Le Secret de Old Shurehand
9 la Mort D’old Wabble
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LA MORT D’OLD WABBLE
Nous nous trouvions enfin au cœur des Rocheuses, et che-vauchions sur le flanc est de la Pah-savahre-payavh30 F31, minus-cules personnages perdus dans un panorama grandiose. Les sommets nous écrasaient de leur masse, cependant que les fa-laises nues nous éblouissaient par la richesse de leur coloration.
D’immenses murailles de granit se dressaient devant nous, montant jusqu’au ciel, longues de plusieurs milliers de mètres, et semblaient opposer à notre passage des bastions infranchis-sables. En nous retournant, nous apercevions derrière nous l’étendue infinie de la prairie, semblable à une mer. Les torrents répandaient sous nos pas leurs trésors d’argent liquéfié. La vé-gétation escaladait avec nous les flancs des montagnes, drapées de velours vert et couronnées d’or fauve. Les falaises aux paliers garnis de sapins dressaient comme d’immenses escaliers à l’usage des génies de la montagne.
Aux pieds des géants s’allongeaient des colonnades syl-vestres dans l’ombre desquelles s’élaboraient les mystères de l’altitude. Derrière les arêtes des plus hauts sommets, on voyait luire des points d’or et s’étirer des écharpes d’azur. Étaient-ce des signaux venus d’un univers enchanté ? N’était-ce que le so-leil jaloux de voir la terre tenter de s’élever jusqu’à lui ?
31 Montagne de l’Eau Verte.
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Nous chevauchions donc à travers toutes ces splendeurs. Nous voulions dans la journée atteindre le Pah-savahre, lac iso-lé, d’un vert clair, au sujet duquel les légendes indiennes racon-tent tant d’histoires étranges. Nous comptions y passer la nuit, pour redescendre le lendemain matin vers le parc de San Luis, où j’espérais trouver la solution de tant d’énigmes.
Le lendemain des événements de la Vallée des Ours, nous avions tenu parole et relâché les cinquante-trois Utahs-Capotes. Maintenant qu’Old Surehand était avec nous, nous n’avions plus de raison particulière de nous hâter. Aussi commençâmes-nous par attendre le départ des Utahs avant de nous mettre en marche nous-mêmes, car il vaut toujours mieux avoir l’ennemi devant que derrière.
Et ils nous étaient incontestablement hostiles, bien qu’ils n’eussent pas à se plaindre du traitement que nous leur avions réservé. Nous n’avions pas touché à un cheveu d’un seul d’entre eux, et n’avions proféré contre eux aucun outrage.
Pourtant au matin, leur chef, lorsqu’on le détacha, avait déclaré :
– Old Surehand a dit hier soir que nous lui devions encore quelque chose. C’est le contraire qui est vrai. Il nous a tué deux guerriers.
– En échange il vous a apporté quatre peaux d’ours, répli-qua Winnetou.
– Nous ne les avons pas reçues.
– Vous pouvez les prendre.
– Maintenant qu’on a coupé les oreilles et les griffes ! Non ! Et même si nous les avions reçues, nous ne lui aurions laissé que la vie, et non la liberté. Il nous le faut !
– Et si vous l’aviez vous le mettriez à mort ?
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– Oui, car nous n’avons pas touché la rançon de sa vie, à savoir les peaux. Il y a de nouveau du sang entre nous. Nous exigerons le sien.
– Uff ! Old Shatterhand et Winnetou ont toujours été les amis des hommes rouges. Et nous ne vous avons rien fait, bien que vous ayez été nos prisonniers. Nous voulions fumer avec vous le calumet de la paix, avant de nous séparer de vous au-jourd’hui.
– Nous ne voulons pas voir votre calumet.
– Alors vous ne serez pas seulement les ennemis d’Old Surehand, mais aussi les nôtres ?
– Oui. L’hostilité demeure à tout jamais entre nous et vous.
– Que Tousahga Saritch, chef des Utahs-Capotes, en fasse à sa guise. Winnetou, chef des Apaches, n’impose à personne son amitié, car il n’a pas l’habitude d’avoir peur d’un ennemi. Que les Utahs s’éloignent ! Howgh !
– Oui, qu’ils s’éloignent, ces imbéciles ! s’écria Hammer-dull. Quant à leur amitié, je m’en passe volontiers ; car chez eux, elle est bientôt suivie de fraternité. Et j’ai toujours constaté que celui qui vous propose son amitié, puis sa fraternité, a le plus souvent le projet de vous taper. C’est toujours la même chose. N’est-ce pas, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
– Non, répondit l’autre.
– Comment non ? Tu ne me donnes pas raison ? En con-nais-tu un gars qui n’ait pas aussitôt essayé de t’emprunter de l’argent ?
– Oui. Moi.
– Oui, c’est vrai. Mais tu es le seul, vraiment le seul, car tous les autres sans exception l’ont fait.
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Notre plaisantin grassouillet n’avait certes pas tort. J’ai, moi aussi, fait la même expérience, bien entendu uniquement avec les « Visages Pâles ». Combien de fois ai-je vu des gens s’approcher de moi n’ayant que l’amitié à la bouche, pour bien-tôt se livrer à cette manœuvre que Dick Hammerdull venait d’appeler par son nom le moins sympathique : taper. L’Indien n’agit pas ainsi. Mais le Visage Pâle moyen paraît le faire sans aucune difficulté. Je pourrais en dire très long là-dessus, en ma qualité d’auteur. Howgh !
Les Utahs se retirèrent donc. C’était évidemment dommage de laisser ces magnifiques peaux d’ours se gâter. Mais nous ne pouvions pas les emporter et comme nous ne savions pas par quel chemin nous reviendrions, c’eût été de l’ouvrage inutile que de les apprêter et de les enterrer pour les reprendre ensuite. Il doit y avoir des quantités incroyables de peaux et de fourrures qui se sont ainsi perdues dans l’Ouest.
Nous ne suivîmes pas immédiatement les Utahs ; c’eût été une faute. Nous attendîmes jusqu’à midi, pour leur laisser une certaine avance. Nous constatâmes alors qu’ils avaient marché très vite, et qu’ils avaient pris la direction que nous devions prendre nous-mêmes. Ce n’était pas bon signe pour nous.
– Old Shatterhand pense-t-il qu’ils aient l’intention de se venger de nous ? me demanda Apanatchka.
– C’est mon avis, répondis-je.
– En ce cas, ils devraient, non pas nous précéder, mais nous suivre.
– C’est ce qu’ils feront bientôt. Je parie qu’ils saisiront la première occasion pour rendre leur trace invisible.
Je ne me trompais pas. La nuit suivante, il y eut un orage qui dura jusqu’au matin, et lorsque nous cherchâmes ensuite les traces des Utahs, il nous fallut nous rendre à l’évidence : elles avaient été lessivées par la pluie.
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Pendant les deux jours qui suivirent, Old Surehand fut par-ticulièrement taciturne et parut m’éviter, sans toutefois la moindre manifestation inamicale. Le sentiment qui l’animait n’était, certes, pas dirigé contre moi. Je soupçonnais bien plutôt qu’il luttait contre lui-même, pour décider s’il devait s’ouvrir à moi ou continuer à garder le silence.
Quant à moi je ne fis rien pour influencer d’une façon ou de l’autre l’issue de ce combat intérieur. C’était un homme, et il lui appartenait de se vaincre tout seul. Mais je finis par constater que le silence l’avait emporté. Il crut toutefois devoir me faire une observation à propos de notre dernier entretien.
Après avoir chevauché quelque temps à mon côté, il me demanda :
– Mr. Shatterhand, vous ai-je froissé lors de notre conver-sation dans le parc ?
– Non, Mr. Surehand, répondis-je.
– Je pense avoir été un peu trop bref.
– Non. Quand on est fatigué, on n’a pas envie de parler longuement.
– C’est vrai. Je me suis soudain senti très fatigué. Mais, je vous prie, vous souvenez-vous de la conversation que nous avions eue dans le Llano Estacado ?
– Oui. Fort bien même, je crois.
– Vous paraissiez avoir compris mon angoisse. Et la pensée de m’aider à recouvrer la paix que j’ai perdue vous tourmentait.
– À quoi vous sert ma pensée ? La véritable amitié se mani-feste dans l’action. Et si jamais vous avez besoin de moi dans ce domaine, je serai à votre disposition sans que vous ayez à me le demander.
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Notre conversation fut interrompue parce qu’il nous fallut traverser un cours d’eau si clair et si peu profond qu’on en voyait le fond.
Nous y remarquâmes des traces de chevaux, mais ne pûmes déterminer combien il y en avait eu. Nous ne sûmes pas davantage de quand elles dataient, car le courant était trop faible pour avoir pu les effacer en peu de temps. Ces traces pou-vaient avoir été faites quelques heures, quelques jours, mais aussi quelques semaines auparavant. Elles eurent tout de même l’effet de nous faire prêter dorénavant plus d’attention aux traces que nous pourrions rencontrer en route que nous ne l’avions fait jusqu’alors.
Mais nous ne trouvâmes rien. En effet, nous avions déjà franchi le passage étroit du col, et nous étions dans la forêt, qui offrait tant de possibilités d’itinéraires que pour y découvrir et analyser des traces nous aurions dû passer des journées entières à les rechercher.
Nous avions enfin atteint le massif du Pah-savahre-payavh. Il était boisé et nous chevauchions sous une voûte de feuillage que les rayons du soleil ne parvenaient à percer que de place en place. C’était la forêt primitive du nord, qui peut subsister à une telle altitude.
Nous montâmes ainsi pendant des heures. Le jour baissait et nous dûmes pousser nos chevaux pour arriver avant la nuit à l’Eau Verte.
Enfin, nous fûmes au sommet. Le soleil s’était déjà couché derrière la montagne, mais il y avait encore assez de jour pour apercevoir, à perte de vue, le lac. Je dis bien à perte de vue, car nous ne pouvions voir la rive apposée, trop lointaine. Quant à la couleur vert clair qui lui a donné son nom, car pah signifie en langue utah : eau, et savahre : vert clair, nous n’en pouvions rien voir car l’heure était trop avancée.
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Le lac paraissait être entouré de tous côtés par la forêt. Nous nous trouvions à son extrémité est. Sa rive sud formait une ligne courbe ininterrompue cependant qu’on voyait sur la rive septentrionale se détacher une large presqu’île également boisée. Pour l’atteindre, il eût fallu marcher encore un quart d’heure. Mais comme nous n’avions aucune raison de camper là-bas, nous restâmes à l’endroit où nous nous trouvions.
Hammerdull et Holbers allèrent ramasser du bois mort pendant qu’on y voyait encore assez clair. Quand ils en eurent réuni une quantité suffisante pour la nuit, ils voulurent allumer du feu.
À ce moment Winnetou intervint :
– Pas encore ! Le feu se reflète très loin sur les eaux du lac et nous avons vu aujourd’hui des traces de chevaux. Il peut y avoir au bord de l’eau des gens qui ne doivent pas remarquer notre présence. Attendons qu’il fasse tout à fait noir. Nous sau-rons alors si nous pouvons nous permettre de rester ici et de faire du feu.
Nous lâchâmes les chevaux et nous étendîmes. La nuit tomba bientôt, et nous constatâmes que la prudence de Winne-tou était fort justifiée, car sur le rivage de la presqu’île qui nous faisait face un feu s’alluma. Il y avait donc des gens là-bas !
Quelques minutes plus tard, nous vîmes, sur la même rive du lac, mais loin, beaucoup plus loin, un second feu apparaître, visible seulement pour un œil exercé, car ce n’était qu’un point lumineux. Les gens de la presqu’île ne pouvaient pas voir ce feu, et ne pouvaient pas non plus être vus de l’endroit où il était al-lumé. Par contre nous pouvions fort bien les observer l’un et l’autre.
Il fallut donc nous contenter de viande froide. Certes, nous aurions pu nous retirer dans le bois et y faire du feu. Mais nous n’y aurions pas trouvé de fourrage pour nos chevaux. Pour com-
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Nous confiâmes nos fusils à nos compagnons et entre-prîmes cette délicate marche nocturne. Après être passés par le bois, nous suivîmes, presque à tâtons, le contour de la rive jusqu’au côté nord du lac.
À cette allure, il nous fallut une bonne heure pour atteindre la presqu’île. Nous prîmes à gauche, et sentîmes bientôt l’odeur de la fumée. Peu après, nous aperçûmes le feu lui-même.
Nous nous couchâmes à terre et poursuivîmes notre route en rampant.
La presqu’île présentait une découpure, une petite baie, au fond de laquelle le feu était allumé. Si nous arrivions à atteindre le bord de cette baie plus loin à l’extérieur, nous pourrions aborder, de face et non de dos, le foyer et ceux qui campaient auprès. Nous y parvînmes sans difficulté. Il y avait là des ro-seaux qui nous mettaient à couvert tout en nous offrant un sol mou, mais plutôt boueux.
Ceux que nous cherchions étaient tout près de nous. Et c’étaient Old Wabble avec les Tramps !
Leur présence en ce lieu n’avait rien de miraculeux, mais nous en fûmes tout de même surpris. Y avait-il donc parmi eux quelqu’un qui connaissait le chemin jusqu’ici ?
Nos arrêts à la forge et dans la Vallée des Ours leur avaient procuré quelques jours d’avance. Ils avaient l’air très en forme. En tout cas leur compagnie paraissait des plus animées. Ils
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étaient tous assis auprès du feu. Un seul était debout, appuyé à un arbre : le vieux Wabble.
Il avait le bras en écharpe et son aspect était à faire peur. Son corps long paraissait s’être asséché, et son visage habituel-lement décharné était à ce point amaigri qu’il ressemblait à une tête de mort. Sa crinière blanche, maintenant réduite de moitié, et naguère si proprement tenue, était comme gluante de crasse. Il n’était plus guère qu’un squelette, et ses vêtements en lam-beaux étaient accrochés sur lui comme des chiffons sur une grille. Comme il n’avait certainement pas manqué de nourri-ture, sa transformation venait de son bras cassé. Il paraissait très affaibli, et avoir à peine la force de se tenir debout. Sa voix non plus n’était plus la même. Elle sonnait creux comme s’il avait parlé devant un tuyau de poêle et elle tremblait comme s’il avait la fièvre.
Au moment où nous nous installâmes dans notre cachette, il était justement en train de parler. Nous étions assez près pour tout entendre, mais il nous fallait dresser l’oreille pour le bien comprendre.
– Sais-tu encore, misérable, ce que tu m’as promis quand nous étions chez Helmer ? l’entendîmes-nous demander.
Le regard de ses yeux ternes, profondément enfoncés sous l’orbite, était braqué sur un point où nous vîmes comme une es-pèce de long paquet ficelé étendu. Était-ce un être humain ? Et dans l’affirmative, qui ? Chez Helmer ? Était-ce une allusion aux événements auxquels nous avions pris part ? Sans attendre de réponse, Wabble poursuivit :
– J’ai retenu ta menace mot pour mot. Tu as dit : « Prends garde, chien ! Si je remets la main sur toi, tu me paieras ces coups de ta vie. Je le jure sur tout ce que j’ai de plus sacré. » J’espère que tu n’as pas, toi non plus, oublié ces paroles.
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Mais… mais ces mots ne pouvaient s’adresser qu’au « Gé-néral » ! Il était donc prisonnier, prisonnier ici, captif d’Old Wabble ! Il avait dû faire tout le chemin jusqu’ici tout seul, parce que ses compagnons de vagabondage n’avaient pu le suivre, et il était tombé entre les mains du vieux « Roi des Cow-boys ». Cet événement était pour nous d’une importance capi-tale.
Winnetou murmura tout bas : « Uff ! Uff ! Uff ! »
– Je n’ai pas oublié, répondit le « Général » avec colère. Tu m’avais battu.
– Oui ! Cinquante magnifiques coups ! Tu les mérites en-core aujourd’hui, car tu m’avais trahi au profit de Winnetou et d’Old Shatterhand et tu leur avais dit que j’avais participé au vol des fusils. Alors tu veux te venger, mon garçon, tu veux attenter à ma vie ?
– Oui, oui, je le ferai ! murmura le prisonnier.
– Mais moins vite que tu le penses ! D’abord c’est à moi de jouer. Comme tu m’as dit très sincèrement ce que j’ai à attendre de toi, je ferai preuve à ton égard de la même franchise. Ma sympathie vaut bien la tienne : it’s clear ! Moi aussi je m’en vais te tuer un petit peu. Tu m’entends : te tuer !
– Tu n’oserais pas !
– Pshaw ! Il n’y a rien à oser !
– Je ne suis pas seul.
– Tu ne me feras pas croire ça.
– J’ai des alliés, de nombreux alliés, qui me vengeront sur toi.
– Quand ça ?
– C’est mon affaire.
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– Ah, c’est ton affaire et ce n’est pas la mienne ? Eh bien, si c’est comme ça, je n’ai pas à m’en soucier ! D’ailleurs tu ne dis ça que pour me faire peur et pour sauver ta vie. Mais Old Wabble, le « Roi des Cow-boys », n’est pas homme à s’en laisser conter par toi. Nous savons exactement ce qu’il en est de tes al-liés et combien ils sont.
– Tu ne sais rien, rien !
– Ho, ho ! Bien sûr ! Si seulement Shelley n’était pas ici avec nous ! Car vous lui avez déjà tout dit à Topeka et vous avez voulu l’emmener. Mais vous l’avez laissé tomber après lui avoir pris tout son argent au jeu. Tu as en tout et pour tout six hommes. Pas un de plus ! Crois-tu qu’ils nous font peur ? De toute façon ils sont à la Foam Cascade et toi tu es venu ici pros-pecter seul, pour les tromper. Non, ne nous raconte pas d’histoires ! Tu es ici tout seul et il n’y a personne pour t’aider.
– Tu te trompes, vieux coquin ! Prends garde ! Tout ce que tu me feras, tu le paieras au décuple.
– Tu m’appelles coquin, toi qui es la plus grande fripouille que la terre ait jamais portée, ricana le vieux. Très bien, avant même de nous occuper de toi demain matin, nous allons tout de suite te donner un petit hors-d’œuvre. Puisque tu m’as appelé « coquin » je m’en vais te rappeler le souvenir de Helmer’s Home. Tu vas être fouetté. Tu vas recevoir cinquante coups, comme là-bas, mais un peu plus fort, car je faisais seulement semblant. Boys, êtes-vous tous d’accord pour qu’il les reçoive et tout de suite ?
– Oui. Cinquante coups, mais bien tapés ! s’écria aussitôt celui qui s’appelait Shelley. Pourquoi m’a-t-il plumé comme il l’a fait à Topeka ?
Les autres exprimèrent bruyamment leur accord et il pour-suivit :
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– Cela nous servira d’entraînement pour Winnetou et Old Shatterhand, qui en recevront dix fois plus, tout comme ils nous ont… Mais ce type-là n’a pas besoin de savoir ça… Ils nous ont laissé ce maudit papier dans la bonanza, à la place de l’or. Nous allons tailler des flûtes, de jolies flûtes, comme le gros Ham-merdull près de la source.
Mais je ne m’attarderai pas sur la scène qui suivit. Le géné-ral jurait et proférait des menaces ; les Tramps riaient ; et Old Wabble ajoutait au tumulte ses propres imprécations.
Lorsque les premiers coups tombèrent, Winnetou me poussa du coude et nous reculâmes en rampant, pour quitter la presqu’île et regagner le bois. Nous devions encore aller jusqu’au deuxième feu. Mais auparavant l’Apache me demanda :
– Quelles sont les intentions de mon frère au sujet du Vi-sage Pâle qui se fait appeler général ?
– Il nous le faut. Nous allons mettre la main sur lui.
– Les Tramps devront donc nous le livrer. Il ne doit être tué que demain matin. Nous irons le chercher cette nuit.
Nous poursuivîmes notre route, d’arbre en arbre. Le che-min que nous avions à parcourir maintenant était deux fois plus long que celui que nous avions déjà fait. Nous n’avions pas en-core marché un quart d’heure que nous entendîmes un bruit semblable à celui que fait un homme qui casse une branche morte en la rencontrant. Ce n’est pas le même bruit que celui d’une branche qui tient à l’arbre ; car cette dernière produit un son qui se répercute sur le tronc.
Nous nous prîmes aussitôt par la main et nous écartâmes. Un peu plus loin, nous mîmes l’oreille contre terre. Il y avait des gens qui venaient dans notre direction ; ils étaient plusieurs ; ils étaient nombreux. Ils marchaient lentement, sans faire de bruit, mais si près de nous que nous les entendions.
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– Uff ! fit Winnetou, lorsqu’ils furent passés. Ces hommes étaient probablement assis près du feu d’en bas.
– D’après leurs pas, ce doit être des Indiens.
– Oui, ce sont des hommes rouges. D’où viennent-ils, et où vont-ils ? Viennent-ils d’un des feux et se rendent-ils à l’autre ? Ou bien viennent-ils d’ailleurs ? Ils veulent peut-être aller de l’autre côté du lac où nous sommes ?
– Il faut que nous le sachions, Winnetou.
– Il faut même que nous le sachions vite, car nos compa-gnons sont peut-être en danger. Mais ce danger sera instanta-nément écarté, aussitôt qu’Old Shatterhand les aura rejoints.
– Il faut donc que je regagne notre camp ?
– Oui, le plus vite possible et sans t’arrêter chez les Tramps.
– Et toi ?
– Je continue jusqu’au second feu.
– Alors tu auras les Indiens entre toi et nous, ce qui est as-sez risqué.
– Pshaw ! Winnetou ne mourra pas d’un danger connu ! Que mes frères restent vigilants jusqu’à ce que je revienne.
Il s’en fut et je rebroussai chemin.
Mon parcours était maintenant plus dangereux qu’auparavant, parce que j’avais les Indiens devant moi. Je sup-posai qu’ils se dirigeaient vers la presqu’île, mais je m’enfonçai plus profondément dans le bois, pour ne courir aucun risque de les rencontrer.
Je ne décrirai pas les beautés du paysage. Je n’ai jamais été aussi « heurté » de ma vie qu’au cours de cette heure. À chaque
– 393 – pas je rencontrais un arbre que je ne voyais pas plus que la forêt et, lorsque j’arrivai à notre campement, j’avais le visage et les mains égratignés et mes vêtements déchirés.
Bien entendu on me demanda où était Winnetou. Je racon-tai ce que nous avions vu et entendu, et postai mes compagnons en une ligne de sentinelles depuis le rivage du lac jusqu’à une certaine distance dans le bois. C’était la seule chose à faire dans les circonstances.
Nous étions tous assis par terre, fusil à la main. Un quart d’heure passa. Puis, de la presqu’île, un hurlement affreux par-vint jusqu’à nous. Les Indiens que nous avions croisés venaient d’attaquer les Tramps. On n’entendit pas un seul coup de feu. Les Blancs avaient donc été maîtrisés par les Rouges sans se dé-fendre.
Puis ce fut de nouveau le silence profond.
Ce n’était qu’un moment dans la vie nocturne de ces soli-tudes boisées, un seul moment. Et il avait suffi pour bouleverser tant de choses ; il avait coûté si cher et coûterait probablement plus encore. Telle est la vie sanglante de l’Ouest.
Au bout d’une heure environ, le feu de la presqu’île s’éteignit. L’autre feu, le plus éloigné, brûlait toujours.
Deux heures plus tard, j’entendis des pas. Ce ne pouvait être que Winnetou, car tout autre se serait approché avec d’infinies précautions. Oui, c’était lui, tout aussi déchiré et égra-tigné que moi, comme nous pûmes le constater le lendemain matin.
Il commença par nous rassurer :
– Mes frères peuvent tranquillement se rassembler. Ils n’ont rien à redouter. Il ne viendra aucun ennemi avant le ma-tin.
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Je fis donc replier les sentinelles et, lorsque nous fûmes de nouveau réunis, je demandai à l’Apache :
– Mon frère est-il allé à l’autre feu ?
– Oui, répondit-il.
– Était-ce le camp des Indiens que nous avons rencontrés ?
– Oui.
– A-t-il pu apprendre à quelle tribu ils appartiennent ?
– Je l’ai appris. Deux d’entre eux étaient restés pour garder les chevaux. Mais Old Shatterhand sera étonné !
– Ce ne sont tout de même pas les Utahs-Capotes ?
– Si, ce sont eux, avec leur chef Tousahga Saritch.
– C’est vraiment surprenant ! Ils ont dû rencontrer le « gé-néral » qui a su les gagner à sa cause. Je pense qu’il devait bien connaître toute cette région, c’est pourquoi ils ont pu nous de-vancer.
– C’est bien ça. Mon frère l’a deviné. Les deux gardiens que j’ai écoutés en ont parlé et je les ai entendus le dire. Le « géné-ral » est parti pour se rendre à la presqu’île. Ne le voyant pas re-venir, ils sont allés à sa recherche.
– Que voulait-il faire à la presqu’île ?
– Il ne l’a pas dit. Il n’a voulu emmener personne. Il faut croire que c’était un secret. C’est pourquoi ils en ont conçu de la méfiance et l’ont suivi, une fois qu’il a fait nuit. Voyant qu’il avait été capturé par les Tramps, ils les ont attaqués et l’ont li-béré.
– Mon frère Winnetou y est-il retourné ?
– Oui. Mais les Utahs avaient éteint le feu.
– 395 –
– Pourquoi ?
– Winnetou n’en sait rien.
– Alors tu n’as rien pu voir ?
– Je n’ai rien vu ni entendu.
– Hum ! Que faire ? Il faut absolument que nous nous sai-sissions du « général ».
– S’il n’y a pas de feu, nous ne pouvons pas le prendre.
– Tu as malheureusement raison. Il faut attendre qu’ils en rallument un ou que le jour se lève. Il n’y a rien d’autre à faire. As-tu peut-être une autre, une meilleure idée ?
– Les idées d’Old Shatterhand sont toujours bonnes. Je me fie à elles.
– Alors dormons, mais ayons des sentinelles doubles.
– Winnetou est d’accord. Nous sommes dans un endroit dangereux où nous ne serons jamais trop prudents. Et nous n’allons pas dormir au bord même du lac, mais un peu plus haut, dans le bois, où les dernières sentinelles, avant le lever du jour, devront aussi mener les chevaux, afin que les Utahs-Capotes ne nous aperçoivent pas aux premiers rayons du soleil.
Nous remontâmes donc dans le bois, tout en laissant les chevaux continuer à paître sur place. Une des sentinelles restait avec les chevaux, l’autre auprès de nous. J’eus de nouveau la première garde. Elle dura une heure et demie et se déroula sans incident. Après avoir été relevé je me couchai.
Quand je m’éveillai, il faisait déjà jour depuis deux heures. Je voulus me fâcher parce qu’on m’avait laissé dormir si long-temps, mais Winnetou m’apaisa :
– Mon frère n’a rien perdu. C’est moi qui ai monté la der-nière garde. Dès qu’il a fait jour, je suis allé faire une reconnais-
– 396 – sance. Il nous est impossible d’attaquer les Utahs sur la presqu’île et de leur prendre leurs prisonniers. Il nous faut sa-voir où ils vont aller, puis les précéder, afin de pouvoir choisir un endroit propice pour les surprendre. Mon frère Shatterhand sait que celui qui s’est assuré l’avantage de choisir d’avance le lieu du combat est déjà à moitié vainqueur. Cet avantage, il nous le faut. Nous l’aurons.
Il avait parfaitement raison, aussi restâmes-nous sur place pour attendre le départ des Indiens.
Winnetou s’éloigna dans l’intention d’aller les observer, ce qui, en plein jour, était une mission aussi difficile que dange-reuse. Les chevaux n’étaient naturellement plus sur la rive du lac, mais avec nous à l’intérieur du bois.
Nous attendîmes, heure après heure. La presqu’île était trop loin pour que nous puissions observer ce qu’il s’y passait. Sans la lueur du feu, nous n’aurions rien vu la veille au soir.
Winnetou revint plusieurs fois, pour nous rassurer sur son sort. Mais tout ce qu’il put nous dire, c’est que les Indiens n’étaient pas encore partis. Ensuite, il nous fit savoir qu’il avait entendu de nombreux coups de hache. Les Utahs paraissaient être en train d’abattre un arbre à coups de tomahawk, sans que nous pûmes deviner pourquoi. Enfin, enfin, un peu après midi, il vint nous annoncer que les Rouges étaient partis. Dissimulé derrière un arbre à une centaine de pas de distance, il les avait vus s’éloigner.
– Il faut donc croire que leurs chevaux ont été ramenés de l’endroit où il y avait le second feu ?
– C’est bien ça, dit-il. Je les ai vu ramener.
– As-tu pu les voir tous lorsqu’ils sont partis ?
– Non. Il y avait trop d’arbres entre eux et moi.
– Les prisonniers étaient naturellement avec eux ?
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– J’étais si loin d’eux que je ne pouvais distinguer les Rouges des Blancs, et je ne pouvais pas m’aventurer plus avant sur la presqu’île.
– Dans quelle direction sont-ils partis ?
– Vers le nord-ouest. C’est également la direction que nous allons prendre.
– Hum ! Il faut aller avant tout à la presqu’île. Y allons-nous tout de suite, ou bien faut-il d’abord faire une reconnais-sance ?
– Nous n’en avons pas besoin. Winnetou y est allé pour voir si les Utahs s’étaient vraiment éloignés.
Comme nous pouvions nous fier à l’Apache, nous mon-tâmes à cheval pour aller jusqu’à la presqu’île. Arrivés dans son voisinage, nous cherchâmes d’abord la trace des Utahs. Pas de doute, ils étaient bien partis. Nous n’avions pas à redouter de surprise. Nous allâmes donc sans souci jusqu’à l’endroit où avaient campé, d’abord Old Wabble et les Tramps, puis les In-diens. Nous mîmes pied à terre.
L’herbe et la mousse étaient piétinées sur une grande sur-face, comme d’habitude dans un campement abandonné. Nous n’avions aucune raison de penser que nous allions faire quelque trouvaille en ce lieu, mais, par une vieille habitude, nous regar-dâmes autour de nous.
Les Rouges n’étaient pas restés autour du feu. Il y avait des traces menant dans plusieurs directions. Nous nous séparâmes pour explorer chacun une de ces traces et ne tardâmes pas à en-tendre Old Surehand appeler :
– Venez ici ! venez ! venez tous ! Ils sont là, vite ! Vite !
J’accourus dans la direction d’où venait sa voix. Le spec-tacle qui m’attendait était indescriptible ! Ils étaient là, étendus tous ensemble sous les arbres, tous les Tramps, sans en excep-
– 398 – ter aucun. Leurs crânes ensanglantés étaient à nu. On les avait scalpés. Ils avaient même été disposés l’un à côté de l’autre par rang de taille. Et, en regardant de plus près, nous constatâmes qu’ils avaient au préalable été poignardés.
Nous étions remplis d’horreur. Certes, ces hommes avaient appartenu à une catégorie d’une très basse moralité et ils n’avaient, de leur vivant, reculé devant aucun crime. Mais les voir étendus devant nous, massacrés de cette façon, c’était af-freux !
Pour pouvoir maîtriser si vite et si sûrement vingt hommes, il avait fallu que chacun des Indiens sût au préalable avec préci-sion qui il allait attaquer. Cinquante Indiens contre vingt Blancs ! Les cadavres étaient raides. On les avait par conséquent tués non ce matin, mais la veille au soir. Mais pourquoi, cela fait, les Indiens étaient-ils restés sur place ? Pourquoi avaient-ils même fait chercher leurs chevaux ? Il devait y avoir eu quelque chose qui avait été différé jusqu’à ce matin, et qui avait duré jusqu’à midi. De quoi pouvait-il s’agir ?
Je pensai soudain à Old Wabble. Son cadavre n’était pas là. Le « général » l’avait peut-être emmené pour pouvoir exercer sur lui une vengeance particulière.
Pendant quelques instants, la vue de tous ces cadavres nous laissa muets d’horreur. Nos exclamations n’en fusèrent que plus abondamment aussitôt après. Si nous avions à ce mo-ment-là tenu les Rouges sous la menace de nos fusils, je suis sûr que nous les aurions tous passés par les armes. Mais la plus épouvantable tragédie n’est pas exempte de comique ; Ham-merdull, désignant un des cadavres, dit à Holbers :
– Pitt, est-ce que ce n’est pas Osée, qui voulait attenter à notre vie ?
– Oui. Et voilà Joël, qui ne voulait pas croire à l’existence de notre argent, répondit Pitt en montrant un autre mort.
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– Ce sont tout de même tes cousins. N’est-ce pas, mon vieux rat ?
– Mais oui. C’est vrai ! Et alors ?
– Alors tu vas les laisser ici comme ça ?
– Je ne voudrais tout de même pas faire ça à leur mère, bien qu’elle ne m’ait pas toujours traité avec beaucoup de ten-dresse.
– Ça c’est gentil de ta part, mon vieux Pitt. Alors qu’est-ce que tu veux faire ?
– On va les enterrer. Qu’est-ce que tu en penses, mon cher Dick ?
– Que nous les enterrions ou non, peu importe, mais, si nous en avons le temps, nous allons leur aménager un petit ar-pent du Bon Dieu et les y installer aussi confortablement que les circonstances le permettront. Puisque ce sont tes cousins, c’est notre devoir de bons chrétiens, n’est-ce pas, mon vieux rat ?
– Hum ! Si tu penses que tu veux faire ça pour moi et pour ces membres de ma famille, tu es un chic type, mon cher Dick.
Ils se serrèrent la main et je dois avouer que rien ne pou-vait plus efficacement atténuer l’horreur de la situation que le comportement original de ces deux braves garçons.
Nous n’avions pas de temps à perdre. Il nous fallait pour-suivre les Utahs et prendre le « général », qui était certainement responsable de la mort des vingt Tramps. Mais s’il fallait enter-rer les deux frères, on ne pouvait pas laisser les autres sans sé-pulture. Aussi m’éloignai-je pour rechercher un endroit appro-prié. Ce faisant, je découvris une large trace, et la suivis. Elle menait à un pin qui poussait un peu à l’écart des arbres envi-ronnants, et en voyant…
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Il y a des moments où la plume hésite à poursuivre son parcours sur le papier. Ce que je vis alors était si affreux que je poussai un grand cri. Mes camarades accoururent alors de toutes parts, et lorsqu’ils eurent vu à leur tour ce que je voyais, ils furent tout aussi horrifiés que moi.
Ce pin, d’une trentaine de centimètres de diamètre, avait été fendu à hauteur d’épaules, d’abord à la hache (c’étaient les coups de tomahawk que Winnetou avait entendus). Puis, comme les tomahawks n’étaient pas assez gros et assez résis-tants pour approfondir la fente, on l’avait fait en y introduisant des coins de bois de plus en plus épais. Lorsque la fente avait at-teint une largeur un peu supérieure à celle d’un corps humain, on y avait placé Old Wabble, ligoté. Ensuite on avait enlevé les plus gros des coins de bois (on les voyait à terre auprès de l’arbre), en sorte que les deux parties de l’arbre s’étaient refer-mées comme les branches d’un piège sur le vieux, qui était tou-jours là, retenu par le ventre, les bras et les jambes ballants de part et d’autre de l’arbre. On avait pris soin de ne pas laisser ce piège se refermer sur sa poitrine : en ce cas, il serait assez rapi-dement mort étouffé après l’écrasement de ses côtes.
Or il vivait encore, agitant son bras valide et ses jambes, mais incapable de crier, car on l’avait également bâillonné. Il avait les yeux fermés. Le sang coulait de ses narines en grosses gouttes sombres. Sa respiration était sifflante. Il devait souffrir atrocement. Il n’y avait lieu de prononcer aucune parole d’indignation ni de pitié : il fallait seulement l’aider, l’aider tout de suite, sans perdre une seconde.
– Remettez les plus gros coins en place ! ordonnai-je aussi-tôt. Au-dessus, et au-dessous ! Il nous en faudra d’autres. Vite, à l’ouvrage avec vos couteaux et vos tomahawks ! Vite ! Faites vite !
Cependant, j’avais déjà moi-même introduit un coin dans la fente et l’y avais enfoncé avec la crosse ferrée de mon Tueur d’Ours. Mes camarades s’étaient mis au travail. Winnetou et
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Matto Chako étaient seuls à posséder des tomahawks, mais cela suffisait.
Il y avait dans le voisinage suffisamment d’arbres morts. Les copeaux volaient. En un clin d’œil nous eûmes des coins neufs et solides. Mon Tueur d’Ours et le vieux fusil de Ham-merdull, dont la crosse était également garnie de fer, servaient de masses pour les enfoncer.
En bref, il ne nous fallut pas plus de deux minutes pour élargir la fente de façon telle que nous pûmes tirer Old Wabble de là. Nous l’étendîmes à terre et le débarrassâmes de son bâil-lon, chose que nous aurions dû faire plus tôt, mais, dans notre hâte, je l’avoue, nous n’y avions pas pensé.
Il resta d’abord immobile. Sa bouche saigna. Puis la poi-trine s’élargit. Il respira profondément, très profondément. Ses yeux s’ouvrirent. Ils étaient injectés de sang. Il se passa ensuite une chose que je n’oublierai jamais. Ce ne fut qu’un cri, mais quel cri !
J’ai entendu hurler des lions et des tigres. Je connais le barrissement sonore de l’éléphant. J’ai entendu l’épouvantable, l’indescriptible cri de mort du cheval. Mais rien de tout cela n’était comparable à l’atroce, à l’interminable cri qui s’échappa de la bouche d’Old Wabble, un cri qui semblait exprimer toute la douleur de l’univers et qui retentit par delà les eaux du lac jusqu’aux arbres de la rive opposée qui nous en renvoyèrent l’écho. Nous étions bouleversés.
Ensuite, il y eut un moment de calme. Nous étions tous de-bout autour de lui, le cœur agité par des sentiments contradic-toires, où la pitié tenait cependant la première place.
Old Wabble se mit à gémir, fort, de plus en plus fort. En-suite ce fut de nouveau un hurlement de bête sauvage.
Je me bouchai les oreilles. Encore une fois, ce furent des gémissements, suivis du même hurlement qui nous fit littérale-
– 402 – ment sursauter. Et cela continua ainsi, toujours avec la même alternance, sans cesse ni répit. Il paraissait incapable de voir, d’entendre et de parler. Mais que pouvions-nous faire ? Holbers resta près de lui pour verser de l’eau dans sa bouche. Mais nous nous éloignâmes pour faire une tombe aux Tramps. Nous ne prononçâmes pas une parole. Une sorte de terreur sacrée s’était emparée de nous devant cette épouvantable manifestation de justice immanente.
Sur la rive occidentale de la presqu’île, nous trouvâmes ce que nous cherchions, à savoir un tas de galets suffisamment im-portant pour ce dont nous avions besoin. Nous n’avions en effet pas les outils nécessaires pour creuser une tombe assez grande pour tant de gens. Nous entreprîmes donc de transporter les pierres vers le milieu de la péninsule, où il existait une dépres-sion naturelle profonde de près d’un mètre. Ce serait le tom-beau.
Ce travail prit pas mal de temps. Cependant nous enten-dions toujours les gémissements et les hurlements du « Roi des Cow-boys », qui ne prirent fin qu’au bout d’une heure environ.
Un peu plus tard, Holbers vint me dire que le vieux avait recouvré la vue et qu’il commençait à parler. J’allai auprès de lui.
Il était couché, respirait irrégulièrement, et me fixait du re-gard. Ses yeux étaient moins rouges.
– Old… Shat… ter… hand… murmura-t-il. Puis il se souleva un peu et me cria : Chien, maudit chien, va-t’en, va-t’en !
– Mr. Cutter, lui répondis-je, personne ne peut plus vous aider. Dans peu de temps, peut-être dans une heure, vous aurez rendu le dernier soupir. Il est temps de faire votre examen de conscience. Après, il sera trop tard.
– Va-t’en d’ici ! Je n’ai pas besoin de toi pour mourir ! Va-t’en !
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Mais je restai là et poursuivis :
– Souvenez-vous de ce que j’ai dit de vous à la ferme de Fenner. « … Dieu lui donnera peut-être l’occasion d’apprendre que chaque seconde de la vie a une valeur inestimable. Alors, il pleurera pour vivre une minute de plus. Et quand la mort s’abattra sur lui, il hurlera pour demander pardon de ses pé-chés. »
– Va-t’en, va-t’en, je te dis ! s’écria-t-il furieux. Donnez-moi un couteau, un couteau, j’ai dit, pour que je puisse encore poi-gnarder ce type-là avant de mourir.
Old Surehand s’était approché. Il entendit ce qu’Old Wabble venait de dire et déclara :
– Celui-là, ce n’est pas à sa dernière heure que vous arrive-rez à le changer. On ne peut plus que prier pour lui.
Entre-temps, Old Wabble était revenu à son état précédent. Ses gémissements alternaient avec des hurlements sauvages.
Je m’éloignai. Une demi-heure après, il s’était calmé et je revins auprès de lui.
Il me vit, me reconnut, et grinça :
– Alors, ton Dieu… Montre-moi donc un fait, un seul fait, qui vienne de Lui !
Je ne pouvais, je ne devais plus lui répondre. Aucune puis-sance humaine ne pouvait plus rien pour lui. Old Surehand me rejoignit et tous deux, silencieusement, nous priâmes pour lui.
Contrairement à ce que j’avais appréhendé, Old Wabble ne m’interrompit pas une seule fois. Il se contenta de me regarder d’un air méprisant, mais aucun son ne s’échappa de sa bouche tordue par la souffrance. Peut-être était-ce là un signe d’apaisement et, pour ne pas en compromettre l’effet, je me reti-rai avec Old Surehand.
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Quelque temps après, tout fut prêt pour déposer les ca-davres dans la dépression dont j’ai parlé, et les recouvrir d’abord de branchages, puis de pierres. Il me vint alors une idée. Je fis porter le vieux Wabble près du tombeau. Ce trans-port raviva ses douleurs. Il se mit à crier et demanda pourquoi on ne l’avait pas laissé où il était.
– Il faut que vous voyiez où nous allons déposer vos cama-rades scalpés. Nous laissons une place pour vous, car avant que le soleil soit couché, vous reposerez auprès d’eux sous ces pierres. Je regrette, mais vous avez tout juste le temps de vous repentir et de mourir.
Je croyais qu’il allait de nouveau me hurler des injures. Mais il resta silencieux, parfaitement silencieux. Il nous regarda déposer les cadavres des Tramps l’un après l’autre dans la dé-pression et les recouvrir de branchages. Il nous vit aussi entas-ser des pierres par-dessus, et réserver un emplacement pour son propre corps. Ses yeux suivaient chacun de nos mouve-ments. Mais il ne disait toujours rien. Pourtant, on pouvait lire dans son regard une peur qui ne cessait de grandir.
Quand nous eûmes déposé le dernier corps, nous nous éloignâmes, sans paraître nous occuper de lui.
Soudain un cri, le même cri que celui qu’il avait poussé tout à l’heure, déchira l’air. La souffrance le tenaillait de nouveau, mais sans parvenir à lui faire perdre connaissance. Il se tortillait comme un ver de terre et se débattait désespérément. Mais au-cun juron, aucune insulte ne sortaient plus d’entre ses lèvres. Puis, gémissant toujours, il resta immobile. Il grinçait des dents et la sueur perlait à grosses gouttes sur son visage et sur son front. Je l’essuyai plusieurs fois, mais elle revenait toujours. Ce-la dura longtemps.
Enfin, je l’entendis dire à mi-voix :
– Mr. Shatterhand !
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Je me penchai sur lui et il me demanda, lentement, en s’interrompant souvent :
– Combien… combien… de… de… temps… faut-il… pour… a… avoir… le… par… pardon ? Combien… de temps ? Dites… Dites vite !
– Un instant suffit, si vous êtes sincère, lui dis-je.
– C’est trop peu… trop peu ! J’ai plus de péchés sur la cons-cience qu’il n’y a d’étoiles au… au ciel. Je n’ai… plus le temps… de les dire tous… Je n’ai… plus le temps… de me repentir. Ah… c’est trop tard !
– Il n’est jamais trop tard.
– Ah ! Si je vous avais écouté plus tôt ! Vous vous êtes don-né tant de mal… avec moi. Je comprends maintenant ! vous aviez raison. On met plus de temps à mourir qu’à vivre. J’ai vécu près de cent ans… et ils sont passés, comme le vent. Mais cette heure… cette heure… est plus longue que toute ma vie. J’étais fou… Ah qu’il fait froid !… Ah qu’il fait noir !… Au secours !… Au secours… Pardon… Pardon…
Il avait fermé les yeux. Ses appels de détresse, d’abord per-çants, se terminèrent en un murmure. Il ferma la bouche et res-ta désormais immobile…
– Mon Dieu, soupira Old Surehand. J’ai vu tant d’hommes tomber en combattant. Mais je n’en ai jamais vu mourir aucun ! autant que celui-là.
Les derniers cris d’Old Wabble avaient rassemblé tous nos camarades. Ils formaient un cercle autour de lui. Je posai ma main sur son cœur et sentis un très léger battement, très lent.
– Chapeaux bas, Messieurs ! dis-je. L’instant est solennel.
Nous priâmes en silence. Les minutes succédaient aux mi-nutes.
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Une branche craqua sous le poids d’un oiseau, et, dans le profond silence qui nous entourait, ce fut comme le craquement d’un arbre frappé par la foudre.
Old Wabble rouvrit les yeux et porta son regard sur moi. Son regard était clair et sa voix faible, mais nette. Il me dit :
– J’ai dormi longtemps. J’ai vu en rêve la maison pater-nelle et ma mère. J’avais été méchant, très méchant ; dans mon rêve, je lui ai demandé pardon. Alors elle m’a pris dans ses bras et m’a donné un baiser. Elle m’a pardonné. Et j’espère… j’espère… que… mes innombrables crimes, Dieu me les pardon-nera de même… Mr. Shatterhand, dites-moi que je serai par-donné…
– Oui. Vous serez pardonné. La miséricorde de Dieu est in-finie. Adieu !
Je lui pris la main. Il avait refermé les yeux. J’approchai mon oreille de sa bouche et l’entendis, presque imperceptible-ment :
– A… dieu… A… dieu.
Il restait sur ses lèvres comme l’ombre d’un sourire. Il était mort…
Par un singulier retour des choses, cet homme, qui m’inspirait il y a quelques heures à peine des sentiments si vio-lents, venait de mourir presque dans mes bras et j’avais l’impression d’avoir perdu un vieux camarade. Son repentir avait tout effacé. Et je n’étais pas le seul à l’éprouver. Dick Hammerdull s’approcha, saisit la main du mort et dit :
– Adieu, mon vieux Wabble ! Si tu avais su plus tôt ce que tu viens d’apprendre, tu ne serais pas mort si misérablement. Ah quelle bêtise ! Mais je ne t’en veux pas. Pitt Holbers, donne-lui la main aussi !
Holbers était là tout ému, et dit :
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– Farewell, vieux « Roi des Cow-boys » ! Ton règne est fi-ni. Si tu avais été sage, tu serais venu avec nous au lieu de suivre les Tramps. Quel dommage ! Viens, mon vieux Dick, nous al-lons le coucher dans son dernier lit.
– Non, pas encore ! répliquai-je.
– Mais il va falloir partir, dit Hammerdull.
– Nous n’avons plus que deux heures de jour. Cela ne vaut pas la peine de chercher un autre camp. Nous restons ici.
– Mais les Utahs, le « général » ?
– Qu’ils courent. Ils ne nous échapperont pas, surtout qu’il nous faut maintenant leur faire payer les souffrances que ce mort a dû supporter. Avant, j’avais l’impression que nous n’avions pas le temps. Maintenant je trouve que j’en ai plus qu’il n’en faut.
– Je suis d’accord avec mon frère Shatterhand, déclara Winnetou. Nous n’allons pas enterrer Old Wabble encore chaud.
Il fut donc décidé que nous resterions ce soir sur la presqu’île. Mais l’un de nous s’y refusa : Old Surehand. Il me prit à part et me dit :
– Je ne peux pas rester ici, Mr. Shatterhand. Je vais partir, en cachette d’ailleurs, pour que personne ne s’avise d’essayer de me retenir. Mais il faut que je le dise à quelqu’un et c’est à vous. Ne me trahissez pas avant que je sois parti.
– Faut-il absolument que vous partiez ? lui demandai-je. Ne pouvez-vous vraiment pas rester ?
– Il faut que je parte.
– Seul ?
– Tout seul.
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– Hum ! Vous êtes un homme de l’Ouest, un vrai, et je ne vous parlerai donc pas des dangers que vous courez. Mais ne me direz-vous pas au moins quelle est l’entreprise qui vous em-pêche de rester ici avec nous, Mr. Surehand ?
– Je ne peux pas vous le dire.
– Et ne puis-je savoir où vous voulez aller ?
– Non.
– Hum ! Je n’ai pas l’intention de vous faire des reproches, mais votre comportement frise le manque de confiance. Je le déplore en toute amitié.
Il répondit alors, soudain irrité :
– Que j’ai confiance en vous, vous devez le savoir aussi bien que moi. Je vous ai déjà dit qu’il s’agit d’un secret dont je n’ai pas le droit de parler et dont je ne parlerai pas.
– Même pas à moi ?
– Non, fit-il sèchement.
– Well ! Tout homme a le droit de garder ses secrets pour lui. Mais je suis venu de Jefferson-City jusqu’ici dans l’intention de vous retrouver et de rester votre camarade, votre ami. Je ne veux pas dire que cela me crée des droits ni que cela vous crée des obligations. Mais j’aurais de la peine si vous deviez nourrir des projets susceptibles de vous faire du mal et si vous essayiez de les réaliser seul, alors que vous réussiriez peut-être si vous consentiez à être moins secret et plus ouvert à mon égard. Êtes-vous donc si sûr de votre affaire que vous pensiez ne pas avoir besoin de nous ?
– Serais-je venu seul jusqu’ici, si j’avais pensé avoir besoin d’aide ?
– C’est juste. Mais n’en avez-vous vraiment pas eu besoin ?
– 409 –
– Vous faites allusion à ma capture par les Utahs ? Oh, j’aurais bien trouvé le moyen de leur échapper.
C’était à mon tour d’adopter un ton réservé.
– J’en suis persuadé. Donc n’en parlons plus ! Partez si tel est votre désir ! Je ne vous retiens pas.
Je fis mine de me détourner, mais il me prit par la main et me dit :
– Ne soyez pas fâché contre moi, Sir ! Mes paroles avaient peut-être un accent d’ingratitude. Mais vous savez que je ne suis pas un ingrat.
– Je le sais.
– Et… et… il y a une chose que je vais vous dire : j’ai été si discret parce que j’ai pensé que vous vous détourneriez de moi quand vous sauriez qui je suis.
– C’est absurde ! Soyez qui vous voulez ! Old Surehand est un chic type !
– Mais… mais… mais le fils d’un… d’un homme couvert de honte et qui a été en prison.
– Pshaw !
– Quoi ? Cela ne vous fait pas peur ?
– Quelle idée !
– Réfléchissez, Sir… la prison ! Au ban de la société des honnêtes gens.
– Je sais qu’on a déjà vu dans les prisons de très braves gens.
– Mais mon père est mort déchu en prison ! Sa fin a été lamentable !
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– C’est fort triste. Mais cela n’affecte en rien mon amitié pour vous.
– Vraiment pas ?
– Ma mère a elle aussi connu la prison.
– C’est affreux, je l’admets.
– Et mon oncle également !
– Eh bien ! je vous plains !
– Ils se sont évadés l’un et l’autre.
– Heureusement pour eux ! Que voulez-vous que je vous dise ?
– Mais, Sir, vous ne demandez même pas pourquoi ils avaient été condamnés ?
– Je n’ai pas besoin de le savoir. Cela ne regarde désormais que vous !
– Pour avoir fait de la fausse monnaie.
– C’est bien fâcheux. Les contrefacteurs sont punis de peines très sévères.
– Alors… ? Vous m’adressez encore la parole ?
– Pourquoi pas ?
– Au fils et neveu de faux-monnayeur, de détenus ?
– Écoutez, que m’importent les monnaies et les prisons des États-Unis. En admettant même que vos parents aient commis ce crime et mérité ce châtiment, vous n’y pouviez rien.
– Alors vous ne vous détournez pas de moi ?
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– Vous m’offensez, Mr. Surehand. Je suis un homme civili-sé, et non un barbare. Que celui qui a mérité un châtiment le subisse. Cela fait, il redevient ce qu’il était avant, du moins à mes yeux. D’ailleurs je suis d’avis que cinquante pour cent au moins des condamnés sont, non des criminels, mais des gens qui sont soit malades, soit victimes de circonstances malheu-reuses.
– Oui, vous êtes humain ; je le sais déjà. Et je peux vous as-surer que mes parents et mon oncle étaient innocents, qu’ils n’avaient rien fait de mal.
– Le malheur qui les a frappés est d’autant plus grand. Mais je ne comprends pas comment vous avez pu penser que j’aurais pu perdre mon estime pour vous, même s’ils avaient été coupables. Alors, continuerez-vous à être aussi discret ?
– J’y suis obligé.
– Well ! Dites-moi au moins quand nous nous retrouve-rons.
– Dans quatre jours.
– Où ?
– Dans le Pui-mauvh31F32, qui est presque au milieu du parc de San Luis. Winnetou connaît l’endroit. Ce bois a la forme d’un cœur d’où son nom. J’y serai certainement.
– S’il ne vous arrive rien.
– Que voulez-vous qu’il m’arrive ?
– Écoutez, Mr. Surehand, vous comptez encore avec les mêmes chiffres que ceux dont vous vous êtes servi en partant de
32 Bois du cœur.
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Jefferson-City. Mais entre-temps, il est arrivé bien des choses, et les circonstances ne sont plus les mêmes. Le « général » est là, et c’est…
– Pshaw ! m’interrompit-il. Je n’ai pas peur de lui. Il ne m’intéresse pas du tout.
– Peut-être plus que vous ne le pensez.
– Pas du tout, absolument pas, Sir !
– Bon, je ne veux pas me disputer avec vous là-dessus. En outre, il y a les Utahs.
– Ça m’est égal.
– Et il y a aussi l’homme-médecine des Comanches.
– Celui-là m’intéresse encore moins. D’ailleurs il n’est pas du tout certain qu’il soit ici. L’avez-vous vu ?
– Non. Mais vous avez tout de même beaucoup trop d’ennemis, je crois.
– D’après ce que vos camarades ont raconté, il s’était joint aux Tramps. Il aurait donc dû se trouver avec eux sur la presqu’île. Il s’est probablement séparé d’eux.
– Il a rudement bien fait.
– Pour bien faire, il a dû rester en arrière.
– Je ne crois pas. Lorsqu’un homme, accompagné de sa femme, vient à cheval jusque dans ces contrées sauvages, il faut croire qu’il a de très puissantes raisons de le faire.
– C’est vrai. Mais le problème n’est pas résolu pour autant. Ces raisons…
– Ces raisons existent toujours. Il n’est donc pas revenu sur ses pas. Il ne fallait pas que les Tramps sachent pourquoi il se
– 413 – trouvait dans ces montagnes. C’est la raison pour laquelle il s’est séparé d’eux. C’est cela qui a dû se passer.
– Mais pourquoi est-il allé avec eux tout d’abord ?
– Par haine contre nous, et pour pouvoir arriver dans la montagne sous leur protection. Mais, aussitôt arrivé, il a pris la poudre d’escampette. Il est certainement ici.
– Peut-être. Ça ne m’intéresse pas. Ainsi donc, vous savez où vous en êtes. Dans quatre jours, je vous attends au Pui-mauvh. D’ici là, vous pouvez faire la chasse aux Utahs et les châ-tier du massacre qu’ils ont commis. J’espère qu’aucun d’entre vous ne suivra ma piste.
– Vous pouvez être tranquille à ce sujet.
– Me le promettez-vous ? Formellement ?
– Oui, vous avez ma parole.
– Voilà qui est réglé. Au revoir !
– Pas encore. Vous ne voulez pas emporter de la viande ?
– Non ; vous en aurez besoin ; et je me ferais remarquer en prenant des provisions maintenant.
– Je vais vous en donner sans qu’on s’en aperçoive.
– Merci. Je trouverai suffisamment de gibier en chemin. Alors, encore une fois : au revoir.
– Au revoir, Mr. Surehand. J’espère que tout ira bien.
Nous nous séparâmes, et je m’arrangeai pour qu’il pût monter à cheval et s’éloigner sans être remarqué. Plus tard, tout le monde fut étonné en constatant son absence et en apprenant de moi qu’il s’était éloigné sans prendre congé.
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De toute la compagnie, Winnetou fut le seul à ne pas poser de questions. Mais, lorsque la nuit fut tombée, assis auprès de moi, il me dit :
– Nous allons être obligés de libérer Old Surehand une fois de plus.
– C’est aussi mon avis, répondis-je.
– Ou de voir son cadavre.
– C’est possible aussi !
– Mon frère n’a-t-il pas essayé de le retenir ?
– En vain !
– Tu aurais dû lui dire que tu en sais plus qu’il ne croit.
– Je le lui aurais dit volontiers, mais il a voulu garder son secret pour lui. Alors…
– Alors, tu as bien fait de te taire. La confiance ne s’impose pas.
– Il comprendra bientôt – j’en ai peur – à quel point il eût mieux valu être moins discret.
– Oui. Il sera bien étonné d’apprendre que l’intelligence de mon frère Shatterhand a fait beaucoup plus de chemin en si peu de temps que la sienne en tant d’années. Son départ fait-il que nous devons agir autrement que s’il était resté parmi nous ?
– Non.
– Alors nous allons suivre les Utahs ?
– Il n’y a que cela à faire.
– Leurs traces ne seront plus visibles demain matin.
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– Ça ne fait rien. Le « général », qui les guide, veut monter à la cascade. Nous savons donc où ils vont.
– Et ils savent que nous les suivons. Ils vont donc nous tendre des pièges, pour se venger de ce que nous leur ayons ravi Old Surehand.
– C’est pourquoi je pense qu’il va retomber entre leurs mains. Ils sont trop nombreux !
– Ne perdons pas de temps. Pendant la nuit, il n’ira pas très vite. Par contre nous pourrons avancer rapidement. Il au-rait dû y penser. Même s’il ne lui arrive rien, il ne pourra pas at-teindre la cascade avec beaucoup d’avance sur nous. Il aurait dû rester !
Lorsque le corps d’Old Wabble fut refroidi, nous le dépo-sâmes dans la tombe et le recouvrîmes également de branchages et de pierres. Après une courte méditation, nous dressâmes une croix de bois sur la sépulture. C’est ainsi que le vieux Roi des Cow-boys, après toute une vie passée dans les plaines du Far West, repose au sommet de la montagne, enseveli par ceux-là mêmes qu’il avait suivis pour leur ôter la vie.
Le feu de nôtre camp éclairait son tombeau. Nous nous étendîmes pour l’accompagner – non pour lui tenir compagnie ! – dans sa première nuit de sommeil éternel.
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