Le sceptre d'or

Helen Kirkman · Chapitre 14 sur 16

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Le sceptre d'or

En ouvrant les yeux, Ashbeorn sut, malgré…

15.

 

 

En ouvrant les yeux, Ashbeorn sut, malgré les douloureuses sollicitations que lui imposait son corps, qu’il se trouvait dans l’autre monde.

Les divinités infernales, avaient choisi pour le punir de l’enfermer dans le décor de son enfance perdue. Cette vaste chambre, vingt ans plus tôt, était celle de son père. Il reconnaissait en son centre le poteau peint et sculpté qui soutenait les poutres du plafond. Des lambris disposés en panneaux réguliers couvraient toute la base d’un long mur. En face, à la gauche du lit sur lequel il gisait, deux fenêtres rectangulaires s’ouvraient vers l’extérieur, et leurs cadres de parchemin huilé laissaient entrer la lumière du jour. Les tapisseries avaient été enlevées, mais les forts crochets enfoncés dans la muraille rappelaient leur existence.

A Offleah, comme dans bien d’autres demeures qu’il avait eu l’occasion de fréquenter, personne ne jouissait d’un confort semblable. La maison et l’atelier de Gemma, dépourvus de fenêtres, n’étaient dotés que de trous d’aération. La grande halle de la résidence de Burgred, établie sur un socle de pierre par des poteaux dressés, ne comportait pour sa part qu’une percée sommitale par laquelle s’échappaient les vapeurs des fêtes et la fumée des torches.

C’était donc là l’enfer. Les damnés se déplaçaient-ils, conversaient-ils entre eux ? Ashbeorn contempla avec terreur la porte à double battant, qu’ornaient des peintures défraîchies. Allait-il voir entrer, pour l’accabler de reproches, le petit garçon qu’il avait été ? Son père allait-il la pousser, cette porte, et pénétrer dans la pièce au décor vieilli et fané pour l’entretenir de ses habituelles chimères ? Désormais incapable de rêver, à quelle folie se trouvait-il condamné ?

Il songea à la raideur cadavérique, qu’il avait si souvent observée. Paralysé, son propre corps s’en trouvait à présent affecté. Le décor se brouillait, s’effaçait. Il sombra dans le gouffre noir de l’inconscience.

— Je crois qu’il s’est réveillé un moment, dit une voix. C’est bon signe.

* * *

— Vous avez fait ça pour me rendre ridicule.

— Disons plutôt qu’il s’agit de te rendre présentable, mon garçon. Le domaine n’est pas de ceux dans lesquels on laisse pénétrer des lanciers en guenilles.

Dans la grande salle de la résidence d’Hartwood, servantes et serviteurs s’affairaient, en compagnie de guerriers désarmés pour l’occasion. On rétablissait au long des parois les bancs muraux, on nettoyait les piliers de bois, peints en rouge et bleu et gravés de masques grimaçants. Les ouvertures murales, provisoirement dépourvues de leurs cadres d’obturation, laissaient pénétrer la lumière et la tiédeur du printemps.

Près de la porte, sous l’arche de pierre, le cousin du roi observait avec une satisfaction mêlée d’ironie son protégé, que son reflet dans un grand miroir de bronze poli épouvantait. Il se trouvait en effet vêtu d’une cotte de cuir sur une casaque pourpre. Des chausses colorées montaient jusqu’à ses braies, et des socques de cuir épais contenaient ses pieds, ordinairement nus. Sa chevelure demeurait hirsute, mais un palefrenier l’avait raccourcie à l’aide d’un fer rougi au feu.

— Jamais je n’oserai rentrer en Mercie sous ce déguisement, maugréa le bénéficiaire de cette métamorphose.

— Je doute qu’on t’y attende, fit observer le prince. Offleah est à présent désert. Nous n’y avons trouvé personne, lorsqu’il nous a fallu nous en approcher afin d’édifier le bûcher des morts sans sépulture.

Boda hocha la tête. Orphelin et solitaire, il n’avait en effet aucune attache dans le pays qui par hasard l’avait vu naître.

Un groupe de cavaliers se présentait devant le pont mobile qui franchissait le fossé de protection. Un héraut parlementait avec les gardes.

— Attends-moi, dit le prince, que ce spectacle semblait impatienter. Si je ne te retrouve pas sous ce porche, tu seras pendu !

En le voyant s’avancer vers eux, gardes et cavaliers se tinrent cois. Pour cette fois, Boda n’avait pas pris au sérieux la menace qui traditionnellement pesait sur sa tête. Aussi bien n’avait-il pas l’intention de déplaire à son protecteur, qui le comblait de tant de prévenances. Oserait-il lui demander où se trouvaient Gemma et Edgefrith ? Il savait, parce qu’il n’était partout question que de cela, que tous deux avaient vu le roi Alfred, et que Gemma lui avait remis l’objet si longtemps convoité par Erik.

Gemma voudrait retrouver son atelier, sans doute. Dans ce cas, Boda l’accompagnerait à Offleah. Elle ne pouvait en effet raisonnablement vivre seule, avec un frère si jeune, à qui il fallait un compagnon véritablement responsable.

Cette vaste demeure, que remettaient en état de si nombreux artisans et domestiques, appartenait, lui avait dit le cousin du roi, à celui pour lequel il éprouvait tant d’admiration, et qu’il avait connu dans la détresse. Le vainqueur d’Erik serait un noble et puissant seigneur, s’il survivait à ses blessures.

Mais Boda n’avait pas sa place auprès des puissants de ce monde, et qu’adviendrait-il de lui, si dame Gemma renonçait à rentrer à Offleah ? Rendu prudent par l’expérience, il eut l’audace de solliciter la bienveillance du prince, qui revenait vers lui pendant que les cavaliers, autorisés à entrer, mettaient pied à terre.

— J’ai une idée, monseigneur. Vous pourriez me prendre à votre service, puisque je sais désarmer les malfaisants et tirer la lance.

Lucide malgré son apparente désinvolture, le prince prit le temps de rire.

— Voilà qui me semble prématuré, mon garçon. Mais j’avoue que je finis par m’accoutumer à ta présence, depuis que mon cousin m’a expressément chargé de ta protection.

— Pourquoi me protéger ? Je suis assez grand…

— La vie d’un messager nous est précieuse, ainsi que la surveillance de ses déplacements. C’est parce que l’émissaire d’Osmode est tombé entre nos mains avant d’avoir pu délivrer ses consignes à Erik que nous avons su la trahison du baron, et tendu le piège dans lequel Guthrum et les siens sont tombés. En rapportant publiquement ce que le seigneur Ashbeorn t’avait appris, tu as mis ta vie en danger. Jusqu’à l’issue de la rencontre, je m’étais engagé à te garder près de moi. Tu n’es pas trop mécontent de mes services, je pense ?

Boda pinça les lèvres, sans songer à dissimuler un soupçon de déconvenue. Il s’expliquait à présent la raison pour laquelle le cousin du roi était allé jusqu’à le prendre en croupe, malgré le délabrement de sa mise.

— Lorsque le seigneur Ashbeorn aura retrouvé ses esprits, poursuivit le prince, c’est lui qui décidera de ton sort. S’il ne parvient pas à te reconnaître sous tes nouveaux atours et s’il refuse tes services, je te conseille vivement de traverser la vallée pour te rendre dans la demeure du baron Osmode, dont personne ne regrette la disparition. Je ne doute pas que l’orfèvre d’Offleah, à laquelle j’ai eu le plaisir de narrer tes exploits, continue de t’héberger comme elle le faisait aux temps les plus sombres.

— Gemma ? Edgefrith est avec elle ? Pourquoi se trouverait-elle chez ce menteur, chez ce traître ? Il a disparu ?

— Il a trouvé au hasard du combat une mort que l’on peut dire honorable, d’autant qu’il l’a reçue d’un exécuteur anglais. Son domaine est revenu au roi, qui en dispose à son gré. Celle qu’il considère comme la Providence du royaume ne le sait pas encore, mais il a décidé de l’honorer du titre de Dame du Sceptre, et de lui offrir le domaine pour résidence.

Muet de stupéfaction, Boda avait peine à comprendre.

— Ferme la bouche et suis-moi, dit le prince. Nous allons visiter cette demeure. Il faut que le baron Ashbeorn la trouve en état, lorsqu’il reprendra conscience.

* * *

Gemma, vêtue des superbes atours que des servantes avaient sorties de mystérieuses réserves et adaptées à sa taille gracile, méditait au chevet de celui que la mort, par miracle, avait épargné. Ou plutôt de celui à qui sa force physique et sa puissance spirituelle avaient permis de vivre.

Il était donc né dans cette demeure, l’homme qu’elle avait naguère hissé dans sa charrette avec l’aide de Boda. Dans sa détresse et son dénuement, il semblait mourant, alors. Mais elle avait su d’emblée qu’elle ne l’abandonnerait pas, et que cet inconnu allait vivre.

Accoutumée à visiter de riches demeures au cours de ses déplacements en compagnie de son père, Gemma appréciait le confort de la pièce. Sans doute avait-elle été abandonnée longtemps, car certains éléments du mobilier avaient disparu. Mais le pilier central, d’évidence peint et sculpté au siècle précédent, était de superbe facture. Aux deux larges fenêtres, des cadres tendus de parchemin huilé réfractaient la lumière. On avait apporté après le transfert de Ash des meubles, des luminaires, et de grands coffres qui contenaient divers équipements dont il pourrait se revêtir, une fois levé.

Devant elle, la porte à double battant s’ouvrit sur un valet, qui la salua. Il précédait un personnage compassé vêtu d’une robe noire et d’un bonnet carré, ainsi qu’un assistant porteur de deux gros sacs. Ils s’inclinèrent profondément avant de s’avancer cérémonieusement vers le lit.

L’air pénétré de son importance, l’homme au bonnet carré attendit que l’autre ait posé sur les dalles peintes ses deux sacs, et l’épia d’un regard sourcilleux alors qu’il soulevait en partie, du côté opposé à celui que Gemma occupait au chevet du blessé, le vaste édredon blanc qui s’étendait sur le lit tout entier.

Il s’éclaircit la gorge avant de prendre la parole.

— Vous devez savoir, madame, que sous cette couverture le seigneur dont le roi m’a confié la guérison est entièrement nu. J’en ai décidé ainsi pour surveiller la cicatrisation de ses blessures, qui dans mon esprit ne fait aucun doute, et lui prodiguer mes soins. J’attache la plus grande importance à l’aération de son corps.

— M’est-il permis de savoir pourquoi vous avez voulu le priver de ses vêtements ? demanda Gemma.

A sa curiosité bien naturelle se mêlait peut-être un soupçon d’hypocrisie.

Certains savants se plaisent à s’entendre poser des questions, lorsqu’elles leur donnent l’occasion de pérorer et de justifier leur réputation.

— Il n’est désir plus légitime que le désir de connaissance, madame, répondit le médecin en se rengorgeant. Vous avez observé sans doute et senti que ce voile double fourré de laine et de romarin macéré dans des essences rares est constitué d’une étoffe de lin blanc. Le lin blanc écarte les vapeurs mauvaises, et le romarin macéré blanchit par son odeur et ses exhalaisons l’épiderme. Le corps de notre patient est pour le moment couvert de meurtrissures, qu’il nous faut effacer.

— Pensez-vous, messire, qu’il va bientôt reprendre connaissance ?

— Je ne saurais le dire, madame. Nous allons oindre son front de potions révulsives. Elles devraient faire leur effet. S’il le faut nous aurons recours à la glace. Mais nous allons podiguer nos soins. Pour épargner votre pudeur, voulez-vous…

Gemma le rassura d’abord d’un geste, et crut ensuite nécessaire de s’expliquer.

— Je ne voudrais pas déranger les personnes qui mettent de l’ordre dans cette demeure, qui jusqu’à présent m’était inconnue. Ne vous mettez pas en peine de ma pudeur, messire, je ne regarderai pas, soyez-en sûr.

Elle se détourna en effet pendant que l’aide du médecin soulevait d’un côté l’édredon blanc. Tous deux s’affairaient en silence, échangeant par intervalles des commentaires dans une langue que Gemma ne comprenait pas.

En présence du médecin elle était demeurée assise sur la cathèdre, mais une sourde rumeur venue de l’antichambre, ainsi que l’ouverture à deux battants de la porte, l’invitèrent à se lever. Le garde à la stature d’ours dont elle avait fait la connaissance sur le champ de bataille entrait, précédant le roi, non plus en superbe cotte de mailles comme au moment de leur rencontre, mais vêtu d’une tunique d’un tissu pourpre et soyeux. Des émaux chatoyaient à sa ceinture, et deux gros cercles d’or ornaient son bras droit.

Les quelques courtisans qui accompagnaient le roi Alfred restèrent près de la porte, tandis que le souverain s’avançait vers le lit. Le médecin s’était redressé et son aide remettait en place la couverture de lin. N’était visible que le visage d’Ashbeorn, blême et marqué de traces sombres.

Incertaine quant à l’attitude qu’elle devait adopter, Gemma se tint inclinée, les yeux timidement baissés.

— Demeurez assise, madame, dit Alfred. Je ne m’étonne pas de vous trouver céans. Je vous considère, depuis que vous m’avez rapporté le sceptre de ma lignée, comme le soutien le plus sûr de mon pouvoir. Je vous dois plus de reconnaissance qu’à certains membres de mon entourage.

Il marqua une pause, dans l’intention probable de donner aux quelques courtisans assemblés près de la porte le temps d’apprécier la causticité de cette observation.

— Mon cousin et mes gens m’ont dit, poursuivit-il, le rôle particulier que vous avez tenu en cette affaire. Non contente de restaurer de façon admirable ce que je tiens pour une vénérable relique, le symbole le plus précieux de la grandeur de ma dynastie, vous avez voulu sans même le connaître maintenir en vie l’un des plus fidèles de mes conseillers. Je vous dois à double titre le renforcement et peut-être l’existence de mon pouvoir. Il vous est donc loisible de vous déplacer en tout lieu de mon royaume, et d’entrer librement partout où vous conduit votre fantaisie. Soyez la bienvenue à Hartwood, madame.

Un peu interdite par tant d’éloges, Gemma, rougissante et timide, observa un modeste silence.

Alfred se tourna vers le médecin, dont le visage exprimait à la fois l’autorité du savant sûr de son fait et la soumission qui est de mise chez le serviteur d’un roi.

— Eh bien, maître Alcobar, quand aurez-vous exécuté mes ordres ? Quand le baron Ashbeorn sera-t-il en mesure d’assister à la cérémonie que je prépare ?

— Sire, répondit celui qui portait ce nom pittoresque, j’épuise à son profit toutes les ressources de mon art. Dès que le noble seigneur aura repris connaissance, les progrès de sa convalescence seront rapides. Les meurtrissures sont innombrables, ainsi que les plaies. Mais les unes s’estompent et les autres cicatrisent. Les baumes venus de Byzance font merveille, comme je l’avais prévu. En ce qui concerne les organes vitaux, comme le foie, les poumons, le cœur et les viscères, aucun d’eux n’a subi d’atteinte, je suis en mesure de l’affirmer. Seule laisse à désirer la conscience qui, vous ne l’ignorez pas…

— Je ne l’ignore pas, en effet, dit sèchement le roi.

Sans doute entendait-il imposer le silence au praticien discoureur, qui se tut en effet. On entendit près de la porte quelques ricanements discrets.

Le visage impassible, Alfred s’approcha de celui qui gisait sous la grande couverture blanche, afin de scruter son visage. Après l’avoir longuement contemplé, il s’adressa de nouveau à Gemma.

— Autant que vous le sachiez dès à présent, madame. J’attache une importance extrême à la présence de celui que vous avez secouru à la cérémonie que je prépare. Le sceptre que nous devons à votre habileté autant qu’à votre courage sera en cette occasion présenté au peuple. Il vous faudra venir avec le baron, car je l’ai rétabli dans cette dignité, jusque ma résidence de Kingston. Vous y recevrez solennellement le titre que ma reconnaissance m’a contraint de créer en votre honneur. Vous serez faite Dame du Sceptre, et prendrez rang…

Gemma, que le terme « baron » avait étonnée, fut soudain frappée d’une sorte d’épouvante.

— Sire, je ne suis pas digne d’un tel honneur…

— On n’interrompt pas le roi, rappela le garde.

— Je n’ai pas coutume d’entendre mes décisions discutées, madame, reprit Alfred, dont le sourire démentait la sévérité du propos. Il m’est par ailleurs revenu que vous ne souhaitiez pas occuper la résidence que je vous ai dévolue, avec les terres et les serviteurs qui y sont attachés, non loin de ce lieu, sur l’autre versant de la vallée. Je ne comprends pas ce refus.

Sur ces mots son sourire s’élargit. On aurait pu croire qu’il condescendait à plaisanter. Savait-il qu’à Offleah Ash et elle passaient pour mari et femme ?

— Je ne suis pas accoutumée à tant de faste, sire. Je me contenterai de la couchette qu’on établira dans l’antichambre ou dans quelque pièce voisine, si tel est votre bon plaisir.

Cette fois, elle vit le roi sourciller.

— Soyez consciente de votre dignité, madame. Une simple couchette ne convient plus à une personne de votre rang. Puisque vous semblez soucieuse de veiller la convalescence de celui auquel vous avez naguère évité le trépas, un appartement vous sera dès aujourd’hui aménagé en ce lieu, pour votre frère et vous. M’a-t-on bien entendu ? ajouta-t-il en élevant la voix.

Il se fit un mouvement parmi le groupe réuni près de la porte.

— A vos ordres, sire, dit un personnage qui s’en éloignait.

Il se fit un moment de détente qui donna à Gemma une nouvelle audace.

— Si j’osais, Sire…

— Eh bien ?

— Je solliciterais de votre bonté l’autorisation de rentrer bientôt à Offleah, où mon atelier reste vide, à la merci des pillards.

Le roi rejeta cette requête d’un geste désinvolte, avec la satisfaction de ceux qui ont coutume de tout prévoir, et ne négligent rien.

— Rassurez-vous, madame. Lorsque mes lieutenants sont allés dresser le bûcher des victimes pour leur donner d’honorables funérailles, sur le champ où ils ont trouvé la mort, mes troupes ont poussé leur marche jusqu’à l’ancien domaine d’Offleah, où plus personne ne réside, puisque les envahisseurs l’ont fui.

Gemma ne chercha pas à dissimuler son étonnement. Elle tentait d’imaginer le spectacle que pouvait offrir le domaine déserté.

— Ils ont mis à profit cette incursion pour charger sur des chariots le contenu de votre demeure, et en particulier le matériel précieux, reprit le roi. L’ensemble de ce mobilier se trouve entreposé à Kingston, où l’un de mes intendants le tient à votre disposition.

Gemma demeura interdite. Le roi marqua une pause, pour jouir de son effet.

— La région sud de la Mercie est à présent tout à fait déserte, expliqua-t-il, mais les barbares n’en ont pas quitté le territoire. Il me semble exclu qu’après le rôle éclatant que vous avez joué en ma faveur dans cette affaire vous puissiez vous établir sans danger dans votre ancienne demeure.

A cette remarque, Gemma ne put qu’acquiescer.

— Si, malgré le rang que désormais vous occuperez à ma cour, il vous plaît de continuer à pratiquer votre art, il vous sera tout loisible. Vos talents sont à mon avis trop rares pour que l’on vous interdise de les exercer, mais vous les mettrez en œuvre, si vous le souhaitez, dans d’autres conditions.

Gemma n’en croyait pas ses oreilles.

— Vous me permettrez pourtant, ajouta l’étonnant personnage, de me réclamer des privilèges attachés à ma personne pour être le premier à bénéficier des merveilles de votre industrie.

Comme Gemma ne trouvait toujours aucun mot pour exprimer, entre autres sentiments confus, sa reconnaissance, Alfred voulut y mettre un comble en prévenant le plus cher de ses désirs.

— Nous veillerons aussi à ce que votre jeune frère, qui s’est trouvé exposé à tant de risques, reçoive l’éducation et les soins qui devraient assurer son avenir. Sera-t-il chevalier, magistrat, savant lettré ? Nous le saurons un jour, si Dieu nous prête vie.

— Vous me voyez confuse, sire, balbutia Gemma, je ne sais… Je ne peux croire… Jamais…

Elle était parvenue à sortir de son mutisme, mais son éloquence laissait à désirer. Avec une bonne humeur charmante, Alfred s’en amusa, et les courtisans présents renchérirent, profitant de la détente ainsi créée pour s’approcher et contempler à leur tour le blessé, dont le visage semblait de cire.

Le roi paraissait plus que les autres préoccupé. Sans doute espérait-il fixer au plus tôt la date de la cérémonie qui lui tenait à cœur.

— On attribue au sceptre si diligemment restauré et si miraculeusement rendu à ma lignée des pouvoirs magiques, rappela-t-il. Pensez-vous, maître Alcobar, que l’imposition de cet objet vénérable soit de nature à hâter la convalescence de votre patient ?

— Une telle chose ne saurait lui nuire, répondit prudemment l’homme de l’art. Mais puisqu’il s’agit de réveiller la conscience du baron je suggère, sire, que l’on ait recours à la musique, qui réveille les esprits subtils, et que l’on prenne soin d’établir dans cette chambre une certaine animation. Le silence ne sied pas au réveil de la conscience. Le bruit des conversations sollicite chez le patient les oreilles, dont les conduits communiquent avec le contenu du crâne, jusqu’au septum lucidum, qui comme vous savez…

— Nous le savons. Qu’il en soit fait ainsi, dit le roi. Le sceptre lui sera d’abord présenté. Qu’on appelle en ce lieu mes meilleurs musiciens. Pour entretenir l’animation que vous souhaitez, je requerrai l’assistance de mon cousin, qui s’entend comme personne à faire du bruit.

* * *

Dans la nuit infernale, quelque démon jouait du luth avec une sorte d’allégresse, pendant qu’un autre lui donnait la réplique en pinçant les cordes d’un rebec.

Ashbeorn connaissait l’existence de ces instruments, récemment importés des lointains pays d’Orient. Seuls les familiers du roi avaient eu, comme lui, le privilège de les entendre.

La nature du châtiment ne faisait aucun doute. Allongé dans le lit qui avait été celui de son père, il entendait la musique que celui qui avait trouvé la mort à Winchester aurait pu en ce moment apprécier, si au lieu de trahir son roi et de le combattre il s’était attaché à le servir. Oui, s’il n’avait pas été contraint de s’exiler et trouvé la mort au service des barbares, l’ancien maître d’Hartwood aurait pu vieillir honorablement et fréquenter la cour, quitte à critiquer peut-être les mœurs du temps, que le roi Alfred se plaisait à moderniser.

Paralysé sans doute pour l’éternité, Ashbeorn ne pouvait même soulever les paupières. Il lui semblait pourtant qu’une vive lueur les sollicitait. Les feux de l’enfer s’allumaient-ils ? Les diables et les damnés semblaient nombreux et menaient grand tapage autour de lui, mais de la façon la plus étonnante on entendait des rires joyeux et des propos légers.

— … Voyez comme il est bien équipé, madame ! Je l’ai pris en croupe pour faire honte à mon cheval, et voilà que je vous le rends si propre, si beau et si bien vêtu qu’il ferait honneur à la reine de France…

— … Deux jours, il a fallu deux jours pour rassembler les fleurs…

— … Les vertus du romarin, de la laine et du lin ? Parlez-moi plutôt de la vertu des garces ! J’en connais qui…

— … Votre appartement est prêt, madame, et sous la cuve au bain on allume du feu.

— … Accablé par mon cousin des missions les plus déconcertantes, je me félicite d’avoir conduit celle-ci jusqu’à son terme. Amusante, je l’ai trouvée amusante, cette créature rustique…

Ashbeorn crut reconnaître la voix du plus spirituel des princes. Le cousin du roi était-il mort, lui aussi ?

* * *

— Il y en a, de la lumière ! Dans le Wessex tout est plus riche et plus beau qu’en Mercie. Il n’y a que chez le roi qu’on voit ces cadres transparents.

Comme il n’avait, jusqu’à une date très récente, jamais quitté les abords d’Offleah, Boda allait d’émerveillement en émerveillement. Auréolé de gloire depuis la mort d’Erik et très fier de sa familiarité avec un prince, il ressemblait de moins en moins à l’adolescent farouche et dépenaillé qu’il avait été.

Gemma, qui après tant d’épreuves et d’émotions accumulées ne parvenait pas encore à retrouver la sérénité de l’esprit, le voyait avec attendrissement s’extasier sur les découvertes qui sollicitaient son admiration. N’était-il pas allé jusqu’à s’étendre sur le vaste lit dont elle disposait à présent, pour en évaluer le confort ?

— Voilà qui va vous changer, Dame Gemma. La paillasse est si douce qu’on se demande de quoi elle est faite, et le lit si large qu’on pourrait y mettre trois gaillards aussi gros que celui qui ne quitte pas le roi.

Gemma ne trouva pas utile de relever le propos. Elle venait d’embrasser Edgefrith, avant qu’il ne s’endorme dans une chambre voisine, après avoir absorbé une décoction apaisante spécialement conçue par le médecin du roi.

— Avec votre permission, reprit Boda, qui ne tenait pas en place et palpait tout ce qui lui tombait sous la main, j’irai dormir tout à l’heure dans la chambre d’Edgefrith. Comme je suis devenu propre, je m’arrangerai avec des coussins. Il me verra en se réveillant, ça le rassurera.

— Installe-toi comme il te plaît. J’avoue que les allées et venues de tous ces domestiques m’ont bien fatiguée.

Comme elle l’avait fait un moment auparavant, Gemma ouvrit l’un des deux coffres que des valets avaient apportés dans sa chambre, pour admirer les cottes, les jupes et les coiffes qu’ils contenaient. Dans un sac de toile se trouvaient des socques ornées et des chaussures de cuir fin. Faudrait-il qu’elle s’accoutume à ce luxe ?

— Je me demande si Ash est réveillé, murmura-t-elle.

Elle avait pensé à haute voix.

— Il faut dire le baron Ashbeorn, Dame Gemma. Le cousin du roi m’a dit que son père était un baron, et qu’il est mort depuis longtemps.

— La musique a-t-elle exercé le pouvoir que ce médecin lui attribue ? reprit Gemma.

Elle en doutait un peu. Mais le médecin d’un roi n’est-il pas infaillible ? Si Ash était sorti de son inconscience, aurait-il la force de la faire appeler ? Gemma n’osait aller prendre de ses nouvelles, de crainte d’avoir à justifier sa démarche en présence de gardes ou de notables circonspects.

Boda, qui poursuivait son inspection, ne trouvait autour de lui que des motifs d’admiration.

— Quelle richesse ! Vous avez vu ces boiseries sur les murs ? Ces belles planches bien travaillées, on pourrait croire que ce sont des portes, mais pas du tout. Dans le Wessex le chêne ne sert qu’à la décoration, on dirait, puisqu’il n’y a ni loquet ni serrure.

Désormais plus à l’aise dans les atours auxquels, sans doute influencé par l’atmosphère luxueuse de son pays d’adoption, il commençait à s’accoutumer, Boda longeait la cloison en frappant avec enthousiasme les lambris de bois disposés en panneaux réguliers, pour le plaisir d’entendre leur résonnement mat. Parvenu ainsi jusqu’au chevet du lit, il poussa de toutes ses forces le dernier.

La paroi se déroba latéralement, et s’ouvrit sur une sorte de couloir sombre.

— Referme ce panneau, Boda. Nous ne savons pas à quoi sert cette ouverture, et nous ne sommes pas chez nous, dit Gemma avec une présence d’esprit qui l’étonna.

Elle n’avait pas oublié qu’à la droite du lit où reposait le baron Ashbeorn, le mur aveugle était orné de la même décoration.

* * *

La petite lampe à huile dont Gemma s’était munie ne manquait pas d’intérêt. Sans doute façonnée par quelque orfèvre de Bruges, un siècle plus tôt, c’était une véritable œuvre d’art.

Le couloir n’était vaguement éclairé que par deux étroites ouvertures, qui pouvaient passer pour des meurtrières. Long d’une dizaine de toises, il se trouvait clos à son extrémité.

Pour entreprendre son expédition, elle avait attendu qu’un sommeil profond mette fin à l’agitation de Boda. Progressant à pas de loup, elle atteignit le panneau de fermeture. Sans doute était-il très épais, car on n’entendait qu’assourdies mais étrangement nettes les voix de ceux qui dialoguaient de l’autre côté, sans soupçonner la présence indiscrète d’une auditrice.

— Les cadres pour la nuit sont fixés, messire.

— C’est bon. Tu as mis assez d’huile dans les veilleuses ? Oui, je vois.

— Apporterai-je un brasero ?

— Je hais les braseros. Il fait tiède, et avec une pareille couverture il ne risque pas de geler. Allons où le devoir nous appelle. Double ration d’hydromel, par la grâce du roi.

— On fait entrer l’un des deux gardes, pour lui tenir compagnie ?

— De la compagnie, il en a eu assez tout à l’heure. Si tu sépares les gardes, ils vont s’endormir tous les deux, chacun de son côté. Dans le couloir de l’antichambre, ils se raconteront la mort d’Osmode. Une belle mort, dans son genre. Je n’ai pas manqué mon coup. Allons, laissons-le dormir tranquille, et allons boire à sa santé ! A la santé du vivant, bien sûr !

Ils s’éloignaient en riant. Gemma sentit son cœur battre très fort. D’effroi, parce qu’il est choquant de surprendre les fanfaronnades d’un exécuteur cynique. Mais un certain projet éveillait en elle une autre émotion, plus vive encore.

Elle regagna silencieusement sa chambre.

* * *

Le silence était si profond qu’au moment où Gemma plaqua ses deux mains étendues sur le panneau auquel elle appuyait son oreille il lui sembla entendre gémir les fibres du bois. On n’apercevait sur la surface plane, dépourvue de tout ornement, ni verrou ni loquet. Il n’était pas difficile de deviner le mécanisme de l’ouverture, puisqu’il venait de jouer, à l’autre extrémité du passage. A la lumière de sa lampe, qu’elle avait posée sur le sol, elle s’arc-bouta plus fortement à l’obstacle, en lui imprimant des pressions latérales. Il y eut des craquements, une résistance, et soudain le panneau glissa vers la droite, s’insérant sous le lambris.

Palpitante d’émotion, elle fut d’abord comme éblouie par la blancheur éclatante de la vaste couverture de lin, que n’éclairaient pourtant que deux veilleuses lointaines. Gemma s’avança, contournant la cathèdre qu’elle avait occupée quelques heures plus tôt pour veiller Ash, pendant la visite du roi, recevoir les hommages des courtisans et bénéficier de l’humour exubérant du prince.

Le guerrier recru de fatigue et de coups n’avait semblait-il pas esquissé le moindre geste. Il reposait, étendu de tout son long, sous la courtepointe odorante qui le couvrait jusqu’au menton.

Négligeant le siège assez lourd que l’on n’avait pas replié mais qui se trouvait trop écarté, Gemma demeura d’abord debout, immobile près du grand lit. Sur une tablette, on voyait des linges, une petite outre d’eau, et même un flacon de terre vernissée, qui sans doute contenait du vin, utile au nettoiement des plaies comme au bien-être de l’esprit et du corps.

Le visage figé du blessé semblait exprimer la résignation. La faiblesse de l’éclairage estompait les traces sombres de ses meurtrissures. Une fois de plus, Gemma se trouvait en situation de le contempler dans un état de profonde détresse. Que d’aventures, et que de découvertes, depuis leur première rencontre, au bord du chemin ! Mais cette fois, il n’avait pas été transporté dans une carriole, sous des fagots, et sa vie n’était plus en danger, le médecin du roi l’avait assuré.

Las, il demeurait inconscient. Ni la musique étrangement guillerette dont cette chambre avait retenti, ni les plaisants propos que l’on avait échangés de part et d’autre de sa couche n’avaient eu l’effet escompté par maître Alcobar.

Gemma prit appui sur le lin blanc pour se pencher vers le beau visage et le scruter de plus près, en quête de quelque indice rassurant. Elle n’en perçut aucun. Il y avait de quoi désespérer. Ne saurait-il jamais qu’il était revenu dans la demeure qui l’avait vu naître, qu’il jouissait plus que jamais de la faveur du roi, qu’il portait désormais, comme ses aïeux, le titre prestigieux de baron ?

— Baron, murmura-t-elle. Baron Ashbeorn…

Il ne réagit en aucune façon. Gemma n’avait pas à s’étonner de son indifférence, puisqu’il se trouvait toujours plongé dans l’inconscience.

— Ash, Ash, si vous saviez, dit-elle encore.

Elle vit se soulever les paupières closes.

— Ash ! s’exclama-t-elle avec force. Vous revenez enfin !

Les yeux ouverts, comme agrandis, se fixaient sur le visage qui se penchait vers lui. Gemma voyait dans leur profondeur sombre le vertige incertain de l’égarement.

— L’enfer, murmura-t-il, la bouche sèche. Je croyais vivre en enfer.

Le cœur en fête, haletante de bonheur, Gemma s’empressa de lui humecter les lèvres avec l’eau de la gourde.

— Vous vous trouvez dans votre maison natale, dit-elle pour lui restituer ses repères. Vous avez beaucoup souffert, mais vous allez retrouver vos forces. Vous avez gagné, Ash. Le sceptre est revenu à son légitime détenteur, et vos ennemis ne sont plus.

Dans les yeux aux couleurs de la forêt, les nuances se modifiaient. Dans l’ombre apparaissaient les lueurs de l’opale, l’éclat de l’émeraude.

— Votre visage, si beau, celui d’un ange, dit-il dans un souffle. Si j’étais mort, je vivrais au paradis.

— Vous vivez sur terre, Ash, chez vous, dans le Wessex, et vos cruelles aventures ont pris fin.

Gemma sentit que sous l’extravagante couverture ses bras se déplaçaient. Ash tentait de se soulever. Pour faciliter son effort, elle dégagea son cou et ses épaules, en rabattant un peu le lin blanc.

Encore blême quelques instants plus tôt, le teint de celui qui entamait sa convalescence se réchauffait, ses joues reprenaient des couleurs. Il respirait plus fort. A son air égaré se substituait l’expression d’une volonté farouche.

Il parvint soudain à redresser le torse, avec une telle énergie que Gemma, surprise, eut un mouvement de recul. Fascinée, elle assistait à son retour à la conscience, à la vie.

— Laissez-moi vous contempler, dit-il d’une voix un peu rauque. Je me croyais mort. Je me résignais à l’enfer, que j’ai bien mérité. Je n’y brûlais pas dans les flammes éternelles. Mon enfer, c’était d’abord votre absence, et puis mes souvenirs.

Gemma s’assit au bord du lit trop vaste, et lui prit timidement la main.

— Vos souvenirs n’ont plus à vous tourmenter, Ash. Vos compagnons de combat ont reçu grâce au roi une digne sépulture, le bourreau de votre frère d’adoption est mort de votre main, et le traître que vous avez démasqué ne vit plus.

Pour éviter d’ajouter au caractère macabre de leur entretien, Gemma s’abstint de préciser que l’exécuteur d’Osmode était celui-là même qui tout à l’heure avait pris soin de son confort. Sans doute se régalait-il d’hydromel, en cet instant.

A cette pensée, elle se saisit du flacon de vin et lui en versa un gobelet, qu’il but lentement, jetant un regard circulaire sur la pièce, qui baignait dans la pénombre.

— Pourquoi m’a-t-on transporté dans la demeure de mon père, dans sa chambre ? Vous le savez ?

— Vous verrez dès demain le roi, qui se préoccupe avec un soin extrême de votre guérison, et de votre retour en son conseil. Il était présent à votre chevet tout à l’heure.

— A mon chevet ? Il s’est donc éloigné de Kingston ?

— C’est qu’il s’impatiente de vous voir rétabli. Pour vous récompenser de vos exploits et vous honorer, Alfred a pris la décision de vous restituer le domaine qui était celui de votre famille, et de vous rétablir dans ses droits, en vous rendant le titre que portaient vos ancêtres.

Le visage d’Ashbeorn s’assombrit, et son regard se détourna.

— Celui que portait mon père, dit-il d’une voix sourde, dont sa trahison l’a rendu indigne. Je tiens à servir le roi, j’en ai fait le serment en compagnie du malheureux Swithun. Mais ce sera en qualité de simple chevalier. Je refuse le titre, comme je refuse le domaine.

Gemma se souvint de l’expression que prenait le visage du roi, lorsqu’on manifestait l’intention de ne pas obéir à ses ordres. Elle ne crut pas utile d’insister sur ce point.

— Mais vous-même, Gemma, par quel miracle vous trouvez-vous en ce lieu ?

— C’est à la grâce du roi que je dois d’occuper cette nuit avec mon frère un bel appartement dans votre demeure, et à l’agitation de Boda de découvrir l’existence du passage secret qui fait communiquer les deux chambres.

Ashbeorn s’étonnait. Gemma lui montra l’ouverture. Non sans effort, il parvint à tourner la tête pour observer à sa droite le coin de la chambre.

— Boda a repris sa place auprès d’Edgefrith, expliqua-t-elle. Ils partagent la même chambre, et dorment du sommeil des justes.

— Sans doute, suggéra Ash, ce passage a-t-il été aménagé jadis pour faciliter …

Il n’en dit pas davantage. Le mystère s’éclaircissait de lui-même.

— Vous allez apprendre à connaître votre demeure, dit-elle doucement, comme si elle n’avait pas entendu ses dénégations précédentes.

Ash ne les avait pas oubliées.

— Je refuse de devenir le maître de ce domaine, déclara-t-il avec force. De mon père, j’ai hérité des vices qui l’ont conduit à sa perte. Pour accomplir mes desseins, je n’ai cessé de mentir, vous le savez bien. Ennemi juré des Vikings, je suis redevenu l’un d’eux. D’Erik, dont j’ai souhaité la mort, je me suis fait un ami véritable. Pour m’assurer sa confiance, je suis allé jusqu’à lui communiquer des renseignements, oiseux et inutilisables sans doute, mais qu’Osmode lui-même avait tus.

— Mais Erik est entré dans une violente colère lorsque cet Osmode vous a surpris en sa compagnie dans mon atelier, à Offleah. Erik vous a humilié, battu, traîné sur le sol en sa présence.

— Parce qu’il venait d’apprendre par lui la supercherie dont il était victime. Venant d’un ami, l’offense était mortelle. Sa réaction était bien naturelle.

— Mais que lui avez-vous dit pour qu’il vous pardonne ?

— J’ai eu la bassesse de lui apprendre, dans sa langue, que mon père était l’un des maîtres de Guthrum. Pour désarmer sa fureur, j’ai donné à Erik la primeur d’une confidence dont personne avant lui n’avait bénéficié. J’ai prétendu, bien que chevalier du Dragon, n’agir en secret qu’au bénéfice de Guthrum, afin de me concilier ses bonnes grâces. J’ai prétendu ne me trouver à Offleah que dans l’intention de favoriser son entreprise, et d’en tirer gloire auprès du comte qui a déjà envahi deux royaumes, pour qu’il me pardonne d’avoir toute une année servi le roi du Wessex.

L’énumération de ces mensonges semblait l’épuiser. Gemma lui pressa la main, sans véritable espoir de le consoler, pour le moment du moins.

— Il m’a fallu beaucoup d’éloquence et de mensonges pour le convaincre, mais enfin il m’a pardonné, conclut Ash.

Gemma se souvint du moment où elle avait redouté qu’il ne meure sous ses yeux, en présence d’Edgefrith, qui le haïssait alors, faute de le connaître vraiment. Elle non plus n’avait pas compris l’étrange revirement.

— Quand Erik vous a relevé, dit-elle, il vous a rudement frappé.

— Mais il a empêché les siens de l’imiter. Ce coup marquait la conclusion d’une querelle entre amis, entre frères. J’avais su le persuader de ma fidélité à la cause des barbares. Il avait accepté mes explications avant même l’arrivée de Guthrum.

Il hocha pensivement la tête et soupira, en proie à un nouveau regret.

— Lorsque je vous ai raconté l’histoire de mon père, je n’ai pas osé vous parler du comte, parce que son nom seul effraie tout un chacun, en Mercie. Lorsque j’étais enfant, je l’admirais. Nous étions très proches, alors. J’assistais à son entraînement aux armes, aux leçons que lui donnait mon père.

— Votre père lui donnait des leçons ?

— Guthrum éprouvait à son égard beaucoup d’admiration et de reconnaissance. Mon père s’était fait le précepteur de ce jeune homme. Vous l’avez entendu parler la langue anglaise avec une élégance rare. C’est à mon père que Guthrum doit sa culture, qu’il estime non sans raison indispensable à l’exercice du pouvoir. Il m’a dit qu’il avait déploré sa mort, après les événements de Winchester.

A l’évocation du massacre qui l’avait si profondément marqué, Ash dut s’interrompre.

— A cette occasion, le comte m’avait vu faire, si l’on peut dire, mes premières armes. Il ne s’est pas étonné qu’un guerrier, capturé par les Anglais et fourvoyé un moment dans le camp de ceux qu’il appelle les futurs vaincus, revienne de ses erreurs et prépare un coup d’éclat pour mériter son pardon. Guthrum s’est enchanté de m’avoir retrouvé en de si bonnes dispositions, il a confirmé mes dires, et convaincu Erik. C’est cette confiance renforcée qui m’a permis de chevaucher en tête…

Il tenait tant à se justifier que ses explications l’épuiseraient, sans doute. Gemma prit le risque de l’interrompre.

— … à portée d’arc, mais aussi de javelot, dit-elle. Le garde qui ne s’était éloigné du roi que pour venir à ma rencontre s’est étonné de votre exploit. Sur le coup, il a cru à une visée maladroite. Depuis, je l’ai détrompé. Je vous suis reconnaissante d’avoir satisfait ma curiosité, Ash.

Comme il semblait encore préoccupé, elle ne voulut pas que se prolonge le silence.

— Ne vous mettez pas en peine, je vous en prie. Tous les subterfuges, tous les artifices que vous avez mis en œuvre ont concouru à l’éclatant succès de votre entreprise. Vous n’êtes pas un traître, mais le plus efficace des tacticiens, ayez-en la certitude, comme l’ont tous ceux qui vous entourent, et d’abord le roi auquel vous avez prêté serment. Sa caution vous exonère de toute culpabilité, il me semble.

— Le souvenir de mon père me hante, je l’avoue…

— Il a payé de sa vie ses erreurs, et son fils a rendu à sa famille l’honneur perdu, puisque le roi lui-même veut vous restituer le titre et le domaine…

— Je ne mérite pas une telle récompense. Je n’ai fait que mon devoir de chevalier du Dragon. Pour l’accomplir j’ai été contraint d’user de ruse, je l’admets. Mais j’y ai eu recours avec une souplesse confondante, que j’estime indigne d’un cœur véritablement noble. Pour votre part, je ne doute pas que le roi ne vous comble de ses bontés.

— Rassurez-vous sur ce point.

Gemma ne crut pas opportun de rapporter par le menu les propositions grandioses qui lui avaient été faites.

— Il vous faudra les accepter pour vivre, insista Ash, puisque vous ne pourrez rentrer en Mercie. Il faut aussi garantir l’avenir de votre frère. M’a-t-il pardonné la gifle que je me suis trouvé dans l’obligation de lui infliger pour le contraindre, comme pour donner de la vraisemblance au personnage détestable que je jouais ?

— Il n’ignore plus rien de la vérité, et vous admire comme il admirait son père, mais pour d’autres raisons.

Ash referma les yeux. La conversation l’avait fatigué, inévitablement. Gemma songea qu’elle pouvait alerter les gardes, convoquer le médecin. Mais comment justifier sa présence ? L’agitation que provoquerait une telle initiative ne serait-elle pas de nature à aggraver l’état du convalescent ?

Il valait mieux qu’il prenne encore un peu de repos. Elle demeura en contemplation, les yeux humides de larmes de soulagement, de bonheur. Car Ash allait guérir tout à fait, et alors…

Elle laissa un moment son regard errer sur la profondeur de la pièce. Aux ouvertures murales, les panneaux opaques laissaient passer à leur jointure un peu des lueurs de la lune. Lorsqu’elle se tourna de nouveau vers Ash, il avait rouvert les yeux, et la dévisageait en silence, les deux bras sur la vaste étendue de lin blanc.

— Je n’ai jamais vu semblable couverture, dit-il.

— C’est à elle que vous devrez votre guérison complète. L’association du lin, de la laine, du romarin et de certaines essences mystérieuses hâte la guérison des blessures. Elle rend à la peau sa fraîcheur, lorsque trop de meurtrissures la ternissent.

— Voilà qui me semble surprenant.

— C’est de maître Alcobar que je tiens cette information.

— Du médecin du roi ? Il est venu à Hartwood avec lui ?

— Une grande partie de la Cour campe aux environs, et dans les domaines proches.

Ashbeorn paraissait pour une fois impressionné.

— Il faut que j’aie été au plus mal, murmura-t-il.

— N’oubliez pas que vous avez failli plusieurs fois mourir, Ash.

— Et la folie de mon entreprise vous a vous-même exposée à la mort. Je ne me pardonnerai jamais…

— Mais songez combien les épreuves nous ont unis, Ash. Nous nous sommes si souvent entendus sans avoir à parler.

Ashbeorn se souvint de leurs mains posées ensemble sur l’écrin du sceptre, en présence d’Erik et de son maître. Ils étaient demeurés silencieux, en cet instant d’exception, unis dans la même détermination, conscients de leur volonté commune et de l’union de leurs cœurs, alors que la folle hardiesse de leur acte les exposait l’un et l’autre à la mort, les condamnait en tout cas à la séparation.

Wotan ou la Providence avaient voulu qu’ils échappent à cette malédiction et se trouvent de nouveau réunis.

En d’autres circonstances aussi leurs cœurs s’étaient parlé, et l’extase avait consacré leur union.

A cette pensée, il se sentit étrangement revivre. Depuis qu’il était parvenu à redresser le torse, ils se tenaient tous deux par la main. Ash pressa celle de Gemma, les yeux dans les siens.

— Je ne mets pas en doute la compétence de maître Alcobar, murmura-t-il, mais j’ai hâte d’observer l’efficacité des procédés qu’il met en œuvre. Se pourrait-il que mes blessures aient disparu, et que ma peau ait retrouvé la netteté et la pâleur de ma prime jeunesse ?

A ces mots Gemma sentit s’épanouir et s’élever en elle la chaleur de la passion. Las, elle devait se montrer raisonnable, et n’accepter aucune initiative qui fût de nature à affaiblir son beau guerrier. Aussi bien allait-il se rétablir. En quelque situation qu’ils se trouvent, dans les semaines et les mois à venir, sans doute auraient-ils le loisir…

— Il me semble plus indiqué d’attendre que le médecin ait constaté votre retour à la claire conscience, dit-elle sans conviction. C’est d’ailleurs votre apparente léthargie qui le préoccupait avant toute chose.

— Voilà qui efface tous mes scrupules ! s’exclama Ash en repoussant du bras gauche une partie de la couverture.

— Ne déplacez rien ! s’écria Gemma. Alcobar en personne et son assistant ont tendu ce grand carré de lin blanc. Si vous le froissez, ils ne manqueront pas de s’en apercevoir, et de vous en faire reproche.

— Je reconnais bien là votre sagesse, dit-il avec le plus grand sérieux. Vous allez donc vous trouver dans l’obligation de tirer sur le sol cet encombrant objet, sans le froisser davantage. Je veux pouvoir vous donner un baiser sans vous contraindre à léviter, Gemma.

Rougissante et confuse, mais le cœur en fête, elle lui lâcha la main pour se rendre au pied du lit, heureusement dépourvu de colonnes, et faire glisser en reculant avec précaution l’ensemble de la couverture sur le sol. Ainsi étendue, elle occupait une grande partie de l’espace resté libre dans la chambre.

Gemma avait accompli cette manœuvre dans l’allégresse de ceux qui commettent une extravagance dans l’anticipation d’un vif plaisir. Mais lorsqu’elle se fut approchée du corps étendu, dénudé comme le premier soir, l’ensemble des meurtrissures lui apparut. Son cœur se serra d’épouvante. Des larmes lui montèrent aux yeux.

Ashbeorn la vit scruter chacune des blessures que lui avaient infligées les armes d’Erik et les heurts du terrible combat, ainsi que les coups de poing et de pied décochés en deux occasions très proches par la hargne des Vikings, affolés de rancœur et de haine.

Ils demeurèrent silencieux. Toute parole leur était inutile, comme les autres fois. Gemma laissa tomber ses socques et posa un genou sur le lit pour se pencher vers Ash, s’avança davantage encore, jusqu’à effleurer de ses seins le torse puissant. Dans ses yeux brillaient des larmes.

Malgré la souffrance qui ralentissait les mouvements de ses muscles Ash parvint à refermer sur elle ses bras, et derechef ils se trouvèrent unis. Il n’avait d’abord voulu la prendre dans ses bras que pour narguer les interdits et les contraintes, lui donner la promesse d’étreintes futures et passionnées.

Mais les lèvres de Gemma s’emparèrent des siennes, et elle se mit à onduler de tout son long contre lui. Ashbeorn sentait son corps se réveiller avec fougue, reprendre l’énergie dévorante de la passion. Echauffé par la perspective de la volupté retrouvée, son sang coulait plus vite dans ses veines, et, en irriguant avec plus de violence son corps, semblait hâter sa guérison.

Sans doute Gemma avait-elle pressenti cet effet salvateur. La lenteur obligée de ses mouvements allait justifier un redoublement de précaution et de raffinement. Elle était si délicate ! Ashbeorn avait éprouvé tant de peine, lorsque tantôt il avait vu luire des larmes dans ses beaux yeux !

Désormais instruite, Gemma n’ignorait rien du désir qu’elle suscitait en lui, et cependant elle s’ingéniait à le provoquer encore, en renouvelant ses caresses. Ils s’appartenaient l’un à l’autre, ils vivaient leur passion dans l’instant présent mais aussi dans le souvenir de sa consécration — celui du moment où leur volontés et les âmes avaient fusionné.