Le sceptre d'or

Helen Kirkman · Chapitre 13 sur 16

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Le sceptre d'or

— Que se passe-t-il ? Dites-moi ce…

14.

 

 

— Que se passe-t-il ? Dites-moi ce qu’ils préparent. Vous ne me comprenez pas ?

Son gardien lui tournait le dos et demeurait muet. A l’extérieur régnait une intense animation. Gemma regrettait de ne pas avoir appris la langue des Vikings. Elle regrettait aussi d’être frêle et sans arme, inapte au combat. Dans un accès de rage elle se rua sur son gardien pour tenter d’ouvrir la porte.

Il la saisit par le bras et la rejeta en arrière, comme il aurait fait d’un animal insignifiant.

Elle roula sur le sol. Sa tête heurta le coin du banc mural. Gemma éprouva une violente douleur, et puis il n’y eut plus rien.

* * *

Une main puissante la secouait.

Elle ouvrit les yeux. Le garde se penchait sur elle, lui effleurait le visage de sa barbe sale, empestait ses narines de son haleine empoisonnée. Elle se récria, écœurée, la gorge serrée par la peur.

Il répétait en danois un ordre dont elle devinait le sens. Il voulait qu’elle se lève.

Elle s’en trouvait incapable. Sa vue se brouillait. Elle avait la nausée. Elle vit les murs vaciller.

— Tu n’as pas compris ? Debout ! Mets-toi debout !

Gemma parvint à s’agenouiller.

— Allons, dépêchons-nous, ne nous attardons pas, reprit la voix. Il faut que je m’occupe de tout, dans cette affaire.

Il semblait y avoir foule dans son atelier. Une agitation confuse y régnait. Elle voyait des pieds, elle entendait un brouhaha. Il lui fallait presque ramper sur le sol comme un animal blessé. Elle voulait se redresser, tenir sur ses jambes. Le gémissement que lui arrachèrent ses efforts déclencha autour d’elle une bruyante hilarité. Sa douleur et sa honte furent incommensurables.

Elle pensa à Ash, battu sur la boue de l’esplanade. Battu bien plus violemment qu’elle, qui n’avait reçu qu’un choc accidentel. Sans doute s’exposait-il à de nouveaux dangers. Où se trouvait-il, à présent ? Autour d’elle, on ne parlait que le danois.

Elle entendit soudain le son de sa voix, parmi les autres. Elle acceptait enfin de la reconnaître. C’est Ash qui venait de l’interpeller, et sur quel ton !

— Ash…

On condescendit enfin à la prendre par le bras pour l’aider à se relever. Ce geste courtois suscita en elle une reconnaissance infinie. Ash était là. Il lui venait en aide. Elle s’agrippa à sa manche. Sa main rencontra un tissu soyeux, des bracelets d’or.

Elle leva les yeux.

— Voilà qui va mieux. Vous tenez debout, ma chère ?

Elle croisa le regard d’un homme d’agréable prestance dont le visage s’ornait d’une barbe rousse extrêmement soignée. Les yeux qui la fixaient avaient la couleur transparente et glacée de l’océan. C’était là le visage d’un homme sûr de lui, habitué au pouvoir.

— Vous êtes bien certain que cette jeune femme en sera capable ?

L’homme venu du Nord s’exprimait dans un anglais plein de distinction, sans accent ou presque.

— J’en ai l’absolue certitude.

C’est la voix de Ash qui avait répondu à cette question.

Gemma sentit son cœur battre trop vite et trop fort dans sa poitrine. Ash se tenait debout près de l’établi en compagnie d’Erik. Son gardien assistait à la scène depuis la porte ouverte, et contemplait craintivement le seigneur viking qui s’exprimait avec tant d’élégance en anglais.

Ash n’honorait pas Gemma d’un regard. Aucune trace de sang n’apparaissait plus sur son visage. Quelques ecchymoses ainsi qu’une cicatrice fraîche rappelaient sa mésaventure récente. Il n’avait rien perdu de sa prestance et de sa beauté. Il manipulait distraitement des outils, et semblait procéder à des rangements.

— Ne vous fiez pas aux apparences, reprit-il pour préciser. Cette diablesse est capable de mettre un gaillard à genoux. Je le sais d’expérience.

Cette confidence provoqua une franche hilarité. Erik riait, l’homme aux bracelets d’or riait lui aussi, et jusqu’a son gardien hirsute, sans doute par contagion.

Hardi dans ses propos, Ash n’osait pourtant pas croiser le regard de celle qu’il raillait si grossièrement.

Gemma ne pouvait lever les yeux vers lui, pas plus que vers les autres. Son humiliation était trop grande.

— Elle va faire ce qui est prévu, Jarl, dit encore Ash.

A ce mot, qui en danois signifiait « comte », elle frémit. Jarl Guthrum. Non, jamais elle n’exécuterait les ordres de Guthrum, celui qui déjà s’était emparé de trois royaumes. Elle l’observa à la dérobée. Il lui sourit avec courtoisie, comme pour la rassurer.

— Elle sait obéir quand il le faut.

Ash insistait. Pour la première fois il chercha son regard. Ses yeux aux couleurs changeantes brillaient d’un éclat impérieux ; ils la pénétraient, s’imposaient à elle. Ils avaient plus de force que la main du comte, qui lui tenait le bras.

— Non !

Elle n’avait pas voulu formuler ce refus. Il lui avait échappé.

— Nous allons voir cela avec l’enfant, dit Guthrum.

Il lui lâcha le bras. Personne ne s’occupait plus d’elle. Sur un ordre d’Erik, le garde s’était éloigné. La porte était restée ouverte, le soleil inondait la pièce de sa lumière. Gemma pouvait-elle tenter de s’enfuir ?

On était allé chercher son frère.

Son regard croisa celui de Ash. Ni l’un ni l’autre ne détourna les yeux, cette fois. Gemma se sentait tentée par le désespoir. Sans doute avaient-ils tous deux conscience de n’être que des prisonniers, inéluctablement réunis dans le malheur.

Par un décret du destin, ce même malheur ne devait-il pas bientôt les séparer à jamais ? Ash semblait cependant si maître de lui, si déterminé à réaliser un dessein dont le sens lui échappait, à elle qui en cette aventure faisait figure de victime.

Elle resta immobile et il ne détourna pas le regard jusqu’au retour du garde, qu’accompagnait Edgefrith. Guthrum, qui conversait avec Erik, interrompit leur dialogue pour s’intéresser à l’enfant.

— A la bonne heure, dit-il. Il est assez grand pour comprendre ce que nous attendons de lui.

Gemma vit dans les yeux de son frère une terreur à laquelle se mêlait la haine. Les Vikings l’épouvantaient, mais c’est à Ash qu’il vouait particulièrement sa haine. Le visage fermé, celui à qui il avait dû l’amélioration de son sort soutenait ce regard sans s’offusquer en apparence du mépris qu’on pouvait y lire. Gemma fut distraite de son angoisse par le comte, qui l’interpellait.

— Vous, ma fille, qui semblez vous rebeller, écoutez-moi bien. J’ai décidé, sur le conseil d’hommes avisés, de vous envoyer, vous et ce garçon qui m’a-t-on dit vous est si cher, à la rencontre de celui qui est encore le roi anglais du Wessex.

La stupeur pétrifia Gemma. Visiblement content de son effet, le comte poursuivit :

— Je tiens à ce que vous lui fassiez savoir que je possède, enfermé dans ce coffre, le sceptre des rois ses ancêtres. La magie de ce talisman, je la ferai revivre au cours d’une cérémonie qui marquera les esprits, après la nuit de la pleine lune, au lever du soleil. J’en ferai l’usage qui me conviendra. Quand je le voudrai. Vous m’avez bien compris ?

— Elle n’aura aucun mal à répéter ce message, assura Ashbeorn.

Gemma remarqua que ce dernier semblait traiter le comte avec une sorte de familiarité soumise. Guthrum le remercia d’ailleurs d’un petit signe de la tête.

— Vous qui connaissez bien l’objet, reprit le comte, vous n’aurez aucun mal à lui en faire une description fidèle. Et pour le consoler, vous lui apporterez ce simulacre, qui selon Ashkron n’est dû qu’à votre habileté. Je fais confiance à Ashkron, voyez-vous, ma chère. Pour rendre l’affaire plus piquante, l’ami que je viens de retrouver a eu l’idée de placer cette copie dans le fourreau qui contenait l’original.

Gemma sentit son sang se glacer dans ses veines. Ash mettait en effet en évidence le fourreau de cuir, beaucoup plus récent que la pièce d’orfèvrerie. Un fermoir compliqué l’ornait. Elle avait abandonné cet objet dans le coffre de bois. Il avait donc fallu que Ash l’en sorte.

Se pouvait-il que le véritable sceptre n’appartînt jamais à son dépositaire légitime ? Restauré par ses propres soins, riche d’une puissance que contenaient la délicatesse de ses volutes, les pierres précieuses, les effigies et les runes contemporaines de son antique création, allait-il assurer la victoire des envahisseurs ? A moins que…

— Non !

Elle était demeurée muette. C’était Edgefrith, tout en se débattant avec violence pour échapper à son gardien, qui avait clamé ce refus.

— Non ! Jamais je ne serai complice d’un crime pareil, cria-t-il encore. Tu ne peux pas m’y obliger, Gemma !

Erik fit un pas. Il menaçait d’intervenir. Edgefrith ne lui accorda aucune attention. Il ne le voyait pas. Pas plus que sa sœur, à présent. C’est Ash qu’il tenait sous le feu de son regard, à Ash qu’il s’en prenait.

— Toi non plus, tu ne le pourras pas, parce que je te déteste, menteur, traître, lâche…

Ash le gifla.

Il l’avait fait si promptement que Gemma n’en prit conscience qu’avec un temps de retard. Il n’avait frappé que du plat de la main, mais la force d’une telle main en faisait une arme.

Une tache pourpre apparut sur la joue gauche d’Edgefrith, que la douleur et la honte paralysaient.

Guthrum s’impatientait.

— Trêve de préliminaires, dit-il. Je n’ai pas le temps de te convaincre, mon garçon. Si tu ne m’obéis pas, ta vie s’arrête en cet instant. Ainsi que celle de ta sœur, cela va sans dire.

Hagarde, Gemma se sentait prise de vertige. Le regard de son frère n’était plus celui d’un enfant, mais celui d’un adulte réduit au désespoir.

— Il va obéir. Elle aussi, naturellement, assura Ash.

— Non !

Elle n’avait prononcé ce mot que dans un soupir, et elle ne savait pas ce qu’elle refusait. Mais Ash l’avait entendue. Il la saisit par le bras, l’attirant sans effort contre lui. Elle contempla avec effroi la main formidable qui venait de frapper son frère. La loi du plus fort régit le monde. Ne le savait-elle pas depuis longtemps ?

Las, son cœur refusait d’admettre cette évidence.

Elle ferma les yeux. Dans son anglais impeccable, le comte Guthrum détaillait les ordres auxquels elle devrait se soumettre. Elle allait précéder la troupe avec son frère, chacun monté sur un cheval, pour que les deux gardes qui les accompagneraient puissent les séparer, si la nécessité s’en faisait sentir. Ils n’auraient aucune chance de s’échapper. Au moindre incident, Edgefrith mourrait le premier.

— N’oubliez surtout pas, précisa le comte, que mon fidèle Erik et Ashkron mèneront ma troupe. Ils seront vigilants. Vous n’avez d’ailleurs à redouter que le courroux d’Alfred, que votre offrande risque de décevoir. Mais rassurez-vous, c’est un faible, qui ne frappe ni les femmes ni les enfants. Nous n’avons pas de semblables scrupules. Vous serez en permanence à une portée d’arc de ma première ligne. En fait d’archers, je me flatte d’en posséder d’excellents.

Il adressa à ses complices un sourire satisfait. Gemma enragea de voir Erik et Ash lui sourire en retour, d’une façon qui lui parut obséquieuse.

— Ce roi très chrétien va s’enchanter de votre visite, continua railleusement le comte. Il pourra constater qu’il n’a pas affaire à un barbare, comme le prétendent les mauvaises langues. Je n’ai choisi pour émissaires qu’une faible femme et un enfant. La nature de ce qu’ils lui apporteront va le plonger à n’en pas douter dans le désarroi, que je mettrai sans tarder à profit pour intervenir. Sa déroute sera complète.

Ils allaient donc se tenir à portée d’arc. Allait-elle mourir dans un moment, frappée par une flèche ? A peine commencée, son existence allait-elle prendre fin ? Pour elle-même, elle acceptait cette échéance. Mais pour son frère, encore enfant malgré les épreuves qui l’avaient mûri ?

Gemma sentait autour d’elle l’odeur de la mort.

L’homme qui possédait la force de lui imposer sa volonté la contraignit à s’approcher de l’établi. Sous un emballage de toile, la forme allongée du fourreau se dessinait.

— Prends-le, dit Ash.

La main rugueuse s’empara des siennes, et les força à saisir l’objet, dont elle reconnut d’emblée la masse. Sous le tissu, elle sentit les contours de l’étui, dont l’usure rendait le cuir râpeux.

— Allons, prends-le.

Son cœur cessa un instant de battre.

— Dépêchez-vous, dit Guthrum. Alfred a traversé la rivière à présent. J’aimerais voir son visage, au moment où vous lui ferez cadeau de la copie du sceptre… Dites-lui aussi qu’il aura bientôt l’occasion de reconnaître l’étendue de mon pouvoir, et la rigueur de ma loi. S’il survit toutefois à la surprise que je lui prépare !

La chaleur de la main de Ash se diffusait en elle. Ses doigts s’étaient refermés sur le tissu de l’enveloppe. Ne lui semblait-il pas qu’une autre sorte de pouvoir, que la magie d’un enchantement irradiait du fourreau dont le comte faisait si peu de cas ? Le vertige qui troublait son esprit la tuerait sans doute. Elle allait défaillir. Perdre conscience. Le comte s’en apercevrait et…

Ash lui abandonna le sceptre, qu’elle serra contre son cœur. Il signait ainsi son arrêt de mort. Si elle emportait effectivement le véritable sceptre, la supercherie serait vite découverte, et Guthrum ferait mettre à mort celui qui l’avait trahi.

Ses doigts frémirent. Ils détenaient le prix de plusieurs vies, dont la sienne.

Elle se souvint de ce qu’avait dit son frère : « il est déjà mort s’il a perdu l’honneur ». Celui qu’elle aimait n’avait rien perdu de son honneur, mais il allait perdre la vie en remplissant sa mission.

Aussi bien la perdrait-il, en y renonçant.

Pourquoi le destin lui imposait-il une alternative aussi cruelle, aussi désespérée ? Gemma se redressa et tenta de se faire forte dans l’adversité. Si la vie n’est que passagère, l’amour n’est-il pas éternel ? Pour la dernière fois peut-être, leurs mains se frôlèrent. Quelle harmonie, entre la main frêle d’une femme et la main forte d’un guerrier !

Comme s’ils s’étaient concertés, ils évitèrent de croiser leurs regards. Ils s’y refusaient, en présence de Guthrum. Pour se comprendre, ils n’avaient plus besoin de se voir.

La même confiance, née de l’amour, les unissait. Elle avait confiance en lui, comme il avait confiance en elle.

Gemma serra plus fort contre son cœur le sceptre qui condamnait son amant à la mort.

* * *

Boda cracha dans l’herbe. Une fois de plus, on le négligeait. On ne l’écoutait pas.

Les archers ne lui accordaient aucune attention.

Il blasphéma. Conduit par surprise à proximité du but, il avait espéré trouver l’occasion de se déplacer vers l’avant-garde où le roi caracolait à présent dans sa superbe armure, cible idéale pour qui voudrait attenter à sa vie.

Personne n’avait tenu compte de ses avis. Ni le roi, pourtant si réfléchi, ni le prince de conte de fées qui par dérision sans doute avait transporté en croupe de sa superbe monture une espèce de mendiant en haillons.

Boda frissonna. A moins d’une heure de marche d’Offleah, en passant à pied par les bois, il se trouvait en quelque sorte prisonnier de guerriers insouciants qui semblaient se divertir, avec leurs arcs, leurs flèches et leurs casques de fer.

Comment leur échapper ? On l’avait laissé jouer avec un arc dont il caressait le bois poli. Tout le monde lui tournait le dos, nul ne s’intéressait à lui. Peut-être pourrait-il en blesser un, afin de faire diversion, et saisir cette occasion pour s’enfuir ?

Ils ne l’auraient pas volé. Ils portaient des gilets de cuir épais et des jambières assujetties par des courroies. Une blessure au mollet suffirait, sans doute. Il avait les mains moites. La flèche et la corde glissaient sous ses doigts.

— Tu vas cesser de jouer, gamin ? Tu m’empêches de réfléchir.

En échappant à l’index de Boda, la corde détendue émit un son presque musical. Une douzaine d’archers jetèrent un regard sourcilleux au trublion, qui crut le moment bien choisi pour reprendre son antienne.

— Vous n’avez rien compris ! répéta Boda l’obstiné en suçant l’index qu’il venait de blesser.

— Faites-le taire.

Le sol boueux et herbu lui monta au visage. Un genou vigoureux s’appuyait sur son dos. Il avait le nez sur le soleret du prince. Il essaya d’attirer son attention, en se tordant le cou.

— Je ne voulais pas vraiment blesser quelqu’un, dit-il, de l’herbe plein la bouche. Je voulais seulement…

— Me mettre définitivement hors d’état de réfléchir ?

Etonnamment, Boda eut l’impression que le prince lui adressait un clin d’œil.

— Je voulais juste m’en aller. Je ne voyais pas d’autre…

— Silence !

— Je ne voulais faire de mal à personne, répéta Boda avec obstination.

— Je suis heureux de te l’entendre dire.

— Je voulais seulement m’approcher du roi…

Le prince leva la main pour le faire taire. On entendait un roulement de sabots. Le genou qui le maintenait au sol le libéra : l’archer se relevait. Boda avait abandonné son arc. Un valet d’armes aidait le prince à se mettre en selle. Tout le groupe s’organisait, et s’ébranlait en bon ordre. Malgré la douleur que lui infligeait son dos meurtri, Boda se plaça en serre-file, et marcha vaillamment derrière eux.

* * *

On avait attribué à Gemma ainsi qu’à son frère des montures petites et légères. Ils chevauchaient côte à côte entre deux Vikings, juchés sur de bien plus robustes bêtes.

Celui qui se trouvait à la gauche de Gemma n’était autre que le personnage hirsute qui s’était enfermé avec elle dans l’atelier, et l’avait assommée en la jetant à terre.

Sans doute égayé par le souvenir de cet épisode, il lui sourit. De toute évidence, il se réjouissait aussi de la voir contrainte à l’obéissance, elle qui d’ordinaire se montrait si fière.

Elle s’inquiétait surtout de l’état d’Edgefrith, qu’elle n’avait pas eu le loisir de mettre dans le secret. Le visage blême, les traits tirés, son frère semblait au désespoir. Sur sa joue nulle trace de la gifle ne subsistait plus ; mais au-dedans de lui sa blessure demeurait vive.

Au moment du départ, Erik avait de nouveau expliqué dans le détail à Gemma quel sort serait réservé à son frère, s’il s’avisait de prendre quelque fâcheuse initiative.

Edgefrith, tendu, les yeux vides, se cantonnait dans le silence. Sa sœur n’osait lui adresser la parole.

Devant eux s’allongeait une piste boueuse au bout de laquelle on ne distinguait rien. Gemma croyait vivre un cauchemar, sans commencement ni fin. Au loin, quelque part au-delà de la colline, se trouvait sans doute le roi du Wessex. Derrière elle, invisibles mais étrangement présents, cheminaient avec leurs hommes Guthrum et Erik.

Et Ash, bien entendu.

Gemma ne pouvait distraire sa pensée de cette présence. Ash, la passion sans limite, le désir farouche et l’obsession de la mort. L’énergie de ses traits et de son regard, la chaleur de sa peau contre la sienne, la profondeur de son souffle, sa puissance sans cesse contenue.

Sa main se crispait sur le tissu qui enveloppait le fourreau, ou plutôt sur l’écrin du sceptre, qu’elle tenait contre son cœur. Le pouvoir magique qu’il renfermait ne se manifestait-il pas en cet instant même ? Ne risquait-il pas de la détruire, elle, si peu faite pour le porter ?

Elle entendit la cavalcade, curieusement proche, devant elle. Sans qu’on aperçoive encore les cavaliers, le roulement des sabots faisait trembler le sol. Et puis soudain elle vit l’avant-garde. Parmi les chevaliers et les seigneurs en cottes de mailles se détachait la silhouette lumineuse d’une sorte d’apparition féerique. Gemma sut qu’elle voyait Alfred, le roi du Wessex.

Derrière lui, flottait sur un étendard pourpre un dragon doré. Celui-là même qui figurait sur le sceptre.

Edgefrith gémit. Il se trouvait en proie à une agitation inquiétante. N’allait-il provoquer l’inquiétude de son gardien, et sa cruauté ?

— Non ! lui cria-t-elle.

On lui avait interdit de parler mais elle préférait la mort. En plein désarroi, son frère semblait saisi d’une sorte de folie. Sa tête et ses yeux se tournaient alternativement vers l’arrière et vers la silhouette éclatante du roi.

La troupe fit halte au sommet de la colline. Des étendards et des capes frissonnaient au vent. Du premier rang un cavalier se détacha au galop, brandissant un gonfanon. Un héraut, sans doute, qui venait à leur rencontre. Ne risquait-il pas de se faire tuer par les deux gardes, qui n’auraient plus qu’à s’enfuir, pour rejoindre les autres ?

Impulsivement, Gemma lâcha la bride et frappa sa monture légère des deux talons, excitant ainsi celle d’Edgefrith, qui l’imita aussitôt. A peine revenus de leur surprise, les gardes réagirent. Des clameurs retentirent, Gemma sentit qu’une main tentait de lui prendre les rênes. Jamais elle ne renoncerait. Il fallait qu’elle précipite sa monture en avant, vers la troupe assemblée. A portée d’arc, lui avait-on dit. En s’enfuyant ainsi, n’augmentait-elle pas la distance qui les séparait des Vikings, son frère et elle ?

L’homme au gonfanon, tout proche, fit volter son cheval. Il s’agissait d’une sorte de géant qui ressemblait à un ours.

— Je dois voir le roi, tout de suite !

Elle s’entendit crier ces mots au-dessus du fracas. Probablement Erik et les siens se ruaient déjà à l’assaut.

— Suivez ! hurla l’homme à l’allure d’ours en faisant se cambrer sa monture, le bouclier levé, pour neutraliser le garde le plus proche d’elle.

— C’est un piège ! hurla Edgefrith. Ils nous suivent ! Ils vont…

Dans un élan désespéré, Gemma voulut entraîner avec le sien le cheval que montait son frère. Le garde affecté à l’enfant se redressait, écumant de fureur, brandissant un poignard. D’un coup du sceptre royal porté entre les deux yeux, elle fit disparaître le visage grimaçant de son propre gardien. Elle piqua de plus belle son petit cheval nerveux.

Trop tard.

Elle ne vit que l’éclat de l’arme brandie au-dessus d’Edgefrith, et puis plus rien, parce que le corps du grand saxon s’interposait entre eux.

— Non ! s’époumona-t-elle.

Un fracas de cavalcade étouffa son cri. Les Vikings accouraient en terrain découvert, hurlants. La terre tremblait plus violemment. Son frère tentait de retenir son cheval, qui s’emballait au flanc de la colline. Miraculeusement, Edgefrith était sauf. Le Viking qui l’instant précédent levait sur l’enfant son épée n’avait pas vidé les étriers. Il gisait, le torse couché sur l’encolure, le visage noyé dans la crinière de sa monture.

Gemma demeura sur le coup stupéfaite. Le cavalier saxon, les yeux fixés sur leurs poursuivants, l’invitait avec véhémence à le suivre. Il fit une demi-volte pour revenir vers elle.

— Vous l’avez tué, dit-elle alors qu’il lui prenait les rênes et poussait son cheval.

— Dites plutôt qu’il était déjà mort. Et vous l’avez échappé belle. Ils se trompent de cible, mais ils ont de ces lanceurs, les barbares !

En faisant mouvement sous la pression du cavalier, elle aperçut dans le dos du Danois la hampe d’une sorte de javelot. Il avait été frappé par derrière. Depuis les rangs des Vikings.

Ash était donc là. Il chevauchait parmi eux, en tête avec Erik. Quoi qu’en dise le Saxon, il avait bien choisi sa cible. Pour sauver la vie d’Edgefrith il avait transpercé de son arme celui qui s’apprêtait à le tuer. Ash venait donc de se trahir.

— Ils vont le tuer, balbutia-t-elle.

Fugitivement, elle eut l’idée de tourner bride et de voler à son secours. Projet absurde en vérité. Il lui fallait achever sa mission. Le cheval du Saxon, appuyé du flanc au sien, l’entraînait en avant. Edgefrith atteignait déjà le haut de la colline, et des piétons maîtrisaient sa monture.

— Dépêchez-vous, bon sang ! Nous retardons le tir.

Elle entendit à cet instant le sifflement terrifiant des flèches, au-dessus de sa tête. Les Anglais disposés en bon ordre tiraient les premiers, pour désorganiser la vague des attaquants, qui vociféraient. Des cavaliers anglais, lance baissée, dévalaient la colline, par la gauche. L’espace était soudain envahi de toutes parts.

A supposer que Ash soit encore vivant, elle ne pouvait rien pour lui. Ces clameurs, ces cris de rage et haine, ces gémissements de douleur saluaient leur séparation définitive. Ils ne se reverraient plus. Ash avait fait le sacrifice de sa vie, pour son roi. Dans l’exaltation de la course, Gemma se souvint qu’ils avaient l’un et l’autre envisagé pour cette folle aventure une issue fatale.

Comme ils approchaient de la première ligne, elle s’ouvrit devant eux pour ne pas les retarder. Des ordres retentissaient, et des cris, innombrables. La fièvre de la guerre échauffait l’atmosphère.

— Le roi, vite !

— Vous êtes tellement pressée de le voir ?

— Je lui apporte son sceptre.

* * *

— Par les os de saint Chad !

— Tu ne te tais donc jamais ? fit le prince, qui était demeuré en selle.

En compagnie de toute l’arrière-garde, archers, cavaliers et piétons en attente à la lisière d’un bois, Boda contemplait le champ de bataille. Les Anglais descendaient en rangs serrés le flanc de la colline.

Depuis des années déjà il rêvait d’assister à un combat. Le spectacle que lui offrait la réalisation de son vœu l’incitait à mettre en doute sa pertinence. Peut-être aurait-il dû mieux choisir le thème de ses rêveries.

— A Offleah, Erik n’a jamais eu autant d’hommes, fit-il observer.

— Mais le comte Guthrum peut en déplacer des milliers, dit le prince.

— Guthrum ? Mais c’est un…

— Je connais bien ce prétendu comte, et ses ambitions. Il veut devenir le roi de toute la grande île.

— Si vous vous souvenez bien, rappela Boda au risque de déplaire, je vous avais prévenus, et malgré mes conseils vous êtes tombés dans le piège. Voyez le roi comme il brille, il fait une cible… c’est une provocation. Cette bataille…

— Disons plutôt ce défi, et cette escarmouche, corrigea le prince. Il s’agit surtout d’une tactique, pour employer un terme noble, ou d’une feinte. Les Danois n’ont d’yeux que pour lui, et le croient imprévoyant. Ils s’imaginent récolter un butin, obtenir une rançon peut-être. Dans leur folie ils vont concentrer leur attaque dans sa direction, sans se douter de notre présence. Au moment voulu nous interviendrons. Ils s’imaginent par avance victorieux. Il faudra bien qu’ils déchantent.

L’air pénétré, Boda hocha gravement la tête. La bienveillante simplicité d’un prince assez bon pour l’instruire lui en imposait.

Le meneur d’un mulet qui remorquait une carriole chargée de boucliers, de flèches dans leurs étuis et de lances, distribuait aux cavaliers de redoutables masses d’armes.

— Donne une lance à ce garçon, lui dit le cousin du roi. Il peut en avoir besoin pour repousser leurs chiens, s’ils en ont avec eux.

— Tiens-la à deux mains, si tu ne veux pas te blesser, conseilla le brave pourvoyeur en tendant à Boda l’instrument demandé.

Il ne reçut en guise de remerciement qu’un regard courroucé.

— Alors nous allons attaquer ? s’enquit le lancier néophyte.

Déjà prêt à en découdre, il se trouvait cependant un peu embarrassé par son arme, qui sans doute lui donnait de l’importance, mais qu’il ne pouvait tenir d’une seule main qu’en position de repos, la hampe verticale.

— Tu verras bien. Ne quitte pas le serre-file et tiens-toi tranquille.

Dans le dos du grand seigneur, Boda fit la grimace. Il n’attendrait pas tout ce temps pour s’agiter. Il observa la disposition des troupes, et l’esprit qui les régissait. Alors que les Anglais demeuraient groupés et en ordre, les Danois procédaient à des manœuvres individuelles de harcèlement, comptant sans doute sur leur réputation de sauvagerie pour impressionner l’adversaire.

Mais dans leurs premiers rangs se produisait une sorte d’échauffourée, inexplicable en un tel moment.

— Regardez ! Ils se battent entre eux !

— Rappelle-toi, dit le prince avec condescendance, que ces malheureux ne sont que des barbares. De leur part rien ne m’étonne.

Boda n’en croyait pas ses yeux. Parmi ceux qui s’affrontaient, il venait de reconnaître à sa crinière et à son plastron de mailles le chef de garnison qui savait si bien terroriser son monde. Erik venait de frapper le bouclier de son adversaire avec une violence inouïe. Loin de s’écrouler, ce dernier restait debout. Mais on l’attaquait par derrière, on l’encerclait.

— Bon dieu ! s’exclama Boda. Il faut que j’y aille ! Il a besoin de moi !

Sous le regard exaspéré du prince il s’élança, en brandissant à deux mains sa lance.

* * *

Erik avait hurlé aux autres de se tenir à l’écart, parce qu’il voulait seul assouvir sa vengeance et sa haine. Mais le cercle qui s’était fait autour d’eux alors même que le grand combat faisait rage ne cessait de contrarier les mouvements d’Ashbeorn.

S’il tentait de prendre du recul, on l’en empêchait, on lui faisait obstacle. Il allait vaincre Erik, il le savait, parce qu’en cet instant décisif se réalisait son destin. Mais l’issue finale de ce duel ne faisait pas de doute. Vainqueur d’Erik, il ne pouvait que succomber sous le nombre. N’avait-il pas déjà remporté une victoire, puisque le sceptre se trouvait désormais entre des mains dignes de le porter, et que Gemma était saine et sauve, ainsi que son frère ? L’espace d’un instant, tandis qu’Erik médusé n’était pas encore revenu de sa surprise, il avait vu le front de bataille s’ouvrir pour livrer passage à la porteuse de l’inestimable talisman. Cela seul importait.

Un coup assené par derrière compromit son équilibre. Il pivota sur sa jambe, évitant par la même occasion la lame d’Erik.

Après sa victoire dans ce combat à mort, aurait-il la chance de perdre aussitôt la vie, sans avoir à souffrir les avanies de la torture ?

Le sort qu’il avait subi à Offleah avant de parvenir à calmer la hargne d’Erik n’était qu’un avant-goût de ce qui l’attendait, si par malheur les témoins du duel l’emportaient avec eux, respirant encore.

L’atmosphère était étouffante. La fièvre de la lutte isolait les deux combattants et leurs quelques témoins du reste de l’action, qui semblait se dérouler dans un autre univers. Si Ashbeorn négligeait par nécessité les coups sournois portés par l’assistance haineuse, ils contribuaient à l’affaiblir.

S’il tombait sur le sol, il était perdu. Ce serait la curée. Il mourrait de la mort de l’animal que l’on éventre, que l’on massacre.

Un coup plus violent que les autres lui endolorit l’omoplate. Poussé en avant, il heurta de son bouclier brisé le plastron de mailles qui faisait la fierté d’Erik.

En se dégageant, il entama de la pointe de l’épée la pommette de celui qu’il allait tuer. Il l’aurait décapité, s’il ne s’était pas trouvé en déséquilibre. Aveuglé par la fureur, le Viking émit un hurlement. Ash voulut saisir son avantage mais au moment où il contraignait son adversaire à reculer, la meute des témoins enivrés de rage l’assaillit. Il roula sur le sol.

Erik hurla derechef, certain de sa victoire.

Au prix d’un effort suprême, Asbeorn se maintint debout. Même brisé, même mourant, il le devait. Si Erik survivait à ce combat, Swithun serait frustré de sa vengeance. Il sentait à ses côtés la présence de son frère d’adoption, celle de son ombre insatisfaite, qui le soutenait. Il vit encore le visage blême d’Edgefrith attaché à sa chaîne. Lui aussi méritait réparation.

Il évita les coups de pied et de lance, balayant l’air de son bouclier brisé, pataugeant dans la boue, déchaîné, terrible. On aurait pu croire que les coups qui pleuvaient sur lui le renforçaient, le rendaient invincible, à l’instar du géant Antée qui reprenait des forces chaque fois qu’il touchait la terre, dont il était issu.

— Tuez-le, je vous le laisse ! cria Erik en rompant de trois pas.

Au milieu du vacarme et des interjections violentes retentit soudain un juron épouvantable, qui mettait en cause l’un des plus saints patrons de la Mercie.

Le blasphémateur s’exprimait d’une voix juvénile mais véhémente. En anglais.

On aurait pu croire les hommes du Wessex déjà vainqueurs. Erik, surpris, se retourna à demi. Boda apparaissait derrière lui, tenant à deux mains une lance.

Ash se releva. Il avait perdu son épée. Il ne lui restait que son bouclier rompu. Il se jeta en avant, de tout son poids, au moment où une grêle de flèches venues du camp anglais contraignait les autres à se protéger, écus et rondaches levés au-dessus de leurs têtes.

Le métal tordu et le bois brisé en longue pointe frappèrent le Viking sous le menton. Un flot de sang jaillit de sa gorge et de sa bouche béante. Les yeux révulsés, le corps raide, il bascula en arrière, tentant dans un dernier réflexe de retenir sa chute en prenant appui sur le poing droit, qui se crispait encore sur son arme.

Comme saisis d’une crainte révérencieuse, les témoins s’écartaient, abasourdis, et d’autant plus déroutés qu’à la volée de flèches succédait l’assaut de cavaliers armés de masses d’armes, qui surgissaient par le flanc. Privés de leur chef direct, les Vikings s’égaillaient dans le plus grand désordre.

— Est-ce qu’il est mort ? s’enquit Boda.

Ash était tombé sur le corps, et savait qu’Erik ne respirait plus. Il se souleva avec peine du cadavre frémissant de celui qui avait massacré Swithun et torturé Edgefrith, mais ne parvint pas à se tenir debout.

— Il est bien mort, dit-il. Ceux du Wessex t’ont autorisé à les accompagner ?

Un peu pâle sous ses cheveux roux, Boda soutint son regard. Il tenait d’une main une hampe qui se terminait par des échardes.

— C’est moi qui l’ai tué ?

Ash parcourut des yeux le cadavre. Egorgé par l’extrémité pointue du fragment de bouclier, Erik s’était dans sa chute empalé sur sa propre épée, dont on voyait saillir la pointe sous son plastron. Du sang ruisselait à travers les mailles de fer.

— Rassure-toi. Il s’est…

Un examen plus complet l’incita à se taire. La pointe de la lance que Boda manipulait si maladroitement disparaissait dans l’épaule d’Erik. Boda l’avait frappé, lui aussi.

A genoux, les deux mains appuyées sur le sol, Ash sut quelle réponse s’imposait.

— Tu l’as bel et bien tué, dit-il en détournant les yeux du cadavre pour observer le passage de valets d’armes qui allaient prêter main-forte aux assaillants qui les précédaient.

De surprise, Boda cligna des yeux, mais se reprit aussitôt pour saluer, tronçon de bois levé, comme le font les preux chevaliers dans les récits épiques.

— Je sais bien que je n’aurais pas pu m’y prendre tout seul, et que c’est vous qui avez tout fait, mais quand même… Je suis bien content de l’avoir frappé, si peu que ce soit. S’il avait porté une cotte complète, je n’aurais pas pu le piquer.

Ash contempla le champ de bataille, désormais débarrassé des Vikings, qui selon leur tactique habituelle en cas d’infériorité s’en étaient retirés diligemment. Des corps jonchaient le sol, des chevaux blessés geignaient.

— Je te dois des remerciements, Boda. Tu as agi en homme, en vrai guerrier.

— Vraiment ? Vous savez que là-bas personne n’a voulu m’écouter, raconta Boda, que sa victoire et sa promotion rendaient disert.

Ashbeorn parvint à se relever, au prix de violents efforts. Le héros du jour n’osa lui offrir assistance.

— J’ai voulu leur montrer de quoi j’étais capable, c’est vrai, poursuivit Boda. Mais sur le coup je n’ai pensé ni à eux ni à moi. Je ne pouvais seulement pas supporter l’idée de voir Erik vous tuer. Un homme comme vous, qui a fait tant de bien, ne doit pas mourir.

Après l’action, une douleur paralysante se diffusait dans tous les membres d’Ashbeorn. Cette souffrance s’ajoutait à la morsure de lésions qu’il était facile de localiser. Les affres du vertige compromettaient son équilibre. Sans doute ne pourrait-il rester debout longtemps. Il fallait qu’il prenne garde à ne pas tomber, pas sous les yeux de Boda, dont il souhaitait à présent le départ.

Un cavalier plein de prestance mit pied à terre et confia ses rênes au valet qui l’accompagnait.

— Eh bien, mon cher, vous avez survécu, semble-t-il ?

A son habitude, le prince souriait. Au désordre relatif de son superbe équipement, on voyait qu’il venait de combattre.

— Les choses se sont-elles bien passées ? balbutia Ashbeorn.

Il n’avait pu s’empêcher de poser la question, alors même qu’il avait vu les rangs anglais s’ouvrir devant Gemma, qu’il la savait sauve, et sa mission accomplie.

— A vrai dire, votre sort a fait naître chez nous les plus vives inquiétudes. Sans nouvelles de vous depuis la visite de votre messager, nous nous demandions si vous étiez encore Viking, ou déjà mort.

— Je ne parle pas de moi, protesta Ashbeorn. Je voulais prendre des nouvelles de…

Un reste de lucidité lui évita de commettre une fâcheuse maladresse.

— … des nouvelles du roi.

— Mon cousin a vaillamment surmonté l’épreuve d’un bonheur trop intense, rassurez-vous. Il brandit son sceptre avec enthousiasme, lui que nous connaissons si réservé. A la satisfaction d’une tradition retrouvée s’ajoute la certitude de futures victoires. Vous avez garanti l’avenir du Wessex, mon cher.

Il observa avec une sorte de dégoût les alentours. Plus jeune que le roi, il ne s’était pas encore accoutumé à la désolation du terrain, lorsque l’ivresse du combat est retombée.

— Les choses semblent toucher à leur fin, reprit-il avec une sorte de soulagement. Mon cousin ne va pas s’attarder, je pense. S’il ne l’a déjà fait, Guthrum va donner le signal de la retraite à ses troupes, avant qu’elles ne soient décimées. Il est trop bon stratège pour courir l’aventure. Il sait que notre présence en Mercie n’est que provisoire, et qu’Alfred s’apprête à repasser la frontière. Je ne doute pas qu’il brandisse son sceptre jusque Kingston !

Les yeux moqueurs qui ressemblaient tant à ceux du roi s’avisèrent de la présence de Boda.

— Eh bien, mon garçon, tu n’as pas attendu le signal ; tu as osé me désobéir ?

— Je ne suis pas du Wessex, mais de la Mercie, repartit l’insolent en guise d’excuse. J’ai cassé votre lance, mais elle m’a bien servi.

— Il m’a aidé à tuer le Sanguinaire, dit Ashbeorn.

Il aurait volontiers fourni des informations plus complètes, mais le souffle lui manquait.

— Nous voici donc en présence des deux héros du jour, dit le prince, qui contrairement à son habitude ne semblait pas en veine d’ironiser. Mais n’oublions pas l’héroïne, dont le courage et la beauté sont surprenants, aux dires du héraut qui tout à l’heure est venu m’apporter l’ordre de lancer mes cavaliers à l’attaque. Je brûle du désir de faire sa connaissance, conclut-il non sans fatuité. Mais…

Déconcerté, il contempla le corps d’Ashbeorn, qui venait de s’écrouler sur le sol.

— A tous les coups vous l’avez achevé ! gronda Boda.