Le roman de la rose - Tome II

de Lorris Guillaume · Chapitre 1 sur 4 · partie 4/8

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Le roman de la rose - Tome II

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

A vos moeurs, mais démontrent bien

Quelle était avant la nature,

Dans leur position obscure,

Des hommes de petit venus

Qui sont aux honneurs parvenus.

Ils sont de nature orgueilleuse,

Mauvaise et basse et dépiteuse,

Dès qu'ils vont honneurs recevant;

Sache donc qu'ils étaient avant

Ce que les as vus par la suite,

Mais leur force était lors petite.

Orgueil, malice et cruauté

Ne sont puissance en vérité;

Car ainsi que dit l'Écriture,

La puissance est de source pure,

Et nul ne viole le bien

S'il n'est impuissant et vaurien.

L'homme doué de clairvoyance

Sait que le mal n'est qu'impuissance;

Ainsi l'Écriture le dit.

Si ce pourtant ne te suffit,

Si ton âme n'est convaincue,

Car il n'est sentence absolue,

Je puis le prouver en ce lieu,

Car rien n'est impossible à Dieu.

Nul ne peut dire le contraire,

Dieu n'a puissance de mal faire;

Donc si tu es bien connaissant,

Et si Dieu, quoique tout puissant,

 

[p.148]

Qui de mal faire n'a pooir, 6585 Donc pués-tu clerement véoir

Que qui l'estre des choses nombre,

Mal ne met nule chose en nombre;

Mès si cum li ombre ne pose

En l'air oscurci nule chose,

Fors defaillance de lumiere,

Tretout en autele maniere,

En créature où bien deffaut,

Mal n'i met riens fors pur deffaut

De bonté, riens plus n'i puet metre.

Et dit encores plus la letre,

Qui des mauvès comprent la somme,

Que li mauvès ne sunt pas homme,

Et vives raisons i amaine;

Mès ne voil or pas metre paine

A tout quanque ge di prover,

Quant en escript le pués trover.

Et neporquant, s'il ne te grieve,

Bien te puis par parole brieve

Des raisons amener aucune:

C'est qu'il lessent la fin commune

A quoi tendent et tendre doivent

Les choses qui estre reçoivent.

C'est de tous biens le soverain

Que nous apelons premerain.

Autre raison i a biau metre

Por quoi li mauvès n'ont pas estre,

Qui bien entent la conséquence

Qu'il ne sunt pas en ordenance

En quoi tout lor estre mis ont,

Tretoutes les choses qui sont,

Dont il s'ensieut à cler véant

Que li mauvès sunt por néant.

 

[p.149]

N'a pas le pouvoir de mal faire, 6617 Donc à tes yeux c'est chose claire

Que de tout ici-bas l'auteur

Ne fut du mal le créateur.

De même que l'ombre ne pose

En l'air obscurci nulle chose,

Fors de lumière effacement,

Ainsi le mal également,

En créature où le bien manque,

Ne mit rien excepté le manque

De bonté; rien de plus n'y mit.

Et de plus l'Écriture dit,

Des méchants comprenant la somme,

Que le méchant n'est pas un homme,

Non sans vives raisons donner.

Pourquoi du reste m'acharner

A faire de mes dits les preuves,

Quand en écrits partout les treuves?

Pourtant, si tu veux m'écouter,

Je puis en deux mots t'apporter

Entre mille raisons quelqu'une:

C'est qu'ils laissent la fin commune

Où toute chose tendre doit

Ici-bas qui l'être reçoit:

C'est la richesse souveraine

Que nous appelons primeraine.

D'autres raisons trouvera bien

Par quoi les méchants ne sont rien

Qui bien entend la conséquence,

Puisqu'ils vivent sans conscience

Du but où chacun ici-bas

Adresse et son coeur et ses pas;

D'où découle de façon claire

Que méchants ne sont rien, j'espère.

 

[p.150]

Or vois comme Fortune sert 6619

Ça jus en ce mondain desert;

Et comment el fait à despire

Qui des mauvès eslit le pire,

Et sus tous hommes le fist estre

De ce monde seignor et mestre,

Et fist Seneque ainsinc destruire:

Fait donques bien sa grace à fuire.

Quant nus, tant soit de bon éur,

Ne la puet tenir asséur,

Por ce voil que tu la desprises,

Et que sa grace riens ne prises.

Claudius néis s'en soloit [40] Merveiller, et blasmer voloit

Les Diex de ce qu'il consentoient

Que li mauvès ainsinc montoient

Ès grans honors, ès grans hauteces,

Ès grans pooirs, ès grans richeces;

Mès il méismes i respont,

Et la cause nous en espont,

Cum cil qui bien de raison use,

Et les Diex assoit et escuse,

Et dit que por ce le consentent

Que plus après les en tormentent,

Por estre plus forment grevés;

Car por ce sunt en haut levés

Que l'en les puist après véoir

De plus haut trebuchier et choir.

Et se tu me fais cest servise

Que ge ci tesmoingne et devise,

Jamès nul jor ne troveras

Plus riche homme que tu seras,

Ne jamès ne seras iriés,

Tant soit tes estaz empiriés

 

[p.151]

Or vois comme Fortune sert6651

Ci-bas en ce mondain désert,

Comme on fait bien de la maudire,

Elle qui des méchants le pire

Choisit pour être le premier,

Maître et seigneur du monde entier,

Et fit Sénèque ainsi détruire.

Donc ses faveurs point ne désire,

Puisque nul n'est si grand, si fort

Qu'il soit assuré de son sort.

Il vaut mieux que tu la méprises

Et que ses grâces rien ne prises.

Claudius même s'en soulait[40b] Étonner et blâmer voulait

Les Dieux, de ce qu'ils acceptassent

Que les méchants ainsi montassent

Aux grand' richesses, aux faveurs,

Aux grands pouvoirs, aux grands honneurs;

Mais lui-même bien nous expose,

Après, la véritable cause,

En homme sage et bien pensant,

Et les Dieux excuse et défend,

Disant qu'à ce les Dieux consentent,

Parce qu'après plus les tourmentent,

Et les élèvent pour les voir

De plus haut trébucher et choir.

Et si tu veux mes conseils suivre,

Heureux et sage pourras vivre,

Et jamais tu ne trouveras

Plus que toi-même ne seras,

Nul homme riche sur la terre.

Au désespoir, à la colère

[p.152]

De cors, ne d'amis, ne d'avoir; 6653 Ains vodras pacience avoir,

Et tantost avoir la porras

Cum mes amis estre vorras.

Por quoi donc en tristor demores?

Je vois maintes fois que tu plores

Cum alambic sus alutel:

L'en te devroit en ung putel

Tooiller cum un viex panufle.

Certes ge tendroie à grant trufle

Qui diroit que tu fusses hon;

C'onques hon en nule seson,

Por qu'il usast d'entendement,

Ne demena tel marement.

Li vif déable, li maufé

T'ont si en amer eschaufé,

Qui si fait tes iex lermoier,

Qui de nule riens esmoier

Qui t'avenist, ne te déusses,

Se point d'entendement éusses.

Ce fait li Diex qui ci t'a mis,

Tes bons mestres, tes bons amis:

C'est Amor qui soufle et atise

La brese qu'il t'a où cuer mise,

Qui fait tes iex les lermes rendre,

Chier te vuet s'acointance vendre;

Car ce n'aferist mie à homme

Que sens et proesce renomme.

Certes malement t'en diffames,

Lesse plorer enfans et fames,

Bestes fiébles et variables,

Et tu soies fers et estables.

Quant Fortune verras venir,

Vués-tu sa roë retenir

[p.153]

Ne seras plus oncques livré, 6683 Tant soit ton état empiré

De corps, d'amis ou de chevance;

Mais voudras avoir patience

Et bien facilement l'auras

Tant qu'être mon ami voudras.

Pourquoi donc triste tu demeures?

Je vois maintes fois que tu pleures

Comme alambic sur son fourneau;

On te devrait dans un ruisseau

Laver comme une vieille loque.

Moult serait simple et je m'en moque,

Qui pour un homme te prendrait;

Car jamais nul homme, en effet,

Si peu qu'il eût d'intelligence,

Ne chut en telle défaillance.

Le diable, source de tout mal,

T'a si fort d'un amour fatal

Chauffé, qu'il fait couler tes larmes

Et d'un rien te remplit d'alarmes,

Toi qui si bas choir ne devrais

Si quelque intelligence avais.

C'est Amour qui souffle et attise

Cette braise au coeur qu'il t'a mise,

C'est lui seul qui t'abaisse ainsi,

Ton bon maître, ton bon ami,

Qui fait tes yeux les larmes rendre;

Cher te veut son amitié vendre.

Ainsi n'agissent pas les preux,

Les forts, prends modèle sur eux;

Toi-même malement t'infames.

Laisse pleurer enfants et femmes,

Bêtes craintives, sans vigueur,

Mais toi reste ferme et sans peur.

[p.154]

Qui ne puet estre retenuë 6687 Ne par grant gent, ne par menuë?

Cis grans empereres méismes,

Neron, dont exemple méismes,

Qui fu de tout le monde sires,

Tant s'estendoit loing ses empires,

Ne la pot onques arrester,

Tant péust honors conquester:

Car il, se l'istoire ne ment,

Reçut puis mort mauvesement.

De tout son pueple fut haïs,

Dont il cremoit estre envaïs;

Si manda ses privés amis,

Mès onc li messagiers tramis

Ne trovèrent, quequ'il déissent,

Nus d'aus qui lor huis lor ovrissent.

Adonc i vint privéement

Neron moult paoreusement,

Et hurta de ses propres mains,

N'onc ne l'en firent plus ne mains:

Car quant plus chascun apela,

Chascun plus s'endost et cela;

Ne nus ne li volt mot respondre,

Lors le convint aler repondre.

 

[p.155]

Quand vers toi Fortune se joue, 6717 Pourrais-tu retenir sa roue,

Ce que nul jusqu'ici n'a pu,

Qu'il soit puissant, qu'il soit menu?

Or ce grand empereur de Rome

Dont te parlais, ce puissant homme,

Ne la put lui-même arrêter,

Tant sût-il d'honneurs conquêter.

Il était du monde entier sire,

Tant s'étendait loin son empire;

Eh bien, si l'histoire ne ment,

Il périt misérablement.

Contre ce monstre sanguinaire

Du peuple éclata la colère.

Lors ses privés amis, dit-on,

Manda par messagers Néron;

Mais quoi que ceux-ci pussent faire,

Aucun n'ouvrit à leur prière.

Alors Néron furtivement

Lui-même vint peureusement,

Et ses royales mains frappèrent.

Mais portes closes demeurèrent;

Car plus chacun il appelait

Et plus chacun se renfermait,

Nul d'eux ne voulut mot répondre;

Il revint chez lui se morfondre.

 

[p.156]

XLI

 

Comment l'emperere Neron6714

Se tua devant deux garçons,

En ung jardin où se bouta,

Pour ce que son pueple doubta.

Si se mist por soi herbergier

O deux siens sers en un vergier:

Car jà partout plusors coroient

Qui por ocierre le queroient,

Et crioient: Neron, Neron,

Qui le vit? où le trouveron?

Si qu'il néis bien les ooit,

Mès consel metre n'i pooit;

Si s'est si forment esbahis:

Qu'il méismes s'en enhaïs:

Et quant il se vit en ce point,

Qu'il n'ot mès d'esperance point,

As sers pria qu'il le tuassent,

Ou qu'à soi tuer li aidassent.

Si s'occist; mès ains fist requeste

Que jà nus ne trovast sa teste,

Por ce qu'il ne fust congnéus,

Se son cors fust après véus.

Et pria que le cors ardissent

Si-tost cum ardoir le poïssent.

Et dist li livres anciens,

Dit des douze Cesariens,

Où sa mort trovons en escript,

Si cum Suetonius l'escript [41], Qui la loi cretienne apele

Fauce Religion novele

 

[p.157]

XLI

 

Comment cet empereur Néron,6743

Craignant son peuple avec raison,

Devant deux esclaves se tue

En son jardin, l'âme éperdue.

 

Lors il courut pour se cacher

Avec deux serfs en un verger,

Car déjà la foule en délire

Partout le cherchait pour l'occire,

Et s'écriait: Néron, Néron,

Où donc, où trouver ce félon?

Et lui, qui les entendait braire,

Mais qui ne savait comment faire,

Tant fut d'épouvante envahi

Que de soi-même fut haï.

Lors Néron, en sa méchéance

Ayant perdu toute espérance,

Pria ses serfs de le férir

Ou bien de l'aider à mourir.

Il s'occit; mais avant, requête

Leur fit de lui couper la tête,

Pour ne pas être reconnu

Après, si son corps était vu,

Et ce corps de réduire en cendre

Dès qu'ils pourraient et sans atendre.

On lit aux livres anciens

Dits des douze Césariens,

Où l'on trouve sa mort écrite,

Comme l'a Suétone décrite [41b], Qui du Christ la religion

Traite d'absurde fiction

 

[p.158]

Et mal faisant, ainsinc la nomme, 6741 (Vez ci mot de desloial homme);

Que en Neron fu definie

Des Cesariens la lignie.

Cis par ses faits tant porchaça,

Que tout son linage effaça.

Neporquant fu-il coustumiers

De biens faire ès cinc ans premiers;

Onc si bien ne governa terre

Nus princes que l'en séust querre,

Tant sembla vaillans et piteus

Li desloiaus, li despiteus;

Et dist en audience à Romme,

Quant il, por condampner un homme,

Fu requis de la mort escrire,

Ne n'ot pas honte de ce dire,

Qu'il vosist miex non savoir letre,

Que sa main por escrire i metre.

Si tint, ce vuet li livres dire

Entor dix et sept ans l'empire[42], Et trente-deux dura sa vie;

Mès ses orguex, sa felonie,

Si forment l'orent envaï,

Que de si haut si bas chaï,

Cum tu m'as oï raconter:

Tant l'ot fait Fortune monter,

Que tant le fist après descendre,

Cum tu pués oïr et entendre.

N'onc ne la pot tenir Cresus[43],

Qu'el n'el' tornast et jus et sus,

Qui refu roi de toute Lyde,

Puis li mist-l'en où col la bride,

Et fu por ardre au feu livrés,

Quant par pluie fu délivrés, [p.159]

Et malfaisante, ainsi la nomme 6773 (Voici mot de déloyal homme),

Que s'éteignit avec Néron

Des Césariens la maison.

Ainsi tant de mal fit ce traître

Qu'il fit sa race disparaître.

Pourtant de son règne au début,

Pendant cinq ans, bon prince il fut;

De monarques on ne vit guère

Aussi bien gouverner leur terre,

Tant paraissait vaillant et bon

Ce déloyal et ce félon.

Il dit en audience à Rome,

Lorsque pour condamner un homme

Fut requis de signer l'arrêt,

Que certes il préférerait,

Et n'eût pas honte de le dire,

Que sa main ne sût pas écrire.

L'histoire dit que trop longtemps

Il tint l'empire dix-sept ans[42b] Et trente-deux dura sa vie.

Mais son orgueil, sa félonie,

L'avaient tellement corrompu,

Que de si haut si bas est chu,

Ainsi que tu viens de l'entendre;

Et c'est pour le faire descendre

D'un coup si bas, qu'à mon avis

L'avait si haut Fortune mis.

Crésus non plus, roi de Lydie[43b],

Ne put la Fortune ennemie

Retenir; elle le versa

Et la corde au cou lui passa;

Sur le bûcher il était même,

Quand soudain, à l'heure suprême,

[p.160]

Qui le grant feu fist tout estaindre: 6775 N'onques nus n'osa là remaindre,

Tuit s'enfoïrent por la pluie;

Cresus se mist tantost en fuie,

Quant il se vit seul en la place

Sans encombrement et sans chace.

Puis refu sires de sa terre,

Et puis revint novele guerre,

Puis refu pris, et puis pendus,

Quant li songes li fu rendus

Des deus Diex qui li aparoient,

Qui sus l'arbre en haut le servoient.

Jupiter, ce dist, le lavoit,

Et Phebus la toaille avoit,

Et se penoit de l'essuier.

Mal se volt où songe appuier,

Dont si grant fiance acueilli,

Que comme fox s'en orgueilli;

Bien li dist Phanie sa fille,

Qui tant estoit saige et soutille,

Que savoit les songes espondre,

Et sans flater li volt respondre.

 

XLII Illustration: Biau

pere, dit la damoisele... Voir image

 

Comment Phanie dist au roy

Son pere, que par son desroy

Il seroit au gibet pendu,

Et l'a par son songe entendu.

Biau pere, dit la damoisele,

Ci a dolereuse novele:

Vostre orguel ne vaut une coque,

Sachiés que Fortune vous moque.

 

[p.161]

L'eau du ciel éteignit le feu 6807 Et le sauva. Car de ce lieu

Effrayés tous prirent la fuite

Et Crésus s'éloigna bien vite,

Quand seul en la place il se vit,

Sans que nul ne le poursuivît;

Puis fut encor roi dans sa terre,

Et puis subit nouvelle guerre,

Et puis fut repris et pendu

Quand lui fut le songe apparu.

Deux Dieux il vit au haut d'un hêtre

Qui le servaient comme leur maître.

Jupiter, dit-il, le lavait,

Et Phoebus la toile tenait

Pour essuyer son corps auguste.

Pour son malheur il trouva juste

Ce songe, confiance en prit,

Et comme un fol s'enorgueillit.

Cependant sa fille Phanie

Qui sage était, de grand génie

Pour les songes interpréter,

Lui dévoila sans le flatter.

XLII

 

Cy dit à son père Phanie

Que pour son orgueilleuse vie

Il serait au gibet pendu;

Tel doit le songe être entendu.

 

Beau père, dit la damoiselle,

J'y vois douloureuse nouvelle:

Tout votre orgueil ne vaut deux clous;

Fortune se moque de vous.

 

[p.162]

Par ce songe poés entendre 6805 Qu'el vous vuet faire au gibet pendre;

Et quant serés pendus au vent,

Sans coverture et sans auvent,

Sus vous plovra, biaus sires rois,

Et li biaus solaus de ses rais

Vous essuera cors et face.

Fortune à ceste fin vous chace,

Qui tolt et donne les honors,

Et fait sovent des grans menors,

Et des menors refait greignors,

Et seignorir sus les seignors.

Que vous iroie-ge flatant?

Fortune au gibet vous atent,

Et quant au gibet vous tendra

La hart où col, el reprendra

La bele corone dorée

Dont vostre teste est coronée;

S'en iert uns autres coronés

De qui garde ne vous prenés.

Et por ce que je vous espoigne

Plus apertement la besoigne,

Jupiter qui l'iaue vous donne,

Ce est li airs qui pluet et tonne;

Et Phebus qui tient la toaille,

C'est le solel sans nule faille:

L'arbre par le gibet vous glose;

Je n'i puis entendre autre chose.

Passer vous convient ceste planche,

Fortune ainsinc le pueple vanche

Des bobans que vous demenés,

Cum orguilleus et forsenés.

Si destruit-ele maint prodomme,

Qu'el ne prise pas une pomme

 

[p.163]

Car par ce songe il faut entendre 6837 Qu'elle vous veut au gibet pendre;

Et quand serez bercé du vent

Sans couverture et sans auvent,

Lors sur vous tombera la pluie,

Pour que le soleil vous essuie

Corps et face de ses rayons.

Ainsi donc Fortune craignons

Qui donne et ravit la richesse,

Et bien souvent les grands abaisse,

Pour élever l'humble aux honneurs

Et faire esclaves les seigneurs.

Que servirait la flatterie?

Fortune au gibet vous épie,

Et quand au gibet vous tiendra

La hart au col, elle prendra

La belle couronne dorée

Dont votre tête est couronnée,

A quelqu'un pour en faire don

De qui vous n'avez nul soupçon.

Écoutez que je vous expose

Céans plus clairement la chose:

Le premier des dieux, Jupiter

Qui tonne et verse l'eau, c'est l'air,

Et Phoebus qui porte la toile

A nos yeux le soleil dévoile;

Quant à l'arbre, c'est le gibet.

Rien plus je n'y vois en effet,

La planche il faut passer, mon père.

Fortune ainsi venge la terre

De cette folle vanité

Dont vous êtes si transporté.

Ainsi Fortune maint prudhomme

Renverse et ne prise une pomme

 

[p.164]

Tricherie, ne loiauté, 6839 Ne vil estat, ne roiauté:

Ainçois s'en joë à la pelote,

Comme pucele nice et sote,

Et giete à grant desordenance

Richece, honor et reverance,

Dignités et poissance donne,

Ne ne prent garde à quel personne:

Car ses graces, quant les despent,

En despendant si les espent,

Que les giete en leu de poties,

Par putiaus et enfangeries;

Qu'el ne prise tout une bille

Fors que Gentillesce sa fille,

Cousine à prochaine chéance,

Tant la tient Fortune en balance.

Mès de cele est-il voirs sans faille

Que Fortune à nul ne la baille,

Comment qu'il aut du retolir.

S'il ne scet si son cuer polir,

Qu'il soit cortois, preus et vaillans:

Que nus n'est si bien bataillans,

Se de vilonie s'apresse,

Que Gentillesce ne le lesse.

Gentillesce est noble et si l'ain,

Qu'el n'entre mie en cuer vilain:

Por ce vous los, mon très-chier pere,

Que vilonie en vous n'apere.

Ne soyés orguilleus ne chiches,

Ayés, por enseignier les riches,

Large cuer, et cortois et gent,

Et piteus à la povre gent:

Ainsinc le doit chascuns rois faire.

Large, cortois et debonnaire

 

[p.165]

Ni traître coeur, ni loyauté, 6871 Ni vil état, ni royauté.

Elle s'en joue à la pelote

Comme pucele simple et sotte,

Et jette en désarroi grandeurs,

Richesses, révérence, honneurs,

Et dignités, puissance donne

Sans songer à quelle personne.

Car ses grâces, quand en fait don,

Les épand de telle façon,

Qu'elles tombent sur les ordures,

Bourbiers, fumiers et pourritures.

Rien ne lui vaut un pois vaillant,

Hormis Noblesse son enfant,

Cousine aussi de male chance,

Tant la tient Fortune en balance.

Mais Fortune qui cependant

Si bien Noblesse nous reprend,

Oncques ne la baille à personne,

S'il n'a l'âme moult pure et bonne,

S'il n'est courtois, preux et vaillant;

Et nul n'est si bien bataillant

Qui les lois de l'honneur oublie,

Que Noblesse aussitôt ne fuie.

J'aime Noblesse et son dédain

Pour tout coeur félon et vilain.

Père, aussi je vous en convie;

Qu'en vous ne règne vilenie,

Ayez coeur courtois, large et gent,

Et piteux à la pauvre gent,

Ainsi le doit chacun roi faire;

Large, courtois et débonnaire

Soit son coeur et plein de pitié,

S'il veut du peuple l'amitié.

 

[p.166]

Ait le cuer, et plain de pitié, 6873 S'il quiert du pueple l'amitié,

Sans qui rois en nule seson

Ne puet plus ne c'uns simples hon.

Ainsinc le chastioit Phanie,

Mais fox ne voit en sa folie,

Fors que sens et raison ensemble,

Si cum en son fol cuer li semble.

Cresus qui point ne s'umilie,

Tous plains d'orguel et de folie,

En tous ses fais cuide estre sages,

Combien qu'il féist grans outrages.

Cresus respond à sa fille.

Fille, dist-il, de cortoisie

Ne de sens ne m'aprenés mie;

Plus en sai que vous ne savés,

Qui ainsinc chastié m'avés;

Et quant par votre fol respons

M'avés mon songe ainsinc espons,

Servi m'avés de grans mençonges.

Car sachiés que cist nobles songes,

Où fauce glose volés metre,

Doit estre entendus à la letre;

Et ge méismes li entens,

Si cum vous le verrez en tens.

Qnques si noble vision

N'ot si vile exposicion:

Li Diex, sachiés, à moi vendront,

Et le servise me rendront

Qu'il m'ont par ce songe tramis,

Tant est chacuns d'aus mes amis,

Car bien l'ai pieça deservi.

[p.167]

Donnez le bon exemple au riche, 6905 Ne soyez orgueilleux ni chiche,

Car sans le peuple un roi n'est rien

Non plus qu'un simple citoyen.

Ainsi le conseillait Phanie;

Mais fol ne voit en sa folie

Rien que bon sens et que raison,

Et le fol n'en vit pas plus long.

Crésus qui point ne s'humilie,

Tout plein d'orgueil et de folie,

Se croit le plus sage des rois,

Si fol qu'il fût, comme tu vois:

Crêsus répond à sa fille.

Vous ne m'apprenez rien, Phanie,

Dit-il, de sens ni courtoisie;

Plus j'en sais que vous ne savez,

Vos avis pour vous conservez.

Servi m'avez de grand mensonge

En m'expliquant ce noble songe

Qu'interprétez si sottement;

Car ce songe certainement,

Où fausse glose voulez mettre,

Doit être compris à la lettre

Et comme il convient je l'entends,

Ainsi que le verrez céans.

Oncques vision si subtile

N'eut explication si vile.

Les dieux, ma fille, à moi viendront

Et le service me rendront

Qu'ils ont dépeint à mes yeux même,

Tant chacun d'eux m'estime et m'aime;

Dès longtemps je l'ai mérité.

[p.168]

Raison.

Vez cum Forturne le servi, 6904 Qu'il ne se pot onques deffendre

Qu'el nel' féist au gibet pendre.

N'est-ce donc chose bien provable[44] Que sa roë n'est pas tenable;

Que nus ne la puet retenir,

Tant sache à grant estat venir?

Et se tu scés riens de logique,

Qui bien rest science autentique,

Puis que li grant seignor i faillent,

Li petit en vain se travaillent.

Et se ces prueves riens ne prises

D'anciennes istoires prises,

Tu les as de ton tens noveles

De batailles fresches et beles,

De tel biauté, ce dois savoir,

Comme il puet en bataille avoir.

C'est de Mainfroi roi de Sesile[45], Qui par force tint et par guile

Lonc-tens en pès toute sa terre,

Quant li bons Karles li mut guerre,

Conte d'Anjou et de Provance,

Qui par devine porvéance,

Est ores de Sesile rois,

Qu'ainsinc le volt Diex li verois

Qui tous jors s'est tenus o li.

Cist bons rois Karles l'en toli,

Non pas sans plus la seignorie,

Ains li toli du cors la vie.

Quant à l'espée qui bien taille,

En la premeraine bataille

[p.169]

Raison.

Bien le servit en vérité 6996 Fortune. Il ne put s'en défendre,

Elle le fit au gibet pendre;

Car nul ne la peut retenir,

Tant sache à grand état venir;

Et si tu connais la logique

Qui science est bien authentique,

Où tombent les grands et les forts

Les petits perdent leurs efforts.

Et si ces preuves tu méprises

Des anciennes histoires prises,

Il en est, tu dois le savoir,

D'aussi sûres qu'on puisse en voir

De notre temps et plus nouvelles,

Par batailles grandes et belles.

D'abord en Sicile, Mainfroy[45b] Qui par trahison sous sa loi

Longtemps en paix tint cette terre,

Quand le bon Charles lui fit guerre

Qui règne en Sicile aujourd'hui.

Comme tu le sais, ce fut lui,

Comte d'Anjou et de Provence,

Dans sa divine providence

Que Dieu pour être roi choisit.

Ce bon roi Charles lui ravit

Non seulement sa seigneurie,

Mais son armée avec la vie,

Lorsque de son glaive acéré,

Dès le premier combat livré,

L'assaillit pour le déconfire,

Courant échec et mat lui dire,

[p.170]

L'assailli por li desconfire, 6935 Eschec et mat li ala dire

Desus son destrier auferrant,

Du trait d'un paonnet errant

Où mileu de son eschiquier.

De Corradin parler ne quier[45],

Son neveu, dont l'exemple est preste,

Dont li rois Karles prist la teste

Maugré les princes d'Alemaigne:

Henri, frere le roi d'Espaigne,

Plain d'orguel et de traïson,

Fist-il morir en sa prison.

Cil dui, comme folz garçonnés,

Roz et fierges et paonnés,

Et chevaliers as gieus perdirent,

Et hors de l'eschiquier saillirent,

Tel paor orent d'estre pris

Au geu qu'il orent entrepris:

Car qui la vérité regarde,

D'estre mat n'avoient-il garde,

Puisque sans roi se combatoient:

Eschec et mat riens ne doutoient,

Ne cil haver ne les pooit,

Oui contre eus as eschiés jooit,

Fust à pié, fust sur les arçons;

Car l'en ne have pas garçons,

Fox, chevaliers, fierges ne ros;

Car se vérité conter os,

Si n'en quier-ge nulli flater,

Ainsinc cum il va du mater,

Puisque des eschiés me sovient,

Se tu riens en sés, il convient

Que cil soit roi, que l'en fait haves [46], Quant tuit si homme sunt esclaves,

[p.171]

Dessus son puissant destrier, 6967 Au milieu de son échiquier,

Du trait d'une flèche mortelle.

Faut-il qu'aussi je te rappelle

De Conradin le triste sort[45]

Que le roi Charles mit à mort

Malgré les princes d'Allemagne,

Henri, frère du roi d'Espagne,

Plein d'orgueil et de trahison

Qu'il fit mourir en sa prison?

Ces deux écervelés sans peine

Cavaliers, pions, tours et reine

Perdirent là jusqu'au dernier

Et s'enfuirent de l'échiquier,

Tant craignaient dans cette partie

Se voir la liberté ravie.

Car ils ne devaient nullement

Craindre être échec et mat vraiment,

Puisqu'ils allaient sans roi combattre,

Et tant aurait-il pu les battre,

Que haver nul ne les pouvait

Qui contre eux aux échecs jouait,

Non, nul, soit à pied, soit en selle,

Car on ne have pas rebelle,

Vilain ni fou, ni cavalier,

Reine ni tour sur l'échiquier.

Car sans mensonge, à te vrai dire,

Pour le mater te bien décrire

(Des échecs puisqu'il me souvient),

Si tu ne le sais, il convient

Que soit roi celui qu'on fait haves [46b] Lorsque tous les siens sont esclaves,

Quand, forcé par ses ennemis

Qui l'ont en telle passe mis,

[p.172]

Si qu'il se voit seus en la place, 6969 Ne n'i voit chose qui li place;

Ains s'enfuit par ses anemis

Qui l'ont en tel povreté mis:

L'en ne puet autrement haver,

Ce sevent tuit large et aver.

Car ainsinc le dist Athalus,

Qui des eschez controva l'us [47], Quant il traitoit d'arismétique;

Et verras en Policratique[48] Qu'il s'enflechi de la matire

Et des nombres devoit escripre,

Où ce biau geu jolis trova,

Que par demonstrance prova.

Por ce se mistrent-il en fuie

Por la prise qui lor ennuie:

Qu'ai-ge dit? por prise eschever,

Mès por la mort qui plus grever

Les péust et qui pis valoit,

Car li geus malement aloit,

Au mains par devers lor partie

Qui de Diex s'iere departie;

Et la bataille avoit emprise

Contre la foi de sainte Eglise;

Et qui eschec dit lor éust,

N'iert-il qui covrir le péust,

Car la fierche avoit esté prise

Au gieu de la premiere assise,

Où li rois perdit comme fos,

Ros, chevaliers, paons et fos,

Si n'ert-ele pas là présente;

Mès la chétive, la dolente

Ne pot foïr ne soi deffendre,

Puisque l'en li ot fait entendre

[p.173]

Il se voit tout seul en l'arène 7001 Sans espoir que secours lui vienne.

Or haver voilà ce que c'est,

Riche ou pauvre chacun le sait.

Ainsi dit Attalus le sage

Qui des échecs trouva l'usage [47b]; Car ce fut lui qui démontra

Ce beau jeu joli qu'il trouva

Quand il traitait d'Arithmétique.

On voit dans sa Polycratique[48b] Comment la matière inventa

Et les calculs en combina.

De l'échiquier donc ils s'enfuirent,

Car d'être pris tous deux craignirent.

Qu'ai-je dit? Pour n'être tous deux

Pris? Non, mais pour éloigner d'eux

Une mort effroyable, impie;

Car en cette triste partie

Bien malement allait leur jeu

De qui s'était éloigné Dieu,

Puisqu'ils avaient guerre entreprise

Contre la foi de sainte Église.

Et si sur eux on fût venu

Leur dire échec, nul n'aurait pu

Les couvrir, car on prit la reine

Dès le premier combat sans peine

Où ce fol roi sut perdre tous

Ses cavaliers, pions et fous.

Aussi n'était-elle présente,

Mais la chétive, la dolente,

Apprenant que sanglant et froid,

Que mat et mort gisait Mainfroy,

[p.174]

Que mat et mort gisoit Mainfrois, 7003 Par chief, par pies, et par mains frois.

Et puis que cis bons rois oï

Qu'il s'en erent ainsinc foï,

Les prist-il fuitis ambedeus,

Et puis fist sa volenté d'eus,

Et de mains autres prisonniers,

De lor folie parçonniers.

Cis vaillans rois dont je te conte,

Que l'en soloit tenir à conte,

Cui nuis et jors, et mains et soirs,

L'ame, le cors et tous ses hoirs,

Gart Diex et deffende et conseille,

Cil donta l'orguel de Marseille[49], Et prist des plus grans de la vile

Les testes, ains que de Sezile

Li fust li roiaumes donnés,

Dont il fu puis rois coronnés,

Et vicaires de tout l'empire.

Mais ne voil or de li plus dire;

Car qui tretout vodroit retraire,

Ung grant livre en convendroit faire.

Vez ci gens qui grans honors tindrent:

Or scés à quel chief il en vindrent.

N'est donc bien Fortune séure,

Rest bien fos qui s'i asséure,

Quant ceus qu'el scult par devant oindre, Seult ausinc par derriere poindre;

Et tu qui la Rose baisas,

Par quoi de duel si grant fais as,

Que tu ne t'en sez apaisier,

Cuidoies-tu tous jors baisier,

Tous jors avoir aise et délices?

Par mon chief, tu es fox et nices.

[p.175]

Pieds et mains et front dans la cendre, 7033

Ne put ni fuir ni se défendre.

Ce bon roi, lorsqu'il eut ouï

Qu'ainsi tous deux ils avaient fui

Du combat, les fit tantôt prendre

Et châtier sans plus attendre,

Avec maints autres prisonniers

De leur folie associés.

Ce vaillant roi que je te conte,

Ce héros dont maint et maint conte

Célèbre aujourd'hui les hauts faits

(Que Dieu nuit et jour à jamais

Et le défende et le conseille,

Et matin et soir sur lui veille,

Pour que sa maison règne en paix!),

Dompta l'orgueil des Marseillais [49b], Et prit des plus grands de la ville

La tête, avant que de Sicile

Lui fût le royaume donné,

Dont fut depuis roi couronné

Et vicaire de tout l'empire.

De lui je ne veux plus rien dire,

Car qui voudrait tout raconter

Un gros livre en pourrait dicter.

Or vois à quelle fin ils vinrent

Ces gens qui si grands honneurs tinrent.

Par devant toujours caressant

Et par derrière nous blessant,

Fortune ainsi souvent varie;

Certes bien fol est qui s'y fie;

Et toi qui la Rose baisas,

Chose pourquoi si grand deuil as

Que ta douleur jamais n'apaises,

Pensais-tu toujours avoir aises

[p.176]

Por que cis duel plus ne te tiengne, 7037 De Mainfroi voil qu'il te soviengne,

De Henri et de Corradin,

Qui firent pis que Sarradin,

De commencier bataille amere,

Contre sainte Eglise lor mere;

Et des faits des Marsiliens,

Et des grans hommes anciens,

Comme Neron, comme Cresus,

Dont je te contai ci-dessus,

Qui Fortune tenir ne porent

O tous les grans pooir qu'il orent.

Par foi frans hons qui tant se prise,

Qu'il s'orguillist por sa franchise,

Il ne scet mie en quel aage

Cresus li rois vint en servage,

Ne d'Ecuba, mient escient [50], Qui fu fame le roi Prient

Ne tient-il pas en sa mémoire,

Ne de Sisicambis l'istoire[51], Mere Daire le roi de Perse,

Cui Fortune fu si perverse,

Que franchise et roiaumes tindrent,

Et serves en la fin devindrent?

D'autre part ge tiens à grant honte,

Puis que tu sés que letre monte,

Et que estudier te convient,

Quant il d'Omer ne te souvient,

Puisque tu l'as estudié;

Mais tu l'as, ce semble, oblié,

Et n'est-ce poine vaine et vuide,

Tu mès es livres ton estuide,

[p.177]

Et délices, toujours baiser? 7067 Pauvre fol d'ainsi t'abuser!

Pour que ce deuil plus ne te tienne,

De ce Mainfroy qu'il te souvienne,

Et d'Henri et de Conradin,

Qui firent pis que Sarrazin,

De commencer bataille amère

Contre sainte Église leur mère,

Et de l'orgueil des Marseillais

Et des anciens que tu connais,

Qui Fortune arrêter ne purent

Malgré le grand pouvoir qu'ils eurent,

Comme Néron, comme Crésus

Dont je t'ai parlé ci-dessus.

Par ma foi ne sait à quel âge

Tomba Crésus en esclavage,

L'homme libre qui de fierté

Se gonfle pour sa liberté.

Il ne retient en sa mémoire

Ni d'Hécube la sombre histoire [50b], Femme du roi Priam; non plus

La mère du roi Darius

Sisygambis, reine de Perse [51b], Qui vit Fortune si perverse;

Toutes régnaient en liberté

Et churent en captivité.

D'autre part, je tiens à grand' honte,

Puisque tu sais ce que raconte

L'histoire, d'avoir oublié

Ce que tu as étudié,

Tout ce que sur cette matière

Nous rapporte le grand Homère.

Tu as sur les livres usé

Ton temps en travail insensé,

[p.178]

Et tout par négligence oblies! 7069 Que vaut quanque tu estudies,

Quant li sens au besoing te faut,

Et solement par ton defaut?

Certes tous jors en remembrance

Déusses avoir sa sentence;

Si devroient tuit homme saige

Et si fichier en lor coraige,

Que jamès ne lor eschapast

Tant que la mort les atrapast:

Car qui la sentence sauroit,

Et tous jors en son cuer l'auroit,

Et la scéust bien soupeser,

Jamès ne li devroit peser

De chose qui li avenist,

Que tous jors fers ne se tenist

Encontre toutes aventures,

Bonnes, males, moles ou dures.

Si rest-ele voir si commune,

Selonc les ovres de Fortune,

Que chascuns chascun jor le voit,

Se bon entendement avoit.

Merveilles est que ne l'entens

Qui ta cure as mise tant ens;

Mès tu l'as autre part tornée,

Par ceste amor desordenée,

Si la te voil or ramentoivre

Por toi faire miex aparçoivre.

Jupiter en toute saison[52]

A sor le suel de sa maison,

Ce dit Omers, deus plains tonneaus;

Si n'est viex hons, ne garçonneaus,

N'il n'est dame, ne damoisele,

Soit vielle ou jone, laide ou bele,

[p.179]

Si tout par négligence oublies. 7101 Que sert ce que tu étudies

Si le bons sens défaut te fait

Par ta faute quant besoin est?

Certes toujours en souvenance

Tout homme sage sa sentence

Doit conserver, sans contredit,

Et la ficher en son esprit,

Pour que toujours elle y demeure

Entière, jusqu'à ce qu'il meure.

Car qui sa sentence saurait

Et toujours en son coeur l'aurait

Et la saurait comprendre toute,

Sans sortir de la droite route,

Nulle infortune ne craindrait

Et toujours ferme se tiendrait

Encontre toutes aventures

Males, bonnes, molles ou dures.

Car elle peint si nettement

De Fortune l'agissement,

Que chacun le voit sans doutance

Avec un peu d'intelligence.

Comment ne la comprends-tu pas,

Toi qui pourtant l'étudias?

Mais ton âme ailleurs s'est tournée

Par cet amour désordonnée.

Je vais donc te la rappeler

Pour le sens mieux t'en dévoiler.

Jupiter a, nous dit Homère[52b],

Devant son palais de lumière,

Deux tonneaux en toute saison.

Il n'est vieillard, jeune garçon,

Il n'est dame ni damoiselle,

Soit vieille ou jeune, laide ou belle,

[p.180]

Qui vie en ce monde reçoive, 7103 Qui de ces deus tonneaus ne boive.

C'est une taverne planiere,

Dont Fortune la taverniere

Trait aluine et piment en coupes[53] Por faire à tout le monde soupes;

Tous les en aboivre à ses mains,

Mès les uns plus, les autres mains.

N'est nus qui chascun jor ne pinte

De ces tonneaus ou quarte ou pinte,

Ou mui, ou setier, ou chopine,

Si cum il plest à la meschine,

Ou plaine paume ou quelque goute

Que Fortune où bec li agoute:

Car bien et mal à chascun verse,

Si cum ele est douce ou perverse.

Ne jà nus si liés ne sera,

Quant il bien se porpensera,

Qu'il ne truist en sa greignor aise

Quelque chose qui li desplaise;

Ne jà tant de meschief n'aura,

Quant bien porpenser se saura,

Qu'il ne truisse en son desconfort

Quelque chose qui le confort,

Soit chose faite, ou chose à faire,

S'il pensoit bien à son afaire,

S'il ne chiet en desesperance,

Qui les pechéors desavance;

Ne nus hons n'i puet consel metre,

Tant ai léu parfont en letre.

Que te vaut donc le corrocier,

Le lermoier et le groucier?

Mès pren bon cuer et si t'avance

De recevoir en pacience

[p.181]

Qui le jour reçoive ici-bas, 7135 Que ces tonneaux n'abreuvent pas.

C'est une taverne pleinière

Où Fortune la tavernière

Verse l'absinthe et le piment [53b] Et nous abreuve incessamment,

Plus ou moins emplit notre coupe,

A tout le monde fait la soupe.

Chaque jour y venons bayer

Et des tonneaux, muids ou setier,

Suivant qu'il lui plaît, la coquine,

Ou quarte, ou pinte, ou bien chopine,

Ou quelque goutte, ou pleine main,

Au bec nous verse avec dédain;

Car bien ou mal à chacun verse

Suivant qu'elle est douce ou perverse.

Et nul si joyeux ne sera

Quand toujours il découvrira,

Au milieu de sa plus grande aise,

Quelque chose qui lui déplaise;

Et tant de malheur il n'aura

Quand toujours il découvrira,

S'il pense bien à son affaire,

Soit chose faite ou chose à faire,

Que toujours en son déconfort

Se trouve un peu de reconfort,

S'il ne tombe en désespérance

Qui les pécheurs guère n'avance.

Nul n'y saurait remède voir

Si grand que soit tout son savoir;

A quoi donc servent tes colères,

Murmures et larmes amères?

En patience et de bon coeur

Accepte donc, c'est le meilleur,

[p.182]

Tout quanque Fortune te donne, 7137 Soit bele ou laide, ou male ou bonne.

De Fortune la semilleuse,

Et de sa roë perilleuse

Tous les tors conter ne porroie.

C'est li gieu de boute-en-corroie,

Que Fortune set si partir,

Que nus devant au départir

Ne puet avoir science aperte

S'il i prendra gaaing ou perte;

Mès à tant de li me tairai,

Fors tant qu'encor m'i retrairai

Ung petitet por mes requestes,

Dont je te fai trois moult honestes:

Car volentiers recorde bouche

Chose qui près du cuer li touche;

Et se tu les vués refuser,

N'est riens qui t'en puist escuser

Que trop ne faces à blasmer:

C'est que tu me vueilles amer,

Et que le diex d'Amors desprises,

Et que Fortune riens ne prises.

Et se tu trop fiébles te fais

A soustenir ce treble fais,

Je le sui preste d'alegier

Por le porter plus de legier.

Pren la premiere solement,

Et se tu m'entens sainement,

Tu seras des autres délivres,

Car se tu n'es ou fox ou yvres,

Savoir dois, et bien le recorde,

Quicunques à Raison s'acorde,

Jamès par amors n'amera,

Ne Fortune ne prisera.

[p.183]

Tout ce que Fortune te donne, 7169 Belle ou laide, mauvaise ou bonne.

Je ne saurais en tous mes jours,

L'inconstante, conter ses tours,

Quand sur sa roue elle tournoie;

C'est le jeu de boute en courroie.

Ses dons Fortune ainsi départ

Que nul, quand il attend sa part,

Ne peut avoir science ouverte

S'il y doit prendre gain ou perte.

A présent, d'elle me tairai,

Fors pourtant que j'y reviendrai

Un petitet pour mes requêtes

Dont te ferai trois moult honnêtes;

Car on aime dire souvent

Ce qui nous touche fortement,

Et si ces requêtes refuses,

A mes yeux tu n'auras d'excuses

Et tu seras bien à blâmer:

C'est que tu me veuilles aimer,

Et que le Dieu d'Amours méprises,

Et que Fortune rien ne prises;

Et si trop faible tu te fais

Pour soutenir ce triple faix,

De l'alléger ferai-je en sorte,

Pour que ton coeur mieux le supporte.

Prends la première seulement,

Et si tu m'entends sainement

Des deux autres je te délivre.

A moins d'être fol ou d'être ivre,

Certes tu dois savoir tantôt

Et te rappeler mot à mot

Ce que te disais tout à l'heure:

Quiconque avec Raison demeure

[p.184]

Por ce fu Socrates itiex, 7171 Qui fu mes amis veritiex:

Li Diex d'Amors onc ne cremut,

Ne por Fortune ne se mut;

Por ce voil que tu li resembles,

Et que ton cuer au mien assembles:

Car se tu l'as où mien planté,

Il me soffist à grant planté.

Or vois cum la chose s'apreste,

Ge ne te fais c'une requeste;

Pren la premiere que t'ai dite,

Et ge te claim des autres quite.

Or ne tiens plus ta bouche close,

Respon: Feras-tu ceste chose?

Nule autre chose ne demant,

Ne me sers jamès autrement,

Et lesse ta pensée fole,

Et le fol Diex qui si t'afole;

Amors qui te fait en li croire,

Te tolt ton sens et ta mémoire,

Et de ton cuer les iex avugle,

Et tenir te fait por avugle.

Cy respond l'Amant à Raison.

Dame, fis-ge, ne puet autre estre,

Il me convient servir mon mestre

Qui moult plus riche me fera

Cent mile tans quant li plaira:

Car la Rose me doit baillier,

Se ge m'i sai bien travaillier;

Et se par li la puis avoir,

Mestier n'auroie d'autre avoir.

[p.185]

Jamais par Amour n'aimera 7203 Ni Fortune ne prisera.

Tel fut Socrate ferme et stable

Qui fut mon ami véritable,

Le Dieu d'Amours jamais ne crut

Et pour Fortune ne se mut.

Or je veux que tu lui ressembles

Et que ton coeur au mien assembles;

Car si ton coeur mets avec moi,

Je n'attends mieux ni plus de toi.

Si tu le veux, c'est chose faite,

Je ne te fais qu'une requête;

Prends la première et bien feras,

Et des autres quitte seras.

Or ne tiens plus ta bouche close,

Réponds, feras-tu cette chose?

Rien plus ne veux pour le moment;

Ne me sers jamais autrement,

Et laisse la passion folle

Et le fol Dieu qui tant t'affole.

Amour qui te fait croire en lui,

Sens et mémoire t'a ravi,

Et de ton coeur les yeux aveugle

Et te fait passer pour aveugle.

Cy répond l'Amant à Raison.

Dame, lui dis-je, je ne puis

Faire autrement que j'ai promis.

Non; autrement il ne peut être,

Il faut que je serve mon maître

Qui moult plus riche me fera

Cent mille fois, quand il voudra;

Car il me doit bailler la Rose

Si je fais bien ce qu'il m'impose,

[p.186]

Ge ne priseroie trois chiches 7201 Socrates combien qu'il fust riches,

Ne plus n'en quier oïr parler.

A mon mestre m'en vuel aler,

Tenir li vuel ses convenans;

Car il est drois et avenans,

S'en enfer me devoit mener,

N'en puis-ge mon cuer refrener;

Mon cuer jà n'est-il mie à moi.

Onc encores ne l'entamoi,

Ne ne bé pas à entamer

Mon testament por autre amer:

A Bel-Acuel tout le lessai,

Car tretout par cuer mon laiz sai,

Et di par grant impacience

Confession sans repentance:

Si ne vodroie pas la Rose

Changier à vous por nule chose:

Là convient que mes pensers voise.

Si ne vous tieng mie à cortoise,

Quant ci m'avés coilles nomées,

Qui ne sunt pas bien renomées

En bouche à cortoise pucele.

Vous qui tant estes saige et bele,

Ne sai comment nomer l'osastes,

Au mains quant le mot ne glosastes

Par quelque cortoise parole,

Si cum prode fame parole.

Sovent voi néis ces norrices,

Dont maintes sunt baudes et nices,

Quant lor enfant lavent et baingnent,

Qu'el les debaisent et aplaingnent,

Si les nomment-el autrement:

Vous savés or bien se ge ment.

[p.187]

Et si par lui la puis avoir, 7235 Point n'ai besoin d'un autre avoir;

Je ne priserais un pois chiche

Socrate, combien qu'il fût riche,

Et n'en veux plus ouir parler.

Je m'en veux à mon maître aller.

Je lui veux tenir ma promesse

Pour sa droiture et sa tendresse;

En enfer me dût-il mener,

Mon coeur se laisserait damner.

Il est à lui, point ne l'ignore,

Ne l'entamai jamais encore,

Ni pour un autre aimer, vraiment,

N'entamerai mon testament.

J'ai fait, en grande impatience,

Confession sans repentance;

A Bel-Accueil j'ai tout laissé,

Mon legs est dans mon coeur tracé,

Et ne voudrais à vous la Rose

Oncques changer pour nulle chose,

Car tous mes pensers je lui dois.

Mais peu courtoise je vous vois

Vous qui tant êtes sage et belle;

Car bouche à courtoise pucelle

N'a jamais couille prononcé;

C'est un mot là fort déplacé.

Je ne sais comment telle chose

Vous avez pu nommer sans glose,

Sans la voiler d'un mot courtois,

En prude femme. Ainsi je vois,

Par exemple, mainte nourrice,

Naïve gent et sans malice;

Quand lave et baigne son enfant

Et le va baisant, caressant,

[p.188]

Lors se prist Raison à sorrire, 7235 En sorriant me prist à dire:

Raison.

Biaus amis, ge puis bien nomer,

Sans moi faire mal renomer,

Apertement par propre non

Chose qui n'est se bonne non.

Voire du mal séurement

Puis-ge bien parler proprement:

Car de nule riens je n'ai honte,

Se tele n'est qu'à pechié monte [54]; Mès chose où pechié se méist,

N'est riens qui faire me féist.

Onc en ma vie ne pechié,

N'encor ne fais-ge pas pechié,

Se ge nome sans metre gloses

Par plain texte les nobles choses

Que mes peres en paradis

Fist de ses propres mains jadis;

Et tous les autres estrumens

Qui sunt piliers et argumens

A soustenir nature humaine,

Qui sans eus fust et casse et vaine.

Car volentiers, non pas envis,

Mist Diex en coilles et en vits

Force de generacion,

Par merveilleuse entencion,

Por l'espece avoir tous jors vive

Par renovelance naïve.

C'est par naissance rechéable,

C'est par chéance reversable,

[p.189]

Autrement ne les nomme-t-elle? 7269 Dites-moi si je mens, ma belle.

Raison à sourire se prit

Alors, et souriant me dit:

Raison.

A bon droit, bel ami, j'appelle,

Sans mériter nulle querelle,

Franchement, de son propre nom,

Chose où rien n'est qui ne soit bon.

De nulle chose je n'ai honte

Si telle n'est qu'à péché monte.

Voire du mal assurément

Puis-je bien parler proprement;

Mais ne voudrais pour rien au monde

Nul péché faire ou chose immonde.

Jamais de mes jours ne péchai,

Et céans ne fais point péché

Quand je nomme sans mettre gloses,

Et par leur nom, les nobles choses

Que Dieu mon père en paradis,

De ses propres mains, fit jadis

Pour soutenir nature humaine,

Qui deviendrait et faible et vaine

Sans ces précieux instruments,

Ses piliers et ses arguments.

Car Dieu, qui certes rien ne souille,

Mit volontiers en vit et couille

Force de génération

Par merveilleuse intention,

Pour l'espèce avoir toujours vive

Par rénovation native.

Ainsi par mortel manquement

Et naturel enfantement

[p.190]

Par quoi Diex les fait tant durer, 7263 Qu'el ne puet la mort endurer.

Ainsinc fist-il as bestes muës

Qui par ce resont soustenuës:

Car quant les unes bestes meurent,

Les formes as autres demeurent.

L'Amant.

Or vaut pis, dis-ge, que devant,

Car bien voi ore apertement

Par votre parléure baude,

Que vous estes fole ribaude:

Car tout ait Diex les choses faites

Que ci devant m'avés retraites,

Les mos au mains ne fist-il mie

Qui sunt tuit plain de vilonie.

Raison.

Biaus amis, dist Raison la sage,

Folie n'est pas vasselage,

N'onc ne fu, ne jà ne sera.

Tu diras quanqu'il te plera,

Car bien en as tens et espace

De moi qui t'amor et ta grace

Voil avoir, n'estuet-il douter,

Car ge sui preste d'escouter

Et de souffrir, et de moi taire,

Mès que te gardes de pis faire,

Combien qu'à ledengier m'acueilles.

Si semble-il par fois que tu vueilles

Que je te responde folie;

Mais ce ne te ferai-ge mie,

[p.191]

Dieu fait tout durer sur la terre 7301 Malgré la mort qui tout altère.

Ainsi fit-il aux animaux

Que nous voyons toujours égaux,

Car si les uns tour à tour meurent,

Aux autres les formes demeurent.

L'Amant.

Vous valez, dis-je, pis qu'avant;

Car je vois bien apertement,

A votre lascive parole,

Que vous étes ribaude et folle.

Car si Dieu toutes choses fit,

Comme l'avez ci-devant dit,

Au moins les mots ne fit-il mie

Qui sont tout pleins de vilenie.

Raison.

Parle, ami, tant qu'il te plaira;

Jamais ne fut ni ne sera

Folie un acte de courage,

Me répondit Raison la sage;

Je t'en laisserai le loisir,

Car je veux ta grâce acquérir

Et ton amour, oncques n'en doute.

Aussi je reste et je t'écoute,

Prête à me taire, à tout souffrir,

Afin de pis te garantir,

Combien que durement m'accueilles.

C'est à croire que tu me veuilles

Faire répondre follement.

Je ne le ferai pas vraiment,

[p.192]

Ge qui por ton preu te chastoi, 7293 Ne sui mie de tant à toi

Que tel vilonie encommence,

Que ge mesdie, ne ne tence:

Qu'il est voirs et ne te desplese,

Tous jors est venjance mauvese;

Et si dois savoir que mesdire

Est encores venjance pire.

Moult autrement me vengeroie,

Se venjance avoir en voloie;

Car se tu meffais ou mesdis,

Ou par tes fais, ou par tes dis,

Secréement t'en puis reprendre,

Por toi chastoier et aprendre,

Sans blasme et sans diffamement,

Ou vengier néis autrement,

Se tu ne me voloie croire

De ma parole bonne et voire,

Par plaindre, quant tens en seroit,

A juge qui droit m'en feroit;

Ou par quelque fait raisonnable

Prendre autre venjance honorable.

Je ne voil mie as gens tencier,

Ne par mon dit desavancier,

Ne diffamer nule personne,

Quelqu'ele soit, mauvese ou bonne.

Port chascuns endroit soi son fès,

S'il vuet, si s'en face confès.

S'il ne vuet, jà ne s'en confesse.

Ge ne li en ferai jà presse.

N'ai talent de folie faire

Par quoi ge m'en puisse retraire,

Ne jà néis n'iert par moi dite:

Si rest taire vertu petite;

[p.193]

Moi qui pour ton bien te châtie. 7329 Assez ne te suis ennemie

Pour vilainement m'abaisser

A médire ou me courroucer.

Il est certain, ne t'en déplaise,

Que toujours vengeance est mauvaise,

Et sur ce nous serons d'accord

Que médisance est pire encor.

Pour me venger de ton offense

Je chercherais autre vengeance;

Car si tu méfais ou médis,

Ou par tes faits ou par tes dits,

Secrètement t'en puis reprendre

Pour te corriger et t'apprendre,

Sans blâme et sans diffamement;

Ou me venger même autrement,

Si tu ne voulais pas entendre

Ma leçon si sage et si tendre,

En me plaignant, quand temps serait,

Au juge qui droit m'en ferait;

Ou par quelque fait raisonnable

Prendre autre vengeance honorable.

Je ne veux pas les gens tancer

Ni par ma langue rabaisser,

Ni diffamer nulle personne,

Qui que ce soit, mauvaise ou bonne.

Que chacun porte son paquet,

Ou s'en confesse, s'il lui plaît,

S'il ne veut pas, ne s'en confesse;

Ce n'est pas moi, vrai, qui l'en presse.

Par tel chemin n'en sortirai;

Non, folie oncques ne ferai,

Oncques par moi ne sera dite,

Si se taire est vertu petite,

[p.194]

Mès dire les choses à taire, 7327 C'est trop grant déablie à faire.

Langue doit estre refrenée:

Car nous lisons de Tholomée [55] Une parole moult honeste

Continuer : partie 5 sur 8