Le sceptre d'or

Helen Kirkman · Chapitre 4 sur 16

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Le sceptre d'or

Il lui avait donné sa parole.

4.

 

Il lui avait donné sa parole.

Une parole donnée est un lien plus contraignant que les chaînes les plus fortes. Il faut bien qu’il en soit ainsi, car un monde sans honneur est un monde où ne règnent que l’arbitraire et la barbarie.

Ashbeorn avait précisément conscience de se rendre chez les barbares. Dans leur nid de vipères, il allait frapper. Il faisait bien froid dans la cour. Au centre de l’aire se dressait l’édifice qu’avaient fait construire les prédécesseurs du roi Burgred. A mesure qu’il approchait de la construction de bois, les clameurs de la fête se faisaient plus fortes. On y distinguait des braillements d’ivrognes et des rires que l’on aurait pu dire bestiaux, parce qu’ils semblaient inhumains.

Entre une parole donnée à une femme et la nécessité d’une vengeance solennelle, un homme d’honneur se trouve parfois contraint de faire un choix.

Il gravit les sept marches de pierre, vestige probable d’un temple romain sur lequel reposait le bâtiment.

La grande halle témoignait d’un ancien faste. A la lueur des torches, qui n’éclairaient que les parois, on aurait pu se croire dans une nef si élevée que la voûte en serait invisible. On apercevait des ornements de cuivre, des restes de peinture sur certains piliers. Les tapisseries avaient naturellement disparu. Les pillards qui occupaient désormais les lieux avaient çà et là tracé à leur emplacement différents symboles traditionnels de leurs croyances.

Il ne put d’abord distinguer celui qu’il cherchait. Mais lorsqu’il ouvrit les yeux après avoir abaissé les paupières pour restaurer sa claire vision, il vit le Viking. Celui-là même qui lui avait adressé la parole, celui auquel il avait répondu. Le complice de Guthrum.

Il serra les poings. L’homme au cou de taureau se tourna vers lui comme s’il avait perçu de loin sa présence. Comme si la violence de sa haine avait pu franchir la distance qui les séparait et atteindre son but, à travers l’atmosphère empuantie.

Il n’en était rien, naturellement. Le visage grossier se détourna, la bouche grande ouverte dans un cri qui déformait ses traits. Fallait-il y voir une préfiguration de son masque mortuaire ? Il continuait de hurler, dans l’ignorance qu’il vivait ses derniers instants.

L’effet de surprise allait jouer. La tâche paraissait trop facile. Ash s’avança dans l’ombre, souple et silencieux, en vertu de ses dons naturels aussi bien que d’un entraînement assidu. Il ne possédait pas d’arme mais il n’en aurait pas besoin. Deux mains suffisent, lorsqu’il s’agit de ne faire qu’une seule victime. La suite des événements importait peu. Il n’avait en tête que sa vengeance, si ardemment désirée. L’ombre de son frère serait bientôt satisfaite.

Sans quitter sa proie du regard, il sentit soudain contre sa hanche un choc rapide. On l’agressait. Sans même se soucier de voir le visage de l’imprudent, il réagit mécaniquement, avec la promptitude de l’éclair. Sa main droite étreignait un bras maigre et le tirait d’une saccade vers le sol, tandis que s’affaissait son épaule. Il y eut un gémissement, le bruit d’un crâne sur un pilier — un bruit de métal. Du pied il chassa, d’instinct, le poignard qui venait de tomber sur les dalles.

L’incident ne l’intéressait pas. Il lâcha l’individu, sans doute assommé. Pour l’avertir du risque qu’il encourait et le décourager tout à fait, il lui donna cependant une bourrade. Un étrange gémissement retentit. Il vit les cheveux roux de celui qui se redressait avec peine. Ils se trouvaient tous deux comme isolés du vacarme extérieur dans un cocon de silence, où l’on n’entendait que le halètement de l’assaillant.

— C’est ta maîtresse qui t’envoie ?

— Non !

— Tu en es bien certain ?

— Gemma… ne sait pas que je vous ai suivi.

Du pied, Ash rapprocha le poignard.

— Alors tu y as pensé tout seul ?

— Oui.

Le visage de Boda s’était empourpré, il avait les larmes aux yeux. Sans doute redoutait-il un châtiment bien mérité. Mais pour son salut il y avait dans son regard une sincérité désarmante — à laquelle s’associait un évident désespoir, qui semblait plus violent encore que sa crainte.

— J’ai deviné ce que vous étiez venu faire, dit-il avec une sorte de hargne.

Rapide comme un écureuil, Boda bondit pour ramasser son arme. Emporté par les réflexes acquis à l’entraînement comme au combat, Ash fut le plus rapide. Le poignard brillait dans sa main alors que le garçon se penchait encore.

Boda le fixa de ses yeux bleus. Pleins de terreur et d’imploration, ils ne cillaient cependant pas. Cela supposait un courage qui fit vibrer dans le cœur d’Ashbeorn une fibre familière.

— Ne faites pas ça, s’il vous plaît. Ne le tuez pas.

— Tuer ? Tuer qui ?

— Erik. J’ai vu comment vous le regardiez. J’ai vu ce que vous alliez faire. Il ne faut pas le tuer, vous ne devez pas.

Dans la main d’Ashbeorn, le poignard semblait s’être intégré à son corps. L’assassinat commis par Erik appelait vengeance. Il répondait à cet appel. Il n’y avait rien de plus simple, en vérité.

— Pourquoi ne pas le tuer ?

— Je ne peux pas le dire. C’est un secret !

Boda se tut, trop jeune encore pour savoir discuter et convaincre, pour savoir mentir aussi, sans doute. Si, dans ses haillons, ce garçon faisait figure d’animal sauvage, sa détermination l’emportait véritablement sur sa peur et sur les amertumes accumulées au cours d’une existence brève mais de toute évidence durement éprouvée.

Ashbeorn se souvint de sa propre allure, à cet âge. Il aurait pu se croire en présence de l’adolescent qu’il avait été jadis, en d’autres lieux.

Après un silence, Boda s’avisa d’un argument.

— Vous feriez de la peine à Gemma, lança-t-il soudain.

A la morsure du poignard dans sa paume, Ashbeorn sut qu’à ce nom sa main s’était crispée.

Gemma, la femme orfèvre qui ne se souciait pas de la personnalité de ceux qui achetaient ses œuvres, et ne se passionnait que pour son art.

Le beau visage lui apparut dans l’atmosphère enfumée par les flambeaux imbibés de résine et de poix. Cette femme faisait fi de ses convictions et de ses principes, elle pensait vivre dans un autre monde que le sien. Cette prétention avait suscité en lui une irritation qui s’était ajoutée à la fureur vengeresse qui le torturait continûment.

Comme Ashbeorn demeurait pensif, Boda revint à la charge.

— Elle vous a rendu service, rappela-t-il.

Elle n’avait pas voulu qu’il meure, en effet. Elle ne lui apparut plus fière de son art et méprisante à l’égard de ce qui anime les guerriers. Il ne voyait plus que son beau visage flottant au dessus du sien à l’orée de la forêt, pendant que la vie s’écoulait de ses veines. Il ne se rappelait plus que le chagrin de sa solitude et de sa faiblesse, lorsqu’il l’avait trouvée assise sur la paille du sol de terre battue, n’attendant de secours que d’un familier qui n’était encore qu’un enfant, avec les Danois de l’autre côté de sa porte.

Il lui avait donné sa parole. Tout comme un an plus tôt il avait formulé le serment solennel qui engageait toute son existence. Son devoir ne l’engageait pas seulement auprès des morts. Les vivants eux aussi étaient en droit de réclamer leur dû. Et d’abord le jeune monarque, agressé de toutes parts, qui portait l’avenir d’un royaume.

Il avait fait le serment de servir le roi Alfred. Exécuter Erik sur le champ, c’était s’exposer à une mort certaine, et se mettre dans l’impossibilité de servir le roi, et d’honorer la parole donnée.

Ce serment, celui qui était mort l’avait pour sa part respecté. Sans doute aurait-il compris cette nécessité, et accepté d’attendre sa vengeance, pour le salut du royaume. Ashbeorn sut qu’il devait se reprendre. Aveuglé par la haine, il avait banni de son esprit toute réflexion.

Il revint dans l’ombre, sous le regard aigu du garçon qu’il ne voyait plus.

C’est l’image de la femme qui s’imposait à lui. Les larmes sur ses joues, l’inclinaison de sa nuque fière, ployée par l’accablement… Il voyait tout cela. Il sentait la chaleur de son étreinte. Il se souvenait de l’odeur de sa peau, de la lumière de sa chevelure blonde.

Il lui avait donné sa parole.

La mission qu’il avait crue facile ne l’était pas. Sur une vengeance à exercer prévalaient le sort du Wessex, et la parole donnée à celle qui lui avait permis de survivre. En ce jour sa force lui serait inutile, aussi bien que cette arme. D’un geste rageur, il s’en débarrassa.

En pénétrant dans le pilier de bois, la lame du poignard vibra curieusement.

Toutes ses promesses seraient tenues.

* * *

Il n’était pas revenu.

Gemma aurait voulu pouvoir s’étonner de cette absence ; mais, dans le fond de son cœur, elle en avait eu dès le début le pressentiment. Pourquoi s’était-elle mis en tête que l’homme demeurerait près d’elle ? Elle ne comprenait pas comment elle s’était laissée aller à croire, lorsqu’il était sorti du lit pour lui apporter le reste de la nourriture, qu’il fût capable de commisération.

Il lui aurait d’ailleurs déplu d’inspirer de la pitié — à quiconque.

Elle se refusait aussi à analyser les émotions étranges qu’elle avait ressenties. Les partageait-il ? Une sorte de connivence s’était établie entre eux, une intimité que rien ne justifiait sinon les circonstances mêmes de leur rencontre, et l’admiration qu’elle éprouvait pour lui, bien sûr. Une attirance silencieuse et brûlante comme le soleil d’été. Sans l’avoir voulu, elle s’en était défendue — sans doute avec vigueur, puisqu’il s’en était allé, non sans manifester une violente irritation.

Elle se souvenait avec une étonnante précision de son allure farouche, lorsqu’il lui avait tourné le dos. De la férocité de son regard. Il n’avait pas dit un seul mot.

S’était-il imaginé que le fait de passer pour son époux lui conférait des prérogatives particulières ? Elle avait dû le décevoir. Il était parti. Ainsi font tous ceux de son espèce. Les malheureuses qui s’intéressent à de tels individus, s’attachent à leurs pas et subissent leur joug, n’entendent pas la voix de la raison.

Elle chassa de son esprit cette pensée, ainsi que le souvenir de celle qui était morte dans la solitude, victime de sa folie et de son désarroi.

Il lui fallait trouver un expédient pour donner à ce fâcheux épisode une conclusion assez vraisemblable pour ne pas entraîner de catastrophe. Erik le Sanguinaire allait nécessairement apprendre qu’elle lui avait menti en faisant état d’un mari assez habile pour mener l’ouvrage à bien.

Elle allait devoir justifier ce mensonge, en évitant de susciter la fureur du barbare. A supposer qu’elle y parvienne, saurait-elle lui faire admettre qu’elle était vraiment capable d’exécuter seule le travail ?

Si elle ne parvenait pas à le convaincre…

Comme il était tard ! Rompue de lassitude, elle se redressa.

Elle rentra dans sa chambre déserte, en ferma la porte et se mit au lit. La fatigue, la souffrance et le désespoir l’avaient épuisée. Elle enfouit son visage dans les couvertures.

Mais ce lit n’était plus le sien. Sur la paillasse où avait reposé le corps du traître, elle sentait son odeur, celle de sa peau, celle de la camomille qu’elle avait mise dans l’eau de rinçage après lui avoir lavé les cheveux. Elle se retourna, et son corps se souvint de la chaleur de l’homme, de la pression de ses muscles, de la douceur de sa peau, étonnante chez un guerrier.

Elle se souvint de son émoi, sous ces mêmes couvertures, quand l’inconnu l’avait miraculeusement soustraite à la colère d’Erik. Elle se rappela sa force, la puissance de chacun de ses muscles, leur caresse immobile mais si intense et si chaude, qui ne communiquait pas seulement son ardeur à sa chair, mais aussi…

Elle se sentait impuissante à définir cette sensation.

Il n’y avait personne dans son lit.

Elle contempla la cloison.

Tous ses sens, comme éveillés à une nouvelle existence, la torturaient, corps et âme.

Elle ferma les yeux.

* * *

En proie à une sorte de panique, Gemma s’agenouilla en hâte près du foyer presque éteint.

— Mais pourquoi ?

Pour libérer les émotions qui l’oppressaient elle aurait voulu crier, mais sa voix semblait s’être brisée.

Il ne l’entendit pas.

Il dormait près du feu, enveloppé dans un vieux manteau. Il se sentait chez lui, apparemment.

Gemma demeura en contemplation devant la masse du corps endormi chargé d’ombres. Les braises mourantes et la pâleur de l’aurore en dessinaient les contours.

Son cœur battait si fort qu’il allait éclater, sans doute. C’est qu’elle se laissait emporter par la colère, bien sûr, et aussi… Elle tendit la main et ses doigts s’enfoncèrent dans la chevelure soyeuse du guerrier endormi, caressèrent la chaleur de sa peau.

C’était bien lui. Elle le reconnaissait. Il était là, bien réel.

Elle ressentait aux yeux une brûlure inexplicable. Du corps étendu montait tout au long de son bras une puissante chaleur, qui la troublait et s’irradiait en elle. Pour prolonger cet instant de paix elle s’assit sur ses talons, la main sur la joue du dormeur et dans ses cheveux, près de la tempe. La crainte que lui inspirait l’ascendant qu’il exerçait sur elle l’emportait sur la légitime colère, née de la surprise, à laquelle elle venait de s’abandonner.

Mais la chaleur qui montait en elle, rien ne la tempérait. Elle s’épanouissait dans ses veines, jusque dans ses entrailles. Cette chaleur lui était nécessaire, elle lui inspirait une faim plus douloureuse que celle de la nourriture. Il s’agissait d’une dépendance profonde et primitive, qui lui semblait plus puissante peut-être que l’instinct vital.

Elle allait retirer ses doigts des cheveux de l’homme, sa paume de la joue. Il le fallait.

C’est à l’instant précis où elle allait enfin s’y décider qu’il choisit de s’éveiller. Il surprit ainsi son geste, et put s’aviser qu’elle caressait ses cheveux et sa peau, comme le font, dit-on, les filles dévergondées.

Pour éviter des observations embarrassantes, Gemma crut bon de prendre l’initiative.

— Que… Que faites-vous dans cette pièce ? demanda-t-elle sur un ton qui se voulait accusateur.

Il la tenait sous le feu de son regard, comme pour la dominer.

— Il me faut bien un lit, répondit-il avec une certaine désinvolture.

Sans doute aurait-il pu répondre, plus simplement, qu’il avait dormi là par nécessité. Ne faisait-il pas allusion au lit qui se trouvait dans la pièce voisine ? Sous la main que Gemma oubliait de déplacer, sa chair était brûlante. Elle resta immobile et muette.

— Et vous, reprit-il comme pour provoquer en elle une réaction, que faites-vous ici ?

C’en était trop, vraiment. Un élan de colère souleva Gemma, la fit reculer. Sa main ne caressait plus ; elle s’était fermée, transformée en poing rageur. Le regard qu’il dardait toujours sur elle la rendrait folle, assurément.

— Je suis chez moi ! hurla-t-elle. C’est mon foyer, ma maison…

Elle faillit dire « ma vie », mais elle se retint et se leva à la recherche d’espace, incapable d’en trouver dans cette pièce, qu’il semblait remplir de sa présence. L’homme se déplaça. Le manteau glissa, dévoila une épaule nue. Gemma crut raisonnable de modérer son intonation.

— Pourquoi êtes-vous revenu ?

— Mes serments m’y obligent.

Ses yeux aux couleurs de la forêt avaient l’opacité des pierres les plus sombres.

— J’ai cru que vous étiez parti, murmura-t-elle, comme on fait un aveu.

— Pourquoi ?

— Parce que… Cela n’a pas d’importance. Où êtes-vous allé ?

Il s’assit sur le sol. Elle vit sur toute sa longueur un bras nu et baissa pudiquement les yeux.

— Je vous en avais prévenu. Je suis sorti voir ce qui se passe au dehors.

— Mais…

Il se dressa. Le manteau glissa tout à fait. Elle crut défaillir. Dans le mouvement de retraite qu’elle esquissa, ses jambes heurtèrent douloureusement le banc mural. Les yeux écarquillés, elle éprouva cependant comme du soulagement. Pour dormir, l’homme avait pris soin de ne pas quitter ses braies.

Elle s’assit sur le banc et en désespoir de cause se perdit dans une contemplation dont elle ne tenta aucunement de dissimuler l’indiscrétion. La fascination qu’il exerçait sur elle l’y contraignait. Il était revenu et pourtant… Mille questions se pressaient dans son esprit, la curiosité se mêlant à l’inquiétude et à la crainte. Et puis il y avait cette chaleur qui demeurait en elle, et qui lui faisait honte.

— Qui vous a mis dans cet état ?

Cette question outrepassait peut-être les termes de leur convention. Au regard perçant qu’il fixa sur elle, Gemma comprit qu’en effet il aurait préféré qu’elle ne fût pas posée. Il se fit un silence.

— Les hommes d’Erik, répondit-il enfin brièvement.

Elle sentit son sang se glacer dans ses veines. Tout espoir était désormais perdu. Elle se souvint de la récente bataille, tout près de la rivière qui marquait la frontière. Les Vikings avaient remporté la victoire.

— Mais ces marques sombres… autour de votre cou.

— Les deux gantelets de fer de celui qui a tenté de m’étrangler, et m’a laissé pour mort.

Gemma tressaillit, ébahie, la bouche sèche. L’horreur pesait en elle, comme du plomb.

Sans doute soucieux de se libérer d’un semblable fardeau, Ash prit le parti de lui livrer des informations qu’elle n’avait pas sollicitées.

— Celui qui portait ces gantelets n’était pas un Viking. Mais il est des Anglais assez félons pour collaborer avec les Danois, les aider à commettre leurs crimes. J’en ai connu.

Sa voix semblait s’être brisée. Dans son regard éteint régnaient l’ombre, et le froid de la mort.

Gemma en fut émue. Elle aussi collaborait avec les Vikings, en travaillant pour eux. Mais elle avait ses raisons, et ne prenait aucune part à leurs méfaits. Elle comprenait à présent pourquoi elle avait découvert l’homme dans cette attitude, à la lisière de la forêt.

— C’est pour cela que vous n’êtes pas parti, dit-elle. Vous voulez tirer vengeance d’Erik.

— Je le veux, en effet.

Elle contempla les grandes mains qu’il tenait à ses côtés, au repos mais prêtes à agir ; elle scruta chacun des muscles qui jouaient sous la peau de son torse dénudé.

— Vous allez le tuer ?

— Je vais le tuer, vous l’avez dit. Je le tuerai en temps opportun, à l’heure que j’aurai choisie.

Gemma aurait voulu s’humecter les lèvres, mais sa bouche desséchée paralysait sa langue.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas tué aujourd’hui ?

— Il est des serments à respecter.

— Des serments ?

— Vous êtes la dépositaire de l’un d’eux. Le dernier. Je le respecterai, comme les autres.

Il se détourna un instant pour prendre de l’eau dans le cuveau qui servait à la toilette, et s’en asperger.

— Vous ne pensez pas qu’il serait temps de nous rendre à notre atelier ? suggéra-il ensuite, le plus naturellement du monde. Il me tarde de faire mes preuves au service d’Erik.

Gemma n’apprécia qu’à demi cet humour cynique. Il faisait mention de serments qui l’auraient contraint. Il était difficile, et même imprudent, de le croire. Son sort, elle venait de le remettre entre les mains d’un guerrier, c’est-à-dire d’un être sans scrupule, d’un tueur, de surcroît ivre de vengeance. Elle contempla cet être extraordinaire, la largeur de ses épaules. A la première occasion il tuerait Erik, sans se soucier des conséquences de son acte.

Il allait provoquer sa mort, et celle de l’être qui lui était le plus cher. Il ne la tuerait sans doute pas de ses propres mains, mais le résultat serait le même.

— Et bien, nous y allons ? s’enquit celui qui serait un jour son bourreau.

Elle acquiesça et se disposa à sortir. Il faut bien se soumettre, lorsqu’on n’a pas le droit de choisir.

* * *

Dans l’atelier, Gemma reprenait un peu de son assurance. C’était là son domaine, depuis son enfance. Elle aurait pu se convaincre qu’il en allait toujours de même et qu’elle se trouvait bien dans son cocon familier. Il aurait fallu pour cela qu’elle puisse faire abstraction de la présence du guerrier encombrant qui piétinait le sol entre le foyer du creuset et l’établi, tel un fauve en cage.

Il lui avait fallu modifier la position des lampes, afin d’éviter que les mouvements incessants de son époux supposé ne fassent vaciller leur flamme. Elle concentra son attention sur le fil d’or qu’elle se disposait à introduire dans son logement.

Elle ne pouvait s’autoriser aucune erreur, aucune maladresse. Toute son attention se concentrait sur son travail. La créature ne cessait d’aller et de venir, avec une régularité obsédante. Sa jambe blessée n’occasionnait plus qu’une très légère claudication. Le bord inférieur de sa tunique balaya presque le bord de la table de travail. Trop près d’elle, elle sentit l’effleurement de sa masse imposante.

— Par tous les saints du paradis !

Surpris, l’homme interrompit son manège et la regarda. Au risque de le choquer, elle blasphéma de nouveau en secouant son index gauche, que le tranchant du poinçon venait d’entamer.

— Vous vous êtes blessée.

— Pas du tout. Ecartez-vous !

Il n’en fit rien, naturellement. Il était là, debout, penché sur elle, la tenant sous le feu de son regard farouche.

— Donnez-moi votre main.

— Certainement pas !

Mais il s’en était déjà saisi, sans qu’elle pût l’en empêcher. Son impuissance désespéra Gemma. Elle était chez elle, devant son établi, vivant sa propre vie. Pourquoi avait-il fallu que cet individu y fît intrusion ? N’allait-il pas tout régenter et tout désorganiser, doté comme il l’était de l’énergie particulière aux bêtes sauvages ?

Il allait tuer Erik. Une fois sa vengeance assouvie, et quel que fût le sort qui l’attendait, il ne laisserait derrière lui que le deuil.

— Laissez-moi tranquille !

De toute évidence, les paroles ne suffisaient pas à vaincre l’entêtement de cette brute. Il n’avait pas remarqué que de la main droite Gemma étreignait le poinçon double dont les deux pointes étaient finement affûtées.

Il ne savait pas de quoi elle était capable, dans ses moments de colère.

Comme sa main frémissait d’une impatience meurtrière, il jeta un coup d’œil indifférent à l’outil, sans songer à cacher une sorte d’impatience. Il estimait sans doute qu’une femme n’avait pas à utiliser un tel instrument. Il ne la craignait pas. Tout ce qu’elle pouvait entreprendre à son encontre n’avait pour lui pas plus d’importance qu’une piqûre d’insecte sur le cuir d’un sanglier.

— Il vous faut un pansement. Ne bougez pas.

Il s’était placé derrière elle et se penchait. Il lui effleura l’épaule de son bras étendu. Elle en ressentit un choc, qui se répercuta profondément en elle. Leurs visages étaient si proches l’un de l’autre que Gemma pouvait distinguer l’ombre de sa barbe naissante, et admirer le rideau des longs cils qui lui dérobaient pour l’instant son regard.

Il semblait ignorer qu’à l’aide du poinçon elle pouvait en deux mouvements lui arracher les yeux. En aveuglant cet homme d’une arrogante beauté, parviendrait-elle à retrouver la sérénité dont il la frustrait ?

Cela semblait douteux, à supposer qu’elle y parvienne.

— Ouvrez la main.

Il se pencha encore, le visage tout proche de l’outil. Quelle négligence de sa part !

Il s’était saisi de ses doigts et les écartait, sans se soucier d’elle.

Elle ressentait intensément sa chaleur, non seulement par le contact de leurs mains mais par le rayonnement de son grand corps, qui l’enfermait en quelque sorte dans une atmosphère singulière.

Elle se souvint des sensations extraordinaires qu’elle avait éprouvées en dormant avec lui, tout contre lui. Il enveloppa alors l’extrémité de son index avec le fragment de tissu propre qu’il avait pris sur l’établi. Elle le laissa faire.

— Serrez-le bien fort. Le sang va cesser de couler.

Elle aurait voulu protester, mais que dire, quand on a la certitude de ne pas être entendue ? Il lui confisqua distraitement le poinçon, de manière à lui libérer la main droite.

— Maintenez l’index en place, sans bouger. Nous y sommes. Restez tranquille. Appuyez-vous à mon bras, si cela peut vous être utile.

Elle faillit se récrier, mais une sorte de torpeur la gagnait. Sa chaleur l’enveloppait si complètement ! Elle en frémit.

— Je vous ai dit de ne pas bouger. Il vous faut soigner cette égratignure, pour reprendre votre travail. Vous tenez absolument à le terminer, je suppose.

Gemma recouvra d’un coup toute son énergie.

— Rien ne pourrait m’en empêcher !

A l’altération de son souffle, au tressaillement de son bras, elle sentit qu’il réagissait. La véhémence qu’elle venait de manifester l’étonnait sans doute.

— Vous attachez donc une telle importance à cette commande ?

Gemma songea au soulagement que lui apporterait le récit détaillé de son drame. Faire connaître à autrui les maux qui nous accablent, n’est-ce pas d’une certaine façon en alléger la charge ? Elle contempla la main qui recouvrait la sienne. On y voyait des cicatrices, des traces de coups. C’était la main d’un guerrier. Une femme sensée ne saurait se confier à un tel être. Elle devait se ressaisir, et lui faire sentir son dédain.

— J’y tiens en effet, lança-t-elle avec une sorte de hargne. Je connais mon métier et lui seul m’intéresse. Mais pourquoi perdre mon temps ? Il est bien vain d’espérer se faire comprendre, lorsqu’on a affaire à un personnage de votre espèce.

— De mon espèce ?

— Le mot vous choque ? Il vous convient, car nous ne vivons pas dans le même monde. Pour ma part, j’ai la satisfaction d’exercer un métier véritable, le plus noble, dit-on. De mettre en pratique tout le savoir acquis durant des années d’apprentissage. Ceux qui ne fondent leur valeur que sur la violence et leur aptitude à détruire ne sauraient goûter les joies qu’apportent la compétence professionnelle et le travail bien fait.

Elle était allée trop loin, peut-être. Les muscles dont elle sentait la pression ne s’étaient-ils pas contractés ? Mais il acquiesçait.

— J’en serais certes incapable, avoua-t-il en toute humilité. Que peut-on espérer d’un être que tout n’incite qu’à la brutalité ?

— Je ne vous le fais pas dire.

S’il demeura silencieux, elle comprit ce qu’il ressentait. Par sa force physique il la dominait, mais elle pouvait le dominer, à sa façon. Parce qu’elle savait quelles pensées traversaient l’esprit de ce guerrier.

— Si vous n’éprouvez que du mépris à l’égard de mon travail, reprit-elle, n’incriminez que votre incompétence.

A l’inspiration subite qu’il venait de prendre, elle sut qu’elle avait marqué le point.

— Incompétence, répéta-t-il. C’est bien le mot. C’est le mot juste.

Elle voulut retirer sa main. Il ne le lui permit pas. A la lueur de la lampe, dont la flamme vacillait, sa ressemblance avec Lyfing était frappante. Son désir de s’en débarrasser s’en trouva renforcé.

— Laissez-moi tranquille, dit-elle avec impatience. Rien ne m’empêchera d’achever mon travail.

— J’ai cru le comprendre.

Son regard disparut sous le rideau de ses longs cils, parce qu’il examinait le doigt, qui saignait encore un peu.

— Prenez soin de vous, Gemma, dit-il après un temps de réflexion. L’importance que vous attachez à votre travail peut vous causer bien des déboires, si vous en faites une valeur suprême.

— Prendre soin de moi ? rétorqua-t-elle avec humeur. De la même façon que vous prenez soin de vous ?

Il éclata de rire, avec tant de naturel et de force que la flamme de la lampe la plus proche faillit s’éteindre. Sa soudaine et insouciante gaieté, l’appétit de vivre qu’elle révélait, changèrent d’un coup l’atmosphère. Gemma sentit son esprit et son corps, si tendus un l’instant plus tôt, se libérer de leurs entraves. Une espèce d’euphorie prenait possession d’elle, et faisait frissonner sa peau.

A l’appréhension du danger se substituait une émotion bien différente, mystérieuse et riche d’espérance, qui faisait battre plus vite son cœur et chanter son sang dans ses veines.

Elle avait eu l’intention de reprocher à ce guerrier ses blessures trop nombreuses, l’impatience qui lui faisait arpenter la pièce sans se soucier de sa jambe malade. Pour le décourager, elle aurait volontiers raillé cette force physique qui l’encombrait et qui pour l’heure lui était inutile.

Dans ce visage que le rire renversait un peu en arrière, dans l’éclat juvénile de ses yeux apparaissait une sorte d’enthousiasme naturel, indéfinissable.

— Nous savons donc l’un et l’autre ce qui nous reste à faire, conclut-il, et personne ne nous en détournera.

— En effet.

Elle contempla l’éclat de ses yeux. Ce fut comme une révélation, enchanteresse autant qu’effrayante. Une telle détermination n’appartenait qu’à des personnages d’exception, marqués par le destin. A ceux aussi qui savent le défier, et prendre en main leur existence.

Il s’assit près d’elle. Le bras de Gemma s’appuyait contre sa poitrine, la main de Gemma, unie à la sienne, tout près de son cœur.

Le monde se réduisait à cette sensation, au contact de leurs corps. Gemma sentait la caresse de son souffle sur son avant-bras, celle de sa chaleur généreuse. Son parfum de propreté et de fraîcheur.

— Gemma…

C’est dans sa chevelure qu’il avait prononcé son nom. Il lui parlait encore, elle entendait la musique de sa voix, mais elle ne comprenait pas les mots qu’il murmurait. Cela n’importait guère. Elle souhaitait seulement percevoir la vibration que suscitait en elle cette harmonie. La taille et la force de l’homme ne lui apparaissaient plus comme un sujet de crainte mais comme une richesse dont elle pouvait prendre sa part, à l’instar de sa chaleur.

Elle laissa donc cette chaleur l’envahir, parce qu’elle nantissait une certitude. Cet homme avait pour vocation la vie, et non la mort.

Tandis qu’il la tenait ainsi, la douleur l’abandonnait. Son éraflure semblait guérie. Pendant des instants qui semblaient ne devoir jamais prendre fin, l’étranger demeura immobile. La chaleur et la force qui vivaient en lui se communiquaient à elle, lui apportaient le repos et la tranquillité dont elle se sentait si douloureusement frustrée. Pour mieux jouir de ce moment de grâce, elle ferma les yeux.

— Bon Dieu qu’est-ce que vous lui faites ? Laissez-la tranquille, ou gare ! C’est à moi que vous aurez affaire !

Ce blasphème et ces menaces, lancés d’une voix forte, tirèrent Gemma de sa quiétude. La confusion s’empara de son esprit, ses sens égarés ne retrouvaient qu’avec difficulté la perception de son monde familier — l’atelier, la lumière banale de la lampe. La chaleur réconfortante du grand corps s’éloignait d’elle, lui échappait. L’air résolu, le guerrier s’était dressé, sans égard pour la douleur que provoquait sans doute encore sa blessure.

— Boda !

— Qu’est-ce que vous lui faites ?

Le garçon parlait trop fort, comme le font ceux qui s’aperçoivent avec un temps de retard qu’ils sont allés trop loin. Celui qui le dominait de la tête et des épaules aurait pu l’occire sans la moindre difficulté.

Instinctivement, Gemma se saisit du poinçon, sans vraiment savoir en quoi il pourrait lui être utile.

— Boda, dit-elle afin de rompre le silence qui venait de s’établir, tu sais bien que tu n’as pas le droit d’entrer ici.

— J’entre où je veux, moi !

Ash leva sa main ouverte, en signe d’apaisement.

— Restons calme, dit-il sans élever le ton. Il n’y a matière à s’inquiéter pour personne.

Il tourna les yeux vers Gemma. A la vue de l’outil qu’elle étreignait, il eut un bref sourire. Mais quand il fit de nouveau face à Boda, il avait repris son sérieux.

— Dame Gemma s’est blessée avec cet outil, expliqua-t-il. Je lui ai pansé le doigt. Voilà toute l’affaire.

Il parlait posément, alors qu’il lui aurait été facile d’avoir recours à la raillerie. Il s’exprimait avec le sérieux qui sied à un dialogue entre hommes raisonnables, entre deux guerriers qui se respectent.

Boda déglutit avec peine, en interrogeant du regard celle qu’il s’était mis en tête de secourir. Il lui coûtait de se laisser convaincre, et ses sourcils restaient froncés.

Gemma reposa l’outil, en s’interdisant de sourire.

— C’est bien cela, confirma-t-elle.

— Si c’est vous qui le dites, alors, d’accord.

Gemma ne fit aucun commentaire, malgré l’étonnement que suscitait en elle l’attitude de Boda. Jamais elle ne l’avait vu aussi agressif. D’ordinaire confiné au rôle de chien battu, il osait à présent montrer les dents. Encore sous le coup de l’irritation, il lança un dernier regard de défi à son adversaire, le menton relevé.

Le guerrier détourna les yeux et se mordit les lèvres. De toute évidence, il retenait un rire.

Le garçon s’assit à son tour sur le banc, laissant son regard errer sur l’atelier, dont l’accès lui était en principe interdit.

Sous le désordre de ses cheveux roux, Gemma remarqua la présence d’une bosse assez considérable.

— Cette bosse… Toi aussi, Boda, tu as reçu un coup ? Qui…

— Ce n’est rien, répondit l’intéressé en jetant à Ash un regard torve.

— Rien du tout, en effet, confirma l’auteur du coup, sans que personne ne lui ait demandé son avis.

Gemma crut s’apercevoir que sous sa crasse le visage de son chevalier servant avait rougi. Il tambourinait des doigts sur l’établi, au risque de déranger l’ordonnancement des outils et des pièces éparses qui l’encombraient.

— Fais attention ! Tu risques…

Elle craignait le pire. Il eut lieu.

Un chiffon s’était écarté. Les yeux de bronze fixaient Boda, comme pour l’accuser.

— N’y touche pas !

Les doigts du garnement effleuraient l’objet. Il suffirait qu’il attire l’attention sur la matrice de métal pour que l’inconnu si dangereusement perspicace comprenne …

— Boda !

— Qu’est-ce que c’est que cette tête ?

— Repose-la !

— Regardez, comme c’est drôle ! Si on la penche d’un côté, à la lumière, elle a l’air de sourire. De l’autre, à l’ombre, elle fait la grimace. On dirait qu’elle est double. Une seule tête, deux figures !

— Rends-moi ça tout de suite !

De sa main blessée Gemma arracha l’objet à Boda, avec une telle diligence que son doigt se remit à saigner. Elle tenta de dissimuler l’intensité de sa gêne, de justifier sa brutalité, et la hargne de son intonation.

— Ce n’est rien, dit-elle. Une matrice, un modèle que l’on peut mouler. Une vieillerie sans intérêt, assez fragile.

Comme son affirmation ne suscitait aucun commentaire, elle poursuivit, avec un enjouement qui manquait de naturel :

— Il règne ici un tel désordre !

Il suffit à Boda d’une grimace pour exprimer son indifférence à l’égard de toute négligence. Ash, quant à lui, ne semblait pas convaincu. Sans doute ne voyait-il dans l’excuse qu’elle venait de proférer qu’une coquetterie. Qu’il la trouve superficielle et sotte, s’il le voulait. Il fallait préserver l’essentiel.

— Cela n’a rien à voir avec mon travail actuel, naturellement, ajouta-t-elle pour faire bonne mesure.

Il lui jeta un rapide coup d’œil et se remit à examiner le double visage.

— Je trouve à ce visage quelque chose de fascinant, murmura-t-il avec conviction.

Gemma frémit. Il ne fallait pas qu’il découvre la nature du travail commandé par Erik. De ce travail, la vie de son frère était le prix.

— Ce n’est vraiment rien de très intéressant.

Pour qu’il échappe aux regards elle referma sa main sur le précieux objet. Mais elle savait que sa beauté frappait les esprits, et pas seulement sa beauté, puisqu’il s’agissait de l’effigie de Wotan, le dieu des métamorphoses. Celui qui détient le pouvoir de briser et de construire, de déjouer les entreprises des mauvais esprits.

Elle ne pouvait cacher indéfiniment cette tête en la tenant dans sa main. Elle la déposa comme au hasard parmi les fragments de métal rangés sur l’établi, et reprit en main le fil d’or et le poinçon.

— Il faut que je sertisse ces perles et ces grenats, fit-elle.

Elle jeta à son voisin un coup d’œil oblique, n’osant pas le regarder en face. Ses yeux verts ne recelaient-ils pas de profonds mystères, tout comme ceux de Wotan ? Pour se rassurer elle voulut se souvenir qu’il ne s’agissait en fait que d’un guerrier, d’un ignorant qui, en fait de métallurgie, ne connaissait sans doute que le ferrage des chevaux.

— Asseyez-vous de l’autre côté de l’établi, dit-elle. Je vous conseille d’observer mes gestes. Si Erik entrait à l’improviste, il vous faudrait faire illusion. Vous pourriez à la rigueur entretenir le foyer sous le creuset, s’il m’arrivait d’avoir à fondre. Je vais vous montrer les soufflets.

Elle posa le fil d’or, et se leva. Son doigt lui faisait mal.

— Il y a quelque chose à manger ? s’enquit Boda.

— Non, lui répondit-elle en feignant de débarrasser la forge de ses cendres éteintes, prétexte commode pour ne pas lui faire face. Tu n’as plus qu’à aller relever tes collets.

— C’est pour ça que je suis venu. Un malfaisant les a emportés, et le gibier avec. Je n’ai rien, pas un lapin, pas même un corbeau.

Pour se donner une contenance, Gemma ramassa une bûche.

— Eh bien, tu n’as plus qu’à tendre d’autres pièges, dit-elle sur un ton faussement désinvolte.

Mais elle savait à quelle humiliation il lui faudrait dès le lendemain se soumettre. Elle allait se trouver contrainte d’accepter les propositions d’Erik, de se rendre à l’autre extrémité du camp, de subir la promiscuité des forbans de rôtisserie et des souillons de cuisine pour solliciter sa pitance, celle de Boda, et celle de son époux prétendu.

Ash s’était levé. Il lui prit la bûche des mains.

5.

 

 

Il était là.

Ashbeorn ne s’était pas trompé. En relevant les traces, aussi bien anciennes que récentes, il avait acquis la certitude qu’à cette heure il viendrait boire.

Immobile, caché dans la pénombre, la bête reniflait l’air. Des éclaboussures de sang et d’écume, vestiges de quelque fraîche victime, souillaient sa gueule. Aux abords, tout était tranquille.

Il ne pouvait sentir l’odeur de celui qui l’attendait, puisque lui aussi appartenait en quelque sorte à la forêt. La lourde tête, la hure gourmande s’inclinèrent tout à coup vers l’eau. Son souffle puissant la fit clapoter. Il ne se souciait plus que d’étancher sa soif.

Ashbeorn se déplaça par mouvements imperceptibles, avec une extrême lenteur. Les roseaux égratignaient sa chair, s’accrochaient au pansement autour de sa cuisse. La terre humide et froide recevait l’empreinte de ses pieds nus. Plus près. Plus près encore. Il s’élança, l’épieu brandi. Seule importait à présent la rapidité de l’action.

Il frappa sous l’épaule. La tête s’était relevée, menaçante et furieuse, avec un grognement aigu. Petits et sombres mais étrangement expressifs les yeux de la bête disaient la haine, la rage de survivre. La brutalité du combat les emprisonnait l’un et l’autre dans le même dilemme, celui de la mort qu’il faut donner, ou recevoir.

Avec l’habileté que confère une longue pratique, le corps d’Ashbeorn se déroba pour éviter l’impact de la masse affolée, la déchirure des broches menaçantes. Une douleur vive lui traversa la jambe, affaiblissant l’efficacité du mouvement, qu’il aurait voulu foudroyant comme l’éclair. Il tomba en avant. Mais l’épieu avait traversé sa proie, l’animal ne s’agitait plus que dans les soubresauts de l’agonie.

Ce fut soudain le silence. Ashbeorn n’entendait dans la nuit que le halètement de sa respiration.

Dans l’épuisement qui marque l’issue d’un combat, il sentait sur son corps la sueur, à la cuisse la brûlure de sa blessure. Et l’odeur du sang, qui imbibait le sol. Celui de la bête, et le sien peut-être. Son visage reposait dans la boue comme il l’avait fait après la bataille, peu de jours auparavant. Il se trouvait dans le contact intime de la terre sombre, la terre d’où naît la vie et qui reçoit les morts.

Il put pour cette fois se relever sans peine. Nu, il s’abandonna à la fraîcheur glacée de la rivière bienfaisante. La forêt s’était tue. Dans le silence, il entendit la voix. On parlait fort, au-delà du rideau de roseaux et des arbres. On parlait avec insistance, en répétant de brèves séquences.

On s’exprimait en danois, dans la langue des barbares.

Une langue qui ne lui était pas tout à fait étrangère.

* * *

L’air contrarié, ses petits poings serrés, Gemma arpentait nerveusement la pièce d’entrée lorsqu’il revint. Son beau visage semblait plus blanc encore que le pansement qui protégeait son index.

De sa main libre, Ashbeorn ferma soigneusement la porte.

— Je pensais que vous n’alliez pas revenir ! s’écria-t-elle avec aigreur.

Sous le coup de l’émotion, ses grands yeux bleus brillaient d’un éclat particulier. La rapidité de son souffle écartait ses lèvres délicates. Ashbeorn, qui avait pris soin de se dévêtir entièrement avant de guetter sa proie, afin de ne pas souiller ses vêtements, dut se rappeler qu’en cette circonstance aussi il devait à tout prix conserver une attitude convenable, et maîtriser ses pulsions. Nul ne devait pénétrer le fond de son cœur.

— Vous alliez sortir ?

Instinctivement, Gemma lissa de la main les plis du manteau qui recouvrait sa cotte, et le voile bien tiré sur sa chevelure. Ses yeux ne brillaient plus du même éclat.

— J’allais sortir en effet.

— Pour venir à ma recherche ?

— Pas du tout. Pourquoi l’aurais-je fait ? Je vous l’ai dit, je n’attendais pas même votre retour.

Il s’avança plus avant dans la pièce, et déposa avec précaution son fardeau sur le large muret qui entourait le foyer. L’enveloppe de peau brute, couverte de soies, s’ouvrit sur son contenu. Il avait pris soin de débiter les parties comestibles, afin de rendre présentable la chair pourpre et sombre.

Elle ouvrit tout grands les yeux.

— Qu’est-ce que c’est ?

— De la viande. J’ai tué un sanglier.

— Un sanglier ? Mais comment… On ne peut… Le sanglier se chasse en groupe, avec des chiens. Un homme seul ne s’y risque pas, même valide, et vous êtes blessé…

Ashbeorn ne s’étonna pas de cette incrédulité ; certains de ses agissements l’avaient souvent suscitée.

— Vous avez tué un sanglier, tout seul…

Elle dut s’asseoir, sans penser à enlever le manteau ni le voile aux plis soignés qu’elle venait de mettre pour se rendre à son rendez-vous. L’amas de viande semblait la fasciner.

— Vous n’aviez pas d’arme, dit-elle.

— Le sanglier se chasse à l’épieu, et pour la découpe un silex brisé fait merveille.

De sa main blessée, elle effleura les soies de la dépouille.

— Pourquoi avez-vous encouru un tel risque ? Vous l’avez fait pour moi, parce que je n’avais plus rien ?

Les yeux de Gemma avaient la nuance du crépuscule, du moment incertain où le jour combat le mystère de la nuit. Un tel regard invitait à la contemplation, à l’espérance de félicités inconnues.

Ashbeorn s’assit à son tour. Sur le muret semi-circulaire, son riche butin lui rappelait la fièvre du combat, l’odeur du sang, l’exaltation du danger. Et toute proche la voix du Viking, que les roseaux semblaient porter au loin.

— Nous avons conclu un accord, rappela-t-il après un silence. Nous nous sommes associés, jusqu’au moment où la commande que vous avez reçue sera exécutée, et livrée. Faute de pouvoir vous aider dans votre travail, comme se l’imagine Erik, je pourvois à une partie de vos besoins. C’est une façon de tenir la parole que je vous ai donnée.

Il préféra taire pour le moment les soupçons qui le tourmentaient.

Gemma posa les deux mains sur la sienne. Sur sa chair les doigts minces et fuselés étaient bien froids.

Ses propres doigts portaient des égratignures, séquelles inévitables du combat qu’il venait de mener. Il tenta de retirer sa main pour qu’elle ne les remarque pas, mais elle la retint. Il s’aperçut alors que les mains de cette femme énigmatique portaient elles aussi des traces de meurtrissures.

Il lui fallut faire un effort pour se souvenir qu’elle exerçait un métier, et qu’elle était seule au monde. Pour survivre, il lui fallait lutter, comme il le faisait lui-même.

Mais ce corps si frêle auprès du sien, et si mal nourri, disposait-il de la force physique nécessaire ? Il en doutait.

Dans un geste protecteur il inversa la position, et de sa main couvrit celles de Gemma. Il voulait lui communiquer sa chaleur, lui transmettre quelque chose de sa force.

Il regarda leurs mains réunies. La tranquillité de l’heure invitait à la paix, au repos. Il ne put cependant s’empêcher de compromettre cette quiétude en posant une question qui allait les opposer, quelle qu’en dût être la réponse.

— Pourquoi vous apprêtiez-vous à sortir ?

Il tenta de lire dans ses yeux pleins de mystère, ses yeux d’ombre et de lumière. Mais Gemma s’était figée.

— Vous ne voulez pas me dire où vous alliez ? Pourquoi ?

— Je n’ai rien à vous dire, répondit-elle d’une voix blanche. L’accord que nous avons conclu ne me contraint pas à me livrer à des confidences, qui seraient du reste inutiles.

Il retint les mains qu’elle tentait de lui soustraire, comme pour lui échapper. Les yeux dans les yeux ils demeurèrent immobiles, si près l’un de l’autre qu’Ashbeorn pouvait constater, au battement d’une artère, l’emballement de son cœur.

Lorsque, après un moment d’attente, il s’apprêta à parler, leurs respirations se confondirent.

— Vous pouvez aller le voir, dit-il sur le ton le plus neutre. Il est sans doute rentré, à présent. Ne le faites pas attendre.

Elle écarquilla les yeux.

— De qui parlez-vous ?

— D’Erik le Sanguinaire, naturellement.

Il la délivra de son emprise et se leva, l’abandonnant à elle-même.

* * *

Il ne faut jamais faire confiance à une femme.

Ashbeorn ne l’ignorait pas. Ce précepte, on l’avait souvent répété, autour de lui. Il s’était pourtant laissé aller à cette faiblesse, à cette erreur.

De la façon la plus absurde, il avait placé en elle de folles espérances ; il l’avait crue dotée de qualités qu’un homme raisonnable n’attend pas d’une femme. Pour expliquer sa faute, il lui fallait sans doute prendre prétexte du charme que Gemma était parvenue à exercer sur lui, de ce qu’il avait cru apercevoir dans l’éclat de ses yeux bleus.

De cette erreur, il assumait l’entière responsabilité.

— Qu’est-ce qui vous autorise à prétendre…

Elle se tut, sans insister davantage. Mais elle serrait les lèvres, et sous sa cape elle carra les épaules, bien décidée à lui tenir tête.

— Comment l’avez-vous appris ?

La simplicité de sa question lui apparut comme un défi.

— Je l’ai entendu de la bouche d’Erik en personne.

— Comment ? Et quand ? C’est impossible !

— Dans la forêt. Je me baignais pour me débarrasser du sang, après avoir dépecé la bête. Je l’ai entendu dicter un message, à travers les roseaux. Un message adressé à Guthrum.

A ce nom, elle frissonna. Bien qu’elle s’efforçât de ne rien laisser paraître de ses émotions, Ashbeorn perçut sa crainte. Mais elle ne baissa pas les yeux. Il ne put s’empêcher d’admirer son courage.

— Je doute qu’un tel message puisse faire mention d’une femme qu’ils méprisent l’un et l’autre. Vous l’aurez mal compris.

— Je le sais par cœur au contraire, parce qu’Erik en a répété à plusieurs reprises tous les éléments, afin que le messager puisse l’inscrire dans sa mémoire et le transmettre fidèlement. Voulez-vous l’entendre ?

Gemma, pâle et les traits tendus, acquiesça sans mot dire.

— « Le mari arrivé, au travail. Donc livraison certaine. Le frère en garantie, au cachot. Elle va le réclamer. Je le garde. »

Pour cette fois elle baissa la tête. Ses épaules s’affaissaient sous sa cape. Elle fuyait le regard de commisération qu’il posait sur elle.

Ashbeorn n’était pas mécontent d’avoir parlé. En faisant mention de ce qu’il avait appris, il donnait l’exemple de la sincérité. Peut-être aussi allait-il prendre une conscience plus claire des événements.

— Je connaissais mon rôle d’époux supposé, mais j’ignorais l’existence de mon beau-frère, dit-il. Pourquoi ne m’en avez-vous pas informé ?

— Vous n’aviez pas à le savoir. Vous ne pensiez qu’à tuer Erik. Vous en avez encore l’intention. Vous êtes un guerrier, et les guerriers ne respectent que la force ; seuls les guident leur orgueil et leur outrecuidance. Ils ignorent les misères du monde. Je ne pouvais vous en parler. Mon frère n’a que dix ans, puisque vous voulez le savoir.

Comme suffoqué par cette information aussi bien que par la sévérité de ce jugement sommaire, Ashbeorn alla sans réfléchir ouvrir la porte, pour faire entrer dans la pièce l’air froid et l’odeur de la pluie. Il fallait que leur influence bienfaisante calme la tempête de ses émotions.

Un prisonnier aux mains d’Erik. Il revit en esprit le champ de bataille si proche. Les cadavres, le regard des yeux morts qui hanterait à jamais sa mémoire. Le sort qu’Erik réservait aux faibles, à ceux qu’il voulait humilier et détruire.

Erik, mais aussi Guthrum, son maître, le plus opiniâtre et le plus habile des ambitieux, qui rêvait de régenter à lui seul l’ensemble des royaumes. Ashbeorn songea aux batailles perdues, aux batailles gagnées, à toutes celles qu’il faudrait livrer encore. Seul le roi du Wessex pouvait éviter cette catastrophe.

Son devoir, ne l’avait-il pas trahi ? N’aurait-il pas dû quitter Offleah, tuer le messager ou le suivre à la trace, pour atteindre Guthrum ? Il avait choisi de revenir dans la maison de l’orfèvre pour la nourrir, la consoler, pour secourir peut-être un prisonnier, qu’il ne connaissait pas et dont le sort importait moins que celui de tout un royaume.

Il sentit des frissons lui parcourir la peau. A Offleah, le destin avait mis à sa portée Erik, dont il voulait la mort. Et l’endroit semblait riche de bien des mystères qu’il serait utile de percer. Peut-être concernaient-ils l’avenir du Wessex, après tout ? La femme si belle, si habile, si généreuse, et qui vivait dans une telle crainte, recelait dans son atelier des objets bien étranges. Pourquoi avait-elle prétendu, en la déposant comme au hasard sur sa table de travail, que l’effigie sacrée de Wotan ne valait rien ?

Il lui fallait en savoir davantage.

* * *

— Il vaudrait mieux, je pense, que vous me parliez de votre frère. Ne suis-je pas censé bien le connaître ?

Gemma s’étonna que le guerrier lui adresse encore la parole, et sur ce ton apaisé. Après avoir découvert une partie des secrets qu’elle s’était attachée à lui dissimuler, ne se trouvait-il pas en droit de la mépriser, de la haïr ?

— Mon frère n’est encore qu’un enfant. Il n’est responsable de rien.

Le guerrier lui tournait le dos, une main sur le loquet de la porte ouverte, l’autre sur le chambranle. Comment le convaincre ?

Elle prit une profonde inspiration. Il fallait qu’il la comprenne, et pour cela qu’il sache au moins une partie de son histoire.

— Notre père est mort il y a trois mois, dit-elle d’une voix monocorde. Nous revenions de Northumbrie, avec mon frère. Mon père résidait ici, près de l’atelier, mais il allait toujours de ville en ville, de seigneurie en seigneurie, pour exécuter les commandes. Toute sa famille l’accompagnait, et même ma mère, qui est décédée depuis plusieurs années. Nous voyions sans cesse de nouveaux paysages, de nouvelles demeures. Nous vivions la plupart du temps loin d’Offleah.

— Vous n’aviez donc pas de véritable foyer ?

— J’avais mon métier et je ne quittais pas mon père. Pourquoi aurais-je voulu me limiter, m’enfermer dans une maison ?

— C’est le cas de la plupart des gens. Ils aiment résider dans ce qui leur appartient.

— Vous-même, avez-vous un foyer ?

— Je n’en ai jamais eu aucun, répondit-il sur un ton neutre.

En cela, ils se ressemblaient. Mais au fond de son cœur Gemma ressentait en vérité comme un vide, dont elle n’osait faire mention. Elle se souvint de sa pauvre mère, qui faisait jadis grief à son mari de voyager toujours par monts et par vaux. Mener une vie stable, vivre en un lieu choisi, en compagnie de voisins connus, c’était une des satisfactions dont la malheureuse avait toujours été frustrée, même après qu’elle avait quitté les siens.

Elle les avait quittés pour suivre un homme jeune, et fort, et beau, un guerrier qui ressemblait tant…

Une fois de plus, Gemma chassa de son esprit ce souvenir, que celui qui s’appelait Ash avait ravivé.

— Nous étions de retour à Offleah, reprit-elle, pour y séjourner plus longtemps que de coutume. Mon père est tombé soudainement malade et, sans que j’aie pu rien faire pour le secourir, la mort l’a saisi.

Elle détourna son regard de la porte, et de celui qui lui tournait le dos. La vue de ces larges épaules suscitait en elle trop de souvenirs.

Elle ne put poursuivre son récit qu’au prix d’un pénible effort.

— Peu de jours après son décès, les Vikings ont envahi le domaine. Erik réclamait les services d’un orfèvre. C’est parce qu’il avait appris l’existence de mon père qu’il s’était déplacé jusqu’ici, avec ses hommes et ceux qui les suivent. Quand il a su que l’orfèvre était mort, il est entré dans une violente colère. Mais on avait fait mention devant lui de ma compétence. Ses informateurs, qui s’en étonnaient comme le font la plupart des gens, avaient prétendu que le talent de la fille égalait celui du père. Il s’est donc calmé et m’a confié le travail. Il me l’a imposé plutôt, et pour me tenir sous sa dépendance il m’a spolié de tous mes biens.

Ce récit n’avait même plus le pouvoir d’émouvoir Gemma. Son cœur s’était endurci. Elle ne s’attachait plus qu’à la survie de son frère et à la sienne, puisque l’enfant ne pouvait compter que sur elle.

Pourquoi Ash se retournait-il vers elle, pourquoi s’approchait-il ? La porte était restée ouverte. Le froid la fit frissonner. Il y était moins sensible qu’elle. Une telle chaleur se dégageait de son grand corps !

Cette chaleur, elle la redoutait car elle constituait une menace. Recrue d’épreuves, elle ne pouvait s’exposer à de nouveaux dangers.

Son torse était solide comme une muraille. Il sentait bon le propre, pour s’être baigné après avoir dépecé le sanglier. Elle préférait ne pas penser à la force qu’il lui avait fallu mettre en œuvre. A son audace aussi.

Elle ferma les yeux pour ne plus avoir à contempler son visage. Il fallait qu’elle termine son récit. Alors il pourrait l’abandonner à sa solitude.

— Mon frère se nomme Edgefrith. Il est plus jeune que Boda, puisqu’il n’a que dix ans. Erik ne s’est pas contenté de confisquer tous mes biens pour me tenir sous sa coupe. Il a enfermé mon jeune frère dans ce qui servait déjà de cachot, au temps de l’occupation romaine. Si je n’obéis pas à ses ordres, si la commande qu’il m’a passée n’est pas livrée dans le délai prévu, il m’a promis de le tuer. Ses hommes connaissent cette menace et lui donneraient suite, s’il arrivait à Erik de disparaître.

Elle sentit que Ash s’écartait. C’était fini. Il allait la laisser là. Tant mieux. Une telle présence n’avait-elle pas quelque chose de redoutable ?

— Voilà toute l’histoire, conclut-elle. Lors de ma première entrevue avec Erik, je lui ai dit que j’attendais le retour de mon mari, afin qu’il me laisse tranquille. On m’avait dit en effet que les Vikings, bien que barbares, respectent par une sorte de superstition les liens du mariage. J’espérais qu’ils s’éloigneraient d’Offleah dès l’achèvement de mon travail, sans que j’aie à apporter la preuve de mes affirmations.

Elle se trouvait entre les bras de celui qu’elle redoutait. Loin de la fuir, il s’était approché et l’avait prise. Sans que Gemma comprenne pourquoi, il la garda contre lui, l’enveloppant de sa chaleur et de sa force. Elle ressentit cette étreinte intime comme une offrande, comme un don.

Ce don, elle ne pouvait l’accepter. Elle aurait plus volontiers subi la contrainte, l’exercice de la force. Un don implique le partage, l’aveu d’une vulnérabilité, d’un besoin. Il ne fallait pas qu’elle se laisse aller à ce genre de faiblesse.

— Mais je n’ai que faire d’un mari, ajouta-t-elle. Je vis seule, de propos délibéré. Je ne me soucie que de mon frère, et occasionnellement de Boda, dont il s’est fait un ami. Boda est un orphelin de quatorze ou quinze ans, dont les parents ont été victimes des barbares. Il se sent chez lui dans ma maison, et me rend volontiers service. Je ne désire aucune autre présence près de moi parce que…

A quoi bon rappeler que l’expérience de sa mère lui avait appris la vanité des promesses, offrandes illusoires des hommes, quand ils portent les armes, surtout ?

— … Je vis seule parce que je l’ai voulu ainsi, et que cela me plaît ! acheva-t-elle avec conviction.

Elle se redressa, releva les paupières — et comprit aussitôt l’erreur qu’elle venait de commettre. Des yeux aux couleurs sombres et claires de la forêt émanait une étrange chaleur. Elle sentait cette chaleur la pénétrer profondément, tout comme à leur première rencontre, au bord du chemin.

Le temps semblait s’être arrêté. Gemma n’avait plus conscience que du grand corps qui l’enveloppait tout entière, de sa douceur et de sa force contenue. Elle vit le regard de l’homme s’éclairer, se poser sur sa bouche. Elle sut ce qu’il allait oser.

Son cœur battit à tout rompre. Aucun homme ne l’avait jamais embrassée. Jamais elle n’avait souhaité se soumettre à un tel assaut.

Elle vit le beau visage s’incliner vers le sien, ses traits réguliers se brouiller, parce qu’ils étaient trop proches. Elle éprouva la tiédeur de son souffle. L’espace d’un instant, le mouvement s’interrompit. Leurs lèvres ne s’effleuraient pas encore. Irrésistiblement, il la maintenait près de lui, pressée contre son corps, si étroitement qu’elle en reconnaissait l’agencement, les volumes, les reliefs, pour les avoir vus dans leur nudité, et palpés avec émotion.

La vie intense dont ce contact intime lui avait apporté la révélation, elle désirait en comprendre le mystère. Elle voulait savoir tout ce qu’elle ignorait encore.

A la faveur de cet instant de grâce, elle aurait pu s’échapper, rompre le charme qui l’envoûtait, éviter la caresse. Malgré la force de celui qui l’étreignait, elle aurait pu le repousser. Sans doute ne l’aurait-il pas retenue. Elle lui faisait confiance sur ce point.

Mais alors elle serait retournée à sa solitude, à son ignorance.

Les lèvres de l’homme se posèrent sur les siennes.

La surprise ne suscita d’abord en elle que de l’effroi. Elle éprouva comme une brûlure, une angoisse qui lui coupait le souffle et jetait le désordre dans ses sens comme dans son esprit. Et puis elle comprit ce que lui apportait cette chaleur et ces sensations trop vives. Elles lui apportaient le plaisir de la jouissance, qui déferlait en vagues à travers tout son corps.

Une exclamation étouffée lui échappa. Le baiser se fit plus insistant, et la jouissance plus grande. Une ardeur inconnue brûlait en elle, jusque dans les profondeurs de ses entrailles, aiguë, insupportable.

Gemma se contorsionna, non pour éviter l’étreinte, mais pour la rendre plus complète et plus intime, pour retrouver les reliefs de la musculature qui embrasait ses sens, aussi bien que ses zones les plus mystérieuses, dont elle gardait un si ardent souvenir.

Elle revoyait avec une étonnante précision le grand corps dénudé étendu sur le sol, exposé à la curiosité, à la convoitise de son regard. Sa peau se souvenait des sensations inouïes reçues de lui au contact de sa chair, sous sa masse même lorsqu’en se déplaçant il avait imprimé en elle son extraordinaire vigueur.

Alors qu’elle l’avait toujours méprisée, voilà ce qu’elle offrait, l’intimité de l’homme — l’éveil de tous les sens à une vie nouvelle. Son corps obéissait aux mouvements que lui imprimaient le torse puissant et les hanches, fortes et souples comme celles d’un fauve.

Les épaules et le dos appuyés au mur, elle éprouvait la pression des muscles tendus, et au-dessus de sa taille celle d’une orgueilleuse virilité. Elle aurait pu craindre la menace de cette turgescence, mais loin de vouloir en éviter la fougue elle la provoquait au contraire en se cambrant, en s’agrippant des deux mains au torse de l’homme, pour s’y presser.

Sans doute était-il sensible à la fringale de plaisir qui la dévorait, car il entrouvrit ses lèvres pour pénétrer sa bouche, et la soumettre à la torture exquise de sa langue indiscrète et forte, qui l’explorait.

Secouée par une sorte de spasme elle crut défaillir, mais il la maintint fermement. Ses mains s’appliquaient à sa taille, à ses reins, palpaient ses flancs et atteignaient enfin les courbes jumelles de ses seins.

Eperdue, elle sombra dans un vertige qui annihilait toute réflexion. Comme hors d’elle-même, elle s’offrait tout entière. Ses jambes ne la portaient plus, elle s’abandonnait à la force de l’homme, à la volonté du guerrier.

Elle sentit soudain un signal la traverser, comme une aiguille de glace. L’alerte du danger.

L’homme pouvait faire d’elle ce qu’il voulait. Elle n’avait pas la force de lui résister. Pire encore, elle n’était pas certaine de le vouloir. Après l’avoir soumise à ses désirs, il n’aurait plus qu’à la laisser seule, misérable et frustrée.

Les lèvres et la langue conquérantes avaient quitté sa bouche pour la chair de son cou, la naissance de sa gorge. Le pouvoir de cette séduction, l’efficacité de cette exquise caresse allaient la conduire à la folie, à l’esclavage.

Elle ne pouvait tolérer semblable démission.

Galvanisée par la peur, par la colère de la révolte, elle se raidit, et de tous ses faibles muscles tenta de briser l’étreinte.

— Lâchez-moi !

Elle allait le griffer, le mordre. Elle le tuerait, au besoin. A moins qu’il ne se trouve contraint de la tuer.

Le guerrier était déjà à quelque distance, et la contemplait, impassible.

Gemma sentit des sanglots l’étouffer. Elle haïssait les guerriers.

— Je sais bien ce que vous êtes ! balbutia-t-elle.

Il ne la quittait pas des yeux. C’est ainsi que procèdent les hommes d’armes, avant d’engager le combat. Ils fixent leur adversaire, pour le fasciner. La terreur saisit Gemma. Allait-il la frapper ? Dans son esprit troublé, les traits de cet inconnu éveillaient de plus en plus précisément le souvenir de Lyfing.

— Vous profiteriez de moi, je le sais. Je sais tout ce qui se trouve caché en vous…

Le beau visage se vida soudain de toute expression. Il semblait à présent inhumain. Il esquissait un geste, il allait passer à l’action.

Gemma bondit, vive comme l’éclair, pour s’emparer d’une forte branche, sur la réserve de bois. L’écorce lui blessa la paume. Inutile et dérisoire précaution. Il n’avait pas même vu son geste. Il était sorti dans le noir et le froid.

Soulagée, Gemma remit à sa place le gourdin improvisé. Elle était saine et sauve. D’un regard circulaire elle parcourut la pièce vide, comme pour s’assurer de sa solitude. La viande était là, sur le muret du foyer. Elle n’aurait pas à s’humilier devant Erik.

Ce sanglier, Ash l’avait tué pour elle. Il lui en avait fait don.

Gemma se rendit dans sa chambre, vide elle aussi. Elle se dévêtit et se glissa dans son lit.

Tout allait pour le mieux. Elle allait vivre tranquillement, puisqu’il était parti. En le repoussant, elle l’avait chassé de son existence. A en juger par son expression au dernier instant, il ne reviendrait jamais.

Il faisait bien froid, dans son lit. Elle se trouvait désormais pourvue de tout ce qu’elle pouvait raisonnablement espérer. Il lui suffisait d’achever son travail, et son frère lui serait rendu. La vie reprendrait son cours ordinaire, comme avant les deuils et les destructions, avant…

Elle abaissa les paupières pour ne plus voir ces yeux qui brillaient d’un si vif éclat, se pelotonna sur elle-même pour ne plus ressentir sur sa peau la chaleur d’une autre chair. Mais c’est de son esprit surtout qu’elle voulut chasser le souvenir de cette désolante tristesse qu’elle avait vue dans le dernier regard qu’il lui avait jeté.

Elle était heureusement parvenue à sauvegarder ce qui lui était essentiel, son indépendance ; son avenir, qu’elle voyait s’ouvrir, indéfiniment, libre de tout obstacle, devant elle.

Un avenir morne et vide.

* * *

— Ils sont tous morts, messire le roi.

Le baron Osmode vit avec inquiétude la fureur se répandre sur les traits juvéniles de son souverain. Il ne fait pas bon apporter aux puissants de mauvaises nouvelles. Même lorsque le jeune souverain n’est qu’un rêveur, assez naïf pour espérer vaincre les Danois.

— Tous morts ?

Dans la salle du trône un frisson d’émotion parcourut l’assemblée. Nobles seigneurs, évêques et hommes d’armes frémissaient à l’annonce d’une défaite aussi cruelle. De cette émotion Osmode mesurait l’ampleur. Mais il ne quittait pas des yeux le visage du roi.

— Nous sommes arrivés trop tard pour venir à leur secours, poursuivit-il. On aurait pu croire que les Vikings savaient…

Il se tut, et entendit avec satisfaction les chuchotements que son silence suscitait.

— Eh bien, parle ! ordonna le roi Alfred.

Osmode baissa la tête, de manière à manifester son hésitation et son embarras.

— Sire, on aurait pu croire que les Vikings savaient à l’avance en quel lieu la patrouille frontalière allait passer. Ils avaient préparé une embuscade.

Derrière lui, un crissement retentit. Un homme d’armes venait d’esquisser le geste de dégainer son épée. Impatients et nerveux, les gardes ne songeaient qu’à en découdre. De la sueur lui coula dans le dos.

Ils avaient perdu la raison, ces guerriers saxons que la présence de leurs futurs vainqueurs rendait suspicieux à l’extrême.

— Nous n’avons pu que compter les cadavres, reprit-il. Tous les membres du détachement sont morts. A l’exception, toutefois…

— Continue !

La voix du roi était tranchante. Il s’impatientait.

— A l’exception d’un seul, sire.

Sous sa cotte de mailles et sa chemise de protection, comme la sueur était froide ! Il lui fallait aller à l’essentiel.

— J’ai vu le seigneur Ashbeorn.

Les murmures devinrent une rumeur sourde. Il fallut que le roi fasse un geste de la main pour y mettre fin.

Osmode se laissa tomber à genoux, comme il sied à un porteur de très mauvaises nouvelles.

— Il a survécu à la tuerie, sire. J’ai tenté de le rattraper, mais en vain. Il a disparu dans les sous-bois et…

Les lèvres pincées, le sourcil froncé, Alfred se refusait à le croire, comme il l’avait pressenti.

— Alors tu n’as pas parlé à celui que tu as vu s’enfuir ? Tu ne l’as pas vu de près ?

Osmode eut une sorte de brève commotion, et son cœur battit autrement dans sa poitrine. Il l’avait vue de si près, sa victime ! Ses mains gardaient le souvenir de leur effort dans les gantelets de fer, alors qu’elles écrasaient la gorge du détestable Ashbeorn, du suppôt le plus dangereux d’Alfred. Il n’oublierait jamais le terrifiant combat qu’il avait livré contre ce corps meurtri, étendu sur le sol et désarmé, mais si puissant encore. La mort seule l’avait rendu inoffensif.

L’égorgement aurait été plus expéditif que la strangulation, mais trop surprenant, en cas de découverte. Après avoir constaté la mort, il avait traîné le cadavre dans le sous-bois.

— Si tu ne l’as pas vu de près, insista le roi, comment sais-tu que cet homme était le seigneur Ashbeorn ? Puisqu’il s’est enfui, c’était peut-être un Viking ?

— Messire le roi, je suis prêt à attester sous serment ce que j’ai vu ce jour là, parmi tous ces hommes massacrés.

Les morts ne parlent pas. Et en ce qui concerne les vivants, il suffit de les convaincre.

— L’homme que j’ai vu s’enfuir vers Offleah était bien Askr…

Avait-il bien servi sa cause en feignant de prononcer à la manière des Vikings le nom de son ennemi défunt ? En matière de tromperie, il faut savoir se montrer prudent.

— J’ai bien pu faire erreur, sire, dit-il d’une voix moins forte, de manière à associer l’humilité à la conviction d’un homme de devoir. Pardonnez-moi de vous apporter de si funestes nouvelles. Ce qui est absolument certain, c’est que l’homme s’est enfui dans la forêt et que malgré tous nos efforts nous n’avons pu le rejoindre, ni lui ni les Vikings.

— Eh bien, baron, ton rapport me semble clair.

Le roi s’exprimait lentement, d’une voix impersonnelle qui n’excluait pas des arrière-pensées embarrassantes. Osmode se hâta de pousser son avantage.

— Nous étions trop près d’Offleah. Conformément à vos ordres, sire, nous nous sommes abstenus d’intervenir sur le sol de la Mercie.

— J’ai interdit en effet que mes guerriers y pénètrent.

Le visage du roi était demeuré impassible. Allait-il enfin se laisser convaincre ?

Délibérément, Osmode se redressa vivement, pour se donner l’allure d’un responsable entreprenant et dévoué, pétri de loyauté et de courage.

— Sire, si j’osais…

Sans doute ce roi était-il réputé pour son intelligence et sa présence d’esprit. Mais Osmode, plus âgé que lui de dix ans et riche d’une longue expérience, saurait s’imposer à lui.

Le souverain serait aussi facile à mener que l’un de ces ours que l’on voit dans les foires. Il venait de faire un signe d’acquiescement, pour encourager son conseiller à poursuivre.

— Eh bien, donnez-nous de nouvelles instructions, sire. Il nous suffit d’investir Offleah, ce nid de vipères, et la frontière de votre royaume se trouvera à l’abri de toute incursion. Je m’offre à conduire cette expédition. A moins que…

Les jeunes gens sont avides de gloire.

— A moins que vous ne preniez en personne la tête de l’expédition, fils d’Athelwolf. Nous serions alors certains de marcher à la victoire !

Osmode retint son souffle. Son visage n’exprimait que l’ardeur et l’enthousiasme. Nul ne songeait à rompre le silence.

Il baissa les yeux, sans plus rien voir autour de lui. Il était allé trop loin. Il le savait. Sa présomption pouvait lui être fatale. Que dire à présent, que faire ? Il aurait dû rester agenouillé, jusqu’à ce que le roi lui ordonne d’abandonner cette posture. Il aurait dû…

On lui frappait l’épaule. Le roi s’était déplacé, il lui souriait. Quel soulagement !

Alfred, roi du Wessex, était la bonté même, à ses heures. Il semblait se soucier si fort du sort de chacun qu’il y avait dans cette attitude quelque chose de confondant. Lui-même victime de ce charme étrange, Osmode, délivré de ses craintes, n’en était pas moins furieux. Il lui semblait paradoxalement subir une domination.

Alfred n’avait plus sa place dans un pays où les nouveaux maîtres s’apprêtaient à évincer les anciennes dynasties. Pour tirer profit de ce bouleversement, il importait de se ranger, avant même qu’il ait lieu, dans le camp des vainqueurs.

La main chargée de bagues lui tapotait l’épaule. Ce geste exprimait la familiarité d’un ami, la camaraderie d’un frère d’armes. La confiance. C’est ainsi qu’Alfred séduisait les naïfs de son espèce.

Osmode ne se laisserait pas prendre à de tels enfantillages.

— Venez avec moi, et causons, dit le roi.

Osmode s’inclina, et suivit celui dont il préparait la chute.