Le sceptre d'or
Dans ses yeux brûlait une flamme. Mais…
8.
Dans ses yeux brûlait une flamme. Mais la main que Gemma pressait de la sienne demeurait immobile.
— Non, dit-il. Vous ne pouvez rien apprendre de moi. Je n’ai aucun don pour enseigner… quoi que ce soit.
Elle ressentait sa puissance, elle contemplait les traits de son visage, baignés de lumière ou estompés par l’ombre du frêne. Le vent soulevait sa chevelure en longues mèches, dégageait sa nuque puissante, la carrure de ses épaules.
Mais Gemma ne craignait plus sa puissance. Elle ne se souciait que de ce qu’elle pouvait lire dans ses yeux.
— Si vous refusez de m’apprendre ces choses, alors je resterai ignorante. Nul autre que vous ne me les enseignera. Je n’ai confiance qu’en vous.
— Je ne suis pas digne de votre confiance.
Il mentait, naturellement.
Ni les ombres du frêne, ni ses dérobades, ni son imposante stature n’y faisaient rien. Il lui avait permis de voir quelle vérité vivait dans son regard. Rien ne prévaudrait contre cette révélation.
— Puisque vous pouvez lire en moi avec certitude, moi aussi je peux lire en vous, dit-elle en le fixant dans les yeux. Je connais vos désirs, et je veux tout apprendre. Soyez mon maître, je vous prie.
Ses yeux brillaient, la profondeur de son regard semblait insondable. Gemma sut qu’elle ne s’était pas trompée. Une chaleur soudaine l’embrasa. Ils étaient si près l’un de l’autre, l’atmosphère s’emplissait d’une sensualité si grisante ! Homme et femme, ils étaient là, complémentaires, faits l’un pour l’autre, unis dans le même désir.
Mais dans sa poitrine l’inquiétude déréglait les battements de son cœur. Si, en cet instant, tout concourait à la réalisation de son rêve, Ash restait libre de sa décision. S’il n’accédait pas à sa demande, s’il refusait de lui prodiguer l’initiation à laquelle elle aspirait avec tant de force, alors elle se trouverait perdue, condamnée à vivre à jamais une existence désespérément vide.
Pour le convaincre, elle rompit le silence qui venait de s’établir entre eux.
— Je suis seule. J’ai toujours souffert de la solitude, je m’en rends compte à présent. A tout ce qui respire en ce monde, je fais pitié. Comprenez-moi, je vous en prie, ne m’abandonnez pas à cette affreuse solitude.
Les émotions les plus confuses faisaient trembler sa voix et la privaient d’éloquence. Mais le regard des yeux verts et sombres comprenait sa détresse, y compatissait.
Leurs mains s’unirent, sans que l’on puisse savoir lequel des deux en avait pris l’initiative. Ils communiaient ainsi dans la simplicité originelle, comme dans la complexité des sentiments ineffables, qui échappe à toutes les analyses et à toutes les constructions de la raison.
Une étreinte fougueuse les embrasa.
Ash avait la pureté et l’ardeur du feu qui enveloppe ce qu’il consume. Sa chaleur se communiquait à la jeune femme par la simple caresse de ses mains, par la souplesse et l’élégance de son allure, par le jeu sur elle de ses lèvres.
Gemma éprouvait avec ravissement l’exaltation de tous ses sens. Ash la transportait dans un extraordinaire état d’excitation. Sa bouche dévorait la sienne, s’y abreuvait, la prenait pour s’en repaître et se donnait à elle.
Elle comprit la générosité de cette offrande, le caractère exceptionnel de ce baiser, qu’elle vivait comme une découverte.
Des deux bras elle l’enlaça. Ash eut un gémissement continu, pendant que tous les éléments de son grand corps entraient en action, comme pour manifester une sorte d’allégresse générale.
Dans la puissance du désir viril, Gemma reconnaissait celle de son propre désir.
Leur excitation ne cessait de s’amplifier. A la volonté primitive de possession réciproque s’alliait celle de l’offrande, de la volupté non seulement partagée mais offerte à l’autre. Les mains de Gemma poursuivirent plus bas leur exploration, s’écartèrent un instant pour porter ailleurs leur caresse, pour satisfaire des curiosités nouvelles.
Il y avait dans la tension extrême qu’elle provoquait de quoi l’épouvanter et la convaincre de fuir. Mais elle était allée trop loin pour faire retraite, elle se trouvait comme perdue dans cet homme, sans espoir de retour.
L’une de ses mains s’était appliquée à l’intérieur de la cuisse, qui frémit violemment. Elle remonta, franchit sans quitter la peau l’obstacle du vêtement en désordre, pour atteindre enfin le mystère éblouissant de la chair turgescente. Le cri de surprise qui s’échappa de sa gorge se perdit dans la bouche qui baisait la sienne.
Ash eut un sursaut. Ses mains s’emparèrent de la taille et des hanches de Gemma, de ses reins et des rondeurs jumelles qu’ils surmontaient, pour la presser contre lui. Le cœur battant à tout rompre, Gemma émit un râle sourd. Elle allait défaillir, cesser de respirer sans doute. Mais pour rien au monde elle n’aurait interrompu cette étreinte.
Ses mains se hasardaient sur les muscles les plus volumineux peut-être, en haut des cuisses, s’approchaient du sexe dressé qui de sa raideur meurtrissait le creux de sa chair la plus intime, moite et brûlante à la fois. Ses doigts atteignirent enfin la peau nue du membre brûlant lui aussi qui la tourmentait de ses assauts à travers le tissu. Ash se cambra d’un coup, avec une violence qui leur arracha à tous deux un cri sauvage.
Gemma se sentait tout entière embrasée, avec tant d’intensité que de la crainte accompagnait son délire de volupté. En elle se déchaînaient des énergies éblouissantes, des élans et des pulsions qui lui révélaient l’existence de virtualités inconnues. Projetée dans d’enivrants mystères, elle s’y perdait comme dans un océan.
— Ash…
Elle avait balbutié son nom, dans un râle.
— N’ayez pas peur.
Hagarde, elle vit dans ses yeux la couleur chaude de l’écorce de frêne, ainsi que les éclats verts et lumineux de l’opale la plus profonde. Eperdue, elle craignit follement que l’esprit de la forêt ne l’abandonne. Par quel moyen s’orienter dans ce tourbillon, en prolonger la magie ?
— Je ne sais que faire, murmura-t-elle.
— Vous n’avez rien à faire. Laissez-vous guider par mes caresses.
Son souffle était chaud, malgré la brise. Sa bouche se posa sur sa gorge, si ardente qu’elle en frissonna. Appuyée au frêne, elle vit le beau visage se pencher pour atteindre son sein.
Il en prit la pointe entre ses lèvres et la titilla du bout de la langue, déterminant en elle des ondes de plaisirs si intenses qu’elle en gémit et se cambra, la poitrine offerte, les reins arqués, saisie par la délicatesse comme par la puissance de cette caresse, qui se diffusait partout en elle, jusqu’à la faire défaillir.
Elle se concentrait tellement sur cette sensation qu’elle ne sentit pas que ses vêtements en désordre subissaient un autre assaut. Elle tressaillit de surprise et d’effroi lorsque deux doigts s’immiscèrent au sommet de ses cuisses, dans la moiteur de sa chair la plus intime.
Elle ne pouvait tolérer une telle intrusion. Le danger était trop grand, un reste de raison le lui disait. Mais au contact de ces doigts la nacre de sa féminité était si brûlante et si fraîche à la fois, ses veines charriaient un tel afflux de sang, sur un rythme si vif que cette région, la plus discrète de son corps, semblait en devenir le centre. Les doigts habiles écartaient des franges délicates, la révélaient à elle-même. Cette découverte suscitait une sorte de tension, d’inquiète expectative. Or la volupté était si grande que rien n’importait plus que le jeu de ces doigts, l’entrée dans l’univers des sensations inouïes.
Eperdue, elle serait tombée sans doute si Ash ne l’avait soutenue, étreinte, supportée, ajoutant par sa chaleur et sa proximité à l’intensité du bonheur sensuel. Le corps de Gemma se cambrait, s’incurvait tour à tour, désireux d’éprouver par élans successifs le contact des muscles et des vêtements rugueux du grand corps contre lequel il ondulait.
Gemma se débattait, tentait de mordre comme l’aurait fait une panthère, en émettant des cris inarticulés. Elle ne se contrôlait plus. Mais Ash demeurait maître de la situation, et continuait à prodiguer sa caresse. Il ne voulait que lui donner du plaisir, lui faire connaître les sensations les plus vives, sans rien attendre en retour.
Les reins projetés en avant dans une soudaine détente, elle connut d’un coup l’explosion de la félicité, l’extase qui ouvre l’accès à des mondes nouveaux. De sa main, de ses doigts, Ash investit la féminité palpitante, pour la combler d’une certaine façon de sa présence.
Il la tint serrée étroitement contre lui, les lèvres dans sa chevelure, respirant au même rythme précipité qu’elle, moite comme elle d’une sueur amoureuse.
Il demeura immobile, la protégeant de sa chaleur comme il l’aurait fait d’un bouclier. Les yeux fermés, tremblante, Gemma s’abandonna contre lui. Elle venait de recevoir l’offrande de sa caresse, le gage de l’amour qu’il avait d’elle, de son corps.
L’amour, mot redoutable entre tous. Ash n’avait rien exigé d’elle, et pas même après lui avoir appris le bonheur sensuel, alors qu’il la tenait encore contre lui et qu’elle le sentait embrasé d’une ardeur qu’il n’avait pas voulu satisfaire et dont les manifestations persistaient, arrogantes. Gemma aurait pu subir le même sort que sa mère, se trouver soumise à la même dépendance. Elle n’aurait pu s’en défendre, faute de volonté aussi bien que de force physique.
Elle n’avait pas compris le sens de ce qu’elle lui avait demandé.
Elle lui avait aveuglément fait confiance pour ne pas en user contre elle, de cette puissance dangereuse qui résidait en lui. A un homme d’honneur, ne se fie-t-on pas ? Il l’avait d’une certaine façon respectée, mais ne se trouvait-elle pas séduite, attachée à lui ?
Il ne faut jamais se fier aux guerriers, lorsqu’ils sont trop beaux.
Elle observa son visage, qui se détournait un peu — la ligne pure de sa joue, ses hautes pommettes, encore enfiévrées de passion, l’éclat vert de ses yeux sous ses longs cils. Tant de beauté la fascinait à nouveau. Non plus, comme la première fois, une beauté formelle, celle des chefs-d’œuvre que crée le ciseau du sculpteur, mais une beauté vivante et profonde. Elans passionnés et volonté réfléchie, pouvoir de la pensée et exubérance de l’instinct vital.
Elle avait reçu son offrande, sincère et désintéressée.
Son cœur lui faisait mal. Elle ne voulait plus penser à cela. A ce qu’il emporterait d’elle, lorsqu’il partirait.
Au-dessus de leurs têtes, le frêne s’agitait dans le vent. Ses racines se perdaient dans les profondeurs de la terre, mais ses branches souples et résistantes dansaient dans l’air une danse étourdissante.
Il partirait. En partant, il emporterait l’univers, à demi révélé, qu’il lui avait permis d’entrevoir.
* * *
L’obscurité de la nuit. C’était à elle qu’il appartenait. Il n’avait pas sa place, à la lueur du foyer, dans la demeure de Gemma. Elle dormait, sans doute.
Ashbeorn fit halte à proximité de la grande construction, ombre parmi les ombres. Là se trouvait sa place, et sa vie. Loin d’une créature aux cheveux d’or, au cœur brave et généreux.
Ce moment de folie était né de sa beauté, de la chaleur qu’elle lui avait offerte sans comprendre la gravité de son imprudence.
Elle ignorait tout.
Jamais elle n’aurait dû s’approcher de lui dans la forêt, lieu de tous les mystères et de tous les enchantements. Elle n’aurait pas dû lui jeter ce regard confiant et entendu, alors qu’elle n’y entendait rien.
Jamais elle n’aurait dû lui dire qu’elle avait confiance en lui.
La confiance. Toute sa vie, il l’avait recherchée. Jamais il n’avait été capable de la mériter. Celle de Gemma moins que de tout autre.
Il ne pouvait la payer de retour.
Dans l’ombre, il s’avança silencieusement vers son but. Une torche éclairait vaguement les quelques marches de l’entrée, en répandant dans l’air la forte odeur de la poix.
Il savait quel monde et quel spectacle il allait trouver à l’intérieur. Il appartenait à ce monde.
Il chassa de son esprit le souvenir de Gemma, de son souffle léger, de ses soupirs, de la douceur de ses lèvres, de sa gorge. De la chaleur ardente et moite de sa féminité. De la lumière de ses yeux bleus.
De sa vulnérabilité.
Cette vulnérabilité, il n’avait pas à la prendre en charge. Il ne pouvait en être tenu pour responsable.
Aussi bien pourquoi s’était-il mis en tête d’explorer les mystères d’une âme aussi délicate ?
Les pensées de cette femme cultivée et brillante, ses scrupules, ses chagrins et ses peines se situaient dans un monde supérieur au sien, inaccessible aux rustres de son espèce.
Il s’apprêtait à remplir dans ce camp une mission très particulière. A supposer même qu’il s’en trouve dispensé, aucun lien ne pouvait l’unir à une personne de cette qualité.
Il gravit les degrés de pierre qu’avaient sans doute usé jadis les Romains, et plus récemment les chevaliers courtisans du roi de Mercie. La grande halle recouvrait un antique soubassement de pierre.
Il s’était bien sûr aperçu qu’une ombre maigre suivait la sienne, mais peu lui importait. Les appréciations critiques d’un gamin lui étaient indifférentes, aussi bien que l’opinion de Gemma, après que Boda lui aurait fait part de ses observations, ou plutôt des résultats de son espionnage.
Il fallait bien que Gemma n’ignore rien de lui. Ne s’était-elle pas mise en quête de sa vérité ?
De la grande porte entrebâillée s’échappaient des clameurs, de la lumière, et des odeurs caractéristiques des réunions de guerriers en fête, fumée des torches et boissons répandues. Il pénétra sans répugnance dans la salle empuantie. Ne s’y trouvait-il pas chez lui, revenu aux sources, d’une certaine façon ? N’avait-il pas connu ces festivités brutales au cours desquelles des hommes sans cesse exposés à la mort s’étourdissent, échappent au froid et aux fantômes de la nuit, à la misère des contrées ravagées par leurs meurtres et leurs pillages ?
Un inconnu lui sourit largement et lui frappa l’épaule de la main, comme s’ils étaient amis de longue date. Sans hésiter, Ashbeorn lui rendit la pareille. Il se trouvait d’emblée adopté, et ne s’en étonnait pas. Il but d’un trait le hanap de vin aigre qu’on lui offrait, avant de s’associer aux rires approbateurs des témoins de son exploit.
Il posa sur une table à tréteaux la grande corne à la monture de bronze et s’immergea dans l’atmosphère vulgaire et chaleureuse de noce barbare. Ne l’avait-il pas connue dès l’enfance ?
Ces sauvages, ne le reconnaissaient-ils pas comme l’un des leurs ?
* * *
— Parle ! Où l’as-tu vu ? Quand ? Avec qui ?
Pour cette fois, Boda ne semblait pas enclin au bavardage, ni aux confidences. Le regard maussade, il fronçait les sourcils, comme en proie aux affres d’un débat intérieur.
— Dans la grande salle. Avec eux. Avec Erik. La nuit dernière. Je l’ai vu entrer …
La gorge de Gemma se serra.
— Il a sans doute rencontré quelqu’un en sortant, on a dû l’inviter.
Sa tête lui faisait mal. Elle y porta la main pour la passer dans ses cheveux, mais ses doigts rencontrèrent son voile. Elle aurait voulu crier, pour exprimer sa détresse.
— Une invitation, reprit-elle pour mieux s’en persuader, il ne pouvait naturellement pas la refuser.
Elle se contraignit à observer plus attentivement Boda. La lumière du matin lui blessait les yeux. Elle aurait mieux fait de dormir cette nuit, plutôt que de faire alterner les veilles inquiètes et les rêves étranges. C’était de Ash qu’elle avait rêvé, bien sûr. Parti loin d’elle, aux limites d’un désert hostile. Ou la caressant au contraire, suscitant en elle un désir qui la consumait, et que lui seul pouvait satisfaire.
— Entrer dans la salle d’apparat, cela ne signifie pas grand-chose, à vrai dire.
— Vous n’étiez pas là pour le voir.
Boda s’obstinait à combattre toute manifestation d’indulgence, et semblait contenir en lui une sourde indignation. Il y avait dans cette attitude de quoi éveiller les plus cruels soupçons.
Mais Gemma s’en tenait à la réalité des faits. Ash était sorti, la laissant seule dans sa chambre. Rien de plus simple, en vérité. Il s’était montré respectueux, comme il l’avait promis, malgré… l’intérêt qu’il avait manifesté à son égard. Car il s’était attaché à elle, elle le savait, au-delà de tout raisonnement, au-delà même de l’ardeur de ses caresses. Il l’avait raccompagnée, s’était assuré de son confort et de sa sécurité, comme il l’aurait fait pour une personne fragile. Il avait même veillé sur elle, en attendant qu’elle s’endorme.
Il avait attendu longtemps, très longtemps, pour avoir la certitude qu’elle était profondément endormie. A force d’immobilité, elle était parvenue à l’en convaincre.
— Sois raisonnable, Boda. Dans un camp de Vikings, on ne peut rencontrer que des Danois. Personne ne s’en étonne. Moi-même, j’en prends mon parti. Je sais que…
— Il buvait avec Erik, je les ai vus depuis la porte. Je les ai vus comme je vous vois. Il ne savait pas que j’étais là, à les regarder. Ils riaient, tous les deux, ils riaient !
N’avait-il pas fait une promesse à Erik, pour délivrer Edgefrith de ses chaînes ? Ne l’avait-il pas mise en garde, l’invitant à ne pas croire en lui ?
Gemma sentit l’amertume lui monter à la gorge.
— As-tu entendu ce qu’ils se disaient ?
— Je ne parle pas leur langue, moi. Je ne dis que ce que j’ai vu. Celui que vous faites passer pour votre mari et Erik le Sanguinaire se tenaient comme deux larrons en foire, ils n’en pouvaient plus de rire et de se donner des bourrades.
Gemma leva de nouveau la main vers ses cheveux, et constata que son voile frémissait, comme toute sa personne.
— A un moment, Erik avait une garce sur les genoux, précisa l’espion aux cheveux roux, comme pour l’achever.
* * *
— Vous avez trop bu ?
Gemma le contemplait avec épouvante, ce magicien qui avait su l’emporter hors d’elle, lui faire éprouver des sensations exaltantes, ce parangon de beauté virile, de puissance physique et de maîtrise de soi. Les yeux cernés, les traits tirés, les joues comme salies par une barbe naissante, il était pitoyable.
— J’ai trop bu, reconnut-il.
Trahie par le tremblement de ses doigts, Gemma laissa rouler sur le plateau de cuivre les grenats admirables qu’elle se disposait à sertir.
Elle eût préféré un mensonge, une protestation d’innocence.
Elle ramassa les pinces.
— Vous vous êtes bien amusé, cette nuit ?
Elle crut voir passer dans ses yeux un éclair, mais ce n’était sans doute qu’une illusion, car il ne perdit rien de sa placidité.
— Oui, répondit-il en souriant.
Gemma reposa les pinces et s’empara de la pointe acérée qui lui permettait à l’occasion d’entamer le métal.
La nuit précédente, avait-il eu recours comme Erik aux services d’une ribaude ?
A son sourire, elle répondit par un sourire, forcé sans doute, mais nécessaire à son amour-propre.
— Que faites-vous, en ce moment ?
Gemma cessa de sourire. Si Ash ne s’était encore jamais intéressé directement à son travail, elle lui avait reconnu d’emblée des dons d’observation, et une étonnante vivacité d’esprit.
Il devait tout ignorer de sa mission présente. Si dément et ivrogne qu’il fût, Erik n’était pas homme à partager ses secrets. Il partageait ses rires, son vin, ses garces. Pas ses secrets.
— Ce que je fais ? Je vous l’ai dit, des ornements, des bijoux. J’exécute les commandes que me passe Erik. Vous devez bien l’admettre, ajouta-t-elle après avoir marqué une pause.
— Je dois l’admettre, en effet. Je tâcherai de m’en souvenir.
Il fallait qu’elle sertisse le grenat qui se trouvait devant elle. La pointe devait l’y aider. Gemma plissa les paupières. La pointe glissa, lui échappa.
— Attendez !
D’une main, il retenait les siennes. Si rapide, si efficace. En tout ce qu’il entreprenait, il savait faire preuve d’une extraordinaire efficacité.
— Cela n’est rien, protesta-t-elle.
— Vous avez dû vous couper, sans doute. Montrez-moi votre main.
Il scrutait avec soin ses doigts, laissant ainsi à Gemma le loisir de contempler sa main brunie par le soleil et le modelé de sa paume.
Gemma se souvint du rôle qu’avait joué cette main dans les délices auxquelles Ash l’avait initiée. Une bouffée de chaleur l’envahit. Elle voulut retirer sa main. Elle serra très fort ses paupières pour ne plus rien voir, pour dissimuler sa honte, et sa colère.
— Je ne vois aucune blessure.
Il est en effet des blessures invisibles, dont on ne peut mesurer la gravité.
Il lui tenait toujours la main, comme il l’avait fait le jour où, pour la première fois, elle lui avait ouvert la porte de son atelier. Comme il semblait aimable et généreux, ce jour-là ! Elle ne songea pas à lui retirer sa main. De l’autre, elle raviva la lumière de la lampe, pour mieux voir son visage. Négligeant les brucelles qu’elle venait d’abandonner, elle voulut se saisir des lourdes pinces de bronze, qui lui échappèrent et churent avec un bruit de ferraille.
Il lui sembla que Ash fronçait les sourcils. Elle tenta de le rassurer par un nouveau sourire.
— Je ne me suis pas blessée. Je vais bien. Peut-être est-ce votre tête qui va mal en ce moment. Qu’avez-vous fait hier soir, après être sorti de ma chambre ?
Il abandonna sa main. Elle avait osé l’interroger. Petite victoire, en vérité. Le masque de dureté que portait Ash ne s’était pas altéré.
— Je suis allé dans la salle principale, en haut des marches. Je me suis enivré en compagnie d’Erik, et puis j’ai dormi avec les autres, dans la paille et la poussière. Cela se voit à ma mise, il me semble.
Il s’approcha, pour que Gemma puisse mieux mesurer l’ampleur du forfait. Sa tunique empestait en effet le vin répandu. Sa chevelure elle-même n’avait pas échappé au désastre ; elle était sale et emmêlée, alors que depuis son arrivée il avait pris soin de la laver et de la peigner chaque jour. Dans ses yeux cernés, injectés de sang par l’ivresse, on ne pouvait lire ni regret ni remords. On eût dit qu’il portait un masque de dureté et d’intransigeance. A moins qu’en cet instant il ne montrât son véritable visage.
Gemma ne manifesta aucun dégoût. Elle ne quitta pas son siège, bien qu’en se tenant trop près d’elle il lui permît de respirer son haleine chargée d’alcool.
— C’est donc à cela que vous vous êtes occupé, après être sorti de chez moi.
— Oui.
Elle songea à la garce sur les genoux d’Erik. Cette drôlesse était-elle seule ?
— Vous assumez donc vos actes.
— Je les assume entièrement.
Il avait suffi qu’elle contemple cet homme pour qu’elle s’offre à lui avec une ferveur sans aucun doute étrangère à la drôlesse, quelle qu’elle fût, qui cette nuit avait dormi dans la paille avec lui. Il tourna la tête pour regarder distraitement le foyer éteint, et le grand coffre de chêne. Que d’élégance, que de grâce dans son attitude ! Elle perdait la raison. La question qui la préoccupait, elle la garderait pour elle.
A quoi bon la poser ?
Le grenat taillé qu’elle manipulait se mit soudain à sa place, dans son sertissage.
Au moins pouvait-on compter sur la fidélité des objets inanimés. Ils ne décevaient aucune attente.
— Vous teniez absolument à me faire part de vos activités nocturnes, n’est-ce pas ? Si Boda ne m’en avait pas avertie, vous me l’auriez de toute façon appris ?
— En effet.
Il alla ouvrir un moment la porte, pour observer ce qui se passait au dehors. En levant les yeux, Gemma aperçut Boda, qui traversait le terrain de manœuvre, désert à cette heure.
— Pourquoi en faire un tel étalage ? insista-t-elle. Avez-vous craint que ce matin je ne vous assaille de mes… importunités ? Vous regrettez ce qui s’est passé hier ?
— Je ne regrette rien.
En tournant vivement la tête il la surprit, alors qu’elle n’était pas sur ses gardes. Dans ses yeux cernés brillait la flamme familière, elle en avait la certitude. Son cœur lui disait ce que la réflexion ne pouvait connaître. Mais le visage que lui présentait Ash demeurait impassible et fermé.
— Ce dont je voulais que vous soyez instruite va au-delà de cet événement, déclara-il avec fermeté. Il faut que vous me connaissiez tel que je suis. Il n’est pas extraordinaire de me voir en compagnie d’Erik et de ses hommes, partageant leur liesse et leurs distractions. Auprès d’eux, je vis dans mon élément. Rien ne peut modifier cette réalité, quoi que je fasse, quels que soient ceux que je fréquente. Les moments que j’ai passés hier en votre compagnie ne m’inspirent aucun regret. Mais je ne peux renier ce que je suis, ma vérité.
Sa vérité.
Elle le contempla. Comme il était beau, bien qu’il fût encore sous l’influence du symbelgal, séquelle ordinaire des réjouissances brutales. Il y avait de la compassion dans son regard, mais son visage demeurait dur comme de la pierre.
Gemma l’avait prévu. L’expérience de la vie le lui avait enseigné. Dans un moment d’égarement, elle était tombée sous le charme du rêve et de l’illusion. La magie des ombres sous les arbres, celle du génie de la forêt, avaient un moment égaré sa raison.
— Ne vous inquiétez pas, dit-elle. J’ai le sens des réalités. Nul n’est mieux placé que moi pour les connaître, et les comprendre.
Elle se détourna de lui, pour éviter le spectacle de sa pitié, et de son indifférence.
En revenant aux pièces sur lesquelles elle travaillait, elle put bénéficier d’un tout autre spectacle, celui de la matière, qui ne saurait décevoir et demeure éternellement, lorsque l’artiste l’a mise en forme. L’exactitude de la géométrie et l’éclat inaltérable du diamant réjouissent le regard aussi bien que la raison. Ils ignorent les fluctuations, les revirements et les mensonges.
Sans doute son supposé mari éprouvait-il la nécessité de prendre l’air, car il sortit très vite. Gemma ne put s’empêcher d’aller à son tour ouvrir la porte, pour le suivre des yeux. Elle le vit s’éloigner en compagnie de Boda. Leur conversation semblait fort animée. Reprochait-il au compagnon d’Edgefrith sa filature, et ses indiscrétions ?
Les grenats allaient prendre leur place, l’or récemment travaillé formait d’accueillantes alvéoles.
C’était la perfection même.
Le métal précieux et les pierres étaient froids sous ses doigts.
* * *
Celui qui se faisait passer pour le mari de Gemma n’était à la réflexion qu’un fou dangereux.
Après une journée de marche à travers les champs et les bois, Boda tentait de se rendre présentable. Tâche difficile lorsqu’on est vêtu de tissus disparates qui semblent s’être imprégnés de chacune des glaises des pays traversés.
Jamais il n’avait vu tant de drapeaux, d’oriflammes, de remparts si élevés et de fossé de défense aussi large. Il se trouvait dans un vaste espace déboisé et désert, marqué des traces de sabots de chevaux innombrables. A quelque distance, devant un fortin de bois, des gardes l’observaient déjà. Renonçant à toute coquetterie, il marcha bravement vers eux.
Bien qu’il ne représentât aucun danger véritable, les trois archers le considéraient avec suspicion. Il fit halte à distance raisonnable.
— Un message pour le roi ! cria-t-il aussi fort que l’aurait fait un héraut empanaché, monté sur un destrier caracolant.
En prononçant ces mots, il avait porté la main au sachet de cuir que celui qui se faisait appeler Ash s’était appliqué à lui mettre au cou, à l’aide d’un solide lacet.
— Montre tes mains, manant ! cria le plus âgé des gardes, qui en sus de son arc portait une trompe d’ivoire.
Les deux autres s’esclaffaient, sans s’inquiéter autrement.
— Messeigneurs…, poursuivit Boda.
Faute d’avoir préparé un discours, il n’en dit pas davantage. On allait le pendre, sans doute. Ash s’était porté au secours d’Edgefrith, il fallait porter cela à son crédit ; mais cela ne garantissait pas sa santé mentale. Et puis, par sa faute, Gemma avait failli pleurer. Enfin… une fois acceptée, une mission doit être remplie.
— S’il vous plaît, messeigneurs, reprit-il en s’avançant.
Sur leurs cottes de cuir figurait le dragon doré que lui avait décrit Ash. Comme ils échangeaient à son propos quelques plaisanteries, il reconnut l’accent du Wessex — celui du prétendu mari quand il ne parlait pas le danois.
Un cliquetis d’armes, derrière lui, l’alerta. Des chevaux approchaient au grand trot. L’un des cavaliers portait un fanion. Derrière lui, sur un étalon caparaçonné, un chevalier en cotte de mailles, le heaume accroché à sa selle, avait fière allure. Les gardes ne riaient plus.
— Que fait là ce garçon ? cria le chevalier en poussant sa monture assez près de Boda pour lui effleurer le bras de son étrier.
— Messire, il voudrait voir le roi, répondit sur le ton de la dérision celui qui portait la trompe.
Entraîné par des années de chapardage et de lutte, Boda s’était déjà défait de son sachet de cuir et l’offrait au grand seigneur, dont le cheval s’écarta soudain. Le porteur de fanion s’en saisit, l’ouvrit et le tendit à son maître, qui en sortit, blanche et grise, une écorce de bouleau. Il y jeta les yeux, et pâlit.
— Tu veux voir le roi ? dit-il à Boda en le regardant comme s’il venait d’un autre monde. Que cela soit, mon garçon.