Le sceptre d'or

Helen Kirkman · Chapitre 3 sur 16

Pages du PDF

Le sceptre d'or

L’homme allait se récrier. Ce serait la catastrophe.

3.

 

L’homme allait se récrier. Ce serait la catastrophe.

Gemma en ressentait l’imminence dans toutes les fibres de son être, à chacun des battements de son cœur, qui lui faisait mal. Sous ses mains, sous son corps, elle sentait la tension des muscles, la puissance prête à exploser, retenue, contenue. A tout instant cette énergie allait se déchaîner.

L’homme étant un guerrier, il ne prendrait pas le temps de la réflexion. Il se disposait à l’attaque, et nul ne survivrait. Aussi bien se trouvait-il dans une situation désespérée. A supposer qu’un homme nu et désarmé puisse l’emporter, le vacarme alerterait la foule des barbares, au dehors. L’homme ne pouvait savoir qu’il était d’ores et déjà prisonnier, dans l’enceinte d’un campement d’envahisseurs danois.

Elle venait de commettre la folle maladresse de s’éveiller trop tard, après avoir dormi, recrue de fatigue, avec un homme dans son lit. Et voilà qu’Erik était là, qu’il venait d’entrer dans sa chambre, où il n’avait jamais mis les pieds. Elle était perdue.

Les mains de Gemma se crispaient inutilement sur des muscles bandés, durs comme le marbre. Elle voulut lire dans les yeux de l’homme et ne put voir dans leur lueur verte que la menace d’une haine implacable. Sa fureur semblait rayonner par vagues tout autour de lui. Il ne comprenait rien de ce qui lui arrivait, bien sûr, et elle était dans l’incapacité de l’en instruire.

Toujours appuyé au chambranle de la porte, le dément que ses hommes appelaient Erik le Sanguinaire jouissait du spectacle. Alternativement, il la regardait, puis regardait près d’elle l’homme farouche, qui demeurait silencieux.

— Tu t’es fait attendre, reprit-il, mais enfin je te vois. Sais-tu que je commençais à douter de ton existence ? J’espère en tout cas que tu seras à la hauteur de ta réputation.

L’homme au regard vert ne se troubla en aucune façon. Il ne cilla même pas. Gemma sentit qu’il prenait une profonde inspiration.

— Faites-moi confiance pour ne pas vous décevoir, dit-il d’une voix égale et ferme.

Gemma crut s’évanouir.

En elle les sensations et les pensées s’agitaient en tourbillonnant, jusqu’au vertige. Le contact de cette peau, l’imprégnation de tant de chaleur et de tant de colère, mais aussi la surprise d’une telle présence d’esprit chez un être fruste, tout cela la bouleversait, la plaçait dans l’impossibilité de réfléchir. Le bras du guerrier nu était toujours posé sur ses épaules. Il envisageait de lui briser le cou, peut-être. Elle éprouvait si intensément sa chaleur, la tension de ses muscles, qu’elle crut venue sa dernière heure. Sa tête semblait solidaire de l’épaule à laquelle elle s’appuyait. Elle ne pouvait esquisser le moindre mouvement.

L’homme, lui, se déplaça, en se redressant un peu.

Gemma remonta sur elle les couvertures, pour qu’Erik ne s’aperçoive pas qu’elle était en partie vêtue. Elle chercha en même temps refuge contre le grand corps, parce qu’elle ne pouvait faire autrement.

Erik s’esclaffa. A cette hilarité, celui qui la tenait entre ses bras ne répondit point par une manifestation de révolte offensée, mais par un vague sourire, que l’on aurait pu croire d’excuse. Mais ses yeux brillaient toujours du même éclat, et soutenaient le regard cynique et malveillant d’Erik.

— On peut avoir confiance en toi ? dit le Viking. Alors je compte sur toi pour faire merveille. J’exige que le travail soit terminé en deux semaines, avant la pleine lune. Celui auquel je dois le remettre n’est pas de ceux que l’on fait attendre. Tu as intérêt à manier tes outils aussi vivement que ta…

Pour exprimer plus facilement une plaisanterie grivoise, c’est dans sa langue qu’il acheva de la formuler.

Ce faisant, il posa son regard sur Gemma, avant de croiser à nouveau le regard vert de l’homme. On aurait pu croire qu’ils se défiaient. Gemma en eut le souffle coupé. Mais Erik sortit d’un coup, lourdement, Boda sur ses talons.

Le regard que le garçon trop tôt grandi avait porté sur elle indiquait clairement qu’il la tenait pour une Messaline.

La porte claqua.

Vivement, Gemma voulut s’écarter des muscles, de la chaleur, de la virilité qui encombraient son lit. L’homme la retint. Un cri s’étrangla tout au fond de sa gorge.

— Laissez-moi !

— Pourquoi ? J’avais cru comprendre que nous nous aimions.

Comme il s’était déplacé, il la recouvrait en partie de son corps. La plupart des linges qui servaient de couverture, ainsi que la grande cape, venaient de glisser sur le sol. Elle le voyait tout entier ; elle pouvait contempler l’harmonie et le volume de ses muscles, et même la toison bouclée qui la veille avait fait naître en elle des émotions si violentes. Elle voyait à nouveau les traces de coups. Dans les yeux verts brillait comme une flamme, alors qu’au bord du chemin la glace y régnait.

— Laissez-moi, supplia-t-elle encore.

— Il est trop tard, il me semble. C’est vous qui auriez dû me laisser où j’étais, près des arbres. Je vous ai dit de m’abandonner et vous n’avez pas voulu m’entendre. Pourquoi ?

Elle observa son visage. Lavé et rasé, ce visage ne perdait certes rien de sa séduction ; mais elle n’avait pas prévu dans son expression une telle fermeté, une telle assurance. Cela venait sans doute de sa force morale, de la puissance invisible qui vivait en lui. Comment dire à un tel homme qu’elle avait eu pitié de lui ? Elle aurait dû comprendre qu’il n’avait besoin de personne.

— J’ai commis une erreur, murmura-t-elle.

— En effet. Une erreur bien plus grave que vous ne pouvez l’imaginer.

L’un et l’autre respiraient mal, trop vite. Il la prit par les épaules et s’allongea sur elle en arquant son corps. Elle était sa captive.

— Si vous me faites mal, je crie. Boda viendra à mon secours !

Menace dérisoire, en vérité. Dans le regard qui fixait le sien, elle put lire que ni le garçon trop grand et trop maigre ni même la foule des Vikings que l’on entendait confusément s’entraîner sur le terrain de manœuvre ne prévaudraient contre sa volonté.

Mais si fort et si décidé qu’il fût, elle ne lui permettrait pas de lui faire violence. Elle le tuerait plutôt. Elle fronça les sourcils, se raidit et tenta de le foudroyer du regard. Son cœur battait la chamade. Elle sentit contre sa jambe la pression du pansement. L’avait-elle suffisamment serré ? Tenait-il encore ?

Les yeux dans les yeux, ils s’observaient.

— Sans moi, vous seriez mort.

— Sans moi, vous seriez morte, je pense.

Il se fit un silence si profond que Gemma cessa de respirer, de peur de le rompre. Elle ne ressentait plus que la pression de son grand corps. Et celle d’une volonté complexe, et non moins impérieuse. La présence d’esprit dont l’homme venait de faire preuve en répondant sans se troubler à Erik le rendait plus redoutable encore. Nul doute qu’il ne la domine par la puissance de sa pensée, comme il la dominait physiquement. S’il lui en venait la fantaisie, ne risquait-il pas de la régenter, et même de la contraindre à dévoiler les secrets qui lui tenaient tant à cœur ?

— Pourquoi m’avez-vous soigné ?

Sa voix était sourde et profonde. A sa vibration, l’atmosphère de la petite pièce semblait s’alourdir, se mettre en attente, tout comme celle de la forêt, la veille.

Ils demeurèrent tous deux immobiles. Gemma avait renoncé à se débattre. Elle n’entendait plus que la respiration de l’homme, qui semblait souffrir. Elle songea d’abord que la douleur qui se lisait dans ses yeux aux nuances sylvestres résultait de ses blessures, mais elle comprit bientôt qu’il s’agissait d’une autre douleur, d’une souffrance morale, qui affectait un esprit tourmenté.

Que pouvait-elle pour lui ? Sous le pansement, ne saignait-il pas encore ?

— Je n’ai pas voulu que vous mouriez, murmura-t-elle.

Il la repoussa contre le traversin, avec une extrême délicatesse. Comment des mains aussi fortes et marquées des séquelles de tant de batailles pouvaient-elles faire preuve de tant de douceur ? Elle les considéra. Certaines marques étaient encore fraîches, d’autres, nombreuses, témoignaient d’une longue carrière de manieur d’épée. L’épée qui tue les pauvres gens.

Ou qui les protège.

— Pourquoi avez-vous voulu que je vive ?

Il avait enfoui son visage dans le traversin, aupès du sien. Elle ne voyait que sa chevelure, de nouveau emmêlée au sortir du sommeil. Le silence se prolongea, de la façon la plus inquiétante. Peut-être s’était-il évanoui, épuisé par ses blessures et la perte de son sang.

Gemma effleura d’un doigt léger sa chevelure. Il sursauta, comme si elle venait de le frapper.

— Pourquoi ? s’étonna-t-elle.

Les épaules de l’homme basculèrent, lui emprisonnant l’avant-bras. Il leva enfin la tête. A ses traits résolus, Gemma devina qu’il venait de prendre une décision.

— Ce qui est fait est fait. Je ne vais rien négliger pour vous éviter la catastrophe, si je le peux. A condition que vous n’essayiez pas de savoir qui je suis, ni la raison de ma présence sur le sol de la Mercie. Je n’exige que votre discrétion.

Ses yeux s’étaient faits opaques, inexpressifs. Toute lueur s’y était éteinte. Comme il reprenait son souffle, elle sut qu’il n’en avait pas fini.

— Je tenterai de ne vous nuire en rien, je vous en donne ma parole. Acceptez-la ou refusez-la. Dans la situation où je me trouve actuellement, je n’ai rien d’autre à vous offrir.

En prononçant ces derniers mots ses belles lèvres esquissèrent ce qui ressemblait à un sourire.

Ils étaient allongés l’un contre l’autre. L’homme, fatigué sans doute d’avoir parlé, haletait tel un fauve. Tel un fauve, il était couvert de meurtrissures. Peut-être n’était-il qu’un fauve, après tout.

Gemma pensa à ce qui la préoccupait. A son frère. Au mensonge qui lui avait permis de tromper Erik, et qu’il lui fallait à présent assumer. A tout ce dont elle avait la charge, alors qu’elle se savait si faible, et si fragile.

Et puis elle chassa de son esprit toutes ces obsessions familières. Elle ne pensa plus qu’à ce qu’elle venait de voir dans les profondeurs du regard sombre et vert.

— J’accepte votre parole ainsi que vos conditions, dit-elle. Je ne chercherai en aucune façon à savoir d’où vous venez, et qui vous êtes.

* * *

— Puisque je semblais attendu, il me serait utile de savoir en quelle qualité, et ce que l’on attend de moi.

Gemma se trouvait d’emblée confrontée aux difficultés qui attendent les femmes assez imprudentes pour s’enhardir à prendre un hors-la-loi pour partenaire. Ne parle-t-on pas alors de complicité dans le crime ?

Assise sur le bord du lit, elle renouvelait le pansement de la longue blessure. Pour cette fois elle avait pris soin de couvrir le patient d’une partie des couvertures, de manière à pouvoir agir sans offenser la décence, mais cette précaution ne l’aidait guère.

D’autant que la couverture glissa… Gemma prit le parti de s’étourdir de bavardage.

— Voulez-vous bien vous tenir tranquille ? Puisque vous voulez tout savoir, mon atelier se trouve de l’autre côté de la cloison. Il est plus grand que mon logement, bien sûr, à cause du foyer de la forge et de la cheminée, la seule de la région. Il vous suffira de faire semblant de m’aider.

La couverture glissa davantage. La situation devenait critique. C’est que Gemma avait faim, qu’elle était fatiguée, et puis… Et puis rien du tout. Elle tenta de regarder ailleurs, et de retrouver son souffle.

Il avait de très beaux genoux. Un peu écorchés sans doute, mais très beaux.

— Peut-être pourriez-vous me dire votre nom, suggéra-t-elle. Si toutefois nos conventions m’y autorisent, se hâta-t-elle d’ajouter.

— Ash, dit-il simplement.

Elle aurait dû le prévoir. Une créature de la forêt. Ash, à la fois la cendre et l’arbre. Le frêne au tronc lisse et régulier, si solide qu’on en fait les lances de combat, et les manches des haches de guerre. Le plus beau des arbres aussi, un arbre de haute réputation, qu’on dit magique parce qu’en vertu d’un étrange mystère il met en relation notre monde avec d’autres mondes.

Gemma fit un faux mouvement.

Une exclamation lui échappa. Elle se mordit les lèvres et vit qu’il mordait les siennes, lui aussi.

— Excusez-moi !

— Cela n’est rien. Rien qu’une jambe, après tout.

L’expression ne semblait pas convenir à une jambe de cette qualité.

— Je pourrai toujours entretenir le foyer de votre forge, proposa-t-il. Je sais ferrer les chevaux, et puis…

— Nous verrons cela plus tard, dit-elle, peu soucieuse de donner de longues explications.

— Mais celui que je remplace…

— En vérité, vous ne remplacez personne.

— Comment, personne ? Dois-je comprendre qu’à la forge comme au lit je ne suis pas destiné à remplacer votre amant habituel ?

La question était pour le moins brutale. Sous le coup de l’indignation, Gemma eut envie de mordre et de cracher, comme l’aurait fait une chatte en colère. Non, elle ne rougirait pas. Après avoir dormi avec cet homme, elle ne se demanderait pas quel plaisir elle pourrait prendre à s’en faire un compagnon de lit permanent. Elle ne s’offusquerait pas de passer aux yeux de ce rustre pour l’une de ces femmes qui se déshonorent en suivant les envahisseurs de campement en campement. Il lui fallait conserver tout son calme.

— Je ne suis pas la maîtresse du forgeron ! hurla-t-elle.

Pour la stupéfaction de Gemma, Ash pâlit. De la sueur perlait à son front.

— Je suis désolée, balbutia Gemma en tamponnant avec un linge l’extrémité de l’estafilade, qu’elle venait de pincer nerveusement.

Ash ne protesta pas. Seule l’irrégularité de sa respiration témoigna de sa surprise, et de sa douleur. Cette maîtrise de soi était quelque peu effrayante. Il semblait réfléchir, à présent. Enfin, il rompit le silence.

— Dans ce cas, dit-il benoîtement, vous êtes la maîtresse de qui ?

Les paupières plissées et les traits tendus, il semblait prendre cette question au sérieux.

— Cela ne vous regarde pas ! lança Gemma.

Elle ne pouvait naturellement pas confier à cet inconnu qu’à vingt ans elle était encore pucelle. Que son ignorance en fait de relations amoureuses était totale, ainsi que son indifférence, et même son mépris, à l’égard de ce qu’il est convenu de nommer « les plaisirs de la chair ».

— Alors je pourrais être n’importe qui ?

— Pas exactement. Il se trouve que ce Viking vous prend pour mon mari. Il l’attendait avec une certaine impatience, comme vous avez pu vous en rendre compte. Pour fêter l’événement, nul doute qu’il offre à boire. Ce sera la fête, à Offleah.

Ash sursauta avec une extrême violence. Elle venait de lui faire très mal, à n’en point douter.

— Je vous demande pardon, murmura-t-elle.

Pour cette fois, il ne conservait pas son calme. Blême, le regard obscurci, il paraissait paralysé par une tension intérieure.

— A Offleah ? répéta-t-il.

Il s’étonnait, alors que précisément il s’était trouvé en état de détresse à proximité du campement. Pour tenter de le distraire, Gemma poursuivit ses explications.

— J’ai dit au Viking que vous venez de voir, et qui pour la première fois pénètre dans ma chambre, que j’étais mariée, et que j’attendais le retour de mon mari. Les gens venus d’au-delà des mers respectant ce genre d’engagement, j’ai vu là une façon d’éviter ses importunités, ainsi que celles de ses semblables. Comme ils vont bientôt quitter le camp, il n’aurait pu déceler ce mensonge. J’aurais aimé m’enfuir, mais cela m’est devenu… impossible.

Le blessé posait sur elle un regard qui la terrifiait, mais elle trouva la force de ne pas en dire davantage, et de préserver son cruel secret.

— Le Viking a bien voulu me croire, mais il me contraint à exécuter pour lui une importante commande. Je suis parfaitement à même de faire seule ce travail et je l’achèverai en temps voulu, il en a la garantie ; néanmoins ce bandit méprise les femmes, bien sûr, et doute de mes capacités. C’est pour cette raison que votre présence le satisfait. Entre autres matières, je travaille le métal, en effet, mais je ne ferre pas les chevaux, comme vous l’avez cru.

Elle prit une profonde inspiration.

— Vous n’êtes ni forgeron ni maréchal-ferrant. Vous avez la chance d’exercer la plus noble des professions. Celle d’orfèvre.

* * *

La femme au corps de rêve venait de le laisser seul.

Ashbeorn, orfèvre et mari supposé, contemplait à travers les liteaux le chaume du toit. Il ne le voyait qu’à travers un brouillard rouge. Il respirait mal.

Offleah. Il n’arrivait pas à y croire. Le Destin lui était-il brusquement favorable ?

Il ferma les yeux pour échapper à la douleur et au vertige. Mais ce fut pire encore car les visages des morts lui apparurent, les yeux levés vers le ciel, les mâchoires crispées dans un cri d’agonie. Les Vikings avaient été bien renseignés.

Sous leurs paupières fermées ses yeux contemplaient le spectacle horrible. Ses narines s’emplissaient de l’odeur âcre de la terre détrempée, comme s’il s’y traînait encore, le visage et les mains plongés dans la boue grasse et son odeur de sang. Le sang des morts. Et le sien.

La boue glissait entre ses mains. Il était tombé, incapable de se relever, éperdu de douleur. Les ténèbres le réclamaient.

Mais la victoire des Danois ne mettait pas un terme à la sinistre aventure. Lorsqu’il s’était efforcé de se mouvoir, à demi inconscient encore, le poids pesant du traître s’était abattu sur lui, cotte de mailles sur sa chair meurtrie, gantelets de fer à sa gorge, qui l’étranglaient.

Les derniers mots qu’il avait entendus n’étaient pas danois, mais anglais.

Pour échapper au spectacle qui le hantait, Ashbeorn se força à rouvrir les yeux. Mais les visages des morts étaient toujours présents, dans la brume rouge qui rendait flous les contours de la pièce. Ils se refusaient à disparaître parce qu’ils ne pouvaient trouver la paix de ceux qui perdent la vie au cours d’un combat loyal. Le groupe de ceux qui surveillaient la frontière avait été victime d’une trahison, et l’embuscade tendue l’avait détruit tout entier.

De la trahison, Ashbeorn n’ignorait rien. Mieux que personne, il en connaissait les détours, les revirements et les conséquences.

L’amertume lui montait aux lèvres. Il tenta de fixer le toit de chaume. Mais son esprit le ramena plus loin en arrière, jusqu’à la funeste défaite de Wilton.

Non pas seulement à cette bataille, disputée contre les forces conjuguées de deux armées d’envahisseurs, mais à ce qui l’avait suivie. Au sort réservé à celui qui sans jamais se dérober au combat avait été fait prisonnier. Une fois captif, un chef barbare s’était fait un plaisir de le massacrer de ses propres mains, comme une bête de boucherie. A ce souvenir, Ashbeorn éprouva dans la poitrine la douleur coutumière, qui lui ôtait le souffle.

Le sort était injuste. Pourquoi avait-il fallu qu’il survive, lui qui le méritait si peu, et que meure celui, bien plus digne, qui à Wimborne avait prêté, le même jour, le même serment ?

Survivant, il était porteur de ce deuil qui jamais ne prendrait fin. Il ne trouvait de raison de vivre que dans la nécessité de la vengeance. Le traître anglais, celui qui avait tenté de l’étrangler, serait puni. Mais sa vindicte s’exercerait d’abord sur celui qui avait massacré son frère. Il connaissait son nom. Dût-il s’introduire dans chacun des camps barbares, il le retrouverait.

Il allait débusquer ce criminel et lui ôter la vie. Il en avait fait le serment. Il inspira avec une telle violence, en émettant une exclamation si sonore, que de l’autre côté du mur qui séparait la chambre de l’atelier la femme orfèvre l’avait peut-être entendu.

La situation présente lui revint à l’esprit. On entendait à l’extérieur les cris des Vikings à l’entraînement. Un camp de barbares, étrange lieu de résidence pour la ravissante jeune femme qui portait un nom de joyau. N’était-elle pas la femme d’un artiste ? Non bien sûr, puisqu’elle n’avait pas de mari. Son époux n’était que le fruit de son imagination, un leurre destiné à décourager des velléités importunes.

Du moins le prétendait-elle.

Il était en effet étonnant qu’une semblable beauté, qui pouvait avoir dix-huit ou vingt ans, vive seule, dans un tel environnement surtout. Sans doute les barbares n’avaient-ils envahi la Mercie que depuis quelques mois. Mais, au temps du roi Burgred, ce domaine était nécessairement riche d’une population nombreuse et active. Comment expliquer la solitude de cette ravissante jeune femme, à l’âge où la plupart des filles sont mariées depuis plusieurs années, et élèvent de jeunes enfants ?

Elle savait s’exprimer, cette Gemma, et pas seulement avec des mots. La peau d’Ashbeorn se souvenait de ses courbes voluptueuses, de sa chaleur dans le lit, de son corps gracile et souple, comme offert au moindre de ses mouvements.

Il chassa cette pensée de son esprit. Cette femme ne lui appartenait pas. La pulsion qui ce matin s’était emparée de lui était incompatible avec sa mission. Le fait de se trouver ensemble dans le lit leur avait apporté un confort occasionnel, sans autre importance. Seule dans son lit, elle aurait eu froid, sans doute. Il lui fallait un compagnon qui réchauffe sa couche. Elle en avait ramassé un au bord du chemin pour l’emmener dans sa chambre.

Par une chance extraordinaire, il se trouvait que le bénéficiaire de ce choix désirait précisément s’introduire dans le camp des Vikings.

En lui sauvant la vie, elle lui avait permis de poursuivre sa mission. En ne la trahissant pas, en entrant d’instinct dans son jeu, en se faisant complice de son mensonge, il s’était acquitté de sa dette.

Il contempla de nouveau le chaume qui surmontait la pièce vide. Mais elle n’était plus vide, la force du destin semblait l’emplir tout entière ; le pouvoir de l’invisible se manifestait, le soutenait.

Ce pouvoir de l’invisible, le descendant des Druides qui se tenait près du trône royal l’évoquait souvent, lui qui voyait ce que nul jamais n’a vu.

Ashbeorn s’étira. Il fallait qu’il honore l’engagement qu’il venait de prendre, avant de chercher à exercer sa vengeance.

Toute autre préoccupation lui était interdite. Les charmes de Gemma la menteuse n’avaient pas à intervenir dans la vie mutilée qui était la sienne, celle d’un déraciné condamné par le destin à toujours fuir en avant. Nul ne pouvait mettre fin à cette malédiction et surtout pas lui-même.

Il sortit du lit de la femme.

Une perle d’ambre et une dent très blanche, longue et pointue, tombèrent sur le sol.

Il était trop las pour s’en soucier.

Il fit effort pour se lever. Las, dès que son pied toucha terre, le vertige l’aspira. Les flots rougeoyants de la douleur l’entraînèrent dans les ténèbres.

* * *

Il fallait absolument lui donner à manger.

C’était là l’essentiel. Ses plaies se cicatrisaient avec une étonnante rapidité et il n’avait pas la fièvre. Il était un moment sorti de son évanouissement, lorsque, avec l’aide de Boda, elle avait entrepris de le replacer sur le lit — tâche malaisée, qui n’était pas vraiment terminée encore —, mais, en fait de nourriture, il n’avait encore rien pris. Ni l’eau fraîche ni les décoctions d’écorce de bouleau ne pouvaient lui rendre des forces. Certes, il n’avait rien réclamé, mais il y avait jusque dans cette discrétion quelque chose d’irritant.

Gemma en serait presque arrivée à regretter sa hautaine fierté. A Erik, qui lui avait proposé le libre accès au quartier des rôtisseurs et des fabricants de galettes qui assuraient l’ordinaire du camp, elle avait opposé un refus définitif. Par orgueil sans doute, mais aussi pour échapper à la promiscuité de ces esclaves, et à celle des souillons et des luronnes qui les accompagnaient. Auprès de cette engeance, les guerriers barbares pouvaient passer pour raffinés.

— Fais attention !

En lançant à son assistant cette mise en garde, elle empêcha un grand bras de heurter le banc latéral. Boda ne renonça pas pour autant à s’affairer avec un zèle provocateur, gesticulant autour d’elle jusqu’à risquer de la faire tomber sur le corps de son prétendu mari.

De son amant, puisqu’ils avaient dormi ensemble ?

Un amant. C’est ainsi que Ash, seigneur de la forêt, s’était désigné lui-même. Au souvenir de la douceur caressante de sa voix lorsqu’il avait prononcé ce mot, Gemma frissonna. Un amant. Elle dut s’appuyer d’une main et ressentit sur ses doigts le contact de la peau. En elle naquit une sorte de pulsion aiguë et exigeante, comme une impatience. En attente de quoi ?

Elle se redressa vivement pour rompre tout contact avec cette nudité, pour ne plus palper le galbe impressionnant d’une épaule virile, la ferme souplesse d’une peau d’homme.

Derrière elle, Boda piétinait d’impatience.

— Je n’ai toujours pas compris pourquoi il a fallu que vous alliez au lit avec cet homme, la nuit dernière. Ce n’est pas vraiment votre mari.

Il s’obstinait.

— Je te l’ai déjà expliqué.

Sans doute ne s’était-elle pas montrée assez convaincante.

— Donne-moi les couvertures.

Elle lui arracha des mains les linges et la cape qui devaient en tenir lieu. Il fallait absolument que l’inconnu fût décemment couvert avant que ses yeux noisette et verts s’ouvrent à nouveau, avant…

— Que faites-vous là ?

La voix était grave, un peu rauque. Etrangement séduisante.

Elle tressaillit, et se hâta de jeter un voile sur ce qui dans le domaine de la pudeur passe pour essentiel. Indifférent à cette précaution, parfaitement lucide dès son réveil, son patient la scrutait. Elle crut que son sang allait abandonner ses veines. A tort. Il y circulait plus vite, et la brûlait.

— Gemma ?

D’où tenait-il une telle voix ? Elle était mystérieuse comme l’ombre des bois, claire comme l’eau d’un torrent murmurant sur la blancheur des galets. Cette harmonie, si inattendue chez un personnage d’une telle sorte, était presque irritante. Gemma se surprit à éprouver un commencement de révolte. Elle lança au blessé un regard si sévère que Boda s’en serait réjoui, s’il n’avait été derrière elle.

— Jamais vous n’auriez dû tenter de vous lever, dans votre état. Vous ne pouvez pas encore tenir debout !

Les yeux de l’homme qui s’appelait Ash se fixèrent sur les siens. Dans son regard apparaissaient les frondaisons, les ombres, la verdure de la forêt. Il lui rappelait qu’elle se trouvait en présence d’un homme qui avait longtemps, sans doute, rampé parmi les ronces et dans la boue, parce que précisément il ne pouvait se tenir sur ses jambes.

Le silence qui s’instaura mit Gemma mal à l’aise. Pour adopter une contenance elle disposa sur lui sa cape.

— Je vais vous apporter à manger, dit-elle afin de faire diversion.

Les restes du ragoût de lièvre, d’orties et de raves qui mijotaient près du foyer répandaient dans les deux pièces une odeur alléchante. Gemma en respirait le fumet avec la convoitise d’un chien de meute avant la curée. Son estomac lui faisait mal. Elle se serait volontiers jetée sur le pot de terre pour en dévorer le contenu, prête à mordre.

Boda sur ses talons, elle se rendit dans la pièce principale. Elle remplit à son intention un bol de bois dont il s’empara avec une sorte de sauvagerie.

Elle vida ensuite dans une grande jatte ce qui restait du ragoût et revint dans sa chambre pour nourrir le blessé. Sagement assise sur le banc mural, elle assista, attentive, à son repas.

Le visage blême de Ash reprit très vite des couleurs que Gemma ne lui avait pas vues auparavant. Cette métamorphose donnait à son visage un intérêt nouveau. A sa pâleur se substituait un air de santé, qui le rajeunissait. Mais l’expression de ses yeux ne changeait pas ; ils semblaient briller d’eux-mêmes, comme dotés d’une vie propre.

Lui aussi était affamé, plus qu’elle sans doute, puisqu’il était si fort et qu’il avait perdu tant de sang.

Mais il ne dévorait pas, comme Boda venait de le faire en s’empiffrant sans vergogne. Il se nourrissait avec méthode, avec lenteur. Sans doute sa portion, tout le reste du pot, était-elle insuffisante. Il n’en réclama pas davantage.

On aurait pu croire qu’il avait reçu une bonne éducation. A moins qu’il ne fût trop fier pour quémander, et que sa sobriété ne fût que la conséquence d’une sorte de mépris. Ni l’une ni l’autre hypothèse ne le rendait plus rassurant.

— Votre travail d’orfèvre, en quoi consiste-t-il au juste ? s’enquit-il.

— Je fais des bracelets, des fibules, des poignées d’épée, des boucles de ceinture, ainsi que toutes sortes d’ornements d’or, d’argent et de pierres taillées, précieuses ou semi-précieuses.

Gemma s’abstint de mentionner l’ouvrage qui réclamait en ce moment tous ses soins.

— Puisque le roi et sa cour se sont éloignés, et que vous n’avez pas quitté ce domaine, vous vous mettez donc au service des Vikings, pour mettre en valeur le fruit de leurs rapines ?

La rancœur durcissait son beau visage, et altérait sa voix.

— Il le faut bien, répondit-elle en pinçant les lèvres.

Comment se défendre d’une telle accusation ? Elle était seule. Personne ne lui venait en aide. Compagnon de son frère, orphelin perdu vivant d’expédients dans le désordre d’un camp barbare, Boda lui était en grande partie à charge, bien qu’en braconnant le gibier il lui rendît un fier service. Elle mangeait mal. Ses biens lui avait été confisqués, alors qu’avant l’invasion elle vivait à son aise.

— Qu’auriez-vous attendu de moi ? reprit-elle avec vivacité. Que je tienne tête aux Vikings, que je les combatte, que je me fasse tuer par eux ? C’est l’aveuglement des guerriers, leurs stupides prétentions, qui sont à l’origine des conflits qui mènent à la ruine, à la mort…

Guerrier lui-même, se pouvait-il qu’il entende la voix de la raison ? Tenter de le convaincre, c’était perdre son temps, en vérité.

Elle prit soudainement conscience que les résolutions qu’avait prises cet homme, et qui commandaient ses actes, n’avaient rien de comparable avec les compromissions et les atermoiements auxquels elle avait été contrainte de se soumettre. Ce qu’il portait dans son cœur n’était pas l’amour de la vie, comme elle l’avait cru, mais le désir de mort. La dureté et la froideur de la pierre se voyaient dans ses yeux, et non pas la lueur bienfaisante du soleil.

Quelle sorte d’individu avait-elle commis l’erreur d’introduire dans sa maison, dans sa vie ?

Non, pas dans sa vie. Jamais personne ne viendrait la troubler, y prendre sa part. L’existence de Gemma lui appartenait, à elle seule.

— Que les choses soient claires entre nous, dit-elle. La guerre qui oppose les Danois et les Anglais ne me concerne en aucune façon. J’y suis absolument étrangère. J’exécute mon travail et cela seul m’importe.

Elle le dévisagea. Il demeura impassible.

— Je ne m’attends pas à ce que vous compreniez mon point de vue, ajouta-t-elle.

— Vous avez raison. Je ne le comprends pas, en effet.

La colère se mêlait en elle à la conscience de tous les fardeaux qui la faisaient ployer — ceux qu’on lui avait imposés comme ceux dont elle s’était chargée de sa propre initiative. Elle affronta le regard qui brillait d’un trop vif éclat.

— Je vous rappelle, dit-elle en s’efforçant à la sévérité, que vous devez impérativement respecter les conditions que je vous impose.

Paroles vaines, en vérité. Il suffisait à l’homme de poser sur elle le regard de ses yeux couleur de la forêt pour faire naître en elle toutes sortes de pensées, pour susciter des rêves irréalisables.

Des chimères. Il lui fallait les chasser de son esprit. Une profession de foi ne permet-elle pas d’évacuer de telles contingences ? Heureuse de rencontrer pour une fois un auditoire, elle laissa parler son cœur.

— Mon art est un acte de création, reprit-elle. Il ne dépend en rien de la lamentable fragilité de ceux pour qui je travaille, quels qu’ils soient. Ils sont de passage en ce monde, alors que l’œuvre d’art est éternelle. Je m’intéresse à l’art, et à lui seul.

Elle dut se taire pour reprendre son souffle. Non sans raison son père, jadis, se laissait aller à cette sorte de lyrisme. Mais l’heureux temps de leur prospérité n’était plus. En s’exprimant ainsi, elle ne se comportait pas en servante de l’art. Elle s’abandonnait à la folie.

Ses propos n’étaient pas ceux d’une femme convaincue de sa mission, mais d’une mythomane.

— Vous ne vous intéressez à rien d’autre ?

— A rien.

Sa voix s’était brisée. Elle se souvint du visage de son père penché sur son établi, à la foi qui illuminait son regard, aux merveilles qui naissaient de son imagination, de ses mains.

Gemma revit le regard que lui avait jeté Edgefrith lors de leur dernière entrevue. Epouvanté, il appelait au secours. Elle songea au triste sort de l’orphelin Boda. A la Mercie offerte aux Vikings qui achèveraient bientôt de la détruire. Au nord, ils avaient conquis la Northumbrie, au sud, seul le Wessex demeurait indépendant. Mais il était isolé, vulnérable ; un roi trop jeune tentait d’y asseoir son autorité, après que son père et ses frères avaient péri de mort violente.

Il y avait de quoi désespérer, vraiment. Las, ne se trouvait-elle pas contrainte de parer au plus pressé, et d’achever son ouvrage ? Elle prit une profonde inspiration.

— Je vous demande seulement de ne mettre aucune entrave à mes travaux. Ils seront bientôt terminés, et ceux qui occupent le domaine iront chercher ailleurs des terres à piller. Alors vous pourrez partir de votre côté.

Cette vue de l’avenir était-elle bien crédible ? Gemma n’en était pas certaine. Mille pensées lui troublaient l’esprit.

Elle se leva, pour tenter d’échapper à ces inquiétudes, mais ce simple effort ne fit qu’ajouter à son angoisse. Ses forces l’abandonnaient. Elle n’avait pris aucune nourriture, pendant trop longtemps. Il fallait qu’elle quitte la pièce, avant que le blessé ne prenne conscience de sa détresse physique.

— Reposez-vous, dit-elle, et soyez prudent. N’oubliez pas que tous les hommes que vous rencontrerez dans le camp sont des Vikings.

Elle estima avec satisfaction que sa voix était demeurée ferme.

— Des Vikings, répéta l’homme. Je ne risque pas de l’oublier, faites-moi confiance.

Gemma referma derrière elle la porte de sa chambre. La pièce principale était vide. Probablement à la recherche d’un complément de nourriture, Boda s’en était allé. Il ne reviendrait pas de sitôt.

* * *

Mais Boda fut de retour un court moment plus tard. Gemma l’entendit revenir. Le loquet de la porte avait joué, et seul l’adolescent était assez familier de ce qu’il appelait « la maison » pour y entrer sans frapper.

Elle ne se retourna pas pour l’accueillir : il aurait vu qu’elle retenait ses larmes.

Gemma s’interdisait de pleurer, et particulièrement en présence de Boda, qui à bien des égards n’était encore qu’un enfant. Elle carra un peu les épaules et mit sur son visage un masque d’indifférence. Il ne s’apercevrait de rien. En prenant soudain conscience qu’elle était assise sur le sol, elle songea que l’incongruité de son attitude ne manquerait pourtant pas d’alerter Boda.

Il s’en rendit compte, en effet. Elle l’entendit à l’hésitation de ses pas.

Il était encore impossible de lui montrer son visage, mais elle parvint à affermir sa voix.

— Tout va bien, Boda, ne t’inquiète pas.

Sa voix n’avait pas tremblé. Elle s’en félicita.

Les difficultés semblaient s’accumuler, autour d’elle. Comme elle aurait pu le prévoir, la présence de l’inconnu les multipliait.

Il ne fallait pas qu’il intervienne dans son existence. Elle le lui interdirait.

Le garçon demeurait muet. Elle devait rassurer.

— Boda ? Je vais t’expliquer. Attends !

Il n’attendit pas. Il continua sa progression, le pas pesant, le souffle court. Il allait encore s’inquiéter. Les motifs d’anxiété ne lui manquaient pas, à lui non plus. Gemma se mordit les lèvres. Il fallait qu’elle se compose un visage. Elle tenait tant à le protéger, à le défendre, cet orphelin, le seul compagnon d’Edgefrith. Il était tout près d’elle à présent.

— Tu vas rire, Boda…

Elle posa la main sur le sol pour se relever mais il y eut près d’elle un choc sourd. Venait-il de s’asseoir comme elle, auprès d’elle, pour lui tenir compagnie ?

— Il en reste un peu, dit une voix qui n’était pas celle du garçon aux cheveux roux. Je vous l’ai réservé.

Elle se pétrifia. Sans bouger la tête elle pouvait apercevoir du coin de l’œil un pied nu, ainsi que le bord de sa grande cape, celle qui servait de couverture sur le lit. Elle observa plus attentivement le pied. Il était très grand, très beau et très propre. Cela n’avait rien d’étonnant, puisqu’elle l’avait récemment lavé de ses propres mains. Malgré la fraîcheur de l’atmosphère, une forte chaleur envahit la jeune femme.

— Vous n’avez pas le droit de marcher.

— Vous vous répétez, il me semble. Mangez de ce ragoût pendant qu’il est encore chaud.

— Mais que…

— Qu’est-ce que c’est ? Je n’en suis pas certain. Dans une vie antérieure, j’aurais pu croire qu’il s’agissait de beaucoup de raves, d’un peu d’orties vertes, et de très peu de lapin. Dans le domaine de l’orfèvrerie, vous excellez sans doute. Mais tout laisse à penser qu’on ne vous a jamais enseigné la cuisine.

Elle s’indigna.

— La cuisine ? Bien sûr que je sais cuisiner ! Si seulement j’avais…

Elle se tut. Il avait gagné. Il se moquait d’elle. Elle avait fait l’aveu de son dénuement. Il l’avait fait exprès. Chez un guerrier, une semblable finesse d’esprit avait quelque chose d’étonnant. A moins qu’il n’ait appris au combat l’art de surprendre et de désarmer ?

Elle leva les yeux vers son visage, et comprit qu’elle venait de commettre une seconde bévue. Les yeux couleur de la forêt la fixaient. Le blessé ne manquerait pas de remarquer qu’elle avait trop longtemps retenu ses larmes.

Son visage aux traits fermes était avenant. Il portait la jatte, d’où s’échappait encore une vapeur légère, à l’odeur fort alléchante.

Elle fut parcourue d’un frisson. Parce qu’elle avait faim. Parce qu’il était là, près d’elle. Trop près.

— Eh bien mangez, vous dis-je.

Dans son intonation elle ressentit une surprenante bonté. Personne ne s’était encore préoccupé d’elle, personne n’avait veillé à son confort, depuis le départ de sa mère. C’était à elle qu’incombait la charge de veiller au confort des autres, de consoler son père, de rassurer Edgefrith.

Elle rêva qu’elle acceptait, qu’elle prenait le récipient des mains de l’étranger, ou plutôt de l’homme qu’elle ne connaissait pas. Dans ce geste, peut-être leurs peaux allaient-elles s’effleurer ; peut-être la chair de l’homme diffuserait-elle une vivifiante chaleur, comme dans son lit. Elle plongerait son regard dans le sien, verrait briller ses yeux, éprouverait sa puissance. La chaleur ferait place à l’ardeur, et alors elle serait instruite de ce qu’elle n’avait fait la veille que pressentir, de ce qu’elle ignorait.

Elle apprendrait comment s’apaisent les autres fringales, celles dont elle venait de découvrir l’existence. Cet homme le lui enseignerait parce qu’il possédait la science de la vraie vie, comme l’attestaient la puissance de son corps et la profondeur de son regard.

— Prenez-le, voyons.

Ses yeux brillaient d’un éclat plus vert. On aurait pu croire qu’il la perçait à jour, qu’il découvrait ses tourments et leur nature, qu’il comprenait le désastre de son existence tout entière. Qu’il devinait la nature de ses autres fringales, et son désarroi.

Ce regard qui l’épouvantait ne s’étonnait pas. Il semblait tout comprendre, comme doté d’une sagesse venue du fond des âges.

La folie la menaçait. Elle étouffait.

— Je… je ne peux pas…

Qu’avait-elle dit ? De quoi parlait-elle ?

Il fallait qu’elle échappe à la folie. Les relations charnelles lui étaient odieuses. S’attacher à un homme, c’est lui appartenir. Jamais elle n’appartiendrait à quiconque. Elle ne pouvait parler, tant elle avait la bouche sèche. Du bout de la langue, elle tenta de s’humecter les lèvres, et vit passer dans les yeux du blessé un éclair. Elle recula sur le sol jusqu’à ce que ses épaules heurtent le mur de torchis.

— Je n’en veux pas.

— Vous allez en prendre, et finir tout le reste.

Il ne lui donnait pas un ordre. Il établissait un fait, en homme qui peut se targuer de posséder des certitudes. Son regard semblait s’embraser, combattre le sien.

Elle aurait voulu protester, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Il posa la nourriture fumante sur le sol, près d’elle.

— A votre guise. Quand vous voudrez.

Il se releva dans un mouvement plein de force et de souplesse, sans se soucier de raviver ses douleurs, et alla jusqu’au foyer dont les braises étaient presque éteintes, pour rassembler les vêtements que Gemma avait lavés et réparés de son mieux avant de les faire sécher.

Elle retrouva l’usage de la parole.

— Vous allez sortir ?

Il y avait dans son intonation tant de désolation ! Ne laissait-elle pas percevoir la tristesse de sa solitude ?

— Je vais voir ce qui se passe hors de chez vous, pour bien m’en convaincre.

— C’est impossible ! Pensez aux Vikings ! Il ne faut pas qu’ils sachent que vous êtes blessé. Vous… vous m’avez promis de passer pour…

— Pour un orfèvre ? Pour votre mari ? Nous avons conclu un pacte. Je vous ai donné ma parole. Vous pouvez me faire confiance.

Il s’exprimait à présent plus vite, avec l’autorité naturelle à ceux que l’on évite de contredire. C’est ainsi que parlaient les féaux du roi Burgred. En guerriers. Cette détermination, elle pouvait la lire dans son regard. Mais une autre lueur s’y associait, comme éveillée par ce qui venait de se passer entre eux.

Une intention non encore consciente, ni formulée. Mais en attente. A cette sensation Gemma éprouva dans sa simplicité une sorte d’émerveillement, mais aussi la morsure de la peur. Peur qu’un tel phénomène soit illusoire et passager, peur d’y ajouter foi. Peur de le désirer.

Un tel éblouissement l’emportait ailleurs, dans un autre monde.

— Faites bien attention à vous, murmura-t-elle.

Il lui fit de nouveau face. Aucune rudesse ne tendait plus ses traits. Il lui sourit. Ce sourire la bouleversa plus que n’avait fait son regard. Il fallait qu’elle le mette en garde, ne fût-ce que pour prolonger la magie de l’instant, préserver ce charme qu’elle ne pouvait nommer.

— Méfiez-vous, il est vraiment redoutable.

— Qui ?

— Vous lui avez parlé, dans… dans ma chambre. C’est le chef du camp. Le féal du comte Guthrum. Erik, dit le Sanguinaire.

D’un coup, Ash avait cessé de sourire. Ses yeux opaques absorbaient la lumière.

Gemma en fut épouvantée. Cette noirceur était celle de la mort. Il lui tourna le dos. Elle ne vit plus que sa carrure, que ses épaules puissantes. Celles d’un tueur.