Le sceptre d'or
Le cœur battant, Gemma se tenait près…
2.
Le cœur battant, Gemma se tenait près de la porte lorsque celle-ci s’ouvrit avec violence.
Boda entrait sans discrétion, chargé de deux outres. Elle le contempla avec de grands yeux, comme s’il sortait de l’autre monde. Une colère rentrée déformait les traits frustes du garçon et ses cheveux couleur de cuivre se hérissaient. Les deux outres tombèrent sourdement sur le sol. De la vapeur sortait du col de l’une d’elle.
Comment s’était-il procuré à cette heure de la nuit un trésor aussi inattendu que de l’eau chaude ? Il valait mieux ne pas le savoir. Sans doute avait-il quelques accointances avec les serviteurs, hommes et femmes, qui dans leur campement particulier assuraient l’intendance des Vikings.
— Merci, Boda.
Il lui jeta l’étrange regard oblique auquel il l’avait accoutumée. Un regard plein de méfiance, de tendresse et d’une sorte de désir. Il trouvait près de Gemma ce qu’une existence misérable lui avait toujours refusé, la chaleur de l’amitié et la reconnaissance.
— Il nous faut bien lui venir en aide, dit-elle comme s’il lui était nécessaire de se justifier. Il faut secourir les gens lorsqu’ils risquent de mourir.
Boda ne lui répondit que par un grognement inarticulé. Sans doute cette considération dépassait-elle les exigences de sa morale personnelle.
Elle s’agenouilla de nouveau, moins par dévouement que par fatigue. A sa grande surprise, Boda s’agenouilla aussi de l’autre côté du corps étendu et, dans un geste enfantin, posa sa main sale sur la forte épaule, plus souillée encore.
Le blessé ne réagit en aucune façon.
— Tout froid et tout mouillé comme il est il devrait être déjà mort, estima le garçon. Je me demande ce qui le retient d’y passer.
Il y aurait eu dans cette rudesse et ce cynisme de quoi faire sourire, en d’autres circonstances.
— Son destin n’est pas accompli, dit Gemma.
Elle songea en elle-même que l’inconnu possédait peut-être le pouvoir de dominer son destin, d’ordonner à la mort de retarder son heure.
— C’est ça le pire, fit observer Boda en désignant du regard la longue blessure qui parcourait l’extérieur de la cuisse droite.
Encore un peu saignante, l’estafilade offrait un spectacle effrayant. Du sang séché et de la boue ourlaient ses bords. On distinguait mal les lèvres de la plaie.
Sans s’être concertés ils se mirent à l’œuvre, chacun de son côté. Trop heureuse d’en bénéficier, Gemma se garda bien d’interroger Boda sur les raisons de son bénévolat. Ils s’affairèrent en silence. Boda parvint à soulever le corps avec un levier improvisé, afin de dénouer les braies ; il les ajouta au tas d’oripeaux. Gemma s’exhorta à ne porter les yeux sur cette partie du corps dénudé que dans les limites d’une absolue nécessité. Il lui fallait se concentrer sur le travail. Malgré tous ses efforts, sa résolution n’eut guère d’effet.
L’inconnu était bien le parangon de beauté qu’elle avait imaginé. La boue, les marques de coups et la longue blessure n’y faisaient rien. La forme de son corps aussi bien que son magnétisme exerçaient sur elle une sorte d’envoûtement.
— Encore une brute, murmura Boda en essuyant avec un linge les impressionnants pectoraux de l’homme.
Il avait tort. De toute évidence l’homme n’était ni un vagabond ni un bandit. Sous la poussière et la boue sa peau n’était pas celle, imprégnée de crasse, d’un homme des bois. Une fois nettoyée, elle apparaissait comme celle d’un être vigoureux, en excellente santé.
En le supposant d’emblée, Gemma ne s’était pas trompée. Tous les muscles de l’inconnu étaient extraordinairement développés. L’homme était plus grand et plus fort que le célèbre Heremod, champion de lutte qui faisait naguère la fierté du roi Burgred et se trouvait souvent proposé à l’admiration des nobles visiteurs. Les muscles des cuisses étaient ceux d’un cavalier émérite. Les paumes de ses mains étaient rugueuses, non comme celles d’un laboureur mais comme celles d’un homme de guerre habitué à serrer la main droite sur la poignée de l’épée et la gauche sur celle de l’écu.
C’était un guerrier.
Gemma éprouvait à l’égard des guerriers une véritable et profonde aversion.
Il ne parlait pas danois. Ce n’était donc pas un Viking.
Qu’était-il venu faire aux abords du camp ?
Elle se perdit en contemplation devant le visage qui désormais se montrait dans toute sa netteté. D’un commun accord, il avait été décidé que la barbe un peu hirsute devait être sacrifiée. Avec une habileté étonnante chez un garçon aux joues glabres, Boda s’était chargé de la raser. Gemma s’était cependant vue contrainte de s’insurger lorsque, dans un excès de zèle, le barbier improvisé avait proposé de réduire au minimum la longueur de la chevelure, pendante jusqu’aux épaules. Il eût été fâcheux d’altérer sa beauté. Lavée de ses impuretés avec un savon d’ortie, elle présentait de remarquables nuances. Parcourue de reflets fauves, elle avait la légèreté de la noisette, la profondeur du châtaignier.
Le visage dont Boda avait dégagé les traits était en parfaite harmonie avec le corps. Gemma ne jeta qu’un bref coup d’œil sur les joues, les pommettes hautes, les lèvres à la fois strictes et sensuelles, et s’occupa de la plaie à la cuisse. Les autres blessures, et elles étaient nombreuses, semblaient superficielles. Avec le temps elles cicatriseraient d’elles-mêmes. Une fois nettoyée, l’estafilade s’avéra moins profonde que Gemma l’avait craint ; mais elle était très longue et nécessitait des soins particuliers.
Elle y appliqua une mixture de sa fabrication, composée de sureau et de digitale. Les mains tremblantes, elle enveloppa ensuite la cuisse blessée d’une longue bande de tissu propre. En agissant ainsi elle ne faisait que se plier à la nécessité de faire œuvre utile, bien sûr. Elle tentait de s’en persuader. La vérité était tout autre. Une sorte d’excitation inédite régnait en elle. Pourquoi d’ailleurs tenait-elle tant, au prix de risques énormes, à sauver la vie d’un inconnu venu de loin et qui lui faisait peur ? Elle désirait sa guérison avec une violence qui l’exaspérait.
Cette inquiétude la rendait maladroite. Elle craignait que les bandes de linge propre lui échappent.
— A force de l’envelopper vous allez l’achever, prédit ironiquement Boda.
Il semblait se réjouir d’une pareille issue. Cela ne l’empêchait pas d’observer la scène avec un intérêt soutenu. Comme un enfant au spectacle d’une bataille, le combat contre la mort le fascinait.
Boda n’avait jusqu’à présent assisté qu’à des combats meurtriers. Le travail de la mort lui était familier.
Depuis des mois la Mercie était le théâtre de massacres et d’invasions sans cesse recommencées. Par nature comme par éducation, Gemma ne pouvait comprendre l’existence de telles horreurs, dans un monde riche de tant de beautés.
Le culte de la beauté donnait un sens à sa vie. Elle avait pour idéal de créer de la beauté, une beauté qui survit au passage des générations, une beauté éternelle, née du travail des métaux et des pierres précieuses. De telles œuvres enchantent le regard. Le temps ne les altère pas. Les hommes au contraire se corrompent. Ils ne sont que de passage. Beaucoup sont des guerriers. Des prédateurs, des destructeurs qui ne connaissent que la loi du plus fort.
A repousser ces invasions barbares, une faible femme se trouve par définition impuissante. Ni le roi Burgred ni ses orgueilleux féaux n’y étaient eux-mêmes parvenus.
Gemma tenta de reprendre le contrôle de son corps, qui tremblait.
Cet inconnu ne valait sans doute pas mieux que les autres. L’éclat de sa beauté n’était qu’un leurre, et sa force constituait une menace. Elle le savait d’expérience depuis le jour où…
Non, elle n’y penserait plus. Il lui fallait chasser de sa mémoire le passé, écarter de son esprit ces souvenirs cruels.
Cet homme serait semblable à tous ceux de son espèce : violent, volontaire, fanfaron, cupide.
Pourquoi l’incroyable beauté de cet individu provoquait-elle en elle des réactions aussi violentes ?
Jamais elle n’avait été le jouet de pareilles émotions. Leur intensité lui inspirait une terreur intime. S’y abandonner, c’était risquer de s’égarer sur des chemins qui, elle le pressentait, l’emmèneraient hors d’elle-même.
Ses joues la brûlaient. Pourvu que Boda ne la voie pas rougir !
Elle avait honte de l’effet confondant qu’avait sur elle l’exposition de cette nudité, si accessible et sans défense. Malgré sa puissance, l’homme se trouvait pour l’instant vulnérable, à sa merci.
Il ignorait tout des soins qu’elle lui prodiguait, mais aussi du bénéfice qu’elle tirait du spectacle de son corps. Ce spectacle ne lui permettait-il pas d’acquérir la science d’une anatomie dont elle n’avait jamais imaginé les merveilles ? Il ignorait aussi, bien sûr, ses réactions les plus intimes, l’attrait irrésistible qu’il exerçait sur elle, ce désir affolant dont elle découvrait l’existence.
Elle respirait mal. Ses doigts hésitaient et s’attardaient inutilement sur les pansements.
Jamais elle n’avait été aussi maladroite.
Gemma fit un faux mouvement et, du tranchant de la main, effleura… la toison plus sombre, plus épaisse qui recouvrait la virilité. Elle sursauta. Tout son corps lui fit mal comme si un élan l’entraînait à… Elle ne savait à quoi, elle ne pouvait le savoir. Parce que jamais elle n’avait connu d’homme.
Elle n’avait pas voulu en fréquenter. Son père ne l’avait point, selon l’usage commun, assujettie dès l’âge de quinze ans aux liens du mariage, pour devenir la servante et l’esclave de quelque égoïste maître qu’on aurait appelé son mari.
Il n’avait pas souhaité qu’elle se soumette au destin ordinaire des femmes. Ses intentions étaient plus nobles. Il l’avait tenue à l’écart des usages en cours pour lui apprendre, bien qu’elle fût une fille, les secrets de son art, développer son intelligence aussi bien que son habileté. Si à l’âge de vingt ans Gemma, désormais seule, pouvait se targuer de sa réussite, elle la lui devait. Ce qu’on appelle vulgairement les plaisirs de la chair ne l’avaient jamais intéressée.
Son père ne cessait de le répéter : les plaisirs des sens sont une drogue dont s’abreuvent les sots.
Gemma se refusait à contempler l’inconnu, les contours de son corps, la façon dont la cuisse sur laquelle reposait sa main s’incurvait jusqu’à ses reins, le creux de l’aine, le relief des hanches. C’est surtout du sexe inquiétant et mystérieux qu’elle devait détourner le regard.
Si elle le contemplait, le tourment qui inquiétait son corps, et d’une façon plus alarmante encore son esprit, lui inspirerait des idées coupables. Quelle était la signification de cette parfaite symétrie, de cet agencement des organes ? Quelle sensation particulière résultait du rapprochement d’un homme et une femme ? Qu’éprouvait une femme en se soumettant au pouvoir du plus fort, en acceptant, en recherchant même, la compagnie d’un homme, ces relations que Gemma s’était depuis toujours plu à mépriser ?
Aussi bien cet homme, sans doute physiquement semblable à ses congénères, ne possédait-il pas de surcroît ce pouvoir magique qu’elle ressentait dans sa présence, qu’elle avait lu dans son regard ?
Jamais elle ne pourrait supporter l’épreuve d’une telle séduction. Elle en serait accablée, esclave d’un enchantement trompeur tout comme jadis sa…
Dans un effort de volonté elle se reprit et se redressa. Son regard parcourut le corps admirable, les traits nets du beau visage à la lueur de la torche.
— Non, ce n’est pas possible…
Elle se mordit les lèvres. Boda, qui semblait prendre plaisir à parachever son œuvre, le rasoir de bronze à la main, leva vers elle un regard curieux.
— Quoi ? Qu’y a-t-il ? Est-ce que vous le connaissez ?
Elle s’adossa à la cloison. Dans le courant d’air que provoquait dans le toit le trou d’aération, la flamme de la torche dansait. La lumière et l’ombre se jouaient sur le visage du rêveur.
— Non, bien sûr, je ne le connais pas. Je ne peux pas le connaître.
Cette surprenante ressemblance n’était qu’une illusion, un jeu de lumière. Ce n’était pas lui. Il était trop jeune, au demeurant. Le souvenir de l’autre et lui seul avait engendré la méprise.
— Dommage, dit Boda. Si vous l’aviez reconnu, cela aurait signifié que c’est un guerrier célèbre. Vous auriez pu en tirer une bonne rançon.
Un guerrier, en effet, avec du sang sur les mains et le visage d’un ange séducteur des femmes qui…
— Je ne le reconnais pas.
— Ou alors peut-être…
— Non, te dis-je.
— Vous auriez pu le connaître, insista l’exaspérant Boda, qui semblait tenir à se montrer odieux, et à confirmer sa réputation de gibier de potence.
Gemma chassa de son esprit le souvenir de Lyfing et détourna son regard de celui, soupçonneux, de Boda, qui plissait les paupières. Elle le détourna surtout de l’inconnu, qui n’avait pas le droit d’être aussi beau, et d’exercer sur elle une telle emprise.
Boda revint à la charge.
— Je peux toujours le traîner dehors, si vous voulez. Il en est encore temps.
Il avait raison, bien sûr. Il fallait qu’elle se débarrasse de l’encombrant personnage. Elle aurait voulu acquiescer. Avant d’avoir pu le faire elle tourna le dos pour s’occuper du foyer.
Boda pouvait certes donner suite à son projet, après avoir accompli sa bonne action et donné au corps inerte un aspect présentable. Il savait comment s’y prendre.
Le malaise qui rendait sa respiration haletante épouvantait Gemma en même temps qu’il blessait sa fierté. Que lui était-il arrivé ? Qu’avait pu lui faire ce guerrier désarmé, ce fauve en haillons ?
Ce n’était qu’un homme après tout, un homme évanoui, un homme en détresse.
Un homme réduit à l’impuissance, incapable de nuire.
Elle prit une profonde respiration et de nouveau fit face.
— Alors, Gemma ?
Pour toute réponse elle prit des mains de Boda le rasoir qu’il faisait encore voleter au dessus du beau visage comme s’il persistait à vouloir lui couper les cheveux. Ou une oreille.
— Je vais laver ce rasoir.
Elle était parvenue à affermir sa voix. Elle contempla l’objet de ses soucis. Il se trouvait toujours en possession de sa chevelure, de ses deux oreilles, de son nez bien droit. Ses lèvres… Il y avait dans cette perfection esthétique comme une insulte au bon sens. A moins qu’il ne s’agît de la punition infligée par les puissances divines aux filles folles, pourvues d’une imagination trop vive. Elle serra les dents.
— Tu vas l’emmener… Tu vas l’emmener…
En vérité, elle n’avait pas le choix. Elle le savait depuis le début.
— Tu vas l’emmener dans mon lit. Je vais t’aider.
Les yeux écarquillés, la bouche ouverte, Boda stupéfait par un tel ordre ne put que balbutier une protestation.
— Tu m’as entendue ? Il est blessé. D’ailleurs, crut-elle bon d’ajouter, je n’y serai pas. Je vais dormir ici, devant le feu.
Boda l’avait-il vue rougir ? Ses explications semblaient bien vaines en vérité, et superflues. Sa gêne n’avait pas lieu d’être. En s’étonnant, Boda ne faisait qu’exprimer une réaction bien naturelle. Il ne savait pas dissimuler ses sentiments. C’était là son principal mérite.
Gemma pouvait-elle se targuer d’une telle qualité ? Rien n’était moins certain.
Elle se pencha sur le corps du guerrier qui lui en rappelait si douloureusement un autre et en recouvrit la partie la plus spectaculaire à l’aide d’un linge épargné par la toilette. Geste dérisoire en vérité. Ne constituait-il pas une espèce de compensation, une façon de se faire pardonner le caractère un peu discutable de manipulations hardies, et des pensées troublantes qui les avaient accompagnées ?
Boda prit le haut du corps, en passant sous les bras, au niveau des aisselles, une longue lanière de cuir. Plus modestement, Gemma se chargea des jambes et des pieds, que, par une sorte de coquetterie, elle avait pris soin d’envelopper d’un linge. Elle ne voulait plus porter la main sur la chair qu’elle avait si minutieusement palpée ; elle se l’interdisait. En s’aidant derechef d’un levier improvisé, Boda parvint à transférer l’essentiel du fardeau sur le lit, contre la paroi opposée à la porte de communication.
Une fois les jambes disposées dans le prolongement du corps, Gemma chercha dans ce qu’elle aurait pu appeler sa boîte à bijoux une perle d’ambre, talisman dévolu à la guérison des grands blessés. Associée aux remèdes végétaux, la perle était censée accomplir des miracles. Le scepticisme n’était pas de mise, si l’on entendait ne rien perdre de ses vertus.
Gemma disposait aussi d’une dent de renard, dont la forme lui déplaisait. Mais un tel objet ne convenait-il pas à la remise sur pied d’une créature de la forêt ?
Elle glissa l’un et l’autre sous le coussin qui servait d’oreiller.
En guise de couverture, elle étendit sur le corps de l’inconnu l’ensemble des linges qui demeuraient secs, et recouvrit le tout de la grande cape bleue dont elle s’était débarrassée dès son retour. On ne pouvait rien faire de plus pour améliorer le confort du gisant.
Boda jeta sur celui-ci un dernier regard, qui n’exprimait aucune sympathie.
— Soyez rassurée, je ne m’éloigne pas, dit-il avec autorité. Appelez à l’aide et j’arrive en courant.
Il y avait dans la fermeté de ce propos de quoi rasséréner les âmes les plus timorées.
Gemma quitta sa chambre et referma la porte. Dans la pièce principale régnait un effrayant désordre. Boda sortit sans mot dire. Sans doute considérait-il le nettoyage comme une tâche féminine. Aussi bien, ses activités nocturnes l’appelaient-elles à parcourir en de mystérieuses expéditions le campement endormi.
Pour faire le ménage, Gemma prit son temps. Les vêtements déchirés et sales, mais qui à l’origine étaient de qualité, furent mis à tremper dans un baquet, lavés et disposés devant le foyer rougeoyant. Le sol de terre battue, une fois balayé, reçut une garniture de paille et d’herbes sèches.
La jeune femme fut alors prise d’un scrupule. Est-il bien raisonnable de laisser seul un grand blessé ? Respirait-il encore ? S’il était revenu à lui, il aurait appelé sans doute, elle l’aurait entendu s’agiter. Elle posa la main sur le loquet de la porte mais interrompit son geste. N’allait-elle pas commettre une imprudence ?
Il ne serait pas dit que par lâcheté elle aurait négligé son devoir. D’un geste vif elle ouvrit la porte toute grande et pénétra d’un pas décidé dans la chambre. Dans sa propre chambre.
Elle considéra le lit. Dans sa misérable demeure c’était bien le seul meuble qui pût lui assurer l’illusion du confort. Ses épaules lui faisaient mal, ses paupières brûlaient ; elle était épuisée. Qu’il eût été plaisant de prendre place sur la paillasse que lavande et thym parfumaient, de s’envelopper de la couverture et de s’endormir profondément, sans se soucier d’avoir à se réveiller dès l’aube !
Cette satisfaction lui était hélas interdite.
Le confort dont jouissait l’inconnu, ne pourrait-elle le partager ? Pourquoi semblait-il s’ingénier à occuper tout l’espace ?
Elle s’installa au chevet de l’homme, sur le banc mural, et porta son regard ailleurs.
Que faire à présent ?
Elle alla secouer le brasero, se brûla les doigts et dut les tremper dans l’eau froide qui stagnait au fond de son pichet de toilette.
Elle reprit sa place sur le banc.
La chevelure que Boda avait eu l’intention de réduire se trouvait effectivement dans un désordre effroyable.
Jusque dans cet état, elle charmait les yeux.
— Pourquoi faut-il que vous soyez tellement…
Elle ne trouvait pas le mot juste. Aussi bien, n’est-il pas absurde d’adresser la parole à qui ne peut vous ouïr ?
Faute d’autre occupation, Gemma se perdit dans la contemplation des cheveux emmêlés.
Peut-être aurait-elle dû permettre à Boda de réaliser son projet. Les chevelures trop abondantes ne sont-elles pas le refuge privilégié des parasites ?
Elle savait celle-ci indemne de ce fléau, et très propre. Elle l’avait lavée avec tant de soin ! Avec autant de soin que… que tout le reste.
Furieuse de ses propres rêvasseries, Gemma se leva et se frappa du poing droit sa paume gauche avec une violence qui lui arracha une interjection de douleur.
Elle rouvrit sa boîte aux trésors pour y prendre son peigne de corne serti d’argent, l’un des derniers objets de prix qui lui restât. La boîte de noyer contenait aussi une chemise fine et une paire de socques qui remplaceraient un jour ses sandales de cuir et de corne, auxquelles une extrême usure conférait une souplesse inquiétante.
Elle ferma le couvercle et se rassit. Il n’était pas question de mettre de l’ordre dans une chevelure aussi emmêlée qu’un nid d’oiseau.
Malgré leur désordre les cheveux de l’inconnu semblaient fins comme de la soie. Ils sentaient bon la camomille qu’elle avait ajoutée un moment plus tôt à l’eau de rinçage.
Elle s’aperçut qu’une boucle châtain aux reflets d’acajou s’était enroulée à son index. Le dormeur n’avait pourtant pas bougé. Mais la boucle était bien là, autour de son doigt.
Elle entreprit de la lisser et s’aperçut soudain que ses doigts, rendus habiles par l’exercice de son art, mettaient de l’ordre dans cette chevelure avec autant d’adresse qu’ils démêlaient sur son établi les fils qu’elle travaillait. Cette virtuosité, elle la devait à son entraînement technique. Jamais elle ne l’avait mise au service d’un être vivant.
Cela signifiait-il une sorte de déchéance, une altération décisive de son statut ? Non, bien sûr. Elle se refusait à approfondir en ce sens sa réflexion. Son existence, elle l’avait toujours menée comme elle l’avait voulu, sous la direction d’un père qui avait su lui communiquer ses talents. Pour le plus grand bonheur de l’artiste qu’il était, elle partageait sa vocation.
Grâce à cet apprentissage, Gemma ne menait pas une vie ordinaire et misérable, placée sous le signe de la dépendance à autrui. Elle jouissait de la liberté. Du moins pouvait-elle y prétendre et se nourrir d’illusions, dans le monde hostile et menaçant qui l’entourait.
Ses doigts frémissaient au contact de ces fils d’or et de soie, non plus inertes, mais vivants.
Plus personne à présent ne lui demandait de créer les œuvres où elle excellait, les bracelets torsadés que les seigneurs portaient aux bras, les fibules et les broches de facture si délicate qu’elles semblaient de dentelle. A l’exception notable des Vikings, bien sûr.
Son père, pour la consoler, lui aurait sans doute dit que la qualité du commanditaire importe peu et que la noblesse du créateur réside dans son œuvre, et non dans la personnalité des hommes qui en payent le prix, individus éphémères, condamnés à la destruction.
Mais son père avait-il raison ? Sa commande actuelle, l’exécutait-elle d’abord pour la joie de créer ? Elle désirait surtout retrouver son petit frère, sain et sauf, le reprendre sous sa protection, ne jamais plus l’abandonner.
En vérité, seuls sont dignes d’amour les êtres vivants, et non pas les objets.
Boda lui apportait son soutien, et sa présence. Mais il n’était encore qu’un enfant, un orphelin endurci par les épreuves auxquelles il avait eu la chance de ne pas succomber. Aventurier précoce, il ne vivait en quelque sorte qu’en sursis. Gemma se trouvait momentanément séparée de son petit frère, plus jeune que Boda mais déjà formé par l’éducation familiale. Avec lui, elle entretiendrait sans nul doute des relations privilégiées, lorsque ce cauchemar aurait pris fin. Hélas, elle ne pouvait le voir, bien qu’il fût si proche…
Pourquoi, après la débâcle du royaume de Mercie, ne pouvait-elle rencontrer aucune personne adulte, qui aurait pu répondre avec maturité à ses préoccupations, compatir à ses soucis et partager peut-être avec elle le poids écrasant de ses responsabilités ?
Sur sa joue elle sentit soudain la caresse de la soie, ou de l’or. Elle ne se souvenait pas d’avoir noyé son visage dans la chevelure de l’inconnu. Le brasero ne chauffait guère. Comme il faisait froid ! La peau de l’étranger semblait glacée elle aussi malgré les tissus accumulés sur lui, et la cape qui les recouvrait.
Il avait la beauté et la froideur d’une statue de marbre. Mais ce corps admirable n’était pas né sous le ciseau d’un sculpteur. Il était réel, vivant. Tout comme Gemma elle-même l’était.
La froideur s’était emparée du grand corps, autant que de son propre cœur. Il y avait dans ce rapprochement quelque chose d’effrayant. Un cœur n’est jamais glacé. Un être vivant ne l’est pas. Privé de sa chaleur, il est mort.
Gemma avait horreur de la mort. Elle ferait tout pour la combattre.
Aucun témoin n’était présent, nul ne surveillait ou ne contrôlait ses actes, et moins que personne l’homme qui se trouvait dans son lit.
Elle se redressa, retira sa ceinture, sa tunique et ses bas. Revêtue de sa seule chemise elle se glissa, en se faisant toute petite, sous les couvertures.
Elle devenait folle, assurément. Son corps tremblait si fort que le froid n’était pas seul en cause. Elle n’osait pas toucher directement l’inconnu, dont elle ne voyait rien que le front et la chevelure, qui s’étalait sur l’oreiller. Mais dans le lit il éprouverait sa chaleur. Cette chaleur était en elle, elle se communiquerait au blessé. Il aurait moins froid.
Un frisson permanent l’animait. Elle se pelotonna pour finir contre le corps comme l’aurait fait un petit enfant. Sous son pied nu elle sentit le contact de sa chair. Elle faillit crier. Mais il n’eut aucune réaction.
Dangereux sans doute lorsqu’il se trouvait en possession de tous ses moyens, l’inconnu ne pouvait lui faire en cet instant aucun mal. Il était ailleurs, errant au pays des rêves, combattant la souffrance.
Il était seul.
Elle osa s’étendre et l’étreindre.
Le corps inerte et froid était trop grand pour que de ses deux bras elle puisse l’envelopper tout entier. Un vertige la prit. Elle sut que ses bras n’agissaient pas seuls, car des orteils à la joue sa chair s’était soudain plaquée à la nudité virile, dont elle épousait les contours sous la fine barrière de sa chemise. A travers le tissu rapiécé, par les pores de sa peau, chacun des creux et des reliefs qu’elle venait de soigner devant l’âtre rappelait sa présence, et son aspect.
Leurs corps imbriqués semblaient faits l’un pour l’autre.
Gemma sentit que ses mains, mues par un irrépressible instinct, pétrissaient des muscles, pour obtenir leur réaction.
Pour en écarter la mort.
— Je n’ai pas pu vous abandonner. Non, je ne l’ai pas pu, murmura-t-elle, les lèvres dans sa chevelure. Je ne veux pas que vous mourriez.
Sa voix n’était qu’un souffle.
Au dehors le vent de la nuit se levait, et semblait chercher les interstices de la fragile construction afin d’en glacer l’atmosphère. L’hiver n’avait pas pris fin. Plus inquiétants encore, on entendait dans le palais lointain les braillements des Danois fêtant leurs victoires.
Les mains de Gemma se crispèrent. Son corps se pressa plus étroitement contre celui de l’inconnu, comme si elle pouvait à elle seule, par sa chaleur, lui rendre la vie.
— Vous n’allez pas mourir, murmura-t-elle encore.
Au-dessus de leurs têtes dansaient des ombres. Sous les couvertures, il faisait moins froid. Gemma apportait-elle à l’inconnu quelque réconfort ? Lui en donnait-il ? On n’aurait pu le dire.
* * *
Elle était blonde, non pas de la blondeur pâle de ceux qui viennent du Nord, mais d’une blondeur dorée. Sa chevelure défaite était abondante et longue. Bien que ces merveilles lui eussent été cachées par un voile strict lors de leur première rencontre, il les avait pressenties, à la seule vue des sourcils blonds et bien dessinés.
La douleur et l’engourdissement le condamnaient à l’immobilité. Il se trouvait réduit au rôle de spectateur.
C’était une belle fille…
Non.
Une belle fille n’est pas à ce point redoutable.
Cette femme dont il découvrait l’existence, si près de lui, comme au sortir d’un rêve, était d’une beauté fascinante. Une fée, peut-être. Une sorcière, plus vraisemblablement.
Cela aussi, il l’avait su dès le premier regard. Il fallait que cette créature fût pleine de malice et d’intentions troubles pour tenter de dissimuler ses attraits sous des haillons et surtout sous ce voile affreux.
Elle n’était pas née pas des rêves qu’engendrent la fièvre et les blessures. Gemma, le joyau éclatant, était bien réelle. Il éprouvait sa chaleur et le poids léger de son corps sur sa peau, il respirait son parfum — l’odeur tiède d’une femme endormie, l’odeur qui conduit les hommes à la folie.
Il la regarda avec plus de soin, pour apprendre à mieux la connaître. Sur son torse, la chevelure de la femme ruisselait en vagues lisses et luisantes. Sur sa cuisse reposait l’une des mains de la belle ; de l’autre, elle le tenait par la nuque. Elle respirait très régulièrement et la longueur élancée de son corps s’appliquait au sien comme s’ils avaient été faits l’un pour l’autre. Ils se complétaient, d’une certaine façon. Cela encore, il l’avait pressenti dès qu’il l’avait vue. Cette évidence l’avait aveuglé. Elle portait un genre de chemise qui exaltait plus qu’elle ne les isolait les contours très féminins de son anatomie. Il y avait là un étonnant mystère. Qui n’était rien auprès de celui-ci : que faisait-il dans son lit, et pourquoi s’y trouvait-il ?
Malgré l’incertitude de sa situation, il esquissa un sourire.
En d’autres circonstances, la réponse à cette question se serait formulée d’elle-même. Cette réponse, son corps la donnait déjà, de manière presque mécanique. En remontant tant soit peu sa main tiède vers le haut de sa cuisse, la femme endormie aurait pu constater que, malgré ses blessures, son épuisement et ses douleurs, son ardeur virile n’était pas amoindrie.
A la pensée de cette main étroite et douce qui se serait posée sur la brûlante turgescence de son sexe, le phénomène ne fit que s’amplifier. Enflammé de désir mais réduit à l’immobilité, il souffrait la torture de la plus cruelle, de la plus insupportable des frustrations.
Il y avait dans cette sensation, dans cette impuissance, dans ce mystère, quelque chose d’intolérable et de blessant.
Par un effort de volonté, il parvint à maîtriser sa colère, et plus difficilement son désir.
Cette qualité, ce pouvoir, il les avait acquis au cours d’une existence où chacun de ses comportements avait été surveillé, jugé, et sanctionné.
Ses décisions, il les prenait désormais seul. Les accidents de la vie lui avaient appris la primauté de la réflexion, et les vertus de l’indépendance.
De toute évidence, cette femme qui l’avait découvert au bord du chemin venait de lui sauver la vie. Mais n’y avait-il pas dans son attitude, dans son déguisement, quelque chose qui évoquait la sorcellerie ? En venant à son secours, n’avait-elle pas voulu intervenir dans son destin pour en tirer profit, en prendre possession ?
Farouchement attaché à l’exercice de sa liberté, jamais il ne s’en laisserait déposséder, jamais il ne dépendrait de personne.
Il tenta de se déplacer sur le matelas de paille. Une douleur vive le traversa, sa vue s’obscurcit, comme occultée par le voile de la mort.
Cette femme n’aurait pas dû l’arracher à l’ombre de la forêt. Il le lui avait dit. Cela seul importait. Victime de sa propre malédiction, il ne pouvait apporter que le malheur à autrui comme à soi-même. Il voulait demeurer seul, pour accomplir sa destinée jusqu’à son inéluctable aboutissement.
Il ravala l’accès de désespoir que faisait naître en lui cette pensée. N’allait-il pas trouver le moyen d’agir, pour vivre encore ?
Il parvint à tourner la tête et la main posée sur sa nuque glissa sur sa joue. Il eut alors la révélation de la malice et de la cruauté de celle qui reposait tranquillement sur lui, parée du masque de l’innocence.
Quelle douceur sur sa peau !
Elle avait pris soin de lui raser les joues et le menton, le privant ainsi de la seule chance qui lui fût offerte de se mêler sans être reconnu à la foule des Vikings, lesquels, par une sorte de coquetterie, prenaient soin de n’offrir aux regards que des visages hirsutes.
Pourquoi avait-elle pris une telle initiative ? Quel jeu jouait-elle ? Dans quel camp ? Il s’agissait bien d’une sorcière qui l’enveloppait de son corps adorable, de la chaleur de sa séduction, qui le tenait prisonnier entre ses bras aussi sûrement qu’elle l’aurait fait entre les barreaux d’une cage de fer. Réduit au rôle de victime impuissante, il se trouvait dans son lit, nu, vulnérable, dans l’ignorance des tourments qui l’attendaient.
Un mouvement de révolte lui fit remuer la jambe. Trop brutalement sans doute : une douleur fulgurante le foudroya.
Il n’y eut plus rien. Les ténèbres s’étaient refermées sur lui.
* * *
Ce fut la sorcière blonde qui lui rendit la lumière. Penchée sur lui, elle lui labourait les épaules de ses doigts, de ses ongles, en proie à une sorte de terreur panique.
Elle n’avait pas pour autant quitté le lit. Ils s’y trouvaient encore ensemble. Le visage fermé, le regard sournois, le garçon qu’il avait déjà vu avec elle à l’orée du bois se tenait en retrait. Au centre de la pièce se dressait un Viking, un chef, reconnaissable au long fourreau de bois décoré qui pendait à sa ceinture.
Comme il convient à un guerrier lorsqu’il est l’objet d’une agression soudaine, il recouvra incontinent tous ses réflexes. La fatigue, la douleur, l’inquiétude s’effaçaient devant l’urgence de la réflexion rapide qui précède l’action et la rend décisive. D’un coup d’œil circulaire il tenta de repérer dans ce local presque vide l’objet qui aurait pu tenir lieu d’arme, et n’en vit aucun. Attentif aux sons qui parvenaient de l’extérieur, à la lumière que laissait paraître l’ouverture de la porte, il se saisit du bras de la femme, pour qu’elle cesse de s’agiter mais surtout parce qu’elle semblait étrangement solliciter, plus que son attention, son aide. Il fallait d’abord qu’elle se calme.
Il put alors examiner le Viking.
Très grand, le corps massif, les cheveux semblables à une crinière, les traits brutaux, il avait une curieuse attitude. Au dessus de ses yeux gris injectés de sang, ses gros sourcils se soulevaient — non dans un geste de défi, de menace ou de triomphe. Il semblait soupçonneux, mais pas autrement étonné.
Il n’était donc pas surpris de trouver un homme dans le lit de cette femme.
Il lui fallut étouffer en lui l’élan de contrariété et presque de jalousie que cette constatation avait d’un coup fait jaillir en lui. Le moment était mal choisi. Il devait réfléchir, et non pas s’abandonner à des pulsions tout juste dignes d’un bélier en rut.
La femme ne lui appartenait pas. Elle ne lui était rien.
Il ne put réprimer cependant un véritable sentiment de possession en passant son bras nu sur ses épaules graciles. Sans doute son geste était-il plutôt celui d’un geôlier que celui d’un amant. Mais il ne savait comment elle allait réagir et la précaution ne serait pas inutile. Dans les yeux qu’il leva alors sur le guerrier il y avait plus de provocation qu’il ne l’aurait voulu.
Jamais il n’admettrait sa défaite.
Le spectacle des victimes soumises à la fureur des barbares lui était insupportable. En cet instant, cette femme en éprouvait la terreur. Il interdirait à quiconque de porter la main sur elle, dût-il en mourir. Naturellement, il ne pouvait lui faire connaître cette farouche résolution pour la rassurer. Elle posa toutefois sa tête sur son épaule comme pour y trouver refuge et tourna son visage vers le sien. Ses longs cils palpitèrent contre sa joue comme si elle allait s’évanouir.
Le Viking observait la scène avec un ébahissement amusé. Sans doute s’estimait-il vainqueur, en présence d’un ennemi sans défense. Sa main restait posée sur la garde de sa longue épée, et il portait une sorte de plastron de mailles.
Pour se protéger des regards, la femme se couvrit tant bien que mal les épaules de la couverture.
— Alors c’est lui ?
La brute parlait un anglais maladroit, avec un fort accent. Cette façon de s’exprimer lui était familière, puisque jadis elle était la sienne. Son esprit ne se débarrasserait jamais de ce souvenir.
— Il en a, des muscles, continua l’homme armé, comme l’aurait fait à la foire un maquignon. Je ne le voyais pas aussi bien bâti.
Bien qu’elle fût prévisible, la révélation était rude. La sorcière l’avait donc trahi, entraîné dans son lit jusqu’au lever du jour, et son jeune complice était allé prévenir les autorités du camp. Quel salaire recevait-elle pour un tel exploit ? Et de quelle nature était-il ?
Les yeux bleus de la belle, tout près de son visage, le fixaient avec angoisse. Craignait-elle qu’il lui torde le cou ?
Le Viking ne redoutait visiblement aucune réaction violente. Il s’étira, et abandonna la poignée de son épée dont le fourreau vint lui battre la jambe. Une épée rectiligne et très longue, à un seul tranchant, telle qu’en font les armuriers d’au-delà des mers. Il serait difficile, dans quelques instants, de lutter à mains nues contre un adversaire aguerri et aussi bien armé. Un simple poignard aurait été le bienvenu. Mais au combat la chance est décisive. C’est grâce à elle qu’il avait si longtemps survécu. Une seule chose était certaine : du Viking ou de lui l’un d’eux allait mourir.
— Alors, en définitive, c’est bien lui ?
On percevait à présent un peu d’impatience dans les mots gauchement prononcés. Il vit sous ses yeux, tout près, les lèvres de la femme, si douces et toutes gonflées encore de la chaleur du sommeil, s’entrouvrir avec une sorte de réticence.
— C’est bien lui, murmura-t-elle distinctement, mais d’une voix tremblante.
Le Viking hocha la tête avec un regard appréciateur et ironique. Les bras croisés sur sa large poitrine, il s’accota, une jambe sur l’autre, au montant de la porte. A condition de se trouver non pas allongé mais debout, il aurait été facile de l’assommer.
— Ainsi te voilà enfin, dit le Viking. Moi aussi je t’attendais, pour finir mon travail. Tu en as pris du temps, mon gaillard, pour arriver jusqu’ici !