Le sceptre d'or
Prologue
Abbaye de Wimborne, Wessex, en l’année 871.
— De servir le roi, je fais le serment.
Dans l’abbatiale vieille d’un siècle, l’atmosphère était si pesante qu’elle étouffait sa voix. En lui, autour de lui, tout semblait glacé : son corps, le tombeau de pierre qui contenait les restes de saint Cuthbert, les ombres qui emplissaient l’espace.
Il se fit alors comme une éclaircie. Avec vivacité et détermination, une main se posait à son tour sur le tombeau sculpté et peint, à l’endroit même où venait de s’appuyer la sienne.
— … Je fais le serment.
L’écho de sa propre voix déchirait les ténèbres, y jetait de la lumière. La formule sacrée retentissait encore, d’autres voix la reprenaient, d’autres mains touchaient la tombe ; mais seule importaient en cet instant sacré la voix et la main de son frère, qui jamais ne s’éloignait de lui.
L’hommage qu’ils rendaient à leur souverain les unissait dans le même destin.
De l’autre côté du tombeau, le prince Alfred, entouré de gardes, trônait sur une estrade. Les flambeaux promenaient des lueurs changeantes sur le visage juvénile et pensif du dernier fils d’Athelwolf, désormais seul maître du royaume.
Je fais le serment. Les voix se succédaient, leur rumeur prenait fin. La foi jurée engageait l’existence entière, par-delà la vie et la mort, par-delà les ombres mystérieuses qui dans les lointains du sanctuaire s’accumulaient, ne laissant dans la lumière que le jeune roi, sous le dragon doré de son étendard.
Jamais un chevalier du Dragon ne rompt son serment.
1.
Aux confins de la Mercie. Printemps de
l’année 872.
— Arrête ! Il vit encore !
Le vieux cheval fourbu, rescapé miraculeux d’anciens combats, fit halte si abruptement que Gemma faillit tomber de la charrette.
Elle observa la masse boueuse et dépenaillée qui gisait au bord du chemin. Ce malheureux sortait-il des bois tout proches ? On voyait, au mouvement d’une épaule, sous un haillon de laine, que l’homme respirait spasmodiquement. De la terre et des débris de feuilles et d’herbe poissaient sa cuisse nue.
Gemma sauta avec prestesse sur le sol, spongieux au sortir de l’hiver.
— N’y allez pas, Dame Gemma, n’y touchez pas ! On ne sait pas qui c’est, ni quoi ni qu’est-ce. Un bandit à tous les coups. Méfiez-vous du piège. Il y en a d’autres dans les fourrés, peut-être, qui n’attendent que de vous sauter dessus !
Sourde aux avertissements de son jeune cocher, Gemma se sentait attirée par la forme étendue — son inertie, sa détresse physique et son mystère — comme par une sorte d’enchantement.
Elle continua à s’en approcher.
Il lui sembla soudain que l’atmosphère se figeait, l’enveloppait d’un épais manteau. Elle évoluait ailleurs, loin du chemin de terre, loin du gamin effrayé qui persistait à la rappeler et à la mettre en garde. Cette voix familière, cette route si souvent parcourue lui étaient devenues étrangères. Rien n’existait plus que ce corps à l’orée de la forêt, en partie caché par la végétation à laquelle il paraissait appartenir.
Rien que cet homme, et la prescience d’un danger.
Ses socques ne faisaient aucun bruit sur l’herbe humide, qui se froissait en silence. Gemma s’agenouilla sur la fougère détrempée.
L’homme offrait un spectacle si affreux qu’elle en eut la gorge serrée. A la boue qui le souillait se mêlait du sang, en telle abondance ! Sur sa peau et sur ses hardes, du sang séché, pourpre ou tout à fait noir ; sur sa cuisse, son visage et ses mains, du sang frais encore et sourdant un peu, comme si l’infortuné venait de ramper à travers des ronces. Il semblait figé dans l’action, pétrifié en plein mouvement. C’est cette impression de mouvement qui avait retenu l’attention de Gemma, en même temps que la pâleur de la peau, là où la glaise et le sang ne l’assombrissaient pas.
Son mouvement s’était définitivement interrompu, selon toute apparence. Sa cuisse dénudée, impressionnante de longueur et de force, s’était sans doute frottée à la fougère, qui l’avait d’une certaine façon nettoyée. On y distinguait nettement une ligne noire, rougie de sang par endroits. On pouvait penser à une estafilade laissée par une épée. Résolument ennemie de la guerre, Gemma serra les poings.
Cet homme ne correspondait en aucune façon à l’idée qu’elle s’en était faite en l’apercevant. Elle s’était attendue à découvrir l’un de ces pauvres hères faméliques qui en ces temps troublés tentaient de trouver leur pitance en suivant les hordes de Vikings, avides de conquêtes, qui depuis des mois ravageaient la Mercie ; mais des muscles d’un tel galbe et d’un tel volume impliquaient une nourriture abondante. Cet homme n’était ni un vagabond ni la victime de quelque détrousseur. Il venait de livrer combat, Gemma en avait la certitude. Les Vikings avaient très récemment fêté leur victoire lors d’une embuscade tendue à la limite du Wessex, le royaume voisin, tout proche. Leurs clameurs bestiales de barbares ivres résonnaient encore à ses oreilles.
Elle eut le courage de palper le tissu de la tunique déchirée. Etait-elle celle d’un simple paysan ? On n’aurait pu le dire. La boue en séchant raidissait le tissu. Cet homme était désespérément seul, abandonné de tous.
Il gisait à plat ventre, une épaule relevée, le bras tendu en avant. Très grande et très forte, sa main étreignait la racine d’un tilleul, ou plutôt elle s’y crispait avec une extraordinaire violence. Hors d’état de marcher, l’inconnu s’était traîné. L’effort fourni blanchissait encore les articulations de ses phalanges. Comme le Beowulf de la légende, cet homme semblait posséder dans une seule main la force de trente hommes.
Cette main ne pouvait être que celle d’un guerrier.
Les guerriers n’inspiraient à Gemma que du mépris.
Près d’elle, il y eut un choc sourd sur le sol. Elle perçut la respiration de son cocher occasionnel, qui s’impatientait. Boda venait aux nouvelles.
— On n’entend rien et on ne voit personne, dit-il d’une voix mal assurée.
Jusqu’à ce que Boda s’approche, Gemma avait vécu dans une sorte de bulle de silence. Une sensation de froid lui rappela l’humidité du sol.
— Il vaut mieux qu’on s’en aille, poursuivit Boda, qu’on le laisse là. Il a une mauvaise fièvre, si ça se trouve, ou n’importe quoi. Vous ne pouvez rien faire, aussi bien. Vous avez déjà de quoi vous occuper, Gemma…
Boda n’interpellait qu’exceptionnellement Gemma avec autant de familiarité. Encore enfant à bien des égards, il était le compagnon et l’ami de son jeune frère, pas le sien. D’où venait cet orphelin ? Elle n’en savait rien. Avant qu’elle ne l’adopte, pour ainsi dire, il vivait d’expédients dans le campement des Vikings, qui toléraient ou ignoraient sa présence.
Il tira avec une timide insistance le bord de sa cape bleue, l’un des plus beaux ornements de ce qui lui restait de sa garde-robe, après les scandaleuses confiscations opérées par son tyran.
Il y avait dans ce geste quelque chose de si attendrissant que Gemma se sentit prête à céder, et surtout à écouter la voix du bon sens. Rien ne l’invitait en effet à se préoccuper d’un inconnu, et pire encore, d’un guerrier. Encore eût-il fallu savoir dans quel camp il combattait. Il pouvait s’agir d’un Danois laissé pour mort : les Vikings font peu de cas des vaincus, alors même qu’ils sont des leurs. S’il n’était pas danois, on pouvait le considérer comme déjà mort, si près de la garnison d’Offleah.
Au contact du tissu souillé, elle s’était sali la main. Elle l’essuya sur la fougère.
Cet homme allait mourir.
Dans le silence, on n’entendait que le souffle court de Boda, et le sien. L’ombre des arbres faisait comme une voûte oppressante.
— On s’en va, Dame Gemma.
Elle ne pouvait détacher son regard de l’inconnu, de sa grande main surtout.
En dépit d’un geste de Boda, elle avança sa main jusqu’à toucher la chair de l’inconnu. Sous sa paume et ses doigts elle éprouva la raideur des phalanges, dont la peau était glacée. Elle tenta de desserrer la prise qu’il exerçait sur la racine dénudée du tilleul, mais ses efforts demeurèrent vains.
— Je ne peux pas l’abandonner.
Elle regretta d’avoir exprimé sa pensée à haute voix : Boda manifestait un début d’affolement, d’autant qu’il venait de remarquer à son tour la longue estafilade.
A cet instant, le blessé releva un peu la tête, et ouvrit les yeux.
Ils étaient d’une nuance étrange, brun sombre et vert lumineux… La profondeur de ce regard avait quelque chose de fascinant. Comme s’il était moins celui d’un être humain que l’apanage de quelque esprit sylvain.
Prise d’une sorte de vertige, Gemma eut l’impression de choir. Elle s’était penchée très bas, tout près de l’inconnu, qui tournait un peu sur lui-même pour écarter du sol son visage. Dans ce mouvement il se rapprocha d’elle, assez près pour qu’ils entrent en contact. Gemma ressentit de la taille aux épaules l’effleurement du corps meurtri, et ses prunelles furent éblouies par l’éclat de ce regard.
Malgré le froid, elle se sentit prisonnière d’un incendie qui la consumait, rapide et subit comme les feux de forêt. Mais ce feu ne rugissait pas. Le silence, au contraire, agressait ses tympans.
— Qui êtes-vous ?
Il s’était exprimé en anglais, d’une voix grave qui, curieusement, ne rompait pas le silence, mais semblait y participer. A la contraction des ses lèvres, on devinait la souffrance que lui infligeait l’articulation d’une question si courte. S’il ne parlait pas le dialecte danois, la langue des Vikings, l’embarras de son élocution ne permettait pas de savoir s’il était originaire de Mercie, comme elle. A moins qu’il ait passé la frontière du Wessex tout proche et se soit égaré ?
D’où qu’il vînt, il constituait une menace.
— Je m’appelle Gemma.
Sa propre voix résonnait étrangement dans l’atmosphère figée mais n’y semblait pas déplacée. Ils vivaient tous deux en cet instant dans un espace clos, fermé au reste du monde.
— Gemma ?
Gemma, la gemme, la pierre précieuse. Un nom bien rare sans doute, donné le jour de sa naissance à une petite fille par un père enthousiaste, et rêvant déjà pour elle d’un brillant avenir.
Elle pinça les lèvres. A considérer ses atours, nul n’aurait pu penser que le rêve de son pauvre père se fût un jour réalisé. La cotte de laine écrue qu’elle portait sous une tunique usée n’aurait pas déparé le trousseau d’une simple paysanne. Sa chevelure se trouvait entièrement dissimulée, ainsi qu’une partie de son visage, par un voile de lin élimé, qu’elle aurait naguère relégué à l’entretien de ses pots ou de ses outils. Sa cape bleue faisait encore illusion ; mais la fibule qui la retenait n’était faite, pour la plus grande honte de sa propriétaire, que de fer et de cuivre.
— Un… joyau, voulez-vous dire.
C’est avec la plus grande difficulté, en butant sur les mots, qu’il était parvenu à faire cette plaisanterie, maintes fois entendue. Mais il ne semblait pas plaisanter — il en était incapable, sans doute. Il la regardait dans les yeux. Inexplicablement, Gemma sentait une chaleur la pénétrer, jusqu’au plus profond de son être.
Aucun homme ne la regardait jamais ainsi, parce que rien en elle n’attirait le regard. Satisfaite de l’indifférence que lui valait la pauvreté et l’austérité de sa mise, elle se félicitait de ne soulever, dans la société d’hommes brutaux où le malheur la condamnait à vivre, aucune attention indiscrète.
— Ce nom vous va bien.
L’inconnu n’en dit pas plus ; mais, dans son visage mal rasé, souillé de terre et de sang séché, un incroyable sourire apparut. Gemma vit la blancheur et l’éclat de ses dents, l’élévation de ses pommettes. Et puis ses yeux, bien sûr.
L’incendie qui brûlait en elle redoubla, parcourut ses veines pour se propager dans tout son corps, si bien que toutes ses perceptions, que toutes ses sensations se trouvèrent bouleversées, comme dans l’ivresse où conduit l’hydromel. Plus puissante encore, elle éprouvait l’ivresse de la vie, la force du printemps qui fait croître les plantes et les arbres, qui prodigue tous les bienfaits du monde.
L’être viril et mystérieux sur lequel sa main reposait toujours possédait ce pouvoir.
Tout autour de lui elle remarqua des signes avant-coureurs du printemps, des points de verdure que sous le ciel nuageux elle n’avait pas remarqués encore, un brouillard vert venu des profondeurs de la forêt. Mais ce qui vivait en cet homme dépassait les promesses et la puissance de la nature.
Elle émit une brève exclamation, qui se perdit dans l’air qu’animait soudain une légère brise.
Gemma entendit alors près d’elle le craquement des fougères écrasées, et le bruissement des brindilles sèches. Le charme en fut rompu.
Boda. Il tiraillait le bord de sa cape. Par contagion, une sorte de panique s’empara de Gemma. Il fallait qu’elle fût folle pour s’attarder ainsi le soir à la lisière d’une forêt, refuge de bandits, de voleurs et de misérables de tout acabit, que leur dénuement rendait féroces.
— Dame Gemma, il faut partir !
Au bruit d’une autre voix, le regard noisette et vert se porta au-delà d’elle, sur le visage hostile et terrorisé de Boda. Gemma crut y voir passer comme un encouragement, une approbation. Se pouvait-il que le blessé donnât raison au jeune cocher ?
Les yeux aux nuances sylvestres revinrent sur elle. Elle vit se mouvoir les lèvres souillées de boue. L’homme essayait de parler. Alors le visage épuisé ne fut plus celui d’un esprit venu d’ailleurs mais celui d’un être humain, souffrant et vulnérable en dépit de la force de sa volonté. En se soulevant avec effort, sa poitrine venait rythmiquement effleurer celle de Gemma, qui sentait à travers ses minces vêtements la caresse de son torse sur ses seins.
En touchant la chair de l’étranger, elle absorbait sa douleur, malgré la barrière de sa peau. Cette douleur la pénétrait avec une étrange intensité — comme si son propre sang coulait.
Il allait lui demander son aide. Elle voulait qu’il la lui demande. Il le devait, pour qu’elle se trouve dans l’obligation de lui obéir. Gemma savait qu’elle ne pourrait la lui refuser. Elle désirait tant réconforter cette pitoyable humanité !
— Tout va bien, dit-elle contre toute évidence. Rassurez-vous. Je ne vous abandonnerai pas. Nous allons vous secourir et…
— Non ! Partez !
Il n’avait prononcé ces mots qu’au prix d’un terrible effort, qui supposait une volonté farouche. Gemma comprit alors ce qu’elle aurait dû pressentir dès l’instant où elle avait vu la crispation de sa grande main. Jusque dans cette situation d’extrême détresse, il incarnait la force. Il refuserait obstinément toute assistance.
— Partez, il le faut !
Il ne formulait pas un reproche, il ne plaidait pas une cause. Il donnait un ordre.
— Mais je…
— Il le faut, Gemma… que ce nom vous va bien… Fuyez-moi, vite ! Je vous apporte tous les risques, tous les dangers.
Les dangers. Ne vivaient-ils pas dans un danger permanent, elle et son frère ? A ce mot Gemma frémit. La nature lui parut frissonner avec elle, par sympathie.
— Mais je ne peux…
Elle perdait le souffle, sa voix faiblissait. Sa main reposait toujours sur la main du blessé. Ses doigts s’appuyèrent avec plus de force sur la chair, si froide. Il lui semblait toucher du marbre. Mais une force instillée en elle par l’air immobile la réconforta soudain…
Elle ne lui obéirait pas. Elle tenta de pénétrer les profondeurs de son regard pour lui transmettre le message que venait de lui dicter l’air froid du crépuscule. Un message dont le sens lui échappait. Ils ne vivaient pas une rencontre occasionnelle ; un lien très fort les unissait désormais, elle en éprouvait la certitude, bien qu’elle ignorât la nature et l’origine de ce lien.
Les yeux où se jouaient les nuances de la forêt obscure se détournèrent pour se poser à nouveau sur Boda.
— Emmène-la !
— Non ! Je…
Elle se tut. L’homme ne l’entendait plus ; l’éclat de son regard s’était éteint. Il s’en était allé dans l’arène inaccessible de l’inconscience. Gemma vit s’abaisser les longs cils bruns. Elle se trouvait exclue du monde où s’était réfugié cet être étrange. Elle cessa de lui toucher la main.
Elle se leva, et Boda avec elle.
— On s’en va, laissez-le.
Il y avait dans ces mots une répulsion presque palpable, où se mêlaient la colère et la peur.
On ne pouvait reprocher à Boda sa dureté. Ce garçon qui n’avait pas quinze ans avait été trop éprouvé pour conserver quelque chose de la générosité que l’on se plaît parfois, par nostalgie peut-être, à reconnaître aux enfants. Le malheur pouvait l’avoir rendu incapable de toute pitié.
Gemma lui trouvait des excuses. N’était-elle pas victime de vicissitudes analogues ?
En vérité, elle ne pouvait aider ce malheureux, contrainte qu’elle était à se concilier les bonnes grâces du chef des Vikings. Il était inimaginable qu’elle introduise dans leur camp un guerrier inconnu, de surcroît l’un de leurs probables ennemis, puisqu’il parlait anglais.
Elle contempla l’estafilade qui parcourait la cuisse du pauvre garçon. De cette blessure, elle n’était en rien responsable, elle sur qui pesaient tant de charges et de responsabilités. Son devoir lui commandait d’abandonner à son destin cet étranger — ce guerrier redoutable et perfide, comme ils le sont tous.
Le conseil de Boda était bon. Il fallait le suivre. Le blessé ne l’avait-il pas approuvé ?
Gemma raidit son attitude. Sa décision était prise.
Il fallait faire vite. Très vite. Sans perdre de temps.
* * *
Ils avaient perdu beaucoup de temps.
Lorsque Boda, les rênes à la main, s’était présenté, au-delà du fossé de protection, à l’entrée de ce qui naguère encore était l’une des résidences du roi de Mercie, les sentinelles avaient fermé la lourde porte. La nuit tombait, et la pluie fine et froide rappelait les frimas de l’hiver.
Gemma éprouvait une telle angoisse qu’elle ne se serait pas étonnée de voir les gardes accourir, parce qu’ils auraient entendu les battements de son cœur.
Boda se tourna vers elle, les traits grimaçants sous ses cheveux roux.
— On pourrait faire demi-tour pour le ramener au carrefour, murmura-t-il pour n’être entendu que d’elle. Ce serait du temps gagné, pour tout le monde.
Boda s’autorisait parfois à observer d’un œil goguenard le gibet devant lequel la charrette et son chargement venaient de passer. N’était-il pas lui-même, selon ses propres dires, un gibier de potence ? Gemma détournait toujours la tête en passant devant ce lieu sinistre.
— Personne n’a l’intention de te pendre ce soir — à part moi, bien entendu. Tout se passera le mieux du monde.
De la bile lui monta à la gorge, comme pour la punir de son affectation d’optimisme. Boda lui jeta un coup d’œil sceptique et furieux, puis se tourna vers la porte close pour interpeller les gardes en des termes plaisants et vulgaires, bien propres à les amadouer. Son absence de retenue pouvait avoir bien des avantages.
Gemma attendait, inconfortablement installée à l’avant de la voiture, les paupières baissées et le visage fermé. Elle ne doutait pas qu’à la lueur des torches on lui permît d’entrer dans le campement. Ne bénéficiait-elle pas de la protection d’Erik le Sanguinaire, son employeur ? Encore fallait-il que les gardes ne vinssent pas inspecter son chargement.
Ils répondaient à présent à Boda, du haut de la clôture. Sans doute ne rêvaient-ils que de rejoindre leurs camarades, qui à leur détestable habitude devaient mener grand tapage dans la grande salle où quelques mois plus tôt Burgred, roi de Mercie, recevait ses féaux. L’estrade de chêne et les bancs de noyer, ornés des gravures les plus délicates, avaient naguère fait la gloire du souverain. Ils servaient désormais de piédestal et de couche à des barbares.
Les nobles compagnons du roi qui avaient eu la chance de survivre à l’invasion s’étaient résolus à partager son lointain exil à Tamworth. Mais la plupart étaient morts.
Morts, comme l’aurait certainement été dès cette nuit l’étranger, si elle l’avait abandonné.
Boda continuait à dialoguer avec les gardes narquois, qui peut-être prolongeaient l’attente pour le plaisir d’entendre les sottises qu’il débitait avec une faconde étonnante. La main droite de Gemma s’appuyait sur l’épaule musculeuse de son protégé ; il gisait de tout son long, la tête contre sa cuisse et le corps dissimulé sous le chargement de bois, des lambeaux de bâche et le bord de la cape, étalée pour l’occasion. Dépourvue de ce fait de protection, elle sentait la pluie froide ruisseler de son voile à son cou, jusque sous sa cotte.
Par la pensée, elle suppliait son compagnon de ne pas reprendre connaissance, de rester parfaitement immobile. Percevait-il son message ? Il lui semblait que sous une apparente inertie il ne cessait de se débattre, qu’il brûlait d’agir.
Quelle imprudence venait-elle de commettre ?
La porte s’ouvrit enfin. Le garde qui venait de soulever la grosse barre de bois s’avança, dans l’intention probable d’entamer la conversation ; Boda l’en dissuada en entraînant l’équipage avec une telle précipitation que le malheureux fut aspergé de boue, pour le plus grand plaisir de ses compères. On entendit des jurons et des rires, mais, une fois dans la grande cour, Gemma s’estima en sécurité.
Au centre de l’enceinte se trouvait la grande salle, à la charpente solide. Un peu à l’écart, les Vikings avaient dressé des tentes, constituant une sorte de village où résidaient leurs serviteurs, hommes et femmes. De l’autre côté le domaine particulier de Gemma, presque aussi ancien que l’édifice principal, s’adossait à un antique mur romain. Un vaste espace, qui avait servi de champ d’entraînement, isolait nettement la demeure au toit de chaume. Au-dessus de l’annexe qui lui était contiguë s’élevait une cheminée de pierre, construction bien rare dans la région, mais nécessaire dans un atelier où on travaille divers métaux, que l’on doit chauffer ou fondre.
Au moins cet isolement avait-il l’avantage de permettre les opérations les plus risquées à l’abri d’éventuels témoins. Le déchargement de la voiture ne fut pas une mince affaire. Comme Boda ne cachait pas son agacement et s’essoufflait, on eût pu croire que de son nez allaient jaillir des étincelles.
Le grand corps fut enfin traîné dans la chaumière, et placé non loin du foyer presque éteint. Gemma s’étira pour détendre ses épaules et son dos. Elle ne disposait que de l’eau du chaudron et d’un peu de pâte végétale, indispensable à la toilette comme au nettoyage des tissus.
Le blessé demeurait inerte. Allait-il mourir ?
— Tu veux bien m’aider ?
— J’en ai fait assez pour aujourd’hui !
Le visage contracté par la colère, Boda lui tourna le dos, malmena la porte mal jointe et la fit claquer derrière lui. Gemma resta seule, dans le silence.
Elle hocha la tête et s’agenouilla sur le sol de terre battue. La paille et les herbes odorantes qui le garnissaient avaient été balayées par les rudes manœuvres de déplacement du corps. Une lourde tâche attendait la jeune femme …
Par où commencer ?
L’homme avait la peau blême et froide d’un cadavre. Sa barbe salissait son visage autant que le sang et la boue. Ses traits durs étaient ceux d’un homme de guerre. Jusque dans cet état de détresse, il semblait doté d’une force considérable, et faisait peur.
Il n’y avait rien que de désagréable en tout cela. Gemma détestait ce qu’elle se disposait à accomplir. On la disait intelligente et vive d’esprit ; or, pour cette fois, Boda, l’enfant à demi sauvage, parlait seul le langage de la raison et du bon sens.
Froid et chargé d’ombres, le silence qui l’enveloppait à présent était très différent de celui de la forêt. Là-bas régnait l’esprit, palpitait l’attente. Ici, le vide. Vide de son univers, de son existence. Un vide si glacé qu’il paralysait le cœur.
Non, par tous les saints ! Elle ne se laisserait pas aller à l’abattement, elle serait la plus forte !
Elle sursauta. Du bois craquait dans le foyer ; on dégageait le cuir noirci qui obturait dans le toit le trou d’évacuation de la fumée ; des flammes chassaient les ténèbres.
Boda s’activait, et ranimait le feu.
— Il vaut mieux que vous ne restiez pas seule avec ce gaillard, dame Gemma. S’il rouvre l’œil, vous ne serez pas mécontente d’avoir un homme avec vous, pour le mettre au pas.
Si Boda ne craignait pas de passer pour présomptueux, son intention était louable. A aucun moment Gemma n’avait envisagé semblable éventualité. Pas en ces termes, du moins. Lorsqu’elle avait vu l’homme, lorsqu’il lui avait parlé, la chaleur envahissante et redoutable qui s’était emparée de tout son être appartenait à un autre registre, laissait entrevoir un risque bien différent. C’était d’elle que naissait ce flux mystérieux, aussi bien que de lui.
Le généreux Boda disait vrai. Ce corps était trop puissant. Il avait exigé d’eux tant d’efforts, lorsqu’ils s’évertuaient à le faire glisser de la charrette, à le traîner sur le sol !
Elle dut s’humecter les lèvres.
— Il me paraît sévèrement blessé.
— Il m’a l’air en effet bien esquinté.
— Alors il va falloir l’examiner.
Gemma ferma un instant les yeux, comme pour les prémunir contre les horreurs dont ils seraient, sans doute, bientôt spectateurs. Mais en même temps elle se sentait gagnée par une sorte de curiosité intéressée, l’attente de découvertes exaltantes.
— Fais chauffer de l’eau. Nous allons devoir… Nous allons devoir le laver. Il le faut bien.
Elle soupira. A l’exception de Boda, elle ne pouvait espérer l’assistance de personne. Le garçon aux cheveux roux piétinait bruyamment, comme un cheval qui renâcle.
— Va au puits chercher de l’eau. Et apporte encore du bois sec.
— Vous y tenez vraiment ?
— J’y tiens.
Sans enthousiasme, Boda se dirigea vers la porte. Le loquet claqua, un air froid envahit la pièce.
— S’il te plaît, Boda… Tu veux bien faire de la lumière, avant de sortir ?
Sans refermer la porte, Boda fit grésiller une torche dans le foyer. Lorsqu’il l’assujettit au crochet de fer, sa silhouette jeta sur les parois des ombres fantastiques… Et puis la porte se referma sur lui.
Gemma se retrouvait seule.
Elle ne savait que faire. Jamais elle n’avait déshabillé un homme, évidemment. Elle porta une main hésitante sur le guerrier évanoui, dont le corps étendu semblait occuper tout l’espace. Elle n’avait jamais vu un être aussi extraordinaire.
Il est difficile de passer pour un parangon de beauté quand on est couvert de sang et de boue, vêtu de haillons sales et déchirés. L’inconnu perpétrait cet exploit. Familière des œuvres d’art, Gemma posait, sur les êtres et sur les choses, un regard habile à discerner leurs virtualités esthétiques.
Dans le métal ou les pierres brutes on peut deviner la statue ou le fermail à venir. Quoi qu’elle en eût, elle devait l’admettre : elle se trouvait en cet instant en présence d’un chef-d’œuvre naturellement abouti.
Il y avait dans cette constatation quelque chose d’effrayant, au même titre que la force physique dont cet individu semblait disposer. Gemma se leva pour rectifier la position de la torche, qui fumait. A cette occasion, elle put constater que sa main tremblait.
Elle perdait la tête, en vérité. Cet inconnu n’était, comme elle l’avait dit à Boda, qu’un être humain plongé dans la détresse. Elle n’avait rien à craindre de lui ; et elle ne devait point s’émouvoir de sa présence jusqu’à s’embraser. Ce malheureux ignorait même qu’une âme secourable était à ses côtés.
Pourquoi, malgré son état, exerçait-il sur elle un tel ascendant ?
Elle chassa de son esprit le souvenir du regard étrange qu’il avait posé sur elle, du cocon de silence où l’atmosphère s’animait des espoirs du printemps, de la force vitale de la nature, si proche de l’énergie qui se dégageait de cet homme, et qui semblait y concourir. Comme son visage était pâle, par contraste avec la grisaille du sol !
Elle se reprit soudain. Pendant qu’elle se complaisait dans sa contemplation, dans ses rêvasseries, pendant qu’elle hésitait, la mort ne risquait-elle pas de venir chercher son tribut ?
Cette perspective était intolérable. D’un geste décidé, Gemma s’agenouilla derechef et, des deux mains, entreprit de débarrasser l’homme de sa large ceinture de cuir, qu’ornait encore une plaque de décoration, et d’où pendaient les attaches métalliques qui avant sa défaite retenaient sans doute le fourreau de son épée, son couteau et sa trousse. Plus rien ne subsistait de cet équipement.
En s’évertuant à dégrafer la boucle aux ardillons de bronze, elle dut passer la main assez bas, sur la peau de l’abdomen plat, aux muscles réguliers, et s’appuyer du bras au saillant de la hanche. Au toucher, elle sentit qu’il respirait régulièrement.
La ceinture et la boucle résistaient à ses efforts.
Elle dut refréner l’amorce d’un fou rire. Pour la première fois de sa vie elle entreprenait de dévêtir non pas un homme mais l’Esprit de la forêt. Etait-il Herne le chasseur ou Frey, prince du Renouveau, de la fécondité et de l’ivresse charnelle ?
Experte à évoquer des références mythologiques, elle n’avait pas la force de déboucler la ceinture de l’intéressé. Quelle présomption de sa part, et quel ridicule !
Elle se mordit les lèvres et concentra son attention, en vue d’un nouvel assaut.
Le cœur du blessé battait avec force, sur un rythme égal. Il disait la puissance, il disait la vie. Il y avait dans ce battement quelque chose de paradoxal, et d’attirant. Gemma fut soudain saisie du désir de poser la tête sur ce torse, sur ces lambeaux sales. Qu’importaient Boda et sa mauvaise humeur, les Vikings et leurs séides ! Qu’ils aillent tous au diable !
Gemma se trouvait si fortement sollicitée par ce caprice absurde qu’une douleur lui contractait la poitrine.
Elle avait envie de pleurer.
Comme elle aurait aimé poser les deux poings à l’endroit où ce cœur battait, la provoquait, la narguait ! Alors elle aurait pu laisser libre cours à ses sanglots, à ses cris de protestation.
Elle voulait s’allonger là, et dormir. Pouvait-on rêver couche plus confortable que celle qu’offraient la terre battue, la paille mêlée d’herbe, et le corps de cet homme ?
Sa fatigue était si grande…
Elle inspira d’un coup, très fort. Depuis quand n’avait-elle pas mangé à sa faim, dormi toute une nuit ? Elle n’aurait pu le dire. Elle n’avait personne sur qui se reposer, personne à qui faire partager le poids écrasant de ses tâches. Et voilà qu’il lui revenait de prendre en charge une vie humaine ! Jamais elle ne parviendrait à assumer l’ensemble de ses responsabilités.
On fit claquer la porte. Elle sursauta.
Les bras chargés de bois, Boda l’observait, effaré. Sur le sol, l’inconnu n’avait pas changé de position. Gemma l’enlaçait des deux bras, la poitrine sur la sienne. Leurs respirations se mêlaient.
— Remets du bois sur les braises, et de l’eau à chauffer, dit-elle précipitamment. Il en faut beaucoup, comme tu peux le penser.
Au lieu d’obtempérer, Boda demeura un long temps immobile, le regard dardé sur elle. Gemma n’avait pas la force de parler davantage. Quelles explications aurait-elle pu lui donner, au demeurant ? L’attente se prolongeait. Lorsque Boda se décida enfin à gagner l’âtre rudimentaire, Gemma se redressa un peu et se remit à la tâche.
Le cuir mouillé s’était gonflé ; les ardillons de la boucle semblaient s’être soudés. La ceinture de l’inconnu adhérait à ce qui restait de sa tunique de laine, qui dans son déplacement révélait les zones qu’elle venait de palper — l’abdomen plat, l’étendue impressionnante de son torse puissant.
Il y eut un bruit sec. Elle lâcha la boucle comme dans l’imminence d’une brûlure.
— Vous avez peur, Dame Gemma, dit Boda qui venait de laisser tomber une bûche sur les silex qui formaient l’encadrement de l’âtre.
— Je n’ai pas peur, répliqua-t-elle sèchement.
Mais une crainte révérencieuse l’étreignait. Comme une aura étrange enveloppait l’inconnu et provoquait en elle un malaise indéfinissable. Le zèle de Boda avait si rapidement réchauffé la pièce que Gemma dut se débarrasser de son voile trempé. Son abondante chevelure ruissela sur ses épaules et se répandit sur la poitrine du blessé. Elle contempla le contraste curieux que faisaient ses mèches blondes sur la peau humide et souillée.
Elle se rappela que son père, passionnément attaché à son art, avait coutume de comparer ses cheveux à de fins fils d’or.
Il était fier de sa fille. Ce temps n’était plus. Elle rejeta sa chevelure en arrière. C’était là l’un de ses secrets, que les barbares du camp devaient à tout jamais ignorer. Il faudrait bien qu’elle la coupe tout entière si un tel sacrifice devait lui permettre d’échapper à leur attention.
Boda, à son habitude, s’obstinait.
— Je peux encore vous en débarrasser, Dame Gemma. De l’autre côté de la muraille, il y a un coin discret où les cadavres ne se remarquent pas. Il suffit…
— Comment oses-tu…
— Personne n’y fera attention, poursuivit Boda en haussant les épaules. Et dans l’état où il est, il n’ira pas se plaindre.
Gemma ne lui répondit que par un gémissement horrifié, et ferma les yeux.
Elle vit en esprit la foule des Vikings, qui occupaient l’ensemble du domaine, et se souvint de l’œuvre qu’il lui fallait absolument accomplir avant que la lune soit pleine, au prix d’une vie — d’une autre vie que celle de cet inconnu rencontré par hasard. En pensant à tout ce qui ne dépendait que d’elle, elle éprouva une sorte de vertige. La peur qui la taraudait la tuerait, sans doute.
Il lui était interdit de s’embarrasser de ce nouveau fardeau.
— Alors, Dame Gemma ?
Boda, qui avait dû deviner son hésitation, lui offrait une échappatoire. Personne ne le saurait jamais. L’enfant roux ne manquait pas de bon sens, et une autre vie, bien plus précieuse, était en jeu.
De la laine rugueuse et détrempée lui collait aux doigts. Ce qui restait de la tunique de l’inconnu. Elle ne se souvenait pas d’y avoir porté la main pour la pétrir. Cette main n’était plus qu’un poing aux articulations blêmes.
Gemma revit en pensée la grande et forte main de l’inconnu, sur la racine d’un tilleul. Elle aussi se crispait comme un poing, le poing d’un être qui a dépassé les limites de la souffrance. Il n’avait pas lâché prise.
— Tais-toi, Boda, et va me chercher de l’eau.
La porte en claquant fit trembler les murs de torchis.
Comme sous l’effet d’un charme magique, la boucle de la ceinture se défit au même instant.
L’homme demeura immobile. Emue par cette victoire aussi bien que par le caractère presque scandaleux de son entreprise, Gemma s’écarta avec effroi, comme un chat qui se brûle, le souffle coupé. L’homme pour sa part respirait tranquillement, du moins le semblait-il. Pour s’en assurer elle posa la paume sur son torse, et s’étonna de sa douceur. Elle aurait volontiers imaginé une peau rude et rêche à une telle force de la nature. Lorsqu’il avait repris conscience, quels efforts il avait dû fournir pour s’exprimer ! A présent son visage était apaisé.
Rêvait-il ? Inconscient, il ne ressentait pas la douleur de ses blessures. Il n’éprouvait rien. Un tel silence, une telle paix, une telle indifférence au monde, quelle bénédiction !
Il prenait du repos.
Gemma n’avait pas cette chance. Tout repos lui était refusé, jusque dans son sommeil, que hantaient des cauchemars. Peut-être personne ne trouvait-il plus de repos, dans ce royaume dévasté. La pitié serra son cœur.
— Puissiez-vous guérir, retrouver la force et la paix. Puissiez-vous…
Elle se tut. Elle se surprenait à penser tout haut, comme elle le faisait parfois pour tromper son effroyable solitude.
Elle retira sa main.
Il fallait à présent le dévêtir.
Elle se saisit de l’extrémité de la ceinture et la tira. En vain.
La ceinture adhérait à la peau, ou aux haillons. Gemma glissa la main sous la taille de l’homme, dans l’espace étroit qui s’ouvrait au-dessus de ses reins. Ses doigts rencontrèrent un agglomérat de laine mouillée et glacée, qu’il leur fallut écarter. Elle sentit contre sa paume le relief d’un muscle épais.
Jamais elle n’avait palpé une telle masse de chair humaine. Jamais elle n’avait vu un homme aussi fort, doté d’un corps aussi formidable.
Des deux mains elle tirailla et poussa la ceinture, qui glissa d’un seul coup. Ce succès suscita en elle un élan de triomphe absurde et naïf.
— Voilà qui est fait ! lança-t-elle à l’homme inconscient, comme s’il pouvait l’entendre.
Elle dénoua les cordons entremêlés à la partie supérieure de la tunique et entreprit de détacher de la peau le tissu humide. Elle tâcha de ne pas regarder trop complaisamment le creux délicat de la gorge, le galbe des épaules. Le col de la tunique était déchiré, comme si on avait tenté d’en dépouiller son propriétaire.
A moins qu’on ait tenté de l’étrangler.
De chaque côté du cou des ecchymoses noirâtres apparaissaient en effet, symétriquement disposées. Venues du plus profond d’elle-même, des ondes d’inquiétude se propagèrent dans tout son corps.
— Qui êtes-vous ?
Cette question, l’inconnu la lui avait posée le premier, en la tenant sous le charme de ses yeux aux couleurs de la forêt. Elle avait balbutié son nom. Mais il n’avait pas dit le sien.
Quel mystère recelait-il ? Quelle était sa vérité ?
Il lui avait demandé de l’abandonner, mais par folie ou par témérité elle avait ignoré cet ordre, ou cet avertissement.
Il n’était plus temps de s’interroger sur cet épisode. Elle manipula la tunique de ses mains tremblantes. Le tissu trempé fut assez aisément rabattu. Mais le bras le retint. Gemma se trouva contrainte de le soulever. Ce bras semblait peser aussi lourd qu’un tronc d’arbre, dont il avait la raideur.
Au poignet, le tissu résista. Elle le tira avec force. Il céda brusquement. Le bras du blessé retomba violemment, avec un bruit sourd. Gemma tressaillit. Ce corps si cruellement meurtri réclamait plus de délicatesse !
Les déchirures du col offraient l’avantage de faciliter l’enlèvement de ce qui restait de la tunique.
— Fort bien, murmura-t-elle.
Elle se refusait à observer l’étendue de chair qu’elle venait de découvrir. De cet inconnu, elle ne voulait rien savoir.
Son torse s’ornait d’une toison soyeuse.
A la lueur de l’âtre, elle semblait composée de fils d’or, les plus ténus que l’on puisse rêver, des fils d’or qui seraient nés d’un enchantement. Le feu s’y alliait au plus précieux des métaux.
Plus claire que sa chevelure, cette toison, bouclée en haut du thorax, faisait comme un duvet au bas de la poitrine, et s’épaississait au creux de l’abdomen pour disparaître ensuite sous la barrière de ses braies.
Elle effleura de la main ce duvet, et toute la vigueur qu’il symbolisait irridia en elle. Cet or était la vie même, il exprimait la virilité. Il n’avait pas la froideur du métal travaillé. Il était issu d’une créature vivante.
C’était la toison pectorale d’un homme, d’un être bien réel, malgré son aspect fantastique.
Ses doigts parcoururent les côtes, le long du flanc. La pointe sombre d’un sein d’homme l’intrigua tant qu’elle ne put s’empêcher d’y appuyer sa paume.
Gemma se mordit les lèvres pour retenir le cri d’émerveillement que cette sensation suscitait en elle. Elle lui rappelait le charme étrange qui dans la profondeur de ses yeux lui avait donné le vertige, à l’orée de la forêt. Cette sensation la foudroyait, s’emparait d’elle, aussi poignante qu’un fer de lance.
Elle écarta maladroitement ses mains, haleta comme si une arme venait en effet de la transpercer. Elle gémit faiblement et bondit sur ses pieds, pour fuir l’emprise magique de l’étranger. Comme si jusque dans l’inconscience il pouvait se saisir d’elle — l’emporter tel un fauve au fond des bois, pour y dévorer son âme.