Le sceptre d'or
L’espace qui séparait la maison de la…
6.
L’espace qui séparait la maison de la grande halle se trouvait pour l’heure désert. En le parcourant pour dégourdir sa jambe et hâter la cicatrisation de sa blessure, Ashbeorn songeait qu’à ses nombreuses préoccupations venait de s’en ajouter une autre, dérisoire sans doute, mais dangereusement obsédante.
L’élan qui l’avait poussé dans les bras de cette femme était d’autant plus absurde qu’il avait pu croire un moment sa folie partagée par elle. Une folie sans avenir.
Ils ne pouvaient plus se trouver ensemble dans la même pièce sans éprouver l’un et l’autre un ridicule embarras. Comme pour échapper à ce souci, il accéléra l’allure. Il devait d’urgence recouvrer la plénitude de ses forces pour accomplir ses diverses missions. Il était sage sans doute d’envisager dans les délais les plus brefs son retour à Kingston. Le roi serait surpris par la révélation du complot.
— N’allez pas si vite ! Attendez-moi !
Voilà que le cerbère de lady Gemma l’interpellait, à présent. Il ne manquait plus que cela.
— Dame Gemma vous a parlé d’Edgefrith ?
Il lui fit face. Le gamin aux cheveux roux semblait le défier d’un regard où la méfiance le disputait à l’audace.
— Elle m’en a parlé, en effet.
— Erik lui refuse de voir son frère. Personne n’en parle jamais, d’Edgefrith, même pas Gemma, parce que ça lui fait mal. Il est plus jeune que moi, vous comprenez. Je m’occupe de lui. Je le protège, quoi.
Ashbeorn contempla les pieds nus de l’importun, qui s’enfonçaient dans la boue. Il songea avec une amertume attendrie que dans sa propre enfance il n’avait pas eu la chance de jouir de la protection ni de la sollicitude d’autrui.
— Vous voulez bien m’apprendre ? Je veux savoir faire comme vous l’autre jour, quand j’ai voulu vous piquer avec mon poignard. C’est utile à savoir, pour se défendre.
Il y avait dans les yeux de Boda l’enthousiasme de la jeunesse et la rancœur d’un vieillard blasé. Ashbeorn demeura silencieux.
— J’ai l’âge, vous savez. J’ai bien seize ou dix-sept ans, ou à peu près. Je ne sais pas quand je suis né.
Ashbeorn se borna à hocher la tête.
— Je devine ce que vous pensez. Vous me croyez incapable, parce que je ne sais pas mon âge et que je ne sais pas non plus me tenir comme il faut. Dame Gemma essaye de m’apprendre, mais elle a du mal.
— Je ne vois pas pourquoi je t’en ferais le reproche, dit Ashbeorn, puisque moi-même j’ignore ma date de naissance.
— Un homme comme vous, vous ne la savez pas ?
— Quand on me pose la question, je réponds toujours que j’ai le même âge que le roi du Wessex.
— Vingt-quatre ans ?
Ashbeorn acquiesça. Les yeux de Boda s’étaient écarquillés, tout brillant d’une lueur nouvelle.
— Vous avez déjà vu le roi Alfred ? C’est vrai qu’il a gagné à lui tout seul la bataille d’Ashdown, quand son frère Ethelred était roi ? Qu’il a commencé la bataille avec la moitié de ses troupes, et qu’il a remporté la victoire alors que le roi ne s’était pas encore décidé à attaquer ?
— On dit cela en effet. Mais il vaut mieux ne pas parler de la victoire d’Ashdown dans le camp où nous nous trouvons.
— Moi aussi j’aurais commencé la bataille sans attendre. Je parie que vous en auriez fait autant.
— Je n’en sais rien. Mais la première chose que l’on apprend, quand on s’engage dans la carrière des armes, c’est qu’il faut savoir choisir son moment. Il est un temps pour lancer l’attaque, un temps pour attendre.
— Vous voulez dire… comme vous avec Erik ?
— Peut-être.
Ashbeorn éprouva une sorte de malaise. N’avait-il pas fait preuve d’une coupable précipitation en décidant l’autre soir d’en finir avec Erik ? Que serait-il advenu, si Boda ne l’en avait empêché ? Gemma et son frère auraient été massacrés, sans doute. La leçon qu’on donne aux novices, il ne l’avait guère retenue.
Boda redoutait de passer pour incapable et maladroit. Pour sa part, Ashbeorn avait fait la démonstration de sa propre incapacité, et de sa propre maladresse.
Esprit avisé, Dame Gemma en avait pris conscience, en l’éconduisant.
Boda ne le quittait pas des yeux.
— Viens, mon garçon, dit Ashbeorn. Tu as gagné. Je vais t’apprendre à désarmer les malfaisants, quand ils te frôlent de trop près avec un poignard. Il faut savoir distinguer les cas. Ou bien on se sent le plus fort, comme moi l’autre jour, ou bien le plus faible. La technique est alors plus subtile…
* * *
Il avait repris sa place dans l’atelier, cet être doté d’une telle puissance qu’il était aisément parvenu à éveiller en elle des pulsions sensuelles et passionnées, des élans contraires à tous les principes qui avaient régi son existence, avant qu’elle ne le ramasse au bord du chemin. L’épisode de la veille, il fallait qu’elle l’oublie. Aussi bien se garderait-elle soigneusement de commettre les mêmes erreurs.
Lui aussi s’en garderait, sans doute.
De cette façon, les choses étaient claires.
Gemma chassa de son esprit ces considérations moroses, pour contempler avec satisfaction la perfection de la matrice qu’elle venait de préparer. Rainures et galbes reproduisaient à l’identique le modèle. Tout allait bien. Elle-même allait bien. Sans doute n’avait-elle guère dormi, mais pour la première fois depuis longtemps elle avait pu se nourrir correctement. Boda s’était repu de sanglier, et le chasseur en avait mangé, bien sûr. Les deux saloirs de terre cuite étaient pleins.
Elle pouvait donc se mettre au travail, sans souci du lendemain.
Elle rangea le compas à pointes sèches. Elle venait de vider d’une partie de son contenu le coffre de chêne aux lourdes ferrures où elle enfermait les trésors dont on lui confiait le dépôt. Sur son établi reposaient des fragments de métal en barre ou en feuille, des éclats de cristal de roche, des émeraudes et des grenats taillés, dans leurs coupelles. Une collection de ces merveilles qui font rêver les rois.
Mais qu’importaient l’or, l’argent et les pierres ? Qu’importait leur beauté, puisqu’elle ne les voyait pas ?
La seule beauté dont le spectacle remplissait son esprit était une beauté vivante, celle de l’homme si proche d’elle. Les transports esthétiques qui l’enchantaient naissaient de sa seule présence. Ses doigts ne se souvenaient pas de la tiédeur de l’or ou de la froide rigueur des joyaux, mais de la chaleur de sa peau. Elle ne voyait pas l’éclat du soleil, qui pénétrait par le trou de ventilation, au ras du chaume, elle n’écoutait pas les braillements des Danois qui sur la grande aire se livraient à leur entraînement.
Gemma ne percevait que l’atmosphère calme de l’atelier, avec ses lampes, qui assuraient un éclairage toujours égal, l’odeur de bois brûlé qui venait du fourneau refroidi. Ses oreilles n’entendaient que le froissement des vêtements que Ash portait, que la régularité de son souffle. Il soupirait parfois, mais très discrètement.
Elle était restée la tête en l’air, la main levée. Il la surprit dans cette attitude.
— Que se passe-t-il ? Votre main vous fait mal ?
— Pas du tout, je vous remercie.
L’encombrant personnage venait de détourner son regard du cristal, qu’il observait curieusement, pour le poser sur elle.
Ils n’avaient aucune raison de se parler, ni d’entrer en contact. Sa présence ne se justifiait que par l’éventualité d’une visite. Erik pouvait entrer, d’un moment à l’autre.
— Vous me semblez un peu lasse, dit-il.
— Il n’en est rien.
Ils faisaient montre tous deux d’une courtoisie peu fréquente dans un atelier, fût-il celui d’un orfèvre.
Il reposa à sa place le quartz taillé.
Si seulement il pouvait se tenir tranquille.
Il se saisit de la précieuse matrice, qui sous peu imprimerait sa forme à l’or.
— N’y touchez pas ! s’exclama-t-elle avec impatience.
Elle lui aurait volontiers arraché l’objet des mains, si elle n’avait craint de le toucher.
— Vous allez l’utiliser pour y plaquer de l’or.
— En effet.
Elle trouvait dérangeante son habileté à saisir l’essentiel des choses. N’avait-il pas fait preuve de cette vivacité, au premier coup d’œil jeté sur le visage de Wotan, sur l’effigie à la double expression ?
Mais elle se félicitait aussi de ne pas avoir affaire à un rustre. En jouant le rôle d’un orfèvre expérimenté, Ash n’aurait aucune peine à faire illusion. Erik n’était qu’une brute, qui se laisserait aisément éblouir.
— Dans le cloisonnement d’or on ne place les pierres qu’après le cristal, expliqua-t-elle sans qu’il ait rien demandé. En se réfléchissant sur l’or, la lumière les traverse l’un et l’autre deux fois.
Approbateur et admiratif, Ash hocha la tête.
— Voilà qui me semble très ingénieux. Ce procédé met les joyaux en relief, et permet de n’altérer en rien leur couleur naturelle.
Gemma ouvrit la bouche et la referma aussitôt. Une telle intelligence des choses de son art la décontenançait. D’autant que l’auteur de cette observation n’était pas lui-même un technicien, et qu’il faisait profession non pas de créer, mais de détruire.
Il lui rendit la précieuse matrice et s’intéressa aux pierres taillées, dans leurs coupelles.
— Comment peut-on fixer les pierres ?
— Je fabrique une colle spéciale avec de la cire et du quartz en poudre, mais cela m’aide seulement à l’installation, dit Gemma avec l’empressement propre à ceux qui sont imbus de leur art. Le secret véritable de leur cohésion réside dans la taille elle-même. C’est par l’intrication de leurs facettes que les pierres précieuses demeurent assemblées.
Sous leurs longs cils bruns, les yeux de son époux supposé observaient avec attention le contenu des coupelles. Il étudia les émeraudes en les effleurant du doigt, avec une délicatesse surprenante chez un être aussi puissant. Toute pleine de son sujet et flattée d’avoir affaire à un amateur éclairé, Gemma ne put se garder de vanter les difficultés de son art.
— Il faut parfois trois jours pour tailler une seule pierre. Cinq mois pour tailler toutes les pierres nécessaires à la fabrication d’une broche de quelque importance. Les grandes pièces peuvent nécessiter une année entière de travail.
— Et vous maîtrisez toutes les étapes d’une telle fabrication ?
Il semblait en douter. Leurs regards se croisèrent.
— Naturellement ! se récria-t-elle.
S’imaginait-il qu’en plus de dix ans d’apprentissage elle n’avait pas pénétré toutes les arcanes de sa technique ? Il méritait une leçon.
— Aucune commande ne me rebute, déclara-t-elle avec fierté. Pour cette fois, bien sûr, je n’ai eu ni à tailler ni à polir, puisque…
Elle se mordit la langue. Elle en avait trop dit. Pour son exaspération, il compléta sa phrase.
— Parce que vous réemployez des pierres, cela va de soi. Cela ne vous contraint-il pas à leur donner le même agencement ?
Ses yeux couleur de la forêt, où dominait en ce moment le vert, brillaient d’un éclat plus vif que celui des émeraudes. De tels yeux n’étaient-ils pas dotés du pouvoir de percer tous les mystères, de pénétrer les âmes et les cœurs ?
Elle comprit que cet esprit curieux ne s’intéressait qu’accessoirement aux techniques de sa profession. Il cherchait surtout à s’expliquer la présence de tant de richesses dans cet atelier, au sein même d’un campement viking.
A proprement parler, elle ne réemployait pas les pierres, puisqu’elle se contentait de les remettre en place. Mais elle ne s’étendrait pas davantage sur le sujet. Il était préférable de laisser ignorer à cet inquisiteur qu’elle se livrait à un simple travail de restauration.
Elle se remit à l’ouvrage. Il ne s’étonnait pas que la question qu’il venait de poser restât sans réponse. Parce qu’il respectait sa concentration, sans doute.
— Les lampes sont mal disposées. Il vous faut davantage de lumière.
— Mais non !
Comme il allait se saisir de la lampe de cuivre, elle voulut l’en empêcher. Leurs mains se rencontrèrent.
— Il me semble difficile de travailler au milieu d’une ombre aussi épaisse, dit-il comme pour s’excuser.
Mais il demeurait immobile, sans songer à retirer sa main. Pas plus qu’elle-même.
Il l’observait avec attention.
L’éclat de ses yeux semblait contenir une promesse, une espérance. Si perspicace à l’égard de la technique, qu’adviendrait-il, s’il mettait cette qualité au service de sa curiosité, pour voir clair dans les drames et les secrets de son existence ?
Le contact de leurs peaux ne s’était pas interrompu, au-dessus de la lampe posée parmi les éléments de la merveille.
Gemma ne s’inquiétait plus de sa force extraordinaire. C’était par sa beauté qu’il exerçait sur elle sa puissance.
Elle eût aimé lui dire toute la vérité, lui faire part de l’histoire de sa vie, de la misère de son existence. Elle détestait mentir ou dissimuler.
— Ash…
Il se redressa pour lui faire face. Quelle élégance, quelle grâce mettait ce guerrier dans un geste aussi simple ! Mais la lampe qu’il venait de déplacer souligna les traits de son visage, l’aisance de son allure, et sa ressemblance avec Lyfing apparut, plus éclatante que jamais. Gemma aurait pu se croire revenue à ses années d’enfance.
— Oui ?
Gemma ne respirait plus. Son cœur battait à tout rompre.
— Ce n’est rien, dit-elle.
Elle espéra qu’il n’avait pas remarqué son émotion. Aucune erreur ne lui était permise. L’enjeu était trop grave. Elle n’était pas folle à ce point. Ni faible. Elle retira sa main.
— Il est temps que je me remette à l’œuvre. Je n’ai besoin de rien, dit-elle sèchement.
Elle fronça les sourcils, reprit le poinçon et les pinces, et se concentra sur son travail.
Elle apportait une finition à une pièce de petite taille. Ash ne pouvait, si clairvoyant fût-il, deviner l’aspect de l’ensemble. Les autres pièces se trouvaient dans le coffre de chêne ou enveloppées dans des chiffons, qu’il n’oserait fouiller. Certes, il avait pu reconnaître l’effigie de Wotan, mais pour cette fois…
La porte s’ouvrit brutalement. Le poinçon lui échappa des mains.
— Eh bien vous voilà, Erik !
C’est Ash qui avait interpellé le Sanguinaire. Il le jaugeait à présent, des pieds à la tête. Il ne s’était pas levé. Dans sa proximité, Gemma sentait une tension qui l’épouvantait plus encore que s’il s’était dressé en criant des injures.
Elle chercha à tâtons sur le sol le poinçon qui venait d’y tomber. Ash l’avait déjà en main, et de l’autre tenait un mince disque d’or.
Erik fit claquer la porte avant de s’y adosser. Son regard cruel et inquisiteur parcourut la surface de l’établi. Après en avoir constaté l’encombrement, il eut un hochement de tête satisfait. Et puis son regard se porta sur Gemma, et s’attarda sur elle. A son accoutumée, elle parvint à demeurer impassible. Mais, dans le fond de son cœur, la crainte le disputait à la haine.
Ce fut à Ash qu’Erik s’adressa d’abord.
— Alors, tu travailles… dur, tu travailles… vite ?
Il parlait avec un accent atroce, et cherchait ses mots.
— Comme vous pouvez voir, répondit l’intéressé.
Gemma ressentait, trop proche, la chaleur de son prétendu mari, dont les cheveux trop longs effleuraient sa main. Erik s’esclaffa, lourdement ironique.
— La première fois que je t’ai vu, vous étiez au lit, tous les deux. Costaud comme tu es je me suis dit qu’en fait de… d’outil…
C’est dans sa propre langue qu’il acheva la plaisanterie, sans aucun doute salace, qui le mettait en joie.
C’est en danois que Ash lui donna en riant la réplique. Gemma ressentit une sorte de commotion, qui heureusement fut assez forte pour la paralyser, et lui interdire tout commentaire.
L’homme aux yeux couleur de la forêt usait avec une extraordinaire aisance de la langue des barbares, rauque et pleine d’éclats. Sous ses épais sourcils les yeux d’Erik s’étaient arrondis, mais il se détendait à présent, visiblement content de communiquer aussi facilement avec l’un de ses pareils, capable d’apprécier son humour et de lui donner la réplique. L’atmosphère de l’atelier était devenue soudain irrespirable. Les sons gutturaux d’un dialogue entrecoupé de rires la remplissait.
Gemma demeura immobile tandis que le regard d’Erik s’appesantissait sur elle, comme pour lui confirmer qu’elle était bien l’objet de ses railleries.
Elle ne pipa mot. N’était-elle pas censée connaître très bien son mari, et ne pas ignorer son talent à s’exprimer dans la langue des barbares qui avaient envahi son pays ? Elle ne devait pas s’étonner qu’il puisse plaisanter à ses dépens, et posséder une âme assez basse pour apprécier les hâbleries du geôlier d’un membre de sa famille.
Délaissant les pinces, elle prit sur l’établi le compas à pointes sèches, dans le seul but d’adopter une contenance, et de porter les yeux ailleurs que sur le visage de son insupportable mari.
Par-dessus sa tête la conversation se poursuivait de plus belle. Des propos incompréhensibles sortaient de la gorge de celui qui se tenait trop près d’elle, et manifestait tant d’entrain. Erik lui répondait en riant.
L’une des pointes du compas s’enfonça dans le bois de l’établi. Elle allait la briser sans doute…
Il n’en fut rien. Ash venait de lui confisquer l’objet et le posait sur la table, comme l’aurait fait machinalement un adulte pour protéger une petite fille d’une maladresse rendue excusable par sa sottise naturelle.
Elle fut distraite du courroux qu’elle dissimulait par un soudain changement de ton, dans le dialogue des hommes. L’intonation d’Erik trahissait une sorte de mécontentement. Gemma lui jeta un coup d’œil. Ses sourcils se fronçaient.
Ash lui aussi s’exprimait autrement. Il paraissait solliciter un service et se faisait persuasif. Comme pour la prendre à témoin, il lui posa la main sur le bras et l’y maintint, avec une force qui semblait excessive et qui contrastait avec la courtoisie de son éloquence. Gemma était pétrifiée. Ash frémissait intérieurement, sans que cela se vit.
Son visage demeurait en effet ferme et impavide. Il devisait toujours avec aisance. Gemma eut une pensée pour Wotan, dieu du double langage.
Son étonnement ne connut pas de bornes lorsqu’elle s’aperçut qu’Erik semblait élever des objections comme s’il avait à se défendre, lui à qui rien ne résistait. De la façon la plus surprenante il finit par hausser les épaules, les yeux tournés vers le ciel. Il sortit aussitôt.
A peine le Viking eut-il disparu que Ash se levait, entraînant Gemma avec une telle hâte qu’elle crut que ses pieds ne touchaient plus le sol. Pour assurer sa prise il la tenait solidement par le bras et par la taille, sans égard aucun. Elle sentait son cœur battre aussi rapidement que le sien.
— Laissez-moi tranquille, protesta-t-elle. Quoi que vous alliez faire avec cette brute, je…
— Rattrapez-le, je vous accompagne, ne le faites pas attendre !
Il ne souriait plus, s’était départi de toute réserve, de toute retenue. On ne voyait plus sur ses traits que la détermination farouche d’un guerrier en pleine action.
— Je vous interdis de me contraindre à quoi que ce soit. Je refuse absolument …
— Vous allez voir votre frère !
Une bouffée de chaleur monta à la gorge de Gemma. Un vertige la troubla jusqu’à la faire chanceler, mais Ash la tenait fermement, la poussant dans la grande cour, à la lumière du soleil.
Elle balbutia des questions qu’il n’entendit pas sans doute, car c’est dans un état d’extrême vigilance qu’il l’emmenait vers les arcades basses des vestiges romains.
— Dépêchez-vous. Vous entrerez la première. Je vais m’efforcer de retarder Erik, mais vous ne disposerez que d’un moment très court pour expliquer à votre frère qui je suis. Il faut absolument qu’il me reconnaisse. Pensez-vous pouvoir l’en convaincre en si peu de temps ?
— Oui bien sûr je…
Elle se tut. Erik les attendait devant l’une des voûtes aveugles et profondes, ouvertes à la base d’un bâtiment ruiné. Depuis l’occupation romaine jusqu’au règne du roi Burgred, ces cavernes de pierre avaient fait office de celliers, ou de prisons. A proximité, trois Vikings s’affairaient à réparer des harnais. Sur un signe d’Erik, l’un d’eux souleva la barre de fermeture et tira la porte. Ash avait lâché le bras de Gemma. Frémissante, elle s’approcha jusqu’au seuil. A l’intérieur, le froid et l’obscurité régnaient.
— Edgefrith ?
Qu’avaient-ils fait de lui ? Elle ne pouvait le voir. Ses jambes semblaient s’engourdir. Une telle fraîcheur étonnait. Tout près d’elle elle sentit la chaleur et le souffle de son époux supposé, ce traître qui parlait la langue des barbares.
— Entrez, dit-il, n’ayez pas peur. Vos yeux vont s’habituer à l’obscurité, et je tiendrai cette porte grande ouverte.
Gemma pénétra dans la cave obscure. Loin de laisser passer toute la lumière, Ash obstruait l’ouverture de toute la largeur de son grand corps. Il se retourna vers Erik et lui lança une plaisanterie qui provoqua leur bruyante hilarité. Il y avait dans ces rires quelque chose de malsain. Un peu de jour traversa les ténèbres.
— Gemma ?
* * *
Il était très grand, et semblait très fort.
Edgefrith appréciait ces deux qualités. Il resta immobile, en attente, la main dans celle de sa grande sœur, qui le tenait aussi par les épaules et lui parlait doucement.
Il ne comprenait pas bien ses paroles.
Comme il voyait à contre-jour la silhouette du nouveau venu, il ne pouvait distinguer les traits de son visage. Il n’apercevait que sa chevelure d’un brun clair, et très fournie, ainsi que les épaules très larges au port orgueilleux. Il aurait pu croire…
Dans sa poitrine, son cœur se déchira.
Il tenta de brouiller sa vision pour que l’impression se prolonge, que le rêve ne s’interrompe pas. Une telle apparition n’appartenait à la réalité. L’inconnu s’avançait d’un pas ferme et assuré. Lorsque le rêve en était à ce point Edgefrith savait qu’il allait s’éveiller, et s’agitait en conséquence. Mais pour cette fois il ne pouvait faire un mouvement, parce qu’en cas de geste inconsidéré Gemma pourrait entendre…
Cette façon de se déplacer, il l’avait si souvent admirée dans des logis successifs, avant de vivre chez sa sœur et son père à elle !
— Parle-lui, murmura Gemma.
Il tenta d’émettre un son.
Le palefrenier qui avait ouvert la porte apportait une grosse chandelle allumée, sur un bougeoir de fer. Le visage de l’inconnu n’était pas tout à fait le même.
Edgefrith l’avait pressenti dès le premier instant. Il n’avait plus de père. L’un d’eux venait de mourir et l’autre, celui qui ressemblait tant à ce nouveau venu, ne reviendrait jamais. Parce qu’il ne le voulait pas. Peut-être était-il mort, lui aussi.
Sa sœur lui secouait un peu les épaules. Elle voulait qu’il parle, il le savait, mais il avait oublié le nom qu’elle avait trois fois répété. Il n’avait pas l’esprit vif, comme elle. Lorsqu’il serait grand, ce serait autre chose. Pour l’instant, il demeurait inerte et embarrassé.
Mais l’homme ne connaissait pas pareille hésitation. Edgefrith sut qu’il allait se pencher vers lui et l’embrasser, comme venait de le faire sa sœur. Cette épreuve lui serait insupportable. Gemma essayait de ne pas pleurer et lui-même se trouvait au bord des larmes. Il ne fallait pas qu’elles coulent en présence des Vikings. Il avait toujours su leur dissimuler ses émotions.
Il déglutit péniblement. Gemma lui avait dit qu’il fallait feindre de bien connaître le visiteur, faire croire qu’il était de sa famille.
L’homme aux larges épaules était maintenant tout près. Edgefrith savait comment les choses allaient se passer. Son père, son véritable père, celui qu’il ne verrait plus, avait coutume de se livrer à de grandes démonstrations d’affection, en certaines circonstances, lorsqu’il voulait se faire pardonner une trop longue absence, par exemple.
Pour se préparer à l’épreuve Edgefrith ferma les yeux. Mais l’étranger ne le prit pas dans ses bras. Il lui posa rapidement la main sur l’épaule, sans exubérance. Comme le fait un guerrier pour saluer l’un de ses camarades.
L’homme se contenta de prononcer son nom d’une voix sonore et profonde, puis recula de deux pas.
— Eh bien mon gaillard, c’est tout ce que tu as trouvé pour n’avoir rien à faire à l’atelier et me laisser tout le travail sur les bras ?
Cette plaisanterie stupide avait été proférée avec une bonne humeur pour le moins déplacée. Son auteur souriait de contentement. Erik, qui venait de pénétrer à son tour sous la voûte, semblait pour sa part l’apprécier, puisqu’il la souligna d’un ricanement. Ne sachant quelle attitude prendre, Edgefrith s’efforça de rendre son sourire au mauvais plaisant.
La grande main revint se poser sur son épaule. Ce n’était qu’un geste banal, qui n’impliquait aucune intention particulière.
Ce contact n’était pas désagréable. Afin d’éviter de passer pour empoté, Edgefrith voulut se redresser. La chaîne cliqueta comme une clochette. Quelle catastrophe, alors que tout allait si bien !
Gemma poussa un cri déchirant.
Le garçon sentit qu’en se contractant la grande main lui broyait l’épaule.
La pression était si douloureuse qu’il put croire l’homme frappé tout à coup de folie. On aurait dit qu’il n’était plus que muscles tendus, que force prête à se déchaîner. Edgefrith s’alarma. Une catastrophe était imminente. Cette chaîne qu’Erik aimait parfois tirailler, il l’avait cachée sous la paille avec tant de soin !
Si cet homme causait du scandale, Erik le ferait tuer.
L’homme se détendit soudain et cessa de lui serrer l’épaule. Il lui tournait le dos, à présent.
— Gemma…
Sa sœur ne l’entendit pas. Agenouillée dans la paille pourrie qui jonchait le sol, elle contemplait la plaie de sa cheville, en pleurant.
— Gemma, cet homme…
Il se souvint du nom que lui avait donné Gemma. Ash.
Tout en parlant très fort, Ash se retourna pour lorgner le groupe qu’Edgefrith formait avec sa sœur. Ses yeux brillaient telles deux opales lumineuses. Et puis leur nuance se modifia. Il souriait maintenant, d’un sourire chaleureux et rassurant. Il n’était plus en colère. Il fit de nouveau face à Erik sans cesser de sourire comme si de rien n’était, comme s’il était naturel de parler la langue des Vikings.
— Il parle danois, murmura Edgefrith dans un souffle.
Seule Gemma l’entendit. Elle releva les yeux.
— C’est un Viking ?
— Eh bien… non, répondit-elle sans conviction.
Elle secoua la tête en pinçant les lèvres, sans doute parce qu’elle ne voulait pas qu’on les surprenne en train de dialoguer. Son regard ne se posait pas sur sa plaie. Il était fixé sur celui qu’on ne voyait plus que de dos. Edgefrith crut que Gemma allait se remettre à pleurer.
Erik rit soudain bruyamment en faisant de grands gestes, comme pour se débarrasser d’une chose encombrante. Il semblait se moquer de celui qui s’appelait Ash et qui, par magie peut-être, savait lui parler dans sa langue.
Le visage apaisé, bien campé sur ses pieds, Ash gardait la tête haute. Ses yeux brillaient, à la lueur de la chandelle.
Le palefrenier qui tantôt avait apporté ce luminaire était sorti. Il revint vers Edgefrith, une paire de tenailles à la main.
* * *
Gemma s’était enfermée chez elle.
Elle était seule, mais jusque dans sa réclusion le visage de celui qui parlait si bien le danois lui apparaissait, au gré des ombres et des lumières de l’âtre, comme le double visage de Wotan. Bien qu’il fût son ennemi, il échangeait des plaisanteries avec Erik.
Erik qui avait tenu son frère enfermé dans un cachot, et par surcroît de cruauté attaché à une chaîne. Jusqu’à présent du moins.
Elle ferma les yeux pour tenter, mais en vain, de chasser le souvenir de la cheville blessée.
Edgefrith avait posé sur Ash le regard d’un enfant lorsqu’il est mis en présence d’un magicien. Il n’était pas difficile d’imaginer la reconnaissance qu’il allait lui vouer, à la suite de cette libération.
Le magicien l’avait libéré de ses chaînes. Si Edgefrith ne quitterait pas sa prison, au moins l’avait-on détaché. Il avait été également convenu qu’il recevrait une nourriture plus abondante et disposerait d’une lampe, pour que l’obscurité ne l’épouvante plus.
Intensément soulagée, Gemma se gardait cependant de se laisser aller à l’attendrissement.
Elle ne permettrait pas à l’enchanteur de s’emparer de l’âme de son frère. Pas plus que de la sienne.
L’atmosphère de la pièce lui parut soudain irrespirable, son confinement dans la solitude intolérable. Il lui fallait respirer l’air de la forêt. Elle claqua la porte derrière elle.
Les gardes lui permirent sans difficulté de franchir le pont de bois, au-dessus du fossé de défense. Seule et à pied elle ne risquait pas de s’enfuir. Aussi bien, tout le territoire de la Mercie appartenait désormais aux envahisseurs.
Oui, il fallait qu’elle s’évade de chez elle et du camp, pour se débarrasser des émotions importunes qui lui troublaient l’esprit. Le calcul et la géométrie, fondement du travail de l’orfèvre, donnent à ceux qui les pratiquent de l’assurance. Dans le domaine des émotions, au contraire, tout paraît transitoire et inquiétant.
A l’orée du bois, les ombres se firent mouvantes, la lumière incertaine. Ces phénomènes, son art lui permettait de les maîtriser et de les reproduire, d’une certaine façon.
Rien de ce qui concernait la réflexion et la diffusion de la lumière ne lui était étranger. Quelle satisfaction pour l’esprit ! Las, en quoi sa vie s’en trouvait-elle plus heureuse ? Qu’avait-elle fait de son existence ? Quel serait son avenir, qu’elle ne pouvait ni prévoir ni orienter ?
Elle s’enfonça dans le sous-bois. Jamais ses pensées n’avaient été si confuses, et si sombres. Par la faute de cet intrus. Avant son arrivée… Avant son arrivée, Edgefrith était attaché par la cheville, et ils se trouvaient tous deux à la merci d’Erik le Sanguinaire.
Elle fit halte au bord d’une clairière qu’entouraient des arbres immenses. Leurs bourgeons noirs et volumineux disaient les promesses de la vie. Ainsi va la magie du printemps. Gemma songea que le moment de sa promenade était étrangement choisi. C’était l’heure trouble de la fin du jour, l’heure à laquelle les créatures venues des autres mondes entreprennent leur errance dans les bois, comme le prétendent les anciennes légendes.
Ces légendes auxquelles certains esprits crédules ajoutent foi.
Gemma caressa le tronc rugueux d’un grand arbre. Un ash, un frêne, l’arbre qui permet le passage dans l’ailleurs, dans l’au-delà.
Elle vit Ash. Il se trouvait là, dans l’ombre mystérieuse que jetait sur la clairière l’arbre dont il portait le nom. Il était immobile mais les ombres et les dernières lueurs du jour se jouant sur sa grande silhouette l’animaient, comme s’il venait d’un autre monde.
Gemma s’abstint de lui demander ce qu’il faisait seul en cet endroit. Dans cette atmosphère énigmatique, le silence s’imposait.
Il la regardait, solide et fort comme l’arbre auquel elle s’appuyait et comme lui riche d’une vie intérieure. Elle sentit son cœur battre avec une sorte d’étonnement, comme sans doute l’avait fait celui d’Edgefrith. Mais l’émotion en elle était autrement intense.
Son sang chantait dans ses veines ; il les parcourait avec une énergie irrépressible, telle la sève qui sous sa main montait dans les fibres de l’arbre.
Cette puissance balayait ses craintes, son amertume et sa méfiance. Une impulsion soudaine l’invita à courir vers l’homme, vers sa force virile. Elle voulait poser sur lui la main que meurtrissait l’écorce de l’arbre, éprouver sa chaleur et sa magnificence. Ou plutôt, elle voulait qu’il pose la main sur elle, qu’il lui communique sa chaleur, que son feu vaporise la glace qu’elle sentait en elle.
Elle voulait sa bouche, le contact de ses lèvres.
Elle voulait succomber à son pouvoir magique.
Gemma connaissait déjà la chaleur de ses lèvres. Cette chaleur, elle la convoitait de nouveau. Elle convoitait tout ce qu’il pouvait lui donner, la beauté sauvage de son corps qui la fascinait, son allure et ses gestes. Elle désirait tout de lui.
Elle désirait tout ce qu’elle avait refusé la veille quand il était revenu de cette même forêt, avec la dépouille du sanglier qu’il avait tué pour elle. Elle voulait tout ce qu’il pouvait lui apprendre. Tout ce qu’il voudrait bien lui donner.
Elle voulait qu’il lui fasse l’amour.