur rendre, 8287 Me devrait-on noyer ou pendre.
«De revenir gardez-vous bien,
Dit-elle, si n'avez plus rien.»
Là vous entrerez à grand' peine
Si richesse ne vous y mène,
Mais à tous ceux qu'elle y conduit
Au retour fait grand mal et nuit;
En allant, près de vous se peine,
Mais jamais ne vous en ramène,
Et si par bonheur vous entrez,
Soir ni matin n'en sortirez,
Ayez-en, Ami, l'assurance,
Que Pauvreté ne vous relance
Qui plonge en malheur maints amants.
Folle-Largesse là-dedans
Reste et mène joyeuse vie,
Dépens outrés et chère lie,
Et là prodigue ses deniers
Comme puisant à pleins greniers,
Sans calcul comme sans mesure,
Pensant que l'argent toujours dure.
XLV
Comment Pauvreté fait requête
A Richesse moult déshonnête
Qui rien ne prise tout son dit
Et sans pitié vous reconduit.
Pauvreté demeure à l'arrière
Pleine de honte et de misère,
Le coeur d'affliction broyé
Et morne implorant la pitié;
[p.254]
Et tant ot de durs escondis, 8275 Et n'a ne bons faits, ne bons dis,
Ne delitables, ne plesans.
Jà ne sera si bien fesans,
Que chascuns ses ovres ne blasme;
Chascun la viltoie et mesame.
Mès de Povreté ne vous chaille,
Fors de penser, comment qu'il aille,
Comment la porrés eschever.
Riens ne puet tant homme grever,
Comme chéoir en povreté:
Ce sevent bien li endeté
Qui tout le lor ont despendu;
Maint ont esté por li pendu.
Bien le resevent cil et dient
Qui contre lor voloir mendient;
Moult lor convient soffrir dolor,
Ains que gens lor doignent du lor.
Ausinc le doivent cil savoir
Qui d'amors vuelent joie avoir:
Car povre n'a dont s'amor pesse,
Si cum Ovide le confesse [73].
Povreté fait homme despire,
Et haïr et vivre à martire,
E tolt au sage neis le sen.
Por Diex, compains, gardés-vous en,
Et vous efforciez bien de croire
Ma parole esprovée et voire;
Que j'ai, ce sachiés, esprové
Et par experiment trové,
Néis en ma propre personne,
Tretout quanque je vous sermonne.
Si sai miex que povreté monte,
Par ma mesese et par ma honte,
[p.255]
Mais durement on la repousse. 8317 Jamais une parole douce,
Un mot délectable et plaisant;
Elle n'ira si bien faisant
Que chacun ses oeuvres ne blâme,
Ne la méprise et ne l'infâme.
Or ne songez à Pauvreté
Que pour telle calamité
Éviter de toute manière;
Car il n'est ici-bas misère
Telle que choir en pauvreté.
Ce n'ignore pas l'endetté
Qui ses biens gaspilla d'enfance,
Maints elle mène à la potence;
Bien le savent, bien le diront
Ceux qui mendiant leur pain vont,
Ils endurent moult grand' souffrance
Avant d'obtenir allégeance.
L'Amant le doit aussi savoir
Qui d'amour veut plaisir avoir.
Le pauvre, Ovide le confesse[73b], N'a rien dont son amour repaisse.
Pauvreté fait homme haïr,
Mépriser, martyre souffrir,
Lui prend jusqu'à l'intelligence.
Croyez-en mon expérience,
Ami, pour Dieu, gardez-vous-en;
Je n'éprouvai que trop souvent,
Hélas! sur ma propre personne
Tout ce qu'ici je vous sermonne,
Et je sais mieux, beau compagnon,
Que vous, par mon abjection,
Ce que Pauvreté nous réserve.
Que Dieu longtemps nous en préserve!
[p.256]
Biaus compains, que vous ne savés, 8309 Qui tant sofferte ne l'avés.
Si vous devés en moi fier,
Car gel' di por vous chastier:
Moult a benéurée vie
Cil qui par autri se chastie [74].
Vaillans hons suel estre clamés[75], Et de tous compaignons amés,
Et despendoie liement
En tous leus plus que largement,
Tant cum fui riches hons tenus:
Or sui si povres devenus
Par les despens Fole-Largesce,
Qui m'a mis en ceste destresce,
Que ge n'ai fors à grant dangier,
Ne que boivre, ne que mangier,
Ne que chaucier, ne que vestir,
Tant me set danter et mestir
Povreté qui tout ami tolt.
Et sachiés, compains, que sitost
Comme Fortune m'ot ça mis,
Je perdi trestous mes amis,
Fors ung, ce croi ge vraiement,
Qui m'est remès tant solement.
Fortune ainsinc les me toli
Par Povreté qui vint o li:
Toli? par foi non fist, ge ment,
Ains prist ses choses proprement:
Car de voir sai que se miens fussent,
Jà por li lessié ne m'éussent.
De riens donc vers moi ne mesprist,
Quant ses amis méismes prist:
Siens, voire, mès riens n'en savoie,
Car tant achatés les avoie
[p.257]
Or, fiez-vous à mes avis, 8351 Pour vous instruire je le dis,
Et moult a bienheureuse vie
Qui par autrui se fortifie [74b]. J'étais pour vaillant renommé
Et de cent compagnons aimé
Tant que je fis large dépense,
Gaîment coulant mon existence,
Tant que je fus riche tenu;
Or je suis pauvre devenu
Des oeuvres de Folle-Largesse,
Qui m'a mis en telle détresse
Que je n'ai, fors à grand danger,
Ni que boire, ni que manger,
Humble vêtement ni chaussure,
Tellement m'accable et torture
Pauvreté qui prend nos amis.
Car, sache-le, quand m'eut là mis,
Compagnon, la male Fortune,
Tous, sans exception aucune,
Je les perdis, sauf un vraiment
Qui m'est demeuré seulement.
Ainsi tous les prit la cruelle,
Pauvreté traînant après elle.
Je mens; elle ne me prit rien;
Ce qu'elle prit était son bien.
Car si tous ces amis miens fussent,
Jamais ainsi laissé ne m'eussent;
Donc nul dommage ne me fit
Lorsque ses amis me reprit.
Oui, siens; et dans mon ignorance,
Moi qui de coeur et de finance
[p.258]
De cuer et de cors et d'avoir, 8343 Que les cuidoic tous avoir.
Mès quant ce vint au derrenier,
Je n'oi pas vaillant ung denier,
Et quant en ce point me sentirent,
Tuit cil amis si s'enfoïrent,
Et me firent trestuit la moë
Quant il me virent sous la roë
De Fortune envers abatu,
Tant m'a par Povreté batu.
Si ne m'en doi-ge mie plaindre,
Qu'el m'a fait cortoisie graindre
Qu'onques n'oi vers li deservi:
Car entor moi si très-cler vi,
Tant m'oint les yex d'un fin colire,
Qu'el m'ot fait bastir et confire,
Si-tost comme Povreté vint,
Qui d'amis m'osta plus de vingt;
Voire certes, que ge ne mente,
Plus de quatre cens et cinquente.
Oncs linz, se ses iex i méist,
Ce que ge vi pas ne véist:
Car Fortune tantost en place
La bonne amor à plaine face,
De mon bon ami me monstra,
Par Povreté qui m'encontra;
Onc ne l'éusse congnéu,
Se mon besoing n'éust véu.
Mès quant le sot, il acorut,
Et quanqu'il pot me secorut,
Et tout m'offrit quanqu'il avoit,
Por ce que mon besoing savoit.
[p.259]
Si cher achetés les avais, 8383 Tous bien à moi je les croyais.
Mais, à la fin, de moi s'enfuirent
Tous ces amis, quand ils sentirent
Que n'avais plus un seul denier;
Tous ces ingrats, jusqu'au dernier,
Tous me firent soudain la moue,
Quand ils me virent sous la roue
De Fortune à l'envers jeté,
Tant me battit par Pauvreté.
Mais j'ai tort de me plaindre d'elle,
Qui m'octroya faveur plus belle
Que jamais ne le méritai.
Lors je vis clair, en vérité,
Tant elle oignit d'un fin collyre
Qu'elle avait pour moi fait confire,
Mes yeux, dès que Pauvreté vint,
Qui m'ôta d'amis plus de vingt,
Voire certe, à moins que je mente,
Plus de quatre cents et cinquante.
Oncques lynx, à l'oeil si perçant,
Ne fut plus que moi clairvoyant;
Car Fortune dans ma disgrâce
La bonne amour à pleine face
De mon bon ami me montra
Par Pauvreté qui me navra.
Jamais n'aurais su sa tendresse
S'il n'eût découvert ma détresse;
Mais aussitôt il accourut,
Tant qu'il pouvait me secourut
Et m'offrit, pour calmer ma peine,
Tretout son avoir à main pleine.
[p.260]
XLVI
Comment Amis recorde cy 8375 A l'Amant, qu'un seul vray Amy
En sa povreté il avoit,
Qui tout son avoir lui offroit.
Amis, dist-il, fais vous savoir, Illustration: Amis, dist-il, fais vous savoir... Voir image Vez-ci mon cors, vez-ci l'avoir
Où vous avés autant cum gié,
Prenés-en sans prendre congié;
Mès combien? se vous nel' savés,
Tout, se de tout mestier avés;
Car, amis, ne prise une prune
Contre ami les biens de Fortune,
Et les biens naturex méismes,
Puis que si nous entrevéismes,
Por quoi nos cuers conjoins éumes,
Que bien nous entrecongnéumes;
Car ainçois nous entr'esprovasmes,
Si que bons amis nous trovasmes;
Car nus ne set, sans esprover,
S'il puet loial ami trover.
Vous gard-ge tous jors obligiés,
Tant sunt poissans d'amor li giés;
Car moi por vostre garison
Poés, dist-il, metre en prison,
Por plevines ou por ostages,
Et mes biens vendre et metre en gages.
Ne s'en tint mie encor à tant,
Por ce qu'il ne m'allast flatant,
Ainçois m'en fist à force prendre,
Car n'i osoie la main tendre,
[p.261]
XLVI
Comment Ami rappelle ici 8417 A l'Amant, que seul un ami
Lui fut fidèle en sa misère,
Lui offrant sa fortune entière.
Ami, dit-il, je viens vous voir;
Voici mon corps et mon avoir,
Ils sont à vous comme à moi-même,
Prenez sans crainte, je vous aime.
—Mais combien?—Si ne le savez,
Tout, si de tout besoin avez;
Ami, je ne prise une prune,
Contre ami, les biens de Fortune,
Et même les biens naturels,
Du jour où nous nous vîmes tels
Que, sitôt que nous nous connûmes,
Nos coeurs conjoints à jamais eûmes,
Et qu'après nous être éprouvés,
Bons amis nous sommes trouvés;
Car nul ne sait, s'il ne l'éprouve,
Quand un ami loyal il trouve.
Eussiez-vous pris tout ce j'ai,
Que je serais votre obligé,
Tant sont puissants, lorsque l'on s'aime,
Les liens du coeur. Car moi-même,
Dit-il, pour votre guérison,
Vous pouvez me mettre en prison
Pour caution ou pour otage,
Et mes biens vendre et mettre en gage.
Là ne s'en tint pas cet ami
Qui m'allait consolant ainsi;
[p.262]
Tant iere maz et vergongneus, 8405 A loi de povre besongneus,
Cui honte a si la bouche close,
Que sa mesese dire n'ose,
Mais sueffre, et s'enclost et se cache,
Que nus sa povreté ne sache,
Et monstre le plus bel dehors:
Ainsinc ge le fesoie alors.
Ce ne font pas, bien le recors,
Li mendians poissans de cors,
Qui se vont partout embatant,
Plus qu'il puéent chacun flatant,
Et le plus let dehors démonstrent
A tretous ceus qui les encontrent,
Et le plus bel dedens réponnent
Por décevoir ceus qui lor donnent;
Et vont disant que povres sont,
Et les grasses pitances ont,
Et les grans deniers en tresor.
Mès atant me tairai dès or,
Que g'en porroie bien tant dire,
Qu'il m'en iroit de mal en pire;
Car tous jors héent ypocryte
Vérité qui contre eus est dite.
Ainsinc es devant diz amis
Mon fol cuer son travail a mis;
Si sui par mon fol senz traïs,
Despis, diffamé et haïs
Sans ochoison d'autre deserte
Que de la devant dite perte
De toutes gens communément,
Fors que de vous tant solement;
[p.263]
Mais il m'en fit de force prendre, 8447 Car je n'osais la main y tendre,
Tant j'étais triste et vergogneux,
Ainsi qu'un pauvre besogneux
Qui par la honte a bouche close
Et sa détresse dire n'ose,
Et montre le plus beau dehors,
Ainsi que je faisais alors,
Mais souffre et s'enferme et se cache,
Sa pauvreté pour qu'on ne sache.
Ce ne font pas les Mendiants,
Je sais, ces moines florissants
De corps, qui laids dehors se montrent
A tous les passants qu'ils rencontrent,
Et qui se vont partout glissant,
Tant qu'ils peuvent chacun flattant,
Pour décevoir ceux qui leur donnent,
Mais de tout par dedans foisonnent,
Qui vous disent que pauvres sont,
Et les grasses pitances ont
Et grands deniers cachés en terre.
Mais maintenant il faut m'en taire;
Tant du reste en dire pourrais,
Que de mal en pire choirais,
Car rien ne hait tant l'hypocrite
Que vérité contre lui dite.
Ainsi j'étais fol quand je mis
Ma confiance en ces amis.
Victime suis de ma folie,
Haï, méprisé pour la vie,
Et le seul prix de ma bonté
Fut d'être soudain rejeté
De toute la foule égoïste,
Sauf un dont l'amitié subsiste.
[p.264]
Que vos amors pas ne perdés, 8437 Mès à mon cuer vous aerdés;
Et tous jors, si cum ge le croi,
Qui d'amer vous pas ne recroi,
Se Diex plaist, vous i aerdrés;
Mès por ce que vous me perdrés,
Quant à corporel compaignie,
En ceste terrienne vie,
Quant li derreniers jors vendra,
Que Mors son drois des cors prendra,
Car icel jor, bien le recors,
Ne nous toldra fors que le cors,
Et toutes les apartenances
De par les corporex sustances;
Car ambedui, ce sai, morron
Plus-tost, espoir, que ne vorron,
Mès ce n'iert pas, espoir, ensemble,
Car Mort tous compaignons dessemble.
Si sai-ge bien certainement
Que, se loial amor ne ment,
Se vous vivez et ge moroie,
Tous jors en vostre cuer vivroie;
Et se devant moi moriés,
Tous jors où mien revivriés
Après vostre mort par mémoire,
Si cum vesquist, ce dist l'istoire,
Pyrithoüs après sa mort [76], Que Theseus tant ama mort.
Tant le queroit, tant le si voit,
(Car cil dedens son cuer vivoit)
Que vis en enfer l'ala querre,
Tant l'ot amé vivant sor terre.
Et povreté fait pis que Mort:
Car ame et cors tormente et mort,
[p.265]
C'est vous qui point ne vous cachez, 8481 Mais à mon coeur vous attachez,
Et toujours, comme je le pense,
Puisqu'il vous aime avec constance,
Plaise à Dieu! vous attacherez.
Mais, hélas! un jour vous perdrez
Ma corporelle compagnie
En cette terrienne vie,
Lorsque le dernier jour viendra
Et lorsque la Mort reprendra
Ses droits sur notre corps fragile;
Mais en ce jour la Mort agile,
Compagnon, ne nous prendra rien
Hormis le corps, je le sais bien,
Et toutes les appartenances
De nos corporelles substances;
Car tous deux, je le sais, mourrons,
Certes, plus tôt que ne voudrons.
Mais égal sort ne nous prépare
La Mort qui les amis sépare,
Et je ne doute nullement
Que, si loyal amour ne ment,
En votre coeur je ne demeure.
S'il advient que premier je meure,
Car avant moi si vous mouriez,
Toujours au mien revivriez
Après votre mort par mémoire;
Comme vécut, nous dit l'histoire,
Pirithoüs, après sa mort [76b], Que Thésée adorait encor.
Tant le suivait l'image chère
Qu'il aima tant sur cette terre
Et qui vivait dedans son coeur,
Qu'il l'alla chercher de douleur
[p.266]
Tant cum l'ung o l'autre demore, 8471 Non pas sans plus une sole hore;
Et lor ajoute à dampnement
Larrecin et parjurement,
Avec toutes autres durtés
Dont chascuns est griément hurtés,
Ce que mort ne vot mie faire,
Mès ainçois les en fait retraire,
Et si lor fait en son venir
Tous temporiex tormens fenir;
Et sans plus, comment que soit griéve,
En une sole hore les griéve.
Por ce, biaus compains, vous semon
Qu'il vous membre de Salemon
Qui fut roi de Gherusalen;
Car de li moult de bien a-l'en.
Il dit, et bien i prenés garde:
Biau fils, de povreté te garde
Tous les jors que tu as à vivre,
Et la cause en rent en son livre;
Car en ceste vie terrestre,
Miex vaut morir que povres estre.
Et cil qui povres apparront,
Lor propres freres les harront.
Et por la povreté douteuse,
Il parle de la souffreteuse
Que nous apelons indigence,
Qui si ses hostes desavance.
Onc si despite ne vi gens
Cum ceus que l'en voit indigens.
Por tesmoings néis les refuse[77] Chascuns qui de droit escript use,
Por ce qu'il sunt en loi clamé
Equipolens as diffamé.
[p.267]
Aux enfers. Pauvreté fait pire 8515 Qui met âme et corps à martyre,
Sans même une heure de répit,
Tant que l'une avec l'autre vit,
Les pousse à damnable aventure,
Au vice, au larcin, au parjure
Et toutes les calamités
Dont les humains sont tourmentés;
Ce que la mort ne saurait faire
Puisque les en garde au contraire
Et fait pour eux, en son venir,
Tous temporels tourments finir,
Et sans plus, combien que les grève,
En une heure vous les enlève.
Pour ce, vous prierai, compagnon,
De vous rappeler Salomon,
De Jérusalem ce roi sage,
Dont nous avons maint bon adage.
Il dit: «Beau fils, en vérité,
Garde-toi bien de pauvreté
Tous les jours qu'il te reste à vivre.»
Et la cause en est en son livre:
«Oui, sur cette terre il vaut mieux
Mourir que vivre besogneux;
Car tous ceux qui pauvres paraissent
Leurs propres frères les délaissent.»
Et puis, parlant des souffreteux,
Il nous montre les pauvres honteux
Qui croupissent dans l'indigence,
Source d'éternelle souffrance.
Oncques plus misérables gens
Je ne vois que les indigents;
Pour témoins même les refuse[77b] Chacun qui de droit écrit use,
[p.268]
Trop est povreté lede chose; 8505
Mes toutevois bien dire l'ose,
Que se vous aviés assés
Deniers et joiaus amassés,
Et tant donner en porriés,
Comme prometre en vorriés,
Lors coilleriés boutons et Roses,
Jà si ne seraient encloses.
Mès vous n'estes mie si riches,
Et si n'estes avers ne chiches:
Donnés donc amiablement [78] Biaus petis dons resnablement,
Si que n'en cheiez en poverte,
Damaige i auriés et perte:
Li plusors vous en moqueroient,
Qui de riens ne vous secorroient,
Se vous aviés le chaté
Oultre sa valeur achaté.
Il affiert bien que l'en present
De fruit novel un bel present
En toailles, ou en paniers;
De ce ne soiés jà laniers.
Pommes, poires, noiz ou cerises,
Cormes, prunes, freses, merises,
Chastaignes, coinz, figues, vinetes,
Pesches, parmains, ou alietes,
Nefles entées, ou framboises,
Beloces d'Avesnes, jorroises [79], Roisins noviaus lor envoiés,
Et des meures fresches aiés,
Et se les avés achetées,
Dites que vous sunt présentées
[p.269]
Car ils sont par la loi nommés 8549 L'équivalent des infamés.
Trop est Pauvreté laide chose;
Mais toutefois, bien dire l'ose,
Ami, si vous aviez assez
Deniers et joyaux amassés,
Vous cueilleriez boutons et roses;
Pour vous elles ne seraient closes,
Si donner autant vous pouviez
Comme promettre voudriez.
Mais pourtant, sans être aussi riche,
Si n'êtes avare ni chiche,
Donnez-leur raisonnablement
Beaux petits dons aimablement [78b], Mais sans épuiser votre bourse;
Car si vous étiez sans ressource,
Personne ne vous soutiendrait,
Chacun de vous se moquerait
D'avoir payé la marchandise
Outre sa valeur, c'est sottise.
A mon avis, rien n'est plaisant
Comme de faire un beau présent,
Tel que fruits nouveaux en corbeille,
C'est un don que je vous conseille,
Figues, vinettes et marrons,
Pêches, alises, groseillons,
Pommes, poires, noix ou cerises,
Cormes, prunes, fraises, merises;
Raisins nouveaux leur envoyez,
Gents bouquets d'avoine liés[79b], Amandes, framboises mûres
Ou bien encor nèfles et mûres;
Et si les avez achetés,
Dites qu'ils furent apportés
[p.270]
D'ung vostre ami, de loing venues, 8537 Tout les achatiés-vous es rues;
Ou donnés Roses vermeilletes,
Primeroles, ou violetes,
Ou biaus glaons en la seson;
En tex dons n'a pas desreson.
Sachiés que dons les gens afolent,
As mesdisans les jangles tolent:
Se mal ès donnéors savoient,
Tous les biens du monde en diroient.
Biaus dons soustiennent maint bailli
Qui fussent ore mal bailli[80]; Biaus dons de vins et de viandes
Ont fait donner maintes provendes;
Biaus dons si font, n'en doutés mie,
Porter tesmoing de bonne vie:
Moult tiennent par tout biau leu dons,
Qui biau don donne, il est prodons.
Dons donnent loz as donnéors,
Et empirent les prenéors[81], Quant il lor naturel franchise
Obligent à autrui servise.
Que vous diroie à la parsomme?
Par don sunt pris et Diex et homme.
Compains, entendés ceste note
Que je vous amoneste et note.
Sachiés, se vous volés ce faire
Que ci m'avés oï retraire,
Li Diex d'Amors jà n'i faudra
Quant le fort chastel assaudra,
Qu'il ne vous rende sa promesse;
Car il et Venus la déesse
Tant as portiers se combatront,
Que la forterece abatront:
[p.271]
A vous de lointaine venue, 8583 Les eussiez-vous pris dans la rue.
Donnez encore avec raison
De beaux glaïeuls en la saison,
Bouquets de roses vermeillettes,
Fleurs de printemps et violettes.
Jolis dons changent bien les gens,
Ferment la bouche aux médisants.
L'obligé, loin d'être nuisible,
De vous dit tout le bien possible.
Beaux dons soutiennent maints baillis
Qui sans eux seraient bien petits[80b]; De vins, de mets belles offrandes
Ont fait donner maintes prébendes.
On vante l'homme généreux,
Qui donne est toujours vertueux;
Les beaux dons font, n'en doutez mie,
Trouver témoins de bonne vie;
Beaux dons donnent los aux donneurs,
Comme ils enchaînent les preneurs [81b], Et leur naturelle franchise
Asservissent par convoitise.
Que vous dirai-je encor? Beaux dons
Dieu, comme l'homme, trouve bons.
Ainsi, sachez me bien comprendre,
Et si bien savez vous y prendre,
Le Dieu d'Amour ne manquera,
Quand le castel assaillira,
D'accomplir toute sa promesse.
Car, avec Vénus la déesse,
Tant ces geôliers ils combattront
Que la forteresse abattront,
Et vous pourrez cueillir la Rose,
Si durement qu'elle soit close.
[p.272]
Si porrez lors coillir la Rose, 8571 Jà si fort ne sera enclose.
Mès quant l'en a la chose aquise,
Si reconvient-il grant mestrise
En bien garder et sagement,
Qui joïr en vuet longuement.
Car la vertu n'est mie mendre
De bien garder et de deffendre
Les choses, quant el sunt aquises[82], Que del aquerre en quelques guises.
S'est bien drois que chétis se claime
Valez, quant il pert ce qu'il aime,
Por quoi ce soit par sa defaute;
Car moult est digne chose et haute
De bien savoir garder s'amie,
Si que l'en ne la perde mie,
Méismement, quant Diex la donne
Sage, cortoise, simple et bonne,
Qui s'amor doint et point ne vende.
Car onques amor marchéande
Ne fu par fame controvée,
Fors par ribaudie provée;
N'il n'i a point d'amor, sans faille,
En fame qui por don se baille.
Tel amor fainte, Mal-Feu l'arde[83]! Là ne doit-l'en pas metre garde.
Si sunt-eles voir presque toutes
Convoiteuses de prendre, et gloutes
De ravir et de devorer,
Si qu'il n'i puist riens demorer,
A ceus qui plus por lor se claiment,
Et qui plus loiaument les aiment:
Car Juvenaus si nous raconte,
Qui de Berine tient son conte,
[p.273]
Mais quand acquise vous sera, 8617 Par grande adresse il vous faudra
La bien garder et grand' prudence,
Pour avoir longue jouissance;
Car souvent acquérir, ami,
Combien qu'il nous cause d'ennui,
Est plus facile, quoi qu'on dise,
Que de garder la chose acquise [82b]. A bon droit plaint ses tristes jours
Qui perd l'objet de ses amours,
Quand même ce serait sa faute.
Car c'est chose bien digne et haute
Que savoir amante garder,
Sans partage la posséder,
Surtout lorsque Dieu nous la donne
Sage et courtoise, et simple et bonne,
Sans rien demander en retour.
Car oncques mercenaire amour
Ne vint que d'âme corrompue
Et par la débauche perdue.
Oncques la femme qui se vend
D'un pur amour n'aima d'amant;
A cet amour infâme et lâche
Nul coeur honnête ne s'attache.
Plus on se donne aveuglément,
Plus on aime loyalement,
Plus les femmes sont rigoureuses,
Presque toutes, et convoiteuses
De tout ravir et dévorer,
Tant qu'il y peut rien demeurer.
Car Juvénal ce nous raconte,
Qui d'Ibérine fait son conte,
[p.274]
Que miex vosist ung des yex perdre [84] 8605
Que soi à ung seul homme aerdre;
Car nus seus n'i peuist soffire,
Tant estoit de chaude matire;
Car jà fame n'iert si ardans,
Ne ses amors si bien gardans,
Que de son chier ami ne vuelle
Et les deniers et la despuelle.
Or vez que les autres feroient,
Qui por dons as hommes s'otroient.
Nesune ne puet-l'en trover
Qui ne se vueille ainsinc prover;
Tant l'ait homme en subjeccion,
Toutes ont ceste entencion.
Vez ci la rigle qu'il en baille;
Mès il n'est rigle qui ne faille,
Car des mauveses entendi,
Quant ceste sentence rendi.
Mès s'el n'est tiex cum ge devis,
Loial de cuer, simple de vis,
Ge vous dirai que l'en doit faire.
Valez cortois et debonnaire
Qui vuet à ce metre sa cure,
Gart que du tout ne s'aséure
En sa biauté, ne en sa forme:
Drois est que son engin enforme
De meurs et d'ars et de sciences;
Car qui les fins et les provences
De biauté sauroit regarder,
Biauté se puet trop poi garder:
Tantost a faite sa vesprée
Com les floretes en la prée;
Car biauté est de tel matire,
Que el plus vit, et plus empire.
[p.275]
Qu'elle eût mieux aimé perdre un oeil[84b] 8649
Qu'à un seul homme faire accueil;
Un seul ne lui pouvait suffire,
Tant était chaude en son délire.
Coeur de femme n'est si ardent
Ni ses amours si bien gardant,
Que du cher ami la dépouille
Et l'or plus ou moins ne chatouille.
Jugez par là ce que femme est
Qui son corps aux enchères met.
Ainsi toutes, ami, sont faites
Les femmes, toutes sont coquettes;
Quelque soit leur affection,
Toutes ont même intention.
Tel est la règle qu'il en baille,
Mais il n'est règle qui ne faille;
Car des mauvaises il parlait
Quand cette sentence il rendait.
Et si votre amante n'est telle,
Mais d'attraits simple et de coeur belle,
Il vous faudra faire autrement.
Courtois et débonnaire amant
A bien aimer qui met sa cure
Ne doit pas que sur sa tournure
Compter, ses grâces, sa beauté;
Il lui faut un esprit doté
Encor d'utiles connaissances;
Car pour qui sait juger les chances
Et avantages de beauté,
Elle n'est que fragilité,
Elle est tantôt évanouie
Comme fleurettes de prairie;
Car ainsi qu'elles beauté vit,
Plus elle va, plus dépérit.
[p.276]
Mès le sens, qui le vuet acquerre, 8639 Tant cum il puet vivre sor terre,
Fait à son mestre compaignie,
Et miex vaut au chief de sa vie
Qu'il ne fist au commencement;
Tous jors va par avancement:
Jà n'iert par tens apetisiés,
Bien doit estre amés et prisiés
Valez de noble entendement,
Quant il en use sagement.
Moult redoit estre fame liée,
Quant ele a s'amor emploiée
En biau valet cortois et sage,
Qui de sens a tel tesmoignage.
Neporquant s'il me requeroit
Consel, savoir se bon seroit
Qu'il féist rimes jolietes,
Motez, fabliaux, ou chançonnetes
Qu'il vueille à s'amie envoier
Por li chevir et apoier:
Ha, las! de ce ne puet chaloir,
Biau dit i puet trop poi valoir.
Li diz, espoir, loé seront,
D'autre preu petit i feront;
Mès une grant borse pesans,
Toute farsie de besans[85], Se la véoit saillir en place,
Tost i corroit à plaine brace;
Qu'eles sunt mès si aorsées,
Que ne corent fors as borsées [86]. Jadis soloit estre autrement,
Or va tout par empirement.
Jadis au tens des premiers peres
Et de noz premeraines meres,
[p.277]
Mais le sens, pour toute la vie, 8683 Tient à son maître compagnie,
Mieux vaut à la fin qu'au début,
Et plus il approche du but
Moins sur lui le temps a de prise.
Aussi femme chérit et prise
Amant de noble entendement,
Quand il en use sagement.
Aussi doit être bien heureuse
Entre toutes femme amoureuse
Qui sut octroyer son amour
A beau serviteur, en retour
Qui lui donna courtois et sage
De sens semblable témoignage.
Cependait s'il me demandait
Conseil, savoir si bon serait
De faire rimes joliettes,
Motets, fabliaux, chansonnettes
Qu'il veuille à sa mie envoyer
Pour lui plaire et pour l'égayer,
Hélas! ami, c'est triste à dire,
Mais beaux dits ne sauraient suffire.
Peut-être loués ils seront,
Autre profit ne porteront.
Mais si grande bourse et pesante
De besans pleine et résonnante [85b] Elles voyaient céans saillir,
Vite à bras ouverts d'y courir,
Tant femmes sont intéressées
Qu'elles ne courent qu'aux boursées [86b]. Jadis soulait être autrement.
Mais tout dégénère à présent.
Jadis au temps des premiers pères,
Au temps de nos premières mères,
[p.278]
Si cum la letre le tesmoigne, 8673 Par qui nous savons la besoigne,
Furent amors loiaus et fines,
Sans covoitise et sans rapines;
Li siecles ert moult précieus,
N'estoit pas si délicieus
Ne de robes, ne de viandes;
Il coilloient és bois les glandes
Por pain, por char et por poissons,
Et cerchoient par ces boissons,
Par vaus, par plains et par montaingnes,
Pommes, poires, noiz et chastaingnes,
Boutons et mores et pruneles,
Framboises, freses et ceneles,
Feves et poiz, et tex chosetes,
Cum fruis, racines et herbetes;
Et des espis des blés frotoient,
Et des roisins és chans grapoient,
Sans metre en pressouer, n'en esnes.
Li miel décoroient des chesnes,
Dont habundamment se vivoient,
Et de l'iaue simple bevoient,
Sans querre piment ne claré,
N'onques ne burent vin paré;
N'iert point la terre lors arée,
Mès si cum Diex l'avoit parée
Par soi-méismes aportoit
Ce dont chascun se confortoit;
Ne queroient saumons ne luz [87], Et vestoient les cuirs veluz,
Et faisoient robes de laines,
Sans taindre en herbes ne en graines[88], Si cum el venoient des bestes.
Covertes ierent de genestes,
[p.279]
Comme l'histoire le prétend, 8717 Car c'est elle qui nous l'apprend,
Était amour loyale et fine,
Sans convoitise et sans rapine.
Durant ces siècles précieux
Tant n'était le monde envieux
De fins mets, de parures vaines;
Au bois il cueillait glands et faînes
Au lieu de chairs et de poissons,
Et cherchait parmi les buissons
Boutons et mûres et prunelles,
Framboises, fraises et cinelles,
Pommes, poires, fèves et noix,
Châtaignes, racines et pois,
Herbes et fruits de la campagne,
Par val, par plaine et par montagne,
Et les épis de blé frottait,
Et raisins aux champs grapillait,
Des cuviers sans se mettre en peine,
Du miel découlant d'un vieux chêne
Abondamment se nourrissait
Et d'eau de source s'abreuvait,
Sans chercher piment ni piquette
Ni vin vieilli dans la feuillette.
Le sol n'était pas labouré,
Et tel que Dieu l'avait paré
Engendrait tout en abondance
Et donnait à l'homme l'aisance.
Point de brochets ni de saumons;
Il se revêtait de toisons
Ou se faisait robe de laine,
Sans teinture d'herbe ou de graine [88b], Comme la portaient les agneaux.
Les chaumières dans les hameaux
[p.280]
De foillies et de ramiaus 8707 Lor bordetes et lor hamiaus,
Et fesoient en terre fosses,
Es roches et es tiges grosses
Des chesnes crués se rebotoient,
Quant les tempestes redotoient.
XLVII
Comment les gens du temps passé
N'avoient nul tresor amassé[89], Fors tout commun par bonne foy;
Et n'avoient ne prince ne roy.
Et quant par nuit dormir voloient,
En leu de coites aportoient
En lor casiaus monceaus de gerbes,
De foilles, ou de mousse, ou d'erbes;
Et quant li airs iert apaisiés,
Et li tens cler et aésiés,
Et li vens mol et delitables,
Si cum en printens pardurables,
Et cil oisel chascun matin
S'estudient en lor latin
A l'aube du jor saluer
Qui tout lor fait les cuers muer:
Zephirus et Flora sa fame,
Qui des flors est déesse et dame,
Cil dui font les floretes nestre,
Flors ne congnoissent autre mestre:
Car par tout le monde ensement,
Les vont cil et cele sement,
Et les forment et les colorent
Des colors dont les flors honorent
[p.281]
De frais genêt étaient couvertes, 8751 De rameaux et de feuilles vertes;
Ou fosse en terre il se faisait
De rocs et branches qu'il coupait,
Ou se mettait au creux d'un chêne,
S'il craignait tempête prochaine.
XLVII
Comment les gens du temps passé
N'avaient nul trésor amassé,
La terre à tous était commune
Et royauté n'était aucune.
Et quand la nuit dormir voulait,
Au lieu de couettes apportait
En sa case monceaux de gerbes,
De mousses, de feuilles ou d'herbes;
Et quand l'air était apaisé,
Le temps serein et reposé,
Et le vent doux et délectable
En ce printemps invariable,
Les oiseaux lors chaque matin
S'étudiaient en leur latin
A saluer du jour l'aurore
Qui fait leur petit coeur éclore;
Des fleurs la reine aux yeux si doux,
Flore et Zéphir son tendre époux
Faisaient ci-bas fleurettes naître,
Fleurs ne connaissent d'autre maître.
Car c'est pour les fins amoureux
Qu'en grand amour ils ont tous deux,
Qu'ils les sèment et les colorent
Des couleurs dont les fleurs honorent
[p.282]
Puceles et valez proisiés, 8737 De biaus chapelez renvoisiés,
Por l'amor des fins amoreus;
Car moult ont en grant amor eus.
De floretes lor estendoient
Les coustepointes qui rendoient
Tel resplendor par ces herbaiges,
Par ces prés et par ces ramaiges,
Qu'il vous fust avis que la terre
Vosist emprendre estrif et guerre
Au ciel d'estre miex estelée,
Tant iert par ses flors revelée.
Sor tex couches cum ge devise,
Sans rapine et sans covoitise,
S'entr'acoloient et baisoient
Cil cui li geu d'Amors plaisoient;
Cil arbre vert par ces gaudines, Illustration: Cil arbre vert par ces gaudines... Voir image
Lor paveillons et lor cortines,
De lor rains sor eus estendoient
Qui du soleil les deffendoient.
Là démenoient lor karoles,
Lor geu et lor oiseuses foles
Les simples gens asséurées,
De toutes cures escurées,
Fors de mener jolivetés
Par loiaus amiabletés.
N'encor n'avoit fet roi ne prince
Meffais qui l'autrui tolt et pince.
Trestuit pareil estre soloient,
Ne riens propre avoir ne voloient.
Bien savoient cele parole
Qui n'est mençongiere ne fole:
Qu'onques Amor et seignorie [90] Ne s'entrefirent compaignie,
[p.283]
Des puceles et des varlets 8781 Les beaux et brillants chapelets.
Pour eux ils tendaient des fleurettes
Les courtepointes joliettes
Dont partout buissons et forêt
Et la plaine respendissait,
Au point de croire que la terre
Au ciel eût déclaré la guerre,
A qui serait mieux, étoilé,
Tant son orgueil était gonflé.
Sur ces couches dont je devise,
Sans rapine et sans convoitise,
Chacun s'accolait et baisait
A qui le jeu d'amour plaisait.
Les arbres par les verts bocages,
Rideaux et pavillons sauvages,
Leurs rameaux étendaient sur eux
Du soleil pour calmer les feux;
Et là tous menaient leurs karoles,
Leurs jeux, leurs joyeusetés folles,
Les hommes heureux, sans soucis,
De toutes peines affranchis,
Fors de mener joyeuse vie
Et loyale folâtrerie.
Méfait qui prend le bien d'autrui
Rois ni princes n'avait bâti,
Tous étaient égaux sur la terre,
A posséder ne songeaient guère;
Car ils connaissaient bien ce mot
Qui n'est ni mensonger ni sot:
Oncques Amour et seigneurie [90b] N'ont voyagé de compagnie,
Oncques ne purent s'épouser,
Car gouverner, c'est diviser.
[p.284]
Ne ne demorerent ensemble; 8771 Cil qui mestrie, les dessemble.
XLVIII
Ici commence le Jaloux Illustration: Ici
commence le Jaloux... Voir image
A parler et dire, oyans tous,
A sa femme qu'elle est trop baulde,
Et l'appelle faulse ribaulde.
Pour ce voit-l'en des mariages,
Quant li mariz cuide estre sages,
Et chastie sa femme et bat,
Et la fait vivre en tel débat,
Qu'il li dit qu'ele est nice et fole,
Dont tant demore à la karole,
Et dont el hante si sovent
Des jolis valez le convent,
Que bonne amor n'i puet durer,
Tant s'entrefont maus endurer,
Quant cil vuet la mestrise avoir
Du cors sa fame et de l'avoir.
Trop estes, fait-il, vilotiere,
Si avés trop nice maniere:
Quant sui en mon labor alés,
Tantost espringués et balés,
Et démenés tel esbaudie,
Que ce semble grant ribaudie;
Et chantés cum une seraine.
Diex vous mete en male semaine [91]! Et quant vois à Romme ou en Frise
Porter notre marchéandise,
Vous devenés tantost si cointe,
Car ge sai bien qui m'en acointe,
[p.285]
XLVIII
Ici l'homme jaloux commence8815
A crier et sa femme tance
Devant tous, l'appelant catin,
Coureuse et mauvaise putain.
Pour ce voit-on en mariage,
Quand le mari pense être sage,
Qu'il gourmande sa femme et bat
Et la fait vivre en tel débat,
Qu'il lui dit qu'elle est sotte et folle
De tant muser à la karole
Et de rechercher si souvent
Des gents varlets l'accointement,
Et qu'il n'est bonne amour qui dure
Lorsque de tels maux on endure,
Ce parce qu'il veut seul avoir
Le corps de sa femme et l'avoir.
Vous êtes trop, dit-il, fringante
Et trop d'allures provocante.
Sitôt qu'à mon travail je cours,
Tôt vous sautez, balez toujours
Et chantez comme une syrène
(Dieu vous mette en male semaine!)[91b], Et menez tels amusements
Qu'ils semblent vils déportements.
Quand je vais à Rome ou en Frise
Débiter notre marchandise,
Si coquette on vous voit tantôt,
Car je sais bien quel est mon lot, [p.286]
Que par tout en va la parole; 8801 Et quant aucuns vous en parole
Porquoi si cointe vous tenés
En tous les leus où vous venés,
Vous respondés: Hari, hari,
C'est por l'amor de mon mari.
Por moi, las! dolereus chétis,
Qui set se ge forge ou ge tis,
Ou se ge sui ou mors ou vis?
L'en me devroit flatir où vis
Une vessie de mouton.
Certes ge ne vail ung bouton,
Quant autrement ne vous chasti;
Moult m'avés or grant los basti
Quant de tel chose vous vantés:
Chascun set bien que vous mentés.
Por moi, las! doleureus, por moi,
Maus gans de mes mains enformoi,
Et crueusement me déçui
Quant onques vostre foi reçui
Le jor de nostre mariage,
Por me mener tel rigolage.
Por moi menés-vous tel bobant,
Qui cuidiés-vous aler lobant?
Jà n'ai-ge mie le pooir
De tiex cointeries véoir,
Que cil ribauz saffre, friant,
Qui ces putains vont espiant,
Entor vous remirent et voient,
Quant par ces ruës vous convoient.
A cui parés-vous ces chastaignes[92]? Qui me puet faire plus d'engaignes?
Vous faites de moi chape à pluie,
Quant orendroit lés vous m'apuie.
[p.287]
Qu'incontinent chacun en glose, 8843 Et s'il vous demande la cause
Pourquoi si belle vous tenez
En tous les lieux où vous venez
De votre époux pendant l'absence,
Alors avec grande impudence,
Vous répondez: «Hari, hari,
C'est pour l'amour de mon mari.»
Pour moi, combien que je pâtisse,
Qui sait si je forge ou je tisse,
Si je suis mort ou bien vivant?
Je ne vaux un bouton vaillant
Quand autrement ne vous châtie;
On me devrait une vessie
De mouton envoyer au nez.
Le beau renom que me donnez!
Car moi, malheureux, pris au piége,
De quels gants mes deux mains ganté-je? Quand de ceci vous vous vantez,
Chacun sait bien que vous mentez.
Pour moi faites-vous telle chère?
Qui pensez-vous tromper, ma chère?
Je fus cruellement déçu,
Votre foi lorsque j'ai reçu
Le jour de notre mariage,
Pour me mener tel rigolage!
Vous savez bien que n'ai pouvoir
De tant de belles choir voir,
Mais ces ribauds qu'elles attirent,
Ces vils goinfres qui vous admirent
Et vous suivent par les chemins
Comme tretoutes ces putains;
Je suis votre capote à pluie
Lorsqu'à votre bras je m'appuie.
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Ge voi que vous estes plus simple 8835 En cel sorcot, en cele guimple,
Que torterele ne coulons;
Ne vous chaut s'il est cors ou lons,
Quant sui tous seus lés vous presens.
Qui me donroit quatre besens,
Combien que debonnaire soie,
Se por honte ne le laissoie,
Ne me tendroie de vous batre,
Por vostre grant orguel abatre:
Et sachiés qu'il ne me plest mie
Qu'il ait en vous nule cointie,
Soit à karole, soit à dance,
Fors solement en ma présence.
XLIX
Comment le Jaloux si reprent
Sa femme, et dit que trop mesprent
De démener ou joie ou feste,
Et que de ce trop le moleste.
D'autre part nel' puis plus celer,
Entre vous et ce bacheler
Robichonet au vert chapel[93], Qui si tost vient à vostre apel,
Avés-vous terres à partir?
Vous ne poés de li partir.
Tous jors ensemble flajolés,
Ne sai que vous entrevolés,
Que vous poés-vous entredire:
Tout vif m'estuet enragier d'ire
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Pour qui donc cuisent ces marrons[92b]? 8877
Peut-on me faire plus d'affronts!
Plus que tourterelle ou poulette
Je vous vois, sous votre cornette,
L'air simple et doux; mais ce jupon,
Que vous chaut qu'il soit court ou long,
Quand tous deux sommes tête à tête?
N'était la honte qui m'arrête,
Et si bon que je sois encor,
Qui m'offrirait cinq besans d'or
Ne me retiendrait de vous battre,
Pour votre grand orgueil abattre.
Sachez enfin qu'il me déplaît
Que tant de luxe ma femme ait
A la karole ou à la danse,
Fors seulement en ma présence.
XLIX
Ici le Jaloux à sa femme
Fait remontrances et la blâme
De mener tels déportements
Et qu'ils lui pèsent trop longtemps.
De plus, s'il faut que je le nomme,
Entre vous et puis ce jeune homme,
Robichonnet au vert chapeau[93b], Qui sitôt vient à votre appeau,
Avés-vous partages de terre?
Vous ne pouvez vous en défaire.
Toujours ensemble flageolez;
Ne sais quoi vous entrevoulez,
Ce que pouvez vous entredire:
Vous me faire enrager d'ire
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Par vostre fol contenement. 8863 Par iceli Diex qui ne ment,
Se vous jamès parlés à li,
Vous en aurés le vis pali,
Voires certes plus noir que more [94]: Car de cops, se Diex me secore,
Ains que ne vous ost le musage,
Vous donrai tant par ce visage,
Qui tant est as musars plaisans,
Que vous tendrés coie et taisans.
Ne jamès hors sans moi n'irés;
Mès à l'ostel me servirés
En bons aniaus de fer rivée.
Déables vous font si privée
De ces ribaus plains de losenge,
Dont vous déussiés estre estrange.
Ne vous pris-ge por moi servir?
Cuidiés-vous m'amor deservir
Par acointier ces ors ribaus,
Por ce qu'il ont les cuers si baus,
Et qu'il vous retruevent si baude?
Vous estes mauvese ribaude,
Si ne me puis en vous fier:
Maufé me firent marier[95].
Ha! se Theofrates créusse[96],
Jà fame espousée n'éusse;
Il ne tient pas homme por sage
Qui fame prent par mariage,
Soit bele, ou lede, ou povre, ou riche:
Car il dit, et por voir l'affiche
En son noble livre Auréole
Qui bien fait à lire en escole,
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Par votre fol déréglement. 8907 Par Dieu le père qui ne ment,
Si je vous vois tous deux, je jure
Que pâlira votre figure
Ou noircira plus qu'Africain[94b]; Car, Dieu m'aide, avant votre sein