Le sceptre d'or
Emportée par un tourbillon de sensations affolantes,…
16.
Emportée par un tourbillon de sensations affolantes, Gemma s’abandonnait au vertige de l’amour. En même temps que la saveur de sa bouche et les sollicitations de sa langue, elle éprouvait la chaleur dévorante d’Ashbeorn, non pas celle de la fièvre maligne, mais celle de l’ardeur amoureuse. Lui seul détenait le pouvoir d’effacer les cauchemars du passé, et de rendre vaines les inquiétudes d’un avenir incertain.
Elle faisait glisser ses lèvres sur les siennes, sans jamais interrompre le contact, comme il lui avait appris à le faire. Elle allait de la langue chercher sa chaleur jusque dans sa bouche, cette bouche qui lui avait semblé si séduisante dès le premier jour, lorsqu’elle l’avait vue s’entrouvrir. Elle se laissait guider par lui, comme envoûtée, en quête, dans un éblouissement magique, de plaisirs nouveaux, comme de nouvelles curiosités à satisfaire. En s’y épanouissant, tout son être se dédiait à ces caresses, à ce baiser, à cette intimité parfaite, dans un élan violent et désespéré.
« Je ne veux pas que vous m’abandonniez, que vous me laissiez seule. »
Ces mots hantaient sa mémoire, sans qu’elle osât les prononcer. Aussi bien toute parole lui était-elle interdite, puisque sa bouche ne s’appliquait qu’à satisfaire sa soif inextinguible de baisers. Elle se reprochait de frotter son corps enfiévré de chaleur à celui d’Ashbeorn, moins souple et plus vulnérable en raison de ses multiples meurtrissures. Mais il ne semblait pas s’en soucier. Lui aussi se pressait contre elle et se mouvait, opposant sa force aux élans et aux ondulations sensuelles qui l’assaillaient.
La langue d’Ashbeorn venait d’entrer profondément dans sa bouche. Elle voulut l’y retenir et l’y enfoncer davantage encore. Tant qu’elle le retenait ainsi en elle, toute pensée s’abolissait dans son esprit. Enfermée dans le monde chaleureux des sensations, elle ne pouvait qu’y ajouter la joie que lui apportait le miracle de sa présence.
Il était là, avec elle. Bien vivant. Elle se baignait les mains dans sa longue chevelure, lui étreignait les épaules, lui caressait la nuque. Ce baiser semblait ne devoir jamais prendre fin. Ne risquait-elle pas de perdre la raison ?
En lui pressant les reins, il l’attira sur les coussins qui servaient d’oreiller et lentement dénoua sa chevelure, si bien que sa blondeur se mêla à ses longues mèches sombres et mordorées. Sur sa taille et son flanc Gemma sentit à travers le tissu fin de la cotte qu’elle avait choisie dans l’un de ses coffres la pression caressante d’une main qui progressait vers sa poitrine.
Lorsque ses seins eurent tour à tour modelé de leur galbe la paume si rugueuse mais si tendre et si protectrice, son corps se cambra de lui-même. Pendant que l’un des globes délicats, comme dilaté et tendu, jouissait de sa chaleur et de son effleurement, les doigts habiles titillaient l’autre, en taquinaient sous la matière soyeuse de la parure la pointe, en éprouvaient la souplesse et la raideur.
Elle s’arc-bouta en gémissant, enivrée de désir par ces préliminaires, qui s’exerçant à travers ses atours annonçaient bien d’autres félicités. Vives comme des éclairs, de courtes décharges irradiaient de son buste pour solliciter sa chair l a plus intime, la mettre en alerte et lui faire ressentir, comme une frustration, l’attente impatiente de l’assouvissement. En accélérant son mouvement, la main qui lui caressait les seins déclencha l’ondoiement de tout son corps, emporté dans une sorte de danse lascive. Celui d’Ashbeorn accompagnait avec plus de mesure cette danse, à laquelle il imprimait son rythme.
Insensible aux douleurs qu’un tel exercice pouvait provoquer, il n’était plus que force en action, les muscles du torse et des cuisses en mouvement et tendus, sa virilité agressive, dans la plénitude de son orgueil.
En reprenant sa respiration, Gemma vit le sexe superbe buter contre le tissu de sa jupe et de sa cotte. Elle se trouvait vêtue entre les bras de cet Hercule entièrement nu. Il y avait dans cette situation quelque chose d’affolant, qui confinait à la sauvagerie. Aucune réflexion ne la sollicitait, elle ne retenait plus rien des élans qui l’emportaient hors d’elle. Elle eut bien l’intention fugitive d’épargner à Ash le spectacle de son déchaînement sensuel, mais la velléité s’évanouit aussitôt qu’apparue.
Elle eut un long râle. Leurs regards s’unirent, pleins l’un et l’autre de la même ivresse, du même désir fou.
Lentement, il se laissa glisser contre elle, vers le bas de son corps, en lui faisant sentir au passage les reliefs de sa masse musculaire, pour inscrire en elle la réalité et la solidité de son être. On aurait pu croire à l’emprise d’un fauve, ardemment appliqué à la victime dont il va se repaître.
Gemma retint son souffle. Elle devinait ses intentions.
Il releva sa longue jupe jusqu’aux cuisses, établissant un saisissant contraste entre sa propre chair, hâlée et marquée des séquelles d’innombrables combats, et la peau délicate et pâle des cuisses fuselées. Il posa les doigts à l’intérieur de celles-ci, tout près des genoux, avec une délicatesse et une lenteur qui annonçaient une telle fête de tous les sens que Gemma ressentit dans la moiteur de sa féminité la brûlure torturante du désir. C’est au creux de ce sanctuaire de l’amour qu’il allait s’assouvir, après avoir parcouru les degrés successifs qui conduisaient à l’extase. Désormais initiée à ces mystères, Gemma se préparait à la volupté suprême, curieuse des chemins, nouveaux peut-être ? que Ash se disposait à lui faire parcourir.
Elle vit sa tête se pencher. Le cœur battant, la gorge serrée, elle connut l’espérance inquiète de la plus intime des caresses.
Les lèvres agiles et mouillées remontaient au long d’une cuisse, alors que l’autre s’écartait d’elle-même. A leur commissure, comme l’épiderme était délicat, et sensible ! Sur le triangle bouclé de sa toison blonde, le souffle de l’homme faisait comme une brise chaude. Bientôt, elle ne serait plus que jouissance.
Dès que du bout de la langue il entreprit son exploration, Gemma en éprouva le premier spasme. Et puis sa bouche et ses lèvres investirent la conque nacrée, aspirèrent pour la masser la perle dure et fuyante de la volupté, pendant que sa langue s’introduisait plus avant, simulant la pénétration future. Ash accomplit ce baiser dévorant avec une telle fougue que Gemma ressentit bientôt l’explosion de la jouissance. C’est ainsi qu’elle l’avait souhaitée, qu’elle avait désiré la caresse. Sa spontanéité sauvage la comblait.
Avec une folle impudeur, comme pour le remercier, elle se cambra pour appuyer sa chair à la bouche qui venait d’y déterminer les sensations les plus violentes. En guise de réponse, il ajouta à la caresse de ses lèvres celle de ses doigts. Eperdue, elle défaillit tout à fait.
Lorsqu’elle reprit ses sens, ils se trouvaient tous deux dans la même position. La joue de l’homme reposait au creux de ses cuisses.
— Ash…, murmura-t-elle dans un souffle.
Elle savait à présent qu’il ne s’appelait pas exactement ainsi. Mais qu’importait, puisque celui qu’elle aimait depuis leur rencontre près d’Offleah portait ce nom.
Sous sa jupe retroussée, sous sa cotte dont la ceinture était défaite, elle sentit le déplacement de sa main.
— Ash ? dit-elle encore.
Il aurait pu croire qu’elle s’interrogeait sur ses intentions, qu’elle s’en inquiétait.
— Chut !
En l’invitant au silence, il rafraîchissait de son souffle la petite toison blonde, trempée par le plaisir, et la chair qu’il venait d’échauffer par l’ardeur de ses caresses.
Il y eut des froissements de linge sur la literie, de lents mouvements des corps. Le souffle de l’homme se faisait plus ardent, plus intime.
Gemma amorça une timide protestation, qu’interrompit aussitôt l’action de la bouche gourmande, et toujours avide. Mais il y avait cette fois de la tendresse et de la douceur dans sa délectation. Il tenait compte à présent de sa délicatesse, de sa fragilité.
Ses lèvres et sa langue se mouvaient si lentement, avec tant de précaution sur la chair la plus tendre de sa féminité et du haut de ses cuisses, qu’elle pouvait apprécier chacune des nuances qu’il mettait dans leur pression légère, dans la continuité ou la fantaisie de leur progression.
Gemma aurait pu croire toutes ses soifs de bonheur satisfaites, et son corps recru de jouissance. Mais il n’en était rien. Son désir demeurait intact au moment même où la volupté la comblait tout entière, parce que cette volupté lui était instillée lentement, avec une parcimonie qui laissait prévoir de futurs débordements.
Elle gémit longuement. Ne risquait-elle pas de mourir de plaisir ? Mais non, Ash la comblait non pas seulement de plaisir, mais d’attention et de douceur. C’est sa tendresse qui lui coupait le souffle, qui faisait battre si fort son cœur, et perler des larmes sous ses paupières fermées.
A pleines mains elle lui caressa les cheveux, les épaules. Sans ouvrir les yeux, elle se cambra encore contre lui, pour sentir la résistance de sa chair, la chaleur vivante de sa peau. Son esprit, ses sens, son cœur, tout s’associait en elle à la montée vers la volupté suprême.
Il suffit d’une dernière caresse de la bouche, d’un simple baiser, pour déclencher un nouvel orgasme.
Lorsqu’elle eut repris la claire conscience des choses, la paix dans laquelle ils baignaient tous deux l’enchanta. La tête reposant à l’intérieur de sa cuisse, Ash était parfaitement immobile. Dans la chambre régnait un profond silence. Après la tempête des sensations, Gemma ne ressentait plus que la douceur lénifiante de la pénombre, et le poids de la tête, si surprenant et si gratifiant en cet endroit du corps, parce qu’il signifiait l’abandon, et la confiance.
Il suffit à Gemma de poser la main sur la peau de Ash pour qu’elle sente s’accélérer sa respiration. Sans doute souffrait-il des maux qui lui avaient été infligés. Mais à cette souffrance se combinaient les sollicitations d’un désir qu’il n’avait pas vraiment satisfait, dont l’accomplissement se trouvait peut-être compromis par l’affaiblissement de son corps, si douloureusement éprouvé.
Il fallait qu’elle lui procure une jouissance égale à celle qu’il lui avait si généreusement prodiguée. Ambition présomptueuse sans doute, mais si séduisante !
En tremblant un peu, elle baigna ses doigts dans la longue chevelure qui concourait si harmonieusement à la perfection de son être. En même temps que la caresse de ses mèches soyeuses, elle ressentit celle d’un petit baiser qu’il posait sur la chair tendre de sa cuisse, comme pour la récompenser.
Le cœur battant, elle se tourna sur le côté. Lui permettrait-il de prendre cette initiative hardie ?
— Je veux vous caresser, comme vous m’avez caressée.
En retenant son souffle, elle porta la main sur la hampe brûlante du sexe érigé. Ash ne fit rien pour contrarier son mouvement, et s’y soumit. Ni retenue ni scrupule ne les contraignaient plus, à présent. Baignant dans la même chaleur, ils se trouvaient profondément unis. Elle agit à sa guise, éprouva la douceur de la peau, sentit battre sous ses doigts la pulsation des vaisseaux, qui leur transmettaient avec force le rythme accéléré du cœur.
Gemma l’entendit soudain gémir violemment, et suspendit le mouvement de sa main. Allait-il la repousser, l’inviter à laisser son corps en repos ?
— Je vous en prie…
Cette supplication, l’avait-elle formulée, murmurée, Ash l’avait-elle perçue ? Ne l’avait-elle pas exprimée pour elle-même, dans le fond de son cœur ?
Ash s’étendit sur le dos en emportant comme il le pouvait Gemma avec lui. Il lui abandonnait son corps, le laissait jouir du plaisir de ressentir sans retenue l’effet de la caresse dont elle découvrait le charme et la puissance.
Il accompagnait maintenant son mouvement d’une lente oscillation, les deux bras étendus pour faciliter son effort.
— Gemma…
Ash avait murmuré son nom avec une telle tendresse qu’elle en éprouva sur toute la surface de sa peau un picotement de bonheur. Elle se plut à l’observer tout entier — la lente élévation de ses reins, la contraction des muscles en damier sur son ventre plat, le gonflement profond et régulier de sa cage thoracique. Et, couronnant l’ensemble, le sexe dressé, comme une tour.
Les marques sombres des meurtrissures apparaissaient, elles aussi, mais elles n’étaient que temporaires, alors que leur passion demeurerait et scellerait leurs destins, pour leurs vies tout entières. Elle observa aussi son visage, tendu et concentré dans le plaisir reçu, et dans l’attente de la délivrance. Sous ses paupières à demi closes, ses yeux brillaient d’un éclat que jamais encore elle n’avait connu. Ash allait s’apercevoir peut-être qu’elle jouissait du spectacle de sa jouissance…
Elle voulut détourner la tête pour échapper à cette fascination, mais d’une main légère posée sur sa chevelure il l’invita à n’en rien faire. Voyait-il dans ses yeux la lumière si particulière qu’elle voyait dans les siens ?
Il la voyait sans doute, car il la fit s’incliner plus près sur son corps, si bien qu’elle se trouva agenouillée au-dessus de lui. L’impudeur de sa position lui mit le feu aux joues ; mais Ash ne s’en tint pas là. De la main et du regard il l’incita à venir plus près encore. Elle comprit alors ses intentions.
Leurs regards se confondirent. Dans celui de Ash s’exprimait le caractère inéluctable de ce qui allait suivre. Comme envoûtée, elle se pencha plus avant.
Les doigts habiles reprirent leur caresse à l’orée de sa chair la plus intime, déjà si préparée à la jouissance qu’un gémissement sensuel s’échappa de sa gorge, et qu’elle frémit de tout son corps.
Ses doigts ne cessaient d’attiser son ardeur, pendant que celle de Ash s’exacerbait, et qu’il mettait toute son énergie à prolonger la torturante épreuve.
Elle lança son nom comme on jette un cri. Alors les doigts qui la sollicitaient se saisirent des siens, si minces et si frêles par comparaison, pour qu’ils guident ensemble jusqu’à la fraîcheur brûlante et mouillée le sexe érigé et moite, que Gemma étreignait encore d’une main fiévreuse.
A peine comblée par toute l’orgueilleuse et pénétrante virilité, elle souleva les reins pour prendre un nouvel élan et s’abattit avec fougue sur la hampe dressée, puis en remonta la longueur pour s’y laisser retomber derechef. Il y avait dans ce va-et-vient véhément quelque chose d’exaltant et de magique.
Ash gémissait sans discontinuer, alternant rythmiquement inspirations sifflantes et exclamations rauques. Hors d’elle mais consciente de l’avoir tout en elle, Gemma s’enivrait de sa propre passion, de la possession dont elle jouissait dans sa fierté comme dans les profondeurs de ses entrailles. A cet Apollon, à cet Hercule allongé sous elle, c’était elle qui faisait l’amour.
Novice dans l’art d’aimer, elle avait d’instinct effectué les gestes qui les méneraient à l’extase. Ses yeux restaient rivés à ceux qui lui disaient le bonheur partagé, et la plénitude du don qu’ils se faisaient. Sans doute Ash entendait-il manifester à sa façon sa gratitude, car immobile sous elle il lui caressait des deux mains les reins, les cuisses, les hanches et les seins. Le plaisir de ces attouchements la rendrait folle.
Haletante, elle craignait de perdre le souffle. Mais un cri sortit de sa gorge lorsque dans une montée fulgurante le déferlement de la jouissance les emporta tous deux, et qu’elle sentit se répandre au plus profond d’elle-même le flot ardent qui la comblait. Au moment où ils accédaient tous deux à l’extase, Ash se souleva dans un élan incroyable de force et l’emporta avec lui pour s’allonger sur elle, tandis que les ondes de la félicité qui suit l’orgasme continuaient à les lécher, comme des vagues.
* * *
Lorsque, un moment plus tard, ils s’éveillèrent, Gemma, toute engourdie encore par la lassitude exquise de la volupté, s’effraya de sa témérité, et du scandale que provoqueraient sans nul doute sa présence en ce lieu, sa nudité totale, et l’effrayant désordre de la couche où n’était censé reposer qu’un corps résolument immobile.
Sans partager peut-être dans toute sa force l’inquiétude qui l’enfiévrait, Ash la vit passer en hâte sa jupe et sa cotte, rassembler le reste de ses atours et les jeter dans le couloir secret.
Sur le sol, le grand carré blanc étendu n’avait presque rien perdu de son impeccable lustre. Plus difficile à remettre en place qu’à ôter, il contraignit Gemma à de complexes manœuvres. Incapable de le faire glisser tout entier en le remorquant après elle, il lui fallut le tirer successivement de chaque côté du lit pour qu’il recouvre complètement le grand corps, qui avait approximativement repris sa position initiale.
Bordé jusqu’au menton, Ashbeorn la contemplait de ses yeux couleur de la forêt. L’éclat de l’émeraude y brillait à présent, effaçant les ombres.
Depuis leur réveil, ils n’avaient pas échangé un seul mot. Leurs cœurs n’étaient-ils pas intimement unis ?
D’un regard circulaire, Gemma s’assura qu’aucun vestige de sa visite n’apparaissait plus. Elle eut l’envie folle de sauter sur le lit pour donner à Ash un ultime baiser. Pour s’en dissuader, il lui fallut évoquer fortement l’image de maître Alcobar.
C’est donc du bout des doigts qu’elle lança son baiser. Elle lut dans le regard qui ne la quittait pas que Ash comprenait sa prudence, et qu’il l’aimait d’amour.
Après son passage, dès la première tentative, le panneau coulissant se referma sans bruit.
* * *
— Voyez comme il dort ! Il a repris conscience, sire. Il dort à présent d’un sommeil naturel, du sommeil réparateur d’un être en pleine possession de tous ses moyens.
Accompagné de son seul cousin, le roi considérait l’homme endormi avec une satisfaction où se mêlait l’agacement ordinaire des puissants dont une difficulté, si légère soit-elle, contrarie les caprices.
— Je vous en sais une grâce infinie, maître Alcobar. Votre réputation n’est pas usurpée, je le reconnais volontiers.
L’homme de l’art s’inclina, une main sur le cœur, l’autre à son bonnet carré.
— Je regrette cependant de ne pouvoir adresser la parole au baron, ajouta Alfred avec un peu d’humeur. Avant de me faire part de la bonne nouvelle, vous auriez pu prendre soin de le réveiller.
Alcobar, levant les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin, émit un profond soupir.
— Nous nous y sommes efforcés à plusieurs reprises, sire, mais tous nos efforts sont demeurés vains. L’excès de la fatigue et peut-être aussi la vigueur du traitement expliquent à n’en pas douter une immersion profonde dans le sommeil. J’ai voulu vous donner la primeur de la bonne nouvelle. Dès que notre patient rouvrira les yeux, je lui prescrirai une nourriture abondante, car je crains que le jeûne imposé par sa léthargie ne compromette sa convalescence.
— Voilà une prescription de bon augure, dit le cousin du roi.
Observateur attentif des objets les plus simples, l’élégant jeune homme allait et venait autour du lit, évaluait le confort de la cathèdre, déplaçait sur une petite crédence une timbale d’argent, un miroir de bronze, des accessoires de toilette.
— Pensez-vous qu’il me sera possible de lui faire part de mes intentions dès aujourd’hui ? insista le roi. J’entends donner à la cérémonie qui aura lieu à Kingston un éclat exceptionnel. Sa préparation requiert ma présence.
— Le succès de mon traitement est assuré, sire. Je ne doute pas que de surcroît l’imposition du sceptre royal n’ait eu un effet bénéfique, ajouta prudemment Alcobar. Je compte sur la faim pour éveiller notre patient, dont la forte constitution doit avoir des exigences particulières.
— A cet égard ont été données des instructions qui ne le sont pas moins, dit plaisamment le prince.
Dans l’espoir d’un réveil immédiat, qui n’aurait pas manqué de contribuer à sa gloire, Alcobar couvait des yeux le grand corps, sous sa couverture. Cette observation le conduisit à une déduction qui ne manquait pas d’intérêt.
— J’avais pris soin avec mon assistant de lisser parfaitement le double voile de lin, afin de lui conférer une efficacité parfaite. A en juger par certains froissements du tissu, il ne serait pas vain de penser que le seigneur Ashbeorn s’est quelque peu déplacé.
Le cousin du roi émit un rire moqueur.
— Ashbeorn s’est bel et bien déplacé, ironisa-t-il, puisqu’il a bu toute l’eau que contenait la gourde, et vidé le flacon de vin.
Fâché de se voir pris en défaut, car cet indice n’aurait pas dû lui échapper, maître Alcobar sourcilla.
— Voilà qui confirme mon diagnostic, répliqua-t-il. Notre patient une fois reposé…
En veine de taquinerie, le prince lui coupa la parole.
— Malgré ses épreuves, le baron est même parvenu à remettre en place son originale couverture, fit-il observer en en soulevant un peu le bord, sur le côté du lit. Voyez comme elle est bien tirée au-dessus de ses épaules et jusqu’à son menton.
Susceptible comme le sont souvent les hommes imbus de leur science, Alcobar, sans songer à considérer la pertinence de ce constat, ne se fit pas faute de relever la raillerie.
— Originale, cette médication l’est sans doute, puisque je l’ai moi-même conçue, rétorqua-t-il en pinçant les lèvres. Vous étonnez-vous, monseigneur, qu’elle ait atteint le but escompté ?
— Je ne m’en étonne aucunement. Si je devais m’étonner, ce serait du parfum très subtil qu’elle dégage. Il flotte autour de ce lit un parfum, un parfum… que je n’ose définir.
— C’est qu’en raison de votre rang, monseigneur, il ne vous est pas donné d’avoir la science des vapeurs éthérées. Comme vous le savez…
— Nous le savons, lança le roi. Avertissez-moi dès que le baron aura reçu sa nourriture, et qu’il se trouvera en état de m’entendre.
Alcobar salua.
— Il est donc des parfums que vous n’osez définir, mon cousin, s’étonna le roi en allant vers la double porte. Je ne vous savais pas si timide, ou si prude !
* * *
— Il va vivre, il a repris confiance ! Réveillez-vous, Dame Gemma !
Dans son superbe habit, Boda menait grand tapage. Encore étourdie d’une fatigue que ses causes rendaient charmante, Gemma n’ouvrit les yeux qu’avec peine. Dans sa belle chambre, deux servantes s’affairaient en silence, dans l’intention probable de respecter son sommeil. Boda pour sa part gesticulait, visiblement dévoré par le désir de claironner des nouvelles qui l’enchantaient.
— Le docteur n’en peut plus de contentement. Le roi est allé voir le baron, comme on l’appelle maintenant. Il paraît que cette nuit il s’est levé, qu’il a vidé tout un flacon de vin du Dartmoor, le meilleur, et qu’il s’est recouché pour dormir. On lui a fait rôtir dans la cour, à côté du bœuf, la moitié d’une biche pour lui seul, et je sens d’ici les galettes fraîches. Il en restera, j’espère. Le roi veut le voir après qu’il aura mangé, et qu’on l’aura habillé.
Boda fut contraint de se taire un moment, afin de reprendre haleine. Dolente encore, Gemma devait faire effort pour assimiler le flot d’informations qui déferlait sur elle. Sous le coussin qui lui servait d’oreiller se trouvaient dissimulés les vêtements qu’elle y avait hâtivement entassés peu d’heures auparavant. Parviendrait-elle à distraire assez longtemps l’attention des servantes pour faire disparaître ce compromettant indice ?
Boda considérait avec étonnement les servantes. Mises avec simplicité, elles lui semblaient sans doute fort élégantes, pour des personnes de leur condition.
— J’ai oublié de vous dire, lança-t-il soudain, le prince vous fait savoir que vous devez vous tenir prête à voir le roi, avant qu’il ne parte. Alors il faut vous réveiller ! Je vais montrer les rôtisseurs à Edgefrith, et les pierres à cuire les galettes !
* * *
Vêtu de neuf, pâle encore, Ashbeorn s’appuyait à la cathèdre, dans l’attente de la visite qui venait de lui être annoncée. Les valets de bouche s’étaient récriés en constatant son appétit. Des coffres disposés contre le mur, on avait sorti des vêtements presque princiers qui l’indisposaient un peu, tant il avait perdu l’habitude du confort et de l’élégance civile. Avant sa récente aventure, la rudesse des tenues guerrières lui convenait davantage.
Les valets qui venaient de procéder à sa toilette et à son habillement avaient quitté la pièce.
La porte s’ouvrit à deux battants devant le garde à figure d’ours. En robe pourpre, mais pour cette fois ceint d’une épée à la garde ouvragée, Alfred, imposant malgré sa jeunesse et le sourire qui se dessinait sur son visage, fit son entrée. Il précédait le prince son cousin, et un groupe de notables.
Ashbeorn vit avec étonnement que ce groupe ne semblait rassembler que les plus anciens des membres du Conseil, parmi lesquels l’évêque de Winchester, tenant pointilleux du respect de la morale et des traditions. Mais son cœur bondit lorsqu’il vit derrière eux Gemma, somptueusement parée, qu’accompagnait une femme d’allure à la fois sévère et modeste.
— Je me félicite de vous voir debout, dit très simplement le roi.
Malgré la solennité de sa mise, inhabituelle lors d’une visite privée, et la présence d’une escorte, Alfred s’exprimait avec une noble familiarité, en homme qui retrouve un ami après une absence.
— J’ai fait serment de vous servir, sire, répondit Ashbeorn en s’inclinant.
Malgré les soins diligents qu’Alcobar lui avait prodigués un moment plus tôt à force de pommades et d’onguents, il restait dans son allure un peu de raideur.
— Avant de rentrer avec ma cour à Kingston, où m’appelle un projet qui me tient fort à cœur, déclara le roi en s’avançant, il me faut vous faire part de la reconnaissance dont le royaume vous est redevable.
— C’est trop d’honneur, sire, balbutia Ashbeorn.
On aurait pu croire que ce guerrier audacieux rougissait.
— Vous ne trouverez pas mauvais, reprit le roi, que j’associe à ces remerciements la personne qui vous a si efficacement secondé, et qui a pris tant de risques pour me remettre le sceptre. Je l’ai reçu de ses mains, ce qui doit lui valoir, je pense, une dignité particulière. En ce point, vous m’approuverez, j’espère.
— Comment vous désapprouver, sire ? répondit Ashbeorn avec feu. C’est à elle d’abord qu’en revient le mérite. En qualité de chevalier du Dragon, je n’ai fait, comme je l’ai pu, que mon devoir. Dame Gemma, qui dans le domaine de la science et de la culture me semble une personne d’exception, n’était contrainte par aucun engagement à servir votre cause, ni à encourir des risques mortels.
Le roi, hochant un peu la tête, accueillit avec bienveillance cet éloquent éloge. Son regard semblait un peu voilé, comme s’il tenait à garder par-devers lui quelque arrière-pensée.
— Votre approbation, dont je ne doutais pas, me satisfait pleinement. Pour que vous en soyiez l’un des premiers informés, sachez donc que l’orfèvre qui non seulement a restauré le sceptre de ma lignée mais l’a remis entre mes mains bénéficiera d’un titre qu’il m’a plu de créer.
Il marqua une pause, dans l’intention évidente d’observer sur le visage meurtri du convalescent les marques de la stupéfaction.
— Avant d’en faire la proclamation au cours d’une cérémonie officielle, je vous le dis en présence des principaux membres de mon Conseil. Que chacun d’entre vous m’entende.
Il porta la main droite à la garde de son épée, qui figurait une croix.
Chacun des notables présents modifia si peu que ce fût son attitude, afin de manifester en ce moment solennel une attention soutenue.
— Soit notoire à chacun, dit Alfred d’une voix forte, que l’orfèvre qui porte le nom de Dame Gemma et qui de sa main m’a restitué le symbole de mon pouvoir est dès à présent nommée Dame du Sceptre. Elle sera admise en mon Conseil et recevra les dons qu’il me plaira de lui offrir.
Prête à intervenir, Gemma esquissa un mouvement. Sans trop de façons le prince, qui semblait prendre à la scène un vif plaisir et souriait généreusement, la retint par le poignet, en même temps que d’un œil sourcilleux il l’invitait à rester muette.
— J’ai dit, conclut le roi. En ce qui vous concerne, ajouta-t-il en s’adressant à Ashbeorn, sur un ton à présent exempt de toute solennité, votre domaine, celui-là même où nous sommes rassemblés, vous est d’ores et déjà restitué, baron…
Il marqua une pause. Très pâle, Ashbeorn la mit à profit pour intervenir sans y avoir été convié.
— Sire, permettez à mon audace de récuser vos bontés. La trahison de mon père et les défauts de mon caractère me rendent indigne de ce titre, comme de cette propriété.
— Qu’est-ce à dire ?
— Je vous supplie, sire, de m’autoriser à demeurer chevalier du Dragon, sans attache de territoire, et de ne pas m’imposer une dignité que je ne mérite pas.
Le roi changea soudain de visage, comme le faisait sur le sceptre l’effigie de Wotan. Les traits durcis, le regard impitoyable, il ne venait pas d’ouïr une supplique, mais d’essuyer un affront.
— Je n’ai pas coutume d’entendre discuter les décisions de mon autorité souveraine, dit-il d’une voix blanche. Baron je vous nomme, baron vous êtes, quoi que vous en ayez.
Il y eut un moment d’embarras. Ashbeorn avait pâli. Alfred s’était figé dans une attitude impérieuse.
— Messieurs du Conseil, me donnez-vous raison ? s’enquit-il sans se retourner vers eux.
Un murmure d’assentiment parcourut le groupe. Lorsqu’il se fut éteint, on entendit s’élever la voix de l’évêque, reconnaissable entre toutes en raison de son aigreur.
— Qu’il me soit permis de rappeler les anciennes traditions, sire. En matière nobiliaire, l’autorité du roi est souveraine, cela ne fait aucun doute, et nous nous félicitons d’accueillir au sein de votre Conseil le baron Ashbeorn.
— Eh bien ? s’impatienta le roi.
— Mais en matière de propriété, reprit l’évêque, les prérogatives royales ont des limites que vous-même, sire, devez respecter. Il est loisible à chacun de renoncer à la possession d’une terre ou d’un domaine, à condition que ce renoncement se fasse en faveur de la Couronne. Le cas s’est présenté parfois, le plus souvent sous l’effet de la contrainte, il faut le reconnaître. Il n’en demeure pas moins que, possesseur légitime du domaine de ses ancêtres, le baron est en droit de s’en défaire autant qu’il lui plaît.
— Un baron sans terre ? Peut-on l’imaginer ?
— Il y en eut plusieurs, sire, répondit le savant ecclésiastique. Le premier…
— Voilà qui va bien, maugréa le roi. Puisqu’il plaît au baron de se trouver dépossédé de ses biens, faisons-lui plaisir en les confisquant, sans nous perdre en discours. De tels bavardages ne feraient que retarder notre départ de ce lieu, qui désormais m’appartient.
La mauvaise humeur manifestée par Alfred refroidissait l’atmosphère, et nul n’osait plus piper mot.
— Mais j’y songe, s’écria-t-il soudain, comme surpris de sa propre vivacité d’esprit, il m’est revenu que Dame Gemma répugnait à devenir maîtresse du domaine de cet autre baron qui vient de nous quitter. Je lui attribue donc le domaine d’Hartwood, qu’elle commence à connaître, je crois.
Pétrifiée, et rouge de confusion, la Dame du Sceptre vit se tourner vers elle l’ensemble des notables, qui la félicitaient silencieusement, avec la plus grande aménité.
Le cousin du roi, les yeux pétillant de malice, semblait pour sa part contenir avec peine un accès de bonne humeur.
— Plaise à vous, sire…
L’évêque s’était visiblement résolu à donner la mesure de sa ténacité.
— Qu’est-ce encore ?
— La tradition, sire, proscrit l’attribution d’un titre à une pucelle et plus généralement à une fille ou à une femme sans époux, à moins qu’elle ne soit veuve. La Dame du sceptre est-elle veuve, ou déjà en puissance d’époux ?
— Je vénère la tradition et ses suppôts, gronda Alfred, mais il leur arrive de m’exaspérer. Si Dame Gemma n’a pas d’époux, qu’elle en trouve un avant dix jours, pour paraître à ma cérémonie. Les chevaux piaffent, messieurs, allons ! A bientôt, baron Ashbeorn. A vous revoir, Dame d’Hartwood.
* * *
Le roi était sorti si précipitamment, et toute sa suite après lui, que Gemma et Ash en furent un moment décontenancés, l’un et l’autre debout aux deux extrémités de la grande chambre.
Sans avoir à se parler, ils se souvenaient de leur première rencontre, des souffrances et de la boue, et du mystérieux cocon de silence qui les avait enveloppés alors, pour les prendre dans son enchantement.
Gemma porta la main à son voile, où brillaient des paillettes d’or. Les atours qui les revêtaient leur semblaient des masques. Sous les tissus précieux, chacun savait dans chaque détail le corps de l’autre, et leurs cœurs étaient à l’unisson.
— Les ordres du roi me semblent extravagants, dit-elle en s’avançant lentement vers la cathèdre où s’appuyait Ash. Comment voulez-vous qu’en dix jours je découvre un mari ?
— Pour que vous puissiez sans tarder vous mettre en quête d’un époux véritable, souffrez que je vous laisse seule, madame, et quitte votre demeure, où je me sens intrus, repartit Ash en faisant quelques pas vers la porte.
— Puisque vous voici réduit à l’errance, ne dormirez-vous pas sous quelque buisson ? Il se trouvera bien une pauvre femme pour vous ramasser dans sa charrette, et vous conduire en son logis.
Ils s’étaient rejoints. Réunis pour toujours, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.